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L'BS DEUX CADAVRES.
sanglants, la gueule pendante et baveuse, aussi capables de déchirer un homme que de traîner un fardeau. La pensée qu’ils accompagnaient toujours leurs maîtres dans leurs hideuses expéditions, et que peut-être ils avaient arraché quelques lambeaux de leur sinistre butin, cette pensée vint à l’esprit de Richard et le troubla d’un dégoût qu’il put à peine surmonter.
— Donnez vos chevaux à Bob, dit Drake; maintenant, il nous faut quitter la grande route, et Bob va cacher vos montures dans un endroit où personne ne j>ourra le3 voir ni les entendre,, et où elles trouveront de quoi se rafraîchir et recommencer la route.
Love et Richard descendirent de cheval , et Bob s’en retourna du côté où il était venu. Drake se mit en marche et les chiens le suivirent, car il ne monta point sur la selle où Bob était placé d’abord; il marcha à pied devant les nouveaux compagnons, auxquels il fit signe de le suivre ; et à quelques pas de l’endroit où ils se trouvaient, il tourna subitement à droite avant d’arriver au grand chemin. Drake marchait le premier en avant du chariot, et Richard, qui le suivait ainsi que Love, admirait la marche silencieuse de cet homme et de son équipage. On eût dit qu’ils avançaient sans se mouvoir, comme font nos sorciers de théâtre sur les trappes à coulisses qui les promènent sur la scène: car on n’entendait ni le bruit des pas, ni celui des roues, ni les cahots de la voiture. Ils n’étaient plus qu’à une très-petite distance de l'abbaye, et ils allaient tourner dans* un nouveau sentier, lorsqu’un corps opaque passa légèrement à la hauteur de la tète de Richard et tomba sur le devant du chariot. C’était Bob qui, s’élançant comme' les enfants qui jouent au clieval fondu, venait de reprendre sa place. Aussitôt, Drake allongea le pas,' et toujours silencieux, il arriva, après une foule de détours, à un bouquet de bois qui était tout au plus à cinquante toises des murs de l’église.
Arrivés là, on cacha le chariot parmi les arbres, et Bob détela • deux des chiens qui s’éloignèrent aussitôt.
— Voilà, dit-il, des sentinelles qu’on ne surprendra pas; ils devineraient un malintentionné à un demi-mille de distance, et je crois qu’ils Sentiraient un constable d’ici à Londres.
Au même instant Drake tira du coffre quelques objets, dont il se chargea, et il s’avança seul vers l'église. Bob, mettant son doigl sur ses lèvres, recommanda le plus profond silence à ses deux , compagnons, et il se coucha par terre, l’oreille parfaitement ap-
uyée au sol. 11 y demeura quelque temps immobile; puis, à plu-
sieurs fois, il fit quelques signes d’impatience , mais si imperceptibles,* qu'il fallait toute l’attention que Richard donnait à son moindre mouvement, pour les apercevoir. Il reprit enfin son immobilité, et, par une sorte de gémissement prolongé, il sembla répondre à un signal que lui seul avait entendu. 11 se releva presque aussitôt, prit dans la voiture quelques nouveaux instruments, détela un des chiens qui restaient au chariot, et attacha ces objets aux courroies qui lui servaient de harnais. Le chien disparut à l’instant, et Bob, reprenant sa position, dit tout bas à Richard :
— 11 parait que les serrures sont bonnes et les verrous cadenassés ; c’est désagréable, parce qu’il lui faudra bien dix minutes pour scier la pierre où sont scellés les gonds.
Le chien revint bientôt ; mais il ne rapportait aucun des objets que Drake avait pris d’abord, ou que lui-mème avait portés. Bob l’examina avec soin pour voir si rien n’était suspendu à ses cuirs ; il remarqua enfin quelques nœuds, faits à la cordc qui servait de trait, et il dit à Richard, en les dénouant pour rattacher le chien au chariot.
— Drake me dit qu’il garde les ustensiles de peur que nous .ne trouvions quelque porte intérieure aussi solidement ferqiée.
Les dix minutes que Bob avait annoncées comme le temps né cessaire pour scier les pierres des gonds , n’étaient pas écaillées , qu’il se releva en disant :
— Voilà qui est fait! Il faut que vous m’aidiex maintenant, parce qu’il est inutile que Drake revienne, nous le retrouverons là-bas.
Immédiatement, il remit à Love un levier en fer d une longueur et d’un poids considérables, chargea Richard de deux boites, exactement fermées, et lui-mème attacha autour de ses reins une ceinture, où étaient artistement passés des poinçons, des limes, de petites scies, des lames d’acier flexible, et particulièrement une paire de pistolets qui semblaient excellents et un poignard qui parut être à Love d’une longueur raisonnable. Bob se munit d’une ceinture pareille pour son frère, et avertit Richard et le boucher de le suivre vers l’abbaye, après avoir commandé aux chiens, par un signe, de se tenir au guet.
Pour le jeune Barkstead ni - pour Love ce n était plus l’heure de reculer ; et certes, ni l’un ni l’autre n’étaient gens à renoncer à une entreprise fortement résolue ; mais la singularité de ce qui se passait, cette correspondance muette entre le9 deux frères.
l'intelligence merveilleuse de leurs chiens , l'importance et l’horreur de l’action qu’ils allaient commettre, leur association avec ces hommes? réprouvés et sacrilèges, dont on ne parlait qu’avec effroi : tout cela saisit leur âme d’une froide appréhension , et ce ne fut que sur une seconde invitation qu’ils suivirent Bob.
Ils atteignirent bientôt les murs de l’abbaye et trouvèrent Drake, debout près d’une petite porte qui semblait ne pas avoir été touchée. Richard craignit un moment d’avoir été trompé. Mais il s’aperçut bientôt qu’il devait admirer, plus que jamais, l’adresse et la prudence de ses complices.
— Cette porte est trop lourde pour que je puisse maintenant la détacher et la retenir tout seul, dit Drake , et si je l’avais laissée tomber en dedans, elle aurait fait un bruit à éveiller les morts.
Les deux frères enfoncèrent aussitôt de fortes vis dans le bois, et à ces vis, qui avaient des anneaux à leur extrémité, ils passèrent des cordes qu’ils remirent à Love et à Richard : Bob en prit également une, et Drake, aimé d’un levier, commença à ébranler la porte du côté des gonds. Elle se sépara aisément de la muraille et laissa bientôt un espace suffisant pour qu’un homme pût y passer ; Drake entra le premier et soutint la porte de l’autre côté, pendant que Richard venait. Richard se joignit à Drake, et Love passa à son tour, puis, tous trois soutinrent la porte, jusqu’à ce que Bob eût dévissé les anneaux et porté dans l’intérieur tout le bagage qui leur était nécessaire. On replaça la porte avec soin, et Drake posa un levier en arc-boutant pour l’empècher de tomber.
Ils étaient dans l’intérieur de Windsor, mais non pas encore dans l’église. 11 leur fallut suivre un long couloir obscur, monter et descendre plusieurs escaliers dans une complète obscurité, avant d’arriver à une seconde porte qui se trouva encore fermée. Ce fut l’affaire d’un moment pour Drake, que d’en démonter la serrure.
La nuit était froide, aucune lumière ne veillait dans la nef solitaire, le vent se plaignait sourdement dans les arceaux, et chaque mouvement retentissait, comme un bruit lointain, sous ces voûtes nues; la sourde clarté de la nuit semblait se coller aux vitraux sans pénétrer dans l’église et dessiiiait dans l’ombre les longues fenêtres du temple comme d’immenses fantômes. Love se rapprocha de Richard et lui serra silencieusement la main, Drake dit alors à celui-ci :
— Maintenant, jeune homme, c’est votre affaire, comptez bien