DÉNOUEMENT
Prémitz était rentré dans son appartement. Il s’était assis devant une table et méditait; un seul projet lui revenait sans cesse, celui d’accomplir le premier dessein de madame d’Avarenne ; c'était celui qui l’avait d’ebord frappé d’une joie si subite. Mais Prémitz était trop prudent pour ne pas se garder
de le discuter longuement avec lui-môme. Il était si magnifique ce projet! Quel avenir ! L’imagination de Prémitz se perdait dans l’élévation de sa fortune ; mais, pour réussir, il fallait le silence de d’Aspert, et ce silence, comment l’acheter? Par la grâce de Dumont, c’était faeile. Mais était-ce un sûr moyen? d’Aspert se tairait-il toujours! Oh! si d’Aspert était mort! s’il mourait! Prémitz y pensa; il y pensa longtemps. Cependant quelque chose se dressait devant lui qui l’arrêtait. 11 y avait à côté du nom de d’Aspert un titre si sacré, même pour un ambitieux. Si quelqu’un eût pu voir Prémitz à cette heure, tantôt le visage rayonnant de joie, tantôt l'air sombre et résolu, se levant pour accomplir sa résolution, puis restant immobile comme si une main invisible l’eut arrêté, puis retombant sur son siège comme accablé par une force supérieure, il eût reconnu la discussion infernale qui précède un crime. Alors l’avenir ne lui souriait pjus, car il fallait passer par un parricide pour y arriver ; alors le passé lui revenait en mémoire; et Prémitz en paraissait si épouvanté, qu’il devait y voir aussi un crime affreux dans ce passé. Il s’y était sans doute arrêté, car il était devenu . pâle, tremblant, et lorsque la porte de son appartement s’ouvrit :
— C’est moi, ditLussay.
— Vous! s’écria Prémitz surpris inopinément dans ses pensées, vous, le père d’Henriette... Vous! que me voulez-vous?
— Je veux vous parler de ma fille.
— D’elle... à moi! Et pourquoi?
— Oh ! parce qu’il faut que vous sachiez une découverte que j’ai faite.
— Je ne veux pas... je ne veux pas la savoir.
— Asseyez-vous et écoutez-moi, dit Lussay, en levant la main et d’une voix de commandement irrésistible.
— Monsieur, dit Prémitz, je n’ai pas le loisir de vous entendre.
— Asseyez-vous, répéta Lussay en le regardant comme une bête fauve qui va s’élancer sur sa proie.
Prémitz détourna les yeux et s’assit.
— Regardez-moi, dit Lussay.
Prémitz s’agita comme un homme qui veut échapper à un lien qui l’enchaîne.
— Regardez-moi, dit Lussay.
Prémitz le regarda.
— Vous ne savez pas, dit le vieillard, que j’ai découvert un grand secret maguétique?
— Enfantillage! dit Prémitz en balbutiant.
— Vous mentez... et vous avez peur, dit Lussay.
— Monsieur... finissons cette comédie... je ne crois paS.
— Vous mentez encore... vous devez croire... vous qui avez eu la puissance de donner un sommeil aussi lourd que la mort.
— Monsieur... monsieur, dit Prémitz, qui se débattait sous le remords ou sous le pouvoir de Lussay, je ne suis pas ici pour vous servir d’expérience.
— Au contraire, dit Lussay, je vais vous montrer une chose inouïe. C’est que l’homme expérimenté, dont le pouvoir semble irrésistible sur tous, n’est qu’un jouet entre les mains de celui qui l’a deviné: Vous avez dit à une femme folle : Souvenez-vous... et elle s’est souvenue; vous avez dit a une jeune fille : Dormez, et elle a dormi.
— Qu’importe ! dit Prémitz en se soulevant par un mouvement violent, qu’importe ce que j’ai fait!
— Eh bien! moi, s’écria Lussay en lui portant la main àü front, je vous dis : Dormez et souvenez-vous.
Prémitz retomba sur son fauteuil, immobile, les yeux fixes et ouverts : le magnétiseur était vaincu. Lussay s’assit devant lui et le regarda longtemps. Il riait à voix basse : c’était le rire d'un cannibale qui tient sa victime. 11 se rassasiait du plaisir de le dévorer des yeux. Enfin, aj>rès un quai t d’heure de cette contemplation, il lui dit :
— Faites appeler le général d’Aspert et Charles.
— Ils sont ai rêtés, dit Prémitz, qu’on eût pu croire éveillé, si ce n’eût été la fixité effrayante de ses regards.
— Ecrivez qu’on les mette en liberté, et qu’ils viennent
Prémitz écrivit, mais sans porter les yeux sur le papier. Lussay appela un domestique, lui remit l’ordre pour le lieutenant et lui commanda de faire avertir Henriette et là duchesse; puis il se replaça devant Prémitz, le tenant pour ainsi dire enchaîné au bout de son regard. Bientôt tout le monde arriva. Ce fut une singulière surprise pour tous qiiè
l’état de Prémitz et l’expression farouche de LuSsay. Lé premier ne s’aperçut pas qu’on était entré. Liissay montra du doigt des sièges. On se regardait avèc épouvante. La duchesse appela Prémitz.
— Il n’entend plus que son juge, reprit Lussay.
Puis il fit signe à Henriette de s’approcher; il prit sa main, et, la mettant dans celle de Prémitz, il étendit ses bras de l’un à l’autre comme pour faire passer dé Prémitz à Heririeite le charme fatal dont celui-ci était accablé. A ce contact, tous deux tremblèrent, et Henriette, frappée à son tour de terreur, tomba à gènoüx.
— Connais-tü cette féîrime ? dit Lussay.
— Je la connais.
— N’a-t-elle pas subi l’infamie d’un grand crime?
— Oui, dit Prémitz.
— Dis-nous ce crime ?
Prémitz se roula dans son fauteuil en laissant échapper de sourds gémissements. Il ne répondit pas.
— Dis-nous ce crime, répéta Lussay d’une voix tonnante.
— Ce crime, dit Prémitz dont tout le corps vibrait, c’est un inceste.
A ce mot, chacun demeura anéanti. Charles et Henriette sentirent que l’heure de la vérité était venue. On avait laissé à Charles ses chaînes et son bâillon, sans cela il eût cné grâce ou brisé la tête de Prémitz. D’Aspert écouta sans pouvoir s’expliquer sa terreur; la duchesse regarda tout le monde pour chercher à deviner à qui s’appliquait ce mot, ce mot qui l'avait déjà frappée, elle qui avait été amenée à promettre sa fille à Prémitz. Quant à Lussay, il demeura immobile : un inceste, pensa-t-il, ce n’est pas cela.
— Réponds ! cria-t-il avec rage, quel est ce crime?
— Un inceste, répéta Prémitz.
— Et comment s’est-il accompli ?
— Par le crime du fils.
— Grâce ! grâce ! cria Henriette en tombant tout à fait par terre ; mon père... assez, assez!
Charles brisa son bâillon dans ses dents et ses chaînes dans ses mains ; il voulut s’élancer sur Prémitz, mais Lussay le prévint.
— Ce n’est donc pas toi. s’écria-t-il, qui as abusé de ton infernale puissance contre elle?
— C’est moi, dit Prémitz.
— Toi... reprit Lussay ; qui es-tu donc pour t’accuser d’inceste ?
— Le fils de Jean d’Aspert et de la duchesse d’Avarenne...
— N’importe ! dit Lussay.
Et d’un coup de poignaid il étendit Prémitz à côté d’Henriette.
Trois ans après, dans une petite Yllle de l’Amérique, on célébra le mariage de Charles Dumont et de la veuve du lieutenant-général comte d’Aspert. Lussay était mort dans cette ville, un an avant ce mariage.