COMME IL ARRIVE TOUJOURS
La santé de d’Aspert s’altérait assez visiblement pour qu’il pût avoir des inquiétudes. Mourir n’était pas un effroi pour lui. Certes, cela lui faisait un vif chagrin, mais il n’avait pas peur; il ne s’épouvantait pas, comme certains vieillards, à la moindre idée de mort qui venait s’offrir à son esprit. On pouvait lui annoncer la perte de quelqu’un sans qu’il en devînt soucieux pour lui-même : il eût pu rencontrer un enterrement sans pâlir, et voir le curé sans trembler. Avec cette disposition, sentant que la goutte le gagnait des jambes à la poitrine, il pensa à mettre ordre à ses affaires. Il désira écrire un testament. Dans ce testament, le partage de ses biens fut fait entre Henriette et Charles Dumont. Mais d’Aspert, qui avait laissé passer le temps sans percer le mystère de la naissance de Charles d’Aspert ne voulut pas mourir en emportant le doute avec lequel il avait vécu. Jamais, à vrai dire, il n’avait renoncé formellement à s’instruire de ce secret ; mais il en avait toujours ajourné le moment. L’heure était venue où de nouveaux retards étaient imprudents. D’Aspert se décida : il venait d’éprouver une crise qui avait alarmé tout le monde; les soins de Charles et d’Henriette l’avaient
sauvé encore une fois; mais un nouvel accident pouvait survenir. Un soir, il pria Henriette de demeurer seule près de lui : lorsque tout le monde fut retiré :
— Henriette, lui dit-il, ce matin j’ai clos mon testament; les dispositions en sont irrévocables. Que Charles soit mon fils ou qu’il ne le soit pas, il n’y sera rien changé. Mais je ne puis envisager l’idée de quitter ce monde sans savoir de quel nom il faut que je le bénisse. Depuis longtemps j’aurais dû l’apprendre, je ne l’ai pas osé ; le repos heureux rend égoïste, on craint de déranger sa vie; peut-être a-t-on raison; peut-être n’eussions-nous pas été plus heureux; peutêtre même à ce moment ai-je tort de jeter quelque lumière sur ce point obscur. Qui sait si je ne vais pas porter un coup terrible à Charles? Mais, que veux-tu? je crains de mourir avec un mensonge sur la conscience. Il faut interroger Charles.
Henriette approuva ce projet, et, à travers les larmes qu’elle versait au discours d’Aspert, elle lui répondit qu’elle pensait aussi que c’était un devoir.
C’est que la mort rend solennelles toutes les actions de la vie! c’est qu’il n’y a pas de néant si assuré dans la tombe, qu’on ne veuille mettre ordre à sà conscience avant d’y descendre, ne fût-ce que vis-à-vis de soi-même.
— Puisque tu m'approuves, dit d’Aspert, charges-toi de ce soin. Je t’en ai dit assez pour que tu puisses l’interroger adroitement. 11 suffira d’ailleurs de lui parler de son père, de l’aventure de Rome, de la manière dont il y est arrivé. Mon fils venait de Vérone et avait habité l’Angleterre; il était accompagné d’un domestique. Ce peu de circonstances suffira pour le reconnaître.
—Mais pourquoi ne pas vous charger de ce soin? dit Henriette ; il vous sera bien plus aisé de retrouver dans dés indices qui seront insignifiants pour moi, la vérité que vous cherchez.
— Non, dit d’Aspert, je sens que je me troublerais ; je lui ferais des questions trop directes et qui t’avertiraient peutêtre de ce que je veux savoir. Car, en'ends-tu, Henriette? si Charles n’est point mon fils, il faut qu’il ignore jusqu’à mes doutes. Si, au contraire, ses réponses indiquent qu’il le soit, je lui dirai tout lç secret de sa naissance : le nom de sa mère
peut ne pas lui être inutile. Tâche d’amener cela comme par hasard; demeure seule avec lui un de ces jours, quand tout le monde sera retiré ; enfin, choisis un de ces moments où la conversation devient confiante et intime par l’épuisement des sujets habituels. Je te laisse ce soin. Tu as fait des dernières années de ma vie un bonheur qui ne pouvait me venir que d’une âme comme la tienne. Tu as subi ma solitude, mes douleurs, mes inlirmités : tu ajouteras ce bienfait à tant d'autres.
Henriette accepta ; la sainteté du mandat qu’elle venait de recevoir la protégeait contre l’amour de Charles et le sien. Elle comprenait qu’elle pouvait impunément demeurer près de celui qu’elle qimait, avec la pensée du devoir qui lui était imposé. Mais que de choses peuvent conspirer à notre insu pour détruire le rempart que nous croyons inébranlable...
Et d’abord, elle n’accomplit pas sa mission le jour même où elle l’avait reçue, sous l’impression des paroles de cet homme qui prévoyait sa mort et qui en parlait si simplement, avec le souvenir tout palpitant des remerciments qu’il lui avait faits pour le bonheur qu’elle lui avait donné. Quelques jours se passèrent : la santé d’Aspert prit un caractère tout à fait rassurant. Cependant il demandait à Henriette si elle avait interrogé Charles. Elle en avait franchement cherché l’occasion, mais il était difficile d’arriver avec lui à un autre sujet que son amour. Elle crut avoir tout prévu, et, au milieu de la soirée, elle lui dit devant son mari, qui était assez bien pour être descendu :
— Charles, je vous prie de ne pas sortir ce soir sans me parler, j’ai à vous entretenir.
Ce rendez-vous publiquement donné étonna peut-être, mais n’éveilla aucun soupçon ; d’Aspert approuva Henriette d’un signe qui fut aperçu de tout le monde, même de Charles, et l’on vit bien qu’il s’agissait d’affaires. Charles, il faut le dire, reçut cette invitation avec chagrin; ce n’était pas ce qu’il désirait. Il aurait beau être seul avec Henriette, il lui sembla que la pensée de tous ceux qui le savaient assisterait à leur entretien. 11 répondit froidement et sans (pie sa froideur fût attentée ; il n’avait pas pensé à croire qu’Menriette eût la hardiesse, qu’ont tant de femmes, de faire si impru-
LK MAGNÉTISEUK.
demment une mauvaise action, qu’il semble impossible de les en soupçonner. Il attendit donc, avec une impatience plutôt curieuse qu’émue, le moment où ils devaient être seuls ensemble. Quand dix heures furent sonnées, tout le monde se retira.
Il y a mille petites choses qui changent toute la nature d’une position, choses qu’on croit indifférentes et qui deviennent toutes-puissantes à notre insu. S’il est donné à quelqu’un de savoir ces choses-là, c’est peul-être aux dramaturges qui réussissent ou qui périssent par de petits accidents dont le public ne se doute pas, quoique ce soit lui qui les juge : un mot maladroit, une entrée intempestive, tuent la plus touchante situation; tandis qu’une escobarderie par laquelle on passe à côté d’une difficulté, ou par laquelle on la franchit, est souvent comme si on avait pleinement vaincu cette difficulté. C’est qu’au théâtre, comme dans la vie, ce ne sont presque jamais les pensées fondamentales qui décident du succès d’une action ; c’est dans un détail que tout consiste, et c’est ce détail dont il faut être sûr et qu’il faut savoir mettre à sa place.
Nous avons dit la situation de Henriette et de Charles. Supposons que tout le monde se fût retiré lentement et qu’ils fussent demenrés ensemble, le premier moment de leur entretien eût été embarrassé ; certes, ils ne se seraient pas jetés l’un à l’autre, ravis d’être sans témoins ; l'influence de ces gens sortis les eût laissés presque en cérémonie. Charles eût demandé ce qu’on voulait, et Henriette, ne sachant trop que dire, lui eut peut-être ouvertement répondu par la vérité ; alors un autre intérêt que celui de leur amour régissait cet entretien; la singularité de la découverte que Charles eût faite l’eût préoccupé hors de sa passion. Il en arriva autrement par un soin qu’Henriette prit peut-être pour une dernière sauvegarde : elle sortit du salon pour reconduire d’Aspert jusque chez lui. Le général la retint longtemps. Pendant ce temps, Charles demeura seul; la nuit s’avança; tous les bruits de la maison, qui eussent pour ainsi dire veillé sur eux au commencement de leur entretien , tous ces bruits se turent les uns après les autres. La solitude de Charles devint complète, le mystère de cette entrevue se rétablit en silence, avec l’heure attardée qui sonnait : et puis
Henriette ne venait pas. La curiosité de Gharles, qui d’abord cherchait ce qu’on pouvait lui vouloir, se changea en impatience. Peu à peu il craignit de ne pas voir Henriette ; il s’imagina que le général soupçonnait quelque chose et la retenait ; il eut toutes les alarmes d’un rendez-vous caché et criminel; il en eut tous les tumultueux mouvements. Bientôt ce rendez-vous, qui ne suffisait pas, un moment avant, à ses exigences, lui parut un bonheur qui allait lui échapper; et, du moment qu’il craignit de le perdre, il lui devint plus précieux que tout ce qu’il pouvait imaginer. Cependant il écoutait; tout dormait dans la maison. Tous ces mouvements, qui résonnent longtemps dans une habitation isolée où cinq ou six personnes vont se livrer au sommeil, ces portes ouvertes et fermées, ces allées et venues, avaient cessé : c’était un silence absolu. Déjà les craintes de Charles prenaient un caractère de terreur réelle ; mille suppositions fâcheuses lui venaient à l’esprit. A plusieurs fois il fut tenté de monter jusqu’à Henriette. Il avait ouvert la porte du salon; dix fois il alla jusqu’au pied de l’escalier; puis il revint, croyant avoir attendu bien longtemps, lorsqu’à peine une minute s'était écoulée. Le cœur lui battait ; il était arrivé à ne plus penser arien qu’à se désespérer, lorsqu’il entendit une porte s’ouvrir doucement. Un pas léger parcourut le long corridor et descendit l’escalier; une robe frôlait les marches; il semblait qu’on craignit de faire du bruit. Charles s’élança et vit Henriette.
— Oh ! c’est toi, lui dit-il en la prenant dans ses bras ; c’est toi, enfin ; mon Dieu ! c’est toi !
—Vous m’avez longtemps attendue? répondit-elle toute surprise et touchée de cette effusion de joie à son aspect, de ce sentiment qui était si loin de l’abord qu’elle avait préparé et qu’elle ne pouvait cependant repousser;, car elle ne l’avait pas mis dans ses prévisions.
— Oh! lui dit Charles, j’ai eu peur; il m’a semblé que tu ne viendrais pas.
— Et, en parlant, sa voix tremblante et entrecoupée annonçait tout le trouble qu’il avait éprouvé, Henriette voulut le consoler :
— Je te l’avais promis, dit-elle en baissant la voix.
— 11 y a si longtemps que tu me l’as promis , si longtemps! Mais te voilà... oui, te voilà, te voilà!
Pendant ce temps, ils étaient entrés dans le salon : Henriette s’était assise dans un de ces larges fauteuils que je vous ai dépeints. Oui , c’est là qu’elle était, svelte et souple, dessinée par sa robe blanche sur ce fond sombre de velours ; et lui Charles s’était mis à genoux, devant elle, et l’adorant du regard , il répétait en baisant ses blanches mains et ses genoux :
— Oui, c’est toi... c’est toi, te voilà!
Comme si une absence longue ou fatale les eût séparés.
Henriette le regardait en souriant. Comment se défendre du bonheur qu’on donne! n’est-ce pas le plus séduisant de tous les triomphes?
— Allons, lui dit-elle, Charles, calmez-vous, asseyez-vous
— Oh ! non, lui dit-il, laisse-moi te regarder, laisse-moi te voir. Sais-tu que voilà longtemps que je ne t’ai vue ni entendue?... Oh ! que tu es belle!
— Je t’en prie, Charles, pas ainsi, ne me parle pas ainsi... Voyons, tais-toi!
Et à ce mot elle lui mit la main sur les yeux. Que lui disaient ces yeux ?
— Henriette! reprit Charles, Henriette! Henriette!
Lui jetant son nom comme une invocation, et, à chaque fois, donnant à ce nom une expression indicible de délire, d’amour et de prière.
— Eh bien ! lui dit Henriette... Charles... oui, je t’aime... je t’aime. Allons, écoute-moi, causons.
Causons! Oh! que l’abbé d’Olivet aurait bien voulu savoir cet entretien, pour faire son Dictionnaire des synonymes, où il s’évertue à marquer la nuance de chaque mot! car voilà deux personnes qui se parlent et se répondent , et qui ue causent pas.
— Non, dit Charles, non, pas encore. Je t’écouterais mal; je ne te comprendrais pas. Laisse-moi te regarder... laissemoi te voir longtemps, toujours!
Il avait alors croisé ses bras sur les genoux d’Henriette, sa poitrine s’y appuyait aussi ; et, ainsi placé devant elle, il la
regardait de bas en haut, tandis qu’Henriette, penchée en arrière sur son fauteuil, la tète penchée sur sa main, se livrait doucement à cette brûlante contemplation qui la pénétrait. Un long silence s’établit entre eux, silence pendant lequel, les yeux attachés l’un sur l’autre, ils sentaient leur âme se fondre sous le rayon de leurs regards ; c’était un charme inouï qui se versait de l’un à l'autre; un torrent de joie ineffable où se perdrait la vie s’il ne débordait entin; mais l’âme trop pleine s’y refuse, il se répand au dehors et la soulage par des paroles et par des soupirs.
—Henriette! dit Charles avec un frémissement de tout son corps.
— Charles ! répondit-elle en laissant ses paupières s’abaisser sur ses yeux et en arrachant un long soupir de sa poitrine.
— Henriette? reprit-il avec un accent qui fait d’un mot plus qu’un discours , plus que des serments et des transports.
Henriette passa la main sur ses yeux et se leva soudainement.
— Non! dit-elle en appuyant ses deux mains sur le front de Charles qui était resté à genoux et qui l’entourait de ses bras; non! je suis une folle... tu es fou... va-t’en ! va-t’en!.. . demain... demain... je te reverrai.
Et, en parlant ainsi, ses dents claquaient, ses genoux faiblissaient.
— Ecoute, dit Charles, tu m’aimes !
Elle ne répondit pas; tout son être répondait pour elle.
— Tu m’aimes!... tu m’appartiens!
— Oh! s’écria Henriette en se dégageant... tais-toi... Elle porta autour d’elle un long regard troublé, et, ne voyant que la solitude de ce vaste salon , que la faible lumière d’une bougie, elle reprit: — Va-t’en! va-t’en! nous nous perdons !
— Oh! tu m’aimes donc? lui dit-il en se levant et la pressant dans ses bras.
— Oh ! mon Dieu ! dit-elle en détournant sa tête, laissemoi, je t’en supplie, laisse-moi !
— Et comme il l’étreignait sur son cœur :
— Oh ! tu me fais mal!
11 pressa de ses lèvres cette bouche qui frémissait eu parlant.
Hile s’échappa comme si un fer rouge l’eût brûlée, et s’écria avec désespoir :
— Oh ! vous êtes sans pitié !
Charles voulut se rapprocher.
— Jamais.'... jamais!... dit-elle en opposant ses bras délicats aux bras de fer de son amant. Oh! écoute-moi! écoutemoi!... Tu m’aimes... n’est-ce pas? eh bien! ne me déshonore pas, ne me fais pas mourir!...
Et comme Charles la laissa échapper, elle murmura sourdement :
— Oui... va-t’en, laisse-moi... oui, tu m’aimes.
Elle se laissa tomber sur un fauteuil en cachant sa tête dans ses mains. Elle se mit à pleurer.
— Oui, je t’aime! moi, lui dit Charles, la voix altérée... oui, je t’aime !... mais toi?
— Oh ! moi ! dit-elle en levant au ciel des yeux baignés de larmes : oh ! moi! je n’aime pas, n’est-ce pas?
— Que sais-je! dit Charles, avec colère et désespoir.
— 11 ne le sait pas, mon Dieu! répondit-elle avec des sanglots amers.
— Non , dit Charles, avec un transport impitoyable, non, je ne le sais pas... Vous me le dites... je l’ai cru... je ne le crois plus.. Non, vous ne m’aimez pas! non! non! non! répétait-il presque avec fureur.
—Et que veux-tu pour le croire? lui dit Henriette en le regardant d’un air égaré; que je me donne à toi? Le veux-tu?... eh bien, soit!... j’en deviendrai folle! j’en deviendrai folle! j’en mourrai!... Oui, vois-tu, demain, je serai folle ou je mourrai ; mais si tu le veux... si tu le veux... Et des sanglots convulsifs arrêtèrent sa voix.
Charles retomba à genoux devant elle.
— Henriette! lui dit-il, tu pleures! tu pleures ! Grâce! oh! grâce! que veux-tu de moi? ma vie! mon honneur... un crime ? parle , je te donnerai tout... si j’avais un monde à te sacrifier, je le briserais à tes pieds. Henriette ! oh! ne te détourne pas! car je t’aime... ah! dis-moi que tu m’aimes, que tu me pardonnes !
Henriette, plus calme, lui tendit la main.
— Oui, je t’aime ! lui dit-elle.
Puis à son tour, prenant les mains de Charles dans les siennes, elle ajouta avec une tristesse enivrante :
— Et, crois-moi, mon Charles... crois-moi... si je te refuse, ce n’est pas que je craigne que tu me trompes, qne tu m’oublies! oh non! tu m’aimes mieux que cela, n’est-ce pas?... Mais, vois-tu... nous serions malheureux... je te le jure, nous serions malheureux.
— Toi! n’est-ce pas? (lit Charles en continuant son reproche, mais d’un ton si doux qu’il faisait pitié ; toi, tu serais malheureuse?... Tu m'aimes, mais ce n’est pas de l’amour que j’ai.
— Ah! ne parle pas ainsi, répondit Henriette en lui caressant le front de sa main brûlante ; crois-tu qu’il ne me faille pas du courage pour Le résister?... crois- tu que je n’aie que toi à combattre?
— Oh ! dit Charles d’une voix où l’amour suppliant semblait moins dangereux , tu as donc compris ce que je souffre ?
— Tiens , lui dit-elle en prenant sa main , sens mon cœur.
Et elle plaça cette main sur ce cœur qui bondissait. Imprudente! qui se liait à cette lassitude du combat, croyant qu'aucun transport ne se réveillerait. Ce cœur battait à coups pressés. Charles, attirant doucement Henriette dans ses bras, appuya sa poitrine sur la sienne et lui dit tout bas :
— Oh ! laisse-le-moi sentir ainsi.
Puis il chercha ses lèvres. Henriette s’abandonna un moment... Alors, troublée jusqu’à l’àme, elle roidit ses bras contre la poitrine de Charles pour sortir du lien qui l’enchaînait à lui; mais elle ne put se détacher de ce baiser... ses forces s’y perdirent , ses bras tombèrent comme morts. Charles l’enleva hors de la clarté du salon. Henriette pencha sa tète sur son épaule, comme une ileur brisée et défaillante, et sa voix mourante murmura ces mots sourds et entrecoupés lorsqu’ils passèrent la porte du boudoir :
— Oh ! c’est la mort! Charles, c’est la mort !
— Mais il ne l’entendait pas ! ou, s’il l’eût entendue, eût-il cru à cette parole; et, lors même qu’il eût pu la croire, qu’importait ? n'y a-t-il pas un moment dans l’amour où
LE MAGNÉT1SEUK.
rien n’est un obstacle? Est-ee que la mort est un effroi qui ait jamais arrêté une passion?
Puis, un moment après, ils étaient dans la même position qu’en entrant dans le salon, lui, à genoux devant elle, elle, assise dans le fauteuil, le corps droit, l’œil fixe, les mains dans les mains de Charles qu’elle ne sentait pas. A quoi pensait-elle?... ou même pensait-elle? avait-elle idée de ce qui s’était passé?... Etaient-ce peur, remords? .. Charles la regardait sans oser lui parler.
Un bruit soudain résonna à cet instant au-dessus de leurs têtes : c’étaient des coups répétés frappés avec une canne sur le plancher. .. A ce bruit, Henriette se leva : son visage sembla s’éclairer d’un horrible souvenir : elle poussa un cri sourd et déchiré, et baissant ses yeux hagards sur le front de Charles, elle lui dit :
— Entends-tu?... C’est ton père!
Elle venait de voir son crime, de le voir aussi épouvantable qu’il pouvait l’être. Le remords lui avait fait une certitude d’un doute ; et elle subit ce besoin inconcevable et inévitable de la douleur de l’aggraver jusqu’à l’extrême. Qui sait s’il n’y eut pas aussi dans ce cri cet instinct de l’orgueil humain qui égare les âmes fortes et qui les fait répugner aux choses ordinaires? Avec ce mot, Henriette arrachait sa faute à la vulgarité : elle en faisait un inceste.
Cependant Henriette demeurait immobile. Le bruit recommença.
— C’est le général! dit Charles.
—C’est ton père ! te dis-je, reprit Henriette... ton père qui va demander... qui tu es...
— Qui je suis? s’écria Charles qui croyait que la raison d’Henriette s’égarait.
— Oui, dit Henriette dont véritablement la tête était perdue, oui, qui tu es; il va me demander si tu es son fils. Que veux- tu que je lui réponde?...
Henriette! Henriette! s’écria Charles en cherchant à la retenir.
— Veux-tu que je lui réponde que tu es mon amant?
— Oh! plus bas, Henriette, plus bas... tu te perds.
Henriette le regarda avec un sublime mépris.
— Je me perds! lui dit-elle; vous êtes un lâche!...
Charles pâlit, non pas de l’injure, mais de l’exaltation d’Henriette.
— Je me perds! dit-elle en se frappant la tête avec désespoir, je me perds! Mais je suis perdue! monsieur.
— Ah! reprit Charles en joignant les mains; plus bas...
— Fit si je veux qu'il m’entende? si je veux qu’il me tue? mais... je n’ai pas peur de mourir, moi!
Le bruit reprit plus impatient, plus impératif.
— Oh ! malheur sur nous , s’écria Charles, malheur sur nous !
— Eh bien! lui dit Henriette éperdue, lue-inoi... toi plutôt que lui.... je l’aime mieux... Tu vois bien que je t’aime encore...
Le bruit redoubla.
— Oh ! s’écria-t-elle, tu vois bien qu’il va venir et qu’il me tuera !
— Oh! s’écria Charles hors de lui qu'il ne vienne pas... mon Dieu! qu’il ne vienne pas...
— Tu le tuerais? s’écria Henriette en se relevant et dominée à son tour par l’effroyable expression du visage de Charles.
— Je ne sais pas, répondit-il ; mais je ne veux pas que tu meures.
— Eh bien! dit Henriette qui trembla d’épouvante, et devant qui se déroula une si fatale série de crimes, qu’elle en frémit encore plus que du crime accompli... reste, j’y vais.
— En cet état? dit Charles en l’arrêtant, en cet état? Et que lui diras-tu?
— Je lui dirai... Que sais-je?...
Ce bruit terrible, ce bruit fatal se fil encore entendre.
— Mais que veux-tu que je lui dise? s’écria Henriette.
Charles s’arrêta; une résolution soudaine s’empara de lui.
11 dit à Henriette :
— Reste... reste... je vais monter, moi.
Et il s’élança hors du salon.
Bientôt il redescendit.
—Henriette, lui dit-il, rentre chez toi; je lui ai dit que tu m’avais parlé de ma naissance, que je m’étais emporté, que je t'avais répondu avec colère et presque offensé; que de là
ôtait venu un entretien si animé, que .nous n’avions pas pris garde d’abord au bruit qu’il avait fait.
— Je vous remercie, répondit Henriette, de lui avoir menti pour nous deux ; je ne l’aurais pas pu.
— Henriette, lui dit Charles, quand te reverrai-je?
— Jamais! dit-elle en s’enfuyant.
Ce serment devait-il s’accomplir mieux qu’un autre? peutêtre oui; on ne le croira pas, saus doute. Combien n’y a-t-il pas de gens qui, après lu ce chapitre, que de femmes surtout qui rejetteront ce livre avec dédain en disant que cette Henriette est une dévergondée dont une femme honnête ne doit pas savoir l’infàme conduite; combien, qui ne peuvent arguer de leur sagesse, s’indigneront de la cause de sa faiblesse, et la trouveront dégradante?
Eh! là, là, ne condamnez pas si vite cette femme d’être femme. Vous, qui «prétendez que votre défaite ne vient que d’un déVoûment absolu à l’amour de votre amant, et qui, sur cette donnée, prenez ensuite en toute sûreté de conscience les plaisirs de l’amour, tant qu’il dure, je vous estime moins que mon Henriette. Celle-là ne s’est pas dit : — Maintenant que c’est fini, maintenant que je suis coupable par une raison sublime et délicate, à moi les bénéfices grossiers de ma faute; il n’en sera ni plus ni moins. Oh ! non! elle a eu des sens, mais elle a un cœur, une raison, une conscience, plus haut placés que les vôtres. Dès que sa volonté lui revient, elle lui revient honnête, pure ; elle ne comprend pas qu’il faille continuer une faute parce qu’elle a été faite ; elle a un véritable remords.
Après cette apostrophe au plus grand nombre des femmes, il faut que je me mette à genoux et que je demande pardon. Pardon à celles qui aiment assez pour tout sacrifier à leur amour, fortune, position, respect du monde, famille; celleslà ont compris l’amour comme le seul bien de la terre. Qui peut dire que le salut d’un faquin ou l’invitation d’une bégueule valent ce qu elles ont préféré ? Pardon à celles pour qui ce sentiment a été une vengeance. Se voir insultée, méprisée, torturée, par l’abandon d’un mari et lui rendre tout ce qu’on peut d’insulte, de mépris, de tortures, c’est une justice que les maris infâmes trouvent seuls coupables. Pardon à celles qui, avec moins d’énergie, ont demandé à l’a-
mour une consolation pour les mêmes peines. Si c’est un crime, il faut tuer une femme le lendemain du jour où son mari la trahit ; ce sera moins barbare que de la condamner à pleurer éternellement sans une main pour essuyer ses larmes. Que les législateurs, qui ont détruit les vœux, éternels des religieuses, disent si ce n’est parce que la nature humaine n’est pas capable de vivre ainsi sevrée de tous sentiments qui lui répondent. Pourquoi imposent-ils plus à la femme qui perd ces sentiments qu’à celle qui ne les a jamais possédés? Du côté des femmes mariées, il y a du moins un contrat brisé par celui qui l'a souscrit, tandis que de l'autre il n’y a que dégoût de ce qu’on a d’abord voulu. Jésus-Christ n’est pas infidèle à ses épouses. Ce qui me parait odieux, ce sontles femmes qui profitent de leur mari comme si elles étaient sages et qui jouissent de leur amant en tout honneur, impudentes bégueules sans pardon ni pitié pour celles qui n’ont ni leur astuce ni leur hypocrisie ! et qui s’arment contre elles d’un mari trop timide pour risquer un scandale; trop honnête homme pour jeter le reflet de leur infamie sur une famille, ou trop pitoyable pour les réduire à cette situation de solitude et de déshonneur dont elles accablent les autres. Mépris à celles-là ! Quant à Henriette, voici ce qu’elle fit : le matin de cette même nuit, un domestique remit à Charles la lettre suivante.