‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 24 sur 33 · LE RETOUR A LONDRES · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LONDRES

Ce que Richard avait arrêté pour l’enlèvement du cadavre s’exécuta et réussit au delà de ses espérances. Enveloppé dans deux manteaux, étroitement lié avec des cordes tournées en spirale depuis les pieds jusqu’à la tête, le corps offrait une masse à la fois ferme et souple, et qui, jetée en travers sur l’arçon de la selle, s’y maintenait comme les sacs de blé que les meuniers placent „ devant eux sur leur cheval. Dans l’impossibilité où Richard se

trouvait de faire disparaître toutes les traces du crime,' il les abandonna toutes, il espéra que sa vengeance serait consommée avant qu’on eût expliqué la présence des morts gisants dans le fossé et l’abandon du chariot et du cercueil vide dans le bois.

Richard et Love remontèrent donc à cheval,'et celui-ci, maintenant le cadavre devant lui, ils prirent la route de Londres. Ils cheminaient en silence, l'un près de l’autre, tous deux arrivant à la conclusion de leurs projets, exécutant, dans tous leurs détails prévus et arrêtés , les représailles qu’ils avaient décidées ; exacts envers eux-mêmes et leurs résolutions, mais tombés tous deux de leur frénésie, presque froids et se laissant aborder par de tardives réflexions sur leur crime, sur sa lâcheté, et peut-être sur son danger.

Toutefois, c’était à l’esprit de Love que se présentaient plus particulièrement ces pensées. Bien qu’elles ne fussent pas étrangères à Richard, il y avait une si profonde confusion de remords et de joie, de désespoir et d’attente dans son âme, que rien de particulier n’y apparaissait. Il avait la fièvre, non cette fièvre ardente et décidée qui brûle et crée à l’homme une imagination surnaturelle, mais lucide; non cette fièvre où il voit ce qui n’est pas et ce qui n’a jamais été, où il entend des paroles qui n’appartiennent à aucune langue, mais où les fantômes qu’il voit sont nettement dessinés et se meuvent dans une action intelligible ; la fièvre qui pesait sur Richard était comme une lourde somnolence, où la vérité entre pour quelque chose, mais défigurée et impossible; tout ce qui se passait autour de lui prenait une figure monstrueuse, tout çe qu’il entendait affectait un bruit confus et inexplicable ; lui-même participait de cet état d’hébétement insensé, et son individualité se perdait dans cet océan de ténébreuses sensations ; tantôt il lui semblait être à la fois attaché au corps palpitant de Charlotte et emporté sur un cheval de fer; bientôt après c’était la jeune fille qui était le cadavre qu’il emportait, tandis que Charles I er se débattait vivant sous ses baisers; une autre fois, son pied posé dans l’étrier pesait à sa jambe comme un poids insupportable dont il voulait vainement se débarrasser ; en même temps, les doigts de sa main lui semblaient inextricablement mêlés à la bride, et il se perdait en efforts superflus pour les démêler ^ enfin, le bruit de sa propre respiration lui paraissait un son étranger qu’il cherchait à fuir comme un cri vengeur. Il chance lait ainsi sur sa selle, sa tête flottait incertaine sur sa poitrine ou

tombait d'une épaule à l’autre. Il était dans un horrible état.

Soudainement son cheval s’arrête, et le ressaut que Richard en éprouve le tire de sa fantastique rêverie. Il regarde autour de lui et voit Love et son cheval immobiles. Le boucher avait arrêté sa monture, et celle de Richard, que sa main ne guidait plus, s'était arrêtée d’elle-mème et par instinct. Quelques idées moins indécises rentrèrent aussitôt dans l’esprit de Richard, et se penchant vers Love il lui dit :

— Si ce fardeau vous fatigue, je m’en chargerai à mon tour, donnez.

— Ce fardeau est lourd, répondit Love d’une voix sourde, et si lourd que ni vous ni moi ne pourrons peut-être le porter plus loin ! Ne voyez- vous rien au bout de la route ?

Richard regarda. Une lueur rougeâtre semblait y poindre; cette lueur était triste, elle vacillait à l’horizon , était peu considérable, et semblait ne pas s’accroître.

— Ce n’est pas un incendie, à coup sûr, dit Richard, il n’y a, à cette distance, ni maison, ni bois, ni rien qui puisse lui donner aliment.

— Ce n’est pas un convoi de ceux qu’on fait la nuit, répondit Love, ni le voyage de quelques courtisans accompagnés de valets et de torches , car la lueur n’approche pas.

— Est-ce un poste de soldats qui se chauffe à quelque feu et qui attend le jour? dit Richard.

— Ce doit être le sabbat lui-même , murmura Love* qui vient nous saluer en grande pompe. Tenez , monsieur Richard , nous faisons un métier de damnés, et à l’heure qu’il est, je donnerais deux doigts de ma main pour n’avoir pas commencé ce que nous allons faire.

— As-tu peur? dit Richard.

— Vous dites là une chose inutile, je n’ai peur de personne ni de rien. S’il faut que je sois pendu pour ce que j’ai fait, j’irai à la potence en sifflant l’air du vieux Noll, et je n’en serai pas moins fier pour ça ; mais j’aurais pu ne pas m’exposer à être pendu.

— Hé bien ! répliqua Richard ^laisse-moi, je saurai bien accomplir ma vengeance tout seul.

— Ce que vous venez de dire est encore inutile, ajouta Love, parce que vous savez bien que je ne vous quitterai pas, à moins qu’on ne me coupe les jambes pour m’empêcher de vous suivre, fùt-ce au sabbat ou en enfer ; mais enfin j’aurais pu rester dans mon

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lit, et je ne serais pas inquiet de cette rougeur qui flambe là-bas.

— 11 faut savoir ce que c’est, avançons.

Ils se remirent en marche , mais plus lentement et avec quelques précautions. Bientôt un long murmure de voix qui s’élevaient et qui s’abaissaient comme les ondulations du vent lorsqu’il gémit sous de longues voûtes, leur apprit qu'une foule considérable se trouvait à cet endroit. Ils comprirent qu’elle devait barrer la route, et que probablement il leur serait impossible de passer.

La nuit avançait, et ce nouvel obstacle les découragea presque tout à fait.

— 11 est dit que nous ne réussirons pas ! s’écria amèrement

Love, c’est un avertissement, monsieur, c’est un avertissement, n’allons pas plus loin. *

Richard ne répondit pas ; son cerveau fatigué n’avait plus de ressort, car l’obstacle qui se mettait en travers de ses desseins n’avait plus rien d’irritant. C’était quelque misérable rassemblement sans doute, que le hasard jetait sur la route , et il ne se trouvait ni désir ni puissance pour le surmonter. Love, qui avait compris le silence de Richard, lui dit :

— Qu’allons-nous faire de ce paquet maintenant? Le laisserons-nous là abandonné et livrerons-nous aux royalistes le cadavre qu’ils cherchent depuis si longtemps?

Richard demeura encore muel. Un long hurlement arriva, comme un dernier aiguillon, de l’horizon rouge jusqu’à lui; ce hurlement l’éveilla un peu de son apathie.

— Avançons encore un peu, dit-il, nous verrons si l’on peut passer.

Ils approchèrent encore, et s’aperçurent qu’il y avait une troupe considérable d'hommes et de femmes répandus sur la route et dans un champ voisin ; la plupart étaient armés de torches et couraient comme des insensés en les agitant avec de grands cris. Love et Richard firent descendre leurs chevaux dans un champ. Là, se tenant en dehors du cercle de lumière que répandaient les flambeaux, et par conséquent enveloppés d’une épaisse obscurité, ils purent distinguer suffisamment les mouvements de toute la troupe sans crainte d’ètre aperçus de son côté. Les cris forcenés qu’elle poussait couvraient le bruit des pas des chevaux, de façon qu’ils approchèrent insensiblement et sé" placèrent de manière à tout observer.

La foule, alors amassée dans un champ, entourait deux énormes chars sur lesquels des hommes étaient montés. Ces hommes se baissaient de tèmps à autre et prenaient dans les charrettes des objets dont on ne distinguait pas la forme et qu’ils jetaient à terre. A chaque fois qu’un de ces objets tombait sur le sol, il partait de grands cris de joie et de longs éclats de rire de la foule.

— Ce sont des paysans qui déchargent des engrais, dit Love.

— A cette époque', dit Richard , et à cette heure! ce n’est ni possible ni croyable. Il faut approcher encore.

Ils firent quelques pas en avant, et virent que le travail du déchargement était achevé. Aussitôt un spectacle étrange commença à se passer sous leurs yeux. Les voitures s’éloignèrent et se. portèrent sur la route. Il se forma un immense rond dans le champ où était la foule, et puis un murmure gronda tout autour. Ce rond, immobile dans son ensemble, mais agité dans toutes ses parties, semblait une couronne de torches dont chacune s’abaissait et se relevait successivement. Ce mouvement s’accrut de rapidité, et bientôt ce fut un balancement continuel et désordonné de tous ces flambeaux; à force de regarder, Love s’aperçut que ce mouvement n'était autre chose que l’action des hommes qui portaient ces torches, et qui se baissaient pour prendre des pierres et les lancer contre les objets qu'ils entouraient. Des cris et des rires accompagnaient cette sorte de lapidation, et l’éclat de quelquesuns semblait un applaudissement à quelque coup bien dirigé, ou à quelque accident singulier.

Bientôt cet ordre qui était dans ce cercle d’hommes fut troublé légèrement, sans cependant se rompre tout à fait. Quelques-uns des porteurs de torches se détachèrent des rangs et traversèrent l’espace vide en agitant leurs flambeaux, comme font les enfants dans le midi de la France, aux fêtes de Saint- Jean, lorsqu’ils traversent les leux de joie, tandis que les jeunes filles dansent autour et que les hommes font le cercle. Ces allées et venues se multiplièrent bientôt et se croisèrent en tous sens , toujours avec des cris et des rires, car quelques-uns tombaient et d’autres se heurtaient violemment. A l’élévation des torches, au moment où elles étaient au centre du rond, on voyait qu’il y avait une sorte de monticule à franchir, formé sans doute par les objets qu’on avait îetés des chariots.

Au moment le plus actif de ces courses transversales , un cri

soudain partit de la foule , un long hurlement y réi>ondit , et le cercle se reforma complètement.

Aussitôt il commença à tourner sur lui-même, d’abord lentement, puis plus rapide. H augmenta de vitesse, et la flamme des torches, penchée par l’action de l’air, se courba alors comme une moisson sous les vents ; les cris, d’ahord confus, se réunirent dans une sorte de rliythme , se concentrèrent dans un son unique, et il fut certain que l’on chantait une vieille ballade ; le chant se hâta et les tournoiements avec lui ; la flamme des torches se coucha presque horizontalement : on eût dit une ronde <ïe comètes échevelées ; peu à peu , danse et paroles se précipitèrent avec fureur, les pas et les chants coururent rapides comme le galop d’un cheval, se ruant et tournant avec rage; bientôt ce fut un tourbillon frénétique; la flamme, déjà couchée, s’allongea, se tendit, et s’atteignant de torche en torche, dessina à l’œil une couronne d’un seul jet de feu, sous laquelle roulait une chaîne vivante d’hommes ou de démons.

Love et Richard n’avaient plus de respiration : ils ne savaient quel parti prendre. Tout à coup, la ronde , trop violemment lancée, se rompit, et tous ces hommes, poussés par la rapidité de leur course, s’abattirent les uns sur les autres comme des épis fauchés. Ce fut l'occasion d’un long et effroyable hurlement, et d’une dispersion dans toute cette foule. En effet, quelques-uns se relevèrent et se précipitèrent vers les objets déposés au milieu d’eux ; ils semblèrent se les disputer quelque temps ; puis, comme des chiens irrités, ils en arrachèrent quelques parties, et chacun emportant la sienne en triomphe, courut la jeter loin du cercle. Quelquesuns avaient à peine commencé cette nouvelle course, que presque tous s’élancèrent à l’œuvre ; ils allaient au tas qui se trouvait au milieu du champ, et enlevaient quelque chose et allaient le disséminer de tous côtés, les uns traînant leur proie avec effort, d’autres l’élevant sur leurs tètes, quelques-uns la portant à deux, tous agitant leurs torches et poussant des cris.

Enfin ; deux de ces êtres singuliers se saisirent d’une partie considérable de ces objets si singulièrement apportés et lapidés, sur lesquels et autour desquels on avait dansé et qu’on jetait maintenant çà et là. On voulut leur disputer leur proie qu’ils défendirent avec vigueur et qui leur resta.

Alors, chacun d’eux la prenant par une extrémité, ils se mirent à courir de concert et avec une rapidité extrême, en se dirigeant

du côté où étaient Richard et Love ; et , à la lueur des torches , nos deux compagnons reconnurent que c’étaient deux femmes en haillons, les cheveux épars, dégoûtantes d’ivresse et de misère, qui traînaient un lambeau de cadavre. Les chevaux frissonnèrent à cet aspect et se cabrèrent sous les cavaliers. Les femmes , furieuses, approchèrent quelques pas, elles jetèrent leur fardeau en criant :

— A lady Claypole ! à présent à lady Claypole !

Et aussitôt elles s’en retournèrent au monceau qui diminuait à chaque course.

— Ce sont les cadavres proscrits ! dit Richard ; oh ! béni soit Dieu! Vois-tu, Love? vois-tu où ils en sont? et la nuit se passe, et nous sommes encore ici !

— Allons! allons! dit Love en rugissant, à nous deux aussi !

A l’instant même, chacun d’eux passa sa main dans l’un des

tours de la corde qui liait le cadavre à ses extrémités, et le soutenant entre leurs chevaux, comme on porte une corbeille, ils remontèrent sur la route.

Là, comme deux coureurs qui ramassent toute leur force et toute leur adresse, ils s’affermirent sur leur selle, se donnèrent signal de l’œil, enfoncèrent leurs éperons dans le flanc de leurs chevaux et partirent.

Ils partirent rapides comme le regard; les fers de leurs chevaux mordaient la route et la martelaient, plus pressés que les coups de cent forgerons acharnés sur une enclume. Us couraient, ils couraient, si ardents que l’air les suffoquait, que les plumes de leur feutre, fouettées par la course, s’arraohaient brin à brin, et que l’écharpe de soie de Richard se déchirait en sifflant derrière lui.

Pendant ce temps, la semence des traîtres se continuait dans le champ qui bordait le chemin ; les tètes roulaient au hasard, les * membres déchirés jonchaient la terre et la joie s’exhalait en longs hurlements. Cependant, lorsque les chevaux passèrent sur la route, la foule s’arrêta toute à regarder cette course effrénée, qui disparut presque aussitôt qu’aperçue ; elle en rit un moment, persuadée quelle avait vu de pauvres voyageurs épouvantés, qui croyaient fuir des brigands; puis les vengeurs furieux de la royauté achevèrent de disperser, avec des cris, les membres des juges de Charles 1 er , tandis que les deux farouches puritains emportaient silencieusement au gibet le cadavre de ce roi.

Une heure après, Love et Richard étaient entrés à Londres.

Une heure après, ils étaient sortis de l’abbaye de Westminster et rentrés dans leurs maisons, avant que le jour fût levé et que personne ne parût encore dans les rues de la Cité.

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