ENCORE UN PAS
Charles était sur son lit, les yeux ouverts et regardant fixement le plafond ; ses lèvres remuaient comme celles d’un homme qui prie. Il ne s’aperçut pas qu’on entrait. Henriette s’approcha de lui et le considéra. Tous les signes de la mort étaient sur ce visage ; l’œil n’avait plus d’âme, les traits arrêtés n’attestaient plus môme la souffrance active du corps. Henriette se plaça devant lui pour se faire voir ; mais il ne la regarda pas ; tout demeura immobile, si ce n’est se3 lèvres qui remuaient incessamment. Henriette écouta ce qu’elles prononçaient : ce n'étaient ni pensées ni paroles qui les agitaient ainsi, c’était un tremblement convulsif. Henriette, épouvantée, appela doucement :
— Charles !... Charles !...
Il parut sourire, et il murmura sourdement sans quitter le plafond de l’œil :
— Oui... oui...
— Charles ! Charles ! c’est moi ! s’écria Henriette avec terreur, et en lui prenant la main.
Charles baissa les yeux et regarda Henriette d!un air qui témoignait qu’il ne la voyait que comme une vision. Il la parcourait des pieds à la tête comme si elle était enveloppée d’une ombre à travers laquelle il la distinguait mal. Enfin son œil s’éclaircit; Henriette vit qu’il la reconnaissait. Il parut surpris et joyeux, mais tout à coup son désespoir le ressaisit ; il laissa retomber sa tète qu’il avait soulevée un moment, et il dit doucement :
— Ce n'est pas vous, ce n’est pas vous.
Henriette crut qu’il était dans le délire, et lui dit doucement :
— C’est moi, c’est moi, c’est Henriette.
— Henriette! reprit-il en la regardant; ah! je vois bien que c’est vous, réellement vous. Tout à l’heure j’étais plus heureux.
— Plus heureux! dit Henriette.
— Oh ! dit Charles, c’était un rêve où je comptais mourir; mais on vous a envoyée, et vous êtes venue.
— Non, dit Henriette, dont les larmes gagnaient la voix, non, on ne m’a pas envoyée ; je suis venue pour vous voir, pour vous prier...
— Me prier? moi? dit Charles en se soulevant, me prier? et de quoi ?
— D’étre calme, dit Henriette; de ne pas écouter votre désespoir, de vivre.
— Qu’est-ce que cela vous fait? répondit Charles amèrement et en détournant la tête.
Henriette ne pouvait se rendre compte de ce qu’elle éprouvait. Malgré l'abattement et le danger de Charles, elle . ne se sentait pas la générosité de lui dire : Je vous pardonne; d’ailleurs, elle n’avait pas le pardon dans le cœur; mais l’idée de le voir mourir lui était affreuse, et elle ne pouvait la supporter. Elle se laissa aller à un mouvement d’impatience.
®- Mais que voulez-vous que je fasse? dit-elle; car enfin • je suis ici, et...
— Oh! je ne veux rien, dit Charles en l’interrompant, je ne demande rien ; je veux mourir.
— Mourir! reprit elle; oh! c’est bien facile de mourir; mais il faut pourtant que je vive, moi ! et, pourtant, est-ce moi quittes coupable? est-ce moi... .
Elle sTSréla et détourna la tète pour cacher scs larmes. Charles parut prendre une grande résolution.
— Ecoutez, Henriette, lui dit-il, je sais que vous étiez là ;
— et il lui montra le cabinet. — Hier, je m’y traînai, quand je fus seul; j’y trouvai ce mouchoir : j’en fus étonné. Votre indisposition, (0and on me l’annonça, vint presque m’éclairer. Je résolus d’aller vous voir; votre conduite me, dit tout.
— Eh bien ! dit Henriette, ai-je tort ?
—11 faudrait plus de temps que vous ne pouvez m’en don-
ner pour m’entendre ; plus (le force que je n’eu ai, pour m’expliquer. Je vous demande une heure ce soir.
— Ce soir! reprit Henriette; non... plus tard... dans quelques jours... quand vous serez rétabli.
— Vous me le prqmettez ?
— Je vous le promets.
— Et jusque là, dit Charles, ne me direz-vous rien ?
— Qu’ai-je à vous dire ? Soyez heureux, c’est ce que je vous souhaite, répondit Henriette tristement.
— Heureux? répéta-t-il. Puis il garda le silence et reprit un moment après": — Vous m’avez promis de m’écouter.
— Je le ferai.
Charles se tut encore ; bien des idées l’agitèrent, sans doute et l’éloignèrent de sa dernière parole, car il reprit, en regardant Henriette :
— M’auriez-vous jamais aimé?
Henriette le considéra avec un étonnement qu'elle ne put réprimer ; elle laissa tomber ses bras avec stupéfaction et répondit avec une vive effusion de désespoir :
— Eh! qu’ai-je fait, mon Dieu?
— Tu m’aimais! s’écria Charles en saisissant ses mains.
Henriette reprit toute sa dignité à ce mot.
Oh! dit-elle, ce n’est pas à moi que vous croyez parler, * sans doute ? attendez qu’elle vienne.
Elle s’éloigna du lit à ces mots. Charles, désespéré, la suivit des yeux. $
— Je vous reverrai? lui dit-il.
— Je vous l’ai promis, monsieur, rêpondit-eUe froidement; et elle sortit de la chambre.
Quand elle fut dehors, Henriette fut presq^Ef-on teille d’elle. A son compte, elle n’avait rien pardonné^rout était rompu. Elle osa regarder sa conduite et s’excuser de sonintimité avec Charles. Selon sa pensée, elle s’était repentie assez tôt; elle n’avait plus rien de caché avec lui; c’était un commencement de passion arrêté avant toute faute, uu hasard avait sans doute amené ia rupture ; mais .€* honneur eu profitait. Elle le croyait ainsi; elle se le disait, ne s’aperce- .vaut pas que c’est parce qu’elle l’aimait trop qu’elle ne lui avait pas pardonné. Elle ne voyait pas que sa satisfaction ne venait que de deux motifs bien coupables : le premier, de
LE MAGNETISEUR.
s’étre assuré son îftnant, et le second, d’avoir gardé en même temps son ressentiment contre lui. Aveugle qu’elle était! elle venait d’attacher enfin le mot vrai à toutes ses actions, jusqu’à ce jour équivoques pour elle-même! Pauvre femme qui se laissait bercer doucement à une affection secrète, mais où rien de prononcé ne l’avait alarmée, devenue mourante et exaspérée au premier soupçon d’infidélité; à qui on avait demandé si elle aimait, et qui avait répondu : l’aimais; croyait-elle qu’elle ne pardonnerait pas? que le tort de son amant était inexcusable ? que rien ne l’effacerait de son cœur? Sans doute elle le croyait, car elle était de bonne foi dans ses sentiments; mais ces sentiments, qui pourra jamais en sonder les replis? qui pourra jamais marquer le chemin par où ils nous conduisent à notre perte?
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