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Oeuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavres

— Pourquoi, madame, pourquoi le jour de naissance du saint de M. Barkstead ne sera-t-il pas célébré, cette année comme les autres, avec pompe et religion? — C'est que mon mari a des devoirs bien plus sacrés à remplir. — Est ce qu’il y en a de plus sacrés que de rendre grâce au Seigneur de nous avoir appelés dans la vie, pour y mériter sa bénédiction éternelle par notre soumission à ses décrets? — Peut-être, Molly, répondit en souriant mistriss Barkstead, à qui s’adressaient ces remontrances moitié grondeuses et moitié maternelles. — Peut-être? reprit la vieille servante avec un ton de vif mécontentement: peut-être? Ah! vraiment, il est honteux de voir que ces gueux de papistes soient plus fidèles aux bonnes coutumes de la vieille Angleterre que les disciples les plus ardents de la sainte religion évangélique. — Mon mari se doit à d’autres soins qu’à ceux de sa famille et de ses plaisirs. Sa position politique lui en impose de nouveaux, répondit encore mistriss Barkstead avec un accent calme et doux, mais avec une sorte de préoccupation, à laquelle ne pouvait l’arracher la voix aigre et nasale de la vieille Molly. — Da nouveau! du nouveau! répliqua celle-ci en haussant les épaules, il n’y aura de nouveau que de voir se passer, dans la maison de M. Barkstead, un jour de naissance sans qu’il y ait seulement un pot d’ale vidé à sa santé. Si cela devait être ainsi , pourquoi me faire habiller avec tant de soin mon petit Richard? — Est-il prêt? dit vivement miatriss Barkstead, désirant changer le sujet de la conversation. — Et gentil comme ça!... Je lui ai mis son petit pourpoint bleu-

ciel; il a ses beaux bas de fil de .Flandre couleur feu, sa collerette de point d’Alençon et son grand chapeau de feutre gris avec deux belles plumes d’autruche rouge et noire. 11 a mis à son côté la petite dague que lui adonnée M. le colonel Okey; il la tire souvent, ii la regarde avec des yeux!... comme s’il en était aïnou- I reux. Ce sera un homme, voyez- vous, madame! un homme déterminé et brave ! dit la vieille avec une joie vaniteuse.

— Oui! oui! continua sa maîtresse en retombant dans sa rêverie, déterminé et brave, c'est-à-dire que, dans quelques années, ces craintes perpétuelles, où me tient le caractère résolu et inflexible de mon mari, seront encore augmentées par les dangers qui menaceront mon fils; car vous avez raison, Molly, Richard sera un homme qui aimera mieux combattre que persuader, et qui préférera mourir que mentir. — Et vous devez en être fière , s’écria Molly ; cependant , reprit-elle plus doucement, vous le grondctez, madame, parce que, tout à l'heure, comme je le plaisantais sur ce qu’il est trop petit pour porter une dague ( car une dâgue à un enfant de six ans, c’est pitié ! ), il s’est mis en fureur et s’est pris à crier : — Tiens, tiens, crois-tu, Molly, que la poitrine d’un papiste soit plus dure que cela? et il a percé, d’un seul coup, le grand fauteuil en tapisserie que vous avez brodé vousmème 'pour M. Abott , son professeur. — Que Dieu conduise soit âme, dit la pauvre mère; car je ne sais quelle force humaine pourra la doqipter. Envoyez-le-moi, Molly, je vais le mener à son père qui l’attend pour sortir. — Donc, il n’y aura ni repas ni fête aujourd’hui , reprit aigrement Molly. Et mistriss Barkstead, d’une voix altérée, et cherchant à cacher quelques larmes, répétait lentement ces mots. — Ni repas, ni fête!... lorsque la porte s’ouvrit, et un homme de haute taille s’avança. — Ni repas ! ni fête 1 s’écria-t-il avec un accent de reproche ; oubliez-vous la grande fête où est convié le peuple anglais, et que ce sera un repas agréable à l’Èternel que celui qui va lui être offert !

Mistriss Barkstead ne put retenir un mouvement de dégoût et d'horreur ; et, craignant que le colonel Okey, car c’était lui qui venait d’entrer, ne menât la conversation sur un sujet encore plus pénible que celui qu’elle venait de quitter, elle dit froidement ù Molly :

— Dès què missAnna sera levée, priez-la dé descendre. — Ilfaut qu’elle le veuille, répliqua sèchement Molly. Depuis un mois qu’elle «st ici , elle s’enlerme chaque soir dans sa chambre sans vouloir

recevoir les soins de personne., et elle n’en sort que lorsqu’elle est tout habillée. C’est sans doute pour faire, à son aise, ses damnables prières de papiste. Que le fils du diable lui réponde, puisqu’elle l'invoque. La malheureuse ! elle fera une mauvaise fin. — Silence, et gardez vos malédictions pour les méchants, reprit sa , , bonne maîtresse ; et d’un geste sévère elle congédia la vieille femme, qui se retira en continuant à souhaiter tous les malheurs imaginables aux papistes.

Lorsque mistriss Barkstcad se retourna pour inviter le colonel Okey à s’asseoir, elle vit son regard dur arrêté sur elle avec une expression très-marquée de mécontentement. Le colonel était un homme de cinquante ans au moins; sa fjgure, d’une pâleur et d’une maigreur excessives, laissait briller de. tout leur éclat deux yeux gris qui semblaient vibrer dans leur orbite; ses cheveux blancs, ardus et taillés en brosse , se hérissaient sur un front vaste et déprimé; l’angle facial, aigu et sans dignité, dénotait une intelligence peu généreuse, et la construction osseuse de son corps, dont.les formes acerbes saillissaient sous son vêtement serré, prouvait une force physique qui avait dû résoudre, en faveur du colo- 0 nel , plus de problèmes que n’avait pu faire son éloquence.

— Cette bonne femme a raison , dit le colonel Okey à la bienveillante mistriss Barkstcad, le souffle de Dieu brûlera la jeune plante qui ne fleurit pas à l’ombre de sa main. — Dieu est notre Seigneur à tous, et il est dit que ceux qui maudiront, seront maudits. — Et il est dit aussi, reprit le colonel Okey, que celui qui prête sa maison à son ennemi sera écrasé par son toit. — Son ennemi ! s’écria mistriss Barkstead; pouvez-vous donner ce nom à la fille du frère de mon mari ; une enfant de seize ans, si douce que chacun ici se donne le droit de lui faire sentir qu’elle est orpheline et pauvre; si gaie, si rieuse autrefois, que, lorsqu’elle sortait de la pension royale, où elle est élevée, pour venir passer quelques jours près de nous, elle apparaissait dans notre maison comme un rayon du soleil du mois de juin, animant et réchauffant tout de sa joie naïve, insouciante et jeune? — Et pourquoi, dans ce grand et magnifique jour , l’avoir tirée de cette détestable habitation , et l’avoir reçue dans ce sanctuaire, afin qu’elle trouble de ses larmes coupables les actions de grâces que vous devez au Seigneur , pour le sacrifice de sang qui va s’accomplir ? — Le colonel Barkstead i’a voulu ainsi, répondit sèchement la jeune femnrte, qui semblait fuir avec persévérance le sujet auquel revenait toujours le colonel

Okey. — Si Barkstead l'a voulu ainsi, c’est qu'il a de bonnes raisons : car c’est un homme sage et prudent ; trop sage et trop prudent peut-être, dit Okey, et trop souvent porté à l’indulgence. J’aimerais mieux le voir au milieu de dix Écossais tout armés qu’en face d’une femme qui pleure ou d’un enfant qui l’implore, il s’en tirerait mieux à coup sur. — Et pourtant il a été un juge bien sévère! ajouta mistriss Barkstead en levant les yeux au ciel et répondant plutôt à sa propre pensée qu’aux paroles du colonel.

Eile avait à peine dit ces mots que Molly rentra dans la chambre, le visage pâle , effarée et tremblante. Elle avait cherché Richard dans toute la maison ; elle l’avait d’abord appelé d’un ton grondeur, croyant qu’il ne voulait pas répondre; puis, inquiète de ce silence obstiné , elle avait presque imploré l’enfant, et enfin, ne pouvant le découvrir nulle part, elle le demandait à grands cris.

L’effroi qui glaçait la pauvre femme fut bientôt partagé par la mère. Elle interrogeait Molly et n’attendait point ses réponses; elle-même parcourut toute la maison en appelant son fils, et lorsqu’elle rentra dans la chambre commune, elle vit sou mari et miss Anna qui questionnaient vivement le colonel Okey.

— Richard a disparu ! cria la malheureuse mère en se précipitant vers son mari, comme pour lui demander protection en ce malheur; mon fils est enlevé, perdu, mort peut-être ! Oh! John, John, c’est une punition du ciel ! — Marie, ne blasphème pas ainsi, dit le colonel Barkstead ; ce qui arrive est un grand malheur peut-être , mais peut-être n’est -ce qu’un accident sans danger, qu’une étourderie de l’enfant. — Oui , dit Molly, il est sans doute allé montrer ses beaux habits à ses petits camarades du voisinage. — Ou bien encore, ajouta le colonel Okey, l’enfant, poussé par une louable curiosité, aura-t-il couru au grand rendez-vous où l’on nous attend. — Barkstead, à ces mots, lança un regard pénétrant à Okey et lui montrant Anna qui soutenait mistriss Barkstead, il lui fit signe de garder le silence. Okey prit un air sombre et haussa les épaules ; mais un nouveau signe lui fit comprendre que ce silence devait être absolu. Aussitôt Barkstead appela , d’une voix forte, toutes les personnes de sa maison et leur donna des ordres pour qu’ils allassent à la recherche du petit Richard. Une chose était remarquable, c’est que toutes les fois qu’il désignait une direction à prendre à l’un de ses domestiques, celui-ci demanda t avec une sorte de désir, s’il ne devait pas passer par White- Hall; mais à chaque fois le colonel Barkstead l'interrompait sè—

chement et lui prescrivait la route qu’il avait à tenir. Enfin , mistriss Barkstead, s’adressant, d’un air suppliant, à son mari, lui djt doucement : — John, pourquoi n’envoyer personne de ce côte? — Allons, Marief répondit le colonel en souriant, oublies- tu que je vais moi-mème à Withe-Hall ; que si l’enfant est de ce côté, je l’y trouverai plus aisément que personne, soit que je l’aperçoive ou qu’il me voie, car il devait y venir avec moi? — 11 ne savait pas qu’il dût vous accompagner, je n’avais pas voulu le lui dire, dans la crainte qu’il ne laissât échapper quelques mots devant' Anna, dit tout basmistriss Barkstead à son mari, en s’approchant de lui; oh ! laissez-moi aller avec vous de ce côté : les yeux d’une mère valent mieux que ceux de vingt serviteurs. — Et son cœur, mieux que celui d'un père , n’est-ce pas , reprit le colonel d’un ton affectueux, mais à voix basse ; car moi je n’oublierai pas pour Richard la rigueur du devoir qui m’appelle à Withe-Hall , et toi tu braverais pour lui l’horreur du spectacle qui s’y prépare. Puis, la calmant avec un doux sourire : — Allons, demeure, ajouta-t-il, notre fils nous sera rendu, je te ramènerai l’enfant, j’en suis sur; toi , veille sur celle-ci, dit-il en lui montrant Anna : avec le fanatisme qu’on lui a inspiré dans sa misérable pension , elle deviendrait folle si elle savait où je vais.

Barkstead embrassa sa femme et sortit aussitôt, accompagné du colonel Okey. Tous deux, habillés comme les militaires de cette époque, portaient un justaucorps écarlate, que serrait au-dessus des hanches une ceinture de cuir, d’où pendaient une longue rapière et une forte dague ; un pantalon d’un rouge violet et des bottes d’un cuir jaunâtre, armées de forts éperons . complétaient ordinairement ce costume. Autant la taille d'Okey annonçait de vigueur, autant celle de Barkstead semblait dénoter de faiblesse.. Petit, maigre et presque toujours maladif, ce n’était que sur son visage qu’il portait les marques extérieures d’une supériorité incontestable sur son collègue. Le colonel Barkstead était un homme qui avait à peine quarante ans ; il était blond, son visage régulier; Ses yeux bleus et mélancoliques s’animaient rarement, et le signe le plus distinctif de son visage était dans l’expression de sa bouche. Parfois ses lèvres se contractaient avec violence, souvent elles frémissaient d’un sourire de dédain indéfinissable, et lorsqu'elles s’entr’ouvraient pour dire quelques douces paroles, ce sourire devenait puissant et irrésistible comme un regard.

Ainsi Okey et Brakstead s’éloignèrent , et la femme de ce der-

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nier demeura seule avec Anna, car Molly elle-même était sortie pour aller à la recherche de Richard.

A peine sou mari était-il à quelques pas de la maison, que mistriss Barkstead ouvrit !a fenêtre de la chambre, et, malgré le froid, elle se mit à regarder de tous côtés, espérant voir son fils, toute prête à le demander â ceux qui passaient dans la rue. D’abord le peu de gens qui allaient et venaient la laissa sans inquiétude sur un accident. Bientôt !e passage des piétons et des cavaliers s’accrut insensiblement : chaque homme du peuple, ivre, qui vociférait d’horribles imprécations, lui semblait prêt à heurter son fils qui n’était pas là; elle suivait, haletante et épouvantée, le galop des chevaux, comme si l’enfant allait être brisé dans leur course ; peu à peu la foule devint si pressée et si tumultueuse , qu'une frayeur sans raison s’empara d’elle ; chaque cri lui parut celui d’un enfant qu’on blesse; chaque murmure, le sourd gémissement d’une vie qui s’éteint ; enfin, ne pouvant suffire à embrasser des regards cette multitude qui passait incessamment sous ses yeux : — Anna, cria-t-elle avec une espèce de colère doucereuse, venez donc m’aider à voir Richard !

Anna, qui était assise dans un coin de la chambre, s’approcha lentement de mistriss Barkstead et regarda, avec étonnement, cette foule qui grossissait à chaque instant, et d’où s'échappait le murmurte bruyant de mille conversations animées. Tandis qu’elle promenait ses yeux, sur le peuple, elle s’aperçut que quelques-uns de ceux qui passaient montraient la maison de Barkstead avec une sorte de triomphe , et d’autres avec un geste de menace cachée. Mais mistriss Barkstead était insensible à ces signes de respect ou de haine, et Anna elle-même n'y fit bientôt plus d’attention, lorsque ses regards se portèrent sur le visage de sa tante.

L’anxiété, l’espérance, le désespoir s’y montraient tour à tour ; les pleurs qui tombaient de ses yeux , et qu’elle essuyait presque avec colère, malheureuse qu’elle était de pleurer, car ces larmes voilait son regard; ce merveilleux sentiment de l’amour maternel, peint à son plus haut point d’angoisse sur la figure douce et pâle de mistriss Barkstead , s’était emparé de l’âme d’Anna. Immobile, elle considérait cette mère éperdue ; et, rêveuse, elle laissa échapper, comme sans le vouloir, ces mots, dont la pensée devait bientôt s’expliquer si tristement :

— Oh ! l'on aime bien plus son enfant!

Cette exclamation, ni le sentiment caché qu’elle semblait trahir,

n’éveillèrent l’attention de mistriss Barkstead , mais le son de la voix d’Anna l’arracha soudain à sa préoccupation.

— Oui, sans doute, dit-elle rapidement, je ferai mieux d’y aller voir moi-même. Anna, vous resterez à la maison, mon enfant; jj ne faut pas sortir, vous ne le pouvez pas aujourd’hui. Je reviens tout de suite, dès que j’aurai trouvé Richard. Et, sans attendre de réponse, fuyant les observations qu’Anna pouvait lui faire, elle jeta sa mante noire sur ses épaules et s’élança hors de la maison. Jeune et faible femme , qui souvent avait rougi sous un regard trop hardi, elle passait parmi cette populace bruyante, sans crainte d’outrages, et se sentant, en son cœur, protégée par la sainteté de son inquiétude.

Anna la suivit longtemps des yeux, et peut-être la voyait-elle encore que sa pensée n’était déjà plus avec elle. A quoi pensait donc la belle jeune fdle? Pourquoi se prit-elle à pleurer avec désespoir dès qu’elle fut seule? Pourquoi, à plusieurs reprises, posat-elle son front brûlant sur la pierre glacée de la fenêtre? Et puis, d’où venaient ces regards mornes, désespérés et résolus qui brillaient sous ses longs sourcils fortement contractés ? Quel souvenir, quel remords la ramena trois fois de la porte de la maison qu’elle était prête à franchir, la précipita enfin à genoux sur la pierre et plongea son cœur dans une ardente et pieuse prière qu’interrompaient ses sanglots convulsifs?

Savait-elle donc pourquoi le jour de naissance de Barkstead passait sans fête? pourquoi Richard avait été vêtu de ses plus beaux habits? où allait ce peuple tumultueux et sans nombre? quel sujet animait si fort l’entretien exalté des uns et commandait le silence douloureux des autres ? Anna ne savait rien de tout cela : car, depuis un mois, renfermée dans la maison de Barkstead, rien de ce qui arrivait hors de son enceinte n’était venu jusqu’à elle.

Et pourtant, sans qu’elle le soupçonnât, son avenir, son bonheur, sa vie, avaient été décidés durant ce mois , et le jour qui commençait devait lui révéler tous les malheurs de sa destinée.

Dans un de ces moments où Anna, essuyant ses larmes, semblait plus confiante ou plus résignée , elle se rapprocha de la fenêtre, et la première chose qu’elle aperçut, fut le chapeau à plumes rouge et noire du petit Richard; elle l’appela, mais sa voix se perdit dans le murmuré immense de cette foule toujours nouvelle, qui sans cesse sc portait vers le même point. Le senti-

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ment qui avait si vivement ému Anna à la vue de la douleur de mistriss Barkstead, se réveilla dans son cœur. Elle pensa qu’elle pourrait atteindre l'enfant et le ramener à la maison. Il lui sembla que, peut-être, elle aurait le droit d’aller dire le secret qui la faisait pleurer à la mère dont elle aurait sauvé le fils.

Elle sortit donc. A peine avait-elle laissé tomber derrière elle la porte de la maison, qu'elle ne vit plus l’enfant. Elle voulut rentrer d’abord, mais Richard ne pouvait être loin, et elle se prit à marcher le plus vite possible dans le sens de la foule, rendant quelques minutes elle courut avec courage ; mais, n'apercevant rien, épouvantée de se trouver seule parmi tant de gens de toute sorte, elle allait retourner , lorsqu’elle s'informa à un mendiant qui récitait, d’un air farouche, les versets du livre de Saül, s’il n’avait pas vu passer un enfant avec un chapeau à plumes noire et rouge.

— Oui, vraiment, répondit le misérable, il ne doit pas être à vingt pas, c’est un brave garçon qui va se réjouir les yeux d’un beau spectacle ; courez , il aura pris à droite : c’est le chemin le plus court pour arriver à Withe-Hall.

Anna précipita encore sa course ; elle arriva jusqu’à la rue désignée par le mendiant, et ne vit point Richard; mais elle savait qu’il allait à Withe-Hall, et, en marchant rapidement, elle espéra l’atteindre. Elle reprit sa poursuite, l’œil tendu , inquiète, tremblante et sans faire nulle attention aux propos qui se tenaient autour d’elle.

Ainsi, de rue en rue , de minute en minute , attachée aux pas de cet enfant comme on l’est à une espérance qui nous traîne à sa suite, Anna s’avança peu à peu vers le parc Saint-James. Il faut bien le dire, le sentiment qui l’avait enhardie à sortir n’était plus le seul qui la conduisit. Cette foule lui semblait étrange. Cette cérémonie, dont on avait parlé chez Barkstead, ne répondait à aucune époque consacrée ; et, bien que catholique, Anna savait qu’aucune des solennités ordinaires des puritains ne se célébra t ce jourlà. Une curiosité singulière et alarmante s'éleva en elle, et puis, au bout de l’avenue qu’elle parcourait, un mugissement long et horrible s'entendait de temps à autre. Ce n’étaient ni les applaudissements donnes à un prédicateur, ni les cris d’une révolte ardente, c'était comme l’impatience du tigre prisonnier qui attend sa nourriture et gronde de faim, puis qui écoute si l’on vient, et qui rugit encore.

Un désir inquiet s’éleva donc, dans son cœur, de savoir le secret

de tous ces milliers d’hommes et de femmes. Ce fut alors que, soudain, elle se rappela toutes les précautions pour lui cacher ce qui se passait hors de la maison de Barkstead, et les soins pris pour l’erapècher de sortir. Cet événement qui allait se passer et qui devaitavoir tant de témoins, l’intéressait donc personnellement? Quel était-il? Elle pouvait le demander au premier venu, car tous ceux qui l’entouraient le savaient sans doute; mais à qui s'adresser, et comment oser demander à quelqu’un ce qui faisait lever et courir toute la ville de Londres?

Pendant qu’elle raisonnait ainsi, la foule gross : ssait, les cris devenaient plus éclatants, et elle marchait toujours. Tout à coup des tambours se firent entendre. Le peuple reflua violemment sur luimême, et, dans ses flots tumultueux, elle vit s’agiter un moment les plumes rouge et noire -de Richard. Plus prête* à demander protection à la présence de cet enfant qu’à le protéger elle-même, tremblante et honteuse des propos qu’excitaient sa jeunesse et sa beauté, elle se jeta vers l'endroit où elle avait cru voir Richard; mais, en même temps qu’elle, un tas d’hommes du peuple, déguenillés et poussant d’horribles clameurs, se porta du même côté et força une ligne de soldats qui gardaient l’entrée d’une vaste porte. Une épouvante indicible s’empara d’Anna ; car, tout en cédant au mouvement qui l’entraînait vers la porte, elle repoussa, avec une violence extraordinaire, l’approche de ceux qui pouvaient la heurter; mais pâle, échevelée et presque mourante, elle fut précipitée jusque dans l’intérieur du parc Saint-James , et lancée sur une nouvelle ligne de soldats qui allaient rudement la repousser, lorsqu’une femme, déjà vieille et vêtue de deuil, se plaça entre elle et ces militaires. Un enfant d’une douzaine d’années, qui accompagnait cette femme , protégea , comme elle , la jeune fille , en s’offrant aux coups qui allaient la frapper, et tout à coup la voix faible, mais perçante, d’un autre enfant leur cria :

— C’est ma cousine! c’est Anna! Colonel Tomlinson , protégez la nièce de John Barkstead.

A ce nom, un murmure flatteur s’élèva dans toute la foule ; le nom de Barkstead fut répété avec des hourras. Le colonel Tomlinson s’empressa près d’Anna, et les soldats ouvrircntleursrangs. Anna se trouva ainsi enfermée entre une première haie de soldats qui contenaient l’impatience du peuple, et une seconde ligne qui semblait devoir protéger la marche du cortège. En effet, de l’autre côté de Ja grande allée du parc Saint-James, deux lignes

LES l)EU£ CADAVRES.

de soldats étaient également disposées, l’une bordant la route, l'autre maintenant la foule à distance Toutefois, quelques hommes de ceux qui avaient entraîné Anna, avaient pénétré avec elle dans cette espèce d’enceinte vivante, où se promenaient beaucoup d’officiers, tous l’air profondément préoccupé. Au moment où les rangs s’ouvrirent pour laisser passer Anna, la femme vêtue de deuil s'approcha d’elle comme pour l'arrêter; mais le colonel Tomlinson la regarda en face, et, d’une voix basse, mais sévère :

— Milady, lui dit-il, que venez-vous faire ici? — Voir un crime, et en empêcher un autre, répondit-elle. — Eloignez-vous, dit Tomlinson, ou je vous nomme, tout haut, de votre nom. — Et le peuple me déchirera, n'est-ce pas? répliqua cette femme, avec un sourire de mépris. C’est assez de joie pour un jour, donnée au tigre évangélique. Adieu! nous nous reverrons.

A ce moment, elle rappela près d’elle l’enfant qui la suivait et (pii se trouvait près de Richard Barkstead. Ce fut un regard bien singulier qùe celui que se lancèrent ces deux enfants; il y avait toute la haine (pii doit remplir une vie, et pourtant, ils n’avaient échangé que cô peu de mots :

— Tu es donc le fils de John Barkstead, qui a condamné Charles I er à mort? dit l'enfant inconnu. — Oui, répondit Richard, et toi ? — Quand j’aurai vingt ans, Cromwell te dira néon nom. — Et où vas-tu, à cette heure? reprit le petit Richard. — Sous l’échafaud, recevoir, comme un baptême, le sang de la victime. — J’y vais aussi, répliqua le fils de Barkstead, j’y vais tremper ma dague dans le sang du tyran.

Ce fut à ces paroles que la femme avec qui se trouvait cet enfant l’appela près d’elle, et que la pauvre Anna, n’entendant rien, stupéfaite et sans réflexion, se trouva, sans le savoir , enfermee entre les deux lignes de soldats. Pendant ce temps, la populace rugissait à l’entour. Les uns, élevés sur des bancs de pierre, s’y défendaient à coups de poing ; d’autres, traînant des tonneaux pour en faire des espèces d’amphithéâtres, en vendaient les places à un prix exorbitant, et quelques-uns, plus audacieux, montés sur les grands arbres du parc Saint-James, s’avancaient au delà de la haie de soldats , et, comme des chats-tigres, suspendus à leurs branches dépouillées , ils semblaient prêts à s’élancer sur la proie qui allait passer Tous avaient les yeux fixés sur une porte du palais Saint-James, tous Se la montraient du doigt, impatients et avides. Anna , traînée par l’enfant vers cette [wrte qui semblait

LES D^UX CADAVRES. U

l’objet de toutes les attentions, n’avait pu encore lui demander le sujet de tout ce qu’elle voyait , lorsqu’un cri immense, un cri de satisfaction effrénée partit soudainement de l’entrée du palais et, comme un râlement de mort , se traîna avec d’efTroyables ondulations jusqu’à l’extrémité la plus éloignée de cette innombrable multitude.

WITHE-HALL.

Ce jour-là était le 30 janvier 1649. Le matin de ce jour Charles I", roi d’Angleterre, prisonnier au palais Samt-James, s’était levé calme et le cœur fort comme celui d'un martyr. Fanatique de son droit et de sa royauté , cet homme avait dit pour sa défense à ses juges, qu’il ne devait compte de ses actions qu’à Dieu, dont il tenait sa couronne. A cette misérable argutie on avait répondu par un arrêt de mort, et le bourreau était le terrible argument qui devait prouver à ce fils de Dieu qu’il y avait de l’homme dans son pouvoir. Si deux tètes de roi tombées, à cent quarante-cinq ans d’intervalle, n’ont pu écrire , sur le pavé de Londres ou dé Paris, ce droit de souveraine justice populaire , de façon qu’il ne fût plus contesté par personne ; s’il demeure encore , parmi les peuples, des hommes pour qui celui qu’on appelle le roi est un être de substance divine , duquel il faut accepter tyrannie, vol, concussion , lâcheté , débordement et trahison, sans autre retour qu’obéissance et respect, qu’était-ce donc à cette époque?

Ce sentiment que la justice humaine pouvait avoir affaire à un roi, était hors de toutes les idées qu’admettait alors la raison. Sans doute, le peuple avait souffert beaucoup et s’était parfois débarrassé de son tyran; mais le poignard, le poison, l’assassinat, avaient seuls jusqu’alors atteint les criminels couronnés; comme si, dans cette religion de la royauté, on ne répugnait pas à l’idée d’en renverser le Dieu vivant, à condition que la vengeance resterait dans le crime, les hommes alliant ainsi le besoin de s’arracher à une condition de malheur sans toucher au respect qü’ils croyaient devoir à son auteur. 11 faut donc le dire, le jugement de Charles I e * fut la plus grande révolution morale et politique qui ait marqué' l’histoire des peuples. En effet, il consacra entre eux et les rois, au

lieu des séditions populaires qui ne disaient (pie des souffrances,

le salutaire avertissement qu’il y a des droits à respecter; au lieu de la conspirations des nobles, qui déchiraient l’Etat à leur profit, un tribunal qui défend les usurpations de tous; au lieu d’assassins de garde-robe qui tuaient pour une poignée d'or ou une couronne de comte, le bourreau qui punit au nom de la société vengée.

Mais cette suprême vérité ne frappait pas tous les yeux, et, «’il faut le dire, peut-être les juges de Charles 1 er y étaient-ils arrives comme d'aventure, ainsi que se fait une decouverte dans les sciences. Il avait fallu un nouveau fanatisme, pour qu’on osât toucher à celui qu’inspirait la royauté. Les passions religieuses et politiques qui agitaient tous les cœurs, à cette époque, furent peutêtre la source où les juges puisèrent leur force, qui ne devait être que dans le droit populaire, et s’il fallait scruter à fond les consciences, peut-être serait-il permis de dire qu’ils condamnèrent injustement Charles l*r coupable.

Ce fut donc un bien grand et terrible jour que ce 30 janvier 1649. Tout y fut excessif. La colère du peuple ; le courage de la victime; les remords des juges qui avaient condamné sousla peur; les doutes cruels de ceux qui n’avaient pas encore une foi inébranlable dansleur droit; la joie des fanatiques qui croyaient avoir fait mieux qu’Abraham, aussi bien que Judith; la douleur des rovalistes qui considéraient qu’on avait souillé le sanctuaire et déchiré l'hostie : tobt lit de ce jour et du spectacle qu'il olTritle plus fécond assemblage d’émotions diverses et de passions en combat. Toute l’ànie du peuple était concentrée sur un espace de moins d’un mille, et comme 1 àme d’un enfant qui ne conçoit pas bien ce que c'est que la vie et la mort, et qui tue, pour l’apprendre son oiseau qu’il aimait, cette àme de peuple était inquiète, gaie, triste, calme, forcenée, prête à déchirer et à pleurer, forte et faible; et le géant serrait, en tremblant, dans ses puissantes mains, le passereau qui palpitait entre ses doigts.

Mais ces passions de la multitude ont leurs peintres et leurs historiens ; nous, il nous faut parler d’Anna, jeune fille qui courait entre les soldats du parlement . traînée par un enfant , vers la porte latérale de Saint-James, où Charles 1 er venait de paraître.

Par l’un de ces accidents qui préparent les malheurs contre toute raison; par l’une de ces fatalités qui mènent l'homme, pendant de longues années, à côté de l'abîme où il périra, sans que rien lui fasse lever la tète pour voir un peu jflus loin, ou lui fasse

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étendre la main, pour ccarter le voile qui lui cache sa perte, la pauvre Anna arriva jusque près de l’endroit où passait Charles I er , sans qu’elle put voir son visage. Il causait avec un prctre et avait la figure tournée de son côté. Anna vit ce prêtre; c’était l’évêque Juxon. A la maison royale où elleavait été élevée sous la direction de lady Salnsby elle avait souvent reçu les conseils et les bénédictions de ce prélat. Elle s’étonna de le rencontrer là, et pendant qu’elle cherchait à s’expliquer sa présence, Charles passa devant elle.

Mais à peine l’eut-il devancée de quelques pas qu’elle se prit à considérer sa tournure. Charles I er marchait d’un pas lent et ferme.

Arrivé à cette dernière épreuve de la vie, il semblait plus occupé à donner des ordres à Juxon qu’à en recevoir des consolations; il parlait vite et avec action, et Juxon était aussi bien plus soigneux de se pénétrer des dernières volontés de son maître que de le consoler. Tous deux paraissaient faire plutôt une promenade royale qu’une marche vers l’échafaud ; et sans l’habit de Juxon , si un militaire ou un courtisan se fût trouvé près du souverain, on au-,”\ rait dit d’un aide de camp ou d’un maître de cérémonies rece-’”” van’t des ordres pour la disposition d'un combat ou les détails d’une fête. • •>

Cependant Anna avait à peine jeté les yeux sur le malheureux 0 V \ roi, qu’elle s’arrêta soudainement. Une rougeur brûlante lui couvrit le front, elle devint interdite et confuse, et elle murmura avec stupeur un nom que personne n’entendit. Toutefois , paraissant douter en elle-même de la réalité de ce qu’elle venait de voir, elle voulut se rapprocher de Charles ; mais il était déjà loin. Anna se mit donc à le suivre , cherchant à percer le groupe nombreux qui accompagnait sa marche, en longeant la ligne des soldats qui formaient la haie. A plusieurs fois elle aperçut le roi, mais jamais assez longtemps pour être assurée qu’elle se trompât ou non. Son anxiété croissait pourtant à chaque pas; car enfin, ce geste, elle le connaissait; cette taille élégante dans sa force, elle l’avait vue autrefois ; cette démarche, elle l’avait souvent et longtemps suivie . des yeux; mais, ces cheveux presque blancs annonçaient un âge trop avancé, et, d’ailleurs, en six mois, ils n’avaient pu changer à à ce point.

— Oh! non, s’écria- 1- elle, emportée par la discussion intérieure qni se pissait en elle; oh! non , ce n’est pas Georges. — Qui, Georges? dit Richard, étonné de cette exclamation.— Cet homme qui passe au milieu des soldats, la tète découverte sous le froid, et

H LES DEUX CADAVRES

qui parle avec l’évèque Juxon , répondit Anna. — Certes, ce n’est pas celui que vous appelez Georges, dit l’enfant. — Oh ! c’est lui î s’écria Anna avec une sorte de conviction douloureuse.

Au moment où elle laissa échapper ces mots, Charles 1 er s’était arrêté; il avait, selon sa coutume, lorsqu’il était roi et qu’il écoutait un suppliant, posé sa main gauche sur la hanche ; tandis que sa jambe droite, portée en avant, lui donnait l’air de l'un de ces portraits de chevaliers qui semblent poser pour le peintre ; sa tête était légèrement inclinée vers la terre, comme celle d’un homme qui a l’habitude d’écouter des hommes à genoux, et véritablement cela se trouvait ainsi. Un vieillard et deux jeunes gens avaient pénétré dans la route que parcourait le monarque, et , se plaçant sur son passage , ils courbèrent leur tète devant celle qui devait tomber; puis, bravant tout haut la justice du jugement qui allait s’exécuter, le vieillard s'écria :

— Charles! je vous demande votre bénédiction de martyr et de roi.

C’est un des privilèges du courage d’être souvent couronné là où il semblait devoir périr; c’est un des secrets du cœur de l’homme et des peuples de prendre en bonne part et d’admirer quelquefois ce qui lui est contraire et ennemi, et ce fut ainsi dans cette occasion. A ce geste du vieillard, à cette haute parole fermement prononcée, tout s’arrêta comme le roi , tout fit silence comme le vieillard pour entendre la réponse qu’il attendait. Ce fut un moment religieux où, dans la fouie, beaucoup de tètes s’inclinèrent et se découvrirent, et durant lequel la puissartee du roi tombé fut grande comme avant sa chute. Anna, entourée d’hommes dont la taille était plus haute que la sienne, ne pouvait voir le roi dont elle s’était rapprochée ; mais elle l’entendit, élevant la voix, dire d’un ton solennel ces simples paroles :

— Lor d Clarendon , moi , Charles Stuart , roi de la Grande- Bretagne, je te bénis. Lève-toi et suis-moi, mon fidèle serviteur.

— Oh ! pour le coup , c’était la voix de Georges ; Anna l’avait .reconnue; mais pourquoi ces paroles : Moi, Charles Stuart, roi de

la Grande-Bretagne? Ce n’était donc pas Georges simple officier des dragons d’Ecosse ? 11 y avait pourtant une bien surprenante ressemblance. C’était bien sa démarche, son geste, sa voix !... mais ces cheveux blancs et ce titre de roi!... 11 se passait une cruelle incertitude dans l’àme de la jeune fille. Un témoignage

encore lui manquait; elle n’avait point vu le visage de Charles. Elle

LES BEUX CADAVRE?, 15

se hâta donc, et voulut s’élancer à travers la foule qui suivait toujours le roi.

Que! homme n'a senti, sous le poids d’un rêve qui l'oppresse, une nécessité impérieusede courir, soit pour atteindre un ennemi, soit pour fuir une maison qui croule ou s’inonde? Quel homme ne se souvient du supplice que lui a donné ce rêve, quand tout à coup il est pris d’une impossibilité cruelle de se mouvoir; que les jambes s’alourdissent, que des obstacles se lèvent devant lui et qu’il se débat sans avancer , tandis que fuit l’ennemi ou ^qu’approche le danger? Ce supplice si fatigant, Anna l’éprouva dans ce moment, mais réel, mais véritable. Charles marchait toujours, et toujours la foule avec lui. Anna courait, gagnait quelques pâs, croyait arriver ; puis un homme ivre se jetait devant elle, et pour l'éviter, tandis qu’il roulait pour ainsi dire dans la foule, il fallait perdre ces quelques pas; elle dépassait cet obstacle; un second survenait; c’était le combat de deux portefaix, dont l’un semblait à l’autre trop triste ou trop gai dans la circonstance; ensuite des femmes, l’œil ardent et les vêtements souillés, qui la repoussaient rudement; puis, des hommes graves qui lui reprochaient sa cruelle curiosité, et le cortège avançait toujours; enfin , obstacles, reproches, terreurs, elle surmonte tout et approche de cet être double pour elle, auquel il faut que'elle donne un nom ; elle s'élève sur la pointe de ses pieds, glisse sa tète entre les épaules de deux soldats, jette les yeux sur ce visage dont l’aspect lui doit apprendre son destin... O déception!... affreuse déception! A peine ce regard se levait-il pour, voir Charles, que son visage fut voilé par ses royales mains; un gémissement d’une profonde horreur s’échappa de sa poitrine; il se fit parmi le peuple et les soldats un tumulte violent qui rejeta la pauvre Anna dans la foule, et un murmure d’indignation s’éleva, dominé bientôt par de féroces éclats de rire. C’était Tom Love qui venait de cracher à la figure du roi.

Love, le plus hardi garçon boucher de Londres ; Love, qui frappait un bœuf du poing quand sa masse de fer n’était pas près de lui ; Love, qui cédait un mille sur deux à la course et arrivait le premier, qui dînait seul contre six et les ruinait tous en tranches de bœuf et en porter; Love, enfin, qui avait dit qu’il mangerait du Stuart si on voulait lui en vendre.

Cette action excita un mouvement de dégoût dans la foule même des forcenés; mais à part ce murmure dont personne n’avait à prendre la responsabilité, aucune parole ne se fit entendre contre

Love, qui mesurait de l’œil tous ceux qui l’entouraient. Charles seul, s’arrêtant, dit avec un accent de royal mépris : Le lâche ! pour six pence il en ferait autant aux généraux de Cromwell.

— Je le ferais pour rien , s’ils ne trouvaient pas bon ce que je viens de faire ! s’écria Love en grinçant des dents, et en regardant en face Tomlinson, qui semblait indigné de cet acte brutal. Peutêtre Tomlinson , insulté à ce point , allait-il punir le misérable, lorsque Charles l’appela à haute voix. Tomlinson s’approcha du roi, et du court dialogue qu'ils eurent ensemble jusqu’à la porte de Withe-H lit, on n’entendit que ces mots de Charles :

— Colonel Tomlinson, vous êtes un bon soldat, ne soyez pas un mauvais boxeur; et devenez un meilleur politique, car il faudra gouverner ce peuple-là maintenant.

Pendant que cela se passait, Anna, cruellement déçue et plus incertaine que jamais, cherchait à se dégager des flots de peuple qui l’entouraient. Elle avait encore entendu cette voix , et c’était celle de Georges; à l'une de ces mains qui lui avaient caché son visage, elle avait vu briller un anneau bien connu : c’était donc Georges, Georges absent depuis six mois et qu’elle retrouvait ainsi! Mais , toujours , dans son oreille et à son esprit, revenaient ces mots : Moi, Charles Stuart, roi de la Grande -Bretagne.

Et d’ailleurs, où allait donc Charles I er , roi de la Grande-Bretagne; Charles 1 er , pour qui on lui avait enseigné à prier depuis son enfance; qui avait été chassé de Londres et fait prisonnier, mais dont elle ignorait le sort depuis un mois qu’elle était enfermée chez Barkstead? Alors, seulement, Anna se résolut de demander à Richard la raison de tout ce qui se passait, lorsque l’enfant se mit à crier avec impatience :

— Par ici! par ici! il est entré à Withe-Hall, et si nous tardons, nous ne le verrons pas à la fenêtre! — Nous le verrons donc? dit Anna, reprenant sa première anxiété, du moment qu’elle trouvait une espérance de la résoudre autrement que par des souvenirs et des raisonnements. — Oui, oui, répondit Richard, et nous serons dans le cercla des élus; je sais un endroit par où passer.

Véritablement, il fit quitter à Anna la grands allée où se pressaient tous les curieux , et , longeant les longs murs noirs de Withe-Hall, il frappa trois coups mesurés à une petite porte basse qui se trouvait à l’une des extrémités du palais. Une sorte de geôlier leur ouvrit, et le petit Barkstead demanda hardiment si son père était entré.

— Sans doute, répondit cet homme, il est très en peine de vous, petit garnement ; il m’a demandé si vous n’étiez pas venu , et il m’a donné ordre de vous retenir.

— Tu mens, répliqua Richard ; mon père veut que j’assiste au grand œuvre; laisse-moi passer et ouvre-moi le guichet qui donne, de l’autre côté du parc, sur la route. — Je n'ai pas la clef, dit le geôlier, et je ne puis ouvrir. — Jacques Sawton, cria l’enfant avec colère, tu es un traître et un royaliste; car, comme je venais ici, j’ai vu s’ouvrir cette porte et je ne vois plus les gens qui sont entrés. Ces gens sont des royalistes que tu as menés sous l'estrade de la fenêtre; ouvre-moi ou je te dénonce.

Sawton regarda Richard avec stupéfaction. En effet, il venait d’ouvrir à la femme vêtue de noir, qui se trouvait près d’Anna, quand elle avait pénétré dans le parc, et à l’enfant qui l'accompagnait et qui avait parlé à Richard. Celui-ci les avait reconnus; mais Sawton ne pouvaitconeevoir comment Richard savait un secret qu’on lui avait payé à prix d’or.

Donc, sans faire la moindre observation, il prit un trousseau de clefs et se mit à marcher devant Richard et Anna. 11 les conduisit par une foule de petits corridors voûtés, à peine éclairés par quel ques lucarnes fortement grillées. Comme le flot de l’Océan qui vient battre le pied d’un roc, on entendait le bruissement sourd des voix lointaines qui grondaient au dehors. Anna suivait, sans savoir ce qu’elle faisait, le gardien qui marchait lourdement devant elle, et l'enfant qui le pressait, comme s’il avait peur d’arriver trop tard. La lueur, qui pénétrait dans les passages humides qu’elle parcourait, éclairait si mal leur marche , que le soin qu’elle mettait à ne se point heurter, et la pensée que son doute allait cesser, l'occupaient exclusivement. Tout à coup une porte s’ouvrit, et elle se trouva du côté du palais de Withe-Hall qui donne aujourd’hui sur la place de ce nom, qui n’était alors qu’une prairie.

Devant elle se déployait un vaste espace A vingt pas à peu près des bâtiments s’étendait un front, parallèle à Withe-Hall, de cinquante soldats au plus; à dix pas à droite et à gauche de la porte se trouvaient deux lignes égales , perpendiculaires au palais , et, des trois côtés, ces tr upes étaient disposées sur une profondeur de p'us de quarante rangs de soldats. Derrière elle s'agitait une foule innombrable d’où s’élevait ce murmure puissant qu'elle avait si longtemps entendu. Dans l’enceinte du carré que cet arrangement laissait libre, se trouvaient des officiers de tout grade, de

prédicateurs, des juges et quelques membres du parlement. A côté d'elle, elle vit la femme vêtue de noir, qu’elle n’avait pas remarquée la première fois : l’enfant inconnu l’accompagnait encore. Richard et lui se regardèrent fixement. La vieille poussa un cri de surprise à l’aspect d’Anna : elle avait jeté un long voile sur son visage et était à genoux sur la terre.

Comme la jeune fille passait près d’elle, éblouie et confondue de tout ce qu’elle voyait, elle sentit une main qui prenait la sienne, et une voix qu’elle connaissait aussi et qui lui dit : — Annal... Annal... que viens-tu chercher ici? A ce moment, la raison d’Anna chancela en elle-même, elle ne savait si elle n’était pas en proie à un rêve affreux. Cet homme, conduit à travers des soldats, imploré et insulté par cette populace flottante et courroucée; ce nom de Charles, ce souvenir de Georges, et puis encore cette voix nouvelle et encore connue ; Anna, défaillante et presque insensée, tomba à genoux à côté de la femme voilée.

— Reste donc près de moi, lui dit celle-ci, et sois forte, Anna !

Oh! qu’allait-il se passer? où était Anna? pourquoi ces soldats, ce peuple, cette recommandation? à quoi bon ce courage qu’on lui demandait? Enfin, elle allait parler; mais encore, encore, la main qui avait lié son destin à celui qui allait s’accomplir, vint fermer ses lèvres. Un bruit de pas se fit entendre au-dessus de sa tête; elle regarda et vit à quelques pieds une sorte de plancher qui s’avançait en dehors du palais et qui semblait revêtu de longues draperies noires. Un effroi sans raison, un efTroi de ceux qui devinent le malheur à sa plus amère torture, agita convulsivement le corps de la malheureuse fille, et tandis qu’elle tremblait comme une feuille de saule sous un vent du nord, une voix, la voix de Charles ou de Georges, s'éleva et partit de l’échafaudage sous lequel elle était à genoux.

Celui qui parlait dit d’abord qu’il protestait de son innocence; qu’il n’avait fait la guerre que pour sa défense personnelle ; et puis, il pardonna à ses juges et à ses ennemis : tout cela en termes nobles et justes, et d’une voix mâle et assurée. Tous ceux qui s’étaient approchés pour entendre étaient émus; quelques-uns pleuraient, d’autres semblaient admirer. Tout à coup, cette voix calme s’anima et cria fortement : — Viens ici, messager de Cromwell, le règne de Charles I" est fini. Viens et commence d’un coup de hache le règne de Charles II, roi eje la Grande-Bretagne ! Vive le roi !

Un mouvement s’opéra sur le plancher, quelques pas furent faits par diverses personnes, l’une d’elles s’agenouilla, et un mot sortit encore de sa bouche ; ce mot fut recueilli par quelqu’un qui s’était approché. Ce mot quelquefois si doux et si enivrant, ce mot si souvent fini dans un baiser, ce mot tomba comme une goutte de plomb brûlant dans le cœur d’Anna; ce mot, le dernier que prononça la voix qui rendait Anna muette et folle, ce mot était :

Remember : souviens-toi. »

— Oh ! cria Anna, s’arrachant à la main qui la tenait, c’est lui !... et elle se leva au moment op retentit sur sa tète un coup terrible auquel répondit un mugissement effroyable. L’infortunée courut en avant pour voir ce qui se passait au-dessus d’elle; elle fit quelques pas, se retourna, et vit un homme masqué debout et tenant une hache ; elle vit l’évèque Juxon, le visage caché dans ses mains, puis un autre homme penché vers le plancher, puis cet homme se releva lentement, se dressa de toute sa hauteur, tendit son bras avec effort et montra au peuple une tète coupée, en criant : Ceci est la tète d’un traître, de Charles I er , roi de la Grande-Bretagne !...

— Georges! ô Georges! cria la pauvre fille!...

Alors, vibrant sur elle-même, tel qu’un jeune arbre fouetté par l’orage, elle poussa un cri, comme si tout se brisait à la fois en elle, puis elle s’affaissa et tomba sur la terre, plus pâle que la tète que le bourreau venait de montrer à ses yeux.

Au milieu de la confusion qui suivit cette terrible exécution, la chute d’Anna eut été à peine remarquée, et peut-être le mouvement prodigieux qui poussa le peuple vers l’échafaud et qui ébranla un moment le rempart de soldats qui l’entouraient, eut exposé Anna à être foulée aux pieds, si quelques personnes ne l’avaient protégée. La vieille femme voilée fut la première à s'élancer près d’elle; Tomlinson, qui avait reconnu Anna, s’en approcha 'presque en même temps. Comme Anna et Richard, il avait traversé Withe-Hall, mais par les grandes salles, et il était venu se remettre à la tète de son régiment qui était celui qu’on avait placé le plus près de l’échafaud, comme le plus fidèle et le plus dévoué aux intérêts du parlement.

La vieille femme et Tomlinson s’empressèrent pour rappeler Anna à la vie, et soit l’intérêt que lui inspirait la jeune fille, soit toute autre cause, il était facile de voir que le colonel éprouvait, pour la personne inconnue qui l’aidait dans ses soins pour' Anna,

des sentiments moins sévères qu’avnnt l’exécution. Une fois même il lui dit avec un intérêt plein d’anxiété :

— Eloignez-vous, milady, je prendrai soin de cette enfant. Voyez, quelques-uns de ces forcenés qui ont insulté le roi, ont pénétré jusque sous l’échafaud; s'ils vous reconnaissent, je ne répondrais plusde vous. — Vous avez doncàrépondre de moi, colonel Tomlinson ? lui répondit l’inconnue. — Croyez-vous que je laissasse insulter et peut-être maltraiter une femme sous mes yeux? dit Tomlinson avec émotion. — Ni vous, ni vos soldats ne le souffriraient maintenant, n’est- ce pas? dit la vieille en lançant à Tomlinson un regard qui brilla sous le voile noir qu’elle ramena plus soigneusement sur son visage. — Pourquoi maintenant? répliqua le colonel, avec un embarras marqué. — Ah ! dit l’inconnue, en saisissant la main de Tomlinson et en parlant d’une voix basse, mais résolue : c’est que l’éclair qu’a jeté, en frappant, la hache du bourreau, vient enfin d’illuminer ton cœur ; c’est que ta soif ardente a failli devant le breuvage qu’on lui versait; c’est que ta haine s’est éteinte dans le sang, c’est que tu as compris quel effroyable crime on vient de commettre. — Prenons soin de cette jeune fille, répondit vivement Tomlinson, voulant échapper à cette révélation inattendue des nouveaux sentiments qui le dominaient. — Hé bien, répliqua l’inconnue, rachetez donc votre conduite passée, aidez-moi à emporter cette fille; nous allons la faire entrer par cette porte basse, chez JacquesSawtonjcetbomme m’est dévoué. Anna y demeurera jusqu'à ce soir sans que personne s’en doute, et cette nuit je la viendrai chercher seule pour l’emmener. — Où donc? dit Tomlinson étonné, en 1 interrompant vivement. — En un lieu où jamais on ne pourra la découvrir, reprit la vieille en se penchant à son oreille. — C’est la nièce de Barkstead. et je prétends la rendre à sa famille. — Sa famille ne peut pas être chez l’assassin de Charles 1 er . Ecoutez, colonel, dit rapidement l’inconnue, le sort de l'Angleterre dépend peut-être de vous en ce moment. Au nom de vos remords, aidez-moi à enlever cette fille d'ici!

Tomlinson ne savait que résoudre ; arrivé auprès d’Anna, il l’avait assise sur son séant; lui-même, un genou à terre, avait appuyé le corps de la jeune fille sur l’autre genou ; et, penché sur elle, il cherchait à saisir sur son visage quelques signes de vie. La vieille, à genoux de l’autre côté d’Anna, paraissait encore plus inquiète de l’enlever que de la secourir. Tomlinson, cédant à ses

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instances, soulevait Anna pour l’emporter, lorsque l'enfant qui accompagnait cette singulière femme, se précipita vers elle en poussant des cris aigus et en montrant son bras ensanglanté.

— Je suis blessé, criait-il, je suis mort, il m’a tué ! — Qui vous a blessé, Ralph? reprit la vieille avec anxiété, qu'avez-vous? répondez.

Mais l'enfant, tout en larmes, continuait à crier et à répéter les mêmes plaintes, lorsque Richard approcha, conduit par Tom Love qui le tenait par la main. 11 avait le visage meurtri, son pourpoint était déchiré et la plume noire et rouge de son chapeau était brisée. A son aspect. Ralph se serra violemment contre la vieille en s'écriant : C’est lui ! le voi à ! — Comment ! petit misérable, s’écria Tomlinson, vous avez frappé et blessé cet enfant ? — Et il a bien fait, reprit Love en mesurant Tomlinson de l’œil, avec peut-être plus d’insolence qu’il n’avait déjà fait. Quand Jack Ketet a eu frappé le coup, et le coup a été bien frappé, il a passé quelques gouttes de sang entre les planches d’en haut : ce petit-ci a tendu son mouchoir pour le recevoir, et ce grand-là a voulu l'en empêcher; le petit s’est regimbé ; le grand, qui a deux fois son âge, l’a repoussé, et il en a pris à son aise. Mais quand il s’est retiré et que le petit a voulu attraper quelques larmes qui dégouttaient encore, ce pleurard-là s’est mis à le boxer, tant et si fort, que c'était pitié ! Le petit n’a pas sourcillé, il n’a ni crié, ni pleuré, ni appelé assistance; mais, voyant que l’autre abusait de sa force, il a reculé d’un pas, et, tirant sa dague, il l’a frappé à sa façon. — Hé ! hé ! hé 1 ajouta Tom Love, en riant comme un ogre en gaieté, il a bien fait de parer avec son bras, ce pleurard-là! car la dague allait droit au cœur, et le coup n’était pas mauvais non plus. — Taisez-vous, Ralph, dit la vieille à l’enfant, pouvez-vous ainsi pleurer pour une égratignure? cherchez- moi quelqu’un pour faire emporter cette jeune fille. — Ma cousine! cria Richard apercevant Anna, ah! mon Dieu!... elle est ^orte!... ma cousine Anna ! Oh ! ma bonne Anna ! et il se prit à pleurer, avec des cris et des trépignements, levant le corps delà jeune fille, lui prenant les mains, l’appelant, l’entourant de ses petits bras. — Allons, allons, dit Tom Love, en s’approchant, où faut-il emporter cette belle créature-là? — A deux pas, dit la vieille. — Bien loin, dit Richard. — Ici près, chez Jacques Sawton, dit la vieille. — Au bout de la route qui mène à Londres, dit Richard. — A deux pas.

Bien loin. Ah çà, entendez-vous, où faut- il aller? reprit Love.

C’est ma cousine, dit Richard, la nièce de M. Barkstead, il faut

la porter chez lui. — Oh! oh! dit Tom Love en réfléchissant, master Barkstead est un grand nom, un homme du bon côté, mais son frère était un chien qui avait mis sa fille chez les dames royales de Windsor, et de sa fille ona raconté des histoires... hum!... Je sais ça, parce que Jeanie, ma future, a été employée à la maison, et que... mais la pauvre fille, c’est peut-être faux. En tout cas, dit-il, en se penchant (tour la prendre dans ses bras, si jamais cette lady Salnsby, qui gouvernait la maison, tombait entre mes dix doigts, je la débarrasserais de sa vieille peau, à coups de lanières, pour qu’elle pût faire le métier à son comple.

La femme voilée ne put se défendre d'un mouvement d'effroi à ces paroles. Tomlinson se tut, et Love, ayant relevé Anna, dit à Richard : Voyons, mon petit héros, marchez devant, je vais vous suivre avec cette pauvre créature... Dieu du ciel! c’est à peine si son pouls bat encore... Allons! allons! — Laissez-les partir, dit tout bas la femme voilée à Tomlinson. Suivez-moi, colonel, j’ai à vous confier des secrets que vous êtes digne d'entendre maintenant. Vous connaissez Barkstead ? — C’est mon collègue, répondit Tomlinson. — Vous pouvez pénétrer chez lui, dit la vieille. — Sa maison est ouverte à tous ses camarades. — Venez donc, dit l’inconnue. — Je suis à vos ordres, niilady.

Lady Salnsby, car c’était elle, s’occupa seulement alors de l’enfant qu’elle avait nommé Ralph, enveloppa son bras d’un mouchoir ; et, accompagnée de Tomlinson, elle prit la route qui conduit à la Tamise, tandis que Tom Love, emportant Anna dans ses bras, se dirigeait avec Richard d’un autre côté.

Pendant ce temps, les troupes, qu’on avait placées autour de Withe-Hall, s’étaient retirées. La foule immense, qui était accourue de tous les points de Londres pour assister à cette grande catastrophe, s'écoulait lentement : mais son aspect était bien différent de celui qu’elle’offrait une heure avant.

11 arrive quelquefois, pendant un jour d’orage, lorsque les grandes pluies du printemps s’abattent sur les sommets des montagnes d’Ecosse, qu’il se forme soudainement une quantité prodigieuse de petits torrents. Chaque accident de terrain, chaque pointe de roc divise les eaux et les jette dans des milliers de sentiers ou de ravins, qu’elles suivent ou qu’elles creusent, tous arrivant au même but. Le soleil qui resplendit au haut du ciel, après que le nuage s’est ainsi complètement versé sur la montagne, éclaire en lignes étincelantes ces eaux qui roulent et bondissent :

les plus vives couleurs semblent ruisseler avec elles, et deslueurs de feu se reflètent dans la poussière humide qu’elles exhalentsous le choc des pierres qui brisent leur course. Comme une chevelure dénouée et qui descend à flots nombreux sur de blanches épaules, les eaux des torrents se déroulent en mille sinuosités, enlacent la montagne d’un filet ardent et se précipitent avec éclat jusqu'à son pied. Là, réunies en un seul lit, il arrive aussi qu’elles rencontrent un puissant obstacle à leur marche; un roc, couronné de quelques vieux sapins, barre le lit où elles s’amoncellent. Alors, les eaux battent d’un commun effort l’obstacle qui fléchit et tombe; mais alors aussi, les eaux, en se répandant dans la plaine, ont perdu leur magnificence, leurs murmures puissants et leurs resplendissants reflets ; elles ne sont plus qu’une vaste nappe jaunâtre et bourbeuse, sur laquelle passent des débris tristes et noirs et qui roulent sourdement des branches dépouillées et des troncs informes dans des Ilots sales et fangeux.

Ainsi la foule était venue, joyeuse, active, brillante, avec des cris, des rires et la conscience haute; ainsi elle s’écoula, taciturne, anéantie et baissant la tète, après avoir vu tomber cette tète de roi.

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