‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 25 sur 33 · LA MÈRE ET LE FILS · texte numérisé non relu

LA MÈRE ET LE FILS

Le matin de ce terrible jour, mistriss Barkstead se leva de bonne heure. Elle se sentit faible, et des vertiges troublaient ses regards; mais, pleine d'une pensée heureuse, elle surmonta ce pénible malaise et commença à se vêtir.

Ce fut une grande surprise pour Betty qui l'aidait à ce soin, de voir que pour lapremière fois,depuisde bien longuesannées, mistriss Barkstead abandonnait scs simples et tristes habits de deuil, pour s’occuper de sa parure. En effet, elle s’assit devant une table d’ébène sur laquelle reposait un miroir depuis longtemps oublié. Elle sépara ses cheveux, comme lorsqu’elle était jeune et belle, et jeta l’ombre de leurs boucles soyeuses sur son front pâle et terne et sur ses joues amaigries; elle attacha à ses oreilles et à son cou ses beaux pendants et son collier d’or pur. Une agrafe de pierreries serra sa taille et de riches bagues ornèrent sa main. Une fois tous ces préparatifs achevés, elle essaya de se lever de la chaise où elle était assise : ses jambes ne purent la supporter , et un moment, appuyant son coude sur la table et sa tète dans sa main, elle s’a- i bandonna à une amère réflexion.

Betty, qui considérait sa bonne maîtresse, n’aurait pu suivre, à coup sûr, le cours rapide des souvenirs qui se succédèrent dans la pensée de mistriss Barkstead ; mais Betty avait coutume de la voir souffrir, et, lorsqu’une larme tomba de son œil immobile et ouvert, la pauvre servante comprit que ses douleurs s’enflammaient en cette occasion. Se mettant alors humblement à genoux devant elle, elle prit une de ses mains et lui dit en pleurant aussi:

— O ma bonne maîtresse! soyez forte durant ce jour, ce doit être le dernier de ceux que vous avez à souffrir.

— Oui ! répondit mistriss Barkstead , jë le crois le dernier ; j’ai passé la nuit à écouter mes pressentiments, et ce qu'ils m’ont annoncé est prochain et funeste.

— Oh ! ce n’est pas ainsi que je l'entends, reprit Betty. Ce jour

sera le dernier de votre souffrance : car, après ce qu’ils font, après le supplice d’aujourd’hui, de quelle nouvelle douleur peuvent-ils vous frapper ?

Marie se contenta de sourire douloureusement, en levant les yeux au ciel ; et, après avoir fait signe à Betty de se relever :

— Où est Richard ? lui dit-elle.

Betty parut confuse et hésita à répondre, mais devinant l’alarme que son trouble jetait dans l’àmc de sa maîtresse, elle reprit :

— Mais, sans doute, il dort...

— Sans doute il dort, répéta mistriss Barkstead, en appuyant sur les mots qu’elle venait d'entendre. Vous n’en êtes donc pas sûre ? et elle se souleva sur sa chaise.

— Je le suppose, dit Betty rapidement, car il est rentré si tard !

— * Il est donc rentré? ajouta mistriss Barkstead, en se laissant

retomber; vous m’avez fait peur... cruellement peur ! — En prononçant ces mots, elle passa plusieurs fois la main devant ses yeux, comme pour écarter un voile importun, et laissa retomber sa tête sur sa poitrine, en se replongeant dans sa première et amère réflexion.

Betty, qui voulait l’en arracher, l’appela plusieurs fois sans qu’elle répondit, et enfin, elle lui dit, en élevant la voix pour la tirer de sa préoccupation :

— Voulez-vous que j’aille chercher M. Richard ?

— Richard ! dit la mère que ce nom eût éveillée du plus lourd sommeil, Richard! Non, j’irai moi-même. Venez, Betty, aideziuoi.

Elle prit le bras de Betty, et, faisant un effort pénible, elle se remit debopt et s'avança vers la chambre de Richard. Contre sou attente, elle le trouve levé ; son lit qui n’était pas défait attestait qu’il avait passé cette nuit sans se reposer. Soit qu’une même pensée préoccupât, à l’insu l’un de l’autre, la mère et le fds, soit que tous deux, dans un but différent, se fussent rencontrés dans l’exécution, tous deux témoignèrent quelque surprise du soin apportée leur parure : car Richard avait misses plus élégants vêtements; il avait soigneusement arrangé sa coiffure; une dague et une épée, dont les poignées étaient d’acier damasquiné, brillaient suspendues à son ceinturon, .et les molettes de ses éperons dorés sonnaient à chaque pas qu’il faisait.

Quant à son visage, il avait toute la beauté de la jeunesse unie à ce charme indicible de la pâleur, lorsqu’elle n’est pas le résultat

LES DEL'X CADAVRES

d’une santé fétide et délabrée, mais lorsqu’elle vient de l’àme et qu’elle est le symptôme d’une souffrance morale. Ses longues paupières, légèrement brunies par la fatigue de la nuit, faisaient ressortir d’un éclat inaccoutumé le bleu céleste de sa prunelle ardente et le blanc azuré de ses yeux ; ses lèvres, dont les coins lé- ' gèrement baissés affectaient une expression de dédain, étaient pâles et agitées d’un frémissement presque invisible, tant les mouvements en étaient succints et pressés : toute son attitude avait quelque chose de solennel et son visage était empreint d’un calme désespéré.

— Richard, lui dit sa mère en lui tendant la main. Dieu sans doute a présidé à nos pensées en ce jour, puisqu’il les a fait se rencontrer dans un môme soin.

— Dieu, répondit lentement Richard , n’a point présidé aux pensées de ce jour : car les pensées de mort et de vengeance naissent loin de sa présence et de son esprit.

— Ce sont donc celles-là qui t’agitent, Richard? Reprit mistriss Barkstead ; écoute, enfant, ton indifférence depuis longtemps, le calme et la résignation de ta vie m’avaient fait espérer que le bonheur ne sqrait pas tout à fait exilé de ton avenir.

Richard sourit amèrement.

— J’avais cru, continua sa mère, que tant de malheurs soufferts avaient éclairé ton âme, et qu’impuissant à combattre la main qui nous frappe, tu cacherais ta tète à ses coups et demanderais repos et consolation à une vie intime et obscure.

— Ne l'ai-je pas fait jusqu’à ce jour ? répondit Richard : impuissant jusqu'à ce jour, ne me suis-je pas caché ?

— Mais ce jour, dit mistriss Barkstead en s’asseyant devant so*. fils, est un jour d’épreuves difficile à passer. Ii peut rallumer en toi cette soif longtemps assoupie de combats et de vengeance ; la haine peut bien se redresser ardente et envenimée dans ton âme de vingt ans, puisque je l’ai sentie murmurer dans mon cœur usé et flétri à l’annonce de leurs détestables supplices. Je le crains du moins, et au bout de cette lutte contre toi-mème, où tu triomphes depuis si longtemps, j’ai Cru que je devais t’apporter mon secours et t’aider dans ta dernière victoire.

Richard ne répondit rien ; il ne voulait pas détruire d’un mot tout ce passé dans le cœur de sa mère en lui révélant que sa résignation n’avait été qu’une longue attente d’un moment favorable ; mistriss Barkstead se méprit au silence de Richard ; elle crut qu’il

évitait de s’expliquer sur ses projets, et décidée à les prévenir, elle invita son fils à s’asseoir et continua ainsi :

— Tu vois, Richard, que je ne m’étais pas trompée, et toutes tes bonnes résolutions sont venues se briser contre l’attentat de ce jour. Tu as passé cette nuit hors du logis, sans doute dans une nocturne réunion, où vous avez préparé pour aujourd’hui quelque folle résistance à l’exécution des arrêts du parlement. On compte sur toi, n’cst-ce pas? ton nom et ton bras seront les premiers exposés dans cette lutte inutile; on a réchauffé dans ton àme le souvenir de ce jour marqué par le sang dans notre histoire ; on a exalté tes ressentiments et on t’a égaré jusqu’à te faire participer à quelque tentative désespérée.

Richard appuya sa main sur celle de sa mère, et, balançnta lentement sa tète en signe de dénégation, lui répondit :

— Non, ma mère, toutes vos suppositions ne sont point vraies : je n’ai point passé la nuit parmi des ennemis des arrêts du parlement, et nulle volonté étrangère n’a commandé à mes actions.

— Cependant, dit mistriss Barkstead, un billet a été remis ici hier soir lorsque la nuit était déjà fort avancée ; la personne qui l’a apporté t’a demandé avec trop d’instance pour que je n’aie pas dû être alarmée, surtout en pensant au jour où nous sommes.

Richard prit ce billet déployé sur une table, et le montrant à sa mère, il lui répondit ;

— Lisez, ma mère, vous voyez que Downing me prie de passer chez lui pour une affaire de famille, et vous le savez, c’est un homme sage et prudent.

— En effet, dit mistriss Barkstead, en rendant le billet.

Elle se tut un moment; puis, avec un regard où elle semblait implorer son fils de ne pas abuser de sa facilité à croire tout ce qu’il voulait, elle reprit :

— Pourquoi donc, Richard, ces habits de fête, cette épée et cette dague qui brillèrent jadis à la ceinture de ton père ? Est-ce pour demeurer aujourd'hui près de moi ?

— N'est-ce pas un jour de fête et de joie pour l’Angleterre ? répon3it Richard avec un singulier sourire, et ne fais-je pas bien de me parer pour assister à scs pompes?

— Iras-tu à cet horrible spectacle? dit mistriss Barkstead, en se saisissant vivement de la main de Richard.

— J’y vais, répondit le jeune homme en se levant et en dégageant sa main.

Mistriss Barkstead se leva aussi, et, se plaçant entre son fils et la porte, elle lui dit avec force :

— Tu me trompes, Richard, il y a quelque projet arrêté, quelque révolte qui doit éclater : car enfin tu n'iras pas, sans but, offrir ton âme à la torture de ce spectacle; tu n’iras pas boire jusqu'à la lie l'affront que tu ne voudrais pas venger; tu ne présenterais pas ton flanc à l’aiguilion pour rester immobile ; tu ne vas pas pour rien recueillir la douleur, la colère et l’humiliatioik

— C’est que c’est vous qui vous trompez, ma mère, dit Richard avec une amère fierté, en prenant son chapeau et en s’apprêtant à sortir; c’est que je n’y recueillerai que joie et triomphe.

— Richard! Richard! s'écria sa mère en tombant à genoux devant lui; tu ne peux pas sortir aujourd’hui! tu ne peux pas sortir avant de m’avoir entendue ! écoute-moi ! écoute-moi !

Mistriss Barkstead était si faible qu’elle ne put rester dans cette position, et qu’elle s'affaissa jusqu'à terre après ce peu de paroles. Richard rejeta son chapeau et, l’enlevant dans ses bras, la posa sur un fauteuil ; elle était pâle et oppressée, quoiqu’elle eût gardé toute sa connaissance. Richard l’appelait douloureusement; elle serrait ses mains en signe de réponse; peu à peu elle revint à elle, rouvrit le9 yeux et sourit à son fils en le voyant à son tour à genoux devant elle, épiant chaque mouvement de son visage : elle prit alors la tète de Richard dans ses bras et l’embrassa longtemps; elle puisa une nouvelle force dans celte étreinte maternelle et put continuer à parler. Richard s’assit de nouveau à ses côtés; elle lui dit :

— Tu le vois , enfant, ma vie s’en va , et je sens que ce qu’il m’en reste s’éteindra bientôt! plus tôt peut-être que tu ne penses!

Richard la regardait avec anxiété ; elle ajouta, en suspendant de temps à au\re ses paroles et en répondant à l’impression du visage de son fils, qui restait muet :

— Oui, Richard , une voix m'a parlé cette nuit, une voix qui m’a appelée en haut et m’a avertiè que je devais bientôt te quitter ! Tu souris, enfant, tu ne me crois pas ! tu cherches dans mes yeux si c’est ruse ou folie qui me fait parler ainsi. Tu as tort, Richard, mon corps s’est usé à souffrir, et le fléau qui s’étend sur Londres me tuera.

— O ma mère ! ma mère ! s’écria Richard suffoqué.

— 11 me tuera , te dis-je, reprit mistriss Barkstead, peût-être ■tans quelques jours, peut-être demain, car je ne suis point folle,

et j’ai un sûr garant de mes paroles, lin garant dont tü peux apprécier le savoir ! c’est Andiay. •

t- Andiay ! ma ipère ! il se trompe , il vous alarme, s’écria Richard , quelle que soit sa science , il ne peut , depuis si peu de temps, savoir où et comment frappera le fléau. O ma mère! ma mère! détournez votre pensée de cet affreux pronostic, rassurezvous! rassurez-vous!

— Je ne tremble pas, enfant, répondit en Bouriantla bonne mistris8, mais rappelle-toi qu’ Andiay ne se trompa point d’une heure pour Cromwell ; n’oublie pas non plus que ce pronostic n'est pas aussi récent que tu dis, et qu’il y a longtemps que nous sommes avertis.

Richard frémit en lui-même, et lova sur sa mère un regard où se peignait un affreux étonnement.

— Nous sommes avertis! s’écria-t-il à voix basse, nous sommes avertis! !

Sa mère ne comprit pas la douleur qu’il éprouvait, ni le sens qu’il attachait à ces mots : Nous sommes avertis ! et elle continua avec une plaintive douceur :

*— 11 m’avait pourtant dit que tu le savais ! ta stupeur me prouve le contraire. Allons , ne pleure pas, enfant ! ne pleure pas encore l nous avons un jour à passer ensemble. Et c’est ce jour que je vien3 te demander.

Richard suffoquait. 11 comprenait enfin que le rêve constant de sa vengeance avait tout absorbé en lui! il se rappelait en ce moment les avertissements répétés d’Andlay, lorsqu'il lui disait : La vie de votre mère est comme un flambeau faiblement allumé. Dans un air pur , dans un calme parfait , il peut vivre et durer longtemps; mais une atmosphère plus lourde ou un souffle de malheur peuvent éteindre cette flamme vacillante. Fuyez donc Londres et le fléau dont il est menacé! Fuyez Londres et les émotions poignantes qui peuvent y agiter l’existence. Richard, en se rappelant tout cela, était retombé à genoux devant sa mère, roulant sa tète sur son giron avec des sanglots et des pleurs ! misérable ! torturé de remords, presque parricide ! Sa mère carressait sa tète pendant ce temps , essuyait ses pleurs et l’appelait des noms les plus doux : il parut se calmer, et elle ajouta :

— Mon Richard, mon fils, ne te désole pas ainsi : car, comme je te l’ai déjà dit, tout bonheur n’est pas exilé de ta vie, et la voix qui m’a parlé cette nuit m’a inspiré de choisir ce jour, ce jour so-

LES DEUX CADAVRES. iSb

lennel pour nous à tant de titres, pour t’enseigner où sont cachés tes jours heureux, et te guider de mes derniers conseils dans le sentier qui doit t’y conduire.

Richard releva sa tète, et, regardant sa mère à travers ses larmes, il l’écouta religieusement tandis qu’elle disait :

— Ce jour fut celui de la naissance de ton père! nous l'avons célébré longtemps sous ses yeux; qu’il soit notre dernier jour de fête à nous deux 1 Nous le sanctifierons ensemble par la prière ; nous nous assoirons ensemble à la table où il présidait; nous parlerons de lui, Richard, nous parlerons de ton père qui fut le plus noble des hommes , et dont tu as le nom ; nous invoquerons sa . mémoire ; nous implorerons son esprit de nous animer et de nous répondre, et je recueillerai tes paroles pour les lui porter au ciel, où j'irai le rejoindre bientôt ! C’est pour cela que je me suis parée, moi ; c’est la fête que j’espère, et où tu ne me laisseras pas seule, mon Richard! mon fils! mon enfant!

Leurs larmes se confondirent. Mistriss Barkstead les domina la première.

— Ce jour, dit-elle, est encore celui de la naissance de Charlotte ! eh bien ! enfant, à ce repas d’adieu, au sortir duquel je te quitterai, nous admettrons aussi ta fiancée absente, comme mon mari qui n’est plus. .

Richard regarda sa mère avec une terreur qui peut-être eût suspendu sa voix , si, les yeux levés vers le ciel et l’Ame inspirée, elle eût pu s’apercevoir du terrible effet de ses paroles.

— Oui, Richard, s’écria-t-elle, en joignant pieusement ses mains, assis l’un près de l’autre entre ces deux places vides, nous passerons ce jour , moi à me souvenir et toi à espérer ; et ce sera bonheur pour tous deux. Mes longues et douces années de jeunesse passées près de John reviendront se développer devant ipoi, et maintenant que tu es un homme, Richard, je te dirai comment il fut un homme brave , pieux, fidèle à sa parole, indulgent, sans haine dans le cœur , pratiquant l’oubli et le pardon des injures, soumettant sa vie aux volontés de Dieu , si cruelles qu’elles fussent ; et puisque mon heure est venue et que je puis parler de moi à mon fils, je te dirai combien je l’aimai pour toute la félicité dont il me combla, pour toute la vertu qu'il m’inspira par l’honneur que j’éprouvai de porter son nom, car, Richard, quelle est l’épouse qui oserait flétrir le nom qu’on lui donne sans tache , et à qui la vertu n’est pas facile quand on y attache le bonheur?

Aussi, lui suis-je aussi reconnaissante d’être sans remords que d’avoir été la plus heureuse des femmes 1 Et, après cela, Richard, après mon passé, nous parlerons de ton avenir. Et, comme tu seras, sans doute, brave et généreux comme ton père, ton épouse sera chaste et douce comme je le fus; et comme tu lui apporteras un cœur noble et haut, qui abritera sa vie de ton courage et de ton honneur , elle te rendra un amour soumis et dévoué qui enveloppera ta vie de son innocence et de sa pureté. Puis nous invoquerons tous deux l’Éternel pour que rien n’arrête mon âme lorsqu’elle ira se réunir dans son sein à celle de mon époux , et pour qu’il te garde ta fiancée aimante et vierge jusqu’au jour où tu la conduiras à l'autel.

La figure mourante de mistriss Barkstead vivait et resplendissait d’enthousiasme pendant ces paroles, tandis que le visage terne de Richard, arrêté dans une effroyable expression de désespoir , semblait la face d’un cadavre, que la mort a saisi dans une terrible convulsion. En ce moment, il n’y avait que remords en son âme, il y avait horreur de lui-même, et plût à Dieu que sa mère eût suspendu ses paroles en ce moment et n’eût atteint l’âme de Richard à cet endroit où, froide et dure comme l’acier, elle étincelait et brûlait comme l’acier lorsqu’elle était frappée. Mistriss Barkstead, toujours sous l’empire de son enthousiasme, ajouta :

— Richard, ce jour est encore celui de la mort de Charles I er 1

O malheureuse parole ! comme un souffle rapide, elle ralluma le foyer assoupi. Haletant sous l’effroi du souvenir de ses propres actions, dont l’affreuse excuse s’était un moment effacée de son âme, il se taisait éperdu ; mais le nom de Charles 1 er évoqua tout à coup l’esprit de vengeance qui l'égarait, et Richard, se reculant de sa mère, répéta ce qu’elle venait de dire avec un sourire empreint d’une expression féroce d'espérance, comme quelqu’un qui voit venir un secours et qui l’appelle à lui. Sa malheureuse mère acheva :

— Richard, dit-elle, ce jour est aussi celui où on livre aux bourreaux le cadavre de Cromwell. Qu’il t’apprenne à mépriser les féroces vengeances des haines politiques !

Richard se releva à ccs paroles, résolu et terrible, redevenu honteux de sa faiblesse. Il ne détourna pas ses regards de sa mère mourante et faible; il la contempla longtemps; il rassasia ses yeux de ce spectâcle triste et douloureux ; il la vit baisser vers lui ses yeux longtemps tournés au ciel; il la vit lui sourire et lui

tendre la main, et alors il se détourna et prit son chapeau. A ce geste, à ce mouvement infâme, elle se leva de son siège ; elle usa sa dernière force à cet effort ; elle poussa son dernier souffle à lui crier avec un sanglot :

— Richard ! mon fils ! mon enfant !

11 la regarda encore; il l’entendit, et il sortit.

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