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Comme la.duchesse n’apprit pas ce soir-là la fin de l’histoire de Louise, nos lecteurs seront obligés de faire comme elle, et d’attendre à une autre époque; nous pouvons également assurer que la lettre pour le prince ne partit pas le lendemain, et que celle qui partit ne fut pas la première qui avait été écrite.
LES ÉMIURÉS A ROME.
Je n’ai jamais vu Rome. Je veux savoir par inoi-même ce qu’il y a de senti et de dominant dans cet enthousiasme que toutes les âmes rapportent de cette ville. Il me prend des peurs affreuses que toute cette exaltation romaine qui prend aux uns pour une demi-douzaine de vieilles ruines, aux autres pour les majestés entières des monuments chrétiens, à quelques-uns pour les guenilles drapées des mendiants de Saint-Pierre, ne soit une marchandise qu’on se croit obligé de rapporter de Rome, comme on n’oserait quitter Strasbourg sans un pâté, Mayence sans un jambon, Périgueux sans truffes, et Tours sans pruneaux. Les méditateurs (qu’on me pardonne le mot ) qui ont restauré la ville ( style d’architecte) en imagination, assis sur un fût de colonne pendant que le vent mugit sous les arcades du Colysée, et qui, par une beRe nuit d’été, ce qui est très-malsain en Italie, ont vu •Rome entière se lever devant eux, ont entendu Antoine et Cicéron aux rostres, à qui Spartacus s’est montré au cirque, Clodius aux étuves, Messaline au lupanar; qui à tous ces palpitants souvenirs vivants sur cétte ville morte, ont senti bouillonner leur âme et déborder leur enthousiasme ; ces mêmes méditateurs qui, chez eux, au coin de leur cheminée parisienne, n ont jamais pensé à lire une page de Mirabeau
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qui se sentiraient lever le cœur s’ils entraient à la barrière du Combat, qui se baignent dans une cuvette et ne trouvent pas la police suffisante contre les filles; ces messieurs me font horreur. Plagiaires de sensations nobles, ils les ont dégradées jusqu’à ce point, qu’en partant ils prennent commande d’émotion à tant la feuille, car l’émotion se vend encore. Ces autres faquins qui ont marchandé urne messe à la mémoire de leur père, et à qui l’immensité de Saint-Pierre, la pompe rouge des cardinaux, les vieilles voix d’enfant des castrats, ont révélé, disent-ils, la puissance de la religion chrétienne, me paraissent encore plus odieux. Ces autres que notre épais feuillage des Tuileries n'abrite pas assez de notre maigre soleil d’août, et qui ont largement aspiré, sous les arbres grillés du Corso, les chaudes douches des brûlants rayons du ciel italique, ces autres me font pitié et mépris. Tous me donnent envie de voir Rome, non ipour gagner les fièvres par une belle nuit d’été, non pour me convertir à la messe du pape, non pour me brûler la peau comme un portefaix, mais pour leur dire qu’ils en ont presque tous menti.
Je ne connais qu’un homme qui ait fait, à mon avis, le voyage de Rome d’une manière neuve et profitable. C’était un mien ami, fils de régicide, assez mal venu sous la Restauration, lequel rapporta de Rome pour dix-sept ou dix-huit francs d’os de Saint-Pierre, dont il fit présent au curé de son bourg, ce qui lui valuld’étre marié sans confession et de dîner chez le sous -préfet. Passé cela, il n’a jamais ouvert la bouche de son voyage à Rome. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cet homme est parfaitement spirituel et distingué. Or, maintenant, voici pourquoi toutes ces réflexions. S’il est reconnu qu’il est de très-bon goût de ne pas parler de Rome quand on l’a vue, il doit en résulter, par le système des contraires, qu’il est logique et élégant d’en parler quand on ne l’a pas vue. Or je ne l’ai pas vue, or il est élégant, or il est juste, or il est nécessaire que j’en parle ; or il n’y a que moi qui aie le droit d’en parler pertinemment, or j’en parlerai. Voilà, ce me semble, ce qui s’appelle raisonner. Mon droit, mon privilège, mon monopole, se trouvant incontestablement établis d’après cette victorieuse logique, j’en use.
Tout le monde connaît assez d’histoire pour savoir qu’en 1798, la bonne révolution qu’on appelle 89, et la Terreur
qu’on appelle 93, étaient chose finie; et, pour que ceci n’ait pas l’air d’une bêtise, j'ajoute que la plupart ne le savent que parce qu’on a donné pour nom aux événements de ces deux époques la date de leurs années. Car si je demande tout droit à celui qui me lit : Que faisait-on en Europe au mois de mai 1798? il y a cent à parier contre un qu’il se grattera le front, et se mettra il supputer les événements qu'il sait pour les rapporter nettement à leur date. Je vais le faire pour lui.
En 1798, Rome, en expiation de l’assassinat du général Dupliot, avait été proclamée république. L’astuce du cardinal Doria. excitée par le ministre anglais Acton, avait organisé, quelques mois avant cette époque, une espèce de mouvement révolutionnaire dont la répression donna à la politique du cardinal occasion de se débarrasser de quelques républicains ardents; mais, malheureusement pour lui, le succès qu'il obtint contre ceux qu’il avait lui-même poussés en avant, l’entraîna à insulter la nation française dans la personne de son ambassadeur, Joseph Bonaparte. On envahit son palais et les troupes ; apales assassinèrent lâchement le brave Dupliot à ses côtés. A cette époque, les outrages faits à la France ne dormaient pas dans un carton ministériel, et le gouvernement romain paya de son existence la mort du • général français. La république romaine fut instituée quelques mois après l’assassinat.
Les Romains n’eurent pas plutôt la liberté, qu’ils pensèrent à la vengeance. La liberté n’était autre chose alors que le pouvoir des petits ; et pouvoir et abus sont des choses qui marchent volontiers de compagnie, de quelque hauteur qu’on les exerce. Parmi ces vengeances, la première à assouvir fut celle qui s’adressait au grief le plus recent. On se ressouvint tout d’abord du piège où le cardinal Doria avait entraîné les républicains de Rome, et de la punition qu’il avait infligée à ceux qu’il avait faits criminels. Parmi les compliees de celte machination, on désigna, comme les plus remuants, quelques émigrés français qui suscitaient partout, et à tous les titres, des ennemis à la république française. On murmura d’abord contre leur séjour dans la ville, puis des menaces les accueillirent lorsqu’ils parurent dans les rues. Presque tous quittèrent Rome. La populace regretta l’avertissement imprudent que ses injures avaient donné à ces émigrés et concentra
sur le peu de ceux qui demeurèrent toute la haine qu’elle portait aux aristocrates.
Un malin, au coin de la place Nivone, à deux pas du Panthéon, un groupe d’hommes et de femmes parlaient tumultueusement du bonheur d’être libre. Un orateur, monté sur une borne, débitait en prose un pamphlet révolutionnaire où, deux ans avant cette époque, il avait improvisé une chanson joyeuse. Au-dessus de lui, était incrustée à l’angle du mur une madone à laquelle on avait mis sur l’oreille une énorme cocarde tricolore. L’enfant-Dieu, qu’elle tenait sur ses genoux, en avait une de pareille dimension, et il n’était f pas jusqu’à la figure symbolique du Saint-Esprit, qui planait sur ce groupe religieux, dont on n’eût décoré la tête emplumée d’une cocarde imperceptible. Au moment où l’orateur venait de démontrer à ses auditeurs que la liberté du peuple n’était autre chose que l’esclavage des grands, une femme passe devant cette petite assemblée, la considère un moment, et continue son chemin après avoir laissé percer un geste de dégoût et de colère.
— Sainte Marie! s’écrie un des attroupés, cette femme a passé devant la madone sans saluer la cocarde tricolore.
— C’est une femme noble, une aristocrate, répondent les premiers qui entendent cette remarque.
— Elle nous brave. — Elle nous insulte. Elle nous a regardés par-dessus l’épaule. — Elle a mondé la madone d’un geste de mépris. — Elle a murmuré entre ses dents. — Elle nous a traités de canaille. — Elle nous a appelés misérables.
— Elle nous a menacés. — Voilà les gens qui nous feraient tous pendre, s’ils reprenaient le pouvoir. — Et qui l’ont déjà fait. — Et nous le souffrirons! — Non ! — Non! — Non ! — Vengeance! — Oui, vengeance! — Mort aux aristocrates! —
Au Tibre l'aristocrate ! Au Tibre la robe de soie! — Au Tibre la mantille de dentelle! — Au Tibre le chapeau de velours !
Toutes ces exclamations où le besoin de surenchérir chacun sur son voisin avait porté les derniers à parler de mort et d’assassinat, toutes ces exclamations s’étaient succédé assez rapidement pour garder ce caractère d’irréflexion et de violence qui fait presque toujours un crime public de ce qu’on appelle la justice populaire, justice toujours criminelle en ce qu’elle juge avec passion et exécute avec férocité, jus-
LE MAGNETISEUR.
tice presque toujours injuste, parce qu’elle n'atteint presque jamais que les innocents. Mais tous ces cris, qui apportaient chacun avec soi son opinion, chacun avec soi un jugement, avaient pris cependant le temps nécessaire pour que chaque opinion émise entrât au cœur de cette multitude, pour que chaque jugement prononcé y fit naître la résolution de l’exécuter. Ce temps avait suffi pour permettre à cette femme, ainsi vouée à la mort, de s’éloigner et de disparaître dans l’angle d’une rue.
— Où est-elle? — Qu’est-elle devenue? — Où s’est- elle enfuie ? — Où s’est-elle cachée ? crie-t-on de tous côtés dès qu’on ne l’aperçoit plus.
— Par-là ! par-là ! répondent quelques voix.
Tout aussitôt la foule se précipite du côté désigné, avec un grand cri contenu et qui sert d’appel à ceux qui n’ont rien vu ni rien entendu, mais que leurs guenilles rendent solidaires de tout ce qui se passe sur la place publique, et qui répondent : Au Tibre! Mort à l’aristocrate ! avec l’enthousiasme de désœuvrés qui rencontrent une bonne occupation. Les premiers arrivés à l’angle de la rue voient à son extrémité la robe de soie, la mantille de dentelle, le chapeau de velours.
— La voilà. — Là-bas! là-bas ! — Arrêtez ! — Arrêtez l’aristocrate! crie-t-on de tous côtés.
La victime désignée, à qui ces cris ne parviennent ni pour retarder ni pour accélérer sa marche, tourne dans une rue à gauche ; à cette vue, la foule se divise en deux : une partie suit le chemin que cette femme a pris; l’autre s’élance par une rue diagonale qui mène à l’extrémité de celle où cette femme a disparu , et s’assure , par ce moyen , de l’arrêter dans sa irarche , ù idis que les premiers l’empêcheront de retournei en arrièie. Les deux troupes, lancées avec une égale rapidité, arrivent presque ensemble aux deux extrémités de la rue ; mais, parmi le petit nombre de ceux qui la parcoururent dans">a longueur, il n’y a plus ni robe desoie, ni manti e de den file, ni chapeau de velours.
— Elle est entréi; quelque part. — Elle est dans la rue. — Elle est dans une de ces maisons. — Il faut les visiter. — Entrons là.
— Qui es-tu ? *
LE MAGNETISEUR.
— Je suis un marchand de poterie qui fabrique des lampes antiques pour les fouilles du Campo-Vicino.
— Tu n’as pas vu passer une femme qui avait un chapeau de velours, une mantille de dentelle et une robe de soie ?
— Non. J’étais au fond de ma boutique.
— Crie vive la république!
— Vive la république !
— C’est bien; tu es un bon citoyen.
— A celui-ci.
— Pourquoi fermes-tu ta boutique?
— Daine! monseigneur...
— 11 n’y a plus de monseigneur.
— C’est un partisan de l’aristocratie.
— Qu’on le pende, s’il ne veut pas avouer.
— Hélas! mon frère, je ne sais rien.
— Il m'appelle sou frère; c’est un espion du Vatican, un séide des moines.
— Mais, citoyen, je suis juif.
— Et tu m’appelles mon frère, chien !
Et, d'un coup de pied dans le ventre, on rejette le malheureux au fond de sa boutique. Sans doute il lui serait arrivé bien pis, si d’un autre groupe on n’eût entendu s’échapper un cri :
— C’est ici ! c’est ici !
Oh y court, et ceux qui ont fait cet appel crient à ceux qui arrivent :
— C’est là ! c’est là ! voilà une porte qu’on refuse d’ouvrir. On a beau faire, elle n’échappera pas à notre vengeance. Au Tibre! l’aristocrate! — Ouvrez! — Ouvrez! — Au Tibre !
Et comme personne ne répond, on se met en devoir d’enfoncer la porte ; ou l’enfonce; on eftre. La maison est déserte : pas un habitant, pas un meuble, rien à tuer, rien à jeter par la fenêtre.
— C’est une trahison !
— Celte maison sert de rendez-vous aux conspirateurs.
— Tu es du quartier, toi?
— Oui.
— A qui est cette maison'’
— C’est l’ancien logis de l’avocat Giacetti, qui est mort il
LE MAGNETISEUR.
y a un mois, et dont les héritiers ont fait enlever tous les meubles, il y a deux jours.
— Et pourquoi n’as-tu pas dit ça tout de suite, imbécile?
— Est-ce que je savais ce que vous cherchiez?
— Nous cherchons une femme : la connais-tu?
— Quelle femme?
— Une femme , une grande dame , une aristocrate , une ennemie du peuple ; elle est dans cette rue, elle loge dans celle rue.
— J’en connais bèaucoup comme ça.
— Où demeurent-elles?
— Il y a d’abord la femme du marquis Daguesta, là-bas, au bout de la rue, à celte maison qui a deux colonnes.
— Une marquise... c’est ça ; une femme de trente ans?
— Trente ans ! je ne sais pas. Sou pctit-lils, dont je suis le tailleur, en a tout à l’heure vingt-cinq.
— Brûle ! c’est une femme de trente ans qu’on te demande.
— Attendez, dit le tailleur en se grattant la tête... une femme de trente ans... il y a bien la mienne.
— C’est une grande dame, animal !
— Àh ! voilà! voilà! c’est la comtesse Desponts qui est accouchée hier.
— Elle se promenait ce matin sur la place Nivone !...
— Alors je n’y suis pas, je n'étais pas sur la place.
— Bon Jésus ! que les tailleurs sont bêtes : elle est entrée dans cette rue en sortant de la place.
— Tiens! vous disiez qu’elle y logeait!
— Qu’elle y loge ou non, elle y est. L’as-tu vue passer ?
— J’ai vu passer bien des gens.
— Une femme avec fine robe de soie, un chapeau de velours, une mantille de dentelle?
— C’est possible. Je ne l’ai pas vue.
— Miséricorde ! l’animal ! Si je devenais jamais ministre , je ne le ferais pas mon espion.
— Je ne voudrais pas l’être.
— Tu fais le fier !
— Je suis citoyen romain.
— Toi! tu es mauvais tailleur. Rentre dans ta boutique,
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et tâchede coudre un peu mieux les habits que l’on t’achète.
Allons, va donc!
— Ne me touchez pas ; je suis libre. Vive la république !
— Veux tu marcher et te taire, va-nu-pieds!
Puis le tailleur bousculé, honni , renlre dans sa boutique.
Cette scène se passait presque simultanément devant toutes les portes de la rue, avec quelques différences bien légères.
La foule, dépistée, allait, venait; chacun interrogeait celui qu’il rencontrait et ne recevait d’aucun une réponse satisfaisante. Beaucoup de personnes étaient aux fenêtres pour apprendre ce qui se passait dans la rue, et une femme, vêtue comme celle que le peuple poursuivait, s’était mise à une croisée d’une maison d’assez modeste apparence. La multitude, tout occupée à questionner les gens des boutiques, n’avait pas encore levé les yeux en l’air, et n’apercevait point sa victime qui se livrait avec tant de sécurité. Cette femme paraissait fort tranquille, car elle ignorait que ce fût elle que demandait celle foule Elle montrait tout ce mouvement populaire à un homme déjà vieux qui était à côté d elle, et tous deux en suivaient les mouvements avec plus du curiosité que d'inquiétude. En face de cette fenêtre, et parmi les curieux qu’avait attirés celte émotion, se tenait un I
homme que son habit faisait connaître aisément pour un Français : il portait l’uniforme des chirurgiens militaires de l’époque; il considérait attentivement cette femme, et à plusieurs reprises; il murmura à voix basse :
— C’est elle assurément, c'est elle!
Cet homme parut d’abord embarrassé sur ce qu’il devait faire. 11 traversa la rue pour entrer dans la maison où était cette femme; mais il s’arrêta, retourna de l’autre côté, et, s’adressant à un marchand de plâtre, qui, sur le seuil de sa porte, regardait paisiblement ce qui se faisait, il lui dit :
— Quelle est cette femme qui demeure en face?
— Quelle femme?
— Celte femme, à cette croisée, en chapeau de velours, en mantille? dit le chirurgien en la désignant du doigt.
— Cette femme...
Le figuriste n’avait pas eu le temps de répondre, qu’un cri terrible domina tout à coup le murmure tumultueux de la rue.
— La voilà! la voilà ! la voilà !
Au geste du chirurgien, quelques regards avaient suivi la direction de son bras, et tout aussitôt la coupable de la place Nivone avait été reconnue. Toute la multitude afflua au point d’où le premier cri s’était fait entendre. Alors les imprécations de mort retentirent avec une affreuse violence, et cette femme était encore à comprendre qu’elle fut l’objet de cette exaspération, qu’une tuile, lancée à la fenêtre où elle était, vint frapper à la tête le vieillard avec qui elle semblait s’étonner des menaces qu’elle entendait. Cette femme poussa un cri, et, arrachant le vieillard de la croisée, disparut dans le fond de la chambre. Les clameurs : — Au Tibre l’aristocrate! continuèrent, et on se mit en devoir d’enfoncer la porte.
Le chirurgien répéta sa question à l’homme à qui il l’avait d’abord adressée, et celui-ci lui répondit :
— C’est, je crois, une Française.
— Une émigrée, peut-être ?
— C’est possible.
— Ah ! c’est elle ! s’écria le chirurgien ; et il s’élança parmi la foule pour arriver jusqu’à la porte et empêcher qu’on ne la brisât; mais il fut repoussé et presque menacé. 11 comprit qu’il ne pouvait rien contre tout ce peuple en fureur, et se hâta de gagner une caserne où se trouvait logée une compagnie française. Il espérait arriver à temps pour avertir et revenir balayer cette rue; mais quelque diligence qu’il fît, bien qu’il courût de toute sa vitesse, il ne put prévenir le malheur qu’il craignait. Il n’était pas au bout de la rue, qu’une exclamation unanime de joie, suivie de cris plus furieux, l’avertit que la porte était brisée. Il n’en continua pas moins son chemin , espérant que la rage du peuple ne s’assouvirait pas sur-le-champ.
Cependant, comme il l’avait deviné, la porte avait été brisée, et la foule s’était ruée dans l’intérieur de la maison. Une troupe forcenée arriva jusqu’à la chambre où cette femme s’était montrée à la croisée ; elle y était encore à côté du Vieillard dont le sang inondait le visage et dont elle pansait la blessure. Les premiers cris que hurlèrent, en le voyant, les furieux qui envahirent la chambre furent :
— Au Tibre! au Tibre ! l’aristocrate !
Cependant ils ne se jetèrent point sur elle tout de suite et continuèrent à l’invectiver, en lui reprochant son crime qu’elle paraissait ignorer -, suivant en cela une sorte d’instinct de justice barbare, qni voulait môme, aux yeux de sa victime, appuyer sa condamnation sur une raison quelconque. L’étonnement de cette femme était si profond, si naturel, qu’il arrêta d’abord les plus exaspérés. Mais, lorsqu’il lui fut demandé si ce n’était pas elle qui venait de passer sur la place Nivone, et qu’elle eut répondu affirmativement, ils s’écrièrent tous en fureur :
— Elle l’avoue! elle l’avoue ! — Au Tibre! au Tibre! au Tibre ! Quelques-uns se précipitèrent pour la saisir; le vieillard, épouvanté, se plaça devant elle, en disant :
— Mais quel crime a-t-elle commis?
— Elle a insulté les couleurs de la liberté. C’est une aristocrate et toi aussi. Retire-toi si tu ne veux pas qu’on te traite comme elle.
— Que je vous laisse assassiner ma fille sous mes yeux! s’écria le vieillard.
— C’est sa fille, il la soutient, c’est un traître. A bas! Au Tibre !
— C’est juste, cria une voix; mais avant il faut qu’ils fassent amende honorable. Menez-les a la madone, et qu'ils s’agenouillent devant les cocardes qu’ils ont méprisées.
A ce moment, la fille, qui avait passé la tète haute sur cette place, et le vieillard, qui n’était pas sorti de sa maison, étaient également coupables aux yeux des forcenés. On se jette sur eux, on les sépare, on les précipite dans les escaliers, on les traîne dans la rue où l’on annonce à la populace ce qu’on a décidé des deux criminels. A la place Nivone, d’abord ; au Tibre ensuite ; comme si la mort dût être doublée par l’humiliation . Ces deux infortunés, le père et la fille, étaient si étourdis de cette attaque imprévue, de ce malheur si subitement arrivé, de cette colère si rapidement exercée contre eux, qu'ils se laissèrent pousser danslechemin qu’on leur désigna, sans résistance ni pensée, déjà morts et n’ayant plus d’autre crainte que de ne pas mourir comme on le leur promettait, et de tomber morceau à morceau, soupir à soupir, douleur à douleur, sous les bâtons et les poignards dont on les menaçait.
Ils arrivaient déjà à l’angle de la rue, lorsque tout à coup la foule reflue violemment sur elle-même avec ce cri partout répété :
— Les Français! les Français!
Elle se retourne tout aussitôt en entraînant ses victimes: mais l’autre bout de la rue lui montre aussi une triple ligne de baïonnettes, et toute cette multitude se trouve prise par .a même manœuvre qu’elle avait employée contre la femme qu’elle avait poursuivie. Le peuple, ainsi enfermé, ne perdit rien de sa fureur; seulement il n’osa tenter le passage, et, espérant se faire ouvrir les rangs des soldats en les flattant, il se mit à hurler :
— Vivent les Français ! vive la république !
Un oflicier-géuéral à cheval pénétra dans la foule en l’apaisant de sa main, mais il ne put réussir à dominer les clameurs qui bruissaicnt autour de lui. Il avançait doucement, cherchant à arriver jusques auprès des malheureux que le peuple tenait au milieu de la rue. On le laissa volontiers marcher en avant, mais, à chaque pas, la foule se refermait derrière lui sans discontinuer le cri : — Vivent les Français! vive le général français ! au Tibre les aristocrates! Déjà cet officier n’était plus qu’à quelques toises des prisonniers, lorsque ceux-ci l’aperçurent. Par un entraînement irrésistible d’espérance de salut, le vieillard se mit à crier : A nous! à nous!
A ce mot, un mouvement terrible s’opère dans la masse compacte qui serrait le père et la fille ; un cri aigu, mais isolé, se fait entendre, et le vieillard, dont le général distinguait déjà la tète ensanglantée, le vieillard disparaît. Uu cri de cent voix répond à ce premier cri. Le général devine ce qui s’est passé, et, dans un premier transport de colère, il pousse son cheval de ses deux éperons, s’arme de son sabre en frappant indistinctement tout ce qui s’oppose à son passage. La foule s’ouvre, se resserre aux murs, et laisse voir le vieillard étendu par terre, sa fille à genoux à côté de lui, un homme qui la tient à bras-le-corps et qui veut l’entraîner. A l’aspect du cavalier qui accourt, cet homme abandonne cette femme; mais, voyant que la vengeance va lui échapper, il se retourne, prend un couteau qu’une petite corde tient attaché à sa ceinture et le lève sur la malheureuse, ün
dernier effort du général le rapproche de l'assassin, et d’un coup terrible de son sabre, il fait tomber le couteau et la main qui en était armée. Le misérable s’échappe en hurlant, et mille imprécations furieuses sortent du cercle qui s’est formé autour du général Celui-ci s’approche de la femme qui est à genoux sur le pavé et qui cherche un reste d’existence dans les traits du cadavre qui gît à ses pieds. Cependant la foule gronde, et, poussée par les plus éloignés, se resserre autour de l’officier français et de la femme qu'il veut protéger. Occupé qu’il est à la consoler, celui-ci n’aperçoit pas ce mouvement. La femme, n’ayant plus, pour fuir, 1 irritation du danger personnel dont son protecteur semble la défendre, pleure et se laisse aller à ses lamentations. Enlin le général, à demi courbé vers cette femme, l’engageait à s’éloigner, lorsqu’il se sent serré par les plus hardis; il se relève, et ce simple mouvement et le regard dont il l’accompagne font reculer la foule. Il cherche son cheval et le voit par terre, étendu mort. Les plus forcenés avaient pour ainsi dire aiguisé leurs poignards à l’assassinat sur le corps du noble animal. Le général juge alors de son^ropre danger, et, voulant sortir de celte foule avant que l’exaltation populaire n’ait dépassé les bornes du respect et de la crainte qu’inspire le nom français, il appelle à le suivre la malheureuse qui pleure et qui parait ne pas l’entendre. Enfin, ne sachant comment l’arracher à ce cadavre dont elle a appuyé la tète sur ses genoux, il lui dit eu parlant français :
— Diane, suivez-moi.
Cette femme se relève à ce mot, et le corps du vieillard retombe sur le pavé; elle regarde celui qui l’a ainsi appelée et cherche sur son visage uu souvenir qu’elle y trouve sans doute, car elle répond par un signe d’assentiment.
— Il faut me suivre, ou vous êtes perdue, reprend l’officier.
— Je vous suis, répond la femme; puis, tournant son regard vers le cadavre de son père, elle étend les mains sur lui, et, levant les yeux au ciel, semble l’appeler en témoignage du serment qu’elle se fait à elle-même.
Le général la prend par la main et fait quelques pas; mais la foule s’ouvre à peine pour les laisser passer; l’oflicier n’a pas assez de regards pour surveiller toutes ces mains armées
de couteaux qui sortent et Entrent furtivement sous les plis d’une chemise et d’un manteau, quoiqu’il suffise encore de ce regard pour les arrêter. Mais le murmure devient plus furieux ; quelques-uns s’écrient :
— Au Tibre! cette femme est à nous! — Au Tibre!
Déjà les mains armées ne se cachent plus, et, dans la gesticulation active de la foule, les couteaüx luisent et passent comme des éclairs tout autour de la femme et de l’officier. Il était arrivé près de son cheval; décidé à s’ouvrir un passage par la force, il se baisse, et, dans' les arçons de la selle, il cherche ses pistolets. Les assassins profitent de ce mouvement; l’un d’eux bondit jusqu’à la femme condamnée par la populace, et lève son poignard sur elle. Celle-ci se baisse sous le coup qu’on lui porte, et le poignard va s’enfoncer dans le bras du général. Une rumeur de joie applaudit le brave qui a fait ce coup; mais l’officier blessé se redresse, et un nouveau cercle se fait autour de lui. Au premier rang de ce cercle, est celui qui l’a frappé, tenant encore son couteau ensanglanté. Un mouvement de colère pousse le général à se venger; il mÊ'che sur le meurtrier le sabre à la main; mais à peine a-t-il quitté d’un pas celle qu’il veut sauver, que derrière le meurtrier un nouvel assassin s’est rué contre la victime désignée. Un cri retentit, le général se retourne, et d’un revers de son sabre étend le misérable à ses pieds. La foule à cet aspect rugit sourdement comme un dogue à qui on veut arracher l’os qu'il dévore; elle s’émeut, s’agite; le général est désigné du doigt, désigné de l’œil, désigné du couteau. A cet aspect, il porte autour de lui un regard terrible et crie d’une voix qui domine tout ce rugissement de voix.
— Grenadiers, en avant !
Un bruit de fer répond à ce cri : ce sont les fusils tombés du port d’arme au : Croisez baïonnette. Les soldats s’élancent d’une des extrémités de la rue; tout fuit devant eux, mais ce torrent menace encore d’entraîner avec lui l’officier français et sa compagne qui est retombée à genoux sur le pavé. Alors, au lieu de rester en avant et de la couvrir de son corps, il se place derrière elle. Seulement il étend au-dessus de sa tête son bras armé de son sabre dont il présente la pointe à la foule qui se rue sur eux. Comme l’angle d’une estacade qui
fend et rejette de côté les eaux rapides d’un fleuve, ce sabre tendu et immobile ouvre et rejette à droite et à gauche les flots de la multitude. Enfin tout passe et s’écoule en grondant jusqu’à ce que les grenadiers arrivent. Le général remet au chirurgien qui les accompagne la femme qu’il vient de sauver, et lui ordonne de la conduire à son palais. Cependant le peuple, refoulé à l’extrémité de la rue, veut tenter un passage : les troupes qui y sont stationnées s’y opposent, et une lutte désespérée s’engage en cet endroit. Les Français sont culbutés, car les premiers de la multitude, poussés par ceux qui les suivent, sont cloués par ceux-ci sur les baïonnettes qu’on leur oppose ; et la foule, se ruant incessamment sous le bouclier des premiers rangs qui tombent égorgés, finit par rompre la digue et s’échappe avec des hurlements de fureur. Tout aussitôt, ces hommes, à qui on a arraché leur proie, sortis de leur prison, errants comme des bêtes féroces échappées de leur cage, se répandent dans les rues de Rome, appelant le peuple aux armes. Quelques minutes n’étaient pas écoulées; le général, entré dans une maison, avait eu à peine le temps de faire laver le sang de sa blessure, qu’il entend battre le tocsin au clocher le plus voisin : il sort, et se met à la tête du petit nombre de soldats qui sont avec lui. Bientôt de clocher en clocher le tocsin s’étend, vole, s’appelle, se répond et couvre en un moment la cité d’un vaste mugissement où les coups répétés de chaque cloche se détachent sourdement, comme sur le fond sanglant d’un incendie luisent quelques flammes blanches. A ce terrible bruit, Rome s’exalte dans ses entrailles les plus cachées; les tanières du vice et de la misère dégorgent leurs habitants au soleil; des rugissements de voix répondent à ces rugissements d’airain ; l’émeute s’allume, et bientôt elle embrase toute la cité.
Sur l’ordre du général, quelques officiers courent aux casernes pour réunir toutes les troupes sur un seul point, et lui-même marche vers son palais. Il parcourt d’abord la ville avec ses grenadiers, et, malgré le tumulte qui bruit autour de lui, il trouve les rues désertes. A peine si, lorsqu’il tourne l’angle d’une rue, il voit à l’autre extrémité une tête qui disparait en poussant un cri. Guidé par les acclamations qui vibrent dans l’air, il y marche, et le bruit qui l’appelle semble fuir à sen approche comme par enchantement. Enfin il se
LF. MAGNETISEUR.
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décide à regagner sa demeure. Déjà deux bataillons en défendaient l’approche. Cependant rien ne semblait devoir faire craindre une attaque. Aucune troupe de séditieux ne s’était encore montrée; mais le tocsin sonnait toujours dans l’air, et la cité grondait toujours en dessous; l’éruption était inévitable. Le général donne quelques ordres précis et rentre dans le palais. 11 fait appeler le chirurgien, et, pendant que celui-ci coupe la manche de son habit et rapproche, sous des bandes de diachylon, les lèvres sanglantes de sa blessure, le général lui dit :
— Eh bien! Lussay, vous aviez raison, c’est elle.
— Toujours belle, n'esl-ce pas ?
— Toujours belle.
— Toujours iière?
— Je ne sais. Dans ce tumulte, elle n’a montré ni audace ni terreur extrêmes; ce n’était pas ce que je m’étais liguré d’une femme comme elle. N’importe, je l’ai retrouvée, et elle me dira ce que je veux savoir.
Le docteur Lussay hocha la tète.
— Je ne sais ce que vous lui voulez, mais le péril est passé; elle se taira, si elle croit y avoir intérêt. Vous a-t-elle reconnu?
— Je ne crois pas. Où est-elle maintenant?
— Dans mon appartement, où Louise lui a donné de nouveaux vêtements.
— Voire femme est un ange, docteur; comment va-t-elle?
— Tout ce bruit l’a un peu effrayée, d’autant que, lorsque l’émeute a commencé, elle était seule avec Henriette à la promenade.
— Une femme sortir seule avec un enfant de trois ans dans cette ville où nos soldats n’osent guère sortir que trois ou quatre ensemble! c’est une imprudence que vous ne devriez pas permettre.
— Ah! fil M. de Lussay, vous savez qu’elle est quelquefois si fantasque! Lorsqu’elle veut quelque chose, peut-on l’empêcher de le faire? la moindre contrariété lui donne des crises.
— N’esl-ce pas un peu votre faute? et si toutes vos expériences de mesmérisme ne l’ont pas rendue folle, à qui le devez- vous?
— Ne parlons pas de cela, dit M. de Lussay avec impatience, nous ne nous entendrons jamais sur ce chapitre ni
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sur bien d’autres : pour vous, la révolution française est le renouvellement de l’ordre social, et je n'y vois qu’ anarchie et malheur; pour moi, le magnétisme est la régénération de l’humanité et vous n’y trouvez que charlatanisme et désordre. Si je n’entends rien en politique, vous n’entendez rien en médecine.
— Cela se peut, dit le général qui répondit comme un homme qui n’avait pas écoulé. I faut que je voie la duchesse.
11 sortit, et, accompagné du docteur, il passa dans un autre appartement. La duchesse d’Avarenue était debout devant une cheminée allumée et semblait profondément pensive: on n’eût jamais pu croire qu’elle sorlail des mains d’une populace furieuse, tant il y avait de calme et de froideur dans sa préoccupation. ,
— Madame, iui dit le général, je venais m’informer de l’état où vous vous trouvez; j’ai craint que l’émotion...
La duchesse sourit dédaigneusement, et son regard hautain arrêta les paroles du général sur ses lèvres. Celui-ci s’attendait pour le moins à un .rcmeicîment poli, sinon reconnaissant. Les premiers mots de la duchesse furent ceux-ci :
— Avez-vous donné des ordres, monsieur, pour que le corps de mon père fût enlevé d’une manière décente et convenable à son rang?
Le général fut tout surpris de cette question et du ton de commandement dont elle lui était faite. 11 répondit cependant avec politesse :
— Ces ordres, madame, ont été oubliés, et il serait impossible de les exécuter dans l’état de fermentation où se trouve maintenant la ville.
— Ah! dit la duchesse, les assassins n’ont pas assez bu, ils demandent encore du sang; le votre peut-être, pour m’avoir sauvée.
— Le mien ! madame, ils en ont déjà goûté, comme vous diriez, et peut-être en voudraient-ils le reste.
— C’est juste, dit la duchesse avec un accent de sarcasme terrible. A votre tour, général Jean d’Aspert.
— Diane, s’écrie le général en s’approchant d’elle avec un transport de joie ; Diane, vous m’avez reconnu !
y? A qui parlez-vous? dit la duchesse en l’éloignant du dos de la main et en se reculant hautainement.
LE MAGNÉT1SEUK.
D’Aspert porta autour de lui un regard irrité; mais, apercevant dans sa chambre Lussay et sa femme, il attribua la retenue de la duchesse à leur présence, et, d’un geste, il les pria de s’éloigner. Ils sortirent. Le général reprit :
— Nous sommes seuls, madame, et nous pouvons nous expliquer.
— Je n’ai d’autre explication à avoir avec vous, monsieur, que de vous demander un passeport, afin de quitter Rome.
La patience de Jean fut poussée à bout, et il reprit avec une sévérité égale à la hauteur de la duchesse :
— Mais moi, madame, j’en ai d’autres à vous demander.
— Etes-vous mon juge, et avez-vous hâte de me livrer au bourreau ?
— Diane, reprit le général avec douceur, vous jouez un rôle maladroit avec moi; vous savez bien ce dont je veux vous parler.
— Est-ce de mon père que votre peuple a assassiné?
— Non, reprit Jean avec amertume, mais de mon fils que vous avez fait disparaître.
La duchesse devint pâle et serra les dents avec rage ; elle se tut.
— Me comprenez-vous enfin? ajouta le général. Ce n’est plus ici Jean l’insensé, le fou, qui vous a aimé comme on adore Dieu, à qui ous auriez demandé un crime et qui l’eût commis pour une de ces nuits d’amour où vous ne cherchiez que le plaisir.
La duchesse le toisa d’un œil de mépris.
— Ce n’est plus, reprit le général, ce n’est plus le misérable paysan qu’on fait enlever par un recruteur, et qu’on destine à aller mourir dans l’Inde, quand son amour fatigue et que son désespoir inquiète; c’est un homme qui sait ce qu’il vaut et ce que vous valez; c’est un père qui vous redemande son enfant et qui le veut.
La duchesse était droite, pâle, immobile. D’Aspert se tut, espérant une réponse; Diane garda le silence. Il attendit un moment encore; il sentit la colère murmurer én lui; mais il l’apaisa; et, se rapprochant de la duchesse, il lui dit avec une sorte de soumission respectueuse :
— Eh bien, madame, oublions le passé; n’en parlons plus : j’en effacerai le souvenir. Mais, enfin, je viens de vous sau-
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ver, de vous arracher à une mort certaine : pour ce service, pour ce sang versé en vous défendant, rendez-moi mon fils.
— Votre sang versé! cela vaut-il bien vingt sacs de farine? dit la duchesse avec un mépris inouï.
To ît autre qu’une femme eût tremblé jusqu’à la racme des cheveux à l’expression terrible qui agita en ce moment le visage 'de Jean; mais elle supp >rta insolemment les regards du général, et ne bais-a pas les yeux devant l'éclair de rage qui s’en échappa. Il grinçait des dents de fureur; il eût donné la moitié de sa vie pour que cette femme eût été un tigre : il l’aurait attaqué nu et corps à corps.
— Mais, reprit-il suffoquant de colère, tous les vices sont donc dans votre àme? vous qui vous êtes livrée à moi comme...
— Jetez-moi à la foule, monsieur, reprit froidement la duchesse, elle m’eût égorgée sans m’insulter.
Le général se tut : il était anéanti, dérouté ; il se mit à parcourir la chambre en repassant dans sa tête toutes les circonstances de sa vie. 11 avait été l’amant de cette femme jusqu’à l’instant ou sa grossesse n’avait pu se déguiser plus longtemps. A ce moment, il avait été enlevé et incorporé dans un régiment qui était parti pour l’Inde. Revenu, tro s ans après, en France, il avait appris qu’avant l’époque de ses couches, la duchesse était partie, emmenant Honorine avec elle, et qu’Honorine avait écrit de Spa que la duchesse était accouchée d’un fils. Depuis ce temps, madame d’Avarenne avait reparu à la cour ; mais on n’avait pas eu de nouvelles ni d’Honorine ni de ce fils né secrètement. La révolution de 89 avait éclaté; madame d’Avarenne et son père avaient émigré des premiers. Le duc d’Avarenne avait péri sur l’échafaud. Jean, désespérant de retrouver jamais la trace de ce fils perdu, avait continué sa carrière militaire, et y avait fait ce chemin rapide si commun à cette époque. Enfin, après onze ans, il se retrouvait face à face avec cette femme qu’il avait aimée, qu’il avait possédée, qui était la mère de son enfant, dont il était devenu l’égal, à ‘laquelle il venait de sauver la vie : et le silence et le mépris étaient tout ce qu’il en recevait. 11 la croyait folle, ou plutôt il se croyait fou: car lui seul était ému, lui seul sentait son cœur se gonfler et le sang lui monter à la tête, bruire dans ses oreilles, battre
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comme au marteau dans sa têt?. La duchesse était calme, son regard était paisible, son altitude tière -, elle gavait juste ce qu’elle faisait. Fatigué de sa marche et de l’agitation de scs pensées, le général s’anêta en face d’elle. Il la considéra longtemps, espérant que ce regard obstiné l'importunerait ou l'attendrirait, et qu’un mot, échappé à la colère ou à la pitié, viendrait l eclai.er; mais l’impassibilité des traits de la duchesse usa la ténacité de ce regard, et le générai reprit la parole :
— Ainsi vous n’avez rien à me dire?
Puisil laissa un moment pour la réponse. Laduchessese tut. j 1 — N’y a-t-il pas un sentiment dans votre cœur que je
puisse implorer?
Nouvelle attente, nouveau silence.
— Pas un 9
Il parlait à une statue de glace.
— Mais, s’écria-t-il avec une fureur qui ne connut plus de bornes et en prenant la duchesse par la main, mais savezvous que vous êtes en mon pouvoir, et que jé n’ai qu’un mot à dire, que je n’ai qu’à laisser faire et que vous serez écharpée par morceaux?
La duchesse sourit ironiquement.
— Mais je vous dis que je le ferai ! je le ferai, vous dis-je, m’entendez-vous? et, en parlant ainsi, il la serrait violem- , ment; puis il la quitta et se jeta sur un fauteuil. La duchesse
rajusta ses manches froissées par le général, et reprit froidement :
•*! . — Vous auriez fait fortune aussi dans le métier de por-
tefaix.
— • Ahi s’écria le général en se redressant, en saisissant le liras de la duchesse et en la jetant à genoux, qu’il en soit donc ainsi. Piépondez an portefaix. Et prenant ses mains dans les siennes, il les serra à les briser.
— Ali! s’écria la duchesse, assassi nez-moi tout de suite! I vous me torturez.
— Répondez à l’assassin alors, crie le général ; car il faut * que vous répondiez; qu’avez-vous fait de mon (ils?
— R est mort, dit la duchesse d’une voix sourde.
— Mort! répéta Jean d’Aspert en laissant échapper madame d’Avarenne, et en se couvrant le visage de ses mains.
EDi g iti z e d fay Go ogte
— Mort, reprit la duchesse en se relevant et en jetant sur lui un regard où rayonnait une joie cruelle.
Le général détourna la tête, essuya une larme , quelques soupirs douloureux s'échappèrent de son sein ; un moment après il se rapprocha de la duchesse, et lui dit avec un ton de profonde tristesse :
— Veuillez me dire , madame , où vous désirez vous rendre; et non-seulement je vous donnerai un passeport pour cette destination , mais encore je vous y ferai accompagner.
— Je souhaite aller à Naples où je compte m’embarquer pour Londres.
Le général la salua et allait se retirer , lorsque le docteur entra vivement dans la chambre.
— Le gouverneur de Home, le signor Canzini, désire vous parler sur-le-champ. Il s’agit, je crois, de madame.
— Alors faites entrer ici, dit le général, car je désire que madame sache ce qui sera décidé sur ce qui la concerne.
Le gouverneur entra, suivi de deux officiers dont l’un portait une cassette. La duchesse se leva à la vue de cette cassette; mais elle se contint en voyant que le général l’observait. Celui-ci, adressant la parole au gouverneur, lui dit :
— Eh bien, monsieur, que désirez-vous?
— Général, répondit l’Italien, je viens réclamer la dame d’Avarenne, afin qu’elle soit livrée aux tribunaux, et jugée selon que le méritent ses crimes contre la république.
— Jugée ! reprit avec hauteur le général , jugée parce qu’elle n’a pas été assassinée; vous allez trop vite en république, monsieur, et le temps de la Convention est passé. Si l’envie de juger vous lient, recherchez les assassins du marquis de l’Etang, recherchez celui qui m’a fait cette blessure, et jugez-les d’abord selon qu’ils le méritent.
— A l’heure qu’il est, reprit le gouverneur, ils sont arrêtés. Ceux qui ont frappé M. de l’Etang seront confrontés avec madame; celui qui vous a blessé le sera avec vous, et, dès que le témoignage de madame aura été entendu, leur sentence sera prononcée.
— C’est bien, monsieur, dit le général ; mais madame n’est pas en état de porter ce témoignage sur-le-champ.
— Aussi, reprit le gouverneur, n’est-ce pas pour cela que nous venons la réclamer. C’est pour la livrer elle-même aux
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tribunaux, comme ayant conspiré contre la liberté de la république romaine.
—Conspirer contre la liberté, monsieur, dit le général, est un mot bien vague , un mot avec lequel on a fait tomber bien des têtes innocentes. Madame est Française : et à ce titre je lui dois protection, et ce ne sera que sur des preuves bien claires que je permettrai qu elle soit mise en accusation.
— Madame est émigrée, reprit le gouverneur avec une expression d’impatience avide, et, à ce titre, ce n’est pas chez un général de la république qu’elle devrait trouver un si chaud protecteur ; et, quant aux preuves que vous demandez, les voici.
Il ouvrit aussitôt la cassette qu’un des officiers avait posée sur la table. Pendant qu’il en tirait quelques papiers, il ajouta :
—Cette cassette appartient à madame ; lorsque nous avons fait cesser le pillage de sa maison, l’officier qui commandait la garde que nous y avions envoyée a trouvé cette cassette; et, espérant y trouver des renseignements sur les personnes qui habitaient ce logis, dont le maître venait d’ôtre massacré, il a ouvert cette cassette et lu quelques-unes des lettres qu'elle renfermait. Jugez , général , si ces preuves sont suffisantes.
Le général regarda la duchesse avec anxiété ; mais elle, l’œil fixé sur la cassette, suivait si attentivement l’œil du gouverneur , qu’elle n’aperçut pas l’intérêt de pitié qui se peignait encore sur les traits de Jean d’Aspert. Celui-ci s'approcha du gouverneur qui lui tendit un papier , en lui disant :
— Lisez :
Le général le prit, et porta de nouveau les yeux sur madame d’Avarenne ; mais celle-ci ne semblait faire attention qu’à cette cassette que le gouverneur tenait dans ses mains. Jean lut le papier : c’était une lettre d'Acton ; elle contenait le plan d’une insurrection qui devait éclater à Rome et dans tous les Etats romains, appuyée d’un armement considérable fait par le gouvernement de Naples et des secours de l’Autriche. Une correspondance suivie donnait les détails les plus précis sur cette affaire. Cette correspondance nommait les
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chefs, désignait le lieu des rendez-vous, nombraitles soldats, les armes, l’argent. Les preuves étaient accablantes; à chacune de ces lettres, Jean ne pouvait s’empêcher de consulter la figure inquiète de madame d’Avarenne; et, chaque fois, il s’étonnait de la voir indifférente à la lecture de ces papiers, mais seulement attentive à la recherche matérielle que le gouverneur faisait dans la cassette. Il vit bien que le danger qu’elle pensait courir n était pas dans la révélation de cette conspiration : il y avait autre chose qui l’inquiétait. Cependant la découverte déjà faite mettait la vie de la duchesse en jeu. A quoi donc pouvait-elle prendre un intérêt plus actif? A son honneur? L’honneur de madame d’Avarenne était une énigme pour un homme comme Jean , quoique ellemême en eût une idée bien positive : à la vie d’un autre? mais son père était mort, et d’ailleurs la duchesse était-elle femme à trembler pour l’existence de qui que ce fût, quand la sienne était compromise? Jean, sans vouloir d’abord pousser plus loin l’examen des secrets de madame d’Avarenne, se résolut à la sauver ; mais il avait besoin de s’assurer avant qu’il n’y avait plus rien qui les intéressât l’un à l’autre : il s’approcha d’elle et lui dit à voix basse :
— Ainsi donc cet enfant est mort?...
— Mort... oui... mort...
— Le jour de sa naissance?
— Oui.
— Au lieu même où il est né?
— Oui.
— A Paris?
— Oui.
Jean s’arrête. A chaque question la réponse avait été la même, affirmative , précisé, irréfléchie. C’était l’impatience d’une personne qui veut se débarrasser d’une question plutôt que d’y répondre. Aussi la duchesse ne s’était-elle pas aperçue du piège que lui avait tendu d’Aspert ; il ne savait de l’histoire de son fils que deux choses : qu’il était né à Spa et qu’il avait vécu environ quelques mois; et sur ces deux circonstances la duchesse avait menti. C’était presque la certitude qu'elle avait menti sur le fait principal; sans doute ce fils n'était pas mort. Le général réfléchit : il pensa au silence obstiné de la duchesse qui ne pouvait être qu’une résolution
irrévocable de le laisser dans l’ignorance du sort de son fils. Use ressouvint qu’il n’avait dû qu’à une violence indigne la réponse que lui avait faite la duchesse; cette réponse n’était sans doute qu’un moyen d’échapper à de nouvelles questions et à de nouveaux emportements. Après un moment de silence il dit an gouverneur :
— Permettez, monsieur, que j’interroge moi-méme madame. Je réponds d’eliç; laissez ces papiers, j’en aurai besoin. Je vous ferai dire le résultat de celte entrevue.
— Je l’attendrai dans la pièce voisine, dit le gouverneur.
L’Italien avait deviné que Jean ne s’intéressait pas médiocrement à la femme qu’il avait sauvée; non qu’il eût la plus petite idée de ce qu’il y avait eu jadis d’intime entre madame d’Avarenne et le général, mais parce qu’il lui semblait que la duchesse valait bien encore la peine qu'on la sauvât. Elle avait alors trente-trois ans, était dans la beauté complète de cet âge, beauté moins naïve, moins fine, moins rosée que la beauté de seize ans; beauté forte, hardie, princiôre, qui va surtout aux grandes dames et aux grandes femmes. Le gouverneur pensait que Jean voulait sauver la duchesse, sous condition : la duchesse lui semblait belle., et le général fort fort occupé à la regarder. Le gouverneur ne se trompait que sous la condition; ce fut ce soupçon qui lui dicta sa réponse. II se retira donc dans la chambre à côté. Le général était trop occupé de ses pensées, pour faire une seule des réflexions que nous venons d’écrire; il laissa donc le gouverneur agir comme il voulut et sans s'irriter d’une précaution qu’en toute autre circonstance il eût considérée comme insultante. Dès qu’il fut seul avec la duchesse :
— Mon fils n’est point mort, dit-il en se plaçant devant elle et èn la regardant en face.
La duchesse ne put s’empêcher de paraître embarrassée.
— Mon fils n’est point mort, continua le général, il n’es* pas mort au lieu où il est né; il n’est pas mort le jour dé naissance ; il n’est pas mort à Paris.
Madame dV varenne vit comment ses réponses irréfléchies avaient compromis son mensonge; et, dans son âme, elle se résolut à garder le silence obstiné qui avait excité d’abord la fureur de Jean. Celui-ci le comprit, mais il avait acquis sur elle des avantages qui lui permirent d’être calme ; il reprit: