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Mais vous êtes sous le coup d’une accusation de meurtre, et votre père n’est plus là pour s’accuser et vous défendre?.... 11 est mort, votre père!... — Mort? — Oui, depuis six mois. — Ah !... s’écria Antonie, emportée par la violence de sa douleur, c’est toi qui, après l’avoir poussé au crime, l’as assassiné, misérable!... Oh! s’il est mort, malheur à toi ! je parlerai.. je parlerai... — Sans preuves? vous êtes folle!.... — Sans preuves!... sans preuves!... dit-elle; eh! qu’importe? Mou père ! mou père est mort. . Pauvre père !... 11 était bon, et il a fallu votre infernale insistance pour le pousser à ce forfait. 11 est mort!.... mais dites-moi donc comment il est mort, monsieur! A-t-il pleuré sa tille?... l’a-t-il pleurée, lui?... a-t-il dit qu’elle était innocente?... — 11 a prolité de ce qu’on croyait à la mort de sa fille pour sauver sa tête, et il a succombé sous le remords d’avoir poussé sa fille au suicide. — Et vous vivez, vous! lui dit Eulalie, et vous venez m’insulter, et vous êtes ici, et je ne vous ai pas encore livré à la justice! — Qui ne condamnera que vous, Eulalie ; car toutes les preuves vous accablent : ne le savez-vous pas? — Que voulez-vous dire? — Le voici, dit Paul Chagoin. El il lui raconta tous les résultats de cette enquête qui avait si clairement démontré la culpabilité d’Antonie.
Antonie l’écoutait avec une affreuse stupéfaction ; elle demeurait anéantie sous cet affreux récit.
Ce n’est pas qu’elle ne sût tout cela, elle l’avait appris à son retour de Suisse ; mais ce récit, fait par le vrai coupable avec une atroce complaisance, la glaçait d’un effroi indicible, car elle se sentait au pouvoir de cet homme : cet homme pouvait la perdre, la déshonorer, l’envoyer à l’échafaud, la rendre un objet de mépris et de honte pour Manuel.
Eu une minute, tout cela devint possible et menaçant pour elle.
Tout son courage, toute sa résolution l’abandonna à cette horrible pensée; elle fondit en larmes aux pieds de Paul Chagoin, et lui dit avec désespoir : — Oh! vous vous tairez, n’est-ce pas ? vous vous tairez !
— Peut-être, lui dit Paul Chagoin avec une basse ironie. Demain, après-demain, je viendrai vous dire ce que j’ai décidé...
Tant d’impudence révolta Antonie; elle eut honte pour
SCO
l’innocence en la voyant en sa personne aux pieds du crime insolent; ce qu’elle n’eiit pas osé pour le salut de sa vie, elle le lit pour la dignité de ce sentiment.
Elle se releva...
— Vous allez sortir à l’instant même, monsieur, et je vous apprendrai, quand il me plaira, ce que j’ai décidé de vous, et, s’il le faut, de moi.
Dans cette déplorable scène, la terreur allait de l’un à l'autre, et ce fut Paul Cliagoin qui eut peur à ce retour de menaces de la part d’Antonie.
— Eli bien ! lui dit-il, madame, voulez-vous qu’il soit de celte rencontre comme si elle n’avait jamais été? Je ne saurai pas que vous existez, et vous ne m’aurez jamais vu.... jamais... entendez-vous? — Et qui me lépondia de votre silence ? — Mon intérêt, madame; et vous devez penser que, malgré l’assurance que j’ai qu’aucune accusation ne pourrait avoir de danger pour moi, je dois cependant désirer éviter un éclat dont l’envie s’armerait peut-être pour me calomnier.
C’était horrible à entendre.
Celte explication de Cliagoin fit chanceler la résolution qu’An tonie avait presque prise d’accepter cette espèce de transaction. Mais le seul son de la voix de Paul Cliagoin faisait de ce silence menteur une hideuse complicité, et An tonie se révoltait à l'idée d’avoir un secret commun avec cet homme.
Cependant un sentiment plus fort l’emporta, et elle lui dit :
— Eh bien! soit, monsieur; mais sortez.... sortez.... n'ajoutez pas un mot ; car je ne sais si je ne préférerais pas la mort la plus honteuse à l’horreur de vous écouter. — Soyez prudente, lui dit CIragoin, et u’oubliez pas que je veillerai sur vous!
11 sortit aussi bouleversé qu’Antonic de ce qui venait de lui arriver.
Quant à elle, à peine fut-il parti qu'elle sonna sa femme de chambre, et lui dit :
— Je vous prie de ne pas parler à monsieur de la visite que j’ai reçue ce soir.
La femme de chambre s’inclina sans répondre. Mais assu-
EULAL1E PONTOIS. Î0I
rément, pensa-t-elle, il s'ôtait passé quelque chose d’extraordinaire, car madame était toute bouleversée.
Pauvre Antoine, à quelles mains était-elle livrée! Une Cornélie, un Paul Chagoin et une femme de chambre !
Après le premier transport de sa douleur, Antonio, demeurée seule, put réfléchir un moment sur la scène qui venait de se passer entre elle et Chagoin, et sur la condition qu’elle avait été forcée d’accepter de cet homme.
Elle s’était mise à sa merci, il pouvait la perdre le jour où il le voudrait, à l’heure où cette horrible fantaisie lui viendrait, ou bien lorsqu’il penserait que la découverte et la condamnation définitive de cette femme étaient nécessaires à son repos. El quand bien même il ne le ferait pas, qu’était l’existence d’Antonie incessamment suspendue à un lil que tenait une pareille main ?
Cette situation devenait impossible à supporter, et Antonio n’eut qu’une pensée, ce fut d’en sortir. Elle s’attacha à ce projet, et avec un courage désespéré, elle brisa en elle-même le dernier lien qui la retenait.
Elle se persuada par toutes les raisons que put lui fournir son malheur, qu’il valait mieux pour elle abandonner l’asile que lui avait ouvert l’amour de Manuel, que de s’en voir chasser bientôt avec la malédiction et le mépris de celui pour qui elle avait gardé la vie.
Ce fut une lutte douloureuse et clans laquelle Antonie épuisa toutes ses forces; aussi, lorsqu'il fallut arriver à l’exécution, elle se trouva incapable d’agir; car ce fut à ce moment surtout que sa situation se montra clans toute sa fatalité, Elle avait pensé à fuir de la maison de Manuel ; mais où iraitelle ? Lui restait-il un refuge pour se cacher ?
4 deux pas de la porte de cette maison, la misère la plus
absolue devenait sa compagne. Serait-ce par la mendicité qu’elle lui échapperait ? Mais la mendicité conduit devant les tribunaux, et les investigations des tribunaux découvrent les nomS les plus cachés, les antécédents les plus obscurs. On remonterait son existence pas à pas, jour à jour, et l’on arriverait à l’époque fatale ou le mystère de la vie nouvelle d’Antonie expliquerait si bien la trace perdue de l’existence d’Eulalie Pontois.
Et puis, que de honte à subir devant tous, devant Manuel, et combien n’en pourrait-il pas rejaillir sur lui !
\ Fuir bien loin et échapper à la mendicité par le travail ? mais pour cela il faudrait pouvoir payer le prix d’un lointain voyage, et Antonie ne possédait rien.
11 y avait bien là près d’elle plus d’or qu’tlne lui en fallait pour traverser les mers, et cet or, si elle l’eût demandé, Manuel le lui aurait donné; mais il fallait le prendre. C’était un vol : un vol pour qui déjà était accusée de meurtre !
Antonie frissonna à cette pensée, comme si la flétrissure et le bourreau lui étaient apparus !
A travers tous ces desseins contre lesquels elle se heurta et se brisa le cœur en cherchant une issue à son affreuse position. Antonie voyait bien cependant uue porto ouverte et qui ne se fermerait pas devant elle : c’était cellè du suicide, c'était la tombe. - Ce refuge échappait à toutes les investigations ; une heure, une minute suffisaient pour l’atteindre ; mais celte minute découragé, Antonie ne pouvait là retrouver.
Dans le délire que lui avait causé le spectacle du crime auquel elle avait assisté, elle avait trouvé te suicide en courant à la fuite. Le torrent s’était rencontré devant ses pas et elle s’y était précipitée, sans mesurer l’action qu’elle commettait.
Mais à ce moment, c’était un parti à prendre, c’était une mort bien calculée à se donner; il fa’lait l’envisager en face, y marcher résolùmcnt et ne pas reculer au suprême moment.
Voilà où le courage d’Antonie succombait; elle n’osait mourir, et cependant la vie lui paraissait impossible. Lorsque l’ esprit est poussé jusqu’en ces derniers abois, il s’égare, et souvent la folie vient frapper ceux qui subissent ces affreuses
incertitudes.
Antoine sentit sa raison prête à fléchir sous le choc de cette
EULAL1Ë PONTOIS.
tourmente cruelle; et, comme elle y avait déjà échappé dans cette journée par la prière, ce fut dans la prière encore qu’elle chercha une étoile pour la guider et de la force 'pour marcher dans la voie que cette clarté lui indiquerait.
Donc, si Torcy était venu à ce moment, il eût trouvé encore Autonie à genoux et pleurant, et cette persistance dans le désespoir eût sans doute amené entre eux une nouvelle explication ; de cette explication fût sorti sans dout ou un aveu d’Antonie, ou peut-être mie résolution qui eût amené une rupture.
Mais par un de ces fallacieux raisonnements que le cœur compte comme des inspirations célestes, Antoniese persuada que, n’ayant pas fait sa destinée, elle n'était plus maîtresse de la diriger, et que le seul parti à prendre était de l’accepter comme le sort la lui faisait.
Antonic, comme tous les cœurs navrés par le malheur, raisonnait en vertu des circonstances qui l'accablaient et non en vertu de son droit et de son devoir ; elle courbait volontairement la tète en face du crime et s’en donnait toutes les apparences.
Elle appelait cela sublime résignation, et ne s’apercevait pas qu’après le silence obstiné quelle avait gardé et qui avait été si cruellement expliqué contre elle, il lui fallait employer le mensonge, qui donnerait raison à des suppositions encore plus odieuses.
Si une autre qu’Antonie eût été accusée du crime de son père, elle n’eût pas hésité à parler pour sauver un innocent. Ce devoir, elle ne le comprenait pas envers elle-même, parce qu’elle était victime et croyait pouvoir disposer de son innocence.
Noble erreur qui lui faisait commettre un suicide inoral, lorsqu’elle s’épouvantait d’un suicide physique. -
Antonie était donc déjà plus calme, lorsque Torcy arriva chez lui.
Si Antonie avait été avertie de toutes les précautions à prendre pour faire réussir un mensonge, peut-être n’eut-elle pas osé les ordonner ; mais l’avis donné à sa femme de chambre lui avait paru suffisant. Celle-ci n’en avait pas jugé de même, et, en fille experte, elle avait été donner le mot d’or-
EÜLALIE PONTOIS.
dre ii la portière, de façon que lorsque Manuel demanda en passant près de sa loge .
— Est-d venu quelqu'un pour moi?
Il lui fut répondu très-affirmativement qu’il n'était venu personne.
Torcy renouvela sa question en rentrant chez lui, et reçut la même réponse.
Il arrivait le cœur encore tout gonflé de colère et de vengeance, mais agité aussi d’une autre pensée.
En effet, durant le trajet qu’il avait fait de chez le marquis jusqu’à sa maison, Manuel, tout en considérant la visite de Paul Chagoin comme une insulte qu'il devait punir, avait cependant cru y entrevoir une chance de sortir de son incertitude. Ou Paul Chagoin ne connaissait pas Antonie, et Torcy 6C figurait qiie cette assurance suffirait à détruire les soupçons qui revenaient sans cesse torturer son cœur, ou bien Paul Chagoin la connaissait véritablement, et alors il saurait de lui par force ou par ruse quelle était cette femme.
Torcy prévoyait bien qu’il n’obtiendrait pas ce résultat sans lutte, et que peut-être il marchait à une catastrophe; mais Torcy la préférait, si fatale qu’elle put être pour lui, à l'insupportable tourment de sou ignorance.
Manuel éprouva donc une sorte de dépit, en arrivant chez lui, de n’y pas trouver Paul Chagoin et d’apprendre qu’il ne s’y était pas même présenté. 11 ne soupçonna pas uu instant qu’on lui cachait la vérité : mais il était si violemment agité, qu’il passa dans son cabinet avant d’entrer chez Antonie, afin de pouvoir l’aborder avec calme. Manuel se demanda alors si c’était une mystification de Gagerot, ou plutôt si Paul t'.hagoin avait fait seulement une bravade qu’il n’avait pas osé exécuter; en tous cas, il se trouvait lui, Manuel, à la merci des propos, des quolibets, des entreprises d’un méchant garnement et de l'intervention du premier venu; et il en serait toujours ainsi tant qu’Antonie s'obstinerait d.rns son silence.
Antonie seule faisait tout cela; ces petites humiliations, Antonie les lui attirait; les tourments qu’il en ressentait, Antonie ne voulait pas les faire cesser... Manuel venu pour protéger Antonie, se mit à lui faire son procès.
Pendant qu’il s'abandonnait à ses réflexions, Antonie
écoutait timidement le silence qui régnait autour d'elle.
Elle avait entendu avec crainte la rentrée de Torcv, sa demande inaccoutumée, la réponse qui lui avait été faite ; puis, au lieu de venir à elle, Manuel s’élait retiré chez lui. Il y avait quelque chose de nouveau, d’extraordinaire, encore un malheur sans doute.
Antonie en fut si persuadée qu’elle n’osa aller à sa rencontre, et demeura immobile à attendre.
De son côté, lorsque Manuel se fut un peu remis de son agitation, il s’en voulut de ne pas être entré sur-le-champ chez Antonie ; et en même temps il s’étonna qu’au son de sa voix elle ne fût pas venue comme de coutume au-devant de lui.
En un moment, l’imagination mobile du peintre se figura les plus graves accidents. En une seconde, Antonie redevint la plus malheureuse des femmes, à qui il faisait dos torts de ses malheurs; et peut-être pendant qu’il l’accusait n’étaitelle plus là, avait-elle fui comme elle le voulait le matin ! Manuel n’eut pas le temps d’aller jusqu’à une supposition de suicide ; car il se précipita dans la chambre d’Antonie en l'appelant. Elle alla vers lui, mais tristement, comme quelqu’un qui a peur...
Sous l’impression d’une crainte imaginaire, il alla la presser dans scs bras en la revoyant; mais l’air d’abattement qu’il lui trouva et qui lui parut de la froideur, glaça ce soudain transport. Torcv se repentit de ses terreurs; son coeur retourna à sa colère : Antonie l’attendait sans doute avec beaucoup de calme, et ne s’était pas même aperçue qu’il n’était pas entré chez elle tout de suite.
11 maîtrisa son transport et lui dit d’un ton assez raide :
— Bonsoir, Antonie. — Bonsoir, Manuel. — Tu ne t es pas trop ennuyée? — Non, mon ami. — Et qu’as-tu fait? — J’ai souffert.
Celte réponse répondait à la pensée d’Antonie, pensée bien simple : elle se sentait toute brisée, et voulait mettre sur le compte d’une indisposition cette faiblesse et cet abattement.
Mais dans la disposition d’esprit où était Manuel, ce mot : j’ai souffert, lui arriva comme une de ces phrases à effet que les habiles comédiennes en passion, qu’a créées la Jittéra-
266 EULAL1E PONTOIS.
ture actuelle, jettent à la tête des niais, et il répondit d’un ton railleur : •
— C’est une étrange occupation.
Antonie tressaillit à eette réponse; et regardant Manuel d’un air étonné, elle reprit :
— Que vous ai-je donc dit, Manuel 9
— Mais que vous aviez souffert. — C’est vrai, reprit-elle en laissant retomber sa tête sur sa poitrine; j’ai été malade... bien malade. — Malade!... Ah! mon Dieu, s’écria-l-il vivement et avec une tendresse respectueuse, qu’as-tu, ma pauvre entant? — Oh! ce n’est rien, répondit-elle avec son doux sourire d’auge ; demain je n’y penserai plus.
On le voit au récit de ces quelques paroles, ce n’était pas seulement dans les phases importantes de la vie de Manuel que son à me était agitée ; chaque parole le faisait passer d’un bon à un mauvais sentiment, d’un soupçon à un repentir; c’était une existence qui donne rapidement au cœur et à l’esprit une lassitude découragée, c’était un de ces malheurs que ceux qui les souffrent peuvent seuls comprendre.
Cependant Manuel s’informait plus tendrement de ce qu'avait pu souffrir Antonie, lorsqu’il entendit sonner bruyamment. Quoique la soirée fût assez avancée, l’heure n’était pas passée oü un homme comme Paul Chagoin pût se croire permis de se présenter chez une femme.
' Torcy se leva de près d’ Antonie comme un soldat qui entend un signal de bataille.
— Qui peut venir? dit Antonie, épouvantée à l'idée que Chagoin pouvait avoir osé se présenter une seconde fois. — Tais-toi, lui dit Manuel en se tournant vers la porte pour écouter. — Qu’est-ce donc? lui dit Antonie. — G’ est étrange, dit Manuel en ouvrant la porte, car il lui avait semblé reconnaître la voix de Changiron.
A peine eût-il ouvert qu’il se trouva nez à nez avec la femme de chambre qui annonça M. de Changiron.
— Vous? lui dit Torcy qui l’aperçut à deux pas... — Pardon, mon ami, lui dit M. de Changiron en venant à lui rapidement; la sottise de M. Gagerot et l’inquiétune de ma femme m’ont fait faire, je le crois, une maladresse. Je me retire.
Mais au moment où il prononçait ce mot, Changiron aperçut une femme dans la chambre oii il était entré, et la salua
EÜLALIK PONTOIS. 267
profondément. C’était le modèle de ce portrait qu’il avait vu le matin, c’était l'inconnue mystérieuse que menaçait Paul Ghagoin.
Changiron n’osa la regarder attentivement, mais il demeura si étonné de cette parfaite beauté, qu’il ne se retira point comme il l’avait dit, et que Torcy fut obligé de le présenter à 'Antonie.
— Veuillez m’excuser, madame, lui dit Changiron ; j’avais quelque chose de très-pressé à dire à M. de Torcy ; j’avais oublié de lui en parler chez moi, et j’ai couru après lui sans trop réfléchir à l’inconvenance de ma visite. — Je vous remercie au contraire, monsieur, de mettre cet empressement à instruire Manuel de ce qui peut l’intéresser. Je vous laisse causer ensemble.
XYÏ
Antonie se relira, et à peine eut-elle fermé la porte de cette chambre, qu’elle s’arrêta pour écouter. Elle avait entendu le mot de Changiron :
« La sottise de Gagerot m’a fait faire une maladresse... »
Et ce mot avait réveillé toutes ses épouvantes.
Elle avait compris qu’on n’osait s’expliquer devant elle, et cependant elle voulut savoir ce qu’avait dit M. Gagerot.
Dès qu’elle fut partie, en effet, Changiron s’empressa de (lire à Manuel :
— Je vous demande encore une fois pardon de ma visite; mais voici ce qui est arrivé :
Tout surpris de votre brusque départ, après votre aparté avec Gagerot, j’ai demandé à celui-ci ce qu’il avait pu vous dire. Alors il m’a raconté qu’il avait cru devoir vous avertir de la brutale fanfaronnade de Paul Chagoin. Je vous avoue que je lui ai dit qu'il avait eu grand tort; car j’ai certifié que, si vous le trouviez chez vous, vous le jetteriez par les fenêtres...
EULALIF, PONTOIS.
Ma femme, qui a entendu rela. s’est alarmée... Elle a cru voir tout de suite des épées tirées, des poignards, que saisje? .. Enfin? elle a voulu que je vinsse pour prévenir un malheur.
— Je vous remercie de votre intérêt, dit Torcy assez sèchement; mais M. Chagoin était ivre sans doute quand il a tenu le propos qui avait alarmé M. Gagerot. Du reste, vous pouvez lui dire que si M. Paul Chagoin m’obligeait à lui donner une leçon, je me sens capable de le faire moi-même sans le secours de personne. — Vous prenez mal l’intérêt qui m’a amené, dit Changiron d'un ton sérieux, et je craindrais en vous l’expliquant, de vous faire croire que je veux pénétrer dans vos secrets. ÎS’cn parlons donc plus.
Je prierai, de mon côté, M. Gagerot de s’abstenir de parler de ce sujet, du moins chez moi.
— Je vous éviterai celte peine, reprit Torcy avec plus d’amertume, et je me propose d’aller le prier moi-môme de ne plus s’occuper de mes affaires. — Vous me dites cela d’un ton si fâché, reprit Changiron, que vous me feriez presque croire que je dois prendre une part de la leçon que vous voulez donner à M. Gagerot. Je vous affirme que je regrette sincèrement ce que j’ai fait, et je croyais vous l’avoir dit de façon à ne pas vous voir prendre, comme vous le faites, une intention peut-être maladroite, mais assurément toute d’intérêt pour vous.
Changiron se relirait lorsque Torcy l'arrêta.
— A votre tour, excusez-moi, lui dit-il, je devrais vous remercier de votre démarche ; mais, moi, je ne vais chercher personne dans sa vie, et je suis blessé, irrité de ce qu’on veut pénétrer dans la mienne et voir dans mon cœur. J’ai pu confondre votre bonne amitié avec l’insolente perquisition de ce Gagerot ou de ce Paul Chagoin; j’ai eu tort. — Je ne vous demande pas d'excuse, Torcy; vous êtos malheureux : ce qui s’est passé entre nous à votre atelier me l’avait déjà' fait comprendre.
Eh bien! vous trouverez peut-être qu’il y a de la fatuité dans ce que je vais vous dire; mais j’ai la prétention de juger assez justement des hommes et des femmes à leur premier aspect. J’ai rencontré Chagoin dans un bal, où il était, comme beaucoup d’autres, debout au coin d’une porte, et
EULAL1E PONTOIS.
j’ai deviné le vice crapuleux sous son élégance ; la première fois que j’ai vu Gagerôt, j’ai jugé que c’était un sot. Je me suis rarement trompé. Eli bien! Torcv, si je croyais aux anges, je vous dirais que la femme que je viens de voir en est un.
Torcy ne répondit pas; il devint triste en voyant que, du premier mot, Changiron était si bien arrivé au secret de sa douleur.
— Ah! si elle voulait! ajouta-t-il un moment apres, avec un accent de regret.
— En vérité, Torcy, je souffre pour vous ; je ne vous comprends pas. Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai dit ce matin, car je ne puis plus maintenant admettre les suppositions que je faisais peut-être comme d’autres ; mais je ne conçois pas qu’un homme reste vingt-quatre heures dans l'état où vous êtes.
Soyez jaloux, cachez votre trésor à tous les yeux, je comprends cela ; je comprends toutes les folies du cœur ; mais je pense qu’on doit en avoir le courage. Osez être ce que vous êtes, et vous ferez cesser toutes ces curiosités qui vous obsèdent. Le monde n’est guère envieux d’apprendre ce qu’il ne s’explique pas.
Dites à qui voudra l’entendre que vous ôtes comme les Orientaux, et qu’un regard jeté sur celle que vous aimez vous semble une insulte à votre amour. On en rira peut-être un jour ou deux, et puis après on n’y pensera plus.
— Laissons cela, dit Torcy avec une impatience douloureuse. Je devrais peut-être me conher à quelqu'un ; car, je le sens, je me perds dans mes projets, dans mes chagrins; mais je ne peux... j’ai juré de me taire. J’ai accepté la fatalité de cette existence, je la subirai... c’est un parti pris.
— Soit, Torcy! lui dit Changiron; mais alors à défaut du courage qui ferait taire tous les curieux, ayez la prudence de ne pas relever par un éclat des propos sans valeur. IS’allez ni à Gagerot ni à Paul Chagoin; laissez-les s’ennuyer de leurs sols bavardages : ils y renonceront dès que vous paraîtrez ne pas vous en apercevoir.
— Vous avez raison, dit Torcy ; et maintenant je vous remercie d’être venu, car j’aurais peut-être été trop loin.
Torcy et Changiron se séparèrent.
EU LÀ 1.1 E 1*0NT OIS
Aiitonie, qui avait tout entendu, se laissa aller à espérer qu’elle venait de traverser une tempête qui s’était tout à fait dissipée, et qui ue se renouvellerait probablement plus. Quand Manuel la retrouva, ils furent calmes tons deux, et rien ne fut dit sur le motif de la visite qu’ils venaient de recevoir.
Lorsque M. de Changiron fut de retour chez lui, il y trouva encore Gagerot.
Camille questionna son mari ; mais il fut très-réservé, raconta seulement qu’il avait trouvé Torcy et Antouie trèstranquilles, et qu’on n’avait point entendu parler de Chagoin.
Changiron pensait avoir fait de sa mission un récit assez simple pour que l’on ne revint pas sur cet événement; mais il avait laissé échapper un mot auquel s’attacha toute l’attention de madame de Changiron :
« J’ai trouvé Torcy et Antouie fort tranquilles, » avait-il dit.
— Vous avez doue vu cette merveilleuse beauié? dit Camille.
— Oui, vraiment, dit Changiron, et je suis entré chez elle comme on entre chez toute autre femme.
— Ah ! dit madame de Changiron, vous avez de grands privilèges dans cette maison, à ce qu’il paraît.
Le ton aigre dont Camille prononça ces paroles fit supposer à Changiron que la conversation de M. Gagerot avait semé chez lui de petites suppositions qui portaient déjà leur fruit; mais il ne se souciait point de prendre cela au sérieux devant sa femme.
— Vraiment, oui, dit-il; et c’est un privilège que je vous dois à tous deux, qui m’avez si bénévolement envoyé pour prévenir un danger qui n’existait pas.
— Et cette femme est-elle véritablement bien belle? dit madame de Changiron,
— Admirablement belle.
— Et a-t-elle de l’esprit? reprit madame de Changiron en se mordant les lèvres.
— Elle s’est retirée à mon arrivée, et n’a pas prononcé quatre paroles.
— Et qu’avez-vous donc fait tout ce temps-là?
— Mais j’ai causé avec Torcy.
— Du quoi?
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— De toutes sortes de choses. Mais, en vérité, reprit Anatole, j’ai l’air d’un accusé sur la sellette.
Madame de Changiron ne put contraindre un mouvement d’impatience, et lança un coup d’œil d’intelligence à Uagerot.
Le regard (pie Changiron lui jeta en même temps fut tellement significatif, que Gagerot comprit qu’il s'était probablement compromis. Aussi se hàta-t-il de dire :
— Ecoutez, monsieur de Changiron, je suis au désespoir d’ètre méié dans tout ceci; mais je dois tout vous dire, pour que vous ne puissiez pas croire que, de ma part, il y a bavardage ou propos.
— Monsieur Gagerot, je vous en prie ! dit Camille, comme pour lui recommander de se taire.
— Non, madame, reprit Gagerot, je parlerai.
— Eh bien! parlez, lui dit Changiron.
— Mais qu’est-ce donc? dit vivement Changiron.
— Voici comment la chose s’est passée : il y avait à peine dix minutes que vous étiez sorti de l’hôtel, qu'un de vos gens est entré et m’a remis mie lettre. L’homme qui la lui avait donnée avait dit qu’il était de la plus extrême importance qu’elle me fût remise à l’instant même.
J’ouvris celte lettre, et la première phrase me frappa d’une telle surprise, que je ne pus m’empêcher de la témoigner tout haut.
Voici cette lettre et voici la phrase en question :
« On sait enfin quelle est la femme qui demeure avec M. Torcy, et l’on voudrait le confier à M. Gagerot. »
— C'est étrange, en effet, dit Changiron.
— Oui, dit Gagerot; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’ayant fait lire cette phrase à madame, elle a continué la lettre jusqu’au bout. Et cette lettre finissait aiusi :
« C’est comme ami de' madame de Changiron que M. Gagerot a droit à cette confidence ; car celte découverte est surtout importante pour elle. »
— Pour vous? dit Changiron en s’adressant à Camille.
— Pour moi, à ce qu’il parait, répondit-elle avec une fierté de femme trahie.
— Je n’ai pas inventé la lettre, la voilà, dit Gagerot, et vous voyez qu’on me donne rendez-vous ce soir, à une heure du matin, sur le pont d’iéna, pour me faire cette confideuce.
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— Et je ne vois pas quel intérêt je puis avoir, dit Camille, à la découverte du nom de relie femme, s'il ne s’agissait pas de quelque intrigue à laquelle M. Torcy prête indignement la main, ou dont peut-être il est la première dupe.
— Je vous aijlit que c’est la première fois que je voyais cette personne, dit sévèrement Cliangiron, et je vous avoue à mon tour que ceci prend un caractère si singulier, que je veux en démêler le mystère.
Vous allez aller à ce rendez-vous, je suppose, monsieur Gagerot?
— Je 11’cn ai nulle envie. A une heure du matin sur le pont d’Iéna, cela ressemble beaucoup à un guet-apens.
— Eh bien ! dit Cliangiron, nous irons ensemble.
— Cela vous émeut beaucoup, à ce que je vois? dit Camille.
— Pour vous, madame, dit Cliangiron : par un inconcevable hasard, votre nom se trouve mêlé à tcut cela, j'ai le droit de savoir qui a osé s’en servir, et je veux que tout ceci finisse.
— Prenons des armes, dit Gagerot, et partons.
— Soit, dit Cbangiron; attendez-moi un moment, je suis à vous.
Durant le peu d’instants qui s’écoulèrent entre sa sortie et son retour, Camille recommanda à M. Gagerot de ne pas se laisser tromper par Anatole qu’elle soupçonnait depuis longtemps de quelque intrigue, et qui, probablement, n’allait au rendez-vous que pour empêcher la fameuse révélation.
Elle lui jura qu’elle serait fort discrète sur toutes les confidences qu’il pourrait lui faire; et, un moment après, Changiron et Gagerot s’acheminaient vers le pont d léna.
Lorsque Gagerot et Cliangiron furent seuls, celui-ci voulut savoir s’il n’y avait pas dans toute celle affaire quelque chose qu’on lui cachait; il aborda la question sans détour.
ns
— Maintenant que nous pouvons nous expliquer sans témoins, faites-moi le plaisir de me dire, monsieur Gagcrot, ce que signifie celte comédie qu’a jouée madame Chaugiron à propos de celte lettre?
— Je n’ai rien à vous dire sur ce sujet, répondit Gagerot.
Vous étiez ce matin chez Lavignan quand ou a parlé de celte femme ; lorsque vous êtes sorti avec Torcv, Cornélie a prétendu que l’inconnue avait paru se troubler à mon nom et à celui de Chagoin. C’est de là qu’est venue à Paul la pensée de connaître Anlonie; il me l’a confiée, j'ai cru devoir en avenir Torcy quand je l'ai rencontré chez vous.
Celle lettre que je vous ai montrée est venue m’y chercher, je ne sais pas un mot de plus de toute celte histoire; et quant à la jalousie de madame de Chaugiron, vous devez savoir mieux que moi si elle est bien ou mal fondée.
Chaugiron ne répondit pas tout de suite et parut réfléchir à ce que venait de lui répondre Gagerot, puis fl reprit tout à coup :
— Comment! elle n’a rien dit de ses soupçons sur mon compte ?
— Je vous prie de croire, répondit Gagerot, que c'est une confidence que je n’ai point sollicitée.
— Elle vous en a donc fait une? dit Changiron avec une extrême surprise.
— J’ai peut-être mal choisi le mot, reprit Gagerot, elle a témoigné des craintes, des doutes ; vous avez une réputation peu rassurante pour une femme.
— Oui, et voilà en quoi elles sont d’une insupportable injustice.
Allez proposer à une fille à marier le plus beau garçon du monde, prôné par toutes les grands’mères comme un jeune homme chaste et vertueux, et la demoiselle, fût-elle prude et dévote au suprême degré, se trouvera sacrifiée et aura bonne envie de rougir de son futur.
Mais qu’on parle devant elles d’un homme qui a eu quelques aventures, on n’a pas besoin de les prêcher longtemps pour leur persuader qu’elles en feront un excellent mari ; leur vanité se gonfle à l’idée d’enchaîner le terrible don Juan, elles l’acceptent avec toutes sortes de craintes apparentes et de joies intérieures, elles en sont fiéres, elles eu écrasent
leurs rivales; mais au bout de quelques mois de mariage, ce qui a fait le mérite du mari devient sa honte, son crime; on l’en accable : il a été séducteur, un homme sans mœurs; il n’a pas un regard qui ne soit une tentative d’infidélité, pas un mot qui n’ait une portée cachée , pas une démarche qu’on ne l’explique contre lui.
Sans compter que s’il s’avise de dire à une femme quelconque :
« Vous souvenez-vous de ce concert ou de ce bal, ou de ce dîner où nous étions ensemble? »
A l’instant même cela veut dire dans sa bouche :
« Vous souvenez- vous du temps où je vous aimais, où vous m’aimiez? »
— Ceci peut être vrai quelquefois, reprit Gagerot, mais cela le devient indubitablement lorsqu’une femme croit avoir des raisons présentes de soupçonner la fidélité de son mari.
— Ah! reprit Anatole, des raisons présentes!
— Ecoutez, reprit Gagerot, je hais les propos, les fausses interprétations; je suis un homme de cœur et de loyauté. Eli bien ! lorsque nous avons été seuls, madame de Changiron et moi, j’ai compris, à la manière dont elle m’a interrogé, qu’elle croyait avoir à se plaindre de vous; vous prétextiez, «lit-elle, mille alîaires que vous n’aviez pas, il y a six mois, pour être le plus souvent absent de chez vous.
— Vraiment, dit Changiron, elle fait la jalouse?
— Elle a beaucoup observé autour d’elle, et elle se croit assurée que ce n’est pas dans votre monde que vous avez trouvé une occupation si assidue ; elle a donc supposé que ce devait être dans celui où vous étiez quelquefois descendu (c’est son expression) avant votre mariage, et ce soupçon, qui ne savait à qui s’adresser, s’est tout naturellement arrêté sur la belle inconnue, lorsque cette lettre est venue la signaler comme vous l’avez vu.
— Eh bien! dit Changiron après uu moment de réflexion, j’aime autant qu’il en soit ainsi.
Gagerot essaya de comprendre le sens de cette réflexion, et grâce à la nature indulgente de son esprit, il supposa trèsnaturellement qu’Auatole acceptait les soupçons que sa femme avait contre Antonie, comme une diversion heureuse qui empêcherait ces soupçons d’arriver au véritable but.
11 fut confirmé dans celle pensée par la manière dout Anatole reprit la conversation :
— Nimporte, cette lettre n’en est pas moins extraordinaire, et si nous ne devions pas en trouver tout à l’heure l'explication, je croirais que tout ceci est une mystification.
— Et de qui?
— C’est parce que je veux l’apprendre, reprit Changfron, que je ne dis pas la main que j’en suppose coupable.
La conversation roula sur ce chapitre et revint tout simplement au motif du rendez-vous et à la manière dont il faudrait s’y prendre pour aborder celui qui l'avait donné.
— S’il voit que nous sommes deux, dit Cliangiron, il craindra peut-être de nous aborder, et s’éloignera, comme le ferait un passant. Avancez le premier, je vous suivrai à quelque distance, et dès que je vous verrai près de lui, je m’approcherai de façon à ce qu’i! ne puisse nous échapper.
Cette façon d’agir n’allait point du tout à Gagerot; mais il fallait bien y souscrire sous peine de montrer trop manifestement le sentiment qui la lui faisait trouver mauvaise.
Il répondit donc, mais avec une émotion à laquelle Changiron ne put se méprendre.
— C’est bien; mais n’oubliez pas que vous avez autant et plus d’intérêt que moi à savoir ce nom, et qu’il ne faut pas, en vous tenant trop éloigné, vous exposer à voir fuir cet homme, s’il soupçonne que nous sommes deux.
Le moyen d’empêcher que cet individu ne s’aperçût qu’ils, venaient deux au rendez-vous était assurément qu’un seul se montrât; mais la peur a une logique toute particulière, et Cliangiron devina celle qui inspirait Gagerot.
— Vous avez raison, lui dit-il; et comme je me crois le plus intéressé à cette découverte, ce sera moi qui, si vous voulez bien me céder votre place, marcherai le premier ; et vous n’approcheriez que si je vous appelle.
La curiosité de Gagerot lutta contre sa terreur; si Cliangiron apprenait ce nom, il était homme à le garder, et voilà Gagerot détrôné de ce mystère.
Cependant il sacrifia sa curiosité au soin de sa personne. H consentit à l’arrangement proposé par Anatole.
Arrivé au pont d'Iéna, il s’abrita derrière un des énormes
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massifs de pierre qui en masquent les angles et laissa Changiron s’avancer seul.
Celui-ci put voir (Jans l’obscurité un liomme qui s’éloignait, et il marcha vivement à lui.
Cet homme ralentit le pas, et Changiron ne douta pas que ce né fût celui qui avait donné le rendez-vous.
Cependant il pouvait se tromper et aborder un passant à qui il inspirerait peut-être l’idée qu'il était attaqué et qui commencerait par se défendre. Pour prévenir cette méprise, Changiron^ dès qu’il fut à quelques pas de l’inconnu, commença par tousser; l’homme tressaillit et marclia plus lentement'.
Changiron alla vers lui et dit assez haut :
— Je suis Gagcrot.
Cet homme s’arrêta tout à fait et se trouva face à face avec Changiron.
Cet homme se retourna et lui dit vivement :
— Qui êtes-vous?... que me voulez-vous?... Prenez garde, monsieur... je suis armé.
Changiron vit qu’en effet cet homme tenait un pistolet à la main.
— Pardon, monsieur, lui dit-il, je me suis trompé ; on m’a donné un rendez-vous ici ; et, comme je ne connais pas celui qui me l’a donné, je me suis adressé à la première personne que j’ai rencontrée.
Sans doute, au manège qu’avait fait cet homme, Changiron avait deviné que c elait celui qu’il cherchait ; mais cet homme connaissait Gagerot, et s’élait aperçu qu’uu autre se présentait à sa place : il avait le droit de se défendre, et Changiron ne pouvait avoir celui de le forcer à réponse.
— C’est singulier, dit cet homme sans s’éloigner. Mais j’aurais dû prévoir cela, M. Gagerot n’est pas un homme à venir seul à un pareil rendez-vous.
— Vous êtes donc celui que je cherche? s’écria Anatole en s’élançant vers lui.
L’inconnu recula et arma son pistolet :
— Prenez garde que je ne vous connais pas, rcprit-il d’une voix mal assurée, et que, fussiez-vous un officier de police, je puis vous tuer; car lien ne m’avertit de votre caractère
— Je ne suis pas un oflicier de police, je suis M. de Chan-
DioitKüg.
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giron, et vous devez comprendre, d’après ce que vous avez écrit à M. Gagerot, que j’ai désiré savoir le nom que vous avez promis de lui livrer.
— Ah ! c’est vous qui étes-monsieur de Changiron, le mari de mademoiselle de Brevise ?
— Lui-même.
Cet homme frappa la terre du pied avec impatience eu murmurant :
— Quel lùche imbécile que Gagerot!
— Il est à deux pas, et je puis l’appeler, dit Chaugiron.
— Le Ÿoilà qui vient sans doute, dit cet homme eu s’éloignant encore.
En ellèt, Gagerot, qui voyait de loin Changiron arrêté avec l’inconnu, et qui supposait raisonnablement qu'il n’y avait plus aucun dauger à s’approcher, venait pour avoir sa part du secret.
Mais il n’était plus temps; car cet homme dit vivement à Changiron :
— Puisqu’il n’a pas osé venir, il ne saura rien, et je vous dirai tout; mais il ne faut pas qu’il me reconnaisse. Suivezmoi.
Aussitôt il s’éloigna rapidement.
Changiron, qui ne voulait pas perdre cet homme de vue, le suivit, et Gagerot les vit s'éloigner et se trouva bientôt seul sur le pont d'Iéna, où il demeura près d’une heure une main sur le manche d’un pistolet et l’autre sur un poignard, attendant le retour de Changiron qui ne revint point.
11 était près de trois heures du matin, lorsque Gagerot rentra chez lui, furieux et bien convaincu que Changiron l’avait joué. 11 se promit de se venger, et l’occasion s’en présenta presque aussitôt.
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EULAL1E PONT 01 S.
Le jour n’était pas levé que Gagerot fut réveillé en sursaut par le bruit persévérant de la sonnette de son appartement.
Force lui fut d'aller ouvrir lui-même, ses domestiques ne voulant pas s’éveiller, et le sonneur ne se lassant pas de sonner; et il trouva que c’était un des domestiques de Chaugiron qui venait à cette heure inconvenable.
Malgré sa mauvaise humeur, Gagerot comprit qu’il devait y avoir quelque événement, et il ne referma point sa porte au nez de l’importun, comme il en avait d’abord eu l’intention. IL apprit donc de ce domestique que M. de Changiron n’avait point reparu à son hôtel, et que madame de Changiron, épouvantée de cette absence, envoyait chez M. Gagerot pour avoir des nouvelles de son mari.
Gagerot voulut d’abord répondre de vive voix, puis par écrit; mais après quelques minutes de réflexion, il se décida à aller lui-même raconter la vérité à madame de Chaugiron, car Gagerot ne disait jamais que la vérité.
En effet, lorsqu’une heure après Gagerot fut chez madame de Changiron, chez qui il trouva madame de Brevise que sa fille avait envoyé chercher, il raconta comment M. de Changiron, sous prétexte de ne pas alarmer le donneur de rendezvous bourgeois, avait voulu être le premier à l’aborder, et comme quoi tous deux avaient disparu en s’éloignant ensemble.
L’assurance qu’il n’y avait pas eu de catastrophe sur le
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pont d’Ièna, et que ce ne devait être que volontairement que Changiron avait suivi l’inconnu et n’avait pas admis Gagero à cet entretien, calma immédiatement les tendres alarmes de Camille èt les changea en accusations, que madame de Brevise trouva parfaitement justes en sa qualité de belle-mère.
Anatole était un homme indigne, qui rendait sa tille horriblement malheureuse ; elle lui demandait pardon de l’avoir sacrifiée à un pareil homme, mais elle avait espéré que l’exemple des malheurs qu’entraîne l’inconduite des maris lui aurait profité, et qu’il ne ferait pas souffrir à sa femme les douleurs qu’il avait vu souffrir à sa mère.
— Comment! s’écria Gagerot, M. de Changiron le père était un homme qui avait eu des torts envers sa femme?
— C’était le digue père d’un tel fils, et je puis vous affirmér qne ce fut une épouvantable histoire. Mais ce u est pas de lui qu’il s’agit, c'est d’Anatole.
— Maman, reprit Camille eu se levant avec dignité, je ne resterai pas une heure de plus dans cette maison.
Madame de Brevise trouvait bon de dire tout le mal jvossible de son gendre; mais en face d’une résolution si hardie, elle changea soudainement de façon de voir. 11 fallait être patiente, attendre une explication qui pouvait être favorable à M. de Changiron, ne pas perdre sa vie pour un soupçon que rien ne justifiait quant à présent, etc., etc.
La scène fut longue et violente. Madame de Brevise y joua ce rôle si commun chez certaines mères, d’accueillir de prime abord tout ce qui peut troubler le ménage de leur gendre, et ensuite de reculer devant une rupture qui remettrait à leur garde la fille dont elles sont si heureuses d étre débarrassées.
Camille ne se départit pas de sa dignité de femme outragée; elle se posait dans des sentiments impérieux de respect pour elle-même qui l’obligeaient à prendre son parti, parce qu’on voulait la forcer à rester chez son mari, comme elle se fût posée dans des sentiments d’amour résigné et de dévouement à son malheur, si sa mère eût voulu l’emmener.
Quant à Gagerot, il nageait eu pleine eau de querelles, de suppositions. 11 éprouvait une joie indicible et exempte de toute crainte, car il avait dit la vérité, et ce n’était pas sa faute si elle avait amené de si fâcheux résultats.
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F.ÜLAUF. PONTOIS.
Cependant la lutte entre madame de Brevise et sa fille devait se finir. Camille trouva sans doute qu'elle avait assez bien défendu sa position pour qu’on sût à quoi s en tenir sur la manière digne et haute dont elle considérait ses droits de femme. Elle montra donc un peu de condescendance et accepta une espèce de compromis. ,
M. Gagerot devait être envoyé à la recherche de M. de Changiron, et surtout à la découverte des motirs de son absence. Du reste, soit par la nécessité de la situation, soit par la tendance de leur esprit, ces trois personnes furent ramenées à chercher le secret de cette absence auprès d’Antonie.
Toutefois, le moyen de découvrir quelque chose de ce côté ne semblait pas facile à trouver, surtout pour Gagerot.
Camille, comme toutes les femmes en général, proposait des moyens héroïques qui lui paraissaient les plus simples du monde.
— Allez tout droit chez M. Torcv, disait-elle à Gagerot, confiez-lui ce qui s’est passé celte nuit, et probablement il vous apprendra le secret de tout ceci.
Mais Gagerot savait, en sa qualité d’homme, quelles pouvaient être les conséquences de cette façon d’agir. Torcy pouvait se fâcher et Changiron se fâcherait à coup siïr, et il ne se souciait nullement de risquer une querelle sérieuse avec l’un de ces deux hommes, pour lixer le? doutes de madame de Changiron.
Cependant il se gardait bien de dire que ce fût là le motif des prétendues impossibilités qu’il trouvait à tout ce que lui proposait Camille.
La résistance de Gagerot fut si longue et si ferme, que Camille s’imagina qu’il en savait plus qu’il ne voulait en dire, et qu’il ne refusait de prendre des informations que pour n’ôtre pas obligé de parler.
11 ne fallut que deux ou trois minutes à celte pensée pour devenir une vérité pour Camille, et elle termina l’entretien en déclarant qu’elle saurait bien apprendre par elle-même ce qu’elle voulait savoir, sans le secours ou l'intervention de personne.
— Que prétendez-vous donc faire? lui dit sa mère.
— l’irai moi-même où monsieur craint d’aller, et je de-
eülàlie porcrnis.
manderai ti M. Torry une explicalion que j’ai le droit d’attendre et d’exiger de lui.
— Ne faites pas cela, dit, madame de Brcvise.
— Ah! reprit Camille, je suis parfaitement décidée, et rien ne m'arrêtera.
— Avez-vous pensé à l’inconvenance d’une pareille démarche ?
— Elle sera en tout cas moins inconvenante que la conduite de M. de Changiron.
— C’est vous commettre avec une femme qui est peutêtre aif-dessous de tout ce que vous pouvez imaginer.
— Ce n’est pas moi qui serai descendue jusque là, c’est M. de Changiron qui m’v aura fait descendre.
— Mais enfin, vous ne pouvez aller ainsi chez un homme que vous connaissez à peine.
— Chez M. Torcy! dit Camille avec un étonnement dédaigneux, comme si on lui eût dit qu’il était inconvenant qu’elle allât chez son carrossier.
Madame de Brevise savait que sa fille, comme tous les esprits étroits, plaçait ce qu’elle appelait la résolution du caractère dans un entêtement aveugle. Elle n’insista donc point pour dissuader madame de Changiron de ce qu’elle avait résolu, et elle finit par lui dire :
— Eh bien ! soit, Camille ; mais vous trouverez bon que je vous accompagne.
— Je vous remercie, dit Camille, cela me prouve que vous n’êtes pas du parti de mon mari, comme j’aurais pu le penser en vous voyant si bien prendre sa défense.
Gagcrot la quitta sur cette résolution.
11 avait envie d’aller prévenir Torcy, ou bien de courir après Changiron et de l’avertir de ce qui se passait ; mais il y avait danger des deux parts. Enfin, après beaucoup d’hésitation, il se décida à aller chez Lavignan, comme sur un terrain où il pourrait apprendre quelque chose sans avoir l’air de s’être mêlé de l ieu.
11 prit donc le chemin du quartier Saint-Georges, tandis que Camille s’apprêtait de son côté à se rendre chez Torcy.
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Lorsque Gagerot arriva chez Lavignan , il y avait grande querelle entre l’époux et l’épouse.
L’arrivée de Gagerot, au lieu de la faire cesser, la raviva ; car tous deux prétendirent le prendre pour juge de leurs torts respectifs , et chacun recommença ab ovo le récit de ses faits et gestes.
—Oui, s’écria Lavignan, c’est une indignité, c’est une conduite de mégère! Que t’avait fait cette pauvre femme?
— Comment! reprit Cornélie, ce qu’elle m’avait fait! une mijaurée, les yeux baissés, la bouche en cœur, les cheveux en bandeaux, une vierge de Raphaël, comme vous l’appelez, qui fait dire qu’elle n’est pas chez elle, et qui reçoit pendant des heures entières un M PaulChügoin! C’est joli! c’est moral! et tu veux que je souffre ça ?
— Mais qu’est-ce que ça te fait? s’écria Lavignan.
— Ça me fait que je trouve ça superbe, et que je le raconte à qui je veux. Tiens ! j’ai bien le droit de parler, ce me semble ! D’ailleurs, je ne mens pas. La femme de chambre et la portière sont là pour dire la vérité.
— La femme de chambre et la portière , murmura Lavignan, qui se sentit pris d’une bouffée de dignité; mais, madame, invoquer de pareils témoignages, c’est descendre au rang de ces créatures.
Cornélie prit un air de dignité eucore plus élevé que celui de son époux. (Sous la restauration, à l’époque où l’on réimprimait Voltaire et Rousseau avec fureur, si, au milieu des bruyantes plaisanteries des ateliers de l'Académie, l’un de nous lançait quelque gros axiome de morale d’un ton doctoral, nous appelions cela prendre un air Je an- Jacques). Nous pouvons dire que Cornélie prit un air Jean-Jacques, et répondit :
— J’aime mieux une portière et une femme de chambre
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qui se conduisent bien, qu’une duchesse qui a des tôte-à-tôte avec le premier venu.
— Mais enfin, qu’y a-t-il? dit Gagerot, qui se souciait fort peu d’entendre les récriminations générales des deux époux, et qui, d’après ce qui avait été dit de Paul Chagoin, voulait en venir aux faits précis.
Ce qu’il y a?. dit Lavignan, c’est qu’il parait qu’hier soir, pendant l’absence de Torcy, Paul Chagoin est venu chez lui, qu’il a fait une visite à Antonie.
— Pendant qu elle faisait dire qu’elle n’y était pas, reprit Cornélie.
— Vraiment ! fit Gagerot.
— Vraiment, fit Cornélie, c’est comme ça. Mais il y a quelque chose de mieux : c’est que lorsque Manuel est rentré et qu’il a demandé s’il était venu quelqu’un, on lui a répondu qu’il n’était venu personne.
La veille de ce jour, Gagerot eût trouvé cette révélation une bonne fortune ; mais, à cette heure, il rattacha cette circonstance à l’étrange rendez-vous qu’on lui avait donné, et il lui passa par la tête que ce pouvait être Torcy qui avait voulu l’attirer dans un guet-apens pour le punir de s’étre mêlé de tout cela.
Aussi s’écria-t-il avec une anxiété dont lui seul savait le secret :
— Mais qu’a fait Torcy?
— Ah ! s’écria Cornélie, il a fait comme tous les imbéciles qui s’amourachent de ces célestes bégueules ; il a cru tout ce qu’on lui disait, et il le croirait encore, s’il n’était pas venu ici m’ennuyer avec ses impertinentes leçons.
— Et à quel propos? reprit Gagerot.
— Le voici, dit Lavignan.
Ce matin, Torcy est entré dans mon atelier pour me prier de lui prêter une collection de gravures représentant les costumes des Français depuis des siècles. J’allais les lui donner lorsque Cornélie lui demande d’un ton aigre-doux s’il s’est bien amusé chez M. de Changiron; Torcy lui avait à peine répondu, qu’elle lui commence une morale sur le danger de laisser les femmes seules chez, elles. Je n’y comprenais rien, ni Torcy non plus; car il s’imaginait comme
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moi que ça me regardait. J’en étais si convaincu, que je dis à Cornélie :
— 11 parait que tu t’es bien ennuyée hier soir?
— Ce n'est pas étonnant, reprend-elle : je n’ai pas de vieilles connaissances qui viennent me rendre visite en ton absence. Du reste, à tout prendre, j’aime autant m’en passer que d’avoir des visites comme celles de M. Paul Cbagoin.
En ce moment Torcv, qui feuilletait sa collection, se tourna vers Cornélie, le visage tout bouleversé.
— Paul Cbagoin! lui dit-il. Il est donc venu?
— Tiens! lui dit Cornélie, vous ne le saviez donc pas? Il a passé la soirée chez vous.
— Ce n’est pas vrai! s’écria Torcy, pâle comme un mort.
— Oui,. mon cher monsieur Gagerot, reprit Cornélie, M. Torcy m’a dit en face : Ce n’est pas vrai! et M. Lavignan ne lui a pas donné un soufflet. Voilà un mari qui prétend que sa femme ne sait pas se faire respecter !
— Mais enfin, s'écria Gagerot, qu’est-il arrivé ?
— Il est arrivé que Torcy a quitté l’atelier comme un furieux, et est redescendu chez lui.
— Et depuis ce temps ?... dit Gagerot.
— Depuis ce temps, j’ai empêché Cornélie de sortir d’ici, reprit Lavignan; car elle ne demandait pas mieux que d'aller voir ce qui se passait.
— Et, reprit Gagerot, y a-t-il longiemps que Torcy est redescendu chez lui?
— Deux heures à peu près, répondit Lavignan ; mais il n’y est plus, il vient de rentrer dans son atelier.
Quoique Cornélie filt une femme d’une nature vulgaire et brutale, elle était bien loin de celte basse méchanceté qui animait le cœur de Gagerot.
Il détestait Changiron parce que c’était un beau gentilhomme qui valait mieux que lui de toutes façons : il détestait Paul Cbagoin, non pas à cause de ses vices, mais parce qu’il était riche, et il délestait Torcy parce qu’il avait un talent supérieur; ce fut donc avec une satisfaction bien sentie qu’il apprit que Cbagoin et Torcy étaient saus doute aux prises.
D’après ce qu’il avait vu, Changiron était certainement
mélé à cela ; c’était un conflit où il devait y avoir du malheur pour tous. Gagerot eut un moment d’ extrême béatitude.
11 jouissait par avance de ce qui allait probablement arriver, lorsqu’ils entendirent un coup discret frappé à la porte de l’atelier de Torcy, Cornélie ne put résister à sa curiosité et entrouvrit la porte de l’atelier de son mari.
— Ce sont deux dames, dit-elle à voix basse.
—Ah ! oui, lit Gagerot, qui alla coller son œil sur l’étroite ouverture; ce sout elles.
En effet, c’étaient madame de Brcvise et sa fille qui venaient chez Torcy.
Mais il est nécessaire de raconter ce qui s’était passé chez lui , pour comprendre la position dans laquelle elles le trouvèrent.
Le malin de ce jour, Manuel semblait avoir oublié toutes scs craintes, et c’était le cœur léger et bien décidé à se livrer avec ardeur au travail qu’il avait entrepris, qu’il était monté chez Lavignan pour voir s’il pourrait s’y procurer quelques matériaux utiles à la fameuse collection de portraits.
De son c ôté, An tonie, brisée par les scènes de la veille, avait essayé de prolonger sou sommeil le plus tard possible, comme si elle sentait que reprendre la pensée et la vie c’était reprendre l’anxiété et la douleur; elle nctait donc pas encore levée lorsque Manuel quitta l’atelier de Lavignan dans un état de fureur indicible.
En rentrant, le premier mot de Manuel fut de demander où était Anlonie.
— Madame dort encore, lui dit la femme de chambre.
— Elle dort? murmura Torcy.
En toute autre circonstance, Torcy n’eût pas pensé à interroger cette fille; mais il hésita à entrer immédiatement chez
K U LA LIE l'ONTOIS.
Antonie qui dormait, et le transport dont il était agité éclata malgré lui par cet instant de retard.
11 lit deux ou trois fois le tour de la pièce où il se trouvait, revint à la femme de chambre et lui dit :
— Vous êtres bien sûre, n’est-ce pas, qu’il n’est venu personne hier ?
La femme de chambre fut interdite de la question, et surtout de l'air agité dont Torcv la lui adressait.
— Dame! monsieur, tit-ellc en balbutiant, c’est madame qui m’avait défendu de dire qu’il fût venu quelqu’un.
Torcv fut pris d’un de ces transports de honte qui rendent un homme impitoyable. On l’avait trompé, trompé par l’ordre d’Antonie !
11 était descendu à ce rôle misérable d’un homme qui fait le sujet des moqueries de sa propre maison, de sa domesticité; lui, Manuel, pour qui les propos du inonde étaient un supplice, se voir en proie à de si misérables caquets !
Antonie, cette femme qu’il appelait un ange descendu du ciel, que, dans ses heures d’extase, il adorait à genoux comme un être mystérieux, cette idole de sa vie, avait des ^complicités de fille perdue avec sa servante, et lui achetait sans doute son sileuce pour recevoir M. Paul Chagoin.
Paul Chagoin ! ce nom donnait le suprême cachet de l’ignoble à cette liasse tromperie.
Torcv était venu vers Antonie dans un de ces moments d’égarement où on tue la femme qui nous trompe; mais cette simple circonstance changea la nature de sà colère, et il entra chez Antonie, résolu à la chasser ignominieusement de chez lui.
Le bruit qu’il fit ne l’éveilla pas ; il s’approcha du lit où elle reposait.
Son sommeil était agité et pénible,- de sourds sanglots s’échappaient de la poitrine d’Antonie, des larmes coulaient de ses yeux fermés : il s’arrêta à la contempler.
Elle murmurait des mots qu’il ne pouvait saisir; enfin elle sembla arriver au paroxysme du rêve affreux qui la tourmentait, car elle se leva convulsivement sur son séant en s’écriant :
— Non, Manuel, non...
En ce moment elle le vit debout près de son lit; elle se
recula et se frotta les yeux comme pour s’assurer qu« ce u’était pas la suite (le son rôve, et finit par lui dire :
— C’est toi, Manuel ?
— Oui, moi qui te regardais dormir.
— Ah ! dit-elle, quel rôve affreux !
— Et quel rêve?
— Je rêvais que tu me chassais, parce que...
Antonie s’arrêta...
— Parce que?... répéta lentement Manuel en l’interrogeant.
— Je ne sais pas... Je ne me souviens pas, dit-elle, comme si elle craignait de révéler le motif de la colère de Torcy.
— Parce que, reprit-il comme inspiré par le hasard qui faisait si bien concorder sa pensée avec ce rêve, parce que tu me trompes... parce que tu m’asmeuti... parce que tu es une infâme... parce que...
— Oh ! s’écria Antonie, tu m’as entendu ; j’ai parlé!
— Non, non, reprit Manuel, je n’ai pas eu besoin d’espionner ton sommeil, d’autres m’ont dit la vérité.
— Oh ! c’est lui sans doute, reprit douloureusement Antonie ; c’est lui, le misérable ?
— Qui, lui? dit Manuel ; M. Chagoin ?
— Paul Chagoin !
— Non, ce n’est pas lui qui m’a dit que vous l'aviez reçu hier, c’est toute la maison qui le sait.
— Et vous ne l’avez pas vu? dit Antonjp.
— Oh ! je le verrai !
— Oh non! Manuel, vous ne le verrez pas, s’écria Antonie en se levant et en tombant aux pieds de Torcy.
— Qui m’en empêchera?
— Je vous en supplie, évitez cet homme, Manuel, au nom de votre amour !
— De mon amour! s'écria Torcy : ah! c’en est trop. Mais vous ne m’avez donc pas compris. Je sais qu’il est venu hier... qu’il est resté deux heures enfermé avec vous, que vous avez défendu qu'on me le dise ; que c’est assez pour que je sache qui vous êtes, ce que je dois de créance à vos protestations, à... Mais vous ne voyez donc pas, reprit-il avec une nouvelle rage, que je sais que vous êtes tout a fait une fille perdue, et que ce Paul Chagoin est...
EULAL1E PONTOIS.
— Manuel, s'écria Antonie en se relevant avec fierté et en le menaçant d’uu regard plein d’orgueil : ah! c’est ainsi ?
— Oui, c’est ainsi... et ne recommencez pas vos comédies de douleurs solennelles, d’innocence méconnue, ce peut être bon pour un niais ; mais je n’en veux plus.
11 se passa a celle parole une singulière révolution dans le cœur d’ Antonie. Tout ce qu’elle avait éprouvé d'indignatiou se fondit en une sorte de pitié douloureuse pour l’homme qui insultait et brisait un amour aussi puissant que celui qu’elle éprouvait pour lui ; elle le plaignit d’élre assez malheureux pour être devenu si injuste, et elle lui dit d’une voix pleine de larmes :
— Pauvre Manuel !
— Ah! reprit Torcy, dont ce mot ne fit qu’exalter la fureur, assez, assez de ces larmes hypocrites! Je ne suis plus dupe, je ne veux plus l’être... Je vous hais... je vous méprise... je vous...
11 n’osa pas prononcer le mot fatal ; il ne mit à marcher rapidement dans sa chambre. Pendant ce temps, Antonie s’habillait silencieusement; une robe d’une riche étoile lui étant tombée sous la main, elle la rejeta, choisit une robe de toile et s’en revêtit. Manuel la regarda faire : il laissa échapper un rire sardonique quand elle choisit ce modeste vêlement, et haussa les épaules en disant :
— C’est très-dçôle !
Antonie jeta sur lui un regard assuré qui le troubla et lui fit honte de sa brutalité; mais comme il se sentit ilérhir, il voulut se redonner du courage, et reprit en marchant avec une nouvelle violence :
— M. Paul Chagoin vous en donnera de plus belles...
Antonie baissa la tète.
— D’ailleurs, vous devez connaître par expérience la générosité de M. Paul Chagoin... C’est un charmant jeune homme, plein d’esprit et de cœur, n’esl-ce pas, chère....? Comment vous nomme-t-il, ce monsieur? car vous avez un autre nom pour lui que pour moi. .. Répondez donc, Antonio!...
Elle se détourna et continua à se vêtir, en mettant un petit bomiet.
EULAL1E PONÎ01S. Î80
Quant à Torcy, il s’animait sur sa propre colère, exaspéré par ce silence obstiné.
— Antonie! s’écria-t-il... Antonie! le nom de ma mère! je lui ai donné le nom de ma mère à celte femme! je l'ai profané, je l’ai sali, je l’ai traîné dans la boue!
Antonie tomba sur uu fauteuil, pâle, tremblante, mais les yeux secs.
Torcy, qui s’exaltait à chaque mot qu’il prononçait, se tourna vers elle et lui dit d’une voix cruelle :
— Vous le quitterez, ce nom, je vous défends de le porter une heure de plus ; je vous le défends, m’entendez-vous... madame ?... Mais dites-moi votre nom.
Antonie se leva et marcha vers la porte de la chambre.
— Mais où allez-vous donc? lui dit Manuel en l’arrêtant. ..
— Je m’en vais, lui dit Antonie.
— Ou donc? ‘
— Que vous importe ?
— Comment, que m’importe! Je veux le savoir!
Antoine semblait être à bout de ses forces ; elle chancela et
s’appuya sur un meuble ; mais elle surmonta encore une fois cette faiblesse, et répondit avec fermeté :
— Manuel! vous m’avez chassée! .. Je m’en vais....
L’artiste se tordit les mains de désespoir, et, revenant à
Antonie, il s’écria avec plus de douleur que de colère :
— Mais dis-moi pourquoi tu m’as trompé ! parle-moi?
— Je n’ai rien à vous dire...
— Rien?
— Rien!...
— Eh bien! reprit Manuel, à qui ce mot rendit toute sa fureur, tu ne sortiras pas! 11 viendra te chercher ici!... 11 parlera, lui!... Je le ferai bien parler!...
Antonie le regarda avec une assurance qui domina un moment ses transports.
— Manuel, lui dit-elle froidement, vous m’avez demandé mon àme, ma vie, mon amour, je vous ai tout donné. En retour de tout cela, je ne vous ai demandé qu’une chose ; c’est de ne pas chercher à savoir qui je suis. Manquerez-vous à votre parole?.
— Mais vous m’avez trompé! cet homme est venu hier?..,
— C’est vrai.
Eh bien’, alors...
Eh bien’, pour cola vous me chassez : 1 e châtiment égale
bien la faute, ce me semble...
Mais que te voulait-il cet homme? Que t’a-t-il dit?
An tonie se tut.
— Quoi’, tu ne réponds rien?
Elle baissa les yeux pour ue pas le voir,..
— Rien ! reprit-iL avec exaspération.
Elle demeura immobile.
— Eb bieu doue 1 allez, allez-vous-en, et qua Dieu te punisse d’avoir brisé uu cœur qui t'aimait comme je t’aime !
Aux premiers mots dé celte phrase, Antoine avait posé la main sur la clef de la porte ; mais lorsque Manuel invoqua cet amour qui parlait au milieu de ses plus affreux transports, elle s’arrêta et se tourna vers lui. Il était tombé sur un siège, pressant ses yeux de ses poings fermés, pour contenir ses larmes qui éclataient malgré lui.
Antonie le contempla uu moment, et à son tour elle sentit sa résolution faillir eu elle-même, et voulant s’arracher à celte horrible situation, elle ouvrit la porte.
Manuel s’élança vers elle, et tombant a ses pieds :
— Antonie ! s écria-t-il, mais je puis te pardonner, si tu • veux... Si grandes que surent tes fautes, si honteuses qu’elles soient... je te pardonnerai. Reste, ne t’en va pas... je ne t'ai pas chassée.... je ue l’ai pas dit.... non, j’étais fou Anto-
nie!... Antonie, 11e t’en va pas!...
A sou tour, Antonie éclata en larmes et s’écria :
— Oh ! va, Manuel, ce n’est pas toi qui souffres le plus de nous deux !
— Eh bien! alors, pourquoi ne pas parler, pourquoi me laisser mes affreux soupçons? Tu m’aimes! — n’est-ce pas que tu m’aimes?... Est-ce que si je te disais que j’ai commis uu crime, tu ne m’aimerais plus?...
A cette étange supposition, Antonie tressaillit comme frappée d’une commotion électrique: elle regarda autour d’elle comme si elle eût craint qu'une voix sortie de quelque angle obscur de cette chambre 11e vint révéler sou secret...
Puis elle ramena ses yeux sur Mauuel pleurant à ses pieds; et, poussée par une pensée soudaine, elle lui dit à voix basse, en se penchant vers lui :
— Eh bien! si j’avais tué!...
— Toi ! lit-il en se reculant avec épouvante.
— Si j’avais volé!...
— Toi! reprit- il avec un accent encore plus effrayé.
Aulonie s’arrêta, et tous deux se regardèrent quelques moments, puis Torcy reprit d’une voix sourde :
— Tué 1
— Oui !
— Volé?
— Qui!
Manuel passa ses mains sur son front comme pour s’éveiller d’un songe affreux, puis il reprit :
— Oh ! mou Dieu ! si c’était cela !
— Tu le crois... s’écria Aulonie... Adieu! Manuel... adieu!
— Reste, lui dit Torcy d!uu ton sombre, qui que tu sois } je veux l’ignorer' toujours. Mais tu m’as sauvé la vie, je fai aimée... Ce soir, demain, j’aurai tout préparé poqr tqq départ...
— Oh! reprit Antoine dont tout le cœur se brisa il iqp
fait l’aumône comme à un condamné... Qieu ! mon Dieu! si vous êtes juste, tuez-inoi... je n'qi plus la force fie soufffir.
Manuel était tellement altéré par cette étrange supposition, qu’il ne savait plus lui-même ce qu’il éprouvait ; il resta immobile à côté d’Aiitonie, qui se roulait de désespoir sur ufj divan, sans lui adresser une parole, sans lui porter de secours.
— Elle, elle!... murmurait-il tout bas.
Le transport de la douleur d’Antonie se calma peu à peu... elle étouffa dans les coussins qu’elle mordait avec fureur les sanglots qui la suffoquaient , elle comprima les convulsions qui la tordaient et se releva froide et superbe...
Elle alla devant un miroir, répara d’une main assurée le désordre de ses cheveux, rajusta ses vêtements, et alla vers la porte...
— .Non, s’écria Manuel.
Aqtonie courut à la fenêtre.
— Pour mourir, par ici ou par là, peu m’importe! s’écriat-elle.
Manuel la prit dans ses b?as, et alors commença une lutte horrible.
EULAL1E P0NT01S.
— Oh ! s’écriait Antoine devenue folle de douleur, vous êtes un bourreau... laissez-moi!
lit, dégageant ses bras des étreintes de Manuel, elle cherchait des ciseaux, un couteau, quelque chose pour se tuer, ou s’approchait d’un meuble et se frappait la tête à ses angles.
Eulin Torcy parvint à la maîtriser et à la replacer sur le lit, où tout ce transport s’abattit dans un affreux affaissement.
Ce fut pendant cet abattement que Manuel se demanda s’il n’avait pas eulin appris la vérité.
Ce fut alors qu’il chercha à se souvenir des circonstances où il avait trouvé Antonie, de l’époque où il l’aVait rencontrée, et ce fut en poursuivant ces pensées qu’il se rappela que, la veille, la date du 5 octobre l'avait frappée d’épouvante. Le 5 octobre! C’était sans doute le 5 octobre que le crime avait été commis, et il y avait un an qu’il l'avait trouvée errante, fugitive, voulant mourir. Tout s’expliquait alors.
Mais ce crime, ou avait dù en parler ; les journaux les inscrivent avec un soin trop extrême pour que celui d’une jeune fille n’y fût pas inscrit.
Torcy avait une collection de journaux dans son atelier, il était allé les chercher, et c’est pendant qu’il les parcourait que madame de Changiron et madame de Brevise s’étaient présentées chez lui.
Torcy fut très-étonné en reconnaissant madame de Changiron. Au premier moment, il maudit son métier, qui le forçait à accueillir , le sourire sur les lèvres , des importuns qu’il eût volontiers jetés à la porte.
Mais bientôt son étonnement devint encore plus vif, car
» g le
Digiti.
EÜLALI^PONTOIS. 293
madame de Changiron l"i apprit le motif de sa visite.
— Pardon, lui avait-il dit, madame; mais je n’ai pu encore m’occuper de votre collection.
— Je le crois, lui avait répondu Camille, aussi n’est-ce pas de cela que je viens vous parler.
— De quoi s’agit-il donc ?
— Vous avez vu hier soir M. de Changiron?
Torcy rougit ; car cette question lui rappelait pourquoi Changiron était venu chez lui, et qui l’avait poussé à y venir.
— Oui, madame, répondit-il, M. de Changiron s’est alarmé d’une menace de M. Chagoin.
— Ce n’est pas ce dont je veux vous parler.
— Non, reprit madame de Brevise, qui voulut donner à la demande de sa fille un caractère moins inconvenant, nous n’avons aucun droit ni aucun désir de savoir ce qui a pu se . passer chez vous. Mais quand nous vous aurons dit ce qui est arrivé, vous comprendrez les alarmes de ma fille.
Alors elle lui raconta l'histoire de la lettre adressée à Gagerot; comment M. de Changiron avait été au rendez-vous, et comment il n’avait point reparu depuis ce moment.
Puis elle continua avec un embarras qui prouvait à Torcy qu’elle sentait combien ce qu’elle lui disait pouvait le blesser: »
— Avant de faire la moindre démarche près de la police pour savoir si M. de Changiron n’aurait pas été victime d’un guet-apens, nous sommes venuesnous informer si cette dame dont on devait lui révéler le nom et qui demeure chez vous, ne pourrait pas nous apprendre le secret de ce rendez-vous.
Au point' où en était Manuel, ce n’était déjà plus dans la dignité du secret de sa vie que ces paroles pouvaient l’atteindre.
Après ce que lui avait dit Antome, il fut atteint d’une autre terreur . « Si j’avais tué! si j’avais volé! » lui avait-elle dit.
Ce doute l’épouvantait; il expliquait la visite de Paul Chagoin, le secret que lui en avait fait An tonie, qui était peutêtre sa complice ; et, dans l’obscurité qui planait sur toutes ces circonstances, il se pouvait que ce rendez-vous eût été convenu entre Paul Chagoin et Antonie pour se défaire d’un homme qui savait peut-être leur secret.
Ce fut donc avec une nouvelle terreur qu’il écouta madame! de Brevise , et il ne put si bien cacher le trouble que
2^4 EULALIE flbNTOIS.
ltli inspira cette nouvelle, que Camille ne crût y trouver la cbnfihnation de ses soupçons.
— Quoi ! dit Manuel, on a écrit cela à M. Gagerot, et M. de Changiron n’a pas reparu? Oh! ce doit être un crime affreux !
— Pardon, monsieur Torcy, reprit Camille ; mais ma mère s’est mal expliquée, ou vous l’avez mal comprise : ce n’est pas à M.deChanîriron que le rendez-vous a été donné, et c’est moi surtout qu ‘intéressait la révélation du nom de cette dame.
— J’ai parfaitement compris, dit Torcy, c’est M. Gagerot à qui on a donné ce rendez-vous... Et , en effet, continua-t-il comme un homme qui compte ses souvenirs, ç’est ail nom de M. Gagerot qu’elle s’est troublée.... c’est lui qui devait être attendu sur le pont d’Iéna, et peut-être M. de Changiron a été la victime d’une méprise.
— Qile voulez-vous dire? s’écria Camille. M. de Changiron ne connaît donc pas cette personne?
— Non, madame, non; il se sont vus hier pour ia première fois ; du moins je dois le croire.
— Vous devez le croire... dit Camille ; et quelle preuve en avez- vous ?
— Leur mutuelle indifférence en sè rencontrant , et surtout, madame, la parole de M. de Changiron qui est un homme d’honneur.
— En êtes-vous là, monsieur, reprit Camille qui, dans sa colère jalouse, voulait absolument voir les choses sous le jour qu’elle leur avait donné, en êtes-vous là, qu’en pareilles matières vous ayez foi en la parole d'un homme ?
Le malheureux Torcy flottait entre l’idée d’un crime que lui avaient inspirée les paroles d’Antonie, et ses premiers soupçons sur ce qu’elle avait pu être avant leur rencontre. Mais, dé quelque côté que le portassent ses incertitudes, il n’y trouvait que malheur.
Cependant la supposition d’un crime tel que celui auquel il avait cru un moment lui était si odieuse, qu’il sé rattacha tout d’un coup à l’accusation d£ madame de Changiron, et qu’il lui répondit comme si elle lui eût donné une espérance :
— Croyez-vous, madame, que M. de Changiron m’ait voulu tromper? Àh ! fasse le ciel qu’il en soit ainsi !
Camille et madame de Brevise se regardèrent d’un air trés-étonné.
— Oh ! reprit Torcy dans une sorte d'égarement, vous ne me comprenez pas, vous ne pouvez me comprendre. Ah! oui, je veux croire qu’elle a été tout ce que vous pouvez supposer; j’aime mieux cela que de penser à ce qu’elle m’a dit.
— Mais qu’avez- vous donc? dit madame de Brevise, de plus en plus surprise du trouble de Torcy.
— Rien, madame, fit celui-ci; mais n’v a-t-il personne au monde qui puisse me dire la vérité?
A ce moment, on sonna encore chez Torcy, et on lui annonça la visite de M. Gagerot.
Depuis dix minutes que ces dames étaient chez Torcy, il grillait d’une féroce curiosité de savoir ce qui s’y passait.
Quoi que ce pût être, il devait y avoir malheur pour tout le monde, et ce beau spectacle de gens dont la supériorité était odieuse.à Gagerot, souffrant sans doute les uns et les autres de quelque triste découverte, se passait à dix pieds au-dessous de lui, sans qu’il en fût le témoin. Gagerot ne put résister à celte idée, et trouvant un prétexte d’entrer chez Torcy pour lui apprendre le contenu de la lettre anonyme et l’étrange disparition de Changiron, il se sentit le courage de braver la colère de Manuel.
Celui-ci, lorsqu’on lui annonça Gagerot, trouva que le ciel semblait répondre précisément au souhait qu’il venait de former, et madame de Brevise s’écria :
— Mais, d’après certaines paroles que vous venez de laisser échapper, cette dame se serait troublée au nom de M. Gagerot. Elle le connaît donc? C’est à lui qu’on voulait révéler son nom. Vous vous devez à vous-même, monsieur, de faire cesser cet étrange mystère.
— Oui, dit Torcy, d’une voix basse et résolue... Il faut en finir. Qu’il entre, qu’il vienne.
On introduisit M. Gagerot, qui joua l’étonnement le plus profond à l’aspect de madame de Brevise et de sa fille ; mais, avant qu’il n’eût pu témoigner cet étonnement par des paroles plus explicites que sa physionomie, Torcy alla vers lui, et lui dit d’une voix sombre :
— Monsieur, monsieur, puisque le hasard vous a mêlé à
EULAL1E PONTOIS.
ma vie, vous qui m’avez si bien appris hier qu’un misérable était entré chez moi, achevez cette confidence... Venez, et dites-moi si vous connaissez cette femme.
En parlant ainsi, il entraînait Gagerol, à qui il fit traverser le salon pour le faire pénétrer dans la chambre d’ Antonio qui, encore étendue sur son lit, commençait à sortir de l’effroyable affaissement où Torcv l’avait laissée.
Malgré leurs nobles habitudes de bonne compagnie, madame de Brevise et sa fille se soulevèrent à moitié de leur siège, pour écouter ce qui allait se passer, et l’on doit penser quel fut leur étonnement lorsqu’elles entendirent le cri véritablement stupéfait que poussa Gagerot.
— Grand Dieu ! fit-il en reculant devant cette figure pâle et mourante... Eulalie Pontois!
Cette exclamation était trop extraordinaire pour qu’elle ne dominât pas tout autre sentiment de convenance. Mesdames de Brevise et de Changiron entrèrent rapidement dans la chambre en répétant ce nom et en s’écriant :
— Eulalie Pontois!...
Elles regardèrent la pauvre femme, qui se soulevait péniblement sur son lit, et s’écrièrent avec une expression de terreur et d’indignation :
— C’est elle !...
— Qui m’appelle? murmura sourdement Antonie, en ouvrant les yeux et en regardant autour d’elle d’un air égaré.
— Eulalie Pontois ! ajouta à son tour Torcy, en cherchant à lire sur le visage de ces dames à quelle honte ce nom répondait.
— Qui m’appelle de ce nom? s’écria tout à coup Antonie, en se précipitant de son lit et en courant, par un dernier instinct de conservation, vers Torcy.
Elle se serra contre lui, puis reportant ses regards sur les personnes qni l’entouraient, elle passa plusieurs fois ses mains sur son front comme pour effacer de deyant ses yeux ces apparitions surnaturelles... Torcy lui-méme semblait frappé du même vertige..,
— Quel est donc ce nom? Qui es-tu, malheureuse? s’écria- l-il.
— Oui, dit Antonie, les voilà tous les trois... oui, c’était le soir,., oui...
Elle ferma les yeux et reprit :
— Non, ce n’est pas vrai, je suis folle. Manuel, au secours! au secours! Ce n’est pas vrai, ils ne sont pas là... N’est-ce pas qu’il n’y a personne'que nous deux ici?
— IJ y a là M. Gagorot, dit Torcy en repoussant Antonie qui voulait se cacher dans ses bras; il y a madame de Brevise.
Antonie se mit à regarder, et, s’arrachant au rêve qu’elle croyait avoir fait, elle répéta d’une voix basse :
— Oui, madame de Brevise, M. Gagorot. Que la volonté de Dieu soit faite !
Elle baissa la tête, tandis que madame de Brevise prenait M. Gaarerot à part, et lui disait tout bas :
— Monsieur, vous savez ce que nous avons à faire. 11 doit y avoir ici prés un commissaire de police.
— Tl suffit, madame, dit Gagorot. Je plains M. Torcy; mais le crime est trop grand pour qu’on lui laisse le temps de faire échapper la coupable.
Il sortit rapidement, tandis que Torcy, dont les idées commençaient à se fixer du côté d’un crime, s'écria :
— Mais où va donc M. Gagerot?
— Chercher un magistrat , répondit madame de Brevise , pour arrêter cette malheureuse , coupable de vol et de meurtre.
Torcy, à cet épouvantable révélation, se recula d’Antonie avec une indicible horreur...
— Elle! s’écria-il, Antonie!
— Enlalie Pontois, monsieur, répéta madame de Brevise. Eulalie Pontois, la fille de l’intendant de madame de Soubiran, assassinée il y a eu un an le 5 octobre.
— Le 5 octobre... en effet, dit Torcy en se rappelant encore la terreur que cette date avait inspirée à Antonie... Oh ! malheur et malédiction sur toi , misérable , dit Torcy, en se tournant vers Antonie; et je l’ai aimée, et je l’aime encore...
— Et maintenant tout s’explique, reprit madame de Brevise parlant à sa fille : la lettre écrite à M. Gagerot et où on lui disait que le nom de cette femme vous intéressait. En effet , ne vous a-t-elle pas ravi toute la fortune de votre tante par son crime ? Ce crime, elle l’expiera , du
298 EÜLÂLîfe PONTOlS.
moins; et cette fois elle n’échappera pas à sa condamnation.
— Mais si elté ëst innocente... s’écria Torcv, à qui l’image d’Àn tonie montant sur l’échafaud parut si effroyable qu’il essaya de la défendre.
— d’est ce qu’elle pourra prouver devant ses juges, car dans quelques minutes elle sera entre lès mains des magistrats.
Quant à Antonie, elle s’était lentement remise : une pensée nouvelle sembla s'emparer d’elle, et elle dit à forcÿ, avec un calme qui étonna madame de Brevise elle-même :
— Manuel, je suis coupable... te crime a été commis, et seule j’en dois être accusée. 11 faut que la justice humaine ait son cours; celle de Dieu viendra après, je l’espère. Je né vdüs derïiàhdè qu’une chose, Manuel, venez me voir une heure avant ma mort, me le promettez-vous?
Torcy h’eut pas la force de répondre.
Antonie attendit un moment, puis elle reprit après ce silence :
— Soit, mon Dieu, je supporterai l’épreuve jusqu’au bout.
Puis elle s’assit les yeux baissés et la tête haute.
Gàmille était Une femme irréfléchie , jalouse et cruelle, comme toutes les femmes, daris les ressentiments qui blessaient son cœur et sa vanité ; mais l’idée d’envoyer à l’échafaüd cette jeune et belle victime, si coupable qu’elle pût être, lui répugnait odieusement; l’idée que l’on pût attribuer cette dénonciation au ressentimeùt d’une avidité déçue et au souvenir de là fortune que le crime d’Eulalie lui avait enlevée, tout cela lui parut horrible, et elle dit à madame de Brevise :
— Non, ma mère, nous he pouvons pas , nous ne devons pas poursuivre cette vengeance. Que cette fille s'échappe. Elle le peut. Partez, partez, malheureuse, lui dit Camille, que Dieu séul vous punisse.
— Mais vous oubliez votre mari, dit madame de Brevise, votre mari qui s'est jeté si imprudemment dans le guetapens tendu par cette femme et son complice à M. Gagerot.
— En effet ! s’écria Torcy, M. Chagoin, ce misérable, est venu hier ici.
— M. Chagoin, s’écria madame de Brevise ; lui seul, en ef-
* EULAL1E PONTOIS. x 299
fet, avait intérêt à faire disparaître ce testament , et il est venu chez vous, et il a vu cetie femme?... Oh! c’est plus de crimes que je n’eusse osé croire.
Au moment où madame de Brevise poussait cette exclamation, M. Gagcrot arriva accompagné d’un commissaire de police et de ses agents. Eulalic marcha d’elle-même à eux ; mais avant de quitter la chambre, elle se tourna vers Torcy et lui dit doucement :
— Pauvre Manuel !
Une voiture de place attendait à la porte -, on y fit monter Eulalie qui fut immédiatement conduite en prison.
Cependant madame de Brevise et sa fille restaient encore dans une terrible anxiété sur le sortdeChangiron qui n’avait pas reparu, et elles se préparaient à retourner à l’hôtel lorsqu’il entra tout à coup en s’écriant :
— Où est-elle ?
— Qui cela? dit madame de Brevise.
— Cette infortunée que vous ôtes venue chercher ici?
— Antonie ! s’écria Torcy.
— Eulalie Pontois, dit madame de Brevise.
— Ni Eulalie Pontois, ni Antonie... dit Changiron d’un accent joyeux. Ma sœur, madame.
— Votre sœur, la meurtrière de madame de Soubiran ? «
— Su fille, madame, et la fille de mon père; une pauvre enfant abandonnée dont je n’ai pas voulu vous dire le secret tant que la malheureuse a été accusée d’un crime; mais elle vit, et je puis vous apprendre son véritable nom, maintenant que j’ai en main la preuve de son innocence.
— Ah ! s’écria Torcy, on vient de la livrer à la justice.
— Qui a commis ce crime? s’écria Changiron.
— Moi, monsieur, dit madame de Brevise, qui dois à la
mémoire de madame de Soubirau de ne pas laisser ce crime impuni.
- Ah ! la malheureuse est peut-être perdue maintenant, s’écria Changiron accablé.
Pour comprendre cette nouvelle crainte, il est nécessaire de raconter ce qui était arrivé à Changiron pendant la longue absence de cette nuit et de la matinée qui l’avait suivie.
Changiron, quoiqu’il fût brave, résolu et d’une vigueur à ne pas redouter de lutter avec un homme, quel qu’il fût, suivit cependant avec précaution l'inconnu qui le précédait, et ce ne fut pas sans quelque appréhension qu’il s’en approcha au moment où celui-ci s’arrêta au milieu de la longue allée des Champs-Elysées qui longe le quai. Cet homme était armé, un coup de feu tiré par lui pouvait atteindre Changiron au moment où il s’approcherait de lui.
Il arma donc ses pistolets, en se tenant tout prêt à tirer au moindre mouvement douteux. Mais lorsqu’il fut tout à fait aux côtés de l’inconnu, il s’aperçut qu’il avait les mains vides, et celui-ci lui dit :
— Je ne vous ai pas attiré dans un guet-apens, monsieur de Changiron, c’est pour vous rendre service que je suis venu, et je ne veux pas être la victime de mon dévouement, car je joue ma liberté et peut-être ma vie en ce moment.
— Je ne comprends rien à toutes ces phrases mystérieuses, dit Changiron ; vous avez écrit à M. Gagerot que vous vouliez lui révéler le nom de la femme qui habite chez M. Torcy; vous lui avez dit que ce nom intéressait vivement madame de Changiron. Il ne peut intéresser ma femme à aucun titre sans m’intéresser moi-même. Eh bien! maintenant je le saurai de vous de bonne volonté ou par force.
Vous pourrez me tuer si cela vous convient, dit l’in-
connu ; mais je ne sais pas comment un homme d’honneur excusera un assassinat pareil, commis parce qu'un inconnu ne veut pas lui dire un secret destiné à un autre ; ce n’est pas moi qui vous ai fait venir.
— Je ne vous tuerai pas, monsieur, mais je suis le maître de vous, je puis vous livrer à la justice, et vous répondrez alors.
— Cela ne me sera pas difficile : je dirai à la justice ce que j’avais promis de dire à M. Gagerot, je lui dirai le nom ' de la femme qui habite chez M. Torcy. Seulement, en me forçant a agir ainsi, vous enverrez une jeune fille à l’échafaud.
— Une jeune fille à l’échafaud? s’écria Cliangiron avec un étrange effroi. Et vous dites que le nom de cette femme intéresse madame de Changiron... Serait-ce l’infortunée?..- Mais non , reprit-il après un moment de silence, elle est morte.
L’inconnu ne répondit pas d’abord, mais il reprit' bientôt après:
— Voulez-vous m’écouter un moment sans m’interrompre ? Je ne suis pas un très-habile diplomate, monsieur ; aussi avais-je fait un petit discours pour raconter mon affaire à M. Gagerot.
M. Gagerot, ou je ne connais pas mon homme, n’est pas d’un courage à faire le rodomont vis-à-vis d’un pistolet tourné contre sa poitrine. Je comptais prendre avec lui cette précaution oratoire, et puis lui dire mon affaire. Mais c’est une chose inutile envers vous, et je vais vous dire tout droit ce que je veux.
— Voyons, lui dit Changiron.
— D’abord, dit l’inconnu, je veux trente mille francs.
— Misérable ! dit Changiron en se reculant d’un pas et en lui présentant un de ses pistolets.
— Soit, dit l’inconnu, je ne veux rien, mais alors vous n’aurez rien.
— Et qu’as-tu à m’offrir ?
— Quelque chose qui vaut mieux que ça, dit l’inconnu, quelque chose qui vaut, pour vous, cent mille francs de rente comme un liard...
— Hein? lit Changiron.
EÜLALIE P0NT0IS.
— Mais enfin, dit l’inconnu, j’ai fait mon prix, il n’est plus question de ce que cela peut valoir.
— Et qu’est-ce que c’est?
— Vous le dire, ce serait, sinon vous le livrer, mais vous donner une arme contre moi, et je ne suis pas encore aussi niais que cela.
— Mais enfin, si M. Gagerot fût venu ici, la position eût été absolument la même?
— Pas du tout, car, au lieu d’être à votre merci, j’aurais tenu M. Gagcrot à la mienne, et si iha confidence eût été mal reçue...
— Tu aurais pu le tuer?...
— Que Dieu m’écrase si j’en avais la moindre envié ; mais j’aurais pû décamper, et alors j’aurais été chercher un meilleur chaland.
— En voilà assez; explique-toi, misérable, s’écria Chatigiron, car à la façon dont tu allonges cet entretien, je commence à croire que tu attends ici des complices qui doivent t’aider à té débarrasser de moi.
— Songez donc que c’est M. Gagerot que j’attendais.
— Eh bien! parle donc.
— A une seule condition.
— Laquelle ?
— Donnez-moi votre parole d’honneur que, si le marché que je vous propose ne vous va pas, vous ne direz à personne ce que je vais vous dire.
— Soit, je te donne ma parole.
— Encore une : jurez-moi que s’il vous va, vous mb remettrez ce matin même les trente mille francs et que j’aurai quarante-huit heures pour quitter la France si l’atfaire en question se poursuivait en justice. Mais après tout, murmura l’inconnu, je n’ai point trempé dans le crime, et tenez, quoi qu’il arrive, il est temps que la vérité se sache. On m’a manqué de parole d’un côté, et si vous deviez faire comme les autres, du moins je serai vengé.
— Je t’ai donné ma parole et je n’y manquerai pas.
— Eh bien ! monsieur, écoutez-moi bien, le testament de madame de Soubiran existe.
— Est-ce possible ! dit Changiron.
EULÀLÎE POftTOi.S. 303
— C'est sûr.
— La malheureuse qui a tué madame de Soubiran ne l’a donc pas anéanti?
— La malheureuse Eulalié Pontois, monsieur, est innocente de la mort de madame de Soubiran comme vous, je dois le croire du moins.
— Ah ! s'écria Changiron avec un transport qui étonna fort l’inconnü, prouve-moi cela, prouve-le-moi, et cé n’est pas trente mille francs, c’est cent mille francs que je te donnerai.
— Je crois qu’il lui sera facile de vous le prouver, monsieur, dit l’inconmi, ravi de la tournure que prenait cette affaire, car elle vit, car c’est elle qui est chez M. Torcy.
— Eulalie, s’écria Changiron, elle... Ah! j’aurais dû la Reconnaître à tant de beauté... Oui, c’est bien le regard, le front calme et élevé de mon père... Mais j’étais si loin de cette pensée quand Torcy m’interrogeait ! Et tu es sûr qu’elle est innocente?...
— Elle doit l’ôtre,. elle l’est ; mais voudra- t-elle dire la Vérité ?
— Mais quelle est cette vérité ?
— La voici, monsieur le marquis, et sotigez que je suis le seul qui puisse au besoin l’attester. D’abord, et vous ôtes trop intéressé dans celle affairé pour que vous ne vous rappeliez pas mon nom, je m’appelle Vaudrillan.
Vaudrillan ! dit Changiron , C’est toi qui as été mis en prévention pour le meurtre de madame de Soubiran et qui es parvenu à prouver un alibi.
—Très-réel, monsieur le marquis, cë qui fait que je ne puis guère faire que des suppositions sur l’innorence de mademoiselle Eulalie, parce qu’à vrai dire je ne sais pas comment ça s’est passé dans le château. Mais voici comment l’affaire avait été arrangée. Vous savez que j'ai été au service de M. Chagoin...
— Oui , cela a été môme une des raisons qui ont dirigé d’abord les soupçons contre toi.
— Eh bien, monsieur le marquis, lorsque je suis entré au service de madame de Soubiran, mon ancien maître, M. Paul Chagoin était non-seulement ruiné de tout ce qu’il avait, mais encore il avait fièrement entamé ce qu’il pourrait avoir.
304 EÜLALIE PONTOIS.
Bref, il devait trois cent mille francs au sieur Benoit Mortiff, juif de profession et qui menaçait sans cesse de le faire mettre à Sainte-Pélagie.
— Cela ne m’étonne pas, dit Changiron, continue.
— Benoît Mortiff, reprit Yaudrillan, n’avait donc d’autre garantie de sa créance que l’héritage futur de madame de Soubiran ; mais les mauvaises dispositions de la tante et puis, je|peux bien vous le dire, monsieur le marquis, les cajoleries de madame votre belle-mère rendaient le gage bien chanceux. U fut donc conclu entre M. Benoit Mortif et M. Chagoin qu’il fallait le rendre meilleur, et pour cela il suffisait que la bonne dame mourût sans faire de testament.
Or, c’est moi, monsieur, qu’on dépêcha chez elle pour m’assurer de ses intentions.
— Toi , employé ù la garde des bois et qu’elle a vu peutêtre quatre fois au plus durant le temps que tu étais chez elle?
—Moi, monsieur le marquis, moi qui ne suis pas assez bête pour aller parler de choses de cette importance à ma maitresse qui déjà n’était pas si charmée d’avoir chez elle un ancien domestique de son scélérat de neveu, car M. Chagoin est un scélérat. Mais quand on ne peut pas arriver tout droit, on prend les chemins de traverse, et ce n’est pas auprès de madame de Soubiran que j’étais expédié , mais auprès du père Pontois, et avec la mission de lui promettre une bonne somme si la vieille madame de Soubiran mourait sans faire de testament. Mais, dès la première parole qui en fut dite, le père Pontois branla la tête, en disant : — Elle est trop montée contre M. Chagoin d’une part, et trop bien conseillée de l’autre pour ne pas faire de testament. Peine perdue de prendre ce chemin-là. »
Je fis part de l'obstacle à M. Chagoin, lequel ne me répondit pas ; mais huit jours après on me vint avertir qu’un étranger désirait me parler : c’était M. Benoît Mortiff qui venait pour arranger l’affaire. 11 ne s’agissait plus, comme bien vous pensez, d’empécher le testament; mais de l’enlever quand il serait fait. Les conditions furent ainsi réglées : le père Pontois devait le soustraire et me le remettre, moyennant quoi il lui serait donné cinquante mille francs et à moi trente mille par M. Chagoin.
C’était très-bien ; mais le père Pontois était trop malin en affaires pour se fier à une promesse de M. Chagoin, qui de son côté ne voulait rien écrire... ce qui est assez simple : le père Pontois exigea que les cinquante mille francs lui fussent remis contre le testament. Là était la difficulté, car M. Chagoin n’avait plus le sou! il fut convenu que ce serait M. Benoit Mortiff qui avancerait la somme, et ça, pour rentrer plus tard dans les trois cent mille francs que lui devait M. Chagoin. Vous comprenez bien ça, monsieur; c’est que voici où gît le lièvre. M. Benoit n’entendit de cette oreille-là qu’à une condition ; c’est que ce serait à lui qu’on remettrait le testament, de façon à ce qu’il tînt M. Chagoin en bride.
Maintenant voici comment ça se passa :
M. Benoit retourna à Paris et on n’en entendit plus parler dans le pays, si même on sut qu’il y était venu. Au bout d’un certain temps, un mot convenu fut envoyé par moi à Paris, etM. Benoît arriva au milieu de la nuit dans ma maison de garde où j’étais seul et où il ne venait jamais personne. Il n’en sortit pas plus que son cheval, que j’avais mis dans un hangar et qui nous fit plus d’une peur, car nous ne pouvions tenir le maudit animal tranquille. Enfin le jour où le médecin déclara qu’il n’y avait plus d’espoir, ce jour fut pris pour enlever le testament. Si quelqu'un pouvait jamais être soupçonné, vous comprenez, monsieur, que c’était moi; c’est pourquoi je quittai ma maison le jour même de l’expédition et j’allai passer la nuit à la noce.
— Quel horrible complot ! fit Changiron. Et vous avez consenti à l’assassinat de madame de Soubiran?
— Non, sur mon àme, non, monsieur, dit Vaudrillan, ce n’était pas mon intention. D'après ce que nous avait dit Pontois, madame de Soubiran ne pouvait pas passer la nuit, et lui-même le croyait sans doute. Du reste, les précautions étaient bien prises ; il avait mêlé de l’opium au café que Marthe et sa fille devaient prendre, et il espérait sans doute que madame de Soubiran serait expirée, ou d*qs un tel état d’accablement, qu’elle ne s’apercevrait pas de la soustraction. Mais probablement il fut entendu et reconnu par madame de Soubiran. Il n’avait plus à choisir : il la tua, et remit le testament à Benoit qui l’attendait à l'extrémité de l’allée.
— Ainsi, .reprit Change m, ce serait pour sauver son père
306 EULÀLÎE PONTÔIS.
du supplice que cette noble enfant se serait ainsi dévouée...
— Ici, monsieur, je ne fais qu’une supposition, car je n’ai jamais pu obtenir un mot d’explication sur ce qui s’était passé ; toutes les fois que j’en ai parlé à Pontois et que je lui ai demandé si sa fille l’avait aidé, il m’a fait taire en me disant :
— Tais-toi, c’est un secret entre elle et la mort.
— Oh! ce doute peut rester encore contre elle, dit Changiron avec épouvante.
— Et peut-être suffirait-il à la faire condamner, si, comme M. Ghagoin l’ën a menacée, il veut la livrer à la justice.
— Chagoin, le misérable qui a profité mi crime... Mais contre lequel, hélas! reprit Changiron, il ne reste d’autre preuve que son témoignage.
— Il y eh a un autre, c’est lé testament.
— Comment, le testament?
— Oui-dà, monsieur, le testament que Benoit n’à pas voulu rendre îl M. Chagùin avant que celui-ci ne lui eût payé ce qii’il devait; le testament, monsieur, qui, depuis que Benoit est payé, lui sert encore à tirer d’assez bonnes sommés dé M. Chagoin, si bien que M. Paul est venu me proposer, à lnoi qui vous parle, d’assassiner Benoit Mortilf, de lui voler le fatal testament, après quoi il me donnera les trente mille francs que je vous ai demandés.
— J’en sais assez, repartit Changiron; mais ce n’est pas ainsi que cette affaire doit finir, tu vas me suivre chez un magistrat
— Est-ce là la parole que vous m’avez donnée?... s’ëcfia Yaudrillan épouvanté.
— Je t’ai promis de te sauver et de t’enrichir, je te tiendrai parole. Mais tu ne me quitteras plus que je n’aie puni Cët homme et sauvé l’infortuuée qui s’est dévouée.
Vandrillan, tremblant, suivit Changiron qui le conduisit Chez un de ses amis, où il le laissa enfermé sous sa surveillance, en lui recommandant de ne le laisser échapper à aucun prix.
eüLàlîë p;ONTdis.
Chahgii-oh së rendit chez un avocat et lui fit part de ses projets. Celui-ci ne lui cacha pas que la découverte qu’il venait de taire pourrait bien lui rendre la fortune de sa femme, mais qu’il ne suffirait pas dé ce qüe dirait Vaudrillan poür prouver qu’Etilalie Pontois n’ëût pas aidé à son père à commettre son crime, et qtië toutes les circonstances de l’assassinat n’en restaient pas moins entières. 11 en pouvait certes résulter qu’Eiilalie avait agi par ordre et sur la menace même de son pêfe, ttiais elle kvait agi d’une façon ou d’autre.
C’eët impossible, lui dit Chahgiron, elle est innocente.
) C'eût ce que les juges décideront, dit l’avocat; mais si l’existence de cette infortunée est dénoncée d’une façon ou d’autre à la justice, il sefa impossible de ne pas la mettre en cause.
Quoique moralement sûr de l’innocence d’Èulalic, Changiron s’épouvantait de cet éclat, ët surtout de ce qui restait d’inexplicable dans le fait lui-même de l’assassinat dont Eulalie avait dû être le témoin, et dont elle n’avait pas arrêté l’exécution.
Il hésita lohgtemps devant cetto cruelle perspective ; mais l’idée que Chagoin pouvait dénoncer Eulalie le décida, et, d’aprês lé Conseil de l’avocat, il suivit la marche suivante :
Changiron, accompagné de sort avocat, se rendit chez son ami, lui expliqua qu’il avait besoin de son assistance, et tous les quatre allèrent immédiatement chez M. Benoit. C’était un homme encbre jeune, chauve, maigre, usé, l’œil creux et actif, et qui ne paraissait pas de ces gens qu’on intimide faciirtëht. ChUngiron et l’avocat entrèrent seuls, Vaudrillan et l’dmi de Changiron restèrent à la porte dans un fiacre.
L’avocat seul se fit annoncer par son nom, et ils entrèrent chez l’usurier qui les reçut comme des gens avec qui il espérait conclure quelque bonne affaire.
— Monsieur, lui dit Changiron, je viens de la part d’un de vos clients, M. Paul Cliagoin.
A ce nom, l’usurier fronça les sourcils, et, par un mouvement involontaire, il poussa le profond tiroir d’un bureau, ou l’on pouvait voir un épais portefeuille. Changiron se mit à rire, et reprit :
— Ne vous alarmez pas à ce point, monsieur, ce n’est pas un emprunt que nous venons vous faire, c’est de l’argent que nous venons vous offrir.
— A moi, monsieur! dit Benoit dont cette nouvelle ne dérida point le front soupçonneux.
— Oui, monsieur, à vous, et comme bien vous le pensez, ce n’est que pour vous demander en retour, un service que vous seul pouvez nous rendre.
— De quoi s’agit-il, messieurs? dit l’usurier.
— C’est tout simplement de nous restituer, moyennant telle somme que vous allez fixer, et qui vous sera comptée à l’instant, le testament de madame de Soubiran,que vous retenez indûment en vos mains.
— Qu’est-ce que c’est que madame de Soubiran, messieurs? dit l’usurier d’un air indigné, qu’est-ce que vous me parlez de testament ?
— Je parle de ce testament qui vous a été remis au bout de la grande avenue du château de madame de Soubiran ; ce testament, vous savez, pour lequel vous avez vous-même remis', cinquante mille francs à Pontois : ce même testament que vous avez attendu pendant huit jours chez le garde Vaudrillan.
L’accumulation de toutes ces circonstances écrasa l’usurier ; mais après un premier moment de surprise, il reprit son audace, et s’écria en se levant :
— Ah çà, est-ce un guet-apens? qu’est-ce que c’est que des gens qui s’introduisent ici sans aveu, qui vont menacer un citoyen dans sa maison?... Messieurs, prenez garde, je puis appeler.
— Alors vous nous dispenserez de ce soin, car, si vous voulez bien regarder par la fenêtre, vous verrez dans la rue un fiacre arrêté à la porte. M. le commissaire de. police y est pour vous comme pour nous, et qu’il monte sur votre invitation ou sur la nôtre, c’est absolument la même chose.
EÜLALIEJP0NT01S. 309
" — Un commissaire de police, reprit l’usurier devenu moins intrépide, pourquoi faire?
— Pour procéder à une saisie immédiate de tous vos papiers, vous mettre en état d’arrestation, afin que vous ne puissiez détruire le testament, si la fantaisie vous en prenait, et si vous ne vouliez pas nous le rendre de bonne volonté.
— Je n’ai jamais eu ce testament en ma possession, messieurs, et vous pouvez faire monter le commissaire de police, si cela vous convient.
— Allez donc le chercher, dit Changiron à l’avocat, puisque monsieur ne veut pas être raisonnable.
L’usurier laissa sortir l’avocat, et lui laissa traverser l’antichambre; alors Changiron eut uu moment la pensée que Vaudrillan avait menti, ou que Chagoin avait enfin rattrapé le testament, ou que Benoit l’avait anéanti. Mais lorsque celui-ci entendit l’avocat ouvrir la porte du salon, il se jeta vivement dans l’antichambre, et s’écria : - *
— ■ Un moment, mousieur ; que diable! il faut donner aux gens le lemps de s’expliquer.
L’usurier venait de se trahir, et Changiron fut sûr alors d’en avoir bon marché.
— Je connais le nom de monsieur, dit Benoit en désignant l’avocat; mais vous, qui êtes-vous?
— Je suis l’ami de M. Paul Chagoin, son parent, à qui lui-même, et pour des raisons que vous approuverez tout à l’heure, il a dit que vous aviez encore ce testament.
— Tout cela ne me dit pas votre nom.
— Je suis le marquis de Changiron, le mari de mademoiselle de Brevise, que ce testament instituait unique héritière de madame de Soubiran.
— Vous mentez, monsieur! s’écria l’usurier : M. Chagoin n’a pu vous dire cela, car mademoiselle de Brevise n’est pas Tunique héritière.
— Bah ! lui dit l’avocat, vous avez donc lu le testament !
Ces sortes d’aveux, échappés à l’emportement de la passion, ont l’air souvent d’une invention du romancier, invendu qui lui vient en aide et qui lui sauve des combinaisons habiles ; mais comme, dans cette histoire, je ne suis que le narrateur exact d’un fait, il faut que je respecte la vérité; et
310 EULAL1E PONTQIS,/
d’ailleurs les nombreux procès crinûnels que les gazettes des tribunaux racontent chaque jour au public sont trop souvent pleins de ces imprudences échappées aux plus adroits fripons, pour qu’il faille s’étonner que celui-ci, pris fout à coup al 'improviste, se voyant entre les mains (le gens d’ailleurs si bien renseignés, laissât échapper pet ayeq s| signij ]. catif.
A la remarque de l’avocat, il essaya de se récrier, de balbutier quelques explications; mais Changirpq reprit d’un toq impérieux :
— Monsieur, vous n’ignorez pas que M. Paul Chagoin est mon parent, puisqu’il est le cousin de ma fpmmp. Il ne convient pas à ma famille de faire un esclandre dont la honte rejaillirait jusqu’à un certain point sur elle! Vpilà pourquoi je suis monté avant les magistrats pour étpulfèr celte affaire. Mais à l'heure qu’il est, monsieur, je n’piïre plus de compensation, j’exige immédiatement le testament. Vous ôtes plus, beaucoup plus que remboursé- Je sais tout; la police est en bas. Ce testament à l’instant, ou j’appelle : vous savez, monsieur, ce qui peut résulter pour vpgs fie la découverte de cette pièce importante entre vos mains. Dépêchonsvoici monsieur dont le nom vous est une garantie, qui vous affirmera que, si vous consentez, nulle poursuite ue sera dirigée contre vous.
— Mais, dit benoit, vous avez parlé d’une sqmme que je pourrais fixer moi-même.
— Je l’ai dit, lit Changiron; soit.
— Eh bien! monsieur le marquis, deux cpnt mille francs.
— Allez chercher ces messieurs, dit Çhangirou.
— Cent mille francs, dit Benoit.
• — Mais allez donc chercher ces messieurs
— ■ Cinquante mille.
— Allons donc !
— Eh bien ! monsieur le marquis, vingt-cinq mille.... dix mille.
— Dix mille, soit, dit Changiron ; je ne recule pas 4 retirer ma parole pour si peu de chose.
Benoît ouvrit son vaste tiroir, et chercha longtemps, pendant que Changiron et l’avocat le surveillaient.
— Je ne trouve pas... je l’ai égaré...
— Je crois, dit Changiron, que ces messieurs seront plus habiles... Finissons.
— Le voici, dit Benoit qui le convoitait d’un air de regret... Voyons, monsieur, vos vingt mille francs.
— Je vous donne ma parole pour dix mille.
— \oilà tout! dit l’usurier en serrant le testament avec rage.
— Voilà tout, dit Changiron.
— Eh bien ! vous ne l’aurez pas, dit Benoit Mortiff en s’apprêtant à le déchirer.
Changiron saisit sa main et cria :
— Ouvrez la fenêtre et appelez...
Benoit lâcha le testament, et tomba en pleurant sur un fauteuil.
— Donnerez-vous les dix mille francs à ce misérable ? dit l’avocat.
— Je les ai promis : il les aura.
Il écrivit un mot sur un papier, et le remit à Benoît, qui s’en saisit et l’examina.
— Monsieur, lui dit-il, Benoit s’écrit par un é ; il faut que l’ordre soit identique à l’acquit.
Changiron mit l’accent sur l’é de Benoit, et il sortit en disant à l’avocat :
— Notre affaire est terminée maintenant.
Cette expédition achevée, ils se transportèrent chez M. Paul Chagoin, qu’ils trouvèrent dans une robe de chambre de damas, en pantoufles de velours, et couché sur un divan, fumant un cigare. Lorsqu’on lui annonça Changiron, son ami, il alla au-devant de lui avec ces bruyantes démonstrations de mauvais goût qu’il prenait pour des allures de gentilhomme.
— Eh! bonjour, cher, lui dit-il; comment, déjà en course, en visite, et chez moi? mais c’est charmant; vous venez me demander à déjeuner?
— Je viens vous dire, repartit Changiron, que vous êtes un fripon.
A ce mot si nettement articulé, et qui entrait en matière d’une façon si péremptoire, Chagoin devint pâle, non de crainte (cet homme était au-dessus de la crainte d’un autre homme), mais de colère, et il jeta autour de lui un regard
312 * EtLALlE P0NT01S.
furieux, comme pour chercher une arme ; puis, 6’élançant vers uu faisceau suspendu au mur, il y prit au hasard un yatagan, et revint sur Changiron comme une bête féroce.
Changiron saisit son bras, et, le désarmant d’un coup de poignet, il le repoussa lui-même à l’extrémité de son salon et lui dit froidement :
— Monsieur Chagoin, je vous laisse ce jour pour prendre un passe-port et quitter la France. On vous remettra cent mille francs à Londres et la valeur de votre mobilier.
— Qu’est-ce à dire? s’écria Chagoin; suis-je ici avec des fous?
— Je n’ai pas autre chose à vous dire ici, repartit Changiron ; pour (iue vous me compreniez mieux, je sors de chez M. Benoit MortitT, et j’ai en bas dans ma voiture, Vaudrillan et des agents de pohce.
Chagoin se tut, et demeura un moment incertain ; puis il dit :
— - Je ne connais ni Benoit ni Vaudrillan.
— Vous connaissez peut-être le testament de madame de Soubiran?
— Je ne connais point de testament de ma tante. S’il y en a un, il y sera fait droit, et je rendrai les biens que je croyais légitimement m’appartenir.
Mais vous êtes venu chez moi, vous m’avez insulté, monsieur le marquis de Changiron, et vous m’en rendrez raison.
— Allons donc, monsieur, lui dit Changiron, vous voulez mourir comme un homme d’honneur; vous ne le méritez pas. Je vous ai dit que vous étiez un fripon; n’oubliez pas que vous pouvez être considéré comme complice d’un assassinat.
— Vous m’y faites songer, monsieur, répliqua Chagoin, et il faut que cet assassinat soit puni; la coupable existe.
— Vous voulez dire l’accusatrice, monsieur, dit Changiron.
— En vérité! lit Chagoin, c’est ce que nous verrons.
— Le témoignage de Vaudrillan vous accable.
— C’est un homme que vous avez acheté.
— La déposition d’Eulalie sera formelle.
— Elle aura assez de se défendre, toute votre sœur qu’elle est.
— D’où le savez- vous ?
EÜLAL1E P0NT01S. . $j3
— Je vous l’apprendrai.
— Adieu donc, monsieur, fit Changiron, j’ai voulu vous épargner la honte d’une condamnation, vous la voulez, je vous la promets.
— Et pour quel crime?
— Vous le saurez.
J’attendrai, dit Chagoin.
Ce fut ainsi que Changiron sortit de chez Chagoin, et ce ne fut qu’à ce moment qu’il pensa à prendre lecture du testament. Cette lecture lui expliqua comment Chagoin avait pu connaître la naissance d’Eulalie.
Le testament, lui-même, partageait les biens de madame de Soubiran en portions égales, l’une pour mademoiselle de Brevïse, l’autre pour Eulalie. A ce testament était jointe une lettre à l'adresse d'Eulalie, lettre encore enfermée dans son enveloppe, mais dont le cachet avait été brisé. C’est dans cette lettre que madame de Soubiran apprenait à Eulalie qu’elle était sa fille et celle de M. de Changiron. Elle lui expliquait comment, pour cacher cette naissance, elle avait fait remettre son enfant à Pontois avec une forte somme d’argent, à la charge de le faire passer comme lui appartenant. La pauvre femme racontait comment elle n’avait jamais osé braver l’orgueilleuse indignation de la famille de son mari, même depuis la mort de celui-ci, demandait pardon à sa fille de ne pas lui avoir révélé ce secret, et finissait en lui conseillant de se confier à Changiron, son frère, comme le cœur le plus noble qu’elle connût.
Ce fut armé de ces renseignements, que Changiron arriva chez Torcy, au moment même où Eulalie venait d’être emmenée en ptison. ^
EUL^Mg PONTOIS.
Eulalie avait été déposée dans une chambre particulière de la geôle, grâce à une dernière précaution de liagerot qui, prévoyant que ceci limrait peut-être autrement que cela ne semblait devoir être, avait pepsé que ce bon soin lui serait compté par Torey, dans le cas où celui-ci voudrait se fâcher de la part que lui, Uagerot, avait prise â celle affaire.
Depuis que sa position était décidée, depuis qu Eulalie se voyait accusée comme coupable de la mort de madame de Soubiran, elle était redevenue cabine. Son aine s’élail exaitéç a l’idée de ce martyre qu’elle allait subir pur sauver 1 honneur de son père, et connue il arrive aux cœurs généreux, elle trouvait un extrême courage daus son extreme infortune. Elle attendit donc sans crainte le moment d'être interrogée, bien décidée a achever le sacnlice qu elle n 'avait pu accomplir avant ce jour-la, en préférant la mort â liiorreur d’accuser celui qu’elle croyait son pere.
La journée entière se passa sans qu elle entendit parler gp i^uoi que ce soit, et ce courage qui l’avait d’abord si jiéreT ment soutenue, sembla tomber avec le joqr ; ia nuit lut apporta cette Itorrible sohtude des ténèbres qui se peuplent ue Visions si étranges; il lui semblait voir mauaiue ue boubirau expirante, son père qui la regardait d’un œil ardent, le poignard levé sur elle ; puis c’était Turcy qui lui apparaissait pâle, le regard et je sourire pleins ue mépris, puis madame Lavignau la poursuivant d injures grpssieres, et eulin ia mullituüe avide de la voir et de l insulter ; et partout c’était le visage de Chaguin qui 1m apparaissait împlacqpie et meuqçaht. p
IJette nuit fut Itorrible, et ce ne fut qu’avec le jour qu’elle reprit un peu de celte résolution puissante de la veple. Mais depuis quelques jours trop de secousses violentes avaient
EüLALIE PONTÔlS. 315
agité l’ihforttinée pour que sa santé, déjà altérée par l’incessante anxiété de sa position, résistât à l’effroyable catastrophe * qui l'avait frappée.
Lorsqu’elle voulut quitter, le matin, le grabat sur iequël s’était agité son horrible sommeil, elle fut incapable de se lever, et il fallut appeler un médecin. Elle répondit à ses questions, et lorsqu’il fut parti, elle dit au geôlier :
— Dieu, sans doute, me fera la grâce de m’appeler à lui avant de me faire subir les plus cruelles épreuves ; j’espère que je Serai bientôt morte, je voudrais avoir lin prêtre.
Le geôlier lui promit de faire venir l’aumônier de la prison. Et une heure s’était à peine écoulée que l’on tira les verrous de la prison et qu’il entra quelqu’un; mais ce n’était pas un prêtre, c’était un juge accompagné d’un greffier.
Cet aspect rendit à Eulalie une partie de Son courage; mais elle sentit qu’elle n’aurait pas la force de résister à la torture d’un long interrogatoire, et se décida à se déclarer coupable dès les premier mots.
Le juge se plaça devant elle comme pour bien examiner chaque mouvement de sa physionomie, et lui dit :
' — Vous êtes Eulalie Pont ois ?
— Oui, monsieur.
— Vous savez de quel crime vous êtes accusée 1
— Je le sais et je l'avoue.
— Ecrivez, dit le juge au greffier. Cet aveu vous sera compté, reprit-il , mais il faudrait le compléter en nous disant le nom de vos complices?
— Je n’en ai point, dit Eulalie.
— L’homme à qui le testament à été remis?
— C’est vrai, dit Eulalie, j’oubliais.
— Quel est cet homme ?
— Je ne le connais point.
— Qui vous a poussée à ce crimé?
— Personne.
— On ne commet pas un crime sans un intérêt quelconque.
—Eh bien, monsieur, je trouvais qu’il était injtlste que l’on
dépouillât l’héritier légitime au profit d’une famille qui avait toujours accablé madame dé Soubiran de mépris.
— Vous saviez donc cé que contenait le testament? vous
316 EÜLAL1E P0NT01S.
eaviez donc que madame de Soubiran déshéritait son neveu ^au prolit de mademoiselle de Brevise?
— Je le savais, dit Eulalie, qui crut ainsi donner une raison qui expliquerait sa conduite.
— Gomment, lui dit le juge, vous connaissiez le testament, et vous avez renoncé, par haine contre madame de Brevise que vous connaissiez à peine, à la moitié de la fortune de madame de Soubiran, que ce testament vous assurait ?
— A moi! s’écria Eulalie en se soulevant dans une sorte de délire; ô ma noble et sainte bienfaitrice ! du ciel où vous êtes, voyez ma reconnaissance!
— Et vous avez osé tuer votre bienfaitrice 9
— Moi... qui dit cela? s’écria Eulalie avec terreur.
— Vous-même, lui repartit froidement le juge.
— C’est vrai, repartit Eulalie en se laissant retomber sur son lit... c’est moi.
Mais, comme si celte pensée l’eût épouvantée, elle reprit :
— Mais non... ce n’est pas moi...
— Qui donc ?
Eulalie se tut.
A ce moment, le juge sembla se recueillir et attendit un moment, puis il reprit :
Ce testament est retrouvé, les complices du crime sont connus, et, parmi ces complices , il en est qui vous accusent.
— Qui cela? reprit Eulalie, enfant inspirée qui voulait jouer un rôle plus fort qu’elle ne le pouvait, et qui, fière de s’accuser, forte pour supporter l’infamie qu’elle s’infligeait, se révoltait à l’idée qu’un autre vint la lui jeter à la face.
— Qui donc? répéta-t-elle.
— M. Paul Chagoin.
— Lui! le misérable, lui qui a égaré mon père!...
— Votre père? lui dit le juge.
— Ah! s’écria Eulalie, par grâce, par pitié, laissez-moi.... Je suis folle, mon père est innocent, je suis coupable, il n’y a que moi de coupable.
A ces mots, une voix sortie de derrière la porte demeurée enlr’ouverte, s’écria avec des sanglots :
— Assez!... assez ! vous allez la tuer vous voyez bien
qu’elle est mourante. Et Cliangiron se présenta dans la chambre, tandis que le juge disait sévèrement : — Monsieur
le marquis, ce n’est pas là ce que vous m’aviez promis. Cette jeune fille refuse d’accuser son père, je le vois ; mais je ne vois pas qu’elle n’ait pas été sa complice.
— Dites-lui donc que cet infâme n’était pas son père, s’écria Changiron, et alors elle vous dira toute la vérité.
— Quoi ! s’écria Eulalie, mon père...
— 11 ne l’était pas. Jamais un pareil misérable n’eùt pu
avoir pour enfant un ange pareil à toi, Eulalie et ne t’é-
tonne pas si je t’appelle ainsi, j’en ai le droit , je suis tou frère... mon père était le tien, ta mère était madame de Soubiran.
— Ma mère... elle ! s’écria Eulalie. Oh! je rêve je suis
folle... Qui êtes-vous, monsieur?
— Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis M. de Changiron...
— Mais je suis folle! mon Dieu! n’y a-t-il personne à qui je puisse demander si l’on ne me ment pas...
— Venez, Torcy, cria Changiron, venez...
Torcy entra et se jeta à genoux devant le lit d’Eulalie.
— Et toi aussi, cria-t-elle, tu me crois innocente.., Merci, mon Dieu...
— Tiens, lis, dit Changiron, lis,' c’est la dernière volonté de ta mere.
Eulalie prit la lettre de madame de Soubiran d’un air avide, et la lut jusqu’au dernier mot où sa mère lui disait :
« Adieu, ma fille, pardonne-moi. »
— Pardonnez-moi donc aussi, ma mère, s’écria-t-elle, d’avoir laissé échapper votre assassin.
— Vous l’entendez? s’écrièrent à la fois Torcy et Changiron.
— Sans doute; mais vous n’ignorez pas toutes les circonstances fatales de cette affreuse nuit, et il faut qu’elles nous soient expliquées.
— Parle, parle, dit Torcy, rappelle tous tes souvenirs.
— Oh ! s’écria Eulalie, ils me sont assez présents pour que rien ne m’en échappe.
J’avais reçu du café des mains de mon père... des mains de cet homme, veux -je dire, et lorsque je fus avec la vieille Marthe près du lit de madame de Soubiran , elle nous en versa à chacune une lasse; elle but la sienne d’abord, et je
EULÀLïÊ PÔNTOIS. 319
Le juge se levâ, et saluant Eulalie, il lui dit :
— Eulalie Puutois, vous êtes libre.
— Eulalie Poutois est morte, s’écria ChangiroD, il n’y à plus que madertloiselle de Changiron.
— Et bientôt madame Torcy, dit Manuel.
La manière dont Eulalie fut sauvée de la rivière où elle s’était précipitée n’a rien de bien extraordinaire, mais nous n’en devons pas moins rendre compte à nos lecteurs.
A vingt pas de l’endroit où Eulalie s’était jetée à l’eau, il y avait une chaussée qui retenait les eaux pour le service d'un moulin, et elle y fut rapidement portée. Dire par quel instinct de conservation elle voulut échapper à la mort au moment où elle venait de la chercher, comment, en se sentant expirer, lorsque déjà elle perdait connaissance, elle n’osa pas tenter une seconde fois le supplice qu’elle venait d’endurer, ce serait expliquer ce qui est un sentiment commun à tous les êtres.
D’ailleurs, si l’on veut bien se rappeler la violence des émotions qu’elle venait d’éprouver, au délire de soii esprit succédant le délire physique que l’opium avait dù produire sur elle, on concevra aisément qu’elle ait tenté son salut sans conscience de ce qu’elle faisait. Que plus tard elle eût reculé devant le suicide, qu’à deux pas de la frontière de la Suisse elle s’y fût réfugiée, c’était la nécessité de la vie qu’elle acceptait.
Si l’on s’étonne que l’abbé Denis fût venu si à point, on
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n’oubliera pas que Gagerot était présent à l’arrestation et qu’un pareil fait apporté aux journaux ouvrait une petite importance à ce futur député.
Nous ignorons complètement ce que devint Vaudrillan.
Quand à M. Benoit Morlilf, nous croyons l’avoir reconnu un jour à une table de jeu de Wisbadcn, où il était croupier.
Tout le monde se souvient de ce petit fait-Paris inséré dans les journaux :
« La police s’étant présentée chez, M. P. G., accusé d’une soustraction frauduleuse de testament, a été forcée de faire enfoncer les portes. Au moment où l’on brisait la dernière, on entendit une détonation. M. P. C. venait de se faire sauter la cervelle. »
Ce M. P. G. était Paul Chagoin.
FIN d’ EÜLALIE PONTOIS
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