‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 2 sur 25 · Ï.F. BANANIER · texte numérisé non relu

Ï.F. BANANIER

d’une maigreur qui donnait à des traits assez beaux une expression de cruauté. Le teint brun de son visage n’eût pas sufiiàle faire reconnaître, que ses pommettes saillantes et ses cheveux crépus eussent annoncé qu'il était de la race sur laquelle Ernest vouait de faire une réflexion si philosophique, mais il n’eut pas sans doute le temps de s’apercevoir de la qualité de celui à qui il parlait, car il lui dit avec cette vivacité que le souvenir de Delgrès eût peut-être tempérée s’il avait pu l’appliquer à cet individu :

— De quel droit avez-vous frappé cet homme?

— Cet homme! répliqua le mulâtre, vous voulez dire cet esclave.

— Il est esclave, c’est vrai, et je sais qu'ici c'est un droit de battre son semblable, mais ce droit n’appartient qu’au maître.

— Mais il m’appartient de corriger les maraudeurs qui cueillent mes fruits et me les volent.

— Cela n’est pas vrai, dit l’esclave en tremblant, jamais on n’a appelé voler prendre un fruit dans une haie ; il m’a battu parce que j’ai chanté ma chanson contre les mulâtres.

— Misérable ! s’écria celui-ci en levant sa houssine. »

Mais avant qu’il n’eût pu frapper, Ernest l’arrêta en lui

disant :

— Si vous appartenez véritablement à cette classe, vous devez être plus indulgent pour ceux dont vous descendez.

A ces paroles d’Ernest, le mulâtre jeta sur lui un regard farouche, il mesura pour ainsi dire les trois hommes qu’il avait devant lui, et probablement il reconnut qu’il serait dangereux d’engager une lutte contre eux, malgré la force herculéenne dont il semblait doué, et il tourna brusquement les talons à Eruest, en lui disant :

— Tâchez, monsieur, de mieux veiller sur cette canaille, ou mal vous en arrivera.

Aussitôt il rentra dans le champ, tandis que le nègre, toujours accroupi, lui faisait mille grimaces, comme le singe eu colère à qui son maître vient d’appliquer une correction.

Ce petit incident eut peut-être passé inaperçu pour tout autre que pour Ernest, mais il fut pour lui matière à de longues et pénibles réflexions.

Eu elfet, Clemenceau était un de ces jeunes républicains

au cœur généreux, à la tète ardente, qui considérait l’étal actuel des colons comme l’opprobre du siècle. Employé dans la maison de commerce de son père, il avait cent fois excité sa colère par les sorties les plus virulentes contre ses spéculations, et il n’entrait pas dans leurs magasins une balle de café ou un ballot de sucre, qu’il ne s’écriât d'un ton emphatique et railleur :

« Homme civilisé, tu boiras le sang de ton semblable sous la forme du sucre et du café. » C’est l’Evangile des colonies.

Avec de pareilles dispositions, il était difficile de deviner quelles raisons avaient pu amener ce jeune homme à la Guadeloupe.

Voici quelles étaient ces raisons :

M. Clémenceau père et M. Sanson étaient depuis bien des années en relations; ils connaissaient mutuellement leurs fortunes, et dans ce long échange d’affaires, ils avaient contracté l’un pour l’autre une véritable estime et môme une sorte d’intimité. Dans leur correspondance , et peut-être sans intention formelle d’aucun côté, les confidences de famille s’étaient fait jour peu à peu.

Ainsi, lorsque M. Sanson demandait à son correspondant de joindre à ses envois quelques objets de luxe, de toilette, de la musique, des instruments, il disait toujours que tout fut fait le plus splendidement possible, car il destinait tous ces objets à sa fille unique Clara, destinée à hériter de toute sa fortune.

Eu expédiant les objets demandés, M. Sanson les déclarait du dernier goût et de la plus parfaite élégance ; car ils étaient du choix de son fils Ernest, qui les avait achetés lui-même à Paris, et qui était renommé comme un des plus fashiouables du commerce.

Un planteur fort riche qui a une fille unique, un armateur non moins riche qui n’a qu’un fils, avaient du rêver nécessairement dans leurs calculs commerciaux que l’alliance de ces deux fortunes arriverait à une fortune prineière; et tous deux avaient, mot à mot, pas à pas, et avec une réserve excessive des deux parts, émis d’abord l’idée d’uue association.

Le planteur cherchait un jeune homme intelligent qui pût

Page 1