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cure à perdre de la mienne, quoique, de ce côté-là, je craigne bien de n’avoir plus grand fonds de réserve, et peut-être en ai-je unpeu trop dépensé en coups de poing, en blasphèmes et «avec les servantes du Roi Richard. N’importe, prenez tout; l’argent et le sang remplaceront ce qui peut manquer de l’autre part.
'Cette singulière proposition, qui ferait aujourd’hui douter de la raison de son auteur, n’étonna même pas ceux qui écoutaient Tom Love. Richard remercia le géhéreux boucher, en lui serrant la main en silence, et la malheureuse mistriss Barkstead, affaissée dans son désespoir, l’entendit sans en paraître émue. Le docteur s’était mis à réfléchir, en se promenant dans sa chambre. Quelquefois, il se grattait le front, s’arrêtait, grommelait tout bas quelques mots inintelligibles et semblait se consulter avec action. Enfin, il s’approcha de la table où Tom Love avait je*c l’or, et il le M remit en disant :
— Ce n’est pas avec des sortilèges que Ton donne le courage à celui qui n’en a pas été doué par le ciel , et qu’on rétablit la fermeté d’une âme ébranlée par le désespoir. Gardez donc votre or!
— N’y en a-t-il pas assez? reprit Tom Love avec résolution, je doublerai la somme. C’est que vous ne savez pas ce qu’ils ont annoncé dans cet affreux jugement. Des trois condamnés, sir Miles Corbet, le colonel Okey et M. Barkstead, celui-ci sera le premier traîné sur la claie, depuis la Tour jusqu'à Tyburn, afin/m’il ait toute la première violence des insultes et des railleries du peuple, et il sera le dernier exécuté, afin qu’il voie le Supplice do ses compagnons, tandis qu’on leur arrachera le cœur et les entrailles. Comprenez-vous qu’ils ont senti son courage faible et qu’ils y frappent de toutes leurs forces! Quant ut. colonel Okey et à sir Miles Corbet, le consolateur ordinaire leu.' suffira; mais si vous ne laites pas un miracle pour M. Barkstead, la bonne cause est déshonorée. Voyons, docteur, je doublerai la somme; la taverne du Roi Richard la triplera, s’il le faut.
— L’àine de mon père est forte; mais son corps est si faible, ajouta Richard avec un cruel embarras, que nous pouvons craindre que sa mort ne soit pas digne de sa vie ! — N'est-il aucun moyen de le sauver? reprit Andlay. — Aucun, répondit Tom Love; j’ai tàté les maîtrisés, j’ai trouvé les cœurs flasques comme de la vieille vache ! — Hélas! ajouta mistriss Barkstead, j’ai cru pouvoir espérer il y a quelques heures; mais le bienfait ne germe pas dans le cœur des serviteurs des Stuarts.
Dieu veut que notre démarche ne réussisse pas, il reconfortera l’àme qu’il appelle à lui, et je remettrai moi-même à Barkstead un élixir qui soutiendra son corps. Croyez-en un homme qui a étudié les ressorts des membres et ceux de l’àme, le courage de Barkstead n’a point failli dans son évanouissement, son corps seul k’est affaissé. D’ailleurs, n’a-t-il pas soutenu jusqu’au bout la justice de sa cause ?
— Sans doute, répondit Tom Love mal persuadé ; mais s il allait déclarer, dans sa prière de mort, comme on le lui a demandé, qu’il n’avait pas le droit de juger Charles 1 er , autant vaudrait qu’il mourût cent fois avant cette apostasie; et si vous n’ètes pas bien sûr de lui au pied de la potence, gardez -cet or; je paierai aussi cher un goutte de poison qui le tue à la porte de la Tour, qu’un sortilège qui l’aurait rendu brave jusque sous le triangle de Tyburn.
— Rassurez-vous, dit Andlay ; Barkstead ne mentira ni à sa cause ni à lui-mème; c’est la volonté la plus ferme que je sache dans le corps d’un homme. Ce corps est frèie, sans doute ; mais nous le soutiendrons, dût meme Macdonnel avoir mêlé des substances nauséabondes à ses aliments pour abattre encore sa force.
— L’oserait-il? cria Richard, avec une surprise horrible.
— Ne l’ont-ils pas fait pour John Jones et Clément, exécutés en 1660, et portés au gibet comme des cadavres déjà froids ? dit le docteur.
— Malédiction ! murmura Tom Love ; et il échangea avec Richard un regard qui semblait comme un serment que ces deux hommes se renouvelaient.
Cependant Andlay se hâta de prendre un long manteau noir; il se munit d’une petite lanterne et d’une clef. En même temps, mistriss Barkstead, à qui l’espérance venait ouvrir le cœur d heure en heure , comme pour y laisser plonger ensuite la douleur plus avant, mistriss Barkstead se prépara à rentrer chez elle, accompagnée de Tom Love. On sortit de la maison du docteur, et Richard quitta sa mère en lui promettant de ne point compromettre ni contrarier, par son imprudence, les sages projets d Andlay.
Le docteur et Richard marchaient l’un près de l’autre, absorbes dans leurs réflexions.’-Telle était, pour Richard, 1 étnotion qu il éprouvait à la pensée de revoir Charlotte, qu il ne s inquiétait point des moyens que le docteur emploierait pdur lui parler ; et peutêtre, si l’on avait suivi scrupuleusement toutes les espérances qui
agitèrent son cœur durant ce trajet , eût-on trouvé que quelquelois l’idée d’un reproche ou d'un aveu de Charlotte l’occupa plus que la grâce de son père. Enfin, il demanda à Andlav comment il pourrait voir sa cousine, et si leur entretien serait long.
— Je verrai Charlotte, répondit le docteur, au milieu de la fête qui se donne à Saint-James; et si l’entretien que j’aurai avec elle n’est pas long, je suppose quô celui qu’elle devra avoir avec son frère nous arrêtera plus longtemps. — Je ne la verrai donc pas, moi? reprit Richard. — Ah! jeune homme, répliqua le docteur, de la prudence, ou je ne m’en mêle plus. Dans la bonne conduite de cette affaire, vous ne devriez ni entrer avec moi à Saint-James, ni voir Charlotte , ni lui parler. Mais je pense me connaître en hommes, et je crois avoir remarqué que vous êtes de ceux qui ont pris leur parti avec la vie, et qui se sont, jeunes, décidés à la considérer comme un malheur, sans bercer tous leurs lendemains de
• > , folles espérances. Donc, si je ne me suis pas trompe, vous considérerez qu’il y a une demi-heure vous n’aviez aucune chance ni pour la vie de votre père ni pour revoir Charlotte; qu’ainsi donc, s’il arrive que le hasard veuille que j’obtienne cette grâce, et que vous puissiez entrevoir un instant le visage de votre cousine, sans lui parler ni l’approcher, vous estimerez cela un assez grand bonheur sans rien demander davantage.
Us arrivèrent enfin à la petite porte de Saint-James, qui ouvre sur le parc, et par laquelle le docteur et Richard avaient déjà passé une fois avec celui dont ils allaient solliciter la vie.
— Vous avez donc conservé cette clef depuis la mort de Cromwell? dit Richard au docteur. — Cette clef, jeune homme, m’a été remise par Charles 11. Andlay, vois-tu, a, près des puissants du jour, un meilleur protecteur que tous ceux dont les courtisans quêtent l'appui : c’est la mort et la maladie. Charles 11 a pris le médecin de Cromwell, et le pape prendra celui de Satan, s’il croit que cet homme peut prolonger d un jour, d’une heuro, d’une seconde, son infaillible existence.
Ils montèrent alors l’escalier qui conduisait aux appartements dq premier étage. Ils entrèrent dans ce cabinet dont nous avons déjà parlé. C’était un bruissement égal à celui qu’ils y avaient déjà entendu; la porte qui menait à la grande salle de réception était fermée de même, et quand Andlay l’entr’ouvrit , Richard vit que des portières de soie la cachaient comme autrefois. Après s’ètre assuré que la fête était à son plus haut point de tumulte, et que
sa présence n’y serait guère remarquée, le docteur frappa à la petite porte basse qui conduisait dans les appartements particuliers. Deux soldats se présentèrent encore; mais, cette fois, Andlay, plus heureux, passa sans difficulté : car c’était le seul chemin qu’il prit pour arriver près du roi, et on lui avait fait un mot d’ordre particulier. Avant de sortir, le docteur s’approcha de Richard et lui recommanda de se contenter de regarder à travers le rideau.
— Comme il arrive souvent, lui dit-il, que c’est une faveur accordée à quelque maîtresse obscure du roi ou de son favori, de venir voir ici les fêtes de la cour, on ne s’étonnera pas si ce rideau s’entr’ouvre légèrement; mais souviens-toi que mille regards chercheront à deviner le visage qui se tiendra caché là. Il n’y a pas un courtisan qui ne donnât un de ses doigts pour le savoir, dût-il avoir à baiser la main de quelque servante de taverne, pour qu’elfe le nommât au roi pendant une orgie.
A ces mots, Andlay s’éloigna, laissant Richard seul dans cette chambre, qu’il se mit alors à considérer plus attentivement qu'il n’avait fait jusque-là. Une seule lampe à un bec l’éclairait si faiblement, que bien que cette chambre fût petite par rapport à l’étendue qu’on donnait alors à la plupart des pièces, les angles se perdaient dans une obscurité presque complète. Du côté où se trouvait tournée la mèche, la clarté était suffisante, mais le corps même de la lampe jetait sur l’autre côte une ombre si épaisse, qu’il eût été possible à quelqu’un d’y rester inaperçu, surtout s’il avait pénétré sous le manteau de la cheminée qui se trouvait placée dans la partie la moins éclairée de l’appartement. Cependant Richard attendait avec impatience; chaque minute lui paraissait si longue, qu’au bout de quelques instants il regarda à une petite fenêtre pour voir si le jour ne paraissait point. 11 chercha ensuite à voir ce qui se passait au milieu de la fête, et entrouvrit légèrement le rideau de soie, mais il ne put rien apercevoir. La plupart de ceux qui se trouvaient dans la grande salle n'étaient que des officiers de grades assez inférieurs. La seconde chambre, dans laquelle il avait vu autrefois le lit vide de Cromwell , semblait de même n’ètre réservée qu’aux hommes; mais les vêtements de ceux-ci étaient plus somptueux, la plupart étaient resplendissants d’ordres et de pierreries; Richard jugea que, conformément à l’étiquette, la salle ( où se tenait le roi devait être immédiatement après celle qu’il voyait, et il perdit l’espérance d’apercevoir Charlotte, qui sans doute devait être près de lui. Il se mit donc à par-
courir à grands pas le lieu où il se trouvait, cherchant à dévorer le temps, s’arrêtant quelquefois immobile, d’autres fois reprenant sa marche avec une ardente activité. 11 regardait tantôt à la fenêtre , où la nuit restait obscure , tantôt à la porte entr'ouverte, où la fête semblait ne pas avoir changé d’aspect. Une fois, il se mit à compter les battements de son pouls, pour mesurer son attente ; et, à l’impatience qu’il sentit à calculer ce que devait faire une minute, à toutes les pensées qui s’agitèrent en lui dans ce court espace de temps, il comprit que ce siècle qui venait de passer sur son cœur n’était qu’un instant, et qu’il n’y avait guère qu’un quart d’heure qu’Andlay l’avait quitté.
Fatigué de son attente, il s’arrêta et se perdit dans ses funestes pensées. 11 s’était machinalement placé sous le manteau de la cheminée sur un banc de chêne sculpté qui en décorait les deux côtés. A peine était-il assis dans le coin le plus sombre de cet endroit, qu’il vit s’entr’ouvrir la porte par laquelle était sorti Àndlay, et . à son grand étonnement, une dame magnifiquement parée entra avec un cavalier vêtu des plus riches habits. La surprise qu’il en éprouva lui fit garder le silence, et la curiosité que les premiers mots qu’il entendit lui inspirèrent le lui fit continuer, et détourna un moment son esprit du but qu’il s’était proposé en Venant à Saint-James.
— Oh ! disait à voix basse ce cavalier, qu’il en soit ainsi, belle lady ! Tu vois tous ces passages secrets, tu pourras entrer et sortir du palais sans être aperçue. Oh! si ton cœur est vrai, épargne-moi ces vains détours des femmes, ces défenses calculées où elles donnent le bonheur faveur à faveur. Reviens cette nuit, je t’attendrai dans le plus secret de mes appartements, où l’air est chaud et embaumé; oh! que ma victoire ne soit pas un de ces combats où il faut surprendre les baisers, lutter avec effort, froisser de riches vêtements, et ne tenir embrassée qu’une belle et froide parure, au lieu d’un corps souple et brûlant. Comprends-tu, si tu veux me promettre de revenir , quel bonheur sera le mien pendant cette heure que tu vas encore passer au bal? de reposer sur toi mes regards, en me disant : Bientôt tous ces joyaux seront tombés, ce velours, ces voiles brodés se détacheront, ces cheveux dénoués flotteront sur ces épaules nues et blanches, et elle s’élancera d'elle-mème en mes bras, en décriant : Je t’aime et je Suis à toi. Oh! tu trembles, belle lady! sur mon àme, c’est là le plaisir et la volupté, et non pas ces vaines retenues de dévotes, qui se signent
à chaque baiser, et se livrent toujours en victimes et non pas en complices.
— Sortons! sortons! dit avec une émotion profonde la femme' à qui s’adressaient ces paroles.
— Oh ! ne crains rien ici, belle lady ! répondit le cavalier, ici tu m’es aussi sacrée que dahs l’église de Westminster; moi, chiffonner ta riche dentelle et froisser les nœuds d’or de mon pourpoint ! non, sur mon àme, ces plaisirs surpris sont pour les amoureux de vingt ans qui croient aux résistances vaincues et aux cris étouttës. J’ai passé cet âge, et toi aussi, belle lady; et, depuis douze ans que tu es l’épouse d’un sot, tu sais bien que tu as menti toutes les fois que, baissant les yeux , détournant tes lèvres d’un baiser, arrêtant une main audacieuse, tu as dit : Non, je ne veux pas; jamais ! assez, ou je me fâche !
— Milord, je vous jure que jamais!
— Eh bien, je te crois, dit le cavalier en l’interrompant; je veux 1 croire qu’à trente ans tu n’as jamais eu d’amant : le bonheur que j’attends de toi sera plus complet; mais c’est ainsi que je t’ai dit que je le veux. Le gouvernement d’Ecosse plaît à ton ambition, lord Macdonnel sera gouverneur d’Ecosse ; je te donnerai le pouvoir compte je te demande ton amour, sans te le faire acheter par de longues et fatigantes sollicitations, sans.que tu l’attendes assez pour que le désir soit fatigué quand il arrive. Viens cette nuit , viens en pensant que tu vas te livrer à moi. Que te dirai-je? c’est un charme inouï que je rêve; je rêve que c’est une volupté du coeur et des sens, au delà de ce que tu peux imaginer, que de posséder une femme qui, le premier jour, se donne tout entière comme ferait une maîtresse depuis longtemps obtenue. Savoir, pendant l’attente, qu'une femme, belle et noble lady, quitte sa maison et son époux, qu'elle se confie à une barque, qu’elle descend la Tamise, tremblante et résolue, et traverse tout le parc Saint-James; écouter quand elle monte cet étroit escalier, quand elle parcourt ces longs corridors que nous venons de reconnaître; ensuite, la voir entrer dans un appartement doucement éclairé, la voir là, honteuse, mais décidée, détacher elle-même ses vêtements un à un ; et puis enfin , quand la frise transparente voile à peine les contours adorables de son corps, et que ses bras nus sont prêts aux embrassements, l’entendre s’écrier: Viens! oh! viens! je suis à toi ! ! pour cela, belle lady, pour cela, je donnerais des trésors; je t’ai promis le gouvernement d’Ecosse : réponds, le
veux-tu ainsi? je te le donnerai," car je me suis imaginé que sùus ce vêtement tu étais belle à faire fondre une âme de volupté ! helle lady, le veux-tu?
— Mais comment m’échapper de mon époux? reprit la dame d’un ton qui semblait prouver que son cœur seul n’était pas troublé. — 11 est si niais ! répondit le cavalier. — 11 est encore plus jaloux, repartit la belle. — Ne peux-tu l’endormir si profondément, qu’il ne s’éveille demain qu’à l’heure de midi ?
Comme ils semblaient se consulter sur ce qu’ilk pouvaient avoir à faire, la porte basse s’ouvrit de nouveau, et deux personnes entrèrent encore dans la chambre où était Richard. Le cavalier et sa dame, pour éviter d’être aperçus, se précipitèrent du côté de la cheminée, et furent très-étonnés d’y trouver un étranger. La dame en parut épouvantée, et, oubliant que son nom avait été plusieurs fois prononcé dans la conversation qui venait d’avoir lieu, elle ramena son voile sur son visage, et Richard, à plusieurs lois, l’entendit étouffer d'amers soupirs. Le cavalier s’assit sur le banc, et se plaça près de Richard, et, en s’asseyant, il lui dit tout bas, en lui prenant vivement la main :
— Qui <pie tu sois, je t’engage ma parole royale de te donner ce que tu voudras si ce que tu as entendu meurt dans ton sein.
Le sentiment qui agita Richard à ces paroles n’a pas d’expression possible pour le peindre. La surprise, la haine, l’effroi, Fespérance, le mépris, s’y mêlèrent confusément. Cet homme qui le touchait était le roi, celui (pii ordonnait la mort de son père, celui qui avait le droit de le punir lui-même de sa présence en ce lieu, celui dont il attendait grâce et qui venait de -déployer devant lui les désirs d’une débauche qui lui faisait horreur saus que toutefois il en comprît le hideux raffinement.
Cependant, il se prit à réfléchir, et déjà il calculait par quels moyens il arriverait au salut de son père, lorsque le nom du colonel, répété plusieurs fois, attira son attention.
— Je vous répète, dit l’un des nouveaux venus à l’autre, que le médecin est ici, qu’il a parlé à la jeune fille, qu’elle a promis d’obtenir la vie de Barkstead à tout prix, et que peut-être en ce moment elle cherche le roi par tout le bal pour se jeter à ses genoux.
— C’est Juxort ! murmura sourdement Richard.
— Oui vraiment, c’est mon confesseur! répondit tout bas Charles II, en poussant Richard du coude, comme pour lui faire comprendre le plaisant de sa situation.
— Mais, répéta le second nouveau venu, le roi n'est plus dans le salon, Charlotte ne le trouvera pas; il e3t sans doute bien enfermé avec quelqu’une de nos belles ladys, de celles qui se donnent pour une promesse qu’il ne tient jamais.
— L’insolent! murmura le roi.. ,
— C’est lui! dit de môme Richard.
— C’est mon frère ! ajouta avec effroi la belle lady , en se pressant contre le roi.
Charles, à cette découverte, retint à grand’ peine un bruyant éclat de rire. Cependant la conversation de Ralph et de Juxon continuait.
— Serait-ce dope en vain, dit celui-ci , que j'aurai pris tout de précautions pour qu’il ne puisse nous échapper? Après avoir réussi au delà de nos espérances, en donnant un passage à sa femme et à son fils, sur le brick de Downing, faut-il qu’il nous échappe la veille de sa mort? .
— Et lorsque les fatigues de la route et du cachot ont délabré ses forces, ajouta Ralph, et qu’il y a lieu d’espérer qu’il ira à l'échafaud pâle et chancelant, comme un lâche et un assassin ! Macdonnel vient de me faire informer que ce soir il a eu plusieurs défaillances.
— Perdre cette occasion de détruire dans le peuple cette stupide admiration pour ce qu’il appelle les martyrs de la liberté : lui montrer celui, qu’après Cromwell, il considérait comme le plus saint d’entre tous; le lui montrer, dis-je, hagard, exténué de ce qu’il croira être des remords, tremblant, flétri, presque mort; ah ! c’est un bonheur qu’il ne fautpas laisser échapper! dit Juxon, et il faut prévenir le roi.
— Il ne faut pas vraiment lasser échapper le bonheur que j'attends, dit tout bas Charles, et ces deux braves conseillers viennent * de m’en fournir le moyen. «t
L’état de Richard, durant ces entretiens, ne saurait s’exprimer. L’incertitude qui l’agitait avait pour lui-môme quelque chose d'effrayant. Se sentir côte à cô,te avec Charles II, entendre Juxon et Ralph révéler enfin que cetti protection qui lui avait ouvert, ainsi qu’à sa mère, le chemin de la Hollande, n’était qu’une trahison de plus ; apprendre quelle féroce espérance agitait leur creitr, sentir tout cela et demeurer muet, immobile, glacé, c’était un supplice au-dessus dqp forces de Richard. Quelques moments encore, et sans doute il eût succombé à l’envie de punir Ralph et Juxon, au
risque de sa tète et de celle de son père. Déjà, ses idées tournoyaient confusément, la rage allait l’entraîner, lorsqu’un mouvement considérable se fit entendre dans la salle voisine. Une voix frêle, mais vivement accentuée , dominait par intervalles et en se rapprochant, le murmure qui bruissait confusément.
— Le roi! où est le roi? criait une voix de jeune tille. Sur, mon frère, répondez-moi ! Charles, où êtes-vous?
' Tout à coup la portière qui séparait le cabinet où étaient les * personnes dont nous venons de parler, de la grande salle de réception, s’ouvrit vivement, et Charlotte s’y précipita. Avec elle , entrèrent plusieurs seigneurs, quelques dames et des valets armes de tlambeaux : la plupart des courtisans, attirés à la porte, s y étaient groupés comme un essaim d’abeilles. Lady Macdonnel, épouvantée, voulut se cacher ; mais Charles, plus maître de luimême, s’avança gracieusement vers sa sœur ; Richard était reste enfoncé dans le coin où il était placé, et l’étonnement était si grand que personne ne prit garde à lui . occupés qu’étaient tous les regards d’examiner le visage du roi et la contenance de lady Macdonnel. Quelques regards furtifs s’échangeaient déjà entre les courtisans, lorsque Charles en prévint les malins commentaires en
adressant la parole à Charlotte : ....
— Qui donc vous a dit, belle sœur, que je causais ici avec lord Juxon, sir Salnsbv et sa sœur? C’était comme un conseil de famille, et vous n’êtes que la bienvenue.
’ A ces mots seulement, on s'aperçut de la présence de l’évêque et du capitaine des gardes, et les mille plaisanteries, déjà toutes tirées, pour en percer à jour la réputation de la belle lady, rentrèrent au fourreau, fort désappointées. Salnsby et Juxon comprirent seuls, et tous deux s’inclinèrent en silence; lady Macdonnel reprit quelque assurance, et l’on supposa aussitôt qu il s agissait de quelque mesure politique. Cette opinion se confirma lorsque Charles ajouta en s’adressant à Ralph , mais en regardant lady Macdonnel :
Vous porterez au lieutenant de la Tour, lord Macdonnel,
l’ordre de se tenir de sa personne dans la prison la plus sûre du château avec Barkstead , l’un des trois misérables qui doivent être exécutés demain à midi. Que du moment où il aura reçu cet ordre jusqu’à celui de l'exécution, il . ne le perde pas ùn moment de vue. Des projets coupables de le délivrer sont Venus jusqu’à nous, et le lieutenant de la Tour me répond sur sa tète de ce
prisonnier. Se tournant alors vers 3&dy Macdonnel , il ajouta : — Je comprends, milady, qu’un pareil ordre vous contrarie, mais je ne puis plus longtemps écouter vos sollicitations, il faut vous résoudre à céder, vous savez que je suis inflexible.
Lady Macdonnel baissa les yeux et répondit : — J’obéirai, sire. — Juxon et Ralph, quoique interdits de ce qui se passait, avaient compris que Barkstead était perdu, et leur haine, du moins en ce moment, ne demandait pas d’autre explication de cette singulière rencontre. Toutefois ils devinaient bien une partie de la vérité, c’est-à-dire que lady Macdonnel et le roi, cachés avant eux dans cette chambre à peine éclairée, ne s’y étaient pas occupés, à coup sùrj du sort des régicides; mais ils croyaient que l’ordre que venait de recevoir Ralph répondait à la conversation qu’ils avaient eue ensemble. Richard, lui seul, avait compris toute la duplicité féroce de cette précaution. Lord Macdonnel, ainsi enchaîné, laissait sa femme libre de se donner aux caprices dépravés de Charles II, et c’était Barkstead qui payait d’une dernière torture cette infâme volupté du roi. Richard chercha un moment sa raison dans le conflit de pensées et d'horreurs qui affluèrent alors à son âme ; il était resté immobile , il demeura immobile encore ; car, étonnement, rage, épouvante ou stupeur, il ne pouvait se rendre compte de ce qu’il éprouvait. Cependant la voix de Charlotte vint encore le frapper, et comme un vent frais elle dispersa l’orage qui roulait autour du cœur de Richard et y fit pénétrer un rayon d’espérance et de raison.
— Sire, mon frère, dit la jeune fille, sans doute il peut y avoir des projets coupables pour délivrer le colonel Barkstead ; mais il y en a aussi qui sont innocents, et tel est le mien, sire ; car c’est de vous que j’en attends le succès, et ce que vous aurez fait vousmème ne peut vous sembler criminel. Je viens vous demander la grâce du condamné.
— La grâce de l’assassin de notre père, belle sœur ! tu es folle, enfant ; Dieu me punirait comme un nouvel Absalon ; car la cause de mon père, aujourd’hui, c’est la vengeance, et pardonner, c’est la trahir.
— Et si c’était la servir, reprit la jeune fille avec une instance * résolue ; la cause du roi notre père n’est point toute dans la vengeance, elle est aussi dans l’honneur qu’on peut rendre à sa mémoire et à son corps. Barkstead seul, peut-être, peut nous enseigner où repose celui de notre père. Achetez donc ce secret au ■a* Pt * .
]ii:’ LES 1 1 K li X CADAVRES.
colonel, car il serait décent à vous d'élever enfin à Charles l’ r une tombe où les fidèles Anglais, vous, sire, et moi peut-être aussi, nous puissions aller porter le tribut de nos pleurs.
— Nos pleurs ! répliqua Charles avec un léger mouvement d’impatience, nos pleurs et ceux de nos fidèles sujets n’ont pas besoin d’un vain marbre pour rendre hommage a la mémoire du martyr; ils ont souvent coulé et ne tariront jamais pour une douleur si légitime ; mais le sang de ses assassins manque avant tout
sa vengeance, et je n’ai pas Je droit de l’en sevrer.
— Cette proposition a été laite à Barkstead, ou à sa femme, je crois ; elle a refusé, dit Juxon, en s’avançant alors.
— Ma tante a refusé la vie de son mari ? s’écria Charlotte, cela n'est pas possible !
Ralph, alors, crut devoir prendre la parole, et il dit avec une amertume que contenait cependant le respect :
— Elle a refusé, du moins, la promesse que lui faisait ina mère, de demander à Sa Majesté d’épargner à Barkstead le supplice de* traîtres, en faveur de cette révélation; et dans l’état d’etîroi où il est depuis la condamnation, cette grâce n’était pas à refuser .1
— Je sais, sir Salnsby, répondit la jeune fille avec un mépris indicible, qu’elle a refusé cette grâce ; je sais même qu’elle a refusé la vie de son mari, que vous lui 'offriez, à condition qu’elle me déciderait à vous épouser un joui'. Je la remerde de ce refus!
— Qu’est-ce à dire? reprit Charles 11 d’un ton irrité, on dispose de ma volonté à mon insu ; ainsi donc, sir Salnsby, vous signez des grâces pour être protégé près de la beauté ; mais' c’est agir en roi, en usurpateur, et vous ne me scmblez pas de taille à faire un second Cromwell.
— J’avais espéré, sire, répondit Ralph confondu, qu’en récompense de mes services, que pour avoir arrêté le colonel...
— Aux chiens qui ont arrêté un noble cerf, on donne les en-
trailles pour curée, dit avec colère Charles H; si vous voulez celles de Barkstead, le bourreau vous les livrera ; allez, portez l’ordre que je vous ai donné au lieutenant de la Tour, et ne reparaissez jamais devant moi. . ,
A ces paroles insultantes , la pâleur habituelle de Ralph devint livide ; mais sur un signe de Juxon, il se calma et demeura. L’évêque s’approcha alors du roi, et lui dit à voix basse et d’un air grave :
— Voilà les hommes qui meurent pour vous, sire; les hommes
comme Salnsby acceptent tout de leur maître, excepté un affront aussi public : oubliez-vous que lui seul peut proposer et faire passer, à la chambre des communes, le bill contre les cadavres de Cromwell et de ses complices? Réparez donc, le mal que vous venez de faire, sire ; il y va de l’honneur de ce jeune homme; il y va du salut de la monarchie, que vous déshéritez ainsi de ses plus dévoués défenseurs.
Charles approuva d’un léger mouvement de tète les paroles de Juxon, et, s’avançant, vers Ralph, il lui dit avec cette courtoisie royale dont il avait le tact mieux que personne :
— Bien que notre confesseur ne soit pas dans les hauts grades militaires, il en sait les convenances, monsieur, et il vient de me 1 rappeler que j’y avais manqué. Ce n’est pas un capitaine qui est chargé d’ordinaire des ordres du roi, et je comprends que le capitaine à qui le roi les confie mette quelque hésitation à les exécuter; mais, sans doute, j'aurais droit de me fâcher, si le colonel Salnsby tardait d’une seconde à m’obéir.
Ralph, dont la figure rayonna à ces derniers mots, s’inclina et sortit à l’instant même. Le regard de mépris dont Charlotte l’accompagna fit bien au cœur de Richard, et pourtant elle ignorait que Ralph oubliait plus que sa honte personnelle et qu’il transigeait aussi avec le déshonneur de sa sœur. Au moment où elle allait de nouveau s’adresser au roi, celui-ci l’interrompit brusquement :
— Assez! assez! belle çœur, lui dit-il, voici une affaire qui nous a arrêtés trop longtemps. Ne demandez rien, car il n’est pas bon que votre jeune beauté s’accoutume à des refus, et c’est tout ce que vous trouveriez chez moi : allons, finissons-en et rentrons au bal.
— Pa§ avant que tu n’aies tenu Ja parole royale ! dit Richard en se levant et en s’avançant au milieu de la chambre.
La surprise générale fut extrême ; celle du roi, qui avait oublié entièrement l’inconnu, près duquel il s’était assis, ne fut pas sans un mélange d’effroi , en voyant que celui qu’il croyait être un courtisan qu’il rendrait muet avec une poignée d’or, était un homme tout à fait étranger à sa cour. Richard s’était placé devant le roi ; son manteau brun, ouvert, pendait de chaque côté jusqu’à ses pieds; ses mains, dont l’une tenait son large feutre gris, tombaient comme son manteau, et sa tète découverte laissait flotter sur ses épaules ses beaux et doux cheveux blonds; il avait
une large dague à sa ceinture de cuir noir. L’inattendu de son apparition prêtait sans doute quelque chose (^effrayant et de solennel à son attitude ; car un silence glacé , une attente universelle remplacèrent soudainement le mouvement qui ramenait tout le monde vers la grande salle de réception. Mais ce silence et cette attente prirent un caractère bien plus profond d’intérêt, lorsque Charlotte, poussant un cri, s’élança dans les bras de l’inconnu en disant : '
— Richard ! ô Richard !
— Qui? Richard ! s’écria le roi stupéfait en considérant ce qui se passait avec des yeux effarés.
— Moi, Richard BarkStead, répondit le jeune homme, qui viens vous sommer de me donner la grâce de mon père.
Le mouvement qui s’opéra à cette surprenante déclaration fut un vrai coup de théâtre ; quelques-uns se reculèrent épouvantés, comme s’ils avaient découvert la tète d’un serpent parmi des fleurs qu’ils caressaient ; mais les femmes regardèrent plus attentivement, car la beauté de Richard était alors dans toute sa pureté. Charlotte, appuyée sur lui, le contemplait avec des regards où Richard pouvait lire qu’il n’avait pas perdu cette possession complète de l’àme de Charlotte, qui dès l’enfance les unissait si puissamment. Charles 11 , mécontent, se promenait dans la chambre, froissant son gant avec colère, comme cherchant un expédient pour échapper à l’obligation qu’il s’était maladroitement imposée. Lady Macdonnel était plus interdite que jamais.
Tout à coup, Charles s’arrête devant Richard en lui adressant brusquement ces mots :
— Hé bien ! jeune homme, lui dit-il, demande-moi ta vie, car tu as mérité la mort pour t’être introduit ici, et t’être approché de moi, armé de ce poignard ! c’est un assassinat que tu préméditais.
— Je suis entré ici, répondit Richard, pour obtenir par un moyen quelconque la vie de mon père ; quant à un projet d’assassinat, vous savez mieux que personne que j’aurais pu l’exécuter si je l’avais formé ; et cette noble dame peut témoigner de la vérité de mes paroles.
Charles, de plus en plus dépité, aperçut lady Macdonnel qui , déjà pâle et chancelante, semblait prête à s’évanouir.; il ne savait que résoudre, car il ne voulait ni pardonner, ni perdre sa nouvelle conquête. 11 recommença sa promenade agitée et reprit encore soudainement :
— Après tout, qu’ai-je donc promis ? de t’accorder une faveur, un titre, que sais-je? mais je ne t’ai point dit que je casserais pour toi les arrêts de mon parlement : je ne suis pas au-dessus des lois.
— Vous m’avez engagé votre parole royale de m’accorder ce que je vous demanderais ! cette noble dame le sait, répliqua Richard.
— Oui, sire, ajouta lady Macdonnel d'une voix défaillante, c’est ainsi que vous avez promis.
Charles la considéra. En ce moment elle lui parut plus belle que jamais ! il oublia donc et sa vengeance et sa résolution de ne pardonner à aucun régicide, et il dit avec une sorte de satisfaction :
— Hé bien donc, qu’il soit fait comme Dieu le veut, car lui seul
pu me pousser à engager si imprudemment ma parole royale à
ïm inconnu, et lui seul a pu faire que cet inconnu fût le fils du régicide Barkstead ; sa main se découvre aisément dans cette réunion d’étranges circonstances. Va donc ! jeune homme, fu auras la grâce de ton père !
— L’aurai-je sur-le-champ, sire ?
— 11 sera temps de l’expédier demain matin, dit Juxon ; on vous l’enverra.
— Mon oncle est perdu ! dit tout bas Charlotte à Richard ; demande la grâce sur l'heure, ou d’ici à demain Juxon aura détruit tout ceci.
— Pardonnez, sire, mais si votre clémence est aisée à votre cœur, dit Richard, il ne peut que vous être doux "d’ajouter à la grâce de mon père la faveur de me la remettre immédiatement ; si, au contraire, cette clémence est un effort, délivrez-vous tout d’un coup d’un combat qui vous coûte et qu’il vous faudrait demain renouveler tout entier.
— Tu as raison, jeune homme ; allons ! page, qu’on m’apporte un vélin royal et une plume.
Juxon essaya de faire (fbelques objections ; mais Charles II ne lui en donna pas le temps et lui répondit même assez sévèrement. Puis il s’approcha de lady Macdonnel et lui ditj à voix si basse qu’elle seule put l’entendre :
— Tu viendras, n’est-ce pas,.belle lady ? car c’est pour toi seule, c’est pour l’ivresse de tes baisers que j’accorde cette vie I Tu viendras, n’est-ce pas ?
Lady Macdonnel répondit en baissant le9 yeux. Pendant ce temps Charlotte parlait à Richard avec une rapidité singulière et d’une voix aussi basse.
— Ecoute, lui disait-elle, dans quelques jours je quitte Londres, je vais à Great-House, sur la route de Windsor. Viens la nuit, tu siffleras trois fois, connue lorsque tu appelais Phann ; je reconnaîtrai ce signal, je descendrai, je te parlerai ; j’ai beaucoup à te parler; mais à Londres, c’est impossible, tu en sauras la raison : entends-tu, à Great-House ? trois coups de sifflet !
— Oui, lui répondit Richard, dont les regards, plongeant dans les yeux de Charlotte, semblaient y chercher l’âme de la jeune fille et y porter la sienne. Oui!... Il ne put en dire davantage, sous l’oppression que lui faisaient éprouver tant d’émotions réunies.
Enfin , un page arriva chargé d’un vélin sur lequel était imprimé le sceau royal; il tenait une plume, une large écritoire d’argent et une espèce de petite planchette en bois d'ébène , incrustée d’argent. Il posa le vélin, la plume et l’écritoire sur la planchette et la présenta au roi, la soutenant de façon à ce qu’il put écrire debout. Cependant, au moment où Charles s’approchait pour prendre la plume; Juxon s’avance, et, grondant le page de sa gaucherie et de sa maladresse, il s’empare de cette sorte de pupitre et se place lui-même devant le roi, en l’élevant en l’air de ses deux mains. Aussitôt Charles II se met à écrire ; mais il n’avait pas encore tracé une ligne, que Juxon, qui le suivait attentivement de l’œil, fait semblant de lâcher la planchette. Elle se renverse, tout tombe, vélin et écritoire ; l’encre s’échappe et coule presque entièrement sur le riche pourpoint du roi ; son haut-dechausses de soie blanche, broché d’or, en est inondé; son justaucorps rouge en est souillé ; les dentelles qui pendent sur ses jambes et sur ses mains, tachées, salissent son manteau et ses bas ; quelques rires sont près d’éclater.
— Malédiction ! s’écria Charles au comble de la fureur, mon •pourpoint et mes malines, stupide et lqprd animal ! Retirez-vous, Juxon; perdre mon plus magnifique habit! un habit que j’avais composé moi-même! Damnation! je vous punirai, Juxon, vous l’avez fait exprès! sortez! Et toi, que veux-tu? ajouta- t-il en parlant à Richard, que veux-tu? la grâce de ton pèrel Enfer! j’aimerais mieux le supplicier de mes mains que de la signer ! O mon habit ! mon pourpoint !
— Et si je disais que vous avez menti à votre royale parole ! s’écria Richard.
— Si tu disais cela, répondit Cliarles en se plaçant devant lui et en le mesurant des pieds à la tète, d’un regard où l’homme
terrible et puissant perçait plus que le roi ; si tu disais rela , je t'arracherais la langue comme à un calomniateur, et cette dague, au bout de celte main, irait droit à ton cœur comme à celui de tout homme qui m’insulterait.
Charlotte, épouvantée, se plaça entre le roi et Richard. Mais , c’en était fait, la cause de Rarkstead était perdue. Charles 11, dans une colère que rien ne peut exprimer, rentra dans son appartement après avoir donné l'ordre que la fête cessât et que tout le • monde se retirât. Rien ne pût l’arrêter, ni les prières de Charlotte, qu'il repoussa rudement, ni le souvenir de sa royale parole hautement invoquée, ni les regards suppliants de lady Macdonnel, à qui il dit en passant et fort sèchement, qu’il relevait son mari de l’ordre qu’il lui avait donné. Tel était Charles 11 : il sacrifiait d’honorer la mémoire de son père à une atfreusc vengeance; cette vengeance, il l’ahandnnuait pour les baisers d’une femme; mais, femme, vengcaDce et devoir filial, il oubliait tout pour un nœud de rubans ou une broderie.
Bientôt des soldats se présentèrent, et quatre d’entre eux s'emparèrent de Richard dont la stupéfaction l’avait rendu immobile, et le reconduisirent par le petit escalier jusqu'à l’entrée du pare.
Il eut à peine le temps d’entendre la voix de Charlotte, qui lui dit tout bas :
— A Great-House î *
Enfin, au moment où les soldats l’abandonnèrent; il était encore dans cet état de stupeur et semblait ne pouvoir en sortir, lorsque la voix d’Andlay, qui l’avait suivi et qui avait été le témoip muet de toute cette scène, le rappela à lui-même par ce peu de paroles :
— C’est la haine de Juxon tpii a prévalu.
— O ma vengeance! ma vengeance! murmura Richard d’un ton qui effraya Andlay, quelque accoutumé qu’il fût à ses transports, iis s’éloignèrent en silence : le docteur regagna sa maison , et Richard alla ajouter ce dernier coup aux horribles douleurs de sa mère.
LA TOUK.
Le matin du 19 avril, mistriss Rarkstead, son fils, le docteur Andlay et Jacques Downing, étaient à la porte de la Tour qui fait
face à Church-Hül ; le jour commençait à poindre, et de différents côtés arrivaient les personnes qui, presque toutes silencieuses et isolées, venaient prendre leur rang pour pénétrer dans la forteresse. Là, se trouvaient la famille et les amis du colonel Okey et de sir Miles Corbet. Chaque arrivant allait se placer auprès du groupe à la parenté ou à l’intimité duquel il appartenait. Là, un mouvement de tête inaperçu, l’échange d’un regard, une main douloureusement pressée tenaient lieu de salut. Quelquefois une larme brillait dans l’œil de ceux qui attendaient, lorsque arrivait un ami plus intime du condamné. C’était une sympathie donnée à une douleur qu’on sentait devoir être plus cruelle. Cette arrivée successive et ce rang pris silencieusement avaient quelque chose de triste et de religieux, comme l’arrangement d’un convoi un jour de funérailles. Cependant, au milieu de cette douleur qui devait étreindre jusqu’aux entrailles ceux à qui on enlevait, par le supplice, leur mari, leur père ou leur ami, au milieu de cette douleur, se lit jour un sentiment qu’on pourrait appeler anglais. Que Richard éprouvât ce sentiment, cela se conçoit aisément, mais qu’il arrivât jusqu’à l’âme de mistriss Rarkstead, cela ne peut s’expliquer que par cette faculté de l’homme, de s’imprégner des idées qui remplissent l’air autour de lui, ces idées fussent-elles étrangères à sa nature, comme il arrive qu’une fleur inodore se parfume dans l’atmosphère embaamée où elle vit. Ainsi, mistiiss Barkstead, femme timide et réservée, qui avait toujours craint et évité l’éclat des manifestations politiques, la douce mistriss Barkstead mesurait d’un œil inquiet la ligne qui se formait à la suite de chacun des trois groupes qui étaient placés près de la porte d’entrée. Plusieurs fois elle regarda les rangs des amis ou partisans du colonel Okey et de sir Miles Corbet, et elle reconnut avec douleuf qu’ils étaient plus nombreux que ceux de son mari.
— Richard, dit-elle tout bas à son fils, notre malheur ne manque d’aucune affliction, nous avions bien peu d’amis ! Hélas ! la faiblesse du colonel a-t-elle donc détourné de lui la vénération de tant de nobles cœurs qui le chérissaient? Car ce ne peut être la crainte, puisque les amis du colonel Okey et de sir Miles Corbet sont presque tous ici.
— Hélas ! ma mère, répondit Richard, je ne sais qu’en penser ; comme vous dites, Dieu ne nous épargne aucune torture de l’épreuve ; qu'il soit béni, puisqu’il a mesuré notre courage à notre douleur. Un ami nous manque pourtant, sur lequel je corap-
tais comme sur moi-mème. S’il ne venait pas, ce serait une triste déception pour moi.
Comme il disait ces mots, on entendit le pas mesuré d’un grand nombre de personnes, et l’on supposa qu’un bataillon venait à la Tour pour renforcer l’escorte des prisonniers. Cependant, comme le jour n’était pas tout à fait levé et que le brouillard était fort épais, on ne pouvait rien distinguer. Ce ne fut donc qu’à quelques pas de la porte que Richard reconnut Tom Love, suivi de plus de quatre cents personnes ; Richard s’élança vers lui et l’embrassa les larmes aux yeux ; rnistriss Barkstead lui tendit la main en signe de remerciaient, et Jacques Downing et Andlay se mirent à battre des mains; tous les amis de Barkstead, déjà arrivés, imitèrent l’exemple du docteur et du capitaine, et la troupe fut accueillie par de bruyants applaudissements.
— Après vous avoir quittés, il y a quelques heures, dit Tom Love à rnistriss Barkstead, je suis rentré chez moi ; tout d’abord, j'ai éveillé, avec quelques coups de nerf de bœuf, mes paresseux de garçons qui, au premier moment, ont paru surpris de cette manière de les appeler. Mais j’avais mon idée. Si j'avais été les tirer, l’un après l’autre, par les bras ou par les jambes, il se serait passé une heure avant qu’ils eussent bâillé, qu’ils eussent étendu les bras, les jambes, et qu’ils se fussent frotté les yeux; au lieu que comme cela, avec deux ou trois tours de nerf de bœuf, j’ai eu tous mes gaillards sur leurs pieds.et dégourdis comme des moineaux, avant une minute. Je leur ai expliqué alors qu’il fallait courir chez tous les amis du colonel Barkstead et les avertir de ne pas manquer à son exécution, ce matin ; je leur ai dit de les prier de se.réunir chez moi, qui ne suis pas éloigné de la Tour, et de les prévenir qu ils y trouveraient de bonne ale pour tout le monde et quelques bouteilles de vin pour les plus huppés. Mes braves garçons, en apprenant ce dont il s’agissait, m’ont remercié comme leur père. Vous voyez que je ne m’y suis pas trop mal pris ; car il me semble que vous mettriez les souteneurs du colonel Okey et de sir Miles au bout les uns des autres, qu’ils n’arriveraient pas à la moitié des nôtres.
— Je le vois, dit Richard, et je vous en remercie. Love.
— Il y a dans ces gens-là, répliqua tout bas le boucher, des hommes qui soutiendraient l’effort d’une foule de mille braillards ! Hé bien ! si le colonel bat la mesure trop vite avec les dents, nous
l'entourerons et personne ne le verra. Savez-vous quelque chose sur son état?
— Rien, répondit Richard ; mais le docteur est tranquille.
, — Il est donc ici? a-t-il sa fiole? Voyez donc, ajouta Tom Love, en faisant remarquer à Richard l’air animé du docteur, il la tient à la main ! il la goûte ! Tudieu ! quel air joyeux! il parait enchanté.
Ils approchèrent tous deux du docteur qui causait vivement avec Jacques Downing. Dès qu’il les aperçut, il leur adressa vivement la parole.
— Voyez, dit-il, ce présent du capitaine : voici qui vaut mieux que tous les élixirs du monde! Sentez! vraiment, c’est un parfum divin et une saveur parfaite.
— Qu’est-ce donc’ demanda Richard.
— C’est, répondit Downing, une liqueur que j’ai rapportée de mes voyages dans les mers du nouveau monde ; celle-ci vient des Antilles, et a été fabriquée à la Jamaïque.
— C’est admirable! répétait à chaque instant Andlay, en examinant soigneusement la bouteille et eu la portant à chaque instant à son nez; et je suppose que c'est à Rarkstead que vous destinez ce précieux llacon.
— Hélas! repartit le capitaine, après avoir été, bien malgré moi, complice de l’arrestation du colonel, je lui apporte le secours qu'aucun soldat ne peut refuser à un autre ; je viens l’aider à mourir en brave, comme il a vécu : car il ne faut pas qu’il tremble devant une potence, après avoir souri devant le feu de vingt canons; donc, si un verre ou deux de ce rhum peuvent le soutenir, j’aurai moins de désespoir de ce qui s’est passé à bord du Bristol.
— Mettons notre espérance en Dieu, reprit mistriss Barkstead, qui s’était approchée pendant cet entretien, et dont le courage, en ce moment, débarrassé qu’il était des fausses espérances et des inquiétudes qui l'accablaient, s’était développé tout entier, comme grandit une plaute qu’on a dégagée des herbes parasites.
Quelques minutes sc passèrent encore, et la i>orte de la Tour s’ouvrit : on admit, sans difficulté, toutes les personnes qui désirèrent entretenir les condamnés. Richard et mistriss Barkstead, tourmentés de la crainte que le colonel ne fût encore dans cet état d’abattement qui les désespérait, ne permirent qu’à peu de personnes de les suivre dans la prison. Ce fut le docteur qu’ils choisirent le premier; Tom Love et Downing obtinrent la même
ni
laveur. Ils s avancèrent, tristes et découragés, dans les détours de ces nombreux corjridors où Barkstead avait commandé. Il serait difficile de se figurer l'inquiétude pénible qui arrêta un moment •la main de Richard, lorsqu’il poussa la porte de la chambre où était son père. 11 se présenta le premier, retardant pour les autres, autant qu’il le pouvait, le douloureux spectacle qu’il croyait rencontrer. Sa crainte ne cessa pas, lorsqu’il eut pénétré dans la chambre : car il vit son père à genoux, la tète appuyée dans ses mains; le bruit des clefs et des gonds, qui venaient de crier à ses oreilles, ne semblait pas même l’avoir arraché à son anéantissement. Richard appela son père d’une voix presque éteinte; le colonel ne répondit pas, et tous ceux qui étaient entrés avec Richard, se regardèrent entre eux, interdits et confus; Tom Love gronda sourdement, Richard, d’un geste, lui demanda grâce pour la faiblesse du colonel, et s’avança vers lui eu pleurant.
Dans ce moment, Barkstead se releva; sa figure était calme; :-cs yeux, à moitié couverts par ses longues paupières, semblaient déjà regarder la terre d’en haut. Sa toilette était faite avec un soin particulier; nulle altération dans ses traits, nul tremblement dans sa voix, une démarche assurée ; Barkstead avait tout l’aspect de l’homme fort et sur de lui-même, pour qui la mort n’est qu’un triomphe. La joie qu'en éprouvèrent sa femme, son fils et ses amis, remplit leurs yeux de larmes. Un sentiment inconcevable de satisfaction vint se mêler à la douleur de cette dernière entrevue. Le malheur que chacun attendait, en perdant une.de ses circonstances les plus douloureuses, s’allégea plus qu’on ne saurait dire au cœur de ceux qui le supportaient. Certes, la douleur de voir périr son époux et son père eût été plus cruelle pour mistriss Barkstead et Richard, qu’elle ne le devint alors, s’ils n’avaient pas craint, un moment avant, de le voir mourir en lâche. Ce qui leur restait de malheur était aussi grand que ce qu’ils en avaient jadis pu prévoir, et cependant ils en souffrirent moins, par cela seul qu’ils avaieqt été menacés d’une douleur plus vive; ce fut donc avec un calme inespéré, avec une tranquillité solennelle que se firent tous les apprêts pour le départ. Barkstead serra la main à son fils et à tous les hommes présents, il embrassa seulement sa femme sur le front et répondit plus gaiement qu’il ne l’avait jamais fait aux questions qui lui furent adressées sur sasanté. Andlay lui dit alors, en lui présentant la fiole qu’il tenait de Downing :
— Voici, colonel, un consolateur comme n’en pourraient fabriquer les plus savants alchimistes de Londres ; goùtez-le, il vous réconfortera le cœur et vous soutiendra dans le combat que vous allez livrer.
— Mon consolateur est au ciel, repartit Barkstead; je. l’ai appelé dans mes prières, et il m’a répondu. Comme tout ce que j’ai fait a été pour sa gloire et pour celle du peuple qu’il protège, il ne m'abandonnera pas au haut de mon calvaire , bien qu’il fût permis à un indigne chrétien comme moi de succomber sous sa croix, lorsqu’il est écrit que Jésus-Christ plia les genoux sous la sienne, et qu’il appela le Seigneur à son aide.
— Je le crois , repartit Andlay, mais Dieu nous a donné les armes de la terre pour nous soutenir et nous défendre ; goûtez ce précieux breuvage, il vous fera braver les fatigues temporelles qu’il vous reste encore à subir.
— Oui, mon père, dit Richard, prenez cette liqueur, c’est un suc précieux que le capitaine a apporté des terres les plus éloignées. Cet élixir vient de la Jamaïque.
— Est-ce vrai? s’écria Barkstead, en saisissant le flacon avec une joie inspirée, et ed le contemplant attentivement? est-il vrai que cette liqueur vienne de la Jamaïque?
— Sur mon honneur, répondit Downing, je l’en ai moi-mème rapportée.
— Je la reçois donc comme un présent du ciel, reprit Barkstead. Ce fruit de la plus noble conquête de Cromwell, ce n’est pas un vain hasard qui le fait remettre dans mes mains à l’heure de ma mort. Ne semble-t-il pas que le génie du Protecteur plane sur les enfants de l’Angleterre et accompagne leurs pas j usqu’à leur dernier soupir? Qu’il soit donc fait comme Dieu l’ordonne ! je bois cette liqueur à la gloire de Cromwell ! Que cette eau soit pour moi, à la fin de mes jours, comme celle du baptême à leur commencement, un gage de réconciliation entre l’humanité pécheresse et mortelle, et l’éternelle et infaillible Divinité!
Aussitôt il versa quelques gouttes de rhum dans un verre, et l’ayant élevé vers le ciel, il le but d’un seid trait. 11 avait à peine achevé que le bruit des traîneaux retentissant sur les pavés de la cour, se fit entendre ; il se mit à la fenêtre; et, après avoir considéré celui qui lui était destiné, il se retourna vers Andlay et lui dit :
— Voici sans doute ma dernière couche , docteur, car ils n’en
accorderont pas une au misérable corps qu’ils déchireront en lambeaux.
— Oh ! s’écria Tom Love avec colère , puissent-ils vous ouvrir line tombe honorable et décente! ou bien les tombes royales auront été vainement creusées pour garder les ossements des maîtres de l’Angleterre !
Richard, d’un coup d’œil significatif, imposa silence à Tom Love ; et, un moment après, un officier de la Tour vint annoncer à Rarkstead que tout était prêt et qu’on n’attendait plus que lui. Barkstead, après l’avoir remercié, pria sa femme de lui rendre les derniers soins qu’exigeait sa toilette. Elle attacha sur son épaule son long manteau brun, et lui remit, après l’avoir brossé, son feutre à larges bords, ainsi qu’elle faisait autrefois, lorsqu’il sortait pour une promenade. Les chevaux piaffaient dans la cour; huit heures étaient sonnées, lord Macdonnel entra lui-mème pour enjoindre au condamné de ne pas retarder davantage le départ.
Pour mistriss Barkstead seule, ce moment était celui de la s*', paration, car Richard et les autres comptaient bien accompagner le colonel jusqu’à Tyburn.
Le courage de mistriss Barkstead eut, à ce moment, cette labile mesure qui donne au malheur toute sa portée ; ce courage ne fut point assez grand pour qu’elle put réprimer ses cris et ses larmes, et pour qu’il ne fallût pas dénouer ses bras attachés avec désespoir au cou de son mari; elle ne, fut point assez forte pour vaincre les sanglots, les convulsions qui brisaient sa poitrine et ébranlaient son corps, sans cependant avoir cette heureuse faiblesse qui, en la plongeant dans un long évanouissement, l’eût sauvée de ces horribles déchirements.
Richard, le docteur et Downing parvinrent à l’arracher des bras de son mari, et celui-ci dit à son fils, au moment où elle cachait sa tète dans son sein :
— Après Dieu , à qui j’ai demandé pour elle la résignation et l’espérance, c’est à vous, Richard, que je la confie; n’oubliez pas qu’elle fut le bonheur de tous les jours que j’ai vécu, et que tant qu’elle vivra elle 'sera l’honneur des femmes.
Pour toute réponse, Richard pressa sa mère dans ses bras; et, se dégageant à son tour de ses embrassements, il la remit à Tom Love, et suivit son père dans la cour où le traîneau l’attendait,. Pendant qu’ils descendaient, mistriss Barkstead, ayant repris son courage, voulut parler encore à son époux ; Tom Love s’y opposa ;
mais, force malgré lui de s'attendrir à scs prières, il lui promit qu’elie le reverrait avant qu’il arrivât à Tyburn. 11 s’éloigna donc avec elle, évitant de passer par la cour où se trouvait Barkstead, et ils sortirent tous deux de la prison.
Pendant ce temps, le colonel s'approchait de la porte de la Tour, qu’on nomme porte du Lieutenant, et à laquelle il avait tant de fois reçu les honneurs militaires dus à son commandement. Richard. les yeux fixés à terre, semblait éviter de regarder ces murs, dont le souvenir, rapproché de ce qui se passait, pesait à la lois à son orgueil et à sa tendresse. Mais déjà JJarkstead, délivré en son Ame de tous cts liens personnels qui enchaînent les hommes, re gardait avec complaisance les lieux par où il passait. Cette comparaison, qui se tournait en amertume au cœur de son fils, lui rassérénait l’àme, et comme un dernier exemple des vanités présomptueuses et des infortunes de ce monde, elle reportait vers le ciel ses uniques et extrêmes pensées. Downing lui ayant dit tout bas : — Et pourtant ceci fut votre palais 5 ici, vous avez possédé des trésors! il répondit :
— Le palais que je vais habiter et les trésors que je possède sont autant supérieurs à ce que j’ai perdu que l’àme l’est au corps et l’immortalité à la vie : car mon palais sera le ciel, et mon trésor est le calme de ma conscience.
En parlant ainsi, ils arrivèrent ù l’endroit où le traîneau était arrêté. C'était un énorme cadre de bois ayant à peu près six pieds de longueur sur trois et demi de largeur, et tprmë par quatre poutres solidement assujetties les unes aux autres. Des planches assez minces, clouées en travers, en remplissaient le vide d’un côté; c’était sur cette espèce de plancher que l’on asseyait le condamné; l’autre côté de ces quatre pièces de bois était garni d’épaisses bandes de fer qui empêchaient que le pavé ne les usât trop rapidement. j>
— Voici mon char de triomphe, dit Barkstead en souriant et en pesant le pied sur cette lourde machine. 11 s’assit alors et fit signe au conducteur de partir. À l’instant où il allait se mettre en marche, il entendit derrière lui le bruit des autres traîneaux qui, des cours plus éloignées de la prison, venaient rejoindre le sien. 11 se retourna et vit scs deux collègues. Tous trois se saluèrent comme des convives qui se rendent au même festin, et le char de Barkstead sortit le premier de la Tour.