‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 2 sur 33 · ANNA · texte numérisé non relu

ANNA

Lorsque Richard rentra dans la maison de son père, tout y était dans un cruel désespoir ; mistriss Barkstead était rentrée et sortie plusieurs fois; Molly avait parcouru les environs et questionné le petit nombre de voisins qui étaient demeurés dans leurs maisons. Enfin mistriss Barkstead, accablée de douleur et de fatigue, revenue encore chez elle pour savoir si son fils n’avait pas reparu, avait été retenue par Molly. Les domestiques étaient tous rentrés, un à un, sans apporter de nouvelles. Une morne et immobile stupeur avait succédé à la tumultueuse agitation de ces allées et venues. Les domestiques, réunis dans la chambre principale, considéraient en silence cette malheureuse mère qui, ellemême, muette et les yeux fixes, semblait avoir épuisé toutes ses larmes, lorsque la voix perçante de Richard vint briser cette angoisse. Mistriss Barkstead courut, et plus rapide que ne l’eût été Tom Love lui-mème, plus forte, en ce momeut, que ce robuste

boxeur, elle descendit, prit Richard dans ses bras, et l’emportant comme si on l’eût poursuivie, elle remonta dans l'appartement supérieur et tomba dans un fauteuil, tenant son enfant embrassé, sans paroles ni cris, mais le serrant avec force et pleurant à chaudes larmes.

Ce premier transport passé, et comme elle voulait reprocher à Richard sa disparition, elle s’aperçut du désordre de ses vêtements, des coups de son visage meurtri, et, au môme instant, la voix de Tom Love se fit entendre :

— Et cette autre enfant ! il n’y a donc rien pour elle! dit-il, en montrant Anna, qu’il soutenait, assise sur une chaise. Ni mistriss Barkstead ni les domestiques, trop occupés du retour de Richard, n’avaient vu l’entrée de Tom Love. La jeune fille était toujours évanouie et semblait ne donner aucun signe de vie.

Mistriss Barkstead ordonna qu'on la transportât dans sa chambre, l'y accompagna et envoya chercher le docteur Andlay, médecin de la maison. Pendant qu’on déposait Anna sur son lit, Richard racontait à sa mère comment il l’avait rencontrée, et ce qui était arrivé, c’est-à-dire son combat avec un inconnu etl’accident de sa cousine. Déjà les hommes, qui avaient servi à la transporter dans sa chambre, s’étaient retirés, et il n’y restait plus que mistriss Barkstead, son fils, Molly et Betty, jeune servante qui aidait cette dernière à déshabiller Anna, lorsque Mollv laissa échapper un cri étouffé de surprise. Madame Barkstead se rapprocha pour en savoir la cause ; mais aussitôt Molly, prenant un air indifferent, dit à Betty :

— Tiens, Betty, prends Richard et va lui laver le visage, madame et moi nous déshabillerons miss Anna. Elle accompagna ces paroles d’un regard qui fit comprendre à mistriss Barkstead qu’elle avait quelque raison d’agir ainsi : en effet, à peine Betty et l’enfant étaient-ils sortis, que Molly ferma la porte avec soin, et dit, avec une sorte de joie méprisante, à sa mailresse :

— Enfin le voici, le grand secret de cette belle papiste : et en disant ces mots elle prit des ciseaux, coupa les vêtements de la pauvre fille, lui enleva sa robe, ses jupes, son corset, et, la montrant nue aux regards de mistriss Barkstead, elle lui fit voir les signes certains d’une grossesse avancée. — Voilà ce qu’elle cachait, la misérable, dit Molly. — Oh ! qu’elle a dû souffrir ! s’écria madame Barkstead ; la malheureuse a tué son enfant ; elle s'est tuée elle-même. — Gela serait peut-être plus heureux, ajouta Molly, car...

Sa maîtresse ne lui laissa pas achever sa phrase, et l’interrompant avec indignation :

— Que Dieu vous juge comme vous jugez les autres, dit-elle, et qu’il soit implacable, Mullv, vous le méritez, vous qui maudissez cette infortunée et voulez sa mort! — Oh ! non, madame, reprit Molly confuse, non; car si le papisme ne l'eût perdue, c’eût été un ange de bonté, comme de beauté, que miss Anna! et, en disant ces paroles, elle porta ses regards sur ces traits pâles et doux, sur ce corps pur et jeune, etcomme abandonné à la mort. — Voyez, voyez, continua-t-elle aussitôt; ses lèvres s’agitent, on dirait qu’elle veut ouvrir les yeux... elle respire!... Oh! tant mieux... tant mieux.

Elles mirent Anna tout à fait dans son lit et l’on annonça le docteur Andlay.

Le docteur était un homme qui n’était ni gras ni maigre, ni vieux ni jeune, ni petit ni grand, ni beau ni laid; il ne portait les cheveux ni longs ni courts, et ne se classait ainsi ni parmi les royalistes, ni parmi les républicains ; il n'était ni gai ni triste, et sa physionomie n’annonçait ni bonté ni méchanceté. Véritablement, dans tout ce qui concernait les qualités dont on s’enquiert ordinairement dans la vie, il était, ou d’une complète indifférence, ou d'une parfaite médiocrité. La seule ambition de son âme était la science, et celle-là le dominait à un degré extraordinaire. Cette passion lui inspirait, pour la satisfaire, toutes les vertus et tous les vices qui lui manquaient; il devenait libéral, courageux, humain pour l’amour de la science, et pour elle il eût dérobé un secret ou tué un homme. Avec cet esprit de perquisition scientifique, on comprend qu’il ne fût pas très-désireux d’étre appelé pi es de malades légèrement affectes ; aussi comme le valet qui avait été le quérir lui avait dit qu’il s’agissait d’un simple évanouissement, le docteur entra dans la chambre sans regarder la pauvre Anna, et alla droit à mistriss Barkstead.

La découverte qu’elle venait de faire la mettait dans un cruel embarras. D’une part, l’aveu de la position d'Anna compromettait sa famille, et pouvait déplaire au colonel, qui peut-être eût voulu que ce secret fût confié à un ami plus dévoué qu’Audlay ; d’un autre côté, la vie d’Anna était en péril, et le moindre retard pouvait eu décider. Dans cette perplexité, tandis qu’elle parlait à Andlay, sans trop savoir te qu’elle déciderait, entrèrent dans la chambre Barkstead et le colonel Okey.

— Je le ferai, sur mon âme, disait Barkstead, c’est mon devoir, je le remplirai comme celui que je viens d’achever. — C’est un serpent que tu veux élever pour déchirer l’Angleterre, répondit Okey.

A ces mots Barkstead s’approcha de sa femme, et, se débarrassant de son épée et de son chapeau :

— Marie, lui dit-il, c’est un jour marqué que le 30 janvier, il s’écrira, dans l’histoire de notre vie, d’une façon mémorable. Bien ! tu es seule ici avec Molly et le docteur : Andlay. regardez cette jeune fille. — Elle revient tout à fait à elle, dit Molly. — Que dites-vous? s'écria le docteur en considérant les yeux d’Anna, à peine entrouverts, et en posant sa main sur le sommet de sa tète. Le cerveau brûle, la tète bout, les yeux sont perdus; cette fille est folle. — Folle! cria Barkstead, et si elle accouchait en cet état, juste ciel. Molly, faites porter ce billet à l’évèque Juxon, on le trouvera à Withc-Hall. Et en effet, il écrivit quelques mots et les remit à Molly. — Folle, répétait Andlay, en considérant le visage d’Anna, et grosse, c’est vrai. Et si elle accouchait ! Ah ! Mathews donnerait son livre de Instinis pour être à ma place ! Folle et grosse véritablement! répétait-il, en suivant avec une avidité inquiète les mouvements d’Anna.

La scène qui se passait en ce moment enchaînait si fortement l’attention de tout le monde, que nul ne songeait à demander aux autres l’explication de ses paroles et de ses actions. Chacun, ainsi qu’Andlay, penché sur le lit d’Anna, épiait les moindres symptômes de retour à la vie. La jeune fille se souleva sur son séant et regarda autour d’elle, sans qu’on pût deviner si elle voyait rien, tant son œil était terne et impassible; un léger gémissement s’échappa de sa bouche. Andlay imposa silence de la main à ceux qui entouraient le lit avec lui, et à Molly qui rentrait. La malade, à plusieurs fois, poussa ce faible gémissement sans s’agiter, puis elle porta les mains à son front, avec des plaintes inarticulées ; puis, jetant un cri aigu, en pressant avec force ses flancs, elle retomba sur son lit.

— Folle et grosse, en effet, dit Andlay, et les douleurs de l'enfantement commencent ; elle accouchera, j’aurais ce bonheur-là! — Sera-ce bientôt? reprit Barkstead. — Qui sait? dit Andlay : ceci est un accident, c’est un cas important; il faut l’observer et l’étudier. Ah ! quelle bonne fortune ! — Meilleure que vous ne pensez. Ecoutez, Andlay, il faut sauver cette jeune fille ; il faut sauver l’enfant dont elle va accoucher. — Enfant, du crime! dit Okey

avec horreur. — Il faut le sauver, dit Barkstead avec autorité. Etes-vous aussi le juge de ces infortunés, colonel Okey, pour leur vouloir la mort sans pitié? Mais, continua-t-il en s’adressant à Andlay, si vos soins vous sont payés plus que vous n’avez droit de l’attendre, votre silence vous rapportera encore davantage. — La science y gagnera assez pour que je me soucie peu de votre argent, répliqua Andlay. L’heure qui va se passer est un trésor inestimable : mais pour le mettre à profit, il faut que je sache ce qui a déterminé cet évanouissement et cet accouchement.

Mistriss Barkstead raconta ce qu’elle savait, Richard fut interrogé, les domestiques répétèrent ce que Tom Love leur avait dit, et l’on devina à peu près la vérité.

Pendant ce temps, les douleurs d’Anna avaient augmenté : tout annonçait que l’accouchement allait avoir lieu ; mais nul vestige de raison ne se montrait encore dans ses yeux ni dans les paroles entrecoupées qu’elle laissait échapper de sa bouche. De temps à autre le mot remember (souviens-toi), accompagné d’un sourire convulsif, ou d’un geste violent, attestait cependant la cause de ce délire.

Au milieu de l’anxiété et du silence qui régnaient dans cette chambre, arriva l’évêque Juxon. A quelques instants de la mort de son maître, il avait fallu un motif bien puissant pour lui faite abandonner son corps que le jugement du parlement avait confié à sa garde et à celle de lord Clarendon : pourtant il était venu.

A peine fut-il arrivé, que les douleurs d’Anna devinrent plus ■ vives : ses cris déchiraient l’air; elle se roulait avec d’horribles convulsions. Sa raison perdue, la nature devenue incapable de s’aider, rendaient plus imminent le danger de sa position.

— Soyez le témoin de ce qui va arriver, dit Barkstead à Juxon; apprenez ici que si la main des vrais serviteurs de Dieu est puissante pour frapper les traîtres, elle, est forte aussi pour secourir les innocents; puis, se retournant vers Andlay, il ajouta : — Ma fortune à vous, si vous sauvez l’enfant qui va naître. — La mienne aussi ! s’écria Juxon. — Cela se peut, dit Andlay; on peut sauver l’enfant; mais je ne saurais alors répondre de la mère; voyez comme elle s’agite; il faut l’attacher sur ce lit, ou bien elle tuera son enfant. — Mais elle ! s’écria madame Barkstead, c’est elle qu’il faut sauver ! — La vie de l’enfant ! reprit Juxon. Colonel Barkstead, cette femme n’est plus votre nièce ; vous avez promis la vie de l’enfant à celui qui nous regarde du haut du ciel. — Que

dois-je faire? dit Andlav, la crise approche, la mort veut une victime! — Anna ! sauvez Anna! disait madame Barkstead à genoux devant le docteur — Tu l'as juré au martyr, répétait à voix basse Jtixon, sauve l’enfant !

Molly s’était jointe à sa maîtresse : toutes deux, à genoux devant Barkstead, l’imploraient avec des cris et des larmes. Okey, la rage dans les yeux, lui disait ces deux mots :

— L’oseras-tu?

Et Juxon, avec un accent d’autorité, lui répétait sans cesse :

— Ta parole, Barkstead, accomplis ta parole! sauve ton enfant! — 11 est temps! décidez, ou tous deux périront peut-ctre, s’écria Andlay, toujours suspendu sur le Lt de la mourante et l’œil attaché sur elle ; et les menaces d Okey et de Juxon, les supplications de Molly et de sa maîtresse, jetèrent dans le cœur de Barkstead de nouvelles angoisses. Tout à coup, s’arrachant à son incertitude, par une résolution violente, il dit à Andlay, d’une voix hauteef ferme : — Que justice soit faite, donc; que la coupable expie sa faute, et que l'innocent soit sauvé' — Que la malédiction du ciel s’attache à sa vie et le malheur à la tienne, pour ce que tu viens de dire ! ajouta Okey, hors de lui-même.

Un silence profond succéda à ccs paroles. Andlay, comme un matelot qui observe l’orage, immobile et sans volonté, et qui, dès que l’ordre du capitaine a retenti sur le navire, l’exécute avec une rapidité merveilleuse et une admirable intelligence ; Andlay s'empara des mains d’Anna; à l’aide de mouchoirs et de longs cordons de laine qu’avait apportés Molly et que lui prose. Tait Juxon, il lia ' la malheureuse Anna, comme on fait aujourd’hui des forcenésdans les maisons de santé. Aussitôt, éloignant Molly et Juxon, il demeura seul près du lit, avide et tremblant, interrogeant le visage de la malheureuse fille, et se répétant h lui-mème, avec un sourire indéfinissable, ces mots : — Folle et grosse !

Toutes les autres personnes, plongées dans une morne stupeur, se tenaient à l’écart ; un cri perçant annonça que le travail de l’enfantement devenait de plus en plus douloureux ; tous en frémirent; mais tous restèrent immobiles. Les gémissements furent plus pressés, les cris se succédèrent avec violence, les efforts d’Anna ébranlèrent sa couche. Andlay resserrait les nœuds et la contenait de tout son pouvoir; c’était un combat atroce Tous étaient anéanis. Madame Barkstead et Molly avaient caché leur tète dans les bras Tune de l’autre ; des larmes coulaient sur la rude figure du

colonel Okey. Juxon jetait un regard de pitié sur ce lit de désespoir, et Barkstead, l’œil fixe, le poing fermé, les lèvres pâles, semblait ne plus avoir ni souvenir, ni raison, ni vie. Enfin, de derniers et effroyables cris retentirent, Andlay s’élança sur le lit, comme une bête fauve sur sa proie; tous détournèrent h tète; Anna, dans un effort convulsif, rompit tous ses liens, bondit et retomba comme un corps inerte sur sa couche ensanglantée; Andlay laissa échapper un léger rire de satisfaction, et avec un accent de joie, mêlé d’orgueil, il s’écria : — L'enfant est sauvé!

Le sentiment qui avait contenu Molly et mistriss Barkstead, cette terreur qui les avait enchaii écs toutes deux loin du lit, fit alors place à une tendre pitié pour l’enfant qui venait de naître et s’adoucit d’une espérance pour Anna, que le docteur annonçait respirer encore. Tandis qu’aidé de Molly, il donnait scs derniers soins à l'accouchée, Juxon s'approcha de mistriss Barkstead, qui tenait l’enfant dans ses bras; il prit quelques gouttes d’eau dans le creux de sa main, et élevant la voix, il fit une courte prière, et jetant cette eau sur la tète de l’enfant, il dit d’un ton grave :

— Charlotte Stuart, fille d’Angleterre, je te baptise selon la loi de l’Église catholique, apostolique et romaine.

L’étonnement de madame Barkstead ne saurait se dépeindre. Si ces paroles lui expliquaient la présence de Juxon, l’importance que le colonel mettait à l’issue de cet événement, et jusqu’à la résolution terrible qu’il avait prise, elles la laissaient ignorante des circonstances qui avaient révélé ce secret à son mari et des engagements qu’il paraissait avoir contractés.

— Dressons proces-verbal de tout ceci, dit Barkslead; vous le signerez, évêque Juxon, vous le signerez, colonel Okey. — Oui, pour votre gloire, répondit le premier. — Et moi pour ta honte, ajouta le colonel.

Pendant que l'on remp’issait cette formalité, Andlay ne quitta point le lit d’Anna ; elle respirait encore; ses yeux, qu’elle avait plusieurs fois entr’ouverts n’avaient plus que l’expression d’un profond accablement. Un étonnement inquiet, un ressentiment mal compris des douleurs qu'elle éprouvait, se montraient seuls sur son visage. Andlay ferma exactement les rideaux qui entouraient le lit et s’approcha de madame Barkstead : tout le monde lui prêta attention,

— La raison est revenue, dit-il tout bas, mais incertaine et incapable de résister à une nouvelle commotion. Ma présence, celle

de M. l’évèque, en disaient trop tout de suite; ç'est à vous de lui expliquer ce qu’elle soutire ; si son âme est ménagée, son corps peut encore être sauvé.

Madame Barkstead, avec cette intelligence aimable et féconde des femmes, comprit ce qui lui restait à faire; et, confiant l’enfant aux soins de Molly, elle s’approcha de la couche d’Anna.

— Et s’il faut que les paroles que- va prononcer l’infortunée, soient ses dernières paroles, dit Barkstead, recueillons-les avec soin, vous et moi, Juxon, pour y obéir sans restriction ; car vous et moi nous l’avons tuée.

Ils se rangèrent tous autour du lit, dans une muette attention, et madame Barkstead entr’ouvrit doucement les rideaux. Ce léger mouvement tira Anna de l'affaissement où elle était plongée ; elle tourna ses yeux vers sa tante :

— Oh ! que je souffre ! dit-elle, pourquoi donc est-ce que je soutire tant? — Ne te souviens-tu de rien? répondit madame Barkstead. Pauvre enfant, un grand malheur t’est arrivé. — C’est à vous qu’il était arrivé un grand malheur, reprit Anna, d’une voix si faible, que tous penchèrent la tète pour l’entendre, Richard était perdu ce matin; et vous pleuriez. — Et tu as été le chercher pour me sauver mon enfant ! Bonne Anna, merci. Tu as compris les douleurs d’une mère ; Dieu te bénira de m’avoir secourue dans ma peine, car je suis ici pour te secourir dans la tienne. — Oh ! c’est un mal horrible! une douleur atroce qui déchire tout mon corps; je ne sais, je ne sais, mais il me semble que ma vie s’etajt rompue. — Et ton âme, enfant, n’a-t-elle pas été déchirée aussi ? les espérances de ton cœur n’ont-elles pas été rompues? n’as-lu pas eu ta douleur poignante et mortelle, quand tu es sortie pour faire cesser la mienne ? — Oui, il me semble que j’ai vu d’etranges. choses, entendu des voix que j'aimais, des voix que j’avais connues, attendez... Et, se passant la main sur le front, comme pour écarter le voile qui restait encore entre elle et sa mémoire, elle ajouta : — Oui, oui, j’ai vu Richard; mais pas seulement Richard, attendez!... et elle fit le même geste ; puis, après une longue pause pendant laquelle ses lèvres remuèrent comme si elle s’etait parlé à elle-même : — Attendez, dit-elle, oui, il me semble que je me souviens. — Souviei iS'toi, dit tout bas la voix grave et pénétrée de Juxon.

Ce mot, ce n iot si connu, prononcé par une bouche cachée, et comme sortant d’une tombe, jeta une lumière rapide et brûlante dans cette àme encore incertaine, et éclaira, d’un jour de malheur.

ce crépuscule où dormaient tous les souvenirs de l'infortunée. Ce lut tout un récit dans un mot. Si dans ce corps brisé, il n’y eut plus de force pour de nouvelles convulsions, il se trouva du moins des larmes abondantes et amères qui furent encore une souffrance. Anna cachait son visage dans ses mains.

— Tu es pardonnée, lui dit tout bas mistriss Barkstead, pleurant comme elle ; prends courage contre toi-mème, Anna, tu n’en as pas besoin contre nous qui t’aimerons et te protégerons ; tu es notre fille, Anna ; ton malheur est ton droit. Mon mari sera ton père, et si tu veux je serai ta mère, ta mère devant laquelle tu peux pleurer et non pas trembler ; prends courage.

Anna, levant ses yeux vers celle qui lui parlait ainsi, joignit ses mains, et répondant de la voix d’un ange, elle dit :

— 11 me faut un plus grand pardon que vous ne croyez peutêtre. Et, comme elle faisait un etlort pour se soulever, ses douleurs s’éveillèrent; un faible cri, celui de l'enfant nouveau-né, vint frapper son oreille, elle écouta avec effroi, regarda son lit tout sanglant, et, haletante, éperdue, elle se tourna vers sa tante. Celleci tenait dans ses bras la faible créature que lui avait remise Molly. Anna reconnut son enfant.

Ohl quelle joie! quel délire passionné! quel amour surhumain resplendit alors sur le visage de la pauvre Anna ! Son enfant, elle le prit dans ses mains, l’inonda de ses larmes, le couvrit de ses baisers, le parcourut des yeux, heureuse comme une mère, innocente en ce moment, purifiée par sa tendresse, forte et ne cachant plus son visage, souriante et fière.

— Ce sera aussi notre enfant, dit mistriss Barkstead, tu n’as point d’aveux à faire, de reproche à craindre, tu es pardonnée, Anna.

C’était trop d’émotions à la fois. Comme un vase brûlant, dans lequel tombe une eau glacée, et qui éclate, l’àme de la jeune fille, en subissant cette joie, après tant de douleurs, se brisa, et elle retomba sans vie sur le lit fatal. Andlay se rapprocha d’elle, la considéra longtemps, interrogea son pouls et les battements de son cœur ; puis, après un moment de silence, il dit à Barkstead et à Juxon :

— Si les dernières paroles de cette jeune fille importent à l’Angleterre, recueillez -les avec soin, lorsqu’elle reviendra à elle. La vie habite encore, il- est vrai, ce corps, mais les ressorts en sont brisés, et dans une heure vous prierez pour elle, — La volonté de

Dieu soit faite! dit Juxon; je remplirai, pour elle comme pour lui, les saints devoirs de mon ministère, et je la bénirai à son heure dernière, comme j’ai béni celui qui l’attend dans le sein de Dieu.

Il se mit alors à réciter l’office des morts, et si grande était l’émotion qui les dominait tous, qu’en entendant ces prières catholiques qui excitaient ailleurs leur mépris et leur risée, ils découvrirent leurs tètes et se mirent à genoux.

Bientôt Anna reprit encore une fois ses sens. Juxon était resté seul près d'elle ; une sainte résignation accompagna le regard qu’elle jeta sur lui, et comprenant ses derniers devoirs de chrétienne :

— Mon père, dit-elle, écoutez la confession de mes fautes; intercédez Dieu pour moi dans le ciel, et faites que mes derniers vœux soient accomplis sur cette terre.

A ces mots, l’attention recommença, le silence reprit, Juxon se pencha vers la mourante, et voici ce qu’elle dit, soutenue par sa foi dans la religion où elle avait été élevée, et par l’amour maternel qui venait de se révéler à elle.

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