BEAUCOUP D’ÉVÉNEMENTS
Pendant ce temps une scène toute différente se passait au château de l’Etang. Une brillante compagnie y était réunie; c’était le jour marqué pour la signature du contrat de Julie avec le fils du banquier, jeune diplomate fort élégant, qui promettait à sa femme les plus beaux, chevaux et l’hôtel le plus magnifique de Paris. 11 y avait un grand diner au château ; les autorités du département, les nobles des environs, quelques amis de Paris faisaient une réunion assez nombreuse pour lui donner un air de fête aristocratique. La duchesse y retrouvait quelque chose des anciennes splendeurs de sa maison : elle ne doutait pas que tous les vieux privilèges de la noblesse ne lui fussent bientôt rendus, et à ce moment elle s’enivrait si bien de ces idées, que le mot de vassaux lui échappa quelquefois en parlant de ses fermiers, et presque toujours celui de bourgeois quand elle voulait déprécier quelqu’un. Le futur gendre, tout bourgeois qu’il était, et de la plus exacte bourgeoisie, ne pouvant remonter à son grandpère sans rencontrer qu’il avait été garçon de caisse chez un fermier-général, trouvait cela parfait, car il était déjà tout investi en idée de la duché-pairie qui lui allait revenir. Tout le salon était illuminé de bougies, éclatant de parures ; le notaire du pays, à qui l’on avait apporté un contrat libellé par un fort praticien de Paris et qui s’était fait faire un habit noir tout neuf à compte sur les magnifiques émoluments qu’il espérait, le notaire suivait la duchesse de l’œil comme un artificier qui attend un signe pour allumer son premier pétard. La duchesse fit le signe imperceptible; des laquais apportèrent une table avec des flambeaux : cela avait un aspect tout à fait dramatique. C’était de la vieille comédie
Cependant, à côté des laquais qui disposaient la décoration, il en entra un qui remit une carte à la duchesse ; elle y jeta les yeux et parut manifestement troublée. Elle se remit et ordonna au notaire de commencer. Pendant qu’on écoutait la lecture des premiers articles, un domestique, la terreur sur le front, soit de l’ordre qu’il avait reçu, soit de l’audace qu’il montrait en l’exécutant, se glissa derrière la duchesse et lui remit un second billet. Madame d’Avarenne devint pâle, et se pencha vers le domestique qui répondit affirmativement à la question qu’elle lui adressa. Alors, avec un mouvement de rage impuissante, elle se leva et fit signe au notaire de continuer. Le futur gendre, la voyant Sortir, s’approcha d’elle et lui dit avec l’intelligence financière qu’il tenait de son père :
— Est-ce quelque chose où je puisse vous servir?.,. Voici mon portefeuille, il y a deux cent mille francs.
La duchesse le considéra avec un air si étonné et si méprisant, qu’il vit, une fois en sa vie, qu’il avait dit une bêtise. Ce pauvre garçon était si ébloui de ce qui se passait autour de lui, qu’il se croyait être à quelque drame-vaudeville où il arrive toujours qu’on vient saisir le château du noble, pendant qu’il marie sa fille, et dans lequel le gendre tire immédiatement de sa poche un portefeuille où il y a toujours précisément la somme juste qui sauve l’honneur et le château de la famille. La duchesse, outrée de la sottise de monsieur son gendre, quoiqu’elle estimât prodigieusement ses douze millions de fortune, lui répliqua avec son air de grande dame et le ton insolemment trivial qu’elle avait gardé vis-à-vis des gens de peu :
— Est-ce que vous nous prenez pour des gueux? et elle sortit.
A peine fut-elle hors du salon, qu’elle dit au domestique qui lui avait apporté ces deux billets :
— Où est-il?
— Dans le salon bleu.
La duchesse s’y rendit. Un homme en habit de voyage y était assis. En voyant entrer la duchesse il ge leva et lui ■ dit :
— Enfin, vous voilà!
Cet homme était le baron Prémitz.
stè LE MAGNÉTISEUR.
— Eh bien! reprit la duchesse, que me voulez-vOus ?
Le baron alla fermer la porte et lui fit signe de s’asseoir.
— Vous avez voulu m’échapper, lui dit-il ; vous avez trahi nos conventions : je viens vous les rappeler.
— Nos conventions? dit la duchesse, je ne vous comprends pas; que vous ai-je promis? N’êtes-vous pas plus que vous ne deviez espérer? préfet, conseiller d'Etat.
— i’ai espéré davantage, dit Prémitz, et vous le savez bien.
— Monsieur, il arrive une position sociale où la protection ne peut plus rien. J’ai pu demander à un ministre de vous faire ce que vous êtes ; je ne puis lui demander de s’en aller et de vous faire ministre.
— Mais, dit Prémitz, n’avez-vous rien obtenu de plus que ce que vous m’avez donné? et cette nomination à la Chambre des pairs, cette faculté de passer votre titre...
La duchesse ne le laissa pas achever.
— Y pensez- vous? lui dit-elle avec un mépris si hautain, qu’elle crut qu’il étonnerait, comme invincible, l’ambition de Prémitz.
— Oh ! dit celui-ci, ne jouez ni l’indignation ni la surprise. Vous saviez bien que j’y prétendais, quoique je n’aie pas eu le temps de vous le dire; et la seule preuve que j’en veuille, c’est que vous ne m’avez pas averti des faveurs que vous veniez d’obtenir; c’est que vous vous êtes enfuie de Paris pour accomplir ici vos desseins , espérant que , confiné dans ma préfecture, je ne pourrais venir les traverser; mais me voilà, madame, et il faut nous expliquer franchement. Le mariage de votre fille avec M.... ne peut avoir heu.
— Pourquoi! dit la duchesse.
— Parce que je ne le veux pas.
— Monsieur, dit la duchesse avec emportement, vous oubliez que je puis vous faire chasser.
— Madame, reprit Prémitz, ne jouons pas la comédie, je vous en prie; vous savez bien que demain ma réponse à cette incartade serait une lettre adressée à celui de qui vous tenez tout ce que vous possédez de crédit et de faveur; vous savez bien que cette lettre vous les ferait retirer à l’instant même. Voyez, madame, voici un billet de vous, que je vous ai amenée à m’écrire lorsque vous me preniez pour l’agent
subalterne de vos intrigues. 11 me paraît assez clair. En voici un autre où tout le mystère de ce dis supposé est mis à jour. Ceci, madame, vaut bien la lettre close de pair que vous devez à vos mensonges. Eh bien! madame, donnant, donnant.
— Mais, dit la duchesse accablée de l’audace et de la scélératesse de Prémitz, une rupture amènera un scandale que je n’oserai braver.
— Scandale pour scandale, madame, je vous en ferai subir un auprès duquel celui d’une rupture sera de bien peu d’importance.
— Mais, monsieur, Julie aime M....
— Ah ! s’écria Prémitz avec une insolente dérision et en haussant les épaules, parlons raison et ne dites pas de ces choses-là. Vous me traitez comme un niais.
La duchesse, tout étourdie de l’arrivée de Prémitz, qui ne lui avait d’abord laissé aucune présence d’esprit pour discuter sa position, la duchesse sentit le besoin de se remettre, et, après un moment de silence, elle lui dit :
— Eh bien ! monsieur, supposons que je consente à ce que vous me demandez, croyez-vous que cette faveur qui m’est accordée soit remise entièrement à ma volonté? Pensez-vous qu’il n’y a pas eu des vues arrêtées sur quelqu’un, le jour où je l’ai obtenue? Imaginez-vous que je puisse à mon gré eu disposer en faveur du premier venu?
— Le premier venu! dit Prémitz avec hauteur, ce mot m’est-il adressé?
— Eh! monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous et qu’êtes-vous pour que je fasse de vous un duc et pair?
— Je suis de ceux, madame, qui le deviennent par leurs propres forces, par les services qu’ils rendent et les mérites qu’ils montrent ; mais je suis aussi de ceuxqyi sont bien aises d’abréger la route quand ils le peuvent. D’ailleurs, comme il est inutile quenous perdions du temps en vaines discussions, apprenez que, lorsque j’ai appris vos projets, je suis accduru à Paris; que, ne vous y ayant pas trouvée, j’ai demandé un congé pour venir à l’Etang. Sachez que cette demande a fait jeter les yeux sur moi pour une mission qui demande un homme actif, résolu, et qui ne s’arrête à aucune considération ni de danger ni de pitié. Le succès de cette mission me donne droit à une récompense que je n’ai pas voulu spécifier.
Peut- être serait-ce autant que vous pouvez m’accorder, mais ce ‘n’est pas sûr et il est nécessaire que je marche vite. Et, „ s’il faut tout vous dire, sachez que cette place que vous me donnerez ne sera pas l’apogée de ma fortune ; sachez que ce ne sera qu’un échelon pour monter aussi haut que puisse arriver un homme sous cette monarchie. Le temps est venu où je dois jouer toute ma fortune ; je sais de vous un secret qui peut vous perdre : sachez de moi un secret qui peut me ruiner; mais, comme il nous faudrait tomber ensemble, vous réfléchirez avant de me trahir. On a chassé publiquement de France une compagnie qui s’y est maintenue secrètement et qui veut reparaître publiquement. Elle y vit déjà en sûreté à la faveur des hommes qu’elle a gagnés dans tous les postes de l’Etat; mais ce n’est pas assez pour elle; maîtresse de la police et de la petite administration, elle trouve encore de la résistance parmi les hautes existences nobiliaires à qui leur dévouement à la royauté permet de la combattre sans qu’on puisse lui jeter l’épithète banale de libéraux ou de révolutionnaires. Un homme placé dans la Chambre haute, un homme en passe d’étre tout ce qu’on voudrait en faire, serait si précieux pour elle, qu’on tournerait vers sa fortune tout l’appui de la congrégation ; on en cherche un, on l’achèterait des millions; mais il y a des difficultés, et ces difficultés disparaîtraient d’elles-mêmes, si cet homme était un des membres les plus influents et les plus dévoués de la compagnie, si cet homme c’était moi...
— Vous ! s’écria la duchesse, vous êtes?...
— Madame, lui dit-il, j'ai été élevé par le cardinal D ,
quoique je sois Français ; cela vous explique peut-être mon existence à Paris sans moyens apparents de la souteniè*je vous ai promis mon histoire ; elle est assez curieuse pour être entendue ; mais nous n’avons pas le temps à ce moment : il faut agir, il faut prévenir la siguature de ce contrat.
La rapidité avec laquelle se succédaient les révélations de Prémitz étourdit la duchesse. Sans approfondir la vérité des assertions du baron, sans calculer si l’avenir qu’il semblait se promettre était possible, elle se laissa aller à la crainte qu’il lui inspira.
— Eh bien ! dit-elle, nous verrons, nous causerons de cela plus tard.
— Soit, dit Prémitz ; nous ne devons pas agir comme des insensés : je ne veux pas que vous regardiez ce que vous allez faire comme un sacrifice énorme; mais il faut que ce contrat ne soit pas signé : ce serait un engagement difficile à rompre; il faut plus, il faut que votre gendre se retire de votre alliance, et je me charge de l'y déterminer.
— C’est un affront que vous me proposez, dit la duchesse.
— Non, madame : M se retirera comme indigne ; vous
n’aurez à jouer que le rôle d’une femme qui a été trompée sur le choix qu’elle a fait. Permettez moi de lui écrire un mot.
Prémitz écrivit et donna bientôt à lire à madame d’Avarenne le billet suivant :
« Monsieur,
» Dans votre dernière mission à Rome, vous avez pris visà-vis de cette cour des engagements secrets pour appuyer de tout votre pouvoir le rétablissement en France de la compagnie des Jésuites. Le ministre ne veut voir dans celte conduite qu’un zèle imprudent ; mais il me charge de vous prévenir que, s’il ne veut pas en faire une cause de destitution, cela serait cependant un obstacle insurmontable à votre arrivée dans la Chambre des pairs. Votre mariage avec mademoiselle d’Avarenné ne lèverait pas cet obstacle, et madame d’Avarenne en sera instruite. C’est à vous, monsieur, de faire en sorte que l’éclat de cette rupture ne retombe que sur vous. On vous saura gré de tout ce que vous ferez pour en prendre la responsabilité et en épargner les fausses interprétations à madame la duchesse. L’oubli de votre conduite passée est à ce prix. »
— Et c’est vous, dit la duchesse, qui lui faites un crime de ces engagements qui sont les vôtres !
— 11 tombera par où je dois monter, c’est ce qui constitue la différence des sots aux gens d’esprit.
Le billet fut envoyé, et la duchesse fit dire qu’une indisposition grave la forçait de remettre à un jour prochain la signature du contrat. Le gendre crut devoir se retirer dans son appartement, et Julie se présenta dans la chambre de sa mère, où celle-ci s’était retirée avec Prémitz. Mais la duchesse refusa de la voir.
A peine étaient-ils seuls depuis quelques moments, qu’on
fit avertir la duchesse que trois personnes venaient d’arriver au château, et que, parmi ces trois personnes, le comte d’Aspert demandait à avoir sur-le-champ avec elle un entretien particulier. La duchesse en fut étonnée : aucune relation n’existait plus entre eux ; l’ancienne amitié de Julie et d’Henriette ne s’était pas même renouvelée à la campagne. Mais Prémitz se hâta de lui dire :
— Je soupçonne le motif de la venue du général ; faites qu’il entre,! nous prendrons un parti selon ce qu’il vous dira.
La duchesse donna ordre de l’introduire.
Pendant qu’un domestique allait prévenir le général, Prémitz apprit à la duchesse la véritable mission dont il était chargé, et l’arrestation de Dumont. D’Aspert parut. Il entra dans cétte chambre où, trente ans avant ce jour, avait commencé notre histoire. II ne put s’empêcher de s’arrêter sur le seuil et de le considérer un moment. La duchesse devina sa pensée, et fut elle-tnême étonnée de la singularité de ce rapprochement. D’Aspèrt s’avança, et, après avoir aperçu v Prémitz, il dit à madame d’Avarerine :
— C’e6t à vous seule, madame, que j’aurais désiré parler.
— Quoi que vous ayez à me dire, vous pouvez vous expliquer devant monsieur ; il sait tous mes secrets, répondit la duchesse.
— Et sait-il tous nos sëcrets?
— Tous, monsieur, répliqua sèchement madame d’Avarenne.
— Oui, monsieur, dit Prémitz, madame la duchesse a cru devoir tout confier à l’homme qu’elle nommera bientôt son gendre.
— Son gendre ! répliqua d’Âspert avec surprise.
— Le titfe n’y fait rien, dit madame d’Avarenne blessée par l’insultante tactique de Prémitz, qui mettait ses espérances au rang des choses conclues, monsieur sait tout.
— Et ce gendre, dit le général en regardant Prémitz, vous apporte-t-il pour premier présent de noces la tête de votre fils?
— La tête de mon fils ! s’écria la duchesse épouvantée. Puis elle reprit avec anxiété : Ainsi, ce Charles Dumont...
— Est l’enfant qüe je vous enlevai à Rome.
LE MAGNÉTJSEUK.
— Ah ! s’écria madame d’Avarenne, vous l’ayez voulu, il vous a fallu cet enfant, et voilà où vous l’avez mené, à l’échafaud !
— Vous pouvez l’en arracher !
— Moi! et comment?
— Monsieur, dit le général en montrant Prémitz, est le maître de fermer les yeux sur sa fuite, et, si vous le voulez, il le voudra.
— Et je le voudrai véritablement, dit Prémitz, si ce jeune homme est le 'fils de madame la duchesse. N’oubliez pas, madame, ajouta-t-il, que M. Dumont, interrogé par vous, n’a répondu rien qui pût vous porter à croire qu’il était ce que vous croyez.
— Sans doute, dit madame d’Avarenne; mais les questions que je lui fis étaient vagues et n’avaient pas cette précision qui pouvait réveiller des souvenirs mal établis. Dans la nécessité où j’étais de ne point laisser voir l’intérêt que je prenais à ses réponses, je n’osais le mettre franchement sur la voie.
— Eh bien! dit Prémitz, c’est ce qu’il faut faire maintenant, c’est ce que nous pourrons faire demain.
— Demain, dit d’Aspert, Charles sera constitué dans une prison de la ville, et son sort ne sera plus en votre pouvoir; d’autres juges deviendront responsables de lui et ne permettront pas son évasion. Si Charles est arrêté ce soir, il sera conduit ici. Ici, vous pourrez ordonner qu’il soit enfermé dans un appartement choisi de manière qu’il puisse s’en échapper. Je connais les détours et les souterrains de ce château, et je pourrai, sans que cela vous compromette, le guider hors du parc.
A ces mots : « Je connais les détours de ce château, » Prémitz n’avait pu s’empêcher de sourire en regardant la ducbesse, et il dit d’un ton ironique à d’Aspert :
— Vous avez bonne mémoire.
— Monsieur, dit la duchesse avec colère, faites demander si ce jeune homme est arrivé.
Prémitz sonna. Charles venait d’être amené par la gendarmerie. Dans le salon où on l’avait fait entrer, il avait trouvé Henriette que son père avait quittée pour aller s’informer, et qui attendait son mari. Lorsqu’ils se virent ainsi, elle, dans
un coin, accablée, pâle, mourante, et lui, les mains attachées comme un criminel, ils se regardèrent comme deux complices arrivés à l’heure du châtiment.
Charles s’approcha d’Henriette ; elle lui dit tout bas :
— Vous n’avez donc pas pu vous échapper ?
— Je ne l’ai pas voulu, reprit Charles. Enfin, tout sera bientôt fini.
— Ah ! reprit Henriette en se cachant la tête dans ses mains, c’est moi, c’est moi qui vous ai tué !
-Est-ce remords ou pitié qui vous fait parler ainsi? dit Charles; me plaignez-vous de mourir?
— Je ne sais, dit Henriette... la mort expie tant de choses!... Je voudrais être à votre place.
— Henriette, dit Charles, votre vie est nécessaire au bonheur de quelqu’un, gardez-la : le bonheur qu’on peut donner est un devoir de vivre ; la mienne n’a plus d’espérance, puisque je devrais vivre sans vous. Ne me plains donc pas de mourir.., car je t'aime encore.
— Ah ! reprit Henriette, vous allez quitter votre remords, mais moi, je garderai le mien.
On vint dire à Charles qu’il devait se rendre devant le baron de Prémitz. 11 suivit le domestique qui vint l’avertir, et parut devant la duchesse, le général et Prémitz.
— Charles, lui dit le général avec émotion, il faut répon-
dre franchement aux questions que va t’adresser madame la duchesse; elle a le droit de le les faire. Il y vp de ton salut; rassemble les souvenirs de ton enfance... rappelle-toi les circonstances qui t’ont frappé ;ie plus, et ne crains pas de nous révéler les souvenirs les plus vagues ; ils nous seront peut-être un indice. * •
— Où se sont passées les premières années de votre enfance ?
— Autant que je puis m’en souvenir, dit Charles, ce n’était pas en France.
— Vous rappelez-vous le nom de la ville que vous habitiez ? dit la duchesse.
— Le nom? dit Charles... je ne puis me le rappeler... toutefois, ce n’était pas un nom français.
— Etait-ce en Angleterre que vous étiez?
Je me rappelle avoir été en Angleterre... je traversai la
mer pour y arriver... le vaisseau, la mer, me sont restés gravés dans le souvenir.
Vous vous rappelez ce voyage, dit la duchesse... Vous n’avez donc pas passé tout enfant de France en Angleterre?...
— Je ne crois pas. 11 me semble que je suis demeuré bien longtemps en mer.
— C’est singulier, dit la duchesse.
— Je puis vous expliquer ceci, dit Prémitz, et le général vous attestera que les renseignements que j’ai pris sont exacts. Le capitaine Dumont a servi en Amérique : il y a été fait prisonnier et a été conduit en Angleterre ; il n’est rentré en France que plus tard, lors du traité de Léoben ^C, 'est de son passage d’Amérique en Angleterre que monsieur se souvient.
— C’est vrai, dit le général.
— Etiez-vous avec votre père? dit la duchesse.
— Non, dit Charles; je n’ai revu mon père qu’en Italie...
— Qui vous y a conduit ?
— Un domestique qui m’a ramené d’Angleterre.
— Ce domestique n’était-il pas un vieillard légèrement boiteux ?
— Je ne sais.
— Un vieillard boiteux!... dit Prémitz en réfléchissant.
— N’avait-il pas l’habitude de vous appeler monsieur le comte.
— Non, dit Charles.
— M. le comte! répéta Prémitz comme s’il cherchait en lui-même des souvenirs dans toutes ces indications.
— Ce domestique ne s’appelait-il pas Louis ?
— Louis Féret ! s’écria Prémitz.
— Non, dit Charles .. ce n’était pas Louis...
— D’où savez- vous ce nom! reprit la duchesse en regardant Prémitz.
— Oh ! dit celui-ci troublé d’une manière inouïe, continuez... je vous le dirai.
— Vous rappelez-vous, dit la duchesse, avoir été présenté à un monsieur qui vous fit beaucoup de caresses et qu’on appelait monseigneur ?
— Non, madame, non, répondit Charles.
—Monseigneur! répéta Prémitz à voix basse ; oh ! c’estcela: monseigneur.
— Permettez, s’écria le général ; il y a un souvenir plus récent et qui peut tout éclairer : Te souviens-tu d’être arrivé à Rome avec un domestique dont on te sépara? d’avoir été mené devant un militaire qui te dit que tu étais Charles Dumont?
— Non, dit Charles, j’ai toujours porté ce nom...
— Charles Dumont 1 répéta Prémitz... Charles Dumont... c’était donc là le ÿom... que vous dites à cet enfant. Et vous le laissâtes dans votre palais qui fut pillé le lendemain.
— Doit le savez-vous ? dit d’Aspert...
— Oh ! je vous le dirai, ajouta Prémitz qui était pâle ; je vous le dirai. Continuez.
— Entin, dit d’Aspert, te souviens-tu qu’un sergent, nommé Bazil, vint te chercher ?
— Oui, dit Charles... un sergent me trouva sur la porte de votre palais... Je m’y vois encore assis, pleurant et vous appelant, car mon père... ou celui qui se disait tel, m’avait dit que vous m’accueilleriez comme un fils.
— Pourquoi doutes-tu, dit d’Aspert, que ce fût ton père?...
— Parce que l’on a voulu m’en faire douter. Tandis que j’étais en Angleterre, on me disait : Ton père est prisonnier et tu ne peux le voir. Puis il partit sans m’emmener ; puis il écrivit qu’on me conduisit près de lui, et je n’y arrivai que quelques jours avant sa mort... À peine l’ai-je connu, et s’il faut tout vous dire, une fois que j’ai été amené à douter qu’il fût mon père... son abandon et vos soins m’ont fait croire que je vous devais plus que ma fortune.
— Et qui t’a amené à ce doute ? dit d’Aspert.
Charles devint pâle et froid : la nuit terrible où Henriette lui jeta ce doute sembla se dresser devant lui.
— Nous nous écartons de la question, dit Prémitz. Monsieur, ici présent, est bien celui qu’il parait être. 11 est véritablement Charles Dumont. Vous ne pouvez en douter, madame...
— Et pourquoi ? dit la duchesse.
— Parce que dit Prémitz en l’entraînant dans un coin et en lui parlant d’une voix basse et altérée, parce qu’il ne se
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rappelle pas que c’était sa mère qu’il allait retrouver à Rome, et non point son père ; parce qu’il n’a pas gardé le portrait que sa mère lui donna; parce qu’il ne sait pas le nom de Louis Féret qui l’accompagnait ; parce qu’il ne se souvient pas qu’une femme, qui était belle alors de la béauté des anges, lui dit, en lui attachant ce portrait au cou et avec une expression singulière : Charles, vous direz au gentilhomme chez qui l’on va vous mener : Aimez-moi pour l’amour de cette dame...
— Grand Dieu !... dit la duchesse.
— Madame, reprit-il tout haut, ce jeune homme n’est pas votre fils, qu’on l’emmène !...
— Où donc? s’écria le général.
— Mais, reprit Prémitz amèrement, dans un appartement d’où vous puissiez le faire évader.
— Monsieur, s’écria le général, tout n’est pas fini. Madame, reprit-il en s’adressant à la duchesse, si Charles Dumont n’est pas celui que nous voulions retrouver, il ne m’en est pas moins cher... Sauvez-le à quelque titre que ce soit ; j’ai le droit de vous le demander.
— Le droit! dit Prémitz; est-ce parce que vous avez livré l’autre aux chances de la misère et 4e la mort ?...
— Ce droit, monsieur, dit d’Aspert, vient de ma fidélité à garder un secret qui fait aujourd’hui votre fortune à vous, monsieur, qui allez être le gendre de madame.
— Oh ! reprit Prémitz qu’une joie indicible et sombre agitait... son gendre I Non, non... mieux que cela.
— Et quoi donc?. .. s’écria d’Aspert,
— Rien... rien... dit Prémitz... qu’on emmène ce jeune homme.
— Vous le pouvez, dit d’Aspert, mais ce ne sera pas impunément... Je parlerai, je vous le jure, et tout cet échafaudage de grandeur s’écroulera devant un mot.
— Le feriez-vous ? dit Prémitz avec une expression féroce de haine...
— Oui, monsieur, pour le sauver, je dirai tout, et je le dirai à celui qui peut tous vous rejeter dans la boue d’où vous voulez sortir.
Prémitz changea soudainement de physionomie et reprit doucement :
30Ü LE MAGNÊTISËUlt.
— Si c’est ainsi., je préviendrai votre indiscrétion... je ferai ce que je ne voulais pas.
11 sonna, écrivit un mot et le remit à un domestique. Un moment après le lieutenant de gendarmerie entra, suivi de tous ses soldats.
— Arrêtez ces deux hommes! dit Prémitz, et qu’ils soient gardés à vue et séparément; qu’ils ne puissent communiquer avec personne, qu’ils ne puissent ni écrire ni parler à qui que ce soit.
Get ordre surprit tellement le général, qu’il ne sut que dire; Charles voulut résister.
— Si vous voulez vous sauver tous deux, soyez calmes, dit Prémitz.
On les emmena.
— Et quels sont vos projets*? s'écria la duchesse en regardant Prémitz avec un effroi cruel.
— Je ne sais... Demain je vous les dirai... — Demain. . Oh!... voilà un avenir maintenant!... s’écria-t-il en sortant.
En allant à l’appartement où on le conduisait, Charles traversa la chambre où était Henriette.
— Où est mon mari ? dit-elle.
— Arrêté, répondit un gendarme.
Charles ne répondit pas : on l’avait bâillonné.