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Oeuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananier

Au mois d'avril 1838, à huit heures du matin, trois individus d’aspect fort différent étaient arrêtés sur une éminence qui se trouve située au nord de la Basse-Terre, dans le canton qu’on appelle le Matouba.

A cet endroit, la vue s’étend sur d’immenses champs de cafiers coupés par de longues haies de pois doux ou de pommiers roses, qui semblent de longs rubans d’un vert noir sur une étoffe diaprée des plus riches couleurs. A droite, le paysage va, pour ainsi dire, s’éteindre dans l’Océan, tandis qu’à l’horizon vaporeux de gauche il monte de collines en collines jusqu’à ce qu’il s’arrête à une chaîne de montagnes couronnées d’épaisses forêts, dont le soleil fait resplendir le feuillage. Non loin de cet endroit se trouvait autrefois l’habitation de M. de S..., où se réfugia, en 1802, le chef des mulâtres Delgrès.

C’est là que, pressé par le général Richepanse, cet intrépide révolté enferma dans les parties supérieures de la maison les femmes et les enfants de ses compagnons, et, les ayant rassemblés autour de plus de quatre-vingts barils de

poudre, y tira un coup de pistolet et se fit sauter plutôt que de se rendre.

Des trois personnages que nous avons dit s’ôtre arrêtés en cet endroit, à l’ombre d’un figuier, le plus jeune contemplait, d'un air pensif, les traees non encore effacées de l’existence de cet édifice. G’était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, d’une stature qui annonçait à la fois la force et l’agilité.

(in n’eût pas reconnu, à la façon dont il était vêtu, que c’était un étranger, que son visage, à qui le soleil des Antilles n’avait pas encore donné celte teinte chaude et brune qui colore les traits des créoles, eût bien vite appris qu’il était nouvellement arrivé dans le pays.

En effet, ce jeune homme s’appelait Ernest Cléraenceau; il était le fils d’un riche armateur du Havre, et n’était arrivé que la veille à la Basse-Terre.

Le soir même de son arrivée, il s’était informé d’un guide, et ce n’était qu’après avoir quitté la ville le lendemain qu’il avait dit, au nègre que mademoiselle Clarisse P..., chez laquelle il était descendu, lui avait donné pour l’accompagner, le lieu où il voulait être conduit. Ce lieu était l’habitation de M. Sanson, l'un des plus notables habitants du pays.

L’autre individu qui accompagnait ce jeune homme était un domestique, européen comme lui, gros garçon normand, et dont ia livrée élégante dissimulait mal la construction osseuse et inégale, et qui malgré son front bas, ses cheveux roux et ses lèvres cramoisies, avait un air de finesse et de méchanceté remarquables.

Au moment où commence notre récit, le domestique, Jean Plouget, s’était mollement étendu à l’ombre, suant, souillant, tirant la langue comme un basset, après trois heures de course, et grommelant toutes sortes de malédictions normandes entre ses dents, tandis que le nègre, qui s’appelait Jupiter, accroupi sur ses talons, dévorait en chantonnant quelques fruits des pois doux, dont tous les nègres saut en général très-friands.

Quant au jeuue homme, les bras croisés sur sa poitrine, il demeurait les yeux fixés sur les vestiges de l'ancienne maison du comte de S..., et sans doute emporté par ses réflexions, il murmura à haute voix :

— C’était une noble race d'hommes.

— Qui ça, monsieur? dit le domestique d’un air de mauvaise humeur.

— Les mulâtres, qui, après une héroïque résistance, ont préféré une mort encore plus héroïque à qn supplice honteux, répondit Ernest.

Le nègre laissa échapper un petit ricanement de mépris, et se mit à chanter à demi-voix, toujours en mangeant, une chanson dont voici la traduction :

« Ces mulâtres-là, quand ils ont attrapé un vieux cheval, » quand ils sont montés dessus, iis disent que les négresses » ne sont pas leurs mères. »

Voici cette chanson originale :

« Ces milates-là, quand yo trapé gnon vié chouval, quand » yo monté assi li, yo ça dit negresse pas manum yo. »

Nous profiterons de cette occasion pour dire que nous nous sommes dispensés d’employer le patois des nègres quand nous avons eu à les faire parler. On peut voir par l’exemple ci-dessus combien souvent il serait inintelligible â nos lecteurs d’Europe; et on nous pardonnera de n'avoir pas adopté ce petit jargon de convention qu’on leur prête dans les opéras comiques.

Le nègre n’avait pas achevé son premier couplet qu’il poussa un cri perçant, se roula à terre comme un serpent en hurlant de toutes ses forces, et finit par s’arrêter en attachant ses yeux épouvantés sur l’homme qui l’avait inter terrompu à l’improviste, en lui appliquant sur le dos un coup vigoureux d’une cravache tressée en fil de laiton.

Jean Plonget se releva d’un lxmd, croyant que ce n’était rien moins que quelque serpent à sonnettes qui avait piqué le malheureux nègre, et qu’il allait le voir périr dans d’horribles convulsions. Jean croyait non-seulement à l’existence des serpents à sonnettes à la Guadeloupe, mais il ne doutait pas qu’il ne s’y trouvât des singes de six à sept pieds, et des oiseaux de proie qui emportaient un bœuf dans leurs serres.

Ernest se retourna aussi vivement que ses deux compagnons, et ils aperçurent derrière eux un homme qui, sans doute, était sorti du champ voisin par un étroit interstice ménagé dans la haie de pois doux qui le bordait.

Cet homme était d’une taille très-élevée, jeune encore, et

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