‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 24 sur 25 · FIN DU BANANIER · texte numérisé non relu

FIN DU BANANIER

Dans un salon boisé du château de la Grasserie se trouvaient, durant une des froides soirées du mois d’octobre 1838, quatre personnes assises autour d’un feu qui commençait à s’éteindre.

Deux bougies posées sur une console, à l’autre extrémité du salon, n’éclairaient qu’imparfaitement cette pièce, et l’on u’entendait que le bruit de la pluie qui tombait à verse.

Une préoccupation inquiète agitait le cercle formé autour du feu, mais chacun semblait vouloir garder ses réflexions pour soi-même et craindre de les communiquer aux autres.

11 y avait deux hommes et deux femmes. Les femmes occupaient les deux côtés de la cheminée, les hommes étaient en face.

L’une de ces femmes pouvait avoir quarante-cinq ans. Elle avait pu être belle, quand la fraîcheur de la jeunesse et son riant embonpoint adoucissaient les lignes dures et osseuses de ses traits ; mais à l’ûge où elle était arrivée, et surtout à cause de son extrême maigreur, rien d’aimable ni de bienveillant n’était resté sur ce visage. Un nez busqué, des lèvres minces, un menton pointu, de petits yeux gris, lui donnaient un caractère de hauteur et de méchanceté.

Cette femme était d’une taille élevée et carrée; cepen-

dant ce disgracieux ensemble était empreint d'un air de distinction aristocratique qui n'appartient qu’aux femmes laides d’un monde élevé.

Du reste, la jeune fille qui était en face d’elle semblait prouver qu’on peut être belle avec de pareils traits; car il existait entre elle et cette femme une ressemblance parfaite.

L’expression seule était différente, et un peu d’ironie et de dédain se montrait seulement sur ce visage blanc et rose, rayonnant de santé et encadré de magnifiques cheveux blonds. Toutefois, on reconnaissait aisément que ce devait être la mère et la fille.

Le plus âgé des deux hommes assis en face de la cheminée était un prêtre, vieillard encore vert.

Il gardait le silence comme les autres; mais à la ténacité avec laquelle il attachait ses regards sur son voisin, on eut dit qu’il eût voulu lire jusqu’au fond de son âme, et plusieurs petits mouvements maladroitement réprimés annonçaient une extrême envie de causer, sinon d’interroger.

Quant au dernier de ces quatre personnages, c’était un homme de trente ans; il avait aussi quelque chose de méchant et d’insolent dans le visage; mais cette insolence et cette méchanceté devaient être d’une tout autre famille que celle de la dame. C’était un nez retroussé en pied de marmite; des pommettes roses saillantes sur des joues creuses, et un menton fuyant; une bouche en dessous, comme celle d’un requin, un œil inquiet et agité.

II était assez grand et n’était pas mal tourné de sa personne; mais il y avait dans cet individu une importance grêle qui dénotait invinciblement une envie incapable contre tout ce qui était plus beau ou plus spirituel que lui.

Déjà plus d’un quart d’heure s’était passé dans un absolu silence, lorsqu’un homme d’une quarantaine d’années entra dans le salon par une porte qui faisait face à la cheminée.

— Ali ! c’est vous, Pontois? lui dit la plus âgée des deux ■ dames, est-ce que vous passez la nuit au château ? — Si madame la comtesse le désire, répondit cet homme, j’y reviendrai: mais je suis venu pour chercher M. le curé et le conduire jusque chez lui. Il y a loin d’ici au presbytère

— : Mais vous demeurez à deux pas, dit le jeune homme. Ce n'est pas une grande peine que vous prendrez là. — Ce n’est pas pour moi que je parle, répondit Pontois, c’est pour M. le curé; il est près de minuit, et il fait un si mauvais temps!...

— C’est juste, reprit la comtesse; bonsoir, monsieur Denis, fit-elle au curé ; vous avez eu un triste devoir à remplir aujourd’hui, et nous vous remercions de l’empressement et de la sollicitude que vous y avez mis. — Je suis prêtre pour apporter les secours de la religion aux mourants, comme pour offrir des conseils à ceux qui ne sont pas dans une bonne voie, repartit le curé en regardant le jeune homme, qui le toisa d’un regard impertinent et qui probablement allait lui faire une réponse peu amicale, lorsque la comtesse s’empressa de dire à Pontois .N’est-ce pas Eulalie;qui veille cette nuit près de la marquise? — Oui, madame, répondit Pontois, c’est ma fille et la vieille Marthe qui passeront la nuit près de madame de Soubiran.

La comtesse et le jeune homme échangèrent un regard d’intelligence pendant que le curé cherchait son parapluie et son chapeau.

— Est-il nécessaire que je revienne? dit Pontois. — Non, reprit la comtese, vous devez être horriblement fatigué ; restez chez vous. Il n’y a pas d’accident à craindre cette nuit, du moins je l’espère, soyez ici demain de très-bonne heure.

— 11 suffit, dit Pontois.

Le curé et le régisseur, car cet homme était celui qui gérait les propriétés de la marquise de Soubiran, le curé et le régisseur, disons-nous, quittèrent le salon, et presque aussitôt la jeune fille s’écria en étouffant un long bâillement de manière à lui donner l’apparence d’une contraction nerveuse :

— Maman, veux-tu rentrer? Je suis brisée. — Eh bien! Camille, dit la comtesse, je ne remonte pas encore ; mais, si tu es fatiguée, tu peux aller te coucher.

A cette proposition, la jeune fille tressaillit et laissa échapper cette exclamation !

— Toute seule! — Tu as raison, dit la comtesse, qui se méprit au sens de cette exclamation ; je vais aller t’aider à te déshabiller.

Puis elle reprit en s’adressant au jeune homme :

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— D’après ce que vous m’avez écrit, monsieur Gagerot, je n’ai pas même voulu amener avec nous une femme de chambre. Du reste, ce sera l’affaire de cinq minutes. Veuillez m’attendre; je redescends.

La comtesse prit une bougie, mais Camille ne quitta point son fauteuil.

— Eh bien! Camille? lui dit sa mère d’un air sec. — Maman, j’aime autant rester ici: je dormirai sur ce fauteuil.

La comtesse fronça le sourcil, M. Gagerot se mit à rire.

— Ah! dit-il d’un air galant, la belle mademoiselle Camille a peur des revenants. — J’aime autant rester ici, dit la jeune fille. — Point de sot enfantillage, reprit la comtesse de Brevise; venez.

Camille se leva pour obéir, et Gagerot lui dit avec un sourire qui avait ou la prétention d’être aimable ou d’être spirituel :

— Pour revenir, il faut être mort, et madame de Soubiran n’est pas encore dans l’autre monde.

Camille parut encore plus alarmée, et elle semblait encore hésiter à partir lorsqu’une des portes du salon s’ouvrit, et une jeune fille parut tenant d’une main un llambeau, de l’autre une.-cafetière.

— Ah ! c’est vous, Eulalie, dit la comtesse ; vous allez dans la chambre de la marquise? — Oui, madame, répondit Eulalie. — Est-ce la potion ordonnée par le médecin que vous portez là? dit la comtesse en montrant la cafetière. — Non, madame, c’est du café que j’ai pris à l'office pour Marthe et pour moi. Comme c’est la troisième nuit que nous passons, nous avons peur de dormir. — C’est bien, fit la comtesse.

Eulalie sortit, et madame de Brevise dit à Camille :

— Voilà une fille plus jeune que vous, et qui n’a pas de sottes terreurs. — Ah ! maman, dit Camille d’un air de dédain, ces gens-là... — C’est vrai, reprit Gagerot d’un air railleur, ces gens de rien, ignorants et pauvres, ça n’a pas le droit d’être.... superstitieux.

Madame de Brevise se pinça les lèvres, tandis que sa fille regardait Gagerot d’un air si étonné, que celui-ci pensa qu’elle n’avait pas compris le sarcarme; la jeune fille s’étonnait seulement de ce que M. Gagerot le lui eût adressé.

la comtesse fit un signe impératif à Camille et l’emmena.

EULAL1E PONTOIS. ' 505

Gagerot haussa les épaules et murmura à voix basse :

— Petite bégueule... Enfin, c’est fait...

Puis il alla s’asseoir au-coin de la cheminée, tisonna le feu pour le ranimer et se pencha sur son fauteuil, les yeux fixés au plafond, en sifflotant un air d’opéra comique qu’il interrompait de temps en temps par quelques mots comme ceuxci : Soixante-dix... soixante-quinze... quatre-vingt mille... 11 reprenait son air, et ajoutait un peu plus tard : La forêt de CoucLray, trente mille... cent dix mille... la terre des Lorières, seize mille... cent vingt-six mille...

11 compta ainsi jusqu'à deux cent mille, et arrivé à ce beau chiffre, il se trémoussa joyeusement sur son fauteuil en criant assez haut pour qu’on pùt l’entendre : — Deux cent mille livres de rente... eh! eh ! Un regard ardent jeté autour de lui avec un vif mouvement de tête, sembla dire : J’en aurai bien quelque chose.

A ce moment, madame de Brevise reparut et vint rapidement s’asseoir près de Gagerot.

— Enfin, lui dit-elle, nous sommes seuls; eh bien?... — Eh bien! c’est fait comme il a été convenu.

La comtesse laissa échapper un profond soupir de sa poitrine, Gagerot en comprit le sens.

— Ne vous l’avais-je pas écrit? — Sans doute ; mais l’accueil de madame de Soubiran a été si froid ! — Une mourante... et puis vous n’étiez pas d’une parfaite intimité. — Mais nous venions de faire cent lieues en poste pour lui prodiguer nos soins.

Gagerot laissa échapper un petit ricanement.

— Plaît-il? fit la comtesse avec hauteur. — Seriez-vous venue, si je ne vous avais pas appris qu’elle instituait votre fille sa légataire universelle?

La comtesse ne jugea pas à propos de répondre ; mais elle reprit en baissant la voix :

— Vous avez donc lu le testament? — Je l’ai dicté, repartit Gagerot en regardant la comtesse avec une intention marquée.

Madame de Brevise sembla se mettre sur ses gardes et examiner Gagerot.

— En ce cas, lui dit-elle, vous devez en connaître les moindres dispositions? — Je les connais, et je suis chargé de

EULAL1 E PONTOIS.

les faire exécuter. — Vous, l’exécuteur testamentaire de madame de Soubiran? — Moi! — Ah! fit la comtesse. Et il y eut un moment de silence, pendant lequel Gagerot regardait d’un air railleur les petites crispations nerveuses que cette nouvelle semblait donner à madame de Brevise, et qu’elle avait grand’peine à contenir. Cependant ce fut elle qui reprit l’entretien la première. — Et qu’a-t-elle laissé à ce Paul Chagoin? — Rien! dit Gagerot avec un accent de rage satisfaite. — Absolument rien? — Absolument rien I repartit Gagerot du même ton.

Par un mouvement involontaire, madame de Brevise se recula sur son fauteuil, et reprit d’un air presque soumis^:

— Mais, je ne l’entendais pas ainsi; c’est son neveu, son véritable héritier, et je ne veux pas qu'on dise que nous l’avons entièrement dépouillé. — 11 est temps encore de faire révoquer le testament, fit Gagerot d'un tou dégagé.

Madame de Brevise s'agita sur son fauteuil ; Gagerot se prit à ricaner, la comtesse se leva et se promena avec agitation dans le salon.

Gagerot sc mit à la lorgner avec une impertinence si marquée, que la comtesse finit par s’arrêter tout à coup, et lui dit avec colère :

— Vous vous êtes fait, san6 doute, votre part dans ce testament? Ainsi, monsieur...— Moi, madame, dit Gagerot d’un air de puritain offensé, je n’ai d’autre part dans ce testament que celle que madame de Soubiran a voulu absolument me faire. Sa bibliothèque, qui n’a guère de valeur que comme souvenir, voilà tout ce que j’ai accepté.

Madame de Brevise pensa immédiatement qu’il serait prudent, lors de l’inventaire, de faire examiner soigneusement chaque livre, pour s’assurer si la vieille marquise n’v avait pas caché quelques paquets de billets de banque.

— Croyez, monsieur, que je comprends celte délicatesse, et que nous saurons la reeonuailre. — En faisant ce que j’ai fait, dit Gagerot d’un air sentencieux, j’ai obéi à ma conscience : madame de Soubiran m’a demandé des conseils, je les lui ai donnés connue doit le faire un honnête homme, sans attendre d’autre récompense que la conviction d’avoir fait mon devoir.

Sur cette solennelle déclaration, nos deux interlocuteurs

allaient se quitter, lorsqu’ils entendirent tout à coup des cris aigus partir de l’étage supérieur.

Mais, avant de dire quelle était la cause de ces cris, nous allons expliquer à nos lecteurs les relations diverses de ces personnages entre eux.

En 1808, il existait en France un M. Chagoin, munitionnaire général, à qui l’empereur ne demanda pas des comptes trop exacts à la condition qu'il marierait sa fille à M. le marquis de Soubiran, émigré ruiné, devenu comte et chambellan de Sa Majesté impériale.

Le fils aîné du munitionnaire fut chargé d’aller manger une large part des revenus de son père comme préfet de l’un de nos départements d’outre-Rliin, et les millions du père Chagoin se trouvèrent légitimés par l’emploi gouvernemental qu’ils reçurent.

Il arriva de ceci que M. de Soubiran mena une vie fort malheureuse.

Tracassé par sa famille, et surtout par sa sœur, madame de llrevise, qui s’était mariée en 1812 à un gentilhomme qui lui apportait un nom sans alliage, il prodiguait aux siens la fortune de sa femme sans pouvoir obtenir pour elle la moindre concession. On la tolérait à peine et on ne manquait pas une occasion de plaisanter sur les riz-pain-sel et leurs millions, tout en vivant de leurs miettes.

Madame de Soubiran était une bonne femme, et lorsque vint la restauration, et que, de chambellan, son mari devint gentilhomme de la chambre, elle eut la faiblesse de se brouiller avec son frère l’ex-préfet, pour des gens qui la méprisaient.

Le père Chagoin mourut alors, et son héritage donna lieu à un procès scandaleux entre le frère libéral et la sœur marquise. 'foutes relations cessèrent entre eux, et à l’époque de

EULAL1E PONTOIS.

la mort du marquis, arrivée en 1830, ni M. Ghagoin ni son fils Paul ne vinrent même faire une visite de condoléance à madame de Soubiran.

La rupture fut à jamais scellée.

M. Ghagoin mourut à son tour, et laissa sa fortune à son fils unique, M. Paul Chagoin, qui était aussi l’unique héritier de madame de Soubiran, puisqu’elle restait sans enfants.

Tant que ledit M. Paul eut en possession forêts, maisons, capitaux, il ne pensa guère à sa tante ; mais, après trois ou quatre ans de folies stupides, lorsque le jeu, les chevaux, les magnifiques soupers, et surtout les sylphides de tout ordre eurent profondément écorné la fortune de M. Paul, il se souvint de sa tante et lui écrivit.

Mais la porte était gardée, et madame de Brevise avait placé près de madame de Souhirau un homme qui s’était chargé de représenter le neveu comme le plus mauvais garnement de la terre. G'était la vérité, et madame de Soubiran en était assez convaincue pour ne pas être très-ravie de lui laisser sa fortune.

Mais de là à faire donner cette fortune à Camille de Brevise il y avait une moutagne à franchir, et Pontois, l’intendant en question, n’était pas de taille à surmonter une si énorme difficulté.

Cependant ce n’était pas parce que madame de Soubiran détestait les Brevise, et surtout la jeune Camille, que la chose était si difficile. C’était le fait matériel de faire un testament qui épouvantait la marquise.

Pour elle, comme pour beaucoup de gens, écrire un testament, c’est appeler la mort. Cela lui faisait peur, et il n’y avait qu’un esprit fort qui pût la déterminer à cet acte extraordinaire de courage.

Or, pendant l’été qui avait précédé le mois d’octobre durant lequel se passait la scène dont nous avons parlé, madame de Brevise, devenue très-assidue auprès de madame de Soubiran, avait rencontré chez elle M. Gagerot, qui venait d’acheter une propriété voisine.

Cette propriété, on prétendait que M. Gagerot n’en avait payé que les droits de vente; mais elle valait cinq cents francs de contribution, et c’est tout ce que lui demandait

EULAL1E PONTOIS.

M. Gagerot, à qui il ne manquait que cela, du moins le disaitil, pour être nommé député.

Madame de Brevise jugea le Gagerot d’un coup d’œil, et lui raconta ie malheur de madame de Soubiran, qui n’avait d’autre héritier que ce misérable Paul Chagoin.

Elle lui fit comprendre comment il y avait toute chance pour que le neveu héritât de la tante, et cela à cause de la peur puérile qu’éprouvait la marquise de faire un testament. Cette peur, ce ne pouvait être une personne intéressée aux dispositions probables de madame de Soubiran qui pouvait la combattre, et un étranger aurait bien plus de pouvoir.

Gagerot, à son tour, jugea madame de Brevise à la troisième phrase, et sans transition lui offrit ses services. Il était d’une opposition assez avancée pour mériter les voix carlistes de l’arrondissement, et madame de Brevise crut pouvoir les lui promettre.

Toutefois, ce petit marché clandestin n’eùt pas été trèsexactement tenu sans une petite circonstance que madame de Brevise n'apprit qu'à son retour à Paris, lorsqu’elle s'in forma de ce M. Gagerot qu’elle avait laissé près de sa bellesœur.

Le futur député et le dandy ruiné se connaissaient depuis longues années, et il se trouvait qu’ils se déplaisaient souverainement, et que Gagerot détestait Paul Chagoin de tout ce qu’il avait de haine.

En effet, en vingt circonstances diverses, le dandy dissipateur avait écrasé par ses prodigalités la parcimonieuse ostentation du prétentieux Gagerot. 11 l’avait cent fois fait rèculer au jeu par l’insolente énormité de ses enjeux ; Gagerot s’ôtait vanté d’avoir inspiré une violente passion à je ne sais plus quelle célébrité de la danse, Paul la lui avait enlevée en vingtquatre heures.

D’ailleurs, Paul se moquait prodigieusement des opinions, du désintéressement et surtout de l’austérité politique de M. Gagerot.

11 prétendait que s’il n’était pas vendu, c’est parce qu’il s’estimait dix fois plus qu’il ne valait. Il disait cela à qui lui parlait de Gagerot, et il le disait à Gagerot lui-même ; si bien qu’il en résulta un duel où Paul Chagoin eut l'impertinence

de tirer au nez de Gagerot et l’adresse de l’effleurer assez légèrement pour l’écorcher à son extrémité.

Enfin, pour combler la mesure, Paul Chagoin avait été le créancier de Gagerot de quelques centaines de louis gagnés au jeu, pour lesquels Gagerot avait fait des billets qu’il n'avait pas payés, et que Paul avait dédaigneusement donnés à son valet de chambre, en lui disant d’en tirer ce qu’il pourrait.

Gagerot avait donc été poursuivi par le valet de chambre de Paul, et quoiqu’il eût payé, le fait àvait été raconté et l’insulte connue.

On conçoit dès lors avec quelle sincérité cet homme dut travailler à la déshérence de son ennemi.

Le hasard le servit à merveille. Madame de Brevise était à peine à Paris depuis un mois, que madame de Soubiran tomba très-dangereusement malade-, Gagerot lui en donna avis, et l’on a pu voir comment il lui apprit qu’il avait tenu sa promesse.

Maintenant nous allons poursuivre notre récit, et dire d’où partaient les cris qui éclatèrent tout à coup dans le château de madame de Soubiran.

ni

Ces cris étaient poussés par mademoiselle Camille de Brevise, que sa mère trouva en proie à une violente attaque de nerfs.

La comtesse, que Gagerot avait suivie, le pria d’aller dans la chambre de madame de Soubiran et de lui envoyer Eulalie pour un moment.

M. Gagerot redescendit, et entra avec la précaution ordinaire dans la chambre de la malade ; il fut d’abord très-surpris de n’y point trouver Eulalie. Cependant il supposa qu’elle avait pu entendre ces cris, et qu’elle était sortie pour s’informer de ce qui se passait.

Il voulut s’en assurer, et s’approcha de la vieille Marthe, étendue dans un large fauteuil ; mais ce fut inutilement qu’il l’appela à voix basse, qu’ensuite il la toucha, puis la secoua plus rudement , Marthe dormait d’un sommeil que rien ne semblait pouvoir rompre.

Ce sommeil, cette absence d’Eulalie commencèrent à troubler M. Gagerot; il regarda plus attentivement autour de lui, et s’aperçut que la ilamme de la bougie vacillait très-vivement; il en chercha la cause, et vit que la porte-fenêtre qui ouvrait de plain-pied de la chambre de la marquise dans le parc n’était point fermée.

Cette nouvelle découverte changea la nature du trouble qu’éprouvait M. Gagerot; il courut au lit de la malade, et reconnut avec horreur qu’un oreiller lui couvrait la face. U l’arracha. Madame de Soubiran avait été étouffée et ne respirait plus.

M. Gagerot, épouvanté de cet affreux spectacle et du crime encore plus affreux qu’il accusait, appela de toutes ses forces, et ses cris parvinrent aussi jusqu’à madame de Brevise.

La comtesse se trouva dans une cruelle perplexité; elle avait déjà assez de peine à contenir les violentes convulsions de sa fille, qui s’écriait, dans un complet égarement :

— Je l’ai vue! je l’ai vue!... La voilà! la voilà!.. .

Et le bruit que faisait M. Gagerot lui apprenait qu’il s'était passé quelque sinistre événement.

Cependant les cris de Camille et de M. Gagerot se perdaient dans l’immensité de ce château, et n’éveillaient point les domestiques, couchés dans des communs assez éloignés. La comtesse se décida donc à redescendre, et trouva Gagerot se pendant à toutes les sonnettes.

Mais au moment où elle pénétrait dans la chambre par une des portes intérieures des appartements, la fenêtre s’ouvrit avec fracas et Eulalie se précipita dans la chambre en criant à M. Gagerot :

— Oh ! taisez-vous, monsieur, taisez-vous !

Puis, en apercevant la comtesse, Eulalie poussa un cri et se laissa tomber sur un siège en éclatant en larmes.

Une explication put avoir lieu, et Gagerot apprit à madame de Brevise l’horrible catastrophe qu’il venait de découvrir.

EÜLAL1E P O NT OIS.

Cependant l’idée d’accuser une si jeune fille d’un crime abominable ne put venir à la pensée ni de la comtesse ni de Gagerot, et ils lui demandèrent simultanément :

— Mais vous, Eulalie, qu’avez-vous vu? — Rien... rien... reprit-elle d’une voix sourde et en parcourant la chambre d’un regard égaré.

11 était facile de supposer que la peur avait produit cette espèce de délire qui semblait dominer la jeune fille, et madame de Brevise s’écria la première :

— Il faut éveiller du monde, il faut aller chercher Pontois. — Mon père! dit Eulalie eu se redressant avec une nouvelle terreur.

En laissant échapper cette nouvelle exclamation , Eulalie était pâle et ses dents claquaient comme si elle eût été en proie au frisson de la fièvre la plus violente.

Cet effroi rappela à Gagerot et à la comtesse le cri qu’avait poussé Eulalie en rentrant : « Oh ! taisez-vous... taisez-vous ! » avait-elle dit.

La comtesse révéla toute la portée du soupçon qui venait de s’emparer d’elle par ce seul mot :

— Pontois! oh ! ce n’est pas possible. — Non, s’écria Eulalie, ce n’est pas mon père, ce n’est pas mon père.

La comtesse et Gagerot se regardèrent comme si cette défense eût été une accusation directe, et Gagerot s’écria :

— J’entends du bruit, on vient; je cours moi-méme chez Pontois.

Gagerot prit à tout hasard un énorme bâton et courut chez Pontois, qui demeurait à l’extrémité du parc, à quelques pas de la longue avenue pavée qui menait du château au village. Gagerot n’aborda la petite maison de Pontois qu’en l’examinant avec attention. Il écouta à la porte avant de frapper : le plus profond silence régnait dans l’intérieur.

Peut-être Pontois n’était-il pas chez lui, et celte absence eût été un indice assez grave pour qu’il fut nécessaire de le constater. Gagerot frappa et personne ne répondit; tous ses soupçons lui parurent se confirmer.

Il frappa plus violemment; mais presque aussitôt une fenêtre s’ouvrit et Pontois s’écria :

— Qui est là?... — C’est vous, Pontois? lui dit Gagerot. — C’est vous, monsieur Gagerot? reprit Pontois... est-ce qu’i{

EULALIK PONT OIS.

est arrivé quelque chose au château?... Attendez un moment je descends, je vais vous ouvrir.

Ceci fut dit si naturellement que Gagerot douta de ses soupçons.

Cependant il se promit d’examiner l’intérieur de la maison de Pontois et de ne rien perdre des moindres gestes ni des plus petits mouvements de cet homme. Pontois vint ouvrir la porte, il ne prit que le temps d’allumer une chandelle et introduisit Gagerot dans sa chambre.

On voyait qu’il venait de quitter son lit ; ses habits étaient soigneusement posés sur une chaise, rien n’attestait dans cette chambre le désordre qui semble devoir suivre une mauvaise action, et l’arrivée inattendue de Gagerot autorisait la vivacité des questions que lui adressait Pontois.

Mais comme Gagerot, fort occupé à tout examiner, lui répondait à peine, Pontois s’écria avec quelque impatience :

— Mais enfin, monsieur, qu’y a-t-il? — 11 y a, dit Gagerot, que madame de Sou bilan est morte. — Hélas! dit Pontois, qui continuait à se rhabiller très-tranquillement, il v a deux jours que le médecin nous avait ôté tout espoir. C’était une bonne maîtresse, monsieur ; c’est une grande perte pour le pays, où elle faisait beaucoup de bien. Pauvre madame !

Ce n’était là ni l’indifférence d’un homme sans cœur, ni le désespoir exagéré d’un homme qui joue une atroce comédie.

Gagerot sentit ses soupçons s’évanouir, il ajouta, sans donner à ses paroles l’intention qu'il y avait mise jusque là :

— Mais ce qui est affreux, c’est qu’il est à croire qu’elle est morte assassinée. — Assassinée ! répéta Pontois avec un accent de surprise épouvantée, assassinée ! dans sa chambre, quand Marthe et ma fille veillaient près d’elle ! c'est impossible... — C’est cependant ce qui est à peu près certain, dit Gagerot. — Assassinée! repartit Pontois; mais comment, par qui, dans quel intérêt ?

l)c ces trois circonstances, la dernière frappa Gagerot.

La comtesse de Brevise avait seule un intérêt puissaut à la mort de madame de Soubiran, et Pontois, qui lui appartenait, avait-il poussé le dévoûment jusqu’à prévenir la possibilité de la révocation du fameux testament?

Toutes ces idées entraient si confusément et si rapidement dans la tête de Gagerot, qu’il u’ètait déjà plus à même d’ob-

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server la contenance de Pontois, lorsque celui-ci quitta sa maison et qu’ils reprirent rapidement la route du château, en répétant à chaque pas, d’un ton convaincu u

— Assassinée ! c’est impossible.

Gagerot reprit uu peu de présence d’esprit durant la route, et jugea qu’il était inutile de rien dire à Pontois des circonstances relatives au sommeil de Marthe, à la fenêtre ouverte, à la rentrée d’Eulalie dans la chambre, et à sa singulière exclamation.

Ils arrivèrent ainsi jusqu’au château et trouvèrent madame de Brevise qui les attendait dans l’antichambre.

— Est-ce vrai ? dit Pontois en prévenant toute question, madame la marquise est morte assassinée?

La comtesse lit comme Gagerot ; elle sembla vouloir lire au fond de Pâme de Pontois, puis elle lui répondit d’un air en apparence assez calme :

— C’est une supposition qui nous est venue dans le trouble que noüs a causé ce fatal événement ; mais ce n’est pas probable. — N’est-ce pas, madame la comtesse?... dit Pontois; mais où est ma fille? — Elle est avec. Camille, dit madame de Brevise ; vous la verrez plus tard : vous, faites lever tout le monde. — Oui, madame, dit Pontois en quittant l’antichambre.

A peine fut-il sorti, que madame de Brevise fit un signe à Gagerot, et l’emmena dans le salon.

— Comment avez-vous trouvé Pontois? lui dit-elle. — Je vois que vous partagez mes soupçons. Mais jusqu’à présent rien ne les peut confirmer ; et il lui raconta la manière dont il avait trouvé Pontois et le calme parfait de ses réponses. — Oui, oui, repartit la comtesse, qu’une idée importante semblait préoccuper, Pontois est incapable d’un crime pareil... Et c’est sa fille! — Eulalie ! s’écria Gagerot. — Elle-même. — Mais, reprit Gagerot, qui répéta la grande question sur laquelle se base la probabilité d’un crime, dans quel intérêt? — L’intérêt de M. Paul Chagoin. — Elle ne le connaît pas. — Oui, dit la comtesse; mais elle connaît Vaudrillan, le sousrégisseur des biens de la marquise. — Mais qu’importe? — 11 importe que Vaudrillan à appartenu à M. Paul Chagoin, et que, depuis trois mois que ce dernier est entré au service de la marquise, il est au mieux avec mademoiselle Eu-

-r—T -Htm-

EüLALIE PONTOIS. 215

lalie. — Alors il faut s’assurer de cet homme. — Il u’est pas au château. — Alors ce serait lui... — Lui, qui, d’intelligence avec Eulalie, aurait pénétré dans la chambre dont cette fille lui aurait ouvert la porte. — Mais pourquoi ne pas interroger Eulalie, et la laisser près de votre fille? — Elle n’y est pas ; mais j’ai trouvé ce prétexte pour empêcher Pontois de la voir ; car il est homme à la tuer sur place au moindre soupçon d’une pareille atrocité, et nous ne pourrions rien apprendre. — Mais alors, vous l’avez au moins interrogée?

— üui. — Et qu’a-t-elle répondu? — Elle a dû être dominée, entraînée, car elle semble avoir perdu la raison, et no répond qu’en s’écriant à chaque instant :

« Je n’ai rien vu, rien entendu. »

— Oh ! ceci est atfreux, dit Gagerot ; il faut prévenir le maire, le juge de paix. — C'est chose faito, et je les attends.

— Mais, reprit Gagerot, qui torturait sa pensée à chercher une explication plausible à ce crime, ils ignoraient donc que madame de Soubiran eût fait un testament? — Sans doute, dit madame de Brevise.

Puis, s’arrêtant tout à coup, comme si une pensée soudaine venait la frapper...

— Ce testament ; mais où était-il? — Je l’ai moi-même mis sous ses yeux dans un des tiroirs de son secrétaire. — Oh ! venez... venez... s’écria la comtesse.

Elle quitta le salon, traversa rapidement les quelques pièces qui le séparaient de la chambre de madame de Soubiran, et courut au secrétaire.

La clef était dans la serrure ; elle l’ouvrit, et Gagerot lui désigna le tiroir précis où il avait déposé le testament. Les papiers étaient dans un ordre parfait, mais le testament n’y était pas

Madame de Brevise se retourna, la pâleur sur le visage, du côté de Gagerot, qui avait Pair anéanti.

— Eh bien! monsieur? — il y était encore ce matin, dit Gagerot.

La comtesse jeta autour d’elle un regard exaspéré, et rit la vieille Marthe qui dormait toujours sur son fauteuil .

Ce pesant sommeil, qui avait résisté à la scène tumultueuse qui avait d’abord eu lieu dans la chambre, ef que n’avait pas troublé l’ entrée précipitée de la comtesse et de

EDLALIE PONT.OIS.

Gagerot, appela alors leur attention. Ils essayèrent de réveiller cette vieille femme et n’en tirèrent que quelques sourds murmures.

Une tasse vide, dans laquelle il y avait eu du café, était posée à côté de Marthe, sur un petit guéridon, et à côté de cette tasse la cafetière que tenait Eulalie lorsqu’elle avait paru dans le salon.

Madame de Brevise les montra du doigt à Gagerot, qui répondit à ce geste :

— Ils auraient donc endormi cette femme ? — Prenez cette cafetière, et enfermez-la avec ce qu’elle contient. Oh! ce crime a été combiné avec une effroyable prévision. — Attendez, s’écria Gagerot... Oui, Eulalie était dans cette chambre au moment où j’ai mis le testament daus ce tiroir. C’est elle... il est impossible d’en douter maintenant. — Elle doit encore l’avoir, à moins qu’elle ne l’ait anéanti, s’écria la comtesse. 11 faut nous en assurer.

Elle ouvrit la porte d’un corridor qui menait à un petit boudoir, en disant î

— Je lui ai ordonné de m’attendre ici.

Ils entrèrent dans le boudoir, la fenêtre était ouverte, et il n’y avait personne.

— Elle s’est échappée! s’écria la comtesse.

Et à l’instant même l’ordre fut donné à tous les domestiques de courir après Eulalie.

Mais on lit de vains efforts durant cette nuit obscure pour retrouver sa trace, et ce ne fut qu’au point du jour, qu’en suivant l’empreinte de ses pieds on la vit se diriger du côté de la rivière qui bordait le parc. Là ces traces disparaissaient, et on acquit lu certitude que, poussée par ses remords et la conviction que son crime avait été découvert, elle s’était précipitée dans la rivière.

Cependant on ne découvrit point son corps.

Mais la rivière était rapide et profonde, etrsi cette circonstance ranima plus tard des recherches, elles demeurèrent sans résultat.

Du reste, aucune preuve ne manqua à la conviction de tous, et tout dut faire croire que c'était Eulalie qui avait commis le crime. Eu effet, voici d’où étaient venus les cris poussés par mademoiselle Camille de Brevise.

EULAL1E P0NT01S.

Uu moment après que sa mère l’eut quittée, elle crut entendre au-dessous d’elle le bruit d’une fenêtre qui s’ouvrait mystérieusement.

Honteuse des terreurs qu’elle avait montrées devant M. Gagerot, Camille ne voulut pas céder à l’effroi qui s’empara d’elle. Mais elle se rappela que sa chambre était située audessus de relie de madame de Soubirau, et se dit que sans doute on donnait un peu d'air à la mourante.

Mais ce raisonnement ne calma point l’effroi de Camille, et par un pouvoir plus fort que sa volonté elle se leva; et pour mieux reconnaître la nature du bruit qui l’épouvantait ainsi, elle courut à la croisée, située précisément au-dessus de celte porte, et entendit plus distinctement qu’on l’ouvrait.

Camille, satisfaite de sa propre fermeté qui lui avait fait reconnaître la nature de ce bruit qui l’alarmait si fort, voulut s’assurer tout à fait de la vérité pour se donner la conviction de la puérilité de ses terreurs; car elle avait aussi entendu ouvrir les persiennes. Mais sa frayeur, qu’elle combattait avec une résolution véritable, reprit tout à coup son empire lorsqu’elle vit à quelques pas de la persienne une sorte de fantôme immobile.

Camille poussa un cri, et le fantôme, glissant avec rapidité au ras de la terre, disparut dans l’obscurité de l’une des contre-allées de la grande avenue.

Voilà comment elle racou la à sa mère la cause de ses cris, et elle ne changea rien à ce récit devant les magistrats, si ce n’est que le fantôme était une femme.

Cette déposition si importante fut du reste reconnue parfaitement vraie; car le lendemain on retrouva sur la terre détrempée par la pluie l’empreinte des pas d’Kulalie. Ces empreintes allaient jusqu’au bout de l’avenue, s’arrêtaient à un endroit où un cheval avait longtemps piétiné, et revenaient ensuite uu château.

Ceci était l’explication la plus formelle du retour d’Eulalie.

Quant aux traces du cheval, on pouvait à peine les suivre durant quelques pas, et elles disparaissaient presque aussitôt sur le pavé de la grande route. Cependant elles désignaient sulïisainmeut un complice, et Vaudrillan fut arrêté.

Mais il se trouva que Vaudrillan était à dix lieues du château pendant la nuit où se consomma l’assassinat, et durant toute cette nuit il avait dansé à la noce d'un de ses amis. Cent témoins attestèrent l’avoir vu à toutes les minutes de cette longue nuit, et force fut de porter les soupçons d’un autre côté.

On eut bien quelque envie de les porter sur Paul Chagoin lui-même. Mais Paul Chagoin n’avait point quitté Paris.

11 fallut donc rester dans l’incertitude la plus complète sur le véritable auteur de l’assassiuat ; car Eulalie n’avait pu être que l’instrument d’un criminel plus intéressé qu'elle-même à la disparition du testament et à la mort de la marquise.

Le café, soumis à une analyse chimique, expliqua le sommeil étrange de Marthe.

Parmi les médicaments ordonnés à la marquise, et qu’Eulalie était chargée d’administrer, elle avait choisi une fiole de gouttes de laudanum et l’avait versée dans le café. C'était elle-même qui avait pris le café à l’office.

Toutes les circonstances accessoires l’accusaient invinciblement, et son suicide ne laissa plus aucun doute sur sa culpabilité.

Cependant le résultat de cet événement profita à Paul Chagoin, soit qu’il en fût innocent, soit qu’il y eût trempé par lui ou par un de ses agents. Le testament n'existait plus, la succession s’ouvrit naturellement, et le dandy redevint plus riche qu’il ne Pavait jamais été.

Quant à Ponlois, aucun soupçon ne s'éleva contre lui. Il avait reconduit le curé jusqu’à sa porte, et s’il fût revenu au château au lieu de rentrer chez lui, on eût trouvé la trace de ses pas, comme on avait trouvé la trace des pas d’Eulalie.

Cependant, à partir de ce jour, il tomba dans une affreuse tristesse, et bien que Paul Chagoin lui eût conservé sa place, ce qui devait être pour lui une grande consolation, vu qu’il était fort avide, il devint plus sombre de jour en jour, et

fiait par être attaqué d’un marasme qui le conduisit rapidement au tombeau.

Mais aucune parole n'osa accuser cet homme que la mort de sa fille et la honte de son crime conduisaient au tombeau; et six mois après la mort de madame de Soubiran, Pontois mourut, après avoir rempli ses devoirs de chrétien, et avoir reçu à sa dernière heure les consolations de M. Denis, le curé du village.

Cette affaire fit peu de bruit. Elle s’était passée à plus de cent lieues de Paris, les journaux la racontèrent fort succinctement, la mort d’Eulalie ayant enlevé à ce crime tout le dramatique qui eût pu résulter du procès, et un mois après il n’en était plus question.

Mademoiselle Camille de Brevisc, bien que frustrée de ses magnifiques espérances, fit un mariage splendide, et épousa M. Anatole de Changiron.

Paul Chagoin recommença ses folies avec la fureur d’uu homme qui a subi l’humiliation de paraître devenir sage par misère, et ce fut un an, jour pour jour, après cette scène que se passa celle que nous allons raconter.

Nous sommes maintenant dans une de ces maisons du quartier Saint-Georges, éclairées par de vastes ouvertures vitrées, et renfermant à leur étage supérieur une demidouzaine de vastes ateliers de peintres.

C’est là que régnent dans toute la splendeur de leur vétusté les vieilles armes , les vieilles tapisseries, les vieux meubles, les vieilles pipes pittoresquement arrangées sur les murs. 11 n’y a guère que le divan, où s’étalent les amis et les toiles non vendues de l’artiste, qui soit d’origine moderne.

Du reste, c’est dans ces asiles de l’art que se tiennent les conversations les plus excentriques par l’étrangeté des propositions et la singularité spéciale du langage,

EULAL1E P O NT 01 S.

Le premier atelier où nous allons faire pénétrer nos lecteurs appartenait à M. Eugène Lavignan, talent médiocre, mais léché, luisant, souriant et doué d’une faculté qui mène droit à la fortune.

Depuis dix ans, Lavignan faisait toujours le môme portrait, c’est-à-dire que toutes les femmes qu’il peignait avaient de grands yeux, de petites bouches, un teint admirable, des bras blancs et ronds, des mains délicates, et cependant tout cela était assez ressemblant pour qu’on ne put méconnaître les modèles.

Aussi Lavignan était-il fort à la mode parmi les femmes, même parmi celles qui avaient un sentiment vrai de la peinture. Elles n’eussent pas échangé un croquis d’ingre ou d’Ary Scheffer contre le meilleur tableau de Lavignan; mais à l’heure du portrait, Lavignan eût été préféré à Van-Dyck luimême.

Les femmes les plus laides embellies sur la toile ont toujours un jour, une heure, un moment, UDe minute de bonheur, où elles ressemblent un peu à leur portrait, et cela suffit pour leur persuader qu’elles lui ressemblent complètement. — C’est comme ça que sont faites les femmes, disait üagerot d'un air superbe; c’e«t à prendre ou à laisser.

M. Gagerot, qui procédait à son élection par les moyens les plus extraordinaires, avait toutefois choisi Lavignan pour faire son portrait. 11 venait de quitter la table près de laquelle il était assis la tête dans sa main, les yeux au plafond et le coude appuyé sur trois ou quatre volumes de romans qui devaient représenter les œuvres de Jérémie Bentham sur la tactique des assemblées législatives, et il s’était posté derrière Lavignan qui lui cirait les cheveux en boucles soyeuses avec un énorme blaireau.

— Hein! lit le peintre, en voilà de la chevelure! — Oui, reprit Gagerot; mais il me semble que le front manque de largeur. — Possible, dit Lavignan. Nous le développerons. — Et puis, reprit Gagerot en baissant la voix, le sourciller manque de saillie... Remarquez; j’ai les bosses de la méditation et de la comparaison des idées extrêmement saillantes... — Possible, dit Lavignan. — Voyons, cria une voix qui passa à travers un nuage de fumée, sois bon enfant, Lavignan, fais-lui tout de suite une tête de penseur et d’homme

de génie. Vois-tu, mon cher, Gagerot va te faire lithographier ça, et il expédiera son faciès à tous les électeurs de son arrondissement. Un homme lithographié, mon cher, c’est quelque chose, ça compte en politique.

Gagerot haussa les épaules, et reprit sa place en disant :

— C’est toujours la même plaisanterie, mon bon Ghagoin. Je vous conseille d’en changer. — Ah ! s’écria Chagoin sans répondre; viens donc ici, Lavignan, il a un jour sur le méplat de son nez qui le fait reluire superbement; tiens! comme ça, à travers la fumée de mon cigare, c’est comme une étoile dans la brume — Laisse donc son nez tranquille, dit un second fumeur en secouant sa cendre. — Laisser tranquille le nez de Gagerot! mon cher, repartit Ghagoin; mais son nez m’appartient, c'est mon œuvre, c’est ma créature, c’est moi qui l’ai inventé. Je l’ai produit dans le monde, je lui ai fait une réputation. Gagerot, j’adore votre nez.

Gagerot fronça le sourcil ; mais Lavignan, qui s’était approché de la table, lui dit tout bas :

— Ne lui dites rien, il est gris comme l’obélisque.

A ce moment, on frappa à la porte d’une façon discrète.

Un cri général dit au nouveau-venu :

— Entrez.

Et l’on vit immédiatement paraître un beau jeune homme d’une véritable élégance, et qui s’arrêta sur la porte comme s’il se trompait.

— Tiens, dit Paul Chagoin, c’est Changiron; bonjour, Changiron; voulez-vous un cigare, Changiron?... Ah! c’est vrai, vous ôtes marié, vous ne fumez plus ; mes respects à madame de Changiron.

Puis il se pencha vers son acolyte de fumée, et lui dit plus bas :

— Fini, Changiron, enfoncé, marié, plus rien, plus d’homme, marié à mort, fini ! fini !

Pendant ce temps, Anatole de Changiron saluait Gagerot, qui le connaissait par madame de Brevise, et disait à Lavignan :

— Pardon, monsieur, je croyais entrer chez M. Manuel Torcy. — C’est la porte à côté, dit Lavignan avec l’aménité d’un commerçant qui espère enlever une pratique à un voi-

EULAL1E P0NT01S.

siii. — J’ai frappé à cette porte, mais on ne m’a pas répondu; et comme le concierge m’avait dit que M. de Torcy était à son atelier, j’ai craint de in’étre trompé. Je vais frapper plus fort. — Et on ne vous ouvrira pas davantage, dit une superbe femme en sortant de derrière un grand paravent qui faisait fond à la figure de Gagerot. — 11 n’est donc plus dans son atelier? Si, si, si; il y est toujours, dit celte belle dame en se mirant dans une glace Louis XV ; mais il est avec sa femme, et quand il est avec elle il n’ouvre à personne. — Dis donc, Lavignan, s’écria Paul Chagoin du fond de trois coussins, où il s’était enterré pour dormir, est-ce qu’il a fait comme toi, est-ce qu'il a épousé un modèle?

Lavignan se mordit les lèvres.

Madame Cornélie Lavignan, ainsi posée, laissa échapper une exclamation que nous ne pouvons guère traduire poliment que par le mot : Butor!

Et le fumeur assis à côté de Chagoin s’empressa de répondre :

— S’il a épousé ladite femme, en tous cas c’est bien secrètement; car personne n’en a été averti. Tout ce que je sais, c’est qu'il l’a ramenée à son retour de Suisse. Quant au reste, complètement inconnu... complètement inconnu. — Bah! dit Paul Chagoin ; je parie que je la connais, ou que tu la connais, ou que Changiron la connaît. Ce doit être quelque chose comme ça dont il est devenu amoureux après tout le monde, et qu'il cache par vergogne pour sa stupide passion. — Vous êtes fin comme d'habitude, repartit Cornélie d’une voix aigre et piaillarde; Manuel ne cache rien du tout. C’est sa femme qui ne veut voir personne, qui ne veut jamais sortir, et qui vit solitaire comme un moine dans un bénitier.

La comparaison de madame Cornélie Lavignan excita un rire si immodéré chez tous les auditeurs, et particulièrement chez Paul Chagoin, qu’on oublia un moment Manuel et son inconnue.

— Superbe, pyramidal! s’écriait Paul, tandis que Lavignan devenait rouge jusqu’au blanc des yeux, et que Changiron, fort embarrassé de sa personne, attendait le moment de pouvoir saluer et se retirer. — Cornélie... murmura Lavignan avec un regard foudroyant, Cornélie... — Eh! laisse-moi

EULAL1E PONTOIS.

donc tranquille; avec ca qu’il est si lettré, M. Paul Chagoin, pour se moquer des autres, lui qui un jour m’a écrit :

Ma chère âme , pour : Ma chère amie.

Ce fut une nouvelle explosion de la part de Chagoin ; mais les autres auditeurs, comprenant que ceci dépassait de beaucoup le coq-à-l’âne, se continrent de leur mieux. Cornélie n’eut pas du tout l'air embarrassé de ce qu’elle venait de dire, et, s’avançant vers Cbangiron, elle lui dit :

— Tenez, monsieur, attendez un peu. Je vais entrer chez Manuel; il m’ouvrira, à moi. Je lui dirai que vous êtes ici, et il viendra vous parler. — Je vous remercie, madame, lui dit Cliangiron avec le ton de déférence qu’il eût employé vis-àvis d’une duchesse ; je regrette la peine que vous allez prendre, mais vous me rendrez un véritable service, car je sms chargé d’un message important pour M. de Torcy.

Cornélie écouta Changiron comme si elle eût entendu parler une langue inconnue, et ne put répondre que par une profonde révérence.

Elle sortit; mais, avant de quitter tout à fait l’atelier, elle se retourna, regarda de nouveau Changiron, et dit au fumeur qui était près de la porte :

— Je parie que c’est un homme comme il faut, ça.

Paul Chagoin avait ses inconvénients, mais il avait aussi ses avantages.

S’il jetait au milieu de la conversation des mots blessants et qui embarrassaient tout le monde, il se mettait si bien audessus de cet embarras qu’il en faisait sortir les autres. Ainsi, lorsque Cornélie fut partie, il dit à Lavignan, comme si rien de choquant ne s’était passé entre eux :

EULAME PONTOIS.

— Mais ta femme connaît donc l’inconnue? — Oui, répondit Lavignan; elles sont même assez liées. Madame Torcy ne veut accompagner son mari nulle part, et Cornélie déteste le monde. — Connu, murmura Paul entre ses dents, c’est que tu ne veux pas l’y mener pour cause de cuirs trop fréquents. — Il en arrive que souvent, continua - Lavignan, elles passent leurs soirées ensemble. — Mais alors tu dois la connaître aussi, cette inconnue? — Oui, nous logeons ensemble dans la même maison.— Et, dit Paid Chagoin, ce n’est rien de chez nous... hein? — Oh! non... non ..! je t'en réponds, repartit le peintre avec un accent plein d’une conviction respectueuse pour la femme dont il parlait. — Alors, dit Chagoin, c’est qu’elle est extrêmement laide.

Lavignan laissa échapper un petit rire, en continuant à polir sur la toile le uez de Gagerot.

— Elle n’est pas laide, dit celui-ci, qui comprit le sens du rire de Lavignan.

Le peintre quitta sa toile, et, se posant comme un homme qui va faire une déclaration importante, il repartit d’un ton résolu et avec un geste enthousiaste :

— Imaginez-vous que vous ne connaissez rien, vous n’avez rien vu, vous ne savez rien de rien. Voyez-vous, c’est une beauté, des yeux, un front, une bouche, un tour de visage, une taille, une main... c’est quelque chose d’impossible, c’est beau à faire crier !

L’admiration du peintre, bien que singulièrement exprimée, n’en était pas moins très-vivement sentie.

Changiron en fut lui-même assez surpris.

— Comment, c’est à ce point-là? dit-il. — Ah! fit Lavignan en poussant un gros soupir et en se reprenant à polir le visage de Gagerot, dont il arqua les sourcils retroussés, probablement en souvenir de ceux de la belle inconnue. — Eh bien! alors, dit Paul, c’est que son mari en est jaloux comme un Bédouin, et qu'il l’enferme à la moresque. — On t’a déjà dit, repartit Lavignan, que c’est elle qui ne veut pas sortir. tt- Alors, dit Paul Chagoin, qui ne voulait jamais démordre d’une idée qu’il avait mise en avant, j’en reviens à ma première supposition. C’est une Madeleine repentante, une Marion Delorme amoureuse. — Pourquoi supposer cela? dit

Digiti:

Changiron dont la curiosité était passablement excitée; pourquoi ne serait-ce pas quelque pauvre jeune fille que Manuel a enlevée, pour sa beauté? — Ou peut-être, dit Gagerot, qui s’imagina que sa qualité de libéral exigeait une réponse à une pareille supposition, c’est quelque noble demoiselle qui a suivi Torcy pour son talent. — Eh bien ! dit Chagoin^ quoi que ce soit, je le saurai. Je découvrirai la belle; et, pas plus tard que tout de suite, je me mets en sentinelle à la porte de l’atelier, et je n’en bouge pas.

Au moment où Chagoin se levait pour exécuter sa résolution, la porte de l’atelier s’ouvrit, et Manuel Torcy entra. Il fit un petit signe de camarade à Lavignan, et alla droit à Changiron.

Mais en passant il examina Gagerot et Paul Chagoin ; il était si fort préoccupé de leur présence, que tout en parlant à Changiron il ne cessait de jeter sur eux des regards où se mêlaient une curiosité envieuse et une haine instinctive.

— Vous voulez me parler, monsieur de Changiron? — Oui vraiment, la grande affaire est résolue, et nous en avons enfin ramassé tous les matériaux. — Ah! dit Manuel qui semblait occupé de tout autre chose que d’alïaires, eh bieu! monsieur le marquis, je suis à vos ordres. — 11 faut d’abord que nous causions un peu des conditions. C’est fort considérable.

Manuel parut écouter un bruit de pas légers courant dans l’escalier, et il répondit :

— Eh bien ! si vous voulez, nous allons passer dans mon atelier.

Comme ils quittaient celui de Lavignan, Cornélie rentra.

— Eh bien ! dit Chagoin, il ne cache pas sa Dulcinée aussi hermétiquement que vous le dites, voilà Changiron qui va voir cette Vénus idéale. — Basle ! dit Cornélie, l’oiseau est envolé, et elle est descendue chez elle. Mais qu’est-ce qui vous a dit que c'était une Vénus? — Pardieu! c’est votre mari.— Ah! fit Cornélie qui jeta un regard furieux à Lavignan; ça ne m'étonne pas, il en est ébahi de celte sylphide, comme il l’appelle ; il croit que c’est une princesse déguisée descendue sur terre... — Eli! dit Gagerot qui croyait toujours faire acte de politique libérale en jetant à tort et à travers toutes sortes de sottises contre ce qui le dépassait, on a vu des

KULALIE P0NTÜ1S.

princesses faire mieux que ça. — C’est possible, reprit Cornélie, mais je vous réponds, moi, qu’elle n’est pas princesse, car elle vous connaît. — Moi! dit Gagerot, qui se sentit gonflé à ce mot. — Lui ! dit Paul Ghagoin en se levant sur son séant. — Et vous aussi, elle doit vous connaître, car lorsque j’ai été dire à Manuel que M. Changiron voulait lui parler, îi m’a demandé qui est-ce qui était dans l’atelier de mon mari, et quand je yous ai nommés tous deux, An tonie a poussé un cri d’étonnement, et est devenue toute pâle. — Ah! ah! fit Paul Chagoin en se rapprochant de Cornélie, ceci se complique. — Comment l’avez-vous nommée? dit Gagerot. — Antonie. — Antonie, répéta Chagoin, je n’ai pas d’idée d’une An tonie.., pas la moindre Antonie dans mes souvenirs; et vous, Gagerot? — Ah! ma foi, dit Gagerot d’un air suffisant, je ne tiens pas registre de ces sortes de souvenirs; et puis, d’ailleurs, ces dames changent fort bien de nom. — Possible ! dit Cornélie d’un ton sec, comme si cette assertion eût été un reproche pour elle ; mais, ajouta-t-elle, du moment que l’Antonie ou toute autre a l’honneur de vous connaître, il est sur que ce n’est pas une princesse. Enlends-tu, mon cher, ajoutat-elle en s’adressant à son mari, ce n’est pas une princesse, quoique ça soit une puriste, comme tu dis. — C’est bon, c’est bon, dit Lavignan, qu’elle soit ce qu’elle voudra, ça ne me regarde pas, ni toi non plus; ainsi, je te prie de n’en plus parler, et quant à ces messieurs... — Ces messieurs, dit Paul Chagoin, ne te demanderont pas ton avis pour faire ce qui leur conviendra. — Tiens, voilà midi qui sonne, dit Cornélie, et ta madame C... va venir poser deux heures pour son portrait, et lu lui avais promis que ses mains seraient faites. — C’est vrai, dit Lavignan. A demain, monsieur Gagerot, nous reprendrons ça. Voyons, Cornélie, mets-toi là que j’ébauche les mains. — Ah ! dit Gagerot, ces belles mains-là vont donc remplacer les pattes osseuses de la riche banquière ? — 11 y en a de plus huppées qu elle qui s’en parent dans leurs portraits, répondit Cornélie ; sans compter que j’ai posé pour les épaules de la comtesse de G... qui est bossue; pour les bras de madame de V... pour... — C’est bon, reprit Lavignan; tu n'as pas besoin de crier ça par-dessus les toits. — Avec ça que je les chéris, tes dames qui te cajolent au jour la journée, quand lu les as bien rajustées, et qui ne me diraient pas

EULAL1K I'ONTOIS. 227

un mot aimable, à moi qui me tue le corps et l’ôme à poser pour elles !

Sur ce, Gagerot et Paul Cliagoin se retirèrent avec le fumeur silencieux qui s’était endormi sur le divan.

L’altercation conjugale de M. et madame Lavignan continua avec un caractère très-remarquable; le mari peignant de son mieux tout en faisant une querelle à sa femme, et Cornélie se tenant dans l’immobilité d’un modèle pendant qu’elle apostrophait son mari le plus aigrement du monde.

Mais comme le sujet de l’entretien n’appartient pas à notre récit, nous nous dispenserons de le rapporter à nos lecteurs, et nous passerons dans l’atelier de Manuel Torcypour savoir de quelle grande affaire le marquis de Changiron était venu entretenir le peintre.

— Je vous prie de m’excuser, avait dit Torcy eu introduisant le marquis dans son atelier; mais j’étais si occupé que je n’avais pas entendu frapper.

Changiron était un homme de trop bonne compagnie pour dire à Manuel qu’il savait la raison qui l’avait empêché d’entendre ; il accepta l’excuse comme bonne, et lui répondit :

- Je comprends cela... quand on est dans l’inspiration du travail... cependant je suis charmé de pouvoir causer de mon projet avec vous, et d’en finir, si c’est possible; car, si vous me refusez, je vous avoue que je ne saurais à qui m’adresser. — Il ne manque pas de peintres qui ont plus de talent que moi. — C’est ce que je ne reconnais pas, dit Changiron; mais à partie talent, c’est l’extrême discrétion, l’intelligence et la rapidité qu’il faut pour un pareil travail. Vous êtes homme à me comprendre, vous. Songez que c’est pis qu’une mauvaise action que je vais faire; ce serait un ridicule à ne jamais m’en relever que je me serais acquis, si l’on soupçonnait jamais la vérité. — Vous avez donc tous

vos originaux? — J’en ai du moins un bon nombre; quelques mauvaises toiles déterrées dans les greniers de mon hôtel, une douzaine de vieux cadres restés à mon château de Clermont, et un assez bon nombre de miniatures trèsbelles forment une collection assez complète de tous les Changirons connus, et c’est à peine si nous aurons deux ou trois figures à inventer pour que la généalogie se suive sans interruption. — Combien tout cela peut-il faire de figures? — Une cinquantaine à peu prés. Mais avec votre facilité, ce n’est pas le nombre qui est embarrassant, c’est le caractère de chaque époque qui sera difficile à saisir. Songez que ma belle-mère veut au moins un Van Dick dans la collection, et comme une de mes aïeules se trouve nommée dans une liste de dames qui assistaient à une fête qu’Henri 11 donna à Fontainebleau, elle exige qu’il soit peint par El Rosso. Nous voulons aussi force Mignard, et puis des Greuze : enfin, mon cher Manuel, c’est la suceesssion de toutes les écoles à refaire. — Avec les modèles que vous avez et quelque habitude du pinceau, il n’est pas impossible de faire un pastiche assez probable et qui puisse tromper des gens qui ne s’y connaissent pas. —Mais vous comprenez, monsieur le marquis, qu’uue indiscrétion de votre part serait encore plus lâcheuse pour moi que pour vous. — Tant mieux! si vous l’entendez ainsi, dit Changiron; car, entre nous soit dit, vos confrères ne sont pas renommés pour considérer gravement leur art, et il y en a plus d’un qui ferait de ceci la plus amusante histoire d’atelier. — Je le crois, dit Torcv en souriant ; mais, ajoutat-il d’un ton triste, le temps est passé où je me plaisais aussi à ces folles gaietés. — G’est vrai, dit Changiron, vous êtes bien changé depuis votre retour de Suisse, et...

Le marquis s'arrêta , car la pensée de la femme de Manuel lui était revenue, et il craignit de blesser Torcy en lui en parlant.

Le peintre parut le comprendre et répéta en interrogeant le marquis du regard :

— Et?... — Rien, rien, fit le marquis, c’est une remarque que tout le monde a faite, mais que personne n’explique contre vous. Revenons à notre affaire.

Je vous disais qu’il me manquait quelques portraits, et parmi ceux-là le plus important est celui de lu fameuse

E Ul, ALI E PONTOIS.

Marguerite de Changiron, qui fut l’amie, la confidente d’Anne d’Autriche.

— Oui, dit Manuel, il parait qu’elle était d’une merveil- ' leuse beauté. — Ma foi, dit Changiron en riant , il parait du moins que beaucoup de gentilshommes la trouvèrent d’une beauté à se ruiner et et à se tuer pour elle; mais probablement les peintres ne furent pas de cet avis, car je n’ai pas pu trouver un portrait d'elle. — C’est étonnant! dit Manuel; mais avez-vous une idée de son genre de beauté? était-elle brune, blonde ? — Ni brune, ni blonde : des cheveux d’un châtain clair et brillant, une tète de vierge, avec de grands yeux bruns bordés de cils de velours, et surmontés de sourcils noirs... Je ne peux pas trop vous dire ce qu’elle était ; mais il parait que c’était une beauté complète, et que tout en elle était parfait.

A ce moment le peintre écarta vivement une toile verte qui recouvrait un tableau posé sur un chevalet, et dit à Changiron, en lui montrant une admirable ébauche :

— Est-ce qu’une tète pareille ne répondrait pas à l’idée que vous vous faites de cette idéale beauté? — Oh ! s’écria Changiron avec un accent d’admiration bien sentie ; voilà qui est beau !... très-beau!... très-beau!... Je vous fais mon sincère... très-sincère compliment ; mais je ne crois pas qu’il existe une femme au monde qui puisse ressembler à cela.

— Ah! fit Manuel en observant Changiron, ce visage ne vous

rappelle rien ? — Rien, pas même les rêves les plus impossibles de ma jeunesse Vrai, c’est une création digne de

Raphaël! — C’est un portrait, dit Manuel : c’est le portrait de ma femme. — Pardieu ! s’écria Changiron, je ne m’étonne pas si Lavignan nous a dit qu’elle était si belle. — Vous en avez donc parlé? reprit le peintre en cachant la toile avec un geste consulsif, et en dévorant Changiron d’un regard ardent.

— Oh ! mon Dieu ! fit Changiron, qui remarqua l’altération des traits de Manuel, nous en avons parlé seulement sous le rapport de sa beauté. — Seulement sous ce rapport? dit Manuel. — Pas autrement, je vous le jure.

Manuel brisa l’appui-main qu’il tenait, avec un mouvement de rage.

— Qu’avez-vous donc? dit Changiron. — Rien... rien... dit Manuel en se promenaut un moment dans son atelier. —

Quand pourrez- vous commencer? reprit Changiron , qui souffrait de la douleur que semblait éprouver l’artiste. — Quand vous voudrez, reprit brusquement celui-ci; mais, reprit-il, Gagerot ni Chagoin n’ont rien dit de ma femme? — • Ah ça ! voyons, dit Changiron d’un air amical ; est-ce que la jalousie vous tourne la tête? Votre femme est belle, on ne peut pas plus belle; mais un Gagerot, un Paul Chagoin vous

alarment! C’est de la folie! — C’est que vous ne savez

pas... dit Manuel. — Quoi donc? — Rien.... rien, repartit le peintre. J’ai juré de me taire ; mais vous, monsieur le marquis , vous pouvez parler : Gagerot et Paul Chagoin n’ont rien dit de ma femme? — Que voulez-vous qu’ils en en aient dit? ils ne la connaissent pas. — Vrai! — Ils ne l’ont jamais vue. — Jamais ? On s’est étonné seulement du soin que vous mettiez à la cacher à tous les yeux. — Vous avez raison, dit Manuel en serrant les dents; ils ne l’ont jamais vue depuis qu’elle est ma femme... C’est juste... c’est juste!.... Mais ne parlons plus de cela, monsieur le marquis. On me trouve

bien ridicule, n’est-ce pas? Eh bien! soit, je veux l’être

On invente des histoires à ce sujet : on dit que ma femme est quelque princesse qui se cache, ajouta-t-il en s’efforçant de rire, ou peut-être... qui sait! continua-t-il en pâlissant devant sa propre pensée, quelque échappée de Botany-Bay... ou... — Torey, lui dit sérieusemeut Changiron, vous devenez fou. Que diable! vous la connaissiez, vous saviez ce qu’elle était, et lorsque vous l’avez prise, vous avez accepté en homme courageux son passé, s’il est mauvais. — Vous croyez donc qu’il l’est? dit Manuel en pâlissant. — Je ne puis répondre à une pareille folie. Voyons, calmez-vous!

Manuel se secoua comme un homme obsédé par un affreux cauchemar, et répondit :

— Vous avez raison. Tout cela vous intéresse fort peu; n’en parlons plus du tout... Envoyez-moi vos toiles, vos miniatures, tout ce que vous avez, et nous commencerons. — Vous aurez tout cela demain... Adieu, et soyez raisonnable. — Je le suis, dit Manuel dont la voix frémissait. C’est une idée, une sottise qui m'avait passé par la tête. Adieu, Adieu !

Changiron sortit; mais à peine eut-il fermé la porte, que Manuel, dans un transport de rage inexprimable, s’élança vers la toile où il avait peint le portait de sa femme, le lacéra

à grands coups de couteau, brisa le cadre, le foula sous ses pieds; puis, anéanti par son propre transport, tomba sur un siège en fondant en larmes.

Peu à peu cet orage insensé de son ûme se calma. 11 se relcv alors comme un homme redevenu calme, mais décidé à une action décisive.

11 cacha dans un coin les lambeaux de la toile déchirée et murmura en quittant son atelier :

— Non, je ne puis vivre ainsi plus longtemps; j’en deviendrais fou. 11 faut en finir aujourd’hui, aujourd’hui même!

Il quitta alors son atelier, et, le cœur armé d’une résolution qu il croyait invincible, il descendit dans son appartement et ouvrit brusquement la porte de la chambre de sa femme.

Au moment où Manuel entra, elle était à genoux devant un christ, la tête cachée dans ses mains ; et, lorsqu’elle se retourna, il rit que sou visage était inondé de larmes.

Elle priait.

A l’aspect d’An tonie, qui jeta sur lui un regard désespéré, Manuel sentit sa résolution s’ébranler et fléchir.

L empire que la présence de cette jeune fille exerçait sur 1 artiste était immense. Dés qu'il en était séparé, il se révoltait contre l’adoration fanatique qu’elle lui inspirait; mais sitôt ([u il lavoyait, il redevenait l’esclave soumis qu’un coupd œil de son maître fait ramper dans la poussière.

Nous n’essaierons pas d’expliquer cette toute-puissance d Antonio sur Manuel, ni par la beauté parfaite de la femme qui exaltait l’magination du peintre, ni par la résignation angélique de son caractère qui se prêtait sans résistance aux volontés de l’homme, ni par le doux agrément de son esprit qui charmait la pensée sérieuse de Manuel.

Ce ne sont point là des qualités par lesquelles les hommes se laissent séduire et dominer si complètement.

Les femmes qui inspirent des passions si absolues sont celles qui peuvent nous échapper à chaque instant.

Que ce soit par sa position ou ses devoirs, par son indifférence ou ses nouvelles ardeurs, que ce soit par ses remords ou même par ses caprices que la femme qu’on aime alarme notre amour, il est certain que celle-là seule qu’on craint de perdre nous possède tout entiers. C’est une conquête qui n’est jamais achevée et qu’on poursuit sans cesse.

Voilà pourquoi tant de femmes bonnes, calmes, unies, voient avec amertume fuir loin d’elles un amour qu’on prodigue à d’autres qui, à leur gré, le méritent moins qu’elles. Ces pauvres cœurs ignorent que la lutte est la vie de toutes les passions, et que, pareilles au soldat de Marathon, elles meurent dès qu’elles ont touché le dernier but et poussé le dernier cri de victoire.

Aussi fallait-il qu’Antonie eût quelque chose de plus que sa beauté, son esprit, sa douceur, pour exciter dans le cœur de Torcv ces transports tumultueux de colère et ces apaisements soudains , qui sont les plus vrais symptômes d'un amour aveugle.

Ce charme singulier était pour cette femme dans le mystère impénétrable qui enveloppait son passé aux yeux même de Manuel.

Là était la lutte incessante de cet amour ; là était la source de ces doutes cuisants qui déchiraient le cœur du peiDtre. Bien souvent il l'avait interrogée sur son passé; mais prières, larmes, désespoir, menaces d’abandon, fureurs, rien n’avait pu vaincre le silence d’Antonie; tout venait se briser, impuissant et stérile, contre la douce inflexibilité de ses refus.

Quand il pleurait en la suppliant, c’est en pleurant qu’elle lui répondait doucement : — « Je ne puis rien te dire. »

Quand il s’emportait et l’interrogeait avec calme, c’était la tète basse et le visage résigné qu’elle répondait encore : — « Je ne puis rien te dire. ■>

Ce mot, sans cesse répété, était entre Manuel et Antonic comme une porte d’airain, qu’il employait toute sa force à briser, et qu’il n'ébranlait même pas dans ses plus terribles efforts.

EULA LIE PONTOIS.

Cette femme qui était à lui , et sur laquelle il se croyait tous les droits, avait dans sa vie un areane impénétrable qui lui était interdit, et, sanctuaire divin , ou repaire immonde, il y voulait entrer, et ne comptait rien posséder tant qu’il n’avait pas été jusque là.

On a sans doute déjà compris quelle était cette femme; mais on ne sait pas comment Eulalie avait rencontré Torcy, et comment elle avait pu lui cacher jusque là ce qu’elle était.

L’explication qui eut lieu entre eux appendra à nos lecteurs ce qui est nécessaire à l’intelligence de cette partie de notre récit.

Au moment où Manuel entra dans la chambre d’Antonie, et la trouva à genoux et pleurant, il s’arrêta et la contempla un moment dans son désespoir. Il espéra que cette âme se serait laissé amollir à ses propres souffrances, et qu’une consolation obtiendrait plus qu’une menace.

11 alla s’asseoir prés d’elle, tandis qu’elle restait toujours à genoux, et l’attirant lentement vers lui, prenant les mains d’Antonie dans les siennes, attachantson regard surses yeux, il lui dit doucement :

— Tu pleures, pauvre enfant; qu’as-tu? quel chagrin que je ne sais pas te rend ainsi désespérée?

Les larmes d’Antonie éclatèrent avec plus de vivacité, elle cacha sa tête dans les mains de Manuel, mais elle ne lui répondit point.

— Antonie, reprit-il avec une tendresse encore plus affectueuse, pourquoi ce silence obstiné, pourquoi renfermer en toi cette pensée qui te dévore, et qui peut-être t’abuse?

Antonie sourit tristement.

— Oh ! parle , parle , je t'en supplie : si c’est un malheur qui fait ton désespoir, il n’est peut-être pas irréparable

comme tu le crois... Si ta douleur est un remords, l’expiation est assez grande, et il n’y a pas de faute qui ne s’efface. Oh ! dis-moi, dis-moi ce terrible secret ! — Jamais ! répondit Antonie. — Jamais? répéta Manuel, à qui sa colère revint à ce refus qu’il avait mille fois essuyé, et qui lui paraissait tous les jours plus insultant. — J’ai tort de pleurer ainsi, dit Antonie en se relevant et en essuyant ses larmes.... mais tu es entré si inopinément que tu m’as surprise avant que j’aie pu cacher ma douleur en moi-méme. Tu étais dans ton atelier... je me suis crue seule. — Et tu t’es mise à pleurer aujourd’hui , aujourd’hui que j’avais espéré compter parmi mes jours heureux! — Aujourd’hui, s’écria Antonie en jetant au ciel un regard où se peignaient toutes les tortures de son cœur. — Oui, aujourd’hui, reprit Manuel en revenant tendrement à Antonie; car tu m’avais enfin permis de faire ton portrait. Il y a si longtemps que je te le demandais, que , lorsque tu me l’as accordé, j’ai été bien heureux de ma victoire ; triste bonheur, puisqu’il te rend si malheureuse!.,... Ah! ajouta-t-il en regardant Antonie qui, la tète baissée, semblait plonger son regard dans une pensée bien lointaine... ali ! tu aurais mieux fait de me refuser comme toujours. — Aujourd’hui plus que jamais, repartit Antonie, que ses pleurs quittaient et reprenaient comme le flux et le reflux apparent de ses pensées. — Aujourd’hui plus que jamais ? as tu dit , reprit Manuel avec l’anxiété d’un homme qui croit voir dans le désert où il est perdu la trace d’un pas humain ; aujourd’hui plus que jamais, répéta-t-il ; mais ce jour est donc marqué pour toi, c’est un jour fatal dans ta vie ? — Manuel ! s'écria Antonie avec épouvante. — Aujourd'hui, 5 octobre... — Manuel ! répéta Antonie. — C’est un anniversaire, peutêtre !— Manuel, Manuel!... lui cria-t-elle, comme si, en l’appelant, elle eût pu arrêter la marche de sa pensée ainsi qu’on arrête la course imprudente d’un homme. — Ah! lui dit Torcy, cela doit être, tu as eu trop peur.

Antonie se tordit les mains en s’écriant :

— Oh! malheureuse, malheureuse! — Eh bien! maintenant que j’ai un point de départ, je saurai tout ; je chercherai, j’interrogerai, j’apprendrai... — Et si tu fais cela, dit Antonie en se levant avec force, si tu fais cela, ce sera infime. — Antonie! s’écria Manuel, dont ce mot blessa l’or-

EULAL1E P0NT01S.

gaeilleux honneur. — Oui, ce sera infâme, répéta Àntonie.

Souviens-toi, Manuel, du jour où je t’ai trouvé blessé, meurtri, mourant, dans un ravin de la montagne. Tu allais mourir là; car il fallait le désespoir qui cherche la mort pour pousser une créature vivante dans cet abîme où une imprudence t’avait précipité. Je te vis sanglant, immobile, expirant ; et la mort que j’appelais, moi, comme un bienfait, me fit peur pour toi que je ne connaissais pas. Une idée me prit de te sauver; il me sembla que ta vie serait devant Dieu une compensation à ma mort ; j’étanchai tes blessures, je te ranimai, et moi, faible femme, je te traînai hors de cet abîme. Je te conduisis à une cabane, où tu retombas épuisé de douleur et brûle de fièvre.

— Oh ! c’est vrai, Antonie, c’est vrai ; tu n’as pas besoin de me le rappeler.

— Oh! écoule-moi! écoute-moi! Te souviens-tu quand lu fus dans cette maison? Te souviens-tu que j’allais partir lorsqu’un des hommes qui t’entouraient murmura tout bas : — « Cet homme n’a pas une heure à vivre? »

Je ne sais si, dans l’anéantissement où tu étais plongé, ce mot fatal arriva jusqu’à toi ; mais je l’entendis, moi, et je m’arrêtai. Dieu m’avait inspiré de te sauver, et je crus lui obéir encore en restant près de toi pour te sauver tout à fait. Tu dois te souvenir maintenant que le lendemain tu me trouvas à ton chevet, tu dois te souvenir que durant onze jours que la mort te menaça sans relâche je fus là pour l’écarter à toute heure !

—Oh! dit Manuel attendri, merci maintenant! merci comme alors! merci comme le jour où je pus comprendre que je te devais la vie! — Tu étais sauvé alors, reprit Antonie. — Et toi, dit Manuel, tu voulais toujours mourir! — Oui, Manuel, je le voulais encore, mais je n’en avais plus le courage. C’est que tu m’avais raconté ta jeunesse, ta vie, tes belles espérances , ton avenir de gloire et de bonheur, et que je pleurais sur moi qui n’aurais rien de ce riche partage des autres. — Et puis, tu sentais bien que je t’aimais, lui dit Manuel. — Je vous ai aimé la première, lui répondit Antonie avec une larme moins amère que les autres.

Je ne sais comment l’amour a pénétré dans mon âme à travers le désespoir qui l’enveloppait tout entière ; mais lors-

que, faible encore, vous sortiez appuyé sur mon bras, lorsque vous m’expliquiez cette belle nature qui nous entourait, quand vous me racontiez la marche de ce ciel qui étincelait si prés de nous, quand vous me parliez de vos travaux, de votre gloire , des grands noms que vous comptiez égaler, quand je voyais en vous cette assurance qui marque du doigt le but qu’on veut atteindre, quand je sentais revivre en vous cette force, cette intelligence qui devaient vous y conduire, j’étais flère, Manuel; quand je vous voyais si heureux de vivre, j’étais heureuse; et il y avait des heures où j’oubliais dans ta vie que je m’étais promise à la mort.

— Oh ! lui dit Manuel avec un doux reproche, tu t’en souvenais tous les jours, car tous les jours tu voulais me quitter. — Et c’est alors que je pleurais, car il le fallait, et je l’aurais dû, peut-être. — Tu ne m’aimais donc pas ? — Manuel, reprit Antonie avec son accent le -plus doux et son regard le plus triste, c'était un soir que vous étiez assis à mes pieds, sous un mélèze penché sur l’abîme.

Vous m’aviez souvent suppliée de vous dire qui j’étais, d'où je venais, ce qui m’avait jetée dans cette montagne; vous aviez été bien cruel pour moi qui vous priais vainement de me laisser mon secret ; vous m’aviez dit, Manuel : « Je te donnerai ma fortune, je te donnerai mon nom ; » ton nom qui est honorable et pur, ton nom qui est célèbre et respecté, et ce nom pour lequel je t’aime, que je préférerais à un nom de prince, je l’avais refusé pour me taire. Alors tu te penchas vers moi, tes yeux rayonnaient d’amour, et ta voix était inspirée.

« Eh bien! me dis-tu, je ne te demanderai plus rien. Tu seras pour moi l’ange qui a sa patrie au ciel, et qui n’a pas de nom sur cette terre; je t’aimerai ainsi, sans jamais t’interroger. Je ne te prierai plus pour que tu m’aimes, tu seras pour moi comme la fontaine bienfaisante et limpide oii l’on puise la vie sans s’occuper du lieu où se cache sa source. Tu me seras sainte, et je te remercierai de vivre pour moi, comme si tu me redonnais encore une fois la vie ; le veuxtu ainsi, enfant, le veux-tu?... »

Ce fut une aurore céleste dans les profondes ténèbres de mon désespoir et de ma solitude ; elle éblouit mon cœur. Je te tendis la main, et tu m’appelas Antonie, du nom de ta

mère, pour abriter au moins devant Dieu, sous un pieux souvenir, l’union que je ne peux pas sanctifier devant les hommes.

— Mais pourquoi ne le pouvez-vous pas ? dit amèrement Manuel, que le dernier mot d’Antonie avait ramené à sa résolution de percer ce mystère qui l’irritait. — Vous voyez, lui dit-elle, voilà l’écueil où devait se briser cette solennelle promesse. — Promesse insensée! s’écria Manuel, et que je me sens incapable de tenir, car je veux savoir la vérité; il le faut... je le veux... Üis-la-moi, quelle qu’elle soit, si honteuse qu’elle puisse être; dis-la-moi, ou, je te le jure, je ferai ce que je t’ai dit, j’iu ter rogerai... j’apprendrai... — Et ce sera infâme si vous le faites, comme je vous l’ai dit aussi ; et c’est pour vous le prouver que je vous ai rappelé tout notre passé à tous deux. — Eh bien? infâme ou non, je le ferai, car je ne puis pas vivre plus longtemps ainsi. — Oh ! s’écria Antonie, comme cela je vous comprends, que le fardeau que vous vous êtes imposé vous fatigue, je le comprends ; que je sois un chagrin vivant pour vous, je le crois; que vous soyez malheureux de ma présence, je le vois tous les jours; aussi, Manuel, aujourd’hui que vous ine le dites, je puis vous dire aussi ce que depuis longtemps j’ai résolu dans ma pensée.

Vous m’avez trouvée seule en ce monde comme un enfant perdu, laissez-moi vous quitter comme vous m’avez trouvée; je m’en irai, Manuel, je m’en irai, et vous n’entendrez plus parler de moi; et, je vous le jure, je ne vous accuserai ni de dureté, ui d’ingratitude. Puis-je vous demander ce qui est au-dessus des forces d’un homme ?

Nous avons voulu réaliser un rêve impossible; chaque jour, chaque heure me le fait comprendre... Eh bien! j’en veux finir aussi ; le courage que vous n’avez pas, je l’aurai pour vous. Demain, ce soir, si vous voulez, je quitterai cette maison ; je le veux, je vous le demande.

— Qui, moi! s’écria Manuel, suffoqué par les sanglots que cette idée lui arrachait ; moi, t’abandonner, pauvre enfaut ! moi, te laisser seule, errante, misérable ! O Antonie!... Antonie!... tu ne m’aimes donc plus, pour me parler ainsi?...

El, dans le transport de sa douleur, il l’entourait de ses bras, comme s’il eût craint qu’elle ne s’échappât.

EULALIE PONTOlS.

Mais, pour la première fois, la volonté d’Antonie ne céda pas à ce retour soudain de l’amour de Manuel ; et elle lui répondit, en le repoussant doucement :

— Ecoute, Manuel, quand tu m’as trouvée là, à genoux , je priais Dieu de me donner la force de te quitter ; quand tu m’as vue pleurer, je pleurais de la pensée de me séparer de toi. — Tu le veux donc? — Oui, Manuel, et si tu le veux aussi, si tu ne m’abandonnes pas à ma faiblesse, si tu me chasses, ce sera bon et loyal de ta part, et je t’en remercierai; mais si tu voulais savoir qui je suis, ce serait mal, ce serait alfreux, et je ne te le pardonnerais pas. — Eh bien ! dit Manuel en s’agenouillant devant elle, jamais, non jamais, je ne voudrai rien apprendre?... Je te le jure devant Dieu!

Et comme Antonie se taisait, il reprit avec un accent où parlait tout son amour :

— Oh ! il faut me pardonner, Antonie. Si tu savais comme je t’aime, si tu savais comme je serais lier de loi si tu voulais...

- Mais, pour toi, je voudrais devenir assez fort pour t’imposer au monde; je voudrais être assez grand et te placer assez haut dans mon amour pour qu’on te respectât, rien que pour la puissance de cet amour. Mais je ne puis rien pour toi, tu ne veux pas même qu’on sache que je t’aime; et alors, vois-tu, ma vie est sans but, je me désespère, je m’égare, je deviens fou...

— Surtout, dit doucement Antonie, quand tes cruels soupçons te prennent au cœur. — Quels soupçons? dit Manuel troublé. — Crois-tu donc que je les ignore ? Cette Cornélie que le hasard a introduite dans notre maison, crois-tu qu’elle m’ait épargné aucune des suppositions injurieuses qui se répètent tous les jours Jiors de notre maison, dans l’atelier de son mari ? — Oh ! dit Manuel avec force, je la ferai taire! je les ferai taire! — Allons, ami, lui dit Antonie en prenant dans ses mains la tète de Manuel, comme pour en calmer l’effervescence, ne promets pas plus que tu ne peux. Tu ne feras qu’irriter la malveillance en voulant la combattre. L’éclat de ton nom suffit, crois-moi, à attirer sur nous plus de curiosité et d’envie qu’il n’en faut pour troubler notre bonheur. — Eh bien ! ce que tu voudras je le voudrai, mon Antonie... Et tu m’as pardonné, n’est-ce pas? -

ËULALIE pontois.

Te pardonner, Manuel ! puis-je t’eu vouloir de ce qui est un malheur qui ne vient que de moi? Ah! norf, Manuel, uon, je je n’ai rien à te pardonner...

Mais j'ai encore quelque chose à te dire, quelque chose que je ne t’ai jamais dit, car il s’agit de ce passé que je ne puis t'apprendre.

~ .Manuel écoutait avec anxiété, tandis que le visage d’Antonie se colorait d’une touchante dignité et d’une grave pudeur.

— Le jour où tu m’as rencontrée, lui dit-elle, je te le jure, j’étals pure devant Dieu de toute faute et de tout crime. — C’èst vrai, n’est-ce pas ? s’écria Manuel avec un éclat qu’il ne put contenir. — Tu en doutais, Manuel? — Non, repritil, non, je u’en doutais pas; et maintenant je suis calme, je suisTieureux, je n’en veux pas davantage. — Pas davantage ; entends-tu ! n’en demande jamais davantage.

Je t’avais gardé ce témoignage, de moi-même pour le jour où je te seutirais faiblir dans ton amour. C’est le dernier mot de mon àme que je viens de te dire; au delà tout doit rester mort dans mon sein.

Aujourd’hui je t’ai livré la seule arme que j’avais pour me défendre; ce serment, si tu en doutes jamais, je ne le recommencerai pas ; tu en douterais plus aisément encore.

Maintenant, je t’ai donné tout ce que je pouvais te donner ; s’il te faut des preuves, je n’en ai pas ; s’il te faut mon secret, j’aime mieux mourir.

— Oh! lui dit Manuel, lu vivras, tu vivras et je t’aimerai comme je te l’ai dit, comme l’ange exilé du ciel qui est venu veiller sur ma vie et lui donner le seul amour, le seul bonheur qui ne doive rien aux vulgaires intérêts de ce monde.

Cette longue explication avait calmé les transports de Manuel et le désespoir d’Antonie ; tous deux avaient retrouvé la folle illusion qui leur faisait croire à la durée d’un pareil bonheur, lorsqu’on remit à Manuel un billet de la part de M. de Cliangiron :

« Ma femme, qui veut absolument ce qu’elle veut, lui écrivait-il, veut vous avoir àdiner; nous aurons quelques personnes, ce qui ne vous empêchera pas de causer, avec madame de Changiron, de notre grande entreprise.

» Je compte sur vous, etc. »

EULAL1E PONTOIS.

Manuel lut le billet tout haut, et il s’apprêtait à répondre par un refus poli? lorsque Anfouic lui dit :

— Pourquoi u’y pas aller, mon ami? c’est précisément cette retraite absolue que tu t’imposes pour moi qui appelle l’attention et fait naître les propos. — Mais te laisser seule... aujourd’hui... — Je sais bien que c’est un sacrifice, et je te le demande précisément aujourd’hui, tu me le dois. — Pauvre enfant ! c’est une longue soirée où tu seras toute seule...

— Ou je te suivrai dans ma pensée, où je te verrai accueilli, fêté, admiré. D’ailleurs, oublies-tu ce que tu me disais tout à l’heure : « Se renfermer toujours en soi c’est donner àla pensée un aliment funeste? » Eh bien ! tu reverras des arire des gens qui te plairont; tu me raconteras ce que tu auras dit, ce que tu auras fait. Ce n’est pas une, soirée que lu me prends, c'est quinze jours de bonnes causeries que ttume rapporteras. — Tu le veux? — Oui, je le veux. Et Jais dans cette lettre on te parle d’une grande affaire, eh’ bien! tu négliges tes affaires pour moi, et du Unirais par m’en vouloir. Voyons, sois bon, va chez M. de Changiron. — Et toi?

— Eh bien ! moi, je lirai je penserai je t’attendrai

C’est ma plus douce occupation.

Indépendamment de la bonne grâce de cette prière, il y avait dans Antonie un si doux accent, un si charmant sourire, que Manuel accepta.

Et le soir venu, il partit le cœur ouvert, l’esprit calme et joyeux, et se rendit chez M. de Changiron.

Pour la première fois, depuis bien longtemps, Manuel Torcy allait dans un monde qu’il aimait et qu’il croyait avoir tout à fait oublié.

Ce jour-là, précisément, il y rentrait avec ce contentement intérieur qui rend bienveillant pour tout ce qui vous entoure, et qui donne à l’esprit cette liberté facile et joyeuse

EÜLALIF- PONTOIS.

qui se mêle aisément à tous les bonheurs qui passent prés de vous.

D’un autre côté, comme la plupart des hommes de notre époque qui doivent leur fortune et leur position à leur travail personnel, Torcy aimait les somptuosités élégantes, l’éclat des beaux salons, le brio de ces conversations mêlées de toutes choses qui courent autour d’une table splendide. 11 aimait le mouvement gracieux de ces nombreuses réunions qui se rangent d’abord en une ligne de femmes resplendissantes de parure, de diamants et de fleurs, et qui plus tard se divisent par groupes épars où s’agitent les discussions les plus graves ou les plus frivoles.

Il se plaisait dans ce monde où tout est semé avec profusion, même l’esprit ; car là, on n’en fait ni commerce ni profession, et on le jette à qui veut le ramasser.

D’ailleurs, bien que dans ce monde Torcy fût peut-être le seul dont le nom fût célèbre de la veille, il y entrait sur le pied d’égalité, il le croyait du moins ; et à voir l’empressement, les attentions, les mille riens gracieux dont il était l’objet, on eût pu croire qu’il y était à la première place.

C’est là qu’est le danger de ce monde pour les gens comme Torcy. Tout entiers au charme qui les séduit, ils ne se rendent pas un compte exact du sentiment qui leur vaut cet accueil si particulièrement bienveillant. Ils ne se demandent pas pourquoi l’homme le plus distingué de ce monde n’obtiendrait pas des autres hommes cette condescendance dont on les entoure; des femmes, cette intention caressante dont elles les flattent.

A supposer même qu’ils s’étonneraient de cette préférence apparente, ils auraient des théories toutes prêtes pour l'expliquer en faveur de leur vanité.

— Notre époque, diraient-ils, est celle de la prédomination des talents personnels et des noms acquis.

Cinq ou six exemples de hautes fortunes politiques conquises par de grands talents se présentent à l’appui de cette assertion, et ils s’établissent de bonne foi dans 1 la position qu'ils rêvent et se croient classés parmi les rois de la société.

Combien ils éprouveraient de honte et de dépit s’ils pouvaient reconnaître que c’est, à une grande distance sans

EULAL1E PONTOlS.

doute, mais au môme titre qu’une cliose curieuse, qu’ils sont tant accueillis, tant fêtés; et, s’ils osaient regarder au fond de toutes ces caresses qu'on laisse tomber sur eux., ils y verraient, je ne dirai pas du mépris ou du dédain, mais une protection qui ne craint pas d’aller jusqu’il la flatterie, tant elle est sûre qu’il y a entre l’aristocratie passagère de l’artiste et l’aristocratie éternelle du nom une distance qu’il ne pourfa jamais franchir.

Ce n’est que le jour où l’on a mis en jeu dans ce monde la dignité de son caractère ou celle de son cœur, qu’on apprend la véritable place qu’on y tient, et beaucoup d’hommes y ont passé toute leur vie sans se douter un moment du rôle qu’ils y jouaient.

Quant à Torcy, il en était encore aux illusions, aux enchantements, et la soirée qu’il passa chez M. de Changiron ne pouvait que l’égarer davantage dans cette voie où il marchait en aveugle, non point parce que tout y était ténèbres, mais parce que tout y était éblouissement. 11 y eut surtout, de la part de la belle marquise Camille de Changiron, une coquetterie qui faisait sourire tous ceux qui en étaient témoins.

Torcy ne savait donc pas que l’homme à qui l’on peut tant dire et tant prodiguer, sans que cela excite la jalousie ou la médisance, est bien peu de chose aux yeux de ces indifférents. En effet, il n’était pas un homme dans ce monde dont madame de Changiron eût osé s’occuper comme elle s’occupa de Torcy.

A qui aurait-elle osé faire toutes les questions qu’elle lui adressa sur sa vie, ses occupations, ses goûts, ses pensées, sui* ce qu’il devait aimer ou haïr ?

Elle visitait l’àme de cet homme comme un musée où ii devait y avoir des passions inconnues et curieuses; et l’artiste, prenant cette curiosité pour un hommage, servait naïvement de cicerone à cette belle dame qui, si elle ne se moquait pas de lui, s'en amusait du moins comme d’une charmante nouveauté.

Cependant tout cela n’était qu’un prélude à une investigation plus intime encore.

Le marquis de Changiron avait raconté à sa femme ce qui s’était passé dans l’atelier de Lavignan et dans celui de

ToTcy, et les suppositions étaient nées en foule dans le salon aristocratique comme dans le vulgaire atelier; seulement elles avaient pris chez madame de Changiron un caractère tout différent.

L’habitude de considérer les artistes à travers leurs œuvres leur prête, aux yeux qid ne les voient pas de près, uue attitude théâtrale ou exceptionnelle, et empreint toutes leurs actions d’un caractère qu’on n’oserait pas ou qu’on ne daignerait pas supposer envers d’autres hommes.

Aiusi, l’inconnue de Manuel, si grossièrement appréciée dans l’atelier de Lavignan, était devenue une sorte de créature fantastique dans le salon de madame de Changiron.

C’était la Gulnare du Corsaire devenue le Caleb d’un nouveau Lara; mais dans quelle nuit étoilée avait-elle fui la couche de son redoutable sultan? et, comme Gulnare, avaitelle une tache de sang sur sa blanche tunique?

Pour traduire littéralement les suppositions de madame de Changiron, quelle belle comtesse italienne avait abandonné pour Torcy ses villas de marbre, son beau ciel d’Italie et son mari sicilien?

On admettait encore que ce pût être des brumes du Danubc ou de Trieste qu’était sortie cette belle enthousiaste; et alors on la voyait s’échapper de quelque gothique château par une tempête froide, tandis que son magnat fourré tombait ivre de vin de Hongrie à côté de son grand sabre à poignée damasquinée.

Mais, par un sentiment de dédain ou d’orgueil, ces belles rêveries ne paraissaient pas à Camille pouvoir être réalisées par une Française de race noblé; et, soit que madame de Changiron, qui était de leur sang, trouvât nos grandes dames au-dessus ou au-dessous de l’enthousiasme et de la passion nécessaires à un tel dévouement, elle avait écarté cette idée comme impossible.

Quant à croire que cette femme pût être une bourgeoise, madame de Changiron était si loin de supposer qu’une femme d’un pareil rang, eût-elle un mari, fût obligée de cacher ses fautes, qu’elle repoussait également cette version, précisément à cause du mystère impénétrable dont cette femme s’entourait.

Changiron qui, avant sou mariage, avait vécu dans la

réalité de la vie des artistes, ne partageait pas ces idées d’une poésie assez sotte; mais le conte que sa femme s’était fait à elle-même lui plaisait, l'amusait, l’occupait, et Cliangiron avait beaucoup de raisons pour ne pas arracher à Camille une occupation ou une distraction dont il n’était pas obligé de faire les frias.

Cependant, comme nous l’avons dit, toute cette coquetterie savante : questions timides, attention admirative, surprises batteuses, tout cela n’avait été prodigué à Torcy que pour arriver à un but bien autrement intéressant; il s’agissait de toucher la corde la plus cachée de l’âme de notre artiste, de savoir de quel son étrange elle vibrait.

Voici comment s’y prit la belle marquise ; elle eut l’air d’abandonner tout à coup la route qu’elle avait suivie, et dit à Torcy :

— Après tout ce que vous venez de m’apprendre de vousméme, je vous avoue que je suis très-fière de ce que vous ayez bien voulu vous charger de recréer la collection que mon mari désire posséder.

Le sujet qu’elle abordait eût dû faire descendre Torcy des sommets où il croyait planer; mais madame de Changiron ne lui donna pas le temps de s’apercevoir qu’elle parlait au peintre dont on finirait par estimer le talent en écus, et elle continua rapidement :

— Pour tout autre que pour vous, c’eût été un misérable labeur; mais, avec votre pensée active et profonde, c'est tout l’esprit des siècles passés à faire revivre sur la toile, c’est presque une histoire complète de la peinture que vous écrirez avec votre pinceau, et je suis sûre que vous, qui savez sur cet art admirable tant de choses dont nous ne nous doutons pas, vous éprouverez un charme infini à pénétrer dans le secret de ces époques mortes et à leur redonner la vie,

Torcv était trop peintre pour ne pas savoir que ce qu’il allait entreprendre serait un travail insupportablement ennuyeux à faire, et le haut prix qu’y avait mis Changiron l’avait seul décidé à l’entreprendre; mais Torcv était trop flatté de la position que lui faisait cette belle dame et de l’aspect poétique sous lequel elle voulait bien considérer ses travaux, pour ne pas les accepter complètement.

Le peintre répondit donc avec un air de profonde conviction :

— Je vous remercie, madame, d’apprécier comme vous le faites ce noble sentiment de l’art si souvent méconnu par ceux qui ne peuvent le comprendre. — Ai-je ce mérite à vos yeux? lui dit Camille, comme ravie d’être à la hauteur de la pensée de Torcv. — Si vous saviez combien il est rare, madame, répliqua celui-ci, vous pardonneriez à la vanité que j’ai peut-être mise à le reconnaître en vous. — J’accepte la louange dans tout ce qu’elle a de flatteur, et cependant je me sens toute prête à vous prouver que je ne la mérite pas. — Comment cela? — Vous ne rirez pas de moi, n’est-ce pas ? Mais moi aussi, j’ai fait des rêves pour cette œuvre qui sera la vôtre, et ces rêves, vous seul pouvez les réaliser. — Veuillez vous expliquer. — Je vous abandonne, reprit la marquise en souriant, tous les ancêtres de mon mari qui sont du sexe masculin, et pourvu qu’on devine dans leur visage ce cachet constant qui marque tous les individus d’une noble famille, je vous permets de les faire aussi rébarbatifs, aussi peu agréables que vous voudrez ; mais, quant aux femmes, je les veux belles, toutes sans exception, et, par-dessus toutes, je veux la beauté la plus parfaite pour la fameuse*Marguerite de Changiron. — Ah ! dit Torcv, à qui ce ntnn rappela la folie à laquelle il s’était livré le matin.

A l’altération de sa voix, qui se trahit dans celte simple exclamation, madame de Changiron comprit qu’elle avait pénétré enfin à l’endroit du cœur, et elle reprit de suite :

— Vous ne savez peut-être pas ce que c’est que cette fameuse Marguerite? — M. de Changiron m’en a parlé ce matin, dit Torcv, qui s’imagina que cette déclaration allait lui faire découvrir si c’était un hasard ou une intention décidée d’avance qui ramenait ce sujet qui touchait de' si près au mystère de son cœur ; mais la réponse de Camille le ras-

fht; V, .

EÜLALIE PONTOIS.

flamme secrète de sa vie ; offrir en spectacle à la critique, au dédain ou à une froide admiration ce qu’on aime de toute la force de son àme, ce qu'on admire avec excès, ce qu’on adore avec religion, oh! non, madame; non, ce serait une insulte à celle par qui l’on vit, ce serait un sacrilège envers soi-méme, ce sciait ouvrir le sanctuaire de sou àme aux misérables curiosités de la foule.

En parlant de cette façon, Torcy ne croyait faire que de la théorie générale; mais ces dernières paroles frappaient si juste sur la prétention curieuse de madame de Cliangiron, qu’elle put penser que la leçon s’adressait à elle, et qu’elle répondit d’un ton assez piqué :

— Je vous prie de croire, monsieur, que je n’ai pas voulu pénétrer dans vos secrets. — Des secrets! reprit Torcy, dont la voix s’altéra de nouveau; vous croyez donc que j’en ai?

Camille hésita un moment.

La première réponse qui vint à l’esprit de la belle marquise fut de renvoyer Torcy à sa place en lui répondant qu’il pouvait avoir tous les secrets du monde , sans qu’elle eût la moindre envie de s’en occuper? mais la curiosité d’une part, et de l’autre la vanité qui voulait réussir à tout prix, décidèrent Camille à se montrer moins susceptible, et elle répondit après un moment de silence :

— Que je croie ou non que vous avez des secrets, je suppose, monsieur, que cela doit vous être indifférent.

— Ce qu’on peut penser de bien ou de mal d’un homme ne doit jamais lui être indifférent, répondit Torcy qui voulait interroger à son tour, surtout quand il s’agit d’une personne comme vous. — En vérité, dit Camille, vous me rendez confuse. Je n’ai pas la vanité de vouloir juger qui que ce soit, et jieut-ètre vous moins qu’un autre; car, ainsi que vous me le disiez, il y a dans la vie des mystères qui seraient souvent la plus éclatante justification de ce que le monde est porté à interpréter défavorablement... — A interpréter défavorablement?... dit Torcy troublé. — Le monde juge sur les apparences. — Mais pourquoi juge-t-il? pourquoi s’occupe-t-il de ce qu’on ne veut pas lui livrer? — Oh! vous allez beaucoup trop loin dans vos exigences, dit madame de Torcy ; vous n’aurez jamais le privilège, si haut que vous soyez placé, d’empêcher les autres de regarder dans votre

EULA LIE P0NT01S.

existence, comme vous-même vous regardez dans la leur. Seulement on y mettra peut-être plus de circonspection, parce que ce qu’on saura de vous répondra de ce qu’on ne sait pas ; c’est tout ce que vous pouvez demander.

La conversation était arrivée à cette extrême limite où elle allait passer des généralités à une application personnelle, lorsque la porte du salon s’ouvrit, et l’on annonça M: Gagerot.

11 vint saluer la maîtresse de la maison, qui ne l’aimait d’aucune façon, et qui l’accueillit avec 1 exacte politesse d’une femme bien élevée ; mais Gagerot ne s’en aperçut point, et s’informa si obséquieusement de sa santé, de celle de sa mère, de tout ce qu’on peut demander enlin en pareille circonstance, que la conversation se trouva rompue, et que, de dépit, madame de Changiron se leva et céda la place à l’importun qui l’arrêtait au momeut où elle se croyait si près de sa victoire.

11 paraît que Gagerot avait réussi à ce qu’il voulait ; car à peine fut-il seul près de Manuel, qu’il lui dit à voix basse :

— Mon Dieu, monsieur, je bénis le hasard qui m’a amené dans cette maison. Pourquoi cela? lui dit sèchement Torcy, qui se rappelait qu’Antonie avait pâli au nom de cet homme. — Rentrez chez vous, lui dit Gagerot ; prévenez par votre présence une folie que le caractère de celui qbi la veut tenter pourrait changer en un fâcheux esclandre. — Je ne vous comprends pas, repartit Torcy avec hauteur.

— Eh bien ! monsieur, lui dit Gagerot d’un air confus, ce matin, il a été question de madame Torcy dans l’atelier de Lavignan.

Torcy devint pèle.

— Malheureusement il se trouvait là un de ces hommes dont l’immoralité ne respecte rien, et dout la grossièreté,

tr

soutenue par un courage de spadassin, ose tout braver. Cet homme a dit, a parié qu’il parviendrait à voir madame Torcv, et au moment où je vous parle, M. Paul Chagoin est peut-être chez vous.

Torcy se leva d’un bond, et serrant la main à Gagerotavec une violence qui attestait une puissante émotion :

— Merci, monsieur, lui dit-il, et s'il a osé... lui, ce misérable... Oh ! fasse le ciel (pie ce ne soit pas vrai !

La toute petite âme de M. Gagerot ne comprit qu’à ce moment qu’il avait attaché par quelques mots une mèche allumée à un baril de poudre, et il commença à craindre que les éclats n’arrivassent jusqu’à lui.

11 avait cru donner une bonne petite inquiétude à un homme bien maître de lui, et qui aurait passé une heure sur des charbons ardents ; mais Torcy venait de sortir, et de l’air d’un homme qui tuerait Paul Chagoin sur place s’il le rencontrait chez lui. . * K

Ce fut donc encore tout troublé de ce qu’il venait de faire qu’il répondit à Changiron, lorsque celui-ci vint lui demander ce qu’il avait pu dire de si étrange à Torcy, (pie ce dernier était parti si brusquement.

L’air dont Changiron reçut sa confession ne fit qu’alarmer davantage Gagerot, et il se prit à trembler réellement du résultat probable de son indiscrétion, lorsque Changiron lui dit :

— J’espère que ce fou de Chagoin n’aura pas fait ce qu'il a dit, ou plutôt (pie la porte tle Torcy ne lui aura pas été ouverte ; car entre Manuel et lui, ce serait une affreuse rencontre. Torcy le jetterait par la fenêtre, et Chagoin ne s’y laisserait pas jeter... Vous avez eu tort.

— Eh bien! qne fallait-il faire? Devais-je abandonner cette femme aux insolentes entreprises d’un Chagoin?

— Mais, dit Changiron, de quel droit ce misérable ose-l-il pénétrer violemment dans sa maison ? Oh ! s’il faisait cela chez moi, je lui ferais sauter la cervelle. Comment celte idée lui est-elle venue? — Rappelez-vous ce qu’a dit ce malin madame Lavignan, que celte femme s’était troublée à mon nom et à celui de Paul Chagoin. 11 prétend la connaître, il veut la voir ; il s’en est vanté au Café de Paris. On l’a mis au défi, et vous savez ce qu’est ce Paul Chagoin. — Oui, capable

EULAL1E l'ONTOIS.

de tout, même d’un crime, pour soutenir l’ignoble ostentation qu’il fait de ses vices. J’ai une peur affreuse qu’il n’arrive quelque malheur à Torcy.

Madame, de Changiron, étonnée de ne plus revoir Manuel où elle l’avait laissé, s’était approchée de sou mari pour savoir la cause de ce départ précipité, et elle entendit les derniers mots qu'il prononça.

Elle s’enquit des motifs de la crainte de Changiron, et celui-ci, qui en était véritablement alarmé, lui raconta ce que venait de lui dire Gagerot et quelle catastrophe pourrait en résulter.

— Mais, s’écria Camille, il faut que vous couriez chez votre ami; la présence d’un tiers, en pareille circonstance, pourra peut-être prévenir d’affreux malheurs. Allez, Anatole, je vous cm prie !

Etait-ce intérêt véritable ou curiosité surexcitée qui poussèrent Camille à donner ce conseil à son mari? Nous ne pouvons le dire; mais il semblait assez raisonnable en soi, et Changiron s’empressa de le suivre.

Gagerot, qui ne se souciait pas d’arriver au milieu de la scène comme le dénonciateur de Paul Chagoin, se garda bien de s’offrir à accompagner Changiron.

D’ailleurs, la marquise, qui l’avait trouvé si malappris un moment avant, le retint avec toute la bonue grâce possible dès l’instant qu’elle supposa que Gagerot pouvait lui apprendre quelque chose touchant la mystérieuse inconnue.

Mais il ne fit que lui répéter ce qui s'était passé le matin ; et, comme, pour madame de Changiron de même que pour Cornélie, la connaissance de M. Gagerot et de M. Paul Chagoin détrônait la mystérieuse fugitive de l’Italie ou de la Hongrie du piédestal où Camille l’avait placée, elle finit l’entretien par cette question : — Vous voyagez beaucoup, n'estce pas, monsieur Gagerot?

— Tous les ans, madame, je vais passer quelques mois aux eaux, soit en Italie, soit en Allemagne. — C’est cela, se dit madame de Changiron à part soi, ces deux hommes auront rencontré cette femme aux eaux, où tout le monde se môle, et ils pourraient la reconnaître.

Aussitôt elle quitta Gagerot, qui attendait qu’une autre question lui expliquât la première. Mais madame de Changi-

ron garda son explication pour elle, en s’étonnant toutefois qu’une femme bien née eût pu se rappeler des noms comme ceux de Gagerot et de Chagoin.

Maintenant, il nou3 faut dire ce qui s’était passé chez Torcy.

Lorsque Torcy eut quitté sa maison, le premier ordre qu’ An tonie donna à sa femme de chambre fut de lui défendre de laisser entrer personne.

Toutefois, ce n’était point la crainte d’une tentative de la part de Gagerot ou de Paul Chagoin, dont les noms l’avaient si fort troublée, qui lit prendre cette précaution à Antonie; ce fut seulement la peur d’avoir à subir, pendant une longue soirée, la compagnie de sa voisine.

11 fallait l’abandon complet où Lavignan laissait volontairement Cornélie et la solitude où Torcy était forcé quelquefois d’abandonner Antonie, pour que les relations de voisinage, formées par le hasard d’une rencontre dans l’atelier de Manuel, fussent arrivées à une espèce de liaison intime entre ces deux femmes.

11 fallait même le caractère de madame Lavignan pour avoir amené cette liaison, malgré le froid accueil qui lui avait été fait.

Non-seulement Manuel plaignait Antonie d’avoir à subir la conversation brutale et sotte de cette créature, mais son orgueil surtout souffrait de sa présence. En effet, Cornélie n’était-elle pas la femme légitime d’un peintre qui avait un assez grand nom, et Antonie ne devait-elle pas s’imaginer, dans son ignorance, qu’une pareille alliance n’avait rien que de très-ordinaire?

11 se pouvait qu'à ses yeux l’ambition des plus grands artistes ne put s’élever au-dessus de la classe grossière d’où sortait Cornélie, et Torcy, par une de ces subtilités de l’or-

EULAL1E PO MOI S.

gueil si communes chez l'homme qui s’est élevé parsesprôpres forces, Tôrcv, dis-je, se sentait humilié de l'humiliation conjugal»! de l’un de ses confrères.

Il avait bien expliqué à An tonie comment, dans un jour de misère, Lavignan était descendu jusqu’à épouser celte fille . pour les riches économies que sa beauté lui avait permis d’amasser; mais tout cela n’était qu’une assertion dont Manuel ne pouvait fournir la preuve, puisque Antonie ne voulait voir personne et ne pouvait être convaincue par des exemples contraires.

Mais la répugnance motivée de Torcy et la répugnance instinctive d’Antonie contre madame Lavignan n’avaient pu fatiguer la ténacité de cette femme. Rebutée dix fois, elle revenait une onzième, et finissait par se faire admettre.

D’abord, Cornélie était d’une nature trop commune pour souffrir véritablement de ce dédain, et ensuite elle était trop pauvre d’idées pour vivre une heure seule avec ellemême. C’était donc surtout l’ennui qui la poussait chez Antonie.

Ce n’est pas qu’elle l’aimûl ou qu’elle la comprit, c’est que Lavignan lui interdisait, d’une part, le monde où il ne voulait pas la condujre; de l’antre, les fréquentations où Cornélie aurait pu se plaire. Deux ou trois fois, Lavignan, en rentrant le soir, avait trouvé sa femme familièrement établie chez la portière de sa maison, où elle a’Iail cancaner , selon l’expression reçue dans ces sortes d’endroits.

Nous prions nos lecteurs de nous pardonner la vulgarité de ces détails, mais c’est là une de ces positions qui sont plus communes qu’on ne pense, et qui ont fait le supplice de plus d’un parvenu dans les arts, dans les sciences, et môme dans la politique.

Or, toutes les fois que ces rencontres avaient eu lieu, Lavignan avait fait à sa femme des menaces qui l’avaient assez épouvantée pour qu’elle n’osàl plus enfreindre ses défenses.

Cornélie avait donc considéré comme une providence l’arrivée d’Antonie dans sa maison, et celle-ci, malgré son antipathie naturelle pour une pareille femme, l’avait supportée d'abord comme une nécessité, et avait fini par s’y accoutumer comme à un bruit discordant, mais qui venait rompre de temps eu temps la solitude silencieuse où elle vivait.

EULA.L1E PONTOIS.

Cependant, ce soir-là, Antonie avait ôté trop vivement rejetée dans son étrange position, elle en avait trop cruellement envisagé l’incertitude, elle en avait trop profondément ressenti la douleur, pour ne pas désirer rester seule avec ses émotions, ses regrets, et peut-être ses espérances.

Ainsi, le soir venu, quand Cornélie vint se présenter à sa porte, on lui répondit que madame Torcv était sortie.

Cornélie savait le contraire; mais elle expliqua ce désir de solitude par quelque scène violente qui s’était passée entre Antonio et Manuel; et comme celui-ci, contre son ordinaire, n’avait pas dîné chez lui, Cornélie ne douta point qu’il n'y eût une brouillerie sérieuse dans la maison. Sa curiosité ne fit que s’accroître de cette supposition, et elle insista de toutes les manières possibles pour pénétrer jusqu’à Antonie.

Mais la résistance de la femme de chambre fut héroïque, et force fut à madame de Lavignan de s’en retourner chez elle.

Cornélie n’y était pas depuis une demi-heure, que l’ennui la gagna, au point de recommencer ce que son mari lui avait si sévèrement défendu, fille descendit dans la fatale loge, et pour donner un piétexte à sa visite, elle chargea le portier d’une commission qu’elle eût pu très-bien faire faire par une de ses domestiques.

Une fois le portier sorti, elle eut l’air d’attendre son retour, et elle se trouva établie en plein commérage avec la portière, sans avoir, à son gré, detogé à sa dignité.

Cornélie était en train d’apprendre que c’était un valet en belle livrée qui avait apporté ce billet après lequel Torcy était sorti, 1 usqu’un violent coup fut frappé à la porte, et une voix que Cornélie reconnut pour celle de Paul Chagoin, deman a M. Torcy.

— Il n’v est pas, dit lu portière. — Mais madame Torcy est chez elle ?

La portière répondit affirmativement, l’ordre donné dans l’antichambre n’étant pas sans doute descendu jusqu’à la loge.

Paul Chagoin monta, et Cornélie se leva vivement, et, la tète penchée vers l’escalier, écouta avec une singulière anxiété le bruit de ses pas.

— Qu’v a-t-il? fit la portière. — Taisez-vous donc ! lui dit

ta

Cornélie qui venait d’entendre le tintement de la sonnette de l’appartement. •

Alors ces deux femmes se mirent à écouter ; mais le bruit seul des voix arrivait jusqu’en bas, sans qu’elles pussent saisir le sens des paroles : les pourparlers furent assez longs; mais tout à coup la porte se ferma, ou n’entendit plus rien, et Paul Chagoin ne redescendit pas.

Il avait donc été reçu, reçu en l’absence de Torcy, reçu après le refus fait à Cornélie ; on le connaissait donc, on l’attendait donc’? Cornélie tressaillit d’une indigne joie.

— Ah! c’est comme ça! murmiura-t-elle. — Quoi donc? dit la portière. — Rien du tout, dit Cornélie qui ne taisait point par discrétion ce que cette circonstance lui inspirait de mauvais soupçons, mais qui voulait se garder les prémices de toutes les médisances et de toutes les calomnies qu’on en pouvait tirer.

Aussi remonta-t-elle chez elle aussitôt, et là elle eut la patience ignoble de s’établir dans son antichambre, près de la porte entr’ouverte, et d’attendre la sortie de Paul Chagoin pour savoir le nombre exact de minutes qu’il passerait en tète-à-tête avec Antonie.

L’attente fut longue, cance ne fut qu’au bout d’une heure que Paul Chagoin quitta l’appartement et sortit de la maison.

Une heure ! pour une femme comme Cornelie, une heure renfermait tout le temps nécessaire à une reconnaissance et à une réconciliation, si ce n’est à une séduction.

Cornélie sentit qu’elle avait en main de quoi se venger de la beauté, de l'intelligence, de l’esprit, de la distinction d’Antonie, et elle emporta sa découverte comme un trésor où elle pourrait puiser à plaisir du scandale pour les autres.

Voilà en quelles mains était tombée la malheureuse Antonie ; voilà le sens qu’on donnait à une circonstance qui avait été pour elle une nouvelle douleur.

'îgitized

EULAL1E PONTOIS.

En effet, lorsque Paul Chagoin avait été assuré, par la réponse de la portière, (pie Torey n’était pas chez lui, il avait compris qu’il pouvait mettre à exécution le plan qu’il avait préparé pour pénétrer jusqu’à la mystérieuse inconnue.

L’assurance où était Chagoin qu’il devait connaître cette femme, et que son aspect suffirait pour lui imposer, lui avait suscité cette ruse assez misérable. Aussi, dès qu’il eut sonné et qu'on lui eut dit que madame Torey n’était pas chez elle, il s’empressa de répondre :

— Je sais que madame Torcv ne reçoit point ; mais veuillez lui dire que c’est une personne qui vient de la part de son mari. — Quel est le nom de monsieur, pour que je le dise à madame? — Elle ne me connaît pas; mais il. est important que je lui parle à l’instant même.

Chagoin avait une sorte d’élégance de mise qui pouvait le faire passer pour un homme distingué aux yeux d’une femme de chambre, et celle à laquelle il s’adressait n’éprouva aucune crainte à laisser pénétrer cet homme dans l'appartement; et tandis que Paul Chagoin attendait dans une salle à manger, elle alla dire à sa maîtresse quelle était cette visite, qu’Antonie avait d'abord supposée une nouvelle tentative de Cornélie.

— Madame, lui dit cette tille, c’est un monsieur qui vient de la part de M. Torey, et qui a à vous parler tout de suite.

Antonie n’eut pas même la pensée que cela pùtne pas être vrai, et jetaut vivement le livre qu’elle tenait, elle s’écria tout alarmée :

— De la part de Manuel?.... Lui serait-il arrivé quelque accident? Uù est-il ce monsieur? — 11 est dans la salle à manger, madame.

Antonie y courut, et dit rapidement à Chagoin :

Kl) LA LIE PONTOIS,

— Mon Dieu, monsieur, avez-vous quelque malheur 4 m 'apprendre?...

Mais Paul ne répondit pas.

11 regardait Antonie ; il ne la ronnaissait pas, il ne l’avait jama s vue, et l'effet qu'il attendait de sa présence était complètement manqué; car Au tonie le regardait aussi comme quelqu’un qu’on voit pour la première fois.

Antonie stupéfaite de ce silence qui, dans la pensée qu’elle avait, était sans doute un présage de malheur; Antonie répéta sa question, et Paul Chagoin, ne trouvant aucune défaite, répondit à Antonie, que sa femme de chambre avait suivie :

— C’est à vous seule, madame, que je voudrais dire ce qui m’amène. — Veuillez passer par ici, lui dit Antonie en entrant rapidement dans sa chambre.

Le peu de temps qu'il fallut pour faire entrer Chagoin et fermer une porte, suflit cependant à cet lionnne pour se remettre un peu, et il se dit à lui même :

« Ma foi, puisque j’y suis, j’en veux profiler d’une manière ou d’une autre »

Il n’avait pas achevé celte réflexion, qu’Anlonic se tourna vers lui, et lui dit avec une véritable anxiété :

— Eh bien! monsieur, parlez maintenant; qu’est-il arrivé ù Manuel? — Mais rien de bien grave, dit Chagoin t qui malgré sou impudence était dominé par le trouble véritable d’ Antonie... Cependant...

J1 s’arrêta, ne sachant plus que dire; mais l’anxiété d’Antonie le tira encore d’embarras et elle s’écria :

— Est-ce qu’il n’est pas chez M. de Changiron?

Par un de ces bizarres hasards qui rattachent toute une série d’événements ù un mol, le nom de M. de Changiron, prononcé en ce moment, fournit à Paul Chagoin une réponse à laquelle il n’eût sans doute point pensé sans cela. Le nom de Changiron rappela à Chagoin que M. Gagerot l’avait quitté en lui disant qu’il allait faire une visite chez le marquis, et Chagoin repartit a tout hasard :

— J’espère que M. Gagerot l’y trouvera encore.

A son tour, ce nom de Gagerot produisit un effet si soudain sur Antonie, qu’elle recula et répéta d’une voix tremblante :

— M. Gagerot! dites- vous?

KU LA l.IE PONT OIS. 257

Ce trouble n’échappa point à Chagoin, et lui rappela qu’au dire de Cornélie son propre nom avait produit un effet pareil sur Antonio, et sans autre motif que ce souvenir, il répliqua en se posant tragiquement :

— Oui, madame, M. Gagerot et moi... Je suis M. Paul Cliagoin. — Vous ! s’écria Antonio avec une véritable épouvante, vous!...

Chagoin fut presque aussi surpris de l’effet qu’il produ'sit que de celui qu’il avait manqué, et lui dit, sans trop s’expliquer à lui-môme le sens qu’il prêtait à ses paroles :

— Vous me connaissez donc? — Si je vous connais! lui dit Eulalie... vous... vous... vous!

Et à chaque rons, un regard de mépris et d’horreur plus prononcé frappait Chagoin comme pour l’écraser :

Paul eut peur, et quelque chose de profondément caché en lui-méme s’agita dans son âme, car il se troubla à son tour, et reprit d’une voix mal assurée •

— Vous me connaissez? — Si je le connais, l’infâme: s'écria An tonie. — Mais je ne vous connais pas, moi, madame... — Vous ne me connaissez -pas, dites-vous? reprit Autonie avec désespoir.

Puis elle s’arrêta tout à coup, comme frappée d’une pensée soudaine.

— Oui, c'est vrai, vous ne me connaissez pas-, d’ailleurs, ce n’était pas vous... -- Que voulez- vous dire? reprit Chagoin, dont les alarmes semblaient s’accroître à chaque mot...

Mais Anlonie à son tour garda le. silence, et, ramenant à elle sa raison un moment égalée, et sans doute ses souvenirs, elle répéta lentement :

— C’est vrai, vous ne me connaissez pas.... Mais alors qu’étes-vous venu faire ici? reprit- elle avec une autre espèce d’épouvante. — Ma foi, madame, repartit Paul Chagoin, à qui l’effroi d’Antonie avait rendu une partie de son impudence, je suis venu parce que j’étais curieux de vous voir; et maintenant que je vous ai vue, il faut que je vous connaisse. — Vous ne me connaîtrez jamais, monsieur! lui repartit Autonie avec dignité, et je vous prie de sortir de chez moi — Ah ! pour cela, non, madame, pas avant que je sache qui vous ôtes.

— Monsieur Paul Chagoin, lui dit Antonie en prononçant ce nom comme s’il eût été une menace à celui à qui elle l’adressait, sortez de chez moi!... Sortez de chez moi, monsieur Paul Chagoin! répéta-t-elle avec un cruel mépris. — Eh ! madame, je sais mon nom... C’est le vôtre que j’ai juré que j’apprendrais et que j’apprendrai, je vous le promets. — Mou nom? lui dit Antonie. — Oui, votre nom. — Vous êtes un misérable! Et c’est parce que je suis seule dans cette maison, (pie vous osez m’y venir insulter. — Ah! s'écria Chagoin, que votre Manuel vienne donc, et je l’interrogerai, lui, de façon à ce qu’il me réponde! — Manuel!... Vous oseriez! et que vous a-t-il fait, monsieur? Qu’a de commun Manuel avec un homme comme vous? — Avec un homme comme moi! reprit Cltagoiu en qui bouillonnait une rage qui venait assurément d’un autre sentiment que de la colère que pouvaient lui inspirer les paroles méprisantes d’Antonie ; un homme comme moi! mais si vous le connaissiez, cet homme, vous devriez savoir qu'il est capable... — Capable de tout, c’est vrai, dit Antonie, capable de tout, même d’un crime ! — Ah ! madame, ‘s’écria Chagoin au comble de la fureur, vous n’étes qu’une femme ; mais ceci est une injure dont quelqu’un me rendra raison. — Eh bien ! lui dit Antonie exaspérée, ce sera moi. — Vous! — Moi, Eulalie Pontois. — Eulalie Pontois! s’écria Paul Chagoin comme un homme frappé d’une vision surnaturelle. Eulalie Pontois! répéta-t-il en la considérant avec des yeux effarés. — Ah ! vous êtes bien content, n’est-ce pas? vous savez mon nom, monsieur, et vous pouvez aller le dire à Manuel qui ne le sait pas? — Oh ! non... non, madame, s’écria Chagoin:.. jamais... jamais. — Lâche et infâme... vous ne le direz pas, je le sais, car je me défendrais peut-être... êt alors je dirais la vérité... toute la vérité... je la sais. — Oh ! ce Pontois, il m’a trahi! s’écria Chahoin en portant avec rage ses mains à son front. — Monsieur ! monsieur ! ne prononcez pas le nom de mon père, je vous le défende... s’écria Antonie avec hauteur. — Vous, me le défendre! — Oui, moi qui ne suis plus rien en ce monde, je vous le défends !

Paul Chagoin se recula lentement d’Antonie, comme une bête fauve qui veut prendre du champ pour sauter ptus aisément sur sa proie, puis il lui dit d’une voix railleuse : —

EULALIE l’ONTOI?.

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