‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 20 sur 33 · WINDSOR · texte numérisé non relu

WINDSOR

On pourra s’étonner, sans doute, des événements qui font le sujet du chapitre qu’on va lire, de leur singularité et de la rapidité avec laquelle ils se succèdent. Mais l’auteur de ce livre déclare n'en pas accepter la responsabilité. 11 raconte simplement ce qui se passa, comme il pourrait le prouver en jetant au bas de chaque page un appel à quelque vieille chronique ou à quelque pièce judiciaire de l’époque. Mais, outre que cette manière a une prétention scientifique qui convient mal à un livre qui a, tout au plus, droit au nom de roman, rien n’est plus indifférent au lecteur que ces certificats d’authenticité, que souvent il ne regarde pas et qu’il ne vérifie jamais. Après cette déclaration, qu’exigeait peut-être la nature des événements qui vont suivre, continuons ce récit et accompagnons Richard dans l’entreprise qu’il avait concertée avec Tom Love.

A peine avait-il quitté la chambre de sa mère, qu’à une trèspetite distance de sa maison il trouva le maître boucher, enveloppé d’un long manteau et tenant en main deux chevaux. Love donna à Richard un manteau pareil au sien, et tous deux, soigneusement cachés, gagnèrent la route de Windsor. Ils ne remarquèrent pas cependant qu’un homme était resté immobile à l’embrasure d’une porte jusqu’à leur départ, et que cet homme s’éloigna dès qu’ils furent à cheval. Us marchèrent d’abord en silence avec une extrême rapidité. Une fois sortis de la ville, ils parurent encore plus pressés, car ils firent prendre le galop à leurs montures ; mais en même temps ils se montrèrent moins inquiets d’ètre reconnus, et ils échangèrent quelques mots.

— Le chariot est en avant, dit Love, et il sera à Windsor en même temps que nous.

— Pourquoi Drake n’est-il pas ici ? demanda Richard, c’est un drôle que je serais bien aise d’avoir à la portée de mon poignard, en cas qu’il prit fantaisie à son frère de nous trahir.

*— D'abord , je ne les ai pas quittés depuis la taverne ; ils ont passé la journée enfermés chez moi, et ensuite ils n’ont aucune idée de ce qu’ils vont faire et pensent aller à la recherche d’un riche trésor, dont ils auront une bonne part.

— Vous êtes sur de l’habileté de ces hommes?

— Andlay pourrait vous la garantir mieux que moi. Us ont plus d’une fois approvisionné son laboratoire, et ce n’est pas toujours sous la terre et le gazon, mais le plus souvent sous le marbre et le fer, qu’ils ont été lui chercher des sujets d’étude. Car Andlay n’est pas comme les autres médecins, il n’estime guère le cadavre d’un boxeur, tué d’un coup de poing, ou d’un matelot noyé, il lui faut le corps des gens marquants, et je lui ai entendu dire qu’il donnerait sa fortune pour avoir seulement la tète du docteur Milton.

— Et le gardien de Westminster ? dit Richard.

— Cinquante livres sterling ont fait l’affaire ! répondit Love, et nous pourrons... Paix ! ajouta-t-il en ramenant son manteau sur son visage, nous approchons d’une voiture, entendez le pas des chevaux et le bruit des roues. Malgré l’obscurité, il est bon de se mettre en garde contre des curieux. Taisons-nous.

Love et Richard reprirent leur silence ; et, continuant à marcher avec la même rapidité, ils furent bientôt arrivés à peu de distance de la voiture. Elle paraissait accompagnée par quelques cavaliers, et l’on entendait distinctement un bruit de voix. L’une des personnes qui causaient ainsi était dans la voiture, l’autre à cheval, et par conséquent, elles étaient obligées de parler trèshaut pour pouvoir s’entendre.

s — Ainsi donc, dit une voix de femme, la cour quitte Londres dans quelques jours, et la présence de la peste dans la Cité est certaine ?

— Oui, vraiment, répondit le cavalier.

— C’est Ralph Salnsby et sa mère ! dit Richard en tressaillant malgré lui.

— Ils se rendent, sans doute, à Great-House, pour fuir la maladie, ajouta Love.

— Je suppose que Charlotte est avec eux, reprit Richard.

— Ralentissons le pas de nos chevaux, et écoutons si nous voulons le savoir, dit le boucher.

D’après cet avis, ils se tinrent à une petite distance de la voiture ; mais sans doute leur approche avait mis fin à la conversation, car ils n’entendirent plus que le bruit des roues et celui des chevaux ; seulement sir Ralph cria au postillon de se hâter, attendu qu'il devait retourner cette nuit même à. Londres, après avoir déposé sa mère à Great-House. Cette recommandation réapprenant rien à Richard, il se décida à dépasser la voiture.

— Allons ! allons ! se dit-il tout bas à lui-même , ce n’est pas l’heure de pareilles pensées; avançons I Love, avançons!

Ils mirent encore leura chevaux au galop et passèrent à côté de la voiture, qui était escortée par quatre dragons du régiment de Ralph.

— Le fin renard a senti les chiens sur la route, dit Love quand ils furent hors de l’ouïe de Salnsby ; il s’est fait prudemment accompagner. Cependant, si nous n’avions rien de mieux à faire, ce ne sont pas ses quatre porteurs de marmites qui nous empêcheraient de lui taillader la peau du ventre , de manière à ce que ses tripes lui fissent des crevés à l’espagnole d’un nouveau genre.

— C’est une affaire qui me regarde, dit Richard, et qui ne regarde que moi ; dépêchons, il est près de six heures, et nous sommes encore loin de Windsor.

Ils repartirent au galop et ne s’occupèrent plus que du soin de maintenir* leurs chevaux dans cette rapide allure. Ils s’approchèrent bientôt de Great-House ; ils pe pouvaient apercevoir le château, entouré qu’il était d’un petit bois qui arrivait jusqu’au bord de, la route ; mais lorsqu’ils passèrent en face de l’avenue qui perçait ce bosquet et conduisait du chemin à la maison , ils 'virent qu’elle était éclairée. Ils s’arrêtèrent un moment et remarquèrent que les lumières allaient et venaient de chambre en chambre, comme si on les préparait pour eu recevoir les habitants. Après cet instant de repos, qui donna à leurs chevaux le temps de reprendre haleine, ils se remirent en marche toujours avec la même célérité.

Comme on se trouvait dans les nuits les plus longues de l’hiver, bien que l’heure ne fût pas très-avancée, l’obscurité était profonde et la route solitaire. Ils arrivèrent donc sans rencontrer personne à un quart de mille de Windsor. A cet endroit, ils trouvèrent un petit chemin qui tournait à droite à travers la campagne ; à quel-

LUS DEUX CADAVRES

que distance, dans ce sentier, un homme assis sur une pierre et dans une parfaite immobilité, fredonnait d'une voix indifférente une chanson dont l’air ressemblait à une sorte de déclamation chantée qui affectait le retour constant de certains sons.

Ce chant semblait d’abord monotone et ennuyeux à écouter ; mais, à mesure qu’on l’entendait, la modulation lente et régulière qui te composait prenait quelque chose de solennel et de triste ; puis, peu à peu, cette phrase musicale qui revenait toujours, cette mélodie pour ainsi dire inflexible, qui reparaissait sans cesse à l'oreille comme un fantôme aux yeux, résolue, uniforme et implacable, finissait par saisir l’;\mc, l’importuner et la remplir enfin d’une terreur inexplicable, mais réelle. Love et Richard s’arrêtèrent soudainement 5 et si nous ne pouvons reproduire l’expression singulière do l’air qu’ils entendirent, voici, du moins, à peu près le sens des paroles de la chanson :

Vois-tu, du fond' des noirs caveaux,

Où nos comtes ont leurs tombeaux,

Remonter avec des flambeaux La comtesse qui se désole,

Son beau page qui la console,

Le prôtre aveo sa noire étolo, ,

Le fils aîné, qui parle en roi,

Ses deux frères transis d’effroi,

L’argentier et l'homme de loi ?

Tai6-toi !

Mais ce soir, prends limes et pinces.

Car, des comtes de nos provinces,

Tout-puissants comme ducs et princes,

Celui qu’on disait le plus fier,

Doit avoir un tombeau fait do marbre ot do fer.

— C’est un de mes hommes ! dit Love ; ils auront caché leur chariot par ici. Voyons ! Aussitôt il arrêta son cheval ; puis, donnant à son cri toute la portée dont il était susceptible en appelant à voix basse : •

— Hé, Bob ! dit-il, > — Bob !

On ne fit point de réponse, mais le chanteur impassible continua le second couplet de sa chanson :

Pendant huit jours, au prieuré,

En chantant le Miserere,

' iS

En chœur le» moines ont pleuré.

Mai* ce matin, tu peux m’en croire,

- Ils sont rentrés au réfectoire ;

, Puis, ils sont nllés après boire,

En habiles ambitieux,

Élire prieur le plus vieux,

Pour bientôt lui fermer les yeux,

Tant mieux !

Prends un levier que rien ne brise,

Car les dalles de pierre grise Qui pavent le chœur de l’église Où reposent les prieurs morts,

Sont lourdes à lever pour les bras les plus forts.

— Au diable le chanteur! murmura Love; i{ paraît que ce n’est pas Dob. Drake aurait bien pu répondre pour son frère. Mais voilà comme ils sont , ils n’ont pas l’air d’entendre quand on ne leur parle pas comme ils veulent. Pourtant si j’avais crié : Bob, je vais t'envoyer une balle, il aurait bien compris. — Hé ! Drake ! Drake !

Love n’obtint pas plus de réponse que la première fois. Alors l’immobilité de l’ètre auquel il s’adressait, la singularité de son chant, l’heure' de la nuit et peut-être aussi le projet pour lequel il venait à Windsor, tout .cela troubla si étrangement le boucher qu’il n’osa continuer à appeler, et qu’ils purent entendre la troi sième partie de cette romance sépulcrale que le chanteur débita •avec la même impassibilité :

Sons l’ombre des aulnes tremblants,

Vois s’en revenir à pas lents Les vierges aux vêtements blancs;

Le fiancé qui crie et pleure En retournant à sa demeure Veuve de baisers avant l’heure ;

Et le père qui, seul de tous,

Mort à son espoir le plus doux,

Reste à pleurer à deux genoux !

A nous 1

Cette nuit nous prendrons la bêche,

Avant quo la terre ne sèche :

Car, ravi sons sa tombe fraîche,

C’est un rare et riche butin Qu'un corps de jeune fille éteinte à son matin.

— Ce n’est point un homme qui chante ainsi, dit le boucher

avec un embarras qui déguisait mal son effroi; nos gens sont plus loin sans doute.

— C’est pourtant ici le lieu du rendez-vous, répondit Richard, et, fût-ce le diable, il faut que je sache qui est là !

A ces mots , il tira son épée et poussa son cheval dans le sentier, en criant :

— Hé ! l’ami ! qui êtes-vous?

11 n’avait pas prononcé ces mots, que le chanteur, jusque-là immobile, se leva et se plaça en face du cheval ; Richard s’arrêta soudainement et l’étranger lui dit d’une voix sombre :

— L’ami est un nom auquel tout homme peut répondre, dans quelque lieu qu'il se trouve, quelque temps qu’il fasse, quelque heure il puisse être, et quel que soit le dessein pour lequel il est parti. Mais Drake et Bob sont des noms trop connus de la justice pour que ceux qui les portent se retournent, lorsqu’on a la maladresse de les leur dire, dans la nuit, et à un quart de mille d’une abbaye où sont enterrés des rois.

— Pourquoi n’as-tu pas répondu, Drake? dit Love, qui s’était approché.

— Parce que, répondit Drake, car c’était lui, si je vous criais, tout à l’heure, à tue-tête : Hé ! maître Love, le boucher de Church- Hill ! peut-être trouveriez-vous qu’il faut me serrer la gorge pour m’empêcher d’apprendre à tout le voisinage que vous êtes ici, au lieu d’être à boire à la taverne du Roi Richard, selon votre habitude.

— C’est bien, dit Richard, qui craignait qu’il ne s’engageât une discussion entre les deux interlocuteurs ; où est Bob avec le chariot et les ustensiles ?

Drake ne répondit point, mais il laissa échapper un cri rauque et inarticulé qui n’appartenait ni à l’homme ni à aucune autre sorte d’animal. Un cri semblable lui répondit : les chevaux en tressaillirent d’effroi. Un moment après, Bob arriva avec son chariot. C’était une voiture faite comme l’est de nos jours un fourgon d’artillerie, avec son couvercle en toit. 11. était monté sur quatre petites roues basses, dont les jantes étroites étaient garnies d’un cuir épais. 11 n’y avait pas de siège pour un cocher, mais à l’extrémité qui reposait sur le train de devant, on avait établi sur le fourgon une espèce de selle sur laquelle était Bob, dirigeant, avec une longue houssine, quatre chiens qui traînaient lestement ce singulier équipage. C’étaient d’énormes animaux, les yeux

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