LES DEUX MERES
Les tempêtes politiques dévorent les existences, elles font mûrir vite la jeunesse et jettent sur le milieu de la vie les rides et l’ex-
ténùruent des dernières armées. Le corps, incessamment frappé de commotions violentes, s'atfaise et se dégrade; le visage, toujours tendu d’expressions extrêmes, se fatigue et s’avachit. On galope à la vieillesse. Mistriss Barkstead, belle et douce Marie, jeune femme aux beaux cheveux blonds, aux yeux calmes et caressants, aux formes saines et charmantes, gracieuse, pure, adorée, au commencement de cette histoire, déjà pâle, livide, courbée, vieille quatorze ans plus tard, à l’àge où tant de femmes resplendissent encore, mistriss Barkstead cheminait tristement dans les rues de Londres, par la nuit du 19 avril, douze jours , après la scène que nous venons de rapporter.
Elle était sortie furtivement de la maison qu'elle habitait seule avec Richard. Elle avait vu son fils, empressé de se livrer ail sommeil ou peut-être à la solitude, rentrer de bonne heure dans sa chambre et se jeter sur son lit. Débarrassée des soins d’excuser sa sortie à une jiareille heure et d’y trouver des motifs; heureuse d’échapper aux questions inquiètes de Richard, elle avait profité du premier silence qui lui avait fait soupçonner le sommeil, pour quitter sa demeure.
Où allait-elle ainsi, rapide et préoccupée? Le jour était fini, ce jour fatal et solennel eu Barkstead, traîné devant la haute cour de justice, avait été- condamné au supplice des traîtres. Le supplice, où la mort était ménagée avec art et donnée avec économie pour qu’elle durât longtemps; ce supplice des traîtres, où le condamné prenait la mort souffrance à souffrance, comme un convive qui boit gorgée à gorgée un vin délicat et savoureux, ce supplice devait s’exécuter le lendemain. Une nuit restait donc à l’espérance, car l’espérance et la vie sont fondues au cœur de l’homme comme la lumière et la chaleur dans la flamme d’une torche. Elles ne s’éteignent qu’ensemble.
Mistriss Barkstead avait comptédans son âme les souvenirs qui devaient parler en sa faveur auprès de certains puissants du jour; elle avait pesé les chances de leur protection, et n’avait pas douté que la vie de son mari ne put encore se racheter de l’échafaud. El'e se rendait donc, à cette heure, chez lady Salnsby, mais la crainte que Richard ne refusât la vie de son père d’une pareille main l’avait déterminée à sortir seule, dans la nuit, à l’insu de son fils.
Agitée de mille pensées, prévoyant tous les refus et préparant, pour les combattre, des raisons qu’elle croyait invincibles, elle
LES DEUX CADAVBES.
arriva à la porte de lady Salnsby. Un instinct de l’âme l’avertit de ne pas dire son nom, et un domestique alla prévenir sa maîtresse qu’une femme dans les larmes demandait à lui parler. C’était alors, comme de nos jours, une tactique de ce qui s’appelle aristocratie, d'accueillir vite et favorablement les personnes des classes pauvres. Là où la distance protège sa vanité, le noble se montre volontiers bienveillant: il ne hait véritablement que l’homme qui le touche et ne craint pas de donner la main au plus bas peuple, pourvu que ce soit par-dessus la tète de la bourgeoisie : ainsi mistriss Barkstead, pauvre femme inconnue, supposée un moment venir tendre la main à une aumône, fut promptement reçue par l’orgueilleuse lady Salnsby. Elle fut introduite dans une chambre assez faiblement éclairée, et vit lady Salnsby assise dans un vaste fauteuil, et paraissant écouter avec plaisir le mouvement et la conversation qui avaient lieu dans un cabinet auprès de sa chambre. Au moment où mistriss Barkstead entra, un domestique remettait à la noble dame une longue rapicre, dont la poignet de fer bruni était travaillée comme une dentelle ; celleci congédia le domestique de la main en lui disant : Je la lui remettrai moi-mème; faites avancer cette femme. Mistriss Barkstead sentit ses genoux trembler sous elle, toute sa confiance s évanouit à l’accent froid et triste de cette voix bien connue. Elle ne put avancer; lady Salnsby, se tournant légèrement, vit son hésitation et l’invita à exposer sa demande.
— Ne tremblez pas ainsi , bonne femme , lui dit-elle-; si votre prière est juste, je l’accueillerai : les larmes du peuple deviennent un torrent qui entraîne tout lorsqu’on ne les tarit pas : — parlez donc.
— Que Dieu soit béni pour ce que vous venez de dire, répondit mistriss Barkstead : il veut le succès de ma démarche, puisqu’il a mis de tels sentiments dans votre cœur.
Lady Salnsby ne reconnut ni la voix ni les traits de mistriss Barkstead ; cependant elle se retourna vivement en l’entendant parler et la considéra avec attention. Les habitudes sociales, en changeant les relations de notre cœur, en leur imposant un aspect et des formes convenus, en donnant à notre vie une autre défense que notre propre nature ; ces habitudes ont sans doute altéré le sens primitif qui protégeait l’homme dans son état de création. Cependant, aux âmes où les passions sont vives, dans les cœurs où elles brûlent de toute leur ardeur, il se conserve quelque chose
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de cette faculté de deviner l’essence de letre qui nous approche. Ainsi, quand lady Salnsby eut entendu mistriss Barkstead, quand elle l’eut regardée, son visage se rembrunit, son œil devint soupçonneux , et elle répliqua d’une voix sèche :
— Hâtez-vous, bonne femme, j’ai mieux à faire qu’à m’occuper des lamentations de quelque marchande de la Cité, dont le mari a été ramassé dans une taverne.
Mistriss Barkstead ne savait comment déclarer ni ce qu’elle était, ni pourquoi elle venait. 11 ne s’agissait pas pour elle d’un de ces intérêts vagues et froids, dont on guide la discussion avec calme èt adresse, et pour lesquels on fait à l’avance une sorte de plan de campagne : chaque mot pouvait être fatal ; elle ne savait par où commencer ; toutes ses idées étaient bouleversées, toute l’éloquence qu’elle avait supposée à son malheur était perdue, elle n’avait plus rien à dire. Enfin, son incertitude même lui inspira le seul mot qui put la jeter, tout à coup, sans préparatif ni récit, au plus fort de sa démarche. Ainsi , balbutiant et cherchant des phrases pour peindre son désespoir, elle s’égarait déjà dans des mots sans suite et sans raison, elle sentait son cdbur faiblir et sa tète tourner, lorsqu’elle laissa échapper, comme à son insu, cette seule parole : — Je suis mistriss Barkstead !
En effet, pour lady Salnsby, il n’en fallait pas davantage. Barkstead, arrêté par Ralph, enfermé à la Tour de Londres, jugé le matin même et promis au bourreau pour le lendemain ; Anna, Charlotte, la Tour, le combat qui s’y était passé et la grâce demandée à Cromwell : tout cela était, pour lady Salnsby, dans ce mot : Je suis mistriss Barkstead ! La présence de la malheureuse achevait tout ce qu’elle n’aurait pu dire, tout ce qui ne s’écrirait pas dans de longues pages, et qui pourtant frappa droit au cœur de lady Salnsby. C’était tout un long plaidoyer, toute une prière , armée des services rendus et des malheurs soufferts. Mais c’est au cœur que viAent la haine et l’orgueil aussi bien que la reconnaissance et la pitié ; si donc tout cela frappa au cœur de lady Salnsby, ce ne fut point pour l’attendrir et l’apitoyer, mais bien pour irriter sa haine et faire dresser son orgueil.
— Mistriss Barkstead ! s’écria-t-elle, que me veut cette femme de bourreau ? qu’on la chasse de chez moi ! Holà ! quelqu’un.
— Miséricorde ! s’écria la malheureuse, atterrée par ces paroles et fuyant vers lady Salnsby à l’aspect de deux domestiques accourus à la voix de leur maîtresse, miséricorde, milady ! c’est moi
qui vous ai introduite près de votre mari et de vos enfants, quand ils étaient détenus à la Tour; c’est moi qui ai obtenu de Barkstead qu’il demandât leur grâce au Protecteur.
— Folle ! reprit lady Salnsby avec un regard de mépris, ce sont tes crimes que tu invoques pour me toucher. Oui, je t’ai priée, et c’est ce qui t'accuse, car toi et les tiens étiez sortis de votre fange pour vous asseoir à notre place. Misérable femme de régicide, tes paroles sentent le sang ! va-t’en !
— Mais sans ce régicide, s’écria niislriss Barkstead indignée, vous n’auriez ni fils ni gendre !
— Et faut-il, répliqua avec colère la vieille lady, que je sois reconnaissante au voleur de l’argent qu’il ne m’a pas pris, à l’assassin, du peu de sang qu’il m’a laissé ? et lorsque le jour de la justice est levé , serait-ce ingratitude de les punir, parce qu’ils ne nous ont pas achevés? Esclaves révoltés contre vos maîtres, le bourreau, le bourreau, pour vous remettre dans le devoir !
Lady Salnsby se leva en disant ces paroles : la conversation qui avait lieu dans la chambre voisine cessa tout à coup, et Ralph, accompagné de l’évèque Juxon, parut à la porte.
— Qu’est-ce ? dit-il en entrant. Quelle misérable excite à ce point votre colère, madame ?
— Mistriss Barkstead, lui répondit sa mère en la lui montrant avec ce geste méprisant de la main qui mesure celui dont on parle des pieds à la tète, comme pour l’insulter tout entier ; mais la douleur de mistriss Barkstead n’ était pas accessible à une pareille injure. Le but qu’elle voulait atteindre, la vie de son mari à obtenir, était pour elle comme un de ces points éloignés sim lesquels on fixe ses regards, et qui distraient l’attention de tout objet étranger. Quelle que fût l’horreur que lui inspirait la présence de Ralph, elle crut, à son aspect, qu’elle pourrait éveiller dans l’àmc de lady Salnsby un de ces mouvements si faciles à la tendresse maternelle : elle crut qu’à certains noms, à certaines pensées, communes à toutes les mères, ses yeux, comme les siens, se tremperaient de larmes, et que son cœur se désarmerait de sa vengeance politique. Elle s’approcha donc de lady Salnsby, le regard tristement levé sur elle, et, saisissant sa main, elle lui parla d’une voix si grave et si douce que l’impitoyable vieille l’écouta presque avec pitié.
— Voici votre enfant, milady, il est votre orgueil ! Dieu n’a pas mis en moi d’assez vives lumières pour décider si les volontés du
peuple anglais , libres et puissantes durant dix ans , furent crime et révolte ; mais cela fût-il ainsi, je sens que je pardonnerais beaucoup à relui qui m’eùt sauvé les jours de mon fils. Je ne m’adresse point à sir Ralph , parce que je sais qu’un homme braye comme il l est ne considère la vie que comme un bien incertain qu’il faut jouer à toute heure ; .mais vous, milady, je vous parle un langage que nous comprenons toutes deux. Notre enfant, que nous protégeons de nos soins, même avant sa naissance ; notre enfant, pour qui nous supportons dans la joie dés souffrances qui feraient crier le courage des hommes les plus résolus ; ce frêle roseau que nous abritons si longtemps de nos soins, pour qui les insomnies nous ont semblé douces et qui nous a fait craindre le sommeil ; cette existence, qui n’est pas la nôtre, mais qui retentit en nous â toutes ses sensations ; cette autre vie qui bat dans notre poitrine, vous l’avez, milady, et vous la devez à celui que vous pouvez sauver d’un mot. Refuserez-vous de prononcer ce mot? le refuserez-vous en présence de votre fds ?
L’incertitude arrêta un moment la réponse de lady Salnsby, et mistriss Rarkstead crut pouvoir espérer; elle tenta un dernier effort, et continua :
— C’est mon mari, milady... — Ton mari, misérable, répliqua lady Salnsby avec rage, et le mien, n'a-t-il pas péri sur l’échafaud? Je te dois mon fils^ dis-tu? mais n'as-tu pas le tien? tu veux encore ton mari? Va donc ranimer dans son tombeau le cadavre froid du noble Salnsby ; fais qu’il soit encore l’honneur de son nom et le soutien de son roi ; et tu viendras me demander après la vie de ton mari. — Et parce qu’il n’a pu sauver toutes les victimes, s’écria mistriss Barkstead, vous ne lui tenez compte d’aucune? — Et de quel droit, Répliqua violemment la vieille lady, m’a- 1- il choisi ma douleur, en désignant sa proie au bourreau? — Aimiez-vous mieux qu’il laissât périr votre fils! dit mistriss Barkstead épouvantée. — Ils étaient trois ! répondit soudainement lady Salnsby.
Mistriss Barkstead demeura stupéfaite. Cette sanglante désignation de Macdonnel lui sembla un crime. Peut-être, elle-même, dans la position de lady Salnsby, eût-elle couru en son âme une semblable pensée; mais à coup sûr elle l’eût étouffée en elle, et sans doute cette pensée serait devenue un repentir, si le hasard eût servi ce choix secret de son coeur. Cependant elle ne désespérait pas encore. Ses idées, quoique bouleversées par la tournure
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violente qu’avait prise cette entrevue, sa raison, quoique ino&pable îfc* discuter lucidement ses droits à la protection de lady Salnsby, retombaient cependant toujours sur ce terrain qui lui semblait inexpugnable : cette mère me doit la vie de son fils, se disait-elle ; et avec sa nature d’aimer, mistriss Barkstead ne comprenait pas que sa reconnaissance fût si tardive à lui rendre une partie d’un si grand bienfait. Elle essaya de se remettre et de reprendre l’entretien. L’évèque Juxon s’avança près d’elle au moment où elle s’approchait encore de lady Salnsby.
— Cessez, madame, d’importuner rnilady de vos lamentations, elle ne peut rien à cette affaire. Ce n'est pas auprès d’elle que le colonel Barkstead a des crimes à racheter, c’est près d’un juge placé au-dessus de vos sollicitations, et duquel vos prières ne sauraient être entendues.
— Le roi, milord, répondit la malheureuse femme, n’a-t-il pas le droit de faire grâce, et ses plus fidèles serviteurs ne peuvent-ils pas lui transmettre les larmes d’une misérable épouse, puisqu’ellemème ne peut y parvenir ?
— Le #oi, madame, répliqua Juxon, est aussi impuissant que lady Salnsby dans le procès du colonel Barkstead : car c’est Dieu qui a été offensé dans le meurtre de Charles 1", c’est son droit qui a été lacéré par les mains des régicides ; et aucun serviteur de Dieu, fùt-il roi, ne peut déserter sa vengeance sans renoncer à son salut. Le colonel cùt-il sauvé la vie de Charles II, celui-ci manquerait à ses devoirs de roi et de chrétien si, pour sa reconnaissance personnelle , il usait du pouvoir qu’il tient de Dieu pour protéger celui qui a voulu frapper ce pouvoir de la hache et le couper dans sa racine.
— Ainsi donc, milord , reprit mistriss Barkstead , accablée de cette réponse, il n’y a plus d'espérance ! En disant ces mots, elle tomba assise sur une chaise, fondant en larmes et cachant sa tête dans ses mains.
Sur un signe de Ralph, sa mère et Juxon se rapprochèrent de lui; il leur parla rapidement et à voix basse. Mistriss Barkstead s’aperçut de cet entretien, et, quoiqu’elle n’osât rien attendre de l’intervention de celui qui avait arrêté son mari , elle était cependant si désespérée que ce qui semblait mettre un doute ou un retard dans la mort du colonel, était comme une consolation. Bientôt, en effet, lady Salnsby s’approcha d’elle avec un regard qu’elle cherchait à rendre- compatissant, elle s’assit à son côté et lui dit :
— Mistriss , voici une espérance qui se lève, c’est à vous à l’accueillir et à faire qu’elle soit féconde. Votre mari peut encore obtenir sa grâce de la clémence de Charles U, et cette grâce, je * puis vous la garantir, car elle sera la récompense d’une réparation des outrages faits à la majesté royale.
Le cœur de mistriss Barkstead s’ouvrit à ces paroles ; elle demanda avec anxiété quelle était cette réparation demandée au colonel. Alors lady Salnsby lui expliqua que la chambre des communes avait voté une somme assez considérable pour l’érection d’un tombeau à Charles I er , mais que jusqu’à ce jour toutes les recherches faites à Windsor avaient été vaines. Le (duc de Kichmont était moi! et le marquis d’Hertford retenu dans son lit; quant aux deux comtes de Southampton et de Lindsey, ils n’avaient pu reconnaître l’endroit où avait été déposé le corps du feu roi. L’inhumation ayant eu lieu la nuit, à la hâte, et à la clarté de deux flambeaux seulement, ils n'avaient aucun souvenir exact de la partie de l’église où on les avait conduits, et les signes qu’ils avaient faits aux piliers les plus voisins de la fosse ayant été soigneusement effacés , rien n’avait pu les guider dans leur recherche. Nulle (lierre tumulaire, nulle inscription ne désignant la place où était le corps du feu roi , on semblait devoir être obligé de renoncer à lui rendre ce pieux hommage, si la nouvelle recherche, qu’on ferait dans quelques jours sous l’inspection du marquis d’Hertford était aussi inutile que celle qu’on avait faite dans la journée. Cependant on présumait que Barkstead, qui avait été autrefois chargé de tous les détails de cet enterrement, devait connaître l’endroit précis de la fosse qui avait été creusée sous ses ordres. Arrivée à cette partie de son récit, lady Salnsby fut interrompue par mistriss Barkstead qui, pressentant le service que l’on voulait demander à son mari, voulut en connaître la récompense.
— Et si .Barkstead vous déclare où est le corps du feu roi, s’il aide son tils à honorer la mémoire de son royal père, quelle grâce lui sera accordée pour cette importante révélation ?
Avant de répondre , lady Salnsby interrogea de l’œil son fils et l’évêque. Juxon.
— La grâce qui lm sera accordée, dit-elle enfin, sera la même que j’ai reçue de toi. — La vie ! s’écria mistriss Barkstead, toujours occupée de la pensée qu’elle avait sauvé Ralph et Macdonnel. — Non ; mais l’exemption du supplice des traîtres que tu as, sauvé ù mon mari.
Mistriss Barkstead se releva avec dignité.
— Oh ! c’est folie à moi, reprit-elle, de vouloir tirer une larme et une pitié de ces cœurs gorges de sang et d’orgueil! moi aussi, j’ai un fils, milady ; puisse-t-il ne jamais apprendre ce qui vient de se passer ici! sa vengeance vous serait funeste. Mais Dieu, qui m’a appris le pardon des injures, me détournera de lui porteries plaintes de mon cœur. — Qu’il vienne donc ! repartit la vieille dame avec colère; Ralph, voici l’épée que Sa Majesté le roi Charles II vient de t’envoyer en récompense de ta conduite, quand tu as arrêté le colonel Barkstead : apprends-en là longueur à son fils, s’il t’en demande vengeance : ce n'est pas moi qui le détournerai de combattre et d’anéantir cette race de révoltés furieux qui ont descendu l’Angleterre à leur bassesse, ta vie dût elle y succomber. — Les devoirs d’une mère, répliqua mistriss Barkstead, sont-ils d’exciter la haine et la fureur dans l’esprit de son fils? — Les devoirs d’une fidèle sujette et d’une pieuse catholique sont de sacrifier son sang au service du maître que le Seigneur nous a donné, répondit gravement Juxon, et lady Salnsby les remplira en noble Anglaise.
Mistriss Barkstead allait se retirer lorsque Ralph s’approcha vivement d’elle et l’arrêta :
— Madame, lui dit-il, que votre mari fasse cette révélation ; vous-même, consentez à ce que je vais vous demander, et, sur mon âme, je vous jure que la vie de votre é|>oux sera sauvée, sinon sa liberté.
Cette fois l’espérance ne rentra point au cœur de mistriss Barkstead. L’existence de Ralph et toutes ses actions semblaient une conjuration de malheurs contre elle et sa famille, et c’est a peine si elle s’arrêta pour l’écouter, même quand il lui parla de la vie de son mari. Ralph la retint encore.
— Un mot, madame, ajouta-t-il : lady Charlotte va descendre ; le roi m’a promis sa main , dès qu’elle aura quatorze ans accomplis, si elle consent à ce mariage; vous seule, peut-être, pouvez m’avoir sur-le-champ ce consentement, que le temps me donnera sans doute, mais qui pourrait, dès aujourd’hui, la lier irrévocablement. Obtenez d’elle qu’elle dise au roi qu’elle est prête à lui obéir, et je vous jure, moi, que votre époux ne périra pas.
Mistriss Barkstead était venue , à l’insu de son fils, pour demander la grâce de son mari à ses plus cruels ennemis. Pour obtenir cette grâce, elle vit d'abord que le colonel devaitconsentii à
servir d’instrument à ce qu'il regardait comme un sacrilège, puisqu’il s’agissait d’honorer celui qu’il avait condamné comme coupable. Elle comprit qu’il ne le voudrait pas. Il fallait qu’elle-mèine achevât de porter le désespoir dans l’àme de son fils, en lui arrachant tout à fait le rêve de sa vie. Elle ne s'en trouvait ni le droit ni le courage. Cependant parmi tant d’angoisses elle demeurait incertaine de sa réponse , lorsque la voix de lady Salnsby né lui laissa pas l’embarras d’une décision.
— Ralph, dit-elle avec colère, est-ce là ce que je vous ai appris' 1 ' Quoi ! vous cherche/ l’accomplissement d’un vain désir dans une basse trahison : car ce serait trahison que d’obtenir île la faiblesse du roi le pardon d’un assassin de son père. Eùt-il dans son àiue assez de folle compassion pour donner ce pardon, ce serait à vous à l’armer contre lui-môme, à protéger son honneur de roi contre sa faiblesse d’homme.
— Mais, ma mère, répondit Ralph avec emportement, il y va de mon bonheur; puis, se rapprochant de sa mère, il ajouta à voix liasse : — Il y va de ma fortune; c’est la sœur du roi, ma mère, la sœur du roi , à qui les charges les plus éminentes ne sauraient être refusées.
Lady Salnsby jeta sur son fils un regard où la colère et le mépris se peignaient ensemble.
— Vous n’ètes pas un gentilhomme. Ralph, si vous, pensez ce que vous venez de dire.
— Vous n’ètes pas un vrai catholique, dit Juxon, si vous mêlez l'intérêt de votre avenir et de votre ambition au triomphe de la religion.
— Partez donc, reprit Ralph en s’adressant à mistriss Barkstead avec colère, et tâchez d’oublier que j’ai eu la làchoté de vous demander votre appui; j’essaierai de l’oublier aussi.
Aussitôt, mistriss Barkstead sortit de la chambre et ensuite de la maison. Rien ne lui demeurait que le désespoir d’être assurée que toute tentative pour sauver Barkstead serait impuissante : car, pour ce qui pouvait être de la honte d’avoir prié et imploré vainement, c’était un sentiment qui ne pouvait entrer dans son cœur. En se rendant chez lady Salnsby, elle allait, selon sa conscience, remplir un devoir saçré, et comme le succès n’aurait pu être jiour elle une excuse si elle avait cru ne pas bien faire, de même elle ne pouvait trouver de regrets parce qu’elle n’avait pas réussi. Elle éloigna donc, et elle s’apprêtait à regagner sa demeure, lorsque
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son nom, prononcé à côté d’elle, la tira du profond accablement où elle était plongée.
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