‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 18 sur 33 · E TRAJET · texte numérisé non relu

E TRAJET

Alors commepca cette marche pénible qui , de la Tour, devait conduire Rarkstead à Tyburn, où déjà les potences étaient dressées, où le bourreau attendait déjà. L’anxiété était grande, car il s’agissait comme d’une victoire pour les deux partis. Les royalistes ne doutaient pas que Barkstead, pusillanime et malade, ne vint rompre cette chaîne d’impérieux trépas, dont l’héroïsme exaltait le peuple. Les républicains tremblaient que celui d’entre eux tous à qui le nom de vertueux n’était refusé par personne, ne démentit par ses lâchetés la vérité de leurs principes. Ils craignaient surtout que , dans le discours que les condamnés ont coutume d’adresser au peuple, il n'abandonnât 1^ droit de juger les rois et qu’il ue confessât cet acte comme un crime.

Dans cet état des esprits , le traîneau sortit de la Tour et s’avança dans Church-Hill. Si, d’un côté, les amis de Barkstead s’étaient activement préparés à sa marche, d’une autre part, ses en- * nemis n’avaient rien négligé pour en faire un supplice anticipé. Dès que Barkstead parut, une nuée de quolibets, d’injures et de huées fondit sur lui. C’étaient d’amères dérisions sur sa religion, et sur lui-même; de cruelles comparaisons sur sa fortune passée avec sa position actuelle, et le plus souvent d’épouvantables descriptions des tortures qu’il allait subir.

— Ohé! Barkstead, Barkstead ! le régicide! crièrent d’abord toutes les voix; puis on entendit çà et là :

— Ohé! le colonel! à la danse, à la danse des sorcières! à trois et sans toucher la terre !

— As-tu cherché le Seigneur? — Certes, il l’a cherché et il l’a trouvé, car l’Esprit-Saint s’est mis à cheval sur son nez pour lui servir de lunettes !

— Si tu n’as pas bien déjeuné, tant mieux, Barkstead! on te

servira un pudding au sang de tes propres entrailles, bien rôties ! *

— Voyez donc! qu’il est pâle! — 11 a peur! — Il pleure! il demande grâce !

— 11 vous méprise ! cria Love de sa voix tonnante, en reprenant

sa place à côté du colonel. Les quolibets s’interrompirent à ce cri, et l’on entendit la voix moins puissante, mais aussi plus sonore et plus ferme de Barkstead, ajouter avec résignation :

— Je les plains et je leur pardonne.

Des houras s’élevèrent de toutes parts, car Barkstead avait résisté à cette première attaque. Le traîneau s’avança paisiblement. Richard marchait à côté de son père. Tout à coup, au bout de Church-Hill, il vit le colonel, qu'il suivait attentivement de ses regards, ôter son chapeau en saluant quelqu’un qu’il semblait apercevoir de loin. Richard leva ses yeux et vit sa mère à l’une des fenêtres de la maison de Tom Love ; elle agitait son mouchoir. Triste, mais résolue, elle s’était placée sur le passage de son époux; son visage était calme, un mélancolique sourire d’encouragement effleurait ses lèvres, et le mouvement de sa tète, qu’elle relevait avec fierté, semblait crier au colonel :

— Courage, et ne tremble pas, cjir moi, qui suis femme et qui resterai seule, je suis forte, et tu vois que je ne pleure pas !

Tous les spectatenrs devinrent attentifs, car le traîneau était encore loiri de la fenêtre; cette scène pouvait être longue, et la résolution de l’un ou de l’autre pouvait y succomber. Les regards passaient vivement du colonel qui s’avançait lentement, à sa femme qui ne quittait pas la croisée. La sainteté de cette dernière entrevue et cet intime adieu de deux âmes qui avaient été si longtemps et si parfaitement imies, se répandit parmi la foule qui attendait le traîneau et celle qui l’accompagnait, car nul cri, nulle injure ne vint troubler cette scène muette. Seulement on entendit Barkstead, se penchant vers Love, lui dire en souriant :

— Dieu est le mari des veuves et le père des orphelins 1 Dites cela à Marie et à Richard après ma mort, pour qu’ils pleurent moins le mari et le père qu’ils auront perdu.

Cependant le traîneau avançait, et déjà il se trouvait sous la fenêtre où était penchée mistriss Barkstead. On s’attendait à quelques paroles de consolation descendues de sa bouche pomme du ciel ; mais il semble que le soin de sa contenance eût épuisé toute sa force , car elle demeura muette au moment où son mari était assez près d’elle pour pouvoir l’entendre. Seulement, elle pencha tout à fait hors de la croisée, et avec une dignité qui empruhta au souvenir de son jeune amour une grâce indicible, elle envoya à son mari un dernier et chaste baiser. Barkstead, en ce moment, était sous la croisée; et à ce mouvement de sa femme, il se leva

debout sur le traîneau , ôta son large feutre avec une sorte de courtoisie galante ; et, d’une voix où l’exaltation religieuse se mêlait à la plus intime émotion, il s’écria :

— Au ciel! au ciel! au ciel! mon amour, je vous laisse dans la tempête.

Ce fut un noble et doux sentiment qui s’empara du peuple à ces simples et solennelles paroles. Les bourras des arai3 du colonel ne répondirent pas à sa voix ; mais de sourds sanglots se tirent entendre; on vit bien des mains rudes et grossières essuyer furtivement une larme, tandis que Richard, les yeux fixés sur son père, le contemplait dans une muette extase, d’où on ne saurait dire que la joie fût entièrement bannie. A cette heure, il semblait que la mort ne fût plus qu’une circonstance presque indifférente de ce jour : toutes les inquiétudes des amis de Barkstead s'étant attachées à la manière dont il saurait mourir, il arriva qu’en le voyant plein de tant de courage et de force, leur satisfaction fut si vive que leur marche prit un air de triomphe, et qu’il sembla que .ce traîneau menât Barkstead à quelque grande et magnitique cérémonie, où l’attendaient de glorieuses récompenses, plutôt qu’à Tyburn , où le gibet était dressé à côté du brasier pour les entrailles et des tenailles pour le cœur.

Les soldats qui menaient le cortège et l’officier qui les commandait en conçurent un tel dépit que, sur un ordre de celui-ci, le conducteur fouetta vivement les chevaux , qui se mirent à trotter jusqu’à Ttvwer-Gate, où la foule les empêcha de continuer à avancer aussi rapidement. Le mouvement donné au traîneau qui ressautait avec violence sur les pavés et secouait Barkstead à lui briser les membres, lui causa une si vive douleur, qu’il sentit sa force faiblir et une froide sueur inonder son visage. 11 jeta ses regards autour de lui et vit qu’il était séparé de tous ses amis. La populace, ameutée à cet endroit, pouvait donc approcher de lui, et les injures recommencèrent plus ardentes et plus atroces; mais lorsque la foule s’aperçut que personne ne semblait défendre le condamné, elle ajouta d’horribles menaces à ses insultes, et bientôt la boue fut jetée à pleines mains sur le traîneau et sur Barkstead. Un homme du peuple lui passa, à deux pouces du visage, une énorme barre de fer rougi, et comme Barkstead, dans un premier moment de surprise, rejeta sa tète en arrière, il fut hué et sifflé avec d’effroyables éclats de rire. Bientôt, on entendit un groupe de quelques misérables percer la foule avec des hurle-

lîfi

ments de joie; on leur faisait place et ils recevaient sur leur passage de bruyants applaudissements. Enfin, ils arrivèrent jusqu’à Barkstead, et se mirent à marcher à côte de son traîneau en jouant une effroyable pantomime.

D'abord l'un d’eux éleva en l’air une longue perche , ayant à son extrémité une sorte de traverse qui imitait assez grossièrement. une potence ; au bout de cette traverse, il y avait une poulie sut laquelle roulait une corde soigneusement enduite de graissé.

Il est à remarquer que l’on était déjà arrivé à Hoborn et que, le chemin montant très-sensiblement, la marche du traîneau "était extrêmement lente. Cette circonstance permit aux misérables d’exécuter leur affreuse comédie sans quitter d’un pas le traîneau du colonel.

Ils avaient donc dressé leur perche, et le peuple attentif se pressait en silence pour voir ce qui allait en arriver, lorsqu’on entendit les cris déchirants d’un chien qu’on attachait, et bientôt on le vit en l’air, hissé à la poulie qui tenait à la perche et ligurantun pendu au gibet. Lajoie de la populace, à cet aspect, lit explosion par mille cris, par des éclats de rire sans fin et des applaudissements furieux. Ce qui, surtout, paraissait admirablement plaisant à la foule, c’est que l’un de ces hommes, monté sur les épaules d’un autre, tenait dans scs mains une des pattes du chien.

Il paraissait consulter avec attention l’état du pouls du supplicié, et répondait doctorale meut, et en imitant l'importance d’un médecin, aux questions de l’un de ses compagnons qui remplissait l’office du bourreau.

Barkstead , dès le premier aspect de cette longue perche d’où pendait une corde, avait compris l’intention des hommes qui la portaient, et il en avait détourné la tète avec dégoût. Mais, à l’instant même, les huées, les sifflets, les cris de lâche, de poltron, l’assaillirent avec tant de violence, qu’il comprit qu’il se devait, à lui et à tous ceux de sa cause, de paraître indifférent à toutes les menaces et à tous les outrages, et il se condamna à regarder en face les tortures de ce pauvre animal. Quand il le vit élever en ! l’air et se débattre dans lés angoisses de l’agonie, un triste souvenir vint au cœur de Barkstead ; il se rappela Phann, il se reprit à se retracer cette lutte fatale de son arrestation, il se souvint du courage de ce brave chien, mort pour le sauver; il calcula en ce moment, plus précisément qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, que sa vie avait tenu à uri fil, à une seconde, à un regard troublé, à une

main jetée plutôt d’un côté que de l’autre, et en pensant ainsi, son visage devint triste et soucieux, de graves réflexions rembrunirent son front, et il regardait si fixement le chien qu’on venait de détacher de la corde, que rien de ce qui se passait n’arrivait plus à sa pensée, et qu’on pourrait dire que sa vue était absente de ses regards.

Il fut tout à coup éveillé de cette sombre préoccupation par les douloureux hurlements du chien qu’on avait détaché. Imitant, dans tous ses détails, le supplice qui attendait Barkstead, les acteurs de cette horrible scène venaient d’ouvrir, avec un coutelas, le ventre du misérable animal, et l’un de ces cannibales lui arra chait les entrailles avec des tenailles et les jetait sur un brasier que d’autres hommes portaient à côté du traîneau.

C'est un secret inexplicable du cœur de l’homme que celui de sa force et celui de sa faiblesse. Ce supplice dont on lui étalait le sale simulacre sous les yeux, Barkstead allait le subir, et avant ' de le subir, il devait le voir infliger à deux hommes dont l’un é,tait son collègue, et l'autre son ami; et cependant;, en se représentant eu lui-même cet horrible spectacle dans toutes ses atrocités, et eu le mesurant à son courage, Barkstead s’était senti la force de le voir d’un œil calme. Cette confiance en lui-même n’était pas, à coup sûr, un mensonge : car, si, traîné par les soldats jusqu’au lieu de l’exécution, tout s’était accompli ainsi qu’il se l’était imaginé, non-seulement son visage fût reste impassible, mais encore son âme n’eût pas eu un combat à soutenir contre lui-même. Mais il ne fallait pas à ce courage une lutte au delà de ses prévisions. Le parti pris, ou pour mieux dire la provision de force que s’était faite Barkstead , suffisante pour tout ce qui était le plus redoutable, se trouva dépassé par un accident plus ignoble que cruel, et lorsqu’il vit le chien égorgé, ses entrailles grésillant et fumant sur les charbons; lorsqu’une main sanglante vint secouer devant ses yeux le cœur dégoûtant de l’dnimal, il se sentit pri ■ d’nn vertige horrible; sa vue se troubla, ses idées se confondirent, et sans doute il sc serait évanoui, lorsque, soudainement, le traîneau s’arrêta. La foule suspendit sa marche, et Barkstead aperçut une femme voilée qui , s’approchant de l’officier, lui parla avec une autorité qui semblait ne point souffrir de résistance.

A la manière dont celui-ci répondait, on voyait clairement qu’il balbutiait des excuses que la jeune femme n’agréait point. Enfin, sur un geste impératif de celle-ci, il ordonna à scs soldats

à Tyburn. Ralph est au pied de l’échafaud, et c’est Jtixon qui l’a voulu ; ils tramaient cela à côté de moi, chez ma geôlière. Ce qu’ils peuvent et veulent faire, je ne le sais pas! mais les tenailles rouges et le bûcher ne sont pas le supplice à craindre! car Ralph a ri longtemps après avoir parlé bas à Juxon, et Juxon a répondu : — C’est bien ! — Vous le voyez donc, mon père, il vous faut [du courage. Je ne suis pas l’ange de votre mort qui vous donne la main devant le Sèigneur, mais je suis votre enfant qui viens vous soutenir devant le bourreau! me voulez-vous pour compagne?

— Merci, Charlotte, répondit Barkstead, cela ne va ni à ta position de sœur du roi qui me condamne, ni de jeune fille faible et tremblante ! laisse-moi ! Vois-tu cette colline d’Hoborn? regarde bien, et si tes yeux sont aussi clairvoyants que les miens, tu verras Jésus-Christ qui me tend la main et qui vient me soutenir!

En disant ces paroles, la figure de Barkstead rayonna d’une suprême extase, et Charlotte, abaissant ses yeux, la dévoila ra dieuse et sereine aux regards de la foule immobile. Le temps écoulé pendant cette interruption de la marche du cortège avait permis aux amis de Barkstead de le rejoindre, et Richard se précipita vers son père. Aussitôt, Charlotte ramena son voile sur son visage, sauta légèrement à bas du traîneau, et fit signe à l’officier d’avancer.

— Mon père, dit-elle rapidement à Barkstead, je demeure près de vous, mais que Richard l’ignore ! j’ai encore une bénédiction à vous demander.

Le cortège se remit en marche, mais calme et solennel; nul n’osait troubler le religieux silence du colonel qui, les yeux levés vers le ciel, y faisait monter déjà son âme sur les ailes de la prière. Richard marchait à la gauche du traîneau, Charlotte à la droite. Ces deux jeunes compagnons du coupable, à l’âge où la vie n'est que pureté, devinrent, dès ce moment, la plus sûre égide de Barkstead contre les insultes préparées sur son passage. Ce candide dévouement qui rayonnait autour de sa claie infamante, éclaira la marche de Barkstead d’un jour d’innocence qui éblouit les plus résolus à être infâmes; et le traîneau arriva à la place de Tyburn, accompagné et accueilli par un religieux silence et de nauettes bénédictions.

fl

l’exécution.

La multitude était immense et pressée sur la place de Tyburn.

Il y régnait une agitation active qui ne se manifestait point par ce flux et reflux de la foule qui roule, et bat les murs des maisons comme fait la mer au pied des falaises ; mais cette agitation s exhalait en un murmure continu et dense comme celui d’une ruche d’abeilles en travail d’essaimer. Des cavaliers formaient un carré de vingt pieds environ autour de la potence qui était .dressée à l'une des extrémités de la place. Tries cordes pendaient des trois énormes anneaux de fer fixés sur les trois branches qui s élançaient de l’énorme potence qui les supportait. Ces trois corde» avaient à leur extrémité un nœud coulant dans lequel on passait le cou du condamné. Au lieu de la trappc;qui s’ouvre aujourd’hui sous les pas du coupable et qui le laisse tomber d une assez grande hauteur pour que les vertèbres se brisent par la violence de la * chute, une charrette, attelée d’un cheval, était placée sous le gibet. Au moment désigné pour la mort, la charrette avançait et laissait le condamné suspendu à un pied de la terre tout au plus. Le mouvement progressif de la charrette qui, en s’éloignant, serrait insensiblement le nœud coulant, et le peu d élévation de la chute lorsque le corps la quittait, ne procurait au condamné qu’une strangulation lente et qu il sentait .dans tous ses degrés. Cette manière avait encore cet avantage que, ne donnant pas une mort immédiate et complète, elle permettait au bourreau de couper la corde aux dernières convulsions du supplicié, de façon à ce qu'il put encore sentir les tortures qui lui restaient à subir.

Cromwell, pour qui la mort était simplement la radiation d’un homme du nombre de ses ennemis, épargna les détails de la torture à presque tous les condamnés. En les frappant, i! tle voulut jamais les punir de ce qu’ils ne pensaient pas comme lui, parce qu’il savait qu’on pouvait penser honorablement sans être de son avis; et n’essaya pas non plus dVpouvanter ses antagonistes par des supplices, parce qu’il s’était assuré que. le saDg des échafauds est fécond en vengeances; il fit seulement que ceux qui le combattaient n’existassent plus, pnr cela seul que leur vie lui était con-

traire 11 les tua comme on écrase un insecte parce qu’il vuus pique ; sans prétendre réformer sa nature ou avertir ses semblables. Ce n’était pas ainsi dans la pensée des royalistes. Avoir porté le regard ou la main sur les droits de la royauté était le plus grand de tous les crimes! c'était désobéissance, révolte et sacrilège. Les châtiments devaient donc s’élargir pour s’égaler à tant de méfaits. Aussi, jamais la restauration n’épargna une torture à ceux qu’elle fit mourir ; et si l’on ajoute qu’on avait fait une sorte de religion de l’amour de la royauté, on comprendra aisément que toute vengeance y devînt implacable et tout pardon impossible.

Le supplice était donc prêt dans toutes ses horreurs. A deux pas, en avant de la charrette, un feu de 'charbon de bois brûlait dans un énorme vase circulaire en fer, de la forme d’une chaudière. Ce brasier était sans grille ni trous qui vinssent l’alimenter d’air et l’exciter ; aussi l’un des valets du bourreau était-il occupé à l’animer à l’aide d’un énorme soufflet, et les longues tenailles introduites parmi les charbons faisaient l’office de ces piques de fer dont on perce encore, en Angleterre, les feux de charbon de terre pour les faire mieux brûler.

Lorsque Barkstead arriva, la foule était si pressée qu’il fut impossible de faire avancer le traîneau et qu’il fut forcé de descendre et de marcher à pied jusqu’à la potence. 11 faut encore le faire observer, car ce fut là le caractère bien particulier de ce jour : l’attention générale s’était tellement attachée à la conduite et au courage du condamné, que sa mort n’entrait plus dans les craintes ni les espérances de personne. Ainsi il se trouva un moment ou Barkstead , descendu du traîneau et entoure de ses seuls amis . eût pu tenter un coup désespéré. Lui et les siens pouvaient su ruer dans la foule, y jeter le désordre, et peut-être, parmi le tumulte de ces milliers d’hommes, tandis que la multitude se serait précipitée et roulée en tous sens, la fuite devenait possible et le salut pouvait l’accompagner. Mais à ce moment, nul ne pensa à la vie, ni Barkstead ni ses amis. Ceux-ci ne profitèrent de cet instant que pour encourager le colonel, et lui-méme ne s’occupa qu’à rassurer ceux qui l’approchaient. Les soldats eux-memes, qui devaient entourer Barkstead, ne semblaient pas craindre une pa- 1 reille tentative : car l’officier qui les commandait, et qui dans ce moment aurait dû faire redoubler de surveillance autour du condamné, s’éloigna précipitamment et fendit la foule à grand’peine.

Il s'approcha de l’officier, qui était à cheval au pied de la potence avec les dragons du roi , et parut lui faire le rapport de ce qui s’était passé pendant le trajet. Richard remarqua cet incident, et comme il suivait leurs mouvements avec attention, il s’aperçut que l’officier du détachement qui les avait accompagnés désignait la jeune fille qui était prés de son père. A ce mouvement, le colonel des dragons se pencha sur son cheval comme pour écouter plus attentivement ce qu’on lui disait : puis, tout à coup, il se redressa de toute sa hauteur sur ses étriers, et plongea un regard stupéfait dans le groupe où la jeune fille était près de Barkstead. Richard reconnut Ralph Salnsby; et, à la pâleur de son visage, au geste avec lequel il désigna la femme voilée, au regard dont il semblait la frapper, Richard reconnut Charlotte. L’àme de Richard, à l’àge où les voix d’amour et d’affection devaient seules y retentir, déjà flétrie et desséchée, n’était plus intelligente que pour les sentiments de haine. Le pur dévouement de cette jeune fille auprès de son père , la grâce de sa démarche , l’attention aimante avec laquelle elle posa plusieurs fois sa main dans celle de Barkstead ; rien n’avertit Richard durant un trajet de plus d’une demi-heure que cette femme était Charlotte , mais le regard de Ralph le lui apprit. Ce regard eût dévoilé cette femme et montré son visage nu aux yeux de Richard qu’il n’eût pas été plus assuré que c’était Charlotte.

11 s’approcha d’elle et l’appela tout bas avec, une tendresse honteuse de son inintelligence.

— Pas encore ! lui répondit-elle.

Barkstead et ses amis percèrent enfin la foule, et le colonel entra dans le carré que formaient les cavaliers. Avec le colonel furent admis Richard, Love, Andlay et Charlotte, les autres restèrent en dehors, mais le plus près possible de la potence. t A peine Barkstead fut-il arrivé qu’on le fit monter dans la charrette, le bourreau s’approcha de lui et lui lia les mains derrière le dos avec des rubans de laine noire. Sur un signe de Ralph, les noeuds furent serrés avec tant de force que les mains devinrent noires, et que le visage du colonel pâlit sous la violence de la douleur. Quelques sourds murmures se firent entendre ; mais Salnsby, tirant son sabre, sembla prêt à faire justice des mécontents, et l’on se tut, tandis que Barkstead demeurait immobile. Le bourreau s’approcha de nouveau de Barkstead ; mais la voix de Love, qui venait toujours s’interposer, puissante et sans peur, d an* les

moments critiques, l’arrêta soudainement. Un parchemin venait de lui èfre glissé entre les jambes des chevaux; il l’avait communiqué à Andlav, et il s’avança du côté opposé à celui où était Ralph. Là, se tenait monté sur un cheval de haute taille, portant sur sa housse traînante les armes de Londres, le shérif du comté de Middlesex, qui devait présider à l’execution.

Aussitôt que Love fut assez près de lui , il éleva la voix , et lui présentant le parchemin, il dit :

— Moi , Love, boucher, citoyen de Londres, je vous présente requête pour que l’exécution de la sentence qui condamne Barkstead soit faite selon l’usage et les règlements du supplice, et sans qu'il y soit rien ajouté.

— Votre requête est-elle en forme, et deux témoins vous assistent-ils pour la présenter avec vous?

Mille voix s’élevèrent à cette question et répondirent en jetant des noms en foule à l’appui de la requête, tous ces noms suivis de la qualification de citoyen de Londres. *

— Hé bien, continua le shérif, puisque la requête est appuyée,

parlez, de quoi vous plaignez-vous ? ,

— De ce que les nœuds qui attachent les mains du condamné sont serrés plus qu’il ne faut pour la sûreté de l'exécuteur, et que c’est une torture inutile et contraire à la loi.

— Y a-t-il un homme de l’art qui puisse en juger? ditle shérif.

— Me voici, moi Andlay, doyen de la Faculté et citoyen de Londres ! répondit le docteur.

— Qu’il soit donc fait droit à la requête, répliqua le shérif, et il tourna son cheval du côté de la charrette et s’en approcha aussitôt. Ralph, qui avait tout entendu, s’élança à côté de lui, et se penchant à son oreille, il lui dit à voix basse :

— Le roi le veut, monsieur, faites attention à ce que vous allez faire !

— La loi le défend, répondit tout haut le shérif. A votre place, colonel ! vous n’ètes ici qu'un assistant du bourreau, à mes ordres comme lui ! à votre place !

Des hourras et des battements de mains éclatèrent dans le peuple à cette réponse de son magistrat, et Ralph, la rage dans le cœur, reprit sa place près de la charrette, en tète du cheval qui s’y trouvait attelé. Le shérif laissa monter Andlay à côté de Barkstead ; sur son rapport , il ordonna au bourreau de desserrer les ubans qui attachaient les mains du colonel. Immédiatement

— ÇTîgitized by Googl

im LES DEUX CADAVRES.

après, l’un des aictes de l’exécuteur coiffa Barkstead d’un bonnet de laine feutrée, assez long pour qu'il pût couvrir tout son visage au moment de l’exécution. Après le bonnet, il fallut passer au cou du condamné la corde qui lui était destinée. Mais la corde se trouvait tellement courte que le nœud coulant ne restait ouvert qu autant que Barkstead se tenait sur la pointe des' pieds. Les murmures recommencèrent encore, car l’usage voulait que ce fût avec la corde au cou que les condamnés prononçassent leur dis—, cours, et ceci était un moyen infaillible de supprimer celui du colonel. En voyant cela, le shérif, sans attendre une nouvelle requête de Tom Love, ordonna’que la corde fût changée, malgré les réclamations de Ralph, qui criait qu’il fallait en finir. Le bourreau défit quelques-uns des nœuds qui attachaient la corde à la potence, et bien qu’elle ne devint pas flottante comme celles qui attendaient le colonel Okey et sir Miles Corbet, elle se trouva cependant assez longue pour que Barkstead put se tenir debout et parler sans difficulté.

Lorsque tous ces préparatifs lurent terminés, le shérif, s’adressant à Barkstead, lui dit :

— Maintenant, monsieur, dites ce qui vous reste à régler entre vous et Dieu, mais qu’il ne s’y mêle pas une parole pour votre justification, ou je serai forcé de vous interrompre. Vous pouvez parler.

— Je ne dirai pas un mot, répondit Barkstead, que mes collègues ne soient à mes'côtés ; il y a entre nous une solidarité de vie et de mort que jer ne puis rompre. Je leur dois mon exemple comme j’attends le leur, et je ne parlerai pas qu’ils ne soient ici.

— Cela est juste, dit le shérif. Faites donc vos adieux à vos amis et nommez les deux assistants qui doivent rester près de vous: car je vois les traîneaux qui approchent, et une fois ces messieurs arrivés, on éloignera tout le monde de cette enceinte.

Barkstead fit un geste de la main en signe de consentement et déclara qu’il désirait que son fils et Tom Love demeurassent à ses côtés. Il appela Charlotte, qui s’approcha et lui dit alors : — Enfant, tu m’as demandé ma bénédiction, viens, que je l’appelle sur toi, du haut du ciel que je vois ouvert déjà devant moi.

— Richard, dit la jeune fille, viens partager cette bénédiction avec moi. — En disant ces mots, elle tendit la main à son cousin et monta sur la charrette par la petite échelle qui y était appuyée. Dès qu’elle fut à côté de Barkstead, elle rejeta son voile en ar-

rière, et montrant sa figure d’enfant au peuple étonné, elle dit au colonel d’une voix assez douce pour qu’elle ne dépassât pas le rempart des cavaliers, mais pourtant assez ferme pour que Ralph l’entendit :

— Mon père, mon âme est faillie devant la douleur et devant la séduction. Déjà une fois on a égaré ma raison jusqu’à me faire croire que vous n'étiez qu’un lâche assassin. L’exemple de vds vertus et l’absence d’odieux conseils m’ont ramenée de cet égarement. Depuis, vous avez été proscrit, et les fastes de la cour ont tellement rempli ma vie, quc-votre souvenir s’y noyait inaperçu. C’est l’heure du malheur et de la mort qui vous a seule rappel' à moi! Vous le voyez donc bien, je suis une enfant sans raison ni force, qu'on arrachera demain, peut-être, à ses bonnes résolutions et à sa vertu. Je viens donc vous demander de m’y attacher par un lien que rien ne pourra briser dans mon cœur.

Elle éleva la voix et regarda Ralph en prononçant ces derniers mots.

— Que veux-tu? dit Rarkstead, qui ne comprenait pas ce que demandait la jeune fille.

— A défaut de ma volonté, trop jeune pour être puissante, répondit Charlotte, à défaut d’un prêtre qui n’oserait lier, sans l'aveu du roi, la destinée d’une fille d’Angleterre ; vous, mon père, dont la mort va sanctifier les paroles, bénissez-moi comme la fiancée de Richard Barkstead, et que cette bénédiction brûle et dévore ma vie comme la malédiction d’un père, si jamais je l’oublie ou si j’en romps le lien sacré.

Elle se mit à genoux àces mots, et Richard à côté d’elle. Ralph, le sabre levé, se précipita vers le milieu de la charrette, pour frapper le condamné dans sa rage, et prévenir le bourreau. Le shérif, élevant la baguette d’éhène qui était le signe de sa dignité, opposa ce frêle morceau de bois à la large épée de Ralph, et cette épée s’arrêta sans (rapper la baguette : car cette baguette c’était la loi, et la force brutale du colonel des dragons du roi n’osa pas y toucher, tant le respect dû à sa puissance dominait même les plus décidés à la méconnaître. Chacun était resté immobile,, Ralph le sabre levé, le shérif tenant sa baguette entre ce fer i>t la tête de Barkstead. Celui-ci, calme comme s’il eût été sou» l'abri du plus épais bouclier, leva les yeux au ciel, invoqua le Seigneur et prononça tout haut ces paroles :

— Charlotte Stuart, je te bénis comme fiancée de Richard Bark-

188 LÇS DEUX CADAVRES.

steadl Richard Barkstead, je te bénis comme fiancé de Charlotte Stuart !

Ces mots excitèrent un long murmure dans la foule; le nom de la sœur du roi courut de bouche en bouche, allumant la curiosité comme une traînée de pondre enflamme les charges d’une mine.

— Je suis forte contre la vie maintenant, s'écria Charlotte; vienne l’avenir, je l’attends.

Profitant aussitôt de la stupéfaction et du trouble qu’avait „ causés son action, elle descendit rapidement de la charrette et Richard seul entendit qu’elle lui disait tout bas :

— A Great-House !

Chacun la suivait des yeux. Elle s’avança vers l’officier qui avait accompagné et protégé le cortège de Barkstead ; sur un signe il lui ouvrit un passage avec ses soldats, et la précédant dans sa course rapide, il lui fit bientôt traverser la foule. Ce qui surtout aida sa retraite fut que, presque au même instant qu’elle s’éloignait, les traîneaux du colonel Okey et de sir Miles Corbet arrivèrentsur la place et que l’attention du peuple, qui n’avait rien compris à cette scène, s’adressa de nouveau aux condamnés et à leur supplice.

— Maintenant, dit le shérif, le temps est venu ! Parlez, colonel Barkstead, et n’oubliez pas que vous ne devez rien dire pour la justification de votre crime. — Qu’on le pende! qu’on le pende! cria Ralph, pendez-le avant qu’il ne soit tout à fait mort! ne voyez-vous pas qu’il s’évanouit?

Aussitôt, de la pointe de son sabre, il piqua le cheval attelé à la charrette pour la faire avancer. Le cheval se cabra et se débattit, mais la charrette demeura immobile. C’est que Tom Love avait passé un levier dans les rais de la roue, et que, tenant ce levier (Je sa main de fer, les efforts du cheval furent impuissants à ébranler la charrette d’un pouce. Ralph, furieux et trompé dans toutes ses atroces espérances, rugissait et ordonnait au bourreau, avec d’elFroyables menaces, de faire avancer la charrette. Mais la voix du shérif intervint encore, et la loi, si indignement violée dans l’arfestation et le jugement du colonel, fut du moins respectée dans son supplice.

Barkstead levant alors les yeux au ciel, dit d’une voix ferme :

— J’espère qu’on nous laissera dire ce que nous avons sur la conscience, soit que nous nous estimions coupables, soit que nous

*4iœgle

soyons innocents: car ce n’est pas l’heure maintenant de mentir à Dieu ni aux hommes, c’est l’heure de la vérité.

— Parlez donc ! reprit le shérif.

Barkstead prit la parole ; il dit :

— Je demande que Dieu m’assiste à mon heure suprême et je le lui demande avec l’espérance d’une âme qui a regretté tous ses péchés. J’en ai demandé pardon, en mon cœur, à Dieu et à tous ceux que j’ai offensés. Vous qui m'entendez, s’il en est parmi vous qui puisse élever une parole contre moi, je vous implore de * me pardonner, car je me repens. Vous qui recueillerez, en dehors de cette enceinte, des accusations contre moi, priez ceux qui reprocheront quelques fautes à ma vie de me pardonner , car je me repens !

On entendit à ces paroles un long murmure; il s’y mêlait de la tristesse et du mécontentement. Barkstead reprit :

— Oui , je me repens pour ce que j’ai fait de contraire aux commandements de Dieu, qui ordonnent la douceur, la patience et la charité; mais, s’il en est ici, s’il en est ailleurs qui m’accusent pour la cause de ma mort, qu’ils se taisent, car je m’en glorifie! je m’en glorifie devant vous et devant la terre ! je m’en glorifie devant Dieu !

Le shérif leva sa baguette pour arrêter Barkstead, mais c’était inutile. Les acclamations du peuple éclatèrent comme un tonnerre et suspendirent son discours mieux que n’aurait pu faire le meilleur bâillon. Ces acclamations , mêlées de cris et d applaudissements, durèrent avec une frénésie inexprimable, jusqu’à ce que le colonel Okey parût sur la charrette et annonçât par sa présence qu’il allait parler.

On l’écouta. Après lui, on écouta sir Miles Corhct, et aucun d’eux ne confessa comme crime le jugement pour lequel il mourait. Mais cette bruyante confirmation de la sentence prononcée contre Charles I* r ne reprit pas à leur discours le caractère exalté qu’elle avait eu aux paroles de Barkstead.

Cependant ces discours s’achevèrent, et l’office des bourreaux commença.

Après avoir extrait ce que nous venons de raconter des procèsverbaux de la mort et de l’exécution de ces trois régicides, nous ne suivrons pas le greffier du shérif dans le détail affreux du supplice des condamnés. 11 nous importe peu de savoir que les con-

ion

fÆS DEUX CADAVRES.

vulsions de l’un durèrent une minute de plus que les convulsions de l’autre; que le cokinel Okey brisa dans son agonie les liens qui attachaient ses mains et qu'il les leva en signe de malédiction sur ceux qui l’entouraient; que sir Miles Corbet poussait encore de longs soupirs que ses entrailles fumaient déjà sur le brasier. Toutes r.es affreuses circonstances ne sont rien pour notre récit. C’est l’âme des partis et non leurs actions que nous avons cherché à étudier. Qu’il nous suffise donc de dire que Ralph Salnsby et Richard demeurèrent tous deux témoins jusqu’au bout de cette terrible exécution. Tous deux, ils semblèrent la savourer, chacun selon sa position: l’un s’enivrant de joie, l’autre sc saturant de douleur. Puis, quand tout fut fini, ils se regardèrent, échangèrent un sourire entre eux, et s’éloignèrent en même temps de Tyburn.

Page 1