I. K MAGNÉTISEUR
— Maintenant il faut me dire la vérité et me donner la preuve de cette vérité. Où est mon fils? Vous ne répondez pas. Ecoutez bien, voici une accusation qui pèse sur votre tète. Cette accusation est juste : c’est heureux pour vos juges, sans doute; car, juste ou non, elle vous mènera à la mort. Je vous ai déjà sauvé la vie ; vous n’en avez tenu compte. Je ne vous offre pas de vous rendre le même service, j'olfre de vous le vendre. Ne me regardez pas d’un air de mépris, madame la duchesse, vous ne valez qu’un marché bien froid et bien disputé. Vous avez insulté le général qui vous a tendu sou bras et son épée ; voici L: meunier qui vous propose ses sacs et ses farines : voulez-vous racheter votre tête?
— Combien cela me coùtera-t-il?
— Un mot.
— Lequel?
— Le nom de l’ecdroil où vit notre fils.
— Notre fils ! est-ce que je vous connais?
Ce mot confon it Jean d’Aspert. 11 crut rêver ; mais il se remit promptement, et, reprenant son discours, il lui dit :
— Prenez garde, ne soyez pas imprudente pour nous deux. Un mol peut vous perdre et vous perdre sans qu’un retour tardif puisse vous sauver. Voyez celte pendule : dans cinq minutes il faut qu’il soit décidé de vous; dans cinq minutes il faut que je dise au gouverneur : Emmenez cette femme, ou bien que je refuse de vous livrer. Je suis encore assez maître de moi pour ne pas dire qu’on peut vous emmener; mais ce mot une fois prononcé, ni vous ni moi ne pourrons en retenir l'effet. Tout ce que vous m’offririez du fond d’une prison ne vous sauverait pas, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter votre mort. Les gens de Home ont besoin de victimes ; ils se trouvent en arrière de notre révolution , ils veulent avoir leurs journées à jeter à l’oreille de la noblesse pour lui dire incessamment, comme nous pourrons dire un jour : N'oubliez pas le 2 septembre, sou venez- vous du 2t janvier. Sortie de ce palais, vous êtes morte. Voulezvous vivre?
La duchesse ne répondit pas; mais elle prit une plume et écrivit ces quelques mots .
— Que faites-vous ? qu’écrivez-vous? dit le général en s’avançant.
La duchesse remit un papier à Jean d’Aspert; il y lut ce qui suit :
« Mon fils , le général d’Aspert a envoyé votre mère à l’échafaud. »
— Et le matin de mon exécution, je mettrai l’adresse à ce billet; cette adresse, vous la saurez bientôt, je suppose. Dépêchez vous, monsieur, je suis prête.
D’Aspert laissa tomber le papier à terre ; il se crut un monstre. Il vit la duchesse se lever et marcher vers la porte de la chambre où était le gouverneur; il se jeta devant elle: el e se recula avec hauteur. 11 la regarda quelques moments d’un air égaré. Tout à coup ses traits prirent une expression de désespoir attendri ; il tomba à genoux devant madame d’Avarenne. Il pleurait ; les paroles sortaient de sa gorge, en y rompant douloureusement les sanglots qui l’étouffaient.
— Mon enfant! madame, mon enfant!... Ah! par grâce, mon enfant! se prit-il à crier.
Madame d’Avarenne sourit en voyant cet homme à ses genoux.
— Vous êtes fou! vous êtes ridicule !
— Pourquoi ne peut-on pas battre une femme ! non pas l’assassiuer, maisja battre, lui faire mal, lui déchirer la peau avec les ongles, avec le fouet, 'avec la semelle de sa botte? Les misérables! elles vous prennent le cœur, le déchirent, le mordent, le torturent, l’incisent, le cautérisent sur la blessure ouverte, égratignent la cicatrice qui commence; et ces femmes ont uue àine à qui rien n’arrive, ni honte ni pitié; et, parce qu’elles sont femmes, et femmes perdues, il n’y a vengeance aucune à en tirer, sous peine d'étre un lâche. Cela est simple.
Jean était tombé trop avant dans la douleur pour que ce mot de madame d’Avarenne pùt le reporter d’un bond à la colère terrible qui, un moment, avait fait trembler la duchesse. Il se releva; il se mit à la contempler avec effroi. Mille discours lui vinrent au cœur pour la toucher, l’ép. uvanter, la séduire. Il avait menace, il avait pleuré ; il ne savait plus que faire, que dire, que proposer; il lui prenait envie de se faire son esclave, de lui dire qu’il l’aimait, de re-
le Magnétiseur* ci
devenir son amant : il lui aurait proposé de se couper un bras, de se démettre de son grade; il se demandait, à travers ce bruissement orageux de pensées qui lui traversaient la tete :
—Qu’a-t-elle? que veut-elle ?; si je pouvais la comprendre!
Il était si désorienté , qu’il avait oublié pourquoi il avait voulu être seul avec elle. Les cinq minutes étaient écoulées.
— Eh bien ! madame, décidez-vous.
— C’est à vous à décider.
— Vous voulez mourir?
— Si vous voulez me livrer.
— Vous allez partir, répondit d'Aspert qui était décidé à la sauver, ne fût-ce que pour se garder une chance de la retrouver, de l’attendrir ou de l’épouvanter.
— C’est bien !
— Mais il ne faut pas que ce soit sans m’être assuré de vous. Je garde ces papiers.
— Gardez-les.
La duchesse prit la cassette et dit à d’Aspert
— Où me cacherez-vous?
Un trait de lumière vint éclairer le général ; il s’élança vers la cassette et l’arracha à madame d’Avarenne.
— Oh ! pas encore, s’écrie-t-il.
— Que voulez-vous dire ?
— Ah! ah! ah!
Ces trois exclamations sortirent de la poitrine du général, comme si tout le poids de ses incertitudes s’échappait par ces soupirs exaltés. Il posa la cassette sur la table, il posa son poing fermé sur cette cassette, et, tressaillant d’une joie terrible, il dit à la duchesse en la regardant avec triomphe :
— Et maintenant, madame, où esl mon fils ?
— Monsieur... monsieur... vous êtes un infâme... Ma cassette... Ah ! vous en répôndez... Vous m’avez frappée... vous êtes un lâche!... Cette cassette... est à moi... rendez-la-moi.
— Où est mon tils, madame?... où est-il?
— Ah ! ah! je la veux... Au secours! à moi! au secours! '
A ces cris de madame d’Avarenne, le gouverneur, les officiers, M. de Lussay, entrèrent eu tumulte. La duchesse était
à genoux sur le paquet. A l’aspect de tout ce monde, elle se
LE MaENÈTISEUK.
releva soudaiaemeiit ; et s’adressant au gouverneur, elle lui dit :
— Monsieur! monsieur! arrachez-moi à ce misérable! arrachez-moiàses violences. Oui, monsieur, ces papiers sont à moi, cette cassette est à moi; j’ai conspiré, je suis coupable; einmeiiez-moi, faites-moi juger, tuez-moi; je me mets sous votre protection.
— L'attitude du général était si menaçante, que le gouverneur et les oflicicrs mirent l’épée à la main. Jean se prit à rire avec mépris.
— Lussay, dit-il froidement, allez chercher un caporal et deux hommes pour reconduire ces messieurs chez eux.
— Général, diL le gouverneur, vous répondrez de ce qui arrivera; le peuple nous attend, mais il ne nous attend pas seuls. Il sait que nous sommes venus réclamer ici une femme, émigrée française, qui a conspiré contre lui; il l’attend.
— Pour l’égorger, dit le général. Emmenez-la.
— Vous m’insultez, dit le gouverneur. Cette femme sera jugée; je la protégerai contre le peuple aussi bien que contre votre violence.
— Emmenez-la, répéta le général ; voici les preuves de son crime, ajouta-t-il en tendant au gouverneur les papiers qu’on avait tirés de la cassette.
Madame d’Avarenue était anéantie; à son tour elle ne savait que dire ni que résoudre; elle se leva enlin.
— Monsieur, dit-elle au gouverneur, prenez ces papiers, prenez cette cassette et sortons.
— Je garde la cassette, dit le général.
— Elle m’appartient, dit la duchesse. Le général d’Aspert veut sa part du pillage.
— Ce coffre vaut bien un louis : en voilà dix, reprit le général.
— Vous ai-je prié de me l’acheter,* repartit madame d’Avarenne? et savez- vous si aucun prix peut le payer?
— Ce qu’il renferme est doue bien inestimable?
— 11 y a donc uu secret à cette boite, dit le gouverneur.
— Si vous voulez, nous allons le voir eusemble?
— Mou! non! s’écria madame d’Avarenne en s’élançant vers le gouverneur; ce sont des secrets de famille, rien qui ■sous intéresse, je vous le jure.
LE MAGNETISEUR.
— Ce sont peut-être de nouveaux renseignements sur le complot, dit le gouverneur en remettant son épée dans le fourreau. Général, excusez ma vivacité, nous allons procéder à la vérification de nouveaux papiers.
— Général d’Aspert, reprit vivement la duchesse en se retournant vers lui : Jean! ô mon Dieu! Jean, je vous en prie, sauvez-moi cette honte !
— Monsieur, dit d’Aspert, je crois être assuré que ces papiers ne concernent que les intérêts privés de la famille de madame, et peut-être de la mienne ; c’est affaire entre nous. Permettez que nous demeurions seuls un instant; dans une minute je serai à vos ordres.
Eu disant ces paroles, le général avait quitté la table sur laquelle la cassette était posée et il accompagnait le gouverneur jusqu’à la porte de la chambre. Celui-ci insistait pour rester; le général, moitié poliment, moitié avec rudesse, le forçait à se retirer, lorsqu’un bruit léger se fait entendre derrière eux. Ils se retournent et voient la duchesse qui vient de jeter un paquet de lettres dans le feu de la cheminée. Tous se précipitent; le général s’élance vers ces lettres; et la duchesse, avec une intrépidité et une force que le désespoir et la rage pouvaient seuls lui donner, lutte contre le général.
— Arrachez ces lettres du feu! crie celui-ci pendant qu’il se débat avec la duchesse.
Mais elle était si acharnée à la défense de la cheminée, qu’il était presque impossible d’en approcher. Enfin d’Aspert la saisit à bras-le-corps, l’enlève, et le gouverneur ne retire du feu que quelques bribes de papiers, reste d’une demidouzaine de lettres tout au plus. D’Aspert remit la duchesse aux mains des ofliciers et s’empara de ces lambeaux. La duchesse, l’œil fixé sur chacun de ses mouvements, suivait avec auxiélé la recherche attentive et haletante de quelques mots que Jean découvrait à quelque extrémité de pages :
« Grandit » beau com » le prince le ve...
» Charles m’mterrog » sa mère et de son pêr » rien. 11 me fait peine
» sieur. 11 comprend » et malgré les vieu » sa raison et sa discré
Voilà tout ce qui restait du premier billet; du reste, point de date, point d’indication de lieu. La lettre avait été brûlée en travers ; il ne subsistait que le commencement des lignes. Le désappointement quijiarut sur la ligure du général se refléta en satisfaction inquiète sur la duchesse. Ils échangèrent un regard de haine. Jean prit un second billet; il ne restait de celui-ci que le haut.
Londres, 15 octobre^! 796.
« Madame la duchesse,
Jean jette cette lettre avec colère; il en prend une autre qui semblait moins atteinte que les autres, il l’ouvre - : tout était dévoré, à l’exception d’un mot et de deux lettres.
respect
ge
La duchesse respira avec force, comme si tout danger était passé; mais, à la joie qui parut sur le visage de Jean, elle redevint pâle et tremblante, Lu effet, le général avait trouvé une lettre dont il était resté deux lignes entières. 11 lut avidement :
» Quand il a vu son tils, il l’a embrassé en pleurant. Son se- » cret a été sur le point de lui échapper ; mais il
Dans un coin de ce billet, il y avait encore de conservé :
Gaud, 17 juin 1797.
C’était une affreuse agonie que celle de l’espérance de Jean d’Aspert. 11 n’eût pas été assuré par les terreurs de la duchesse, que ces lettres concernaient son fils, qu’il l’eût deviné à sa joie ; il lui restait deux lettres à examiner ; il frémissait de les ouvrir. 11 alla vers la cassette, espérant qu’il y restait quelque chose ; mais elle était vide. Dans un moment' de rage inexplicable, il la prit et la jeta sur le paquet. Tout le monde était muet. Le général revint aux deux lettres; dans l’une la date :
1 ,r novembre 1797.
.Dans la seconde, le lieu.
Vérone
LE MAGNÉTISEUH.
Rien de plus. 11 examina de nouveau chaque papier avec la plus minutieuse attention ; pas un mot n’avait échappé à sa première recherche. Il se promena activement dans la chambre en murmurant sourdement. La fatale cassette se rencontra sous ses pa^et, dans la rage de ne pouvoir s’en prendre à personne, ina lança du pied avec une violence incroyable. La cassette passa devant l’ouverture de la cheminée, et le courant d’air qu’elle détermina fit sortir quelques cendres. Ces cendres étaient les restes des lettres bridées. Le général en voit quelques fragments voltiger devant lui et se poser devant ses pieds. Par un mouvement machinal, il se baisse pour les saisir ; l’un s’envole à ce mouvement; un autre qu’il saisit se met en poussière. Cette circonstance l’exaspéra : c’était l’image de ses espérances. Il recommença à marcher, écrasant sous ses pieds avec fureur ces fragments de papier brûlé parsemés dans la chambre, achevant avec désespoir d’anéantir tout reste de ce qui avait pu l’éclairer et de ce qui lui était si soudainement échappé. 11 s’était arrêté, avait pris un siège, et, le coude appuyé sur le bras du fauteuil, il regarda fixement le parquet. Le silence régnait depuis quelques minutes, lorsque tout à coup la figure du général s’éclaircit d’une joie inconcevable. Le gouverneur s’approche et lui dit :
— Eh bien! général, qu’allons-nous faire?... que décidezvous?
Mais Jean, immobile, lui fait signe de la main de se tenir tranquille. 11 se glisse lentement de son fauteuil, se met à genoux, penche sa tête jusque sur le parquet, et semble dévorer de l’œil uue bribe de poussière noire sur laquelle l’encre a laissé quelques caractères blancs ; il retient sa respiration; ses mains étendues semblent commander le silence et l’immobilité; ses lèvres remuent comme celles d’un homme qui épèle ; il sourit, son regard s’enflamme ; mais la respiration retenue à grand’peine fait voler à quelques pieds la cendre qu’il regarde; il la suit à genoux; elle s’arrête, il semble reprendre son incertaine lecture, et achève un mot ; enfin, il répète à voix basse ; sa joie devient inexprimable ; elle l’entraîne, il fait un mouvement imprudent; la cendre s’envole ; il la suit encore ; elle se pose, il approche, il est près de l’atteindre, elle glisse un peu plus loin, il se glisse
doucement, craignant de remuer l’air; il arrive enfin, toujours l’œil fixé sur cette feuille de cendre où tout gît pour lui; il va reprendre sa lecture : un bruit frappe le parquet, et la cendre, brisée en poudre, disparaît sous le pied de la duchesse.
Ace moment encore, Jean eût p^nardé cette femme; mais il se contint, et, lui rendant soti regard de triomphe par un regard où la menace et la joie se mêlaient ensemble, il dit sans s’adresser à elle :
— C’est aujourd’hui le 20 février, n’est-ce pas?
— Oui, général.
— Madame, dit Jean en se relevant fièrement, après-demain je déciderai de votre sort.
Jean avait lu sur la cendre noire ces mots que l’encre y avait laissés tracés en blanc :
« Nous serons à Rome avec votre (ils, le 21 février. »