‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 21 sur 27 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

On a beaucoup écrit sur toutes sortes de choses, beaucoup surtout sur les femmes et sur l’amour, et on a généralisé des questions qui sont presque toujours des questions d’individus. Parce que l’amour est de toutes les classes, on a pensé qu’il devait procéder de même dans toutes les classes ; parce qu’il est une passion de toutes les époques, on a dit qu’il devait être le même dans toutes les époques. On a infiniment blâmé le baiser âcre de Rousseau, en disant qu’il n’y a pas de jeune fille qui parle si librement de ses impressions physiques. Cela se peut aujourd’hui, où nous avons béguelisme dans la dépravation, où les femmes du monde n’aiment plus et s’arrangent. Comme tout ce qu’elles appellent amour est posé, prévu, calculé pour être amusant et moins dangereux, cela n’a rien d’emporté dans l’expression. Ainsi, ce qu’on cherche dans un homme, ce n’est ni l’esprit ni la beauté, c’est la position. Du temps du baiser âcre, la valeur physique d’un , homme et d’une femme entrait pour quelque chose dans leurs désirs de se plaire et de se posséder ; on ne faisait pas semblant de dédaigner les plaisirs des sens; le corps était une grande chose. A cette époque, on s’occupait de faire des enfants vigoureux. Mirabeau lardait ses brûlantes pages d’amour de dissertations toutes médicales, et ne parlait que plaisirs furieux et abstinences insupportables ; Diderot écrivait des polissonneries très-drôles : Crébillon de même ; les romanciers en sous-ordre, comme Rétif de la Bretonne et Marmontel, expliquaient les effets d’une belle taille et d’une jambe élégante ; Colardeau ne trouvait rien de mieux à faire dire à Héioise que ce vers :

Couvre-moi de baisers ! je rêverai le reste !

Ce qui, entre nous soit dit, me parait l'expression la plus dégoûtante d’une chose qui en vaut bien la peine. Le reste,

Digitizêd by Gc

séparé de couvre-moi de baisers, est la saleté la plus éhontée qn’on ait imprimée. On a pourtant admiré le reste. Enfin, à part l’expression, Colardeau était dans les idées de son siècle. Que tous ces écrivains fussent l’écho des habitudes d’alors, ou qu’ils les eussent fait naître, toujours est-il qu’on s’aimait fort corporellement.

De nos jours, la bonne société des femmes, c’est à-dire les épouses de notaires et d’agents de change, et les patentées de la cour, rougiraient d’avoir l’air d’y penser. Cependant le temps des amours , si bêtement appelés platoniques , s’est éteint, si jamais il a existé; je ne pense pas même que la chasteté masculine ait jamais été une vertu sincèrement admirée. L’histoire de Joseph a été éternellement ridicule, et je ne sais rien de plus méprisable. Mais il était encore bien loin de ce Combabus, courtisan émérite, amoureux de la femme de son maître qui la lui donne à garder, lequel Combabus se fait ennuque pour obvier aux dangers de sa passion, et laisse au mari la garantie de sa fidélité enfermée dans une boite. 11 est- vrai de dire qu’à ce prix, Joseph, qui ne laissait que son manteau, était un libertin fieffé. Certes, nos belles dames, j’entends toujours celles de la bonne société, n’auraient pas suffisamment de moqueries pour un sot de cette espèce ; et pourtant, si vous leur racontez qu’une femme a pu se donner parce qu’elle est femme, elles se croiront le droit de la considérer comme une catin. Or, il est très-difficile, avec tout cela, de savoir pourquoi ces dames cèdent à un amant, à moins que ce ne soit par calcul, et j’entends par calcul ce qu’elles veulent bien nous dire, et ce que peut-être elles croient.

A leur compte, se livrer à son amant, c’est lui donner le dernier gage d’un amour qui, pour elles, n’est que dans le cœur; gage qui, disent-elles, ne les amuse pas, qui leur est odieux, dont elles se passeraient fort bien; mais qui, accompagné de cette phrase : « Ah ! tu ne crois pas que je t’aime ; eh bien! tu le veux, je serai déshonorée; mais alors, au moins, tu croiras à mon amour, » devient un sacrifice et les laisse tout à fait dans la sainteté de la passion, tandis que leur amant est un vulgaire amoureux qui compte leur possession pour quelque chose. On croit toujours à ces choseslà quand on est jeune, parce que, sur mille femmes, il y en

a une chez qui ce sentiment est vrai, et qu’il faut être habile pour deviner le plagiat ; on y croit môme quand on aime avec fureur, ce qui est la même chose qu’être jeune. L’amour a cela d’admirable ou d’imbécile, qu’il rend au cœur toutes les illusions de vingt ans; voyez les folies des jeunes gens et des vieillards, elles ont le même caractère. Si le milieu de la vie en est plus exempt, ce n’est pas qu’il soit plus fort ou plus habile, c’est qu’il est ailleurs occupé. A vingt ans, l’ambition, le soin de faire sa fortune, l’amour des enfants ne sont pas venus. A soixante ans, ils sont passés; l’ambition est satisfaite ou méprisée, la fortune gagnée, l’amour des enfants, qui est une protection, devenu tiède parce qu’il est mutile; et le cœur se rattrape, avec tout ce qui lui reste d’énergie, à un sentiment qui a l’avantage de se renouveler moyennant une jolie fille qui a besoin de se vendre. Quoi qu’il en soit, quand on aime, on se laisse prendre à toutes ces protestations de froideur et de pudicité, et, quand on est jeune et qu’une femme veut bien se donner, c’est à la lettre son honneur qu’on croit lui prendre, et l’on devient très-reconnaissant du sacrifice.

Pour ma part, je crois qu’il y a un autre intérêt ou une puissance qui agit sur leur détermination, et je suis persuadé que toute femme qui tient réellement à ses devoirs, n’accordera jamais un rendez-vous à celui qu’elle aime. C’est ce qui arriva à Henriette après avoir répondu à Charles. Bientôt elle trouva mille prétextes pour reculer ce rendez- vous. Henriette était une femme qui était franche vis-à-vis d’elle-méme. Elle aimait Charles et était demeurée Une minute dans ses bras ; elle y avait découvert qu’il ii'y a pas de volonté qui résiste à ce qui émeut, trouble et enivre. Celle qui dit : Je resterai près de mon amant de longues heures, et je ü’ÿ perdrai pas le sang-froid de refuser, est une folle ou une enfant. Il faut que sa raison soit perdue ou qu’elle n’ait pas encore aimé.

Cependant Charles demandait ce rendez-vous de ses regards suppliants, de ses paroles furtives. 11 semblait douter de cet amour qu’on lui avait dit ; et, quoi qu’il en eut, Henriette était alarmée de ce doute. Mais elle ne voulait pas rassurer Charles au prix que demandent presque tous les amants, et, comme sa résolution était sincère, dût-elle perdre

et voir fuir cet amour qu’elle chérissait, elle préféra ce malheur au danger de se trouver seule avec Charles. 11 y en a qui mépriseront Henriette pour cette crainte d’elle-même. Elles pèseront dans une balance sévère cette vertu qui prévoit une faiblesse ; et cette faiblesse leur paraîtra ignoble parce qu’elle viendra d’un trouble des sens. Peut-être auront-elles raison. Peut-être n’est-ce pas ainsi qu’il faut faire des romans : à cela je répondrai que ceci n’est pas un roman. Mais l’occasion de se perdre vient toujours une fois dans toute passion : c’est comme condition d’existence. L’occasion arriva donc entre Charles et Henriette. Voici comment.

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