‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 14 sur 33 · LA MER · texte numérisé non relu

LA MER

Rien ne troubla runiformité du voyage ; à peine si l’on entrevit quelquefois vers le soir l’étranger qui se cachait dans la chambre du capitaine. Mais à cette époque tant de proscriptions s’abattaient sur l’Angleterre, que ce mystère n’étonnait personne. Toutefois, on aurait pu être surpris de ce qu’une fois en mer il ne montrât pas son visage. Mais, peut-être, se faire reconnaître eût été dénoncer son bienfaiteur, et l’on traduisit cette retraite et ce silence à l’avantage de l’inconnu.

Un matin, le 6 avril 16t>2, un cri, ce cri si connu, presque aussi doux à l’anxiété d’un navire que le premier vagissement d’un nouveau-né à l’oreille d’une mère ; ce cri : Terre ! précipita tous les passagers sur le pont du Bristol. Ce n’est pas après quelques' jours de traversée que l’on peut trouver parmi l’équipage cette bruyante et tumultueuse acclamation dont il salue la rive après de longs mois de dangers et de travaux ; mais il y eut entre les regards qui cherchaient à deviner cette terre, un regard d’une avidité triste et silencieuse. Mistriss Barkstead avait pleuré en quittant l’Angkterre, elle pleura en voyant la Hollande. Pourtant la Hollande lÜr rendait son époux et lui gardait son fils ; n’importe, elle pleurait. C’est que l’amour d’un époux et d’un fils échauffent, sans doute, et fortifient l’àme. mais que la patrie seule la remplit : leur amour est peut-être le bonheur, mais la patrie, c’est la vie. Ces mille haiàtudes prises; cette cité où l’on sait marcher sans y prendre garde ; cette maison si connue, que les pieds s’y arrêtent quand l’esprit en est loin; ce bruit accoutumé qui éveille et endort -Tel aspect de tous les jours, où s’encadrent toutes les sensations, où habitent tous les souvenirs et tous les rêves, le bruit du marteau qui est devenu une langue habile à dire le nom de celui qui frappe ; le cri d’un marchand qui passe chaque jour à la même heure ; et puis la confiance de son nom, ce doux empire de la vertu, acquis par de longues années de séjour, et qui, dans la plus vaste .cité, rayonne autour de soi; la salutation affable des

nombreux voisins ; cette langue maternelle facile à la bouche et à l’oreille, comme l’air à la poitrine; un pauvre qu’on connaît; une maison qu’on veut voir achever; un enfant qu’on a vu naître; un vieux serviteur qu’on aime : tout cela, ce n’est rien, ni le bonheur ni le devoir. Mais quand l’amour d’un époux s’est fondu dans les longues années d’une union douce et tendre ; qu’il a pris sa place dans les habitudes ; que l’amour maternel trouve un homme où était un enfant, et n’est plus une protection, mais seulement une sollicitude, et que ni l’un ni l’autre n’occupent plus toute l’âme, alors ces mille choses, dont aucune ne semble inhérente à la vie, entrent, à notre insu, dans son essence, s’y mêlent, la composent, et quand on les perd, la laissent égarée et déserte : on ne regrette rien, mais tout manque.

Aussi , quand se développa aux regards de mistriss Barkstead la côte nue et triste de la Hollande mal découpée sur un ciel gris et froid, elle se sentit plus triste que jamais. .»

— Ah ! dit-elle à Richard, je ne serai jamais heureuse dans ce pays.

Bientôt , sur un ordre du capitaine, on descendit la chaloupe à la mer. Le voyage du brick n’ayant d’autre but apparent que de déposer quelques passagers sur le continent, on ne fut pas surpris de cette manœuvre ; mistriss Barkstead s'assit dans la chaloupe [très de son fils ; quelques personnes, le proscrit inconnu, y prirent place, et Jacques Downing, revêtu de son uniforme, entra le dernier et donna le signal. Richard, en considérant le sombre regard du capitaine, se rappela ce qu’il avait dit en apprenant^ conduite de son frère , et prévit quelque sinistre événement ; ^véritablement, un sinistre événement devait arriver bientôt.

Cependant, la terre apparaissait, et avec elle l’espérance d’une réunion longtemps désirée. Tout à coup, un point noir se détache de la large bande qui borde la mer à l’horizon. Est-ce un goéland qui rase l’eau, un canot, ou un navire qui approche^ Sur une mer calme, sur cette surface plane, la perspective qu’aucun «moulent, qu’aucune saillie n’accuse, ne mesure et ne dégrade, la perspective trompe et fascine le regard ! Ce qu’on voit à l’horizon est toujours un point ; oiseau, barque ou vaisseau commencent de même à l’œil inhabile du passager ; mais l'œil de Downing, un moment tourné de ce côté, découvrit sur-le-champ ce qu’était cet objet encore sans forme.

— C’est un canot, dit-il. Quelqu’un a ici des amis bien pressés,

sans doute; et son regard adressa cette réflexion à l’inconnu qui, assis près du matelot qui tenait le gouvernail, restait enveloppé dans son manteau.

Tous les cœurs se tournèrent vers le canot; il était imperceptible à tout autre regard , peut-être , qu’à celui de Downing , et cependant, chacun déjà le voyait, chacun y plaçait le frère, l’ami, le parent qu’il allait retrouver, ou le spéculateur qui l'attendait : chaque intérêt se créait son illusion. Peu à peu, la barque approche, c’est une frêle embarcation conduite par deux rameurs; un homme est sur le devant, agitant un mouchoir. Cet homme eut un moment l’apparence de vingt personnes diverses ; on lui voyait toutes les figures dont on cherchait l’aspect.

— C'est mon père ! cria Richard. — Mon mari ! dit la bonne mistriss. — Le colonel Barkstead ! dit une voix sourde.

Cette dernière exclamation ne frappa aucun de ceux qu’elle eût pu intéresser, tant ils étaient sous l’empire d’une joie anxieuse. Richard ni sa mère n’entendirent pas plus ce mot qu’ils ne virent le mouvement soudain par lequel l’inconnu se redressa debout sur l'arrière de la chaloupe.

11 venait ! il venait ! La vitesse de chaque barque , doublée à l’œil par la vitesse de l’autre, semblait prodigieuse. C’était Barkstead, debout sur son canot, saluant de la main, du geste; on voyait qu’il parlait, qu’il appelait, qu’il pressait ses rameurs ; Richard et sa mère lui répondaient, les passagers eux-mêmes, le capitaine, lui répondaient, les rameurs aussi, qui appuyaient plus lourdement la rame Sur la scalme, lui répondaient. Ce n’était "plus exil et désespoir dans l’àme de personne , c’était joie pure , bonheur, ivresse. Enfin il approche, on l’entend ; des noms : Marie ! Richard!!!... des noms disent tant! encore quelques toises, encore quelques pieds ; plus rien : c’est lui, le voilà !

Marie veut s’élancer, Richard aussi. Un baril, poussé par un pied inconnu, roule sous leurs pas ; ils chancellent, ils s’arrêtent, et c’est Bàrkstead qui s’élance ; il est dans la chaloupe, il est dans leurs bras. ,

A ce moment, plus prompt que le chat-tigre qui, d’un bond, saute des branches les plus hautes du tulipier sur sa proie qui passe, l’inconnu tombe debout au milieu de la chaloupe ; d’un pied il repousse le frêle canot hollandais ; du pied il frappe le plancher de la chaloupe ; il dépouille son manteau et laisse voir un éclatant uniforme de capitaine ; il tire son épée, l’étend sur la tête de Bark-

stead, et en frappant ainsi la cjialoupe avec fierté, il s’écrie:

— Ceci est l’Angleterre!

Et en étendant son épée sur la tcte de Barkstead, il crie encore :

— Colonel, je vous arrête sur le sol anglais !

Oh 1 jamais si soudaine stupeur ne frappa le cœur de proscrits! jamais désespoir plus épouvanté ne décomposa le visage d’une femme! jamais abattement plus complet n’ahéantit le courage d’un homme. Barkstead et sa femme étaient demeurés dans les bras l’un de l’autre, immobiles, cloués à une place et à une pensée; mais ce qui ne saurait se concevoir sans en avoir été témoin, ce qu’on ne saurait décrire après l’avoir vu, c’est le visage de Richard, en reconnaissant Ralph Salnsby ; c’est le son de sa voix quand il prononça ce nom.

Mais Ralph avait tout prévu : sur un signe, quelques matelots saisirent Richard. Richard ne remua point ; il mesura tout autour de lui. Ainsi faisait-il toujours quand il avait Un parti à prendre. Cependant Downing demanda à Salnsby de quel droit il commandait à bord de sa chaloupe, à des hommes de son équipage.

Sir Salnsby, car, depuis la mort de son père, Ralph portail ce titre, sir Salnsby, qui avait déjà remis l’ordre de ne pas conduire le brick jusqu’à Delft, présenta un nouveau titre à Downing. Mandat était donné par le chancelier à tous Anglais, requis en quelque lieu qu’ils fussent, et particulièrement au capitaine Downing et à son équipage, d’obéir à sir Ralph Salnsby. La chaloupe retourna au brick, tout était fini. (

L’étonnement, la stupéfaction étaient à ce comble que nulle observation ne s’éleva. Barkstead se considérait perdu, Marie n’avait plus de pensée, Richard seul fit un geste, Phann se leva.

Chacun s’était ainsi placé, pendant l’explication de Salnsby et de Downing : ceux-ci sur l’arrière, près du pilote qui tenait la barre; Richard sur l’avant, entre quatre matelots qui l’observaient ; Barkstead au milieu, debout près d’un banc, sur lequel était sa femme, étendue et suffoquée de désespoir. C’était un silence terrible, où chacun s’épouvantait de la première parole qui allait y éclater. Mais tout se taisait. Les yeux de Richard flottaient dans leur orbite ouvert, avec une sorte d’oscillation frénétique. Enfin, il les arrête un moment sur le canot, resté immobile au milieu de la mer, et que la chaloupe fuit avec rapidité ; ce regard le décide ; il écarte ses gardiens de ses deux bras puissants, àt-

teint son père, le saisit violemment, le précipite dans la mer et se jette après lui. Une main de fer le saisit, dix mains d’hommes l’enlacent; Richard reste enchaîné à la chaloupe, Phann seid s’élance. Mais Phann, c’est assez pour sauver son père. Richard dit avec un sourire de sang à Ralph, dont la main le tient encore :

— Ceci, c’est la mer!... La mer est libre!

Dix ans plus tôt, sous Cromwell, cent ans pins tard, sons Char tara, un Anglais aurait répondu:

— Ceci est l’Angleterre! ceci est esclave!

Ralph rugit. C’était le cri de la cabine, le cri poussé au nom de Charlotte ; la haine politique eut l’accent d’une jalousie d’amour ; c’était atroce. Barkstead ne savait pas nager, mais il était fort de cœur, de courage, de sang-froid ; il revint à la surface, il vit Phann, il saisit la queue flottante et soyeuse du nohlechien.

— Au canot! cria Richard, et l’œil, à défaut du geste, apprit au fier animal où il devait aller. Le chien nagea, il traînait Barkstead. La chaloupe, lancée dans une direction contraire, était déjà loin ; les rameurs y poussaient ; l’attente était horrible ; le canot immobile.

Mais Ralph revient de son étonnement : aussitôt il précipite ses ordres , il menace, il appelle à l’obéissance ces âmes poussées par l’humanité ; la chaloupe s’arrête, elle vire de bord, on se lance à la poursuite de Barkstead. Cependant, à cette manœuvre, le canot devine la scène qu'il ne pouvait s’expliquer d’abord. Cet homme jeté ou tombé à la mer et qui nage vers lui, c’est le proscrit, sans doute. Les deux marins hollandais se penchent sur leurs rames, le canot revient, il accourt, il vole vers Barkstead, Barkstead sera sauvé ! Mais Ralph éclate , commande , promet supplices et récompenses avec fureur ; la chaloupe file et gagne. Richard excite Phann, il excite les rameurs à grands cris; Barkstead fuit, le canot approche. Rien ne s’entendait, du reste, que le bruit des rames et les cris de ces deux jeunes gens. Mistriss Barkstead regardait, les passagers regardaient, Downing regardait; joie ou malheur, rien n’était dans les cœurs, c’était une attente indicible, sans réflexion, sans vœux, sans crainte : on regardait ! «

Cependant une pâle espérance effleura un moment l’immobilité de cette attente ; le canot gagnait de vitesse, Phann approchant toujours de son côté, mistriss Barkstead comprit un moment le salut de son mari. Toutefois, la chaloupe ne se ralentissait pas; elle puvrait la vague, qu’elle échevelait de chaque côté, avec la

rapidité d’une flèche. Ralph, debout, commandait toujours. Mais le canot semblait à peine frôler l’eau, il glissait dressé sur sa quille comme une lame de patin sur la glace. Barkstead était sauvé ! Ralph semblait désespéré et sa voix redevenait sombre et râleuse, quand tout à coup il réveille à cris éclatants les marins qui faiblissaient ; il sc ranime, reprend son accent pressé, ardent, triomphal. C’est que Phann, déjà fatigué, avait ralenti sa fuite, c'est qu’un moment scs pieds avaient battu l’eau et que sa tète avait disparu.

— Phann ! ! cria Richard.

Ce nom perça l’air comme un signal de désespoir. Le chien reprit courage, la course recommença plus ardente, l’attente d’abord inerte, ensuite presque espérante, s’endolorit alors au cœur des passagers.

Toutefois, rien ne se décidait et l’espace devenait moindre à chaque instant; Phann ne semblait pas s’ètre arrêté, il n’y avait pllus de faiblesse dans sa fuite, aucun œil n’eût pu prévoir le résultat de cette course. Enfin l’avantage se décida, un des rameurs de la chaloupe perdit sa rame, le pied de Downing l’avait sortie de la scalme, tandis que Ralph, l’œil tendu, considérait sa victime, qu’il croyait déjà tenir. Encore dix toises de chaque côté, et Barkstead était sauvé ou perdu ; mais le canot volait toujours, et la chaloupe, embarrassée de cet accident, malgré sa vitesse, se ralentissait un peu. A ce moment, quand tous les yeux étaient attachés sur cet homme flottant au milieu de l’Océan pour qui une seconde renfermait l’échafaud ou la liberté. Ralph ne pense plus à l’arrêter, il comprend que le canot sera, avant lui, arrivé à portée de la main de Barkstead ; que Barkstead s’y attachera et que le doigt une fois sur ce bois, il sera dans sa terre, sa patrie, sa liberté. Animé d’un affreux désespoir, il s’élance lui-même à la barre, il incline légèrement le gouvernail ; il passera près du bateau quand Barkstead y aura déjà touché, sans doute, mais il le broiera contre les parois de la barque, et s’il n’a pas son captif, on n’aura de libre qu’un cadavre. Richard comprit .cette manœuvre. Enchaîné par dix mains de fer, il jeta un regard à Ralph, mais un regard si acéré, qui s’adressa si droit au cœur, que Ralph, qui en avait suivi la direction, porta la main à sa poitrine, comme si une lame de poignard y pénétrait.

— A bâbord, on vous aborde! cria Richard aux marins.

11 y a dans les grands dangers une puissance qui exalte les fa-

cultés de sentir et de comprendre à ce point qu’un son tient lieu d’un récit, uneétincelle d’un flambeau; les marins se détournèrent légèrement pour éviter ce froissement horrible. Mais ce mouvement leur fit perdre un moment presque inappréciable, mais décisif. Les deux bateaux passèrent à côté l’un de l’autre, Barkstead entre les deux. A ce suprême instant, où le colonel tendait la main qu'il avait de libre, aux rameurs du canot, Phann, comme ce jeune Athénien qui mourut après une course surhumaine, en criant : Marathon I Phann poussa son doux gémissement et laissa passer sa tète sous l’eau, et le colonel, lui-même, fut couvert par la vague. 11 fit effort, il reparut; mais, suffoqué, aveuglé par l’eau, il jeta ça et là ses bras au hasard ; les Hollandais étaient penchés de tout leur corps hors du canot, ils allaient atteindre Barkstead ; la vague le couvrit encore; un cri, un cri désespéré appela un dernier effort dans l’àrae du colonel.

— John ! ! cria Marie, avec un accent de mère plus que d’épouse.

A ce cri, le colonel s’agite, il reparaît l’œil trouble et perdu, il voit un bras sur sa tète, il le cherche, il le saisit, c’est celui de sa femme qui le ramène à bord de la chaloupe.

— Ceci est l’Angleterre! répéta Ralph Salnsby, en posant la main sur le colonel, et d’une voix âcre comme le cri d’un fer rouillé, glissant entre les dents d’un chien. Rien ne répondit, ni mistriss Barkstead, ni Richard, ni Downing, ni Phann, qui ne reparut plus.

Pendant ce temps, les deux embarcations, lancées comme des chevaux ardents dans ces tournois où se brisaient des lances et se rencontraient des chevaliers, les deux embarcations avaient un moment continué leur course I Enfin, retournant toutes deux à leur but, le canot revint lent et abattu sur ses rames comme un noble chevalier qu’une perfidie a vaincu, et la chaloupe, triste cl pesante sous son captif, comme eût fait le vainqueur honteux sous sa victoire et accablé d’un remords éternel.

Page 1