‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 19 sur 27 · ENCORE UN · texte numérisé non relu

ENCORE UN

A partir de ce jour, Henriette ne fit plus de difficulté pour venir voir Charles. Les premières fois, son maintien fut triste; dès que la vie de Charles fut hors de danger, elle devint sérieuse ; puis elle affecta d’étre gaie dès qu’il put prendre part à la conversation générale. Alors commença toute la série des petites vengeances qu’elle se crut en droit d’exercer en retour de ce qu’elle avait accordé. Jamais elle n’avait paru si désintéressée de tout ce qui l’entourait, si enjouée, si prévenante envers madame Bizot. Plusieurs fois, il arriva que celle-ci vinProir Parles, en compagnie de Lussay et d’Henriette, il arriva aussi que Lussay les quittait, et tout aussitôt Henriette s’en allait de même, en affectant de les laisser seuls ensemble. Au bout de quelques jours, madame Bizot prit le parti de ne plus aller chez Chyles; Henriette n’y parut presque pflis. Charles, à peu près remis, revint au salon. Il chercha longtemps, mhis vainement l’oc-

casion de demander ce rendez-vous, ou plutôt cet entretien qu’on lui avait promis; Henriette évita toujours d’étre seule avec lui, et, quand il lui disait un mot à la dérobée, elle faisait semblant de ne pas l'entendre. Une fois que tout le monde était dans le salon, Charles s’approcha d’elle, et, croyant la forcer à l’écouter, il lui dit tout bas :

— Par pitié, Henriette...

— Plait-il ? reprit-elle tout haut; vous parlez si bas que je ne vous entends plus.

Au milieu de son désespoir, Charles eut un mouvement de colère, et il répondit à voix basse, sans se troubler de cette interruption :

— Vous m’avez menti, madame.

Henriette fut humiliée ; sa conduite lui parut pour la première fois manquer de cette dignité qu’elle avait voulu garder à son malheur; elle comprit qu’elle n’avait plus l’air que d’une femme piquée. Elle se ressouvint de sa parole; mais elle vit madame Dizot qui l’observait; la vanité de la vengeance l’emporta encore sur la probité de son ressentiment, elle répliqua avec un ton moqueur :

— J’ai peur d’éveiller la jalousie de madame Bizot.

Pauvre madame Bizot ! il ne mandait pourtant rien à son

humiliation, à son abandon. Elle était retournée chez Charles; mais celui-ci ne manquait pas de sonner quelqu’un dès qu’ils étaient seuls. Elle lui avait écrit; il n’avait point reçu ses lettres et les lui avait renvoyées; et, pour qu’Henriette ne doutât pas, il avait poussé la brutalité jusqu’à les lui faire remettre pendant qu’elles étaient ensemble. Dans le salon, jamais il ne lui adressait la parole ; c’est à peine s’il avait conservé vis-à-vis d’elle ces exactes politesses auxquelles on ne peut manquer. Henriette le voyait, le savait. Madame Bizot, si gaie, si avenante, pleurait quelquefois en secret; et quelquefois aussi ses larrneS; perça^nt malgré elle devant sa rivale. Un mot d’Henriette eut pu finir tout cela, .un mot qui eût dit à Charles : Assez, je suis assez vengée: et il eût pris ce ton d’affection avec lequel il eût été si facile de consoler une femme comme madame Bizot. Avec un peu de bonne volonté, elle eût trouvé tout simple qu'un beau garçon et uue jolie femme eussent éprouvé ce qu'ils valaient pendant une heure, à condition qu’il n’en eût plus été question le

lendemain. Avec une prière , elle eût servi les amours de Charles et ceux d’Henriette. Mais celle-ci était implacable : il lui fallait sa victime, bien sacrifiée , bien méprisée, bien délaissée, et, comme ce n'était pas méchanceté, il fallait que ce fût amour bien puissant, bien affamé, bien insatiable de ce cœur qui lui était échappé un moment. Elle avait torturé Charles de toutes les façons. Il faut l’ingéniosité d’une femme pour trouver place à un coup de poignard. Au salon, si l’on jouait :

— M. Charles sera de moitié avec madame Bizot, disait Henriette.

A table, à propos d’un fruit :

— Offrez à madame Bizot. Vous oubliez madame Bizot.

A la promenade :

— Donnez votre bras à madame Bizot.

Tout aboutissait là. Il fallait une patience d’amour égale à celle de la persécution pour y tenir.

Le soir dont nous parlons, Henriette dépassa le but; et, à ce mot : J’ai peur d’éveiller la jalousie de madame Bizot, Charles se sentit indigné. Que de fois il avait eu pitié de cette femme qui n’avait eu le tort que de l’aimer à sa manière, que de combattre avec ses armes, mais bonne au fond, jolie et amoureuse ! Charles I avait détestée le lendemain de sa chute; .puis il lui avait pardonné; enlin, la persécution d’Henriette la lui avait rendue presque intéressante, car elle s’était franchement résignée à son sort. Vivement amoureuse des sens, elle avait cependant une sorte de respect pour les amours passionués dont elle était incapable. La crise d’Henriette, l’état désespéré de Charles, lui avaient appris que leur affection était une de ces passions dont on meurt, bien plus, pour lesquelles on tue rivaux, honneur, avenir.

Elle avait entendu, de la place où elle était retirée, le mot cruel d’Henriette, et elle s’élait trompée à la pâleur soudaine qu’elle avait vue sur le visage de Charles; elle avait pensé que c’était un de ces mouvements de désespoir qui le prenaient souvent, et, comme il s'approcha d’elle, elle lui dit doucement :

—Consolez- vous, je partirai dans huit jours.

— Pourquoi partir? reprit Charles à haute voix. Entendez donc, général? Madame Bizot menace de nous quitter, vous

su

ne le permettrez pas, ]e le pense? Que deviendront nos soirées sans elle, qui en est Pâme et la vie.

— Hum ! hum ! dit Bizot.

— Comment donc! s'écrig d’Aspert, j’espère bien que nous l’avons pour un grand mois encore; et, si elle n’est pas trop pressée d’aller voir fleurir ses lilas, nous lui ferons fête des nôtres.

— A la bonne heure! dit Charles. Puis il ajouta tout bas, mais assez haut pour que Henriette l’entendit : — Oh! ne partez pas, ne partez pas, j’ai tant de pardons à vous demander.

Henriette demeura atterrée. Charles, 'ce Charles que depuis un mois elle avait tenu sous sa main, û qui elle ne daignait pas même demander toutes les brutalités qu’il faisait pour l’apaiser, ce Charles venait de se révolter. Elle avait étudié son caractère, elle savait qu’une résolution, dût-elle lui coûter la vie, devenait pour lui un devoir dès qu’il s’y était compromis : elle eut peur de le laisser engager.

11 ne faut pas s’y tromper, Henriette était arrivée à ce point que Charles était sa pensée de toutes les heures. 11 lui appartenait; ce n’était pas pour une autre qu’elle lui avait dit de vivre; ellepouvait vouloirlefouleraux pieds, mais elle lui eût demandé grâce. Elle se crut perdue. Toute sa vengeance, toute sa vanité tombèrent devant l’idée qu’il pouvait en aimer une autre ; et l’aimer cette fois, non plus par une surprise des sens, par une infidélité qu’elle méprisait au fond, mais par un choix du cœur, par une préférence de l’âme. Elle prit une soudaine résolution, elle mit toute sa vie sur un mot. Charles était irrité : elle le voyait, elle le sentait; car c’était sa colère implacable et concentrée; c’était ce visage qu’il avait quand il avait voulu tuer le malheureux Aubert : il y avait beaucoup à risquer. Peut-être n’allait-il pas obéir à l’ordre qu’elle allait lui donner, et alors c’en était fait: elle ne lui parlerait plus, elle ne lui pardonnerait jamais rien. N’importe, elle joua tout. Elle se leva et passa devant Charles.

— Suivez-moi, lui dit-elle tout bas.

Elle sortit du salon. Elle n’eut pas la torture d’attendre ; Charles, au milieu de sa colère, n’avait pu résister à l’air sombre et résolu qu’elle avait en passant devant lui. Ils étaient dan# la salle à manger.

— Je ne veux pas que cette femme reste, dit Henriette froidement.

— Pourquoi ? dit Charles.

— Ne suis-je pas maîtresse chez moi ? reprit Henriette avec hauteur.

— Si c’est à ce titre, reprit Charles en se retirant, vous avez des domestiques pour la chasser.

Henriette, sortie du salon pour offrir à Charles l’entretien qu’elle lui avait si souvent refusé, n’eut pas plutôt éprouvé son obéissance, qu’elle se rappela l'énormité de son grief contre lui, et ne put se décider à faire de prime abord une démarche à laquelle elle eût pu se laisser entraîner un moment avant. Alors, conciliant encore une fois son orgueil et son amour, ne voulant pas faire le premier pas et ne voulant pas cependant que Charles s’éloignât sans une explication, elle lui dit presque en pleurant :

— Ah! vous avez beau faire et beau dire, vous aimez cette femme !

— Moi! reprit Charles. Ah! si vous aviez voulu m’entendre.

— Mais c’est si difficile, dit Henriette en détournant la tête pour cacher à la fois la joie qu’elle éprouvait à trouver une occasion de céder, et la honte qu’elle avait d’éprouver cette joie.

— Difficile, dit Charles dont la voix altérée dut rassurer Henriette sur sa puissance, difiicile? Ce soir, je puis rentrer dans ce salon; ne pouvez-vous quitter votre chambre?

— Je serai dans mon boudoir à minuit, répondit Henriette. Elle alla vers le salon ; mais, avant d’en passer la porte, elle prit peur tout d’un coup de ce dont elle s’était fait un jeu durant un mois. Redevenue complice de Charles, elle craignit que la conduite qu’il affectait vis-à-vis de madame Bizot ne fût remarquée. Elle lui dit :

— Parlez à madame Bizot, demandez-lui de rester : qu’elle ne soupçonne rien.

Henriette rentra ; Charles la suivit un moment après. Autant il lui avait été difficile jusqu’à ce jour de ne pas parler à madame Bizot, autant ce soir-là il lui fut impossible de lui dire quelque chose. Il avait le cœur si plein, l’àme si dilatée, qu’il n’avait pas de paroles pour des choses indifférentes ; et, certes, s’il lui eut fallu parler dans ces premiers mo-

ments, il n’eût pu que laisser éclater son âme en exclama4 mations de joie. Ce bonheur excessif ne venait pas à coup' sûr du pardon obtenu, car le pardon restait incertain, mais de l’idée qu’il y avait encore quelque chose de secret, et d’avoué secret entre lui et Henriette. Rupture ou pardon, il y avait communauté d’intérêts établie entre eux, et cela suffisait à la joie présente de Charles.

Quant à Henriette, elle observait secrètement l’attitude de Charles, et se repaissait à plaisir de cette conviction, qu’elle puisait dans toute sa contenance, que, plaisir et joie, c’était d’elle encore qu’il recevrait toute sa vie. Quant à ce qu’il lui dirait le soir, elle écouterait sa justification, parce que c’était pour cela qu’elle l’aurait reçu ; mais il y avait longtemps que cette justification était complète dans son cœur : toutes les raisons que Charles pourrait lui fournir, elles les avait déjà épuisées.

L’imprudente ne savait pas quelle force la voix d’un amant lui prêterait, et combien cette voix ferait vibrer en elle de sensations qu’elle ne soupçonnait pas.

Enfin l’heure de se retirer arriva, et, avec elle, le remords et la peur de ce qui s’était passé. Henriette fut près de dire qu’elle ne voulait plus; mais elle ne se sentait pas le droit d’avoir une volonté; elle fut sur le point de demander à Charles de ne pas venir ; mais il ne donna pas occasion à cette prière, et se tint éloigné d’elle. Il avait la confiance qu’après ce qu’il avait obtenu, il ne risquait que de voir diminuer son bonheur : Henriette ne pouvait aller plus loin, mais elle pouvait revenir sur ses pas.

Il fallut se séparer. Charles avait trouvé un prétexte pour quitter le salon. Henriette monta la dernière chez elle. Tout le temps qui s’écoula entre le moment où elle rentra dans sa chambre et celui où elle en sortit, se passa à éprouver de vagues épouvantes. Elle n’eut pas pour ainsi dire la terreur physique de son action, la peur d’être surprise par son mari, par son père, par madame Bizot, elle ne pensa qu’à son amour. Elle s’effraya de l’abandon volontaire qu’elle a lait faire de ce charme de vertu qui l’entourait. Parmi les sentiments de Charles, elle regretta son respect qu’elle allait perdre sans compensation, car il ne pouvait pas l’aimer davantage. Ce fut là son vrai supplice. Etre méprisée par son

Sna

Wép

ri, maltraitée, chassée, déshonorée, n'étaient pas choses à l’épouvanter, si jamais elle avait décidé en son cœur de courir cette chance ; mais n’étre plus elle-même, n’élre plus la femme qui avait inspiré cette passion profonde et respectueuse, voilà ce qui l’effrayait véritablement. Elle se sentait assez d’amour pour s’excuser; mais cet amour, Charles le comprendrait il ? ou oserait-elle le lui dire ? Ne sortirait-il pas de cet entretien avec l’opinion d’un rendez-vous demandé et obtenu, comme il arrive dans toutes les intrigues? Henriette avait le cœur trop jeune pour avoir pensé que ne pas se donner lui serait une excuse. Pour elle, à l’instant où elle descendait de sa chambre pour recevoir Charles, tout son crime était commis, Padultère était complet. Elle se trompait, vous le voyez, ne sachant pas qu’à mesure qu’on manque à ses devoirs, on estime comme sacrés ceux qu'on n’a pas encore entièrement méconnus.

Une femme, dans la pureté de sa vertu, se dit ; Jamais je n’accueillerai des propos d’amour; c’est un crime de les accueillir, c’est le plus grand de tous. On lui parle d’amour; elle laisse faire, et se réfugie dans cette résolution ; Jamais je n’y répondrai.

Un chagrin lui vient, une jalousie la prend, une joie la saisit et un aveu lui échappe : alors elle bat en retraite derrière un nouveau rempart où elle se croit à l’abri de tout : J’ai pu lui laisser voir que je l’aimais, se dit-elle; mais jamais il n’obtiendra de moi un encouragement, pas un regard, pas un mot; car c’est alors que je deviendrais vraiment criminelle. Si l’on ne peut domiuer les sentiments de son cœur, on reste maître de ses actions ; c’est tout ce que le ciel, tout ce que les hommes peuvent demander à la veitu d'une femme. Non, pas un mot, pas un regard. Elle ne pense pas alors au rendez-vous, car le rendez-vous... c’est le crime complet.

Mais, hélas! le regard échappe, le mot se dit, le rendezvous s’accorde , on sent bien un remords , on comprend bien sa faute ; mais on court à sa dernière ressource : Je l’aime ; je le sens, ma tête se perd, je ne puis vivre si je ne le vois, si je ne l’euleuds ; mais je mourrai avant d’être à lui.

Henriette u’en était pas encore là; elle considérait encore son action comme un crime. Aussi desceudit-elle avec un ef-

froi cruel. Que de fois, au milieu de la nuit, elle avait quit® sa cliambre et parcouru furtivement la maison pour un objél oublié! Que de fois, dans ses insomnies, elle était descendue sans bruit dans ce boudoir pour y chercher un livre ! Mais alors les précautions qu’elle prenait n’étaient pas pour elle: elle désirait simplement n’interrompre personne. On eût pu la surprendre sans la troubler. Mais, ce soir-là, comme le cœur lui battait ! comme elle sentait ses genoux fléchir ! H n’v avait cependant nul danger. Il était onze heures à peine; la maison était close, Charles n’y pouvait être surpris ; elle eût pu donner mille prétextes de sa sortie de son appartement, les mêmes qu’elle eût donnés si paisihlementdeux mois avant. Et, à cette heure cependant, peut êl*e que, si son mari eût paru devant elle, elle fût tombée à genoux en lui disant : Abandonnez-moi.

Une fois descendue, elle se rendit dans son salon. Elle alla ensuite ouvrir une porte extérieure et revint s’asseoir dans son boudoir. Là, elle attendit minuit; là, après avoir longtemps pesé sa vie passée et son avenir, elle devint plus tranquille, car elle avait enfin pris une résolution. Minuit sonna : — Charles parut.

Page 1