‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 27 sur 33 · LE NOBLE ET LE BOURREAU · texte numérisé non relu

LE NOBLE ET LE BOURREAU

Plus de trois heures avant ce que nous venons de raconter, avant le combat de Downing et de son frère, avant l’entrevue de Richard avec sa mère, quand le jour n 'était pas encore levé , un homme dont le manteau voilait soigneusement le visage, parcourut plusieurs fois d'un bout à l’autre la rue Old-Bailey, aux environs de Newgate. 11 considérait chaque maison avec l’attention d’un homme à qui l’on a fait une description qu’il tâche Rappliquer à l’un des bâtiments qu’il a sous les yeux. Mais, soit que sa mémoire le servit mal, soit que la clarté du matin ne fût pas encore

assez grande pour qu’il put bien reconnaître le lieu où il se rendait, il est certain qu’il paraissait fort indécis. Personne ne passait encore dans la rue, et il lui était impossible de s’informer de la situation exacte de la demeure que sans doute il cherchait.

Cet embarras durait depuis un quart d’heure à peu près, lorsqu’une porte s’ouvrit; l'inconnu en vit sortir deux hommes: l’un était masqué, et l'autre semblait un ouvrier. Ils échangèrent peu de paroles-

— Vous avez vu, dit l’ouvrier, que malgré sa mauvaise réputation, le maître n’est pas trop dur. Deux guinées, ce n’est pas trop pour vous emmener à ma place. Maintenant, songez que le rendez-vous est à Westminster, où le shérif sera à dix heures précises.

— J’y serai, répondit l’homme masqué.

— N’oubliez pas surtout ce qu’on vient de vous dire , qu’une fois là, lorsque vous vous présenterez comme ouvrier, il ne s’agira plus de masque, et que le shérif y mettrait bon ordre. Tâchez donc de vous arranger une figure , si vous ne voulez pas plus être reconnu là-bas qu’ici. Du reste, si vous n’avez pas de recette pour vous déguiser, en voici une. Vous n’avez qu’à faire bouillir une once ou deux de peaux d’oignons rouges avec un quartier de noix de galle , et cela vous procurera pour vous peindre le visage un roux foncé, qui vous ira mieux pour jouer le rôle d’ouvrier , que les couleurs tant soit peu vermeilles qui, je le crois, brillent sur vos joues; d’une autre part, vous n’aurez qu’à enduire vos cheveux d’une couche de chaux bien éteinte mi-partie avec du céruse, et vous obtiendrez des cheveux du plus beau rouge que vous puissiez désirer.

— C’est mon affaire, répondit l’homme au masque. Voici une demi-guinée : il remit cette somme dans la main de son compagnon.

— C’est bien ! reprit celui-ci , voilà la médaille qui vous fera reconnaître comme ouvrier de Jack Ketet.

Aussitôt l’homme masqué s’éloigna d’un côté, et l’ouvrier, prenant une autre direction, se dirigea vers le bout de la rue où était arrêté l’inconnu, toujours enveloppé de son manteau jusqu’aux yeux. Celui-ci n’avait point entendu la conversation des deux interlocuteurs; mais le nom de Jack Ketet l’avait frappé, et lorsque )’ ouvrier passa près de lui, il lui dit :

— Hé! l’ami, vous connaissez Jack Ketet, pouvez-vous m'enseigner sa maison? ,

L’ouvrier ainsi interpellé regarda d’un air assez peu accueillant celui qui lui parlait; mais lorsqu'il vit sortir de dessous le manteau qui l’enveloppait des éperons magnifiquement dorés, il ôta son bonnet, et prenant un air plein de soumission, il répondit :

— Je vais conduire Votre Honneur jusqu’à sa porte. Je sors de chez lui, et il pourra vous recevoir sur-le-champ, car il est levé, bien qu’il ne fasse pas jour.

L’étranger lui fit signe de marcher devant lui, et ils arrivèrent à une petite maison d’une singulière apparence. Séparée de toutes les autres par un fossé qui régnait tout autour , elle n’avait point de croisées au rez-de-chaussée , et était percée de simples lucarnes , défendues par de vigoureux barreaux ; la porte était garnie de larges bandes de fer, et paraissait capable de résister à plus d’une attaque ; il y avait une seule fenêtre au premier étage, mais fortement grillée comme les lucarnes ; au total, c’était une sorte de forteresse difficile à aborder à des furieux sans armes, et qui pouvait protéger son propriétaire assez longtemps pour que la force publique vînt à son secours quqnd il était attaqué , ce qui arrivait assez souvent : car Jack Ketet , le bourreau ordinaire du comté de Middlesex , n’était pas le citoyen de Londres le plus respecté.

L’inconnu donna à l’ouvrier un léger salaire pour sa peine, et frappa à la porte de la maison. Une femme, encore jeune , vint l’ouvrir, elle était d’une fraîcheur éblouissante et d’une beauté remarquable. L’étranger dit en entrant :

— 11 faut que je parle à Jack Ketet.

— Jack Ketet est bon et honnête, et il reçoit tous ceux qui viennent le voir, répondit la jeune femme , avec un beau sourire d’enfant : entrez , milord , sous le toit hospitalier de Jack Ketet.

L'étranger ne prit pas garde à la singularité de cette réponse, et après qu’il fut entré et que la porte eut été refermée sur lui, il dit à son introductrice :

— Maintenant, menez-moi près de Jack Ketet.

— Jack Ketet est beau et riche ; mais comme c’est un jour de fête aujourd’hui, Jack Ketet met ses plus précieux habits.

L'inconnu, à cette voix douce et joyeuse, frissonna malgré lui, tant elle contrastait avec le lieu où il se trouvait, et probablement aussi avec ses propres dispositions intérieures. 11 regarda la per-

sonne qui lui parlait ainsi, et vit un frais et brillant visage qui lui sourit avec un air d’intelligence. Il ne savait que penser, lorsqu’une nouvelle voix, partant de l’étage supérieur, se fit entendre :

— Pourquoi, disait-elle, pourquoi, Baby, allez- vous toujours ouvrir la porte malgré mes ordres ? vous me ferez tordre le cou un de ces matins. Qui est-ce qui est encore là?

— C’est, reprit l'étranger, un homme qui paye cher les gens dont il a besoin, et qui a besoin de vous.

— Je descends, monsieur, je descends, répondit Jack, p — Jack Ketet est doux et hospitalier, reprit la femme, vous le voyez ; c’est un maître facile à servir, et je le sers volontiers. C’est un mari qui aime sa femme, et je lui rends bien son amour!... C’est un père qui laissera de belles épargnes à son fils, et son fils le bénira... mais il n’a pas de fils!... Que ferait-il d'un fils!... parce que vous savez bien... que c’est le bonheur d’avoir un enfant qn’on aime et qui hérite du nom de son père... Mais il y a des pères qui n’ont pas de fils... et des mères sans nourrisson... lui et moi... rien!... rien!...

Et les paroles de la jeune femme devinrent de plus en plus incohérentes ; elle se perdit dans une foule de mots sans suite et sans raison. L’étranger remarqua seulement alors l’égarement de ses yeux. A cet instant, une voix douce et frêle appela la malheureuse.

— Ma mère! ma mère! disait cette voix. Et en même temps, un enfant de dix ans au plus, tirant les vêtements de sa mère, essaya d’appeler sur lui son attention : c'était une maigre et chétive créature, tout étiolée et portant dans son regard l’assurance d’une pensée plus exercée que ne le comportait son âge. L’enfant s’adressa à l’étranger et lui dit :

— Mon père va descendre, monsieur; excusez ma mère si elle se retire, mais elle est malade et a besoin de repos.

Après ces paroles, il entraîna Baby qui s’éloigna en disant à l’étranger :

— Jack Ketet est obligeant, monsieur, et il fera tout ce que vous lui demanderez.

L'inconnu, resté seul, resserra les deux petits ressorts d’acier qui tenaient son masque de velours noir, s’entoura avec plus de soin de son manteau et attendit l’arrivée de Jack Ketet. Celui-ci ne tarda pas à entrer, accompagné de l’enfant.

— A quoi puis-je vous être bon, monsieur? dit-il à l’étranger, et en lui faisant signe de s’asseoir avec une politesse assez aisée.

— Cet enfant, répondit l’inconnu, ne doit pas assister à notre entretien. Ce que j’ai à vous dire est un secret entre vous et moi.

— Simon peut et doit entendre tout çe que vous avez à me dire, repartit le bourreau. Sa vie n’est pas de celles qu’on apprend aisément à tout âge, parce qu’à tout âge il est doux de les apprendre ; il faut qu’il sache bien jeune tout ce qu’il doit savoir pour qu’il s’y plie tandis qu’il est encore souple et ignorant. Plus tard, quand il aura vécu en dehors des chaînes qui doivent lier son avenir, il aurait trop à souffrir pour y rentrer. Cette vie que lui a départie le destin a des conditions auxquelles il faut s’acclimater dès le berceau, sous peine d’en mourir ou d’en devenir fou. Parlez donc, car il sait déjà que l’oreille d’un bourreau doit être ouverte et sa bouche fermée.

L’étranger répondit :

— Si son oreille doit être ouverte, c’est sans doute pour recevoir tous les bruits qui peuvent y arriver, et je voudrais savoir si celui de l’or y serait mal accueilli.

— Pas plus mal, repartit le bourreau, que dans l’oreille d’un courtisan ou d’un riche marchand ; mais cela dépend de l’accompagnement qu’on y ajoute, et il y a telle proposition que le son d’une tonne d’or ne pourrait faire passer.

— La proposition que j’ai à vous faire, reprit l’inconnu, n’a rien de contraire à vos devoirs. Cependant, ajouta-t-il avec quelque embarras, je ne voudrais pas devant cet enfant...

— S’il en est ainsi, dit Jack Ketet, je vais l’éloigner; mais hàtezvous, car j'ai beaucoup à faire aujourd’hui.

L’enfant sortit, et l’inconnu, s emparant de la phrase qu'il venait d’entendre comme d’une bonne fortune, ajouta sur-le-champ :

— Sans doute vous avez beaucoup à faire, et c’est pour cela que vous ne devez pas être éloigné d ecouter quelqu’un qui voudrait vous décharger d’une partie de votre travail.

— Les corps d’ireton et de Bradsliaw sont tout prêts, répondit Jack en secouant la tète : ce matin nous allons tirer de sa tombe celui de Cromwell en présence du shérif. 11 ne faut pas penser à alléger le travail d’ aujourd'hui. Chaque bec de la potence triangulaire aura son morceau ; il n’y a rien à ôter.

— Ce n’est pas ainsi que je l’entends non plus, reprit l’étranger avec intention.

Alors je ne vous comprends pas, repartit le bourreau.

L’inconnu, à ces mots, regarda autour de lui comme pour s’assurer qu’on ne pouvait l’entendre, approcha sa chaise de celle du bourreau et lui dit d’un ton où l’on sentait un frémissement involontaire :

— Ce que l’on a raconté de l’exécution d’ Archibald est-il vrai ? et une autre main que la vôtre a-t-elle fait tomber sa tète ?

— Oui, la tète du marquis d’Argylc, répondit Jack Ketet, est tombée sous une main qui avait bien souvent pressé la sienne. Mais lorsque celui qui donna cette joie à sa vengeance vint cher, moi, masqué ainsi qu’il parut sur l’échafaud, il frappa à cette porte, entra, me jeta une lourde bourse sur la table en me disant ce qu'il voulait, m’ordonna la discrétiôr^ prit ma hache, la pesa un moment, la brandit à plusieurs fois et sortit. Le lendemain, il était debout avant moi à côté du billot, et lorsque le marquis eut fini sa prière, il se pencha vers lui, ôta à moitié son masque, et lui dit un nom...

— Quel nom? s'écria l’inconnu en interrompant Jack.

— Quel nom? reprit le bourreau qui, se laissant aller au fil de son récit, l’eût peut-être prononcé sans intention, le nom? le marquis d’Argyle l’entendit seul. Dieu puissant ! de quel regard époùvanté et douloureux il considéra celui qui le lui dit ! Jamais la surprise et l’effroi ne m’avaient apparu si extrêmes. Je erois qu’il voulut parler, car ses lèvres remuèrent un moment, mais je n’entendis que le coup de hache qui s’abattit en traçant un sillon de lumière, et la tête roula à mes pieds. Mats, monsieur, celui qui frappa ce coup avait une âme résolue, et sa voix ni son bras ne tremblèrent en cette occasion.

' — 11 ne s’agit pas de courage en ceci, reprit aigrement l’inconnu.

— Que voulez-vous donc ? dit Jack Ketet.

— C’est folie, répondit l’étranger en serrant les poings avec rage, c’est folie sans doute, mais il a tué mon père, et ma vengeance n’a pu l’atteindre vivant, car à la même heure... Ici l’inconnu, qui avait cédé à un mouvement trop violent, s’arrêta soudainement et reprit avec plus de calme : — Oubliez ce que je viens de dire, Ketet, et ne cherchez pas à pénétrer, grâce à la circonstance que je vous ai dévoilée imprudemment, ce que j’ai été et ce que je puis être.

— Peu m’importe, répondit le bourreau, et d’ailleurs ce n’est

pas là une circonstance bien indiscrète, car, depuis Sa Grâce le roi Charles II jusqu’au plus petit de ses sujets, il ne manque pas de gens qui peuvent dire : Cromwell a tué mon père.

— Eh bien ! ajouta l’étranger en tirant de sa poche une bourse où il y avait de l’or et en la présentant au bourreau, pour ceci laisse-moi remplir un serment atroce. Que cette vengeance qui n’a pu s’accomplir sur Cromwell vivant, puisse 4e fouler aux pieds mort et insensible. Je te jure, Ketet, que ceci n’est pas lâcheté; je te jure que ce n’est pas un homme qui a pu le voir face à face, ni à la portée d’une arquebuse, ou qui a pu approcher de son lit ou toucher à ses aliments, qui le demande ce droit. Non, l’arrêt de mon père prononcé, il s’est réfugié dans un asile qu’il a dû croire sûr et éternel, mais qui n'a été ni sûr ni éternel par ma volonté, car il en sort aujourd’hui.

Le bourreau se recula de l’étranger à ces mots. 11 ne savait plus quel hôte il avait dans sa maison ; mais à l’autorité sauvage de ses paroles, à l’élégance somptueuse de ses vêtements, qui se laissaient voir sous son manteau, il soupçonnait que ce devait être un homme de bien haute distinction. Prenant alors un ton de respect, il dit en se levant :

— Qu’exige Votre Honneur?

— Ta place à Tyburn aujourd'hui, répondit l’étranger.

— 11 suffit, dit Ketet.

— J’irai masqué, tu me reconnaîtras par ces mots : Vengeance d’un fils !

En disant ces paroles, le cavalier se leva et parcourut la chambre en réfléchissant profondément; puis il s’arrêta tout à coup devant Ketet en lui adressant la question suivante :

— Celui qui se vengea du marquis d’Argyle ne reçut-il de vous aucun renseignement?

— Qu’appelez-vous renseignement? reprit le bourreau, je comprends mal Votre Honneur.

— Je veux dire, ajouta l’étranger en hésitant un peu, je veux dire si vous ne lui avez pas indiqué comment, enfin...

— Rien, absolument rien, répliqua Ketet, qui avait saisi la pensée de l’inconnu. Mais il s’agissait d’une décapitation, et, continua-t-il avec un rire presque joyeux, et en fait de décapitation, tout ce qu’on peut donner de mieux, ce sont des conseils, parce qu’un exemple, c’est difficile. Au lieu qu’aujourd’hui, si Votre Honneur le désire, nous pourrons essayer.

LES bEUX CADAVRES.

— Eh bien ! soit, reprit l’inconnu, je vous écoute.

— Vous comprendrez mieux là-haut, venez.

Prenant aussitôt la lampe, il marcha en avant et monta l’étage

supérieur. Ils rencontrèrent Baby assise au haut de l’escalier, jouant avec Simon qu’elle tenait sur ses genoux. Jack s'arrêta un moment à les considérer; il se pencha vers Baby qui lui sourit d’un air de joie et lui donna un baiser sur le front ; puis, appelant Simon :

— Allons, dit-il, enfant; à la leçon.

Us gagnèrent tous trois une' chambre immense qu’éclairait la grande fenêtre dont nous avons parlé. Baby se glissa derrière eux à leur insu et se cacha dans un coin. On pourrait dire que ce lieu était l’atelier de Jack Ketet. Tous les instruments des monstrueux supplices en usage à cette .époque y étaient amassés et rangés avec ordre. Grils, tenailles, haches, cordes, poulies, ba- ' >-

lancier pour les tortures, coins, barres de fer, entonnoirs, brodequins, étalaient aux yeux toutes les ressources de l’ingénieuse justice humaine. Entre autres choses, une potence s’élevait au milieu de l’appartement, et un mannequin couché à terre attendait qu’on l’y suspendit.

D’après l’ordre de son père, Simon apprit à l'étranger comment il fallait passer le nœud coulant de manière à ce qu’il s’arrêtât sur la nuque, et puis, ôtant de dessous le mannequin 1 appui qu’il y avait placé, il le lui montra suspendu. L’étranger avait suivi avec attention ces diverses opérations, et cependant il ne parut pas satisfait. Enfin, il dit à Ketet :

— Mais ce n’est pas tout ; vous vous suspendez aussi par les

mains à la corde et vous pesez de vos pieds sur le supplicié. >,

— Sans doute, reprit Jack, lorsqu’il s’agit d’un vivant et qu’il est bien recommandé, parce qu’alors, au lieu de mourir par étouffement, on lui pose le pied sur le haut de la tète, et on lui casse les vertèbres du cou, de façon à ce qu’il expire sur-le-champ.

Mais c’est inutile aujourd’hui.

— N’importe, dit l’étranger, j’en veux voir l’épreuve.

Jack Ketet donna l’ordre à Simon d’exécuter ce que demandait l’étranger. L’enfant appuya une longue échelle sur la potence, y grimpa, saisit la corde au point où elle était attachée, puis, se laissant glisser jusqu’au mannequin, frappa la tète du pied.

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A ce moment , un rire doux et joyeux résonna près de la potence, et l’on vit Baby assise dans un coin, et qui regardait son fds en souriant. L’enfant qui, malgré sa bien triste expérience, n’en était pas moins enfant, demeura suspendu à la corde, puis, lui imprimant un léger mouvement, il se mit à se balancer, augmentant à chaque tour et retour la rapidité de sa volée. La mère, qui suivait d’un air ravi la course aérienne de son fils, frappait dans ses mains avec une joie d’enfant toutes les fois qu’il s’élançait plus haut; et Jack Ketet, les yeux fixés sur elle, la considérait avec une morne douleur.

— C’est votre femme? dit au bcfureau l'étranger, que cette scène intéressait malgré lui.

— Oui, répondit Jack, sans détacher ses regards de Baby, c’est ma femme , et il y a dix ans qu’elle est à moi ; c’est la fille d’un confrère qui l’a laissée orpheline à six ans. Je l’ai fait élever chez une vieille femme loin d’ici ; puis, quand elle a eu dix-sept ans, je l’ai épousée. Je lui ai dit qui j’étais et ce que j’étais. La pauvre Baby m’aimait de reconnaissance et d’amour, et elle s’est crue assez forte pour être à moi. Hélas 1 elle s’est trompée. C’est ma faute, si je l’avais élevée ici, elle se serait faite à ce qui s’y passe : mais il n’en était pas ainsi. Pourtant, durant les premiers mois, c’était au beau temps du protectorat, comme il n’y avait rien à faire, tout alla assez bien, et je lui cachais même les rares occasions où l'on se servait de moi. Cependant l’ennui la prenait, et elle changeait à vue d’œil. La restauration vint, et alors il me fallut sortir tous les jours, et tous les jours je revenais harassé. Le désespoir la prit, et elle devint souffrante et maigre comme un squelette. Enfin, un jour, celui où, fatigué et poussé au dégoût, je fus obligé de frapper à deux fois pour rompre les bras de Spendlay qui avait volé deux chevaux de chasse du roi, le peuple attaqua ma maison ; Baby était seule, et elle eut tellement peur de la foule, ou si grande horreur de moi, qu’elle devint folle. Depuis cette époque, la santé lui est revenue; elle est belle et fraîche comme autrefois, plus heureuse d’être folle que d’avoir gardé la raison pour voir son mari être le rebut de l’humanité, et son fils assuré de le devenir.

Pendant ce temps, le balancement de la corde s’était lentement et graduellement arrêté : car Simon avait écouté les paroles de son père ; la gaieté du regard de Baby s’était éteinte avec le mouvement de la corde, et elle avait penché sa tète sur ses

genoux en murmurant un refrain de vieille chanson bien connue :

Balance ta vie, enfant.

Balance ta vie.

Au bonheur Dieu te convie

Et ta mère te défend.

Balance ta vie, enfant,

Balance ta vie.

Le chant mourut aussi comme le mouvement de la corde et comme la gaieté de Baby. Simon, qui était devenu triste en l’écoutant, se laissa glisser jusqu’à terre et courut jusqu’à sa mère , et là , se mettant à genoux devant elle, il chercha à l'embrasser en pleurant.

lack Ketet secoua tout d’un coup la tète et dit à l’inconnu :

— Maintenant, c’est fini, monsieur; vous n’avez plus besoin de moi, je suppose?

A ces paroles, il reprit la lampe et suivit l’étranger qui se décida à sortir de la chambre. Jack Ketet parut passer devant sa femme et Simon sans faire attention à eux ; mais si l’inconnn avait bien écouté , il aurait entendu le bourreau dire à son fils :

— Tu vois bien que nous ne sommes pas si misérables ni si infâmes, puisque des grands seigneurs achètent à prix d’or l’honneur de nous remplacer.

WESTMINSTEB.

Westminster est un gothique monument. A l epoque dont nous parlons, il avait, plus encore qu' aujourd’hui, l'aspect sombre et recueilli de cette sorte d’architecture. Ses bas-côtés, où se perdait une lumière terne et appauvrie, ne saillissaient pas en sculptures de marbre de toutes couleurs, et leurs ogives n’étaient pas toutes pyramidalement remplies de tombeaux. A l’exceptionj de la partie orientale du chœur, où se trouvaient les monuments du roi Sébert, d’Edmond Crouchback, comte de Lancastre, d’ Aveline, sa femme, et du comte de Pembroke, presque toutes les tombes étaient reléguées dans les caveaux de l’église. On y pénétrait par la-chapdle de Henri VU.

Ce fut donc de ce côté de l’église que, le 30 janvier, de grand matin, se dirigèrent le shérif du comté de Middlesex ; M. Gilford, le sergent 1 de la chambre des communes ; Jack Ketet, le bourreau ordinaire du comté, et quelques ouvriers armés de leviers et de pinces, pour détacher les dalles qui recouvraient le cercueil d’Olivier Cromwell. Jacques Sawton, gardien de l’abbaye, les précédait, une lanterne à la main. Le shérif qui, la veille, avait désigné son sous-shérif pour présider à l’exhumation des autres cadavres, ne déguisait pas son humeur d’ètre forcé d’assister à cette opération. Mais on lui avait fait entendre que Cromwell ne méritait pas moins que la présence du premier magistrat du comté, et il avait été forcé d’obéir. Le bourreau et le sergent de la chambre des communes , dont les fonctions étaient ordinairement séparées par tout l’intervalle qu'il y a entre une arrestation et un supplice, intervalle ordinairement rempli par la prison, le procès et le jugement; le sergent et le bourreau, disons-nous, rapprochés en ce moment par le choix du criminel, marchaient côte à côte. M. Gifford, soigneusement enveloppé dans sa robe de serge noire, et agitant doctoralement sa baguette de sergent, avait beau se donner toute l’importance qu’il croyait devoir rendre à sa dignité, il n’en sentait pas moins à ses côtés Jack Ketet qui se plaisait à lui faire sentir le rapprochement de toutes façons. A chaque moment, le malin 8 bourreau s’amusait à lui donner de légers coups de coude pour appeler son attention et lui faire mystérieusement les observations les plus inutiles, n’oubliant jamais de l’appeler cher confrère. Les ouvriers, gens de la plus petite populace, chez qui la crainte de la peste avait pris un caractère de terreur désespérée, et qui ne redoutaient pas sans raison les exhalaisons malfaisantes d’un cadavre, les ouvriers étaient peu soucieux de gagner i’argent qu’on leur avait promis. De façon que tout le monde à peu près, à l’exception du bourreau, avait hâte de finir promptement cette triste expédition.

Quant à Jacques Sawton, qui conduisait les magistrats vers la chapelle de Henri VII, c’était le même que nous avons vu, à

1 Serjeant. On aurait pu traduire huissier, par. rapport aux soins intérieurs dont il était chargé, comme les huissiers de nos chambres législatives. Mais les fonctions du serjeant s’étendent jusqu’à l’exécution des arrêts du parlement et en font un officier de justice. On a traduit littéralement le mot anglais.

’ Jocker,

LES D^UX CADAVRES. 281

pareil jour, livrer, pour de l'or, le passage de Withe-Hall à lady Salnsby, lors du supplice de Charles l* r . Depuis cette époque, il avait gardé un souvenir particulier de la résolution du jeune Barkstead ; et Richard, à son tour, n’avait pas oublié que Jacques Sawton ne portait pas, à son trousseau, de clef si lourde et fermant si exactement palais ou église, qu’il ne livrât pour un bon poids d’or, mis en regard de l’autre côté d'une balance. Aussi, lorsqu'il apprit que, par le crédit de lady Salnsby, cet homme était arrivé à la place de gardieu des caveaux, de Westminster, il se rassura sur la difficulté de lever le plus grand obstacle que pouvait rencontrer son projet.

Au moment dont nous parlons, Sawton n’était pas assurément le moins empressé de voir finir la cérémonie : car s’il avait eu poche les cinquante guinées de Richard, il n’était pas très-assuré qu’elles lui profiteraient. Sans doute, après avoir introduit, quelques heures auparavant. Love et Richard dans le caveau, il s’était assuré qu’ils n’avaient rien distrait et les avait visités et fouillés à leur sortie; mais, il se rappelait confusément que, tandis qu’il tenait la porte de la chapelle entr’ouverte d’une rnàin et que de l’autre il recevait cinquante guinées que lui comptait Richard, une pièce d’or était tombée et avait roulé à quelque distance de la porte, et que, pendant qu'il se baissait avec sa lanterne pour la chercher. Love s’était introduit dans la chapelle. A ce moment, le charme des cinquante guinées avait opéré si puissamment qu’il n’avait pas fait grande attention à cette circonstance, et qu’il n’avait pris cette entrée, un peu subite, que pour l’empressement d’un brave puritain, dont les larmes brûlaient de s’épancher sur les restes de son dieu, pendant qu’ils n’étaient pas encore livrés aux bourreaux. 11 n’expliquait pas aussi bien l’énorme ampleur du boucher qui, enveloppé d’un vaste manteau, semblait beaucoup plus gros que de coutume; mais les cinquante guinées n’avaient été promises par Love, qu’à condition qu’on le laisserait pénétrer comme il le voudrait dans le caveau, et leur bruit couvrait plus que suffisamment le murmure de quelques pauvres scrupules. D’ailleurs, comme la seule supposition que pût faire raisonnablement Sawton, à propos des projets de Barkstead et de son compagnon, ne pouvait être qu’un enlèvement du cadavre de Cromwell, il avait cru parfaitement concilier sa sûreté, ses devoirs et ses intérêts, en exigeant que les visiteurs se soumissent à une inspection exacte à la sortie du caveau. 11 ne faut pas oublier que

U pompe ffes funérailles de Cromwell avait occupé Londres pendant trois jours, et qu'il n’était jamais entré en doute, un seul instant, que son corps ne fût dans la chapelle de Henri VU.

Sawton avait donc laissé entrer Love et Richard dans le caveau; ils y étaient restés une heure, selon leurs conventions, et en étaient ressortis sans que rien annonçât une soustraction quelconque. En conséquence, le gardien avait regagné sa chambre, passablement rassuré, et il avait étouffé ses dernières craintes en comptant et recomptant cent fois les guinées de Richard.

Mais, à force de compter et de recompter ces cinquante dignes guinées et d’en calculer l’emploi de toutes les façons possibles, le premier plaisir de la possession s’usa et se corrompit. L’honnête Sawton regarda cet argent comme une chose qui lui appartenait de droit, et il s'étonna, en lui-même, qu'il eût pu braver de si grands dangers pour une si misérable somme. Deux heures avant ' l'arrivée de Richard, l’existence de cinquante guinées lui paraissait un fait imaginaire; il n’aurait 6u inventer rien au monde qu’on ne put faire pour cinquante guinées, et, deux heures après son départ, il se méprisait d’avoir si peu demandé ; il s’en voulait : et, dédaigneux de son but, après l’avoir atteint, il ne considérait plus que les risques qui lui restaient à courir.

11 calcula alors que ce n’était pas seulement pour pleurer sur une pierre sépulcrale, que l’on dépense cinquante guinées ; il frémit de ce qui avait pu arriver dans la chapelle et de ce qu’on allait luHit-ètre y découvrir, et, lorsque l’heure de l’exhumation fut arrivée, il trembla de tous ses membres eu prenant sa lanterne et en marchant en avant des magistrats. !

Tous ces divers sentiments, qui agitaient chacuu, donnaient à la marche des exécuteurs des arrêts du parlement quelque chose d’eupuyé, d humoriste et de mesquin, et eu même temps d’empressé, comme il arrive de nos jours, lorsqu’un procureur du roi va assister à l’autopsie d’un épicier soupçonné d’avoir été empoisonné par sa femme, et qu’il est pressé de se débarrasser de cette importune affaire. On arriva, dans cette disposition d’esprit, à la chapelle de Henri VU, et, Sawton, ramassant tout son courage, en ouvrit rapidement la porte. Entre autres précautions que lui avait suggérées sa frayeur, il n’avait pas oublié celle île ne se munir que d’une mauvaise lanterne fort enfumée et passablement obscure. L’humour de chacun paraissait devoir naturellement être partagée par les autres, le shérif ne fit aucune observation sur un

manque de soin qu'il aurait sévèrement puni en toute autre occasion. Le déplaisir que lui causait l’opération à laquelle il était forcé d’assister était si vif, qu’il concentra sur cette obligation tous les mouvements d'humeur qu’il ressentit. Ainsi, lorsque la porte de la chapelle fut ouverte et qu’il se heurta contre la marche qui en fait l’entrée, il ne se plaignit pas de Sawton qui avait négligé de l’éclairer, mais de l’arrêt du parlement qui lui imposait de si dégoûtants devoirs.

Immédiatement, on descendit dans le caveau, et Sawton, après avoir jeté un rapide coup d’œil tout autour, désigna, d’une voix assez calme, la dalle de pierre sous laquelle devait se trouver le cercueil de Cromwell. Mais rien ne saurait égaler son horreur et sa surprise, lorsqu’en baissant sa lanterne, il s'aperçut que le tour des pierres avait été entamé par un levier, et que la dalle avait été descellée. 11 se sentit pris à la gorge d’un étouffement qui faillit le renverser, et son épouvante le domina si complètement, qu’il laissa tomber sa lanterne et qu’elle s'éteignit dans sa chute. SI. Gifford, qui n’était pas le moins ennuyé de ses fonctions, surtout à cause des agaceries du bourreau, s’écria avec colère ;

— Gh! le maladroit animal! faut-il que nous demeurions ici jusqu’à ce qu’il ait été chercher de la lumière ?

Le pauvre Sawton voulut balbutier quelques excuses ; mais il fut traité de rustre, de maladroit, d’imbécile, par le shérif luimême, et il lui fut ordonné d’aller rallumer sa lanterne et d’apporter des torches pour que cet accident ne se renouvelât point. Le malheureux se sentit perdu. Il sortit donc, et avec lui remontèrent dans la chapelle le shérif et le sergent, qui ne se souciaient nullement de demeurer dans un caveau Iroid et humide, où leur présence n’était pas encore nécessaire. Jack Ketet ne voulut pas être en reste avec le sergent, et remonta de même dans la haute église; mais le shérif et M. Gifford avaient commencé, tout en se promenant, une sérieuse conversation sur la grave exécution qui allait se faire dans la journée, et le bourreau, malgré son désir, n’osa point s’y mêler. Cependant, comme il était en veine de gaieté, et qu’il lui fallait quelqu’un à torturer, ainsi qu’il le disait luimême gracieusement, en faisant allusion à scs occupations habituelles, il se réserva pour le retour du pauvre Sawton.

Pendant ce temps, le misérable gardien était retourné rallumer sa lanterne. 11 y alla comme un homme assuré de sa ruine, n’ayant ni espérance, ni projet pour son salut. Terrassé sous cette cruelle

conviction, au point de. ne penser ni à fuir, ni à bâtir un conte, mais obéissant, parce que la partie machine de son être avait entendu les ordres et les traduisait en actions. Ainsi, on lui avait dit de rallumer sa lanterne, et il l’avait rallumée; ainsi on lui avait dit de prendre des torches, et il les avait prises, ne réfléchissant pas qu’il reportait au caveau les objets qui allaient le perdre tout à fait. Pour comprendre aisément cette situation de l’esprit , qu’on se recule à son enfance , et qu’on se rappelle le moment où la sentence d’un professeur a jeté le désespoir et la colère dans une âme d’écolier, pour un rire un peu haut, ou une grimace. Cela arrive souvent pendant une leçon que dicte le pédagogue. Eh bien ! à partir du moment où l’arrêt a été prononcé, l’écolier, occupé de son indignation et de sa douleur, obéit encore en écrivant la parole de son maître ; mais il ne la comprend plus, il y demeure tout à fait inintelligent ; son oreille perçoit des sons et sa main les reproduit, parce que son oreille et sa main sont rompues à ce mécanisme , mais pour lui les phrases n’ont plus de sens. Tout entier à son malheur, il n’a d’intelligence que pour lui , et dans ce moment on lui dicterait sa condamnation à mort, qu’il l’écrirait sans en rien savoir. Voilà où en était Jacques Sawton en obéissant aux ordres du shérif. La seule chose qu’il fit de sa volonté, ou plutôt sans sa volonté , car il avait une si longue habitude de recourir à cette ressource, toutes les fois qu’il était contrarié, qu’on ne peut pas dire qu’il ne l'ait pas fait machinalement, ce fut de boire d’un seul coup un quart de bouteille d’eau-de-vie de France qu’il avait sur la table, 'et de mettre la bouteille dans sa poche.

Chargé de son nouvel attirail, il remonta l’immense nef de Westminster, et arriva de nouveau dans la chapelle de Henri VU, où le shérif se promenait rapidement avec M. Gifford, tous deux fort animés par leur conversation ; car il est bon de dire que le shérif était un peu entaché de puritanisme, tandis que le sergent de la chambre des communes n’était rien moins qu’un catholique déterminé. Sawton, arrivé près d’eux, s’arrête immobile devant le shérif, la lanterne à la main et les torches sous le bras, attendant l’ordre fatal de descendre dans le caveau, comme s’il eût dû y être enterré vivant.

En ce moment, M. Gifford finissait une fort belle tirade sur le mérite de la confession , et le shérif en avait préparé une non moins belle en réponse ; aussi, lorsqu’il vit Sawton planté comme

un spectre devant lui, il se contenta de lpi faire un signe de la main, en lui disant :

— Allez ! allez ! je vous suis, descendez toujours.

La grâce du déserteur n’arrive pas plus à propos pour soulager l’àme du spectateur dans les mille pièces qu’on a faites sur ce sujet, et dans lesquelles l’auteur a jugé convenable de ne pas tuer son héros, que ne vinrent les paroles du shérif pour tirer . Saw ton de son espèce d’anéantissement. Ce qu’il en conçut d’espoir fut si vif, qu’il en demeura immobile, et que le magistrat fut forcé d'interrompre sa période pour lui dire :

— Allez donc ! je vous suis, allez!

A cette seconde invitation, Sawton savoura tout d’un trait l’espérance de revivre, et s’avança rapidement vers la porte du caveau. Mais il était destiné à passer par les plus extrêmes émotions de l’espérance et de la terreur ; car, à la porte fatale, il vit Jack Ketet se dandinant d’un air nonchalant , et qui se mit à lui sourire én le voyant approcher. Personne peut-il s’imaginer l’horreur qu’inspire le sourire du bourreau à un homme qui a la conscience d’avoir mérité la corde ! aussi , la nouvelle terreur de Sawton faillit avoir le résultat de la première, et ce ne fut que par hasard, ou bien parce que sa peur se mêla de colère et de désappointement, qu’elle le porta à serrer les poings avec rage, et que sa lanterne ne lui échappa pas une seconde fois.

Cependant Sawton ne s’était pas vainement mis à espérer, il y avait repris goût, ef quelque effroi que lui eût fait l’aspect du bourreau , il ne retomba pas dans cet état d’anéantissement qui l’avait d’abord surpris, et il résolut d’essayer à se sauver. Mais quel que fût son courage , il sentit qu’il avait besoin de renfort ; et, en conséquence, il s’adressa à là bouteille d’eau-de-vie qu’il avait dans sa poche, et la porta à ses lèvres. Jack Ketet n'eut pas plutôt senti le parfum de l’alcool, que son esprit qui, selon son expression favorite, se torturait pour inventer un tour à jouer au pauvre Sawton, s’illumina soudain de la pensée de lui enlever son excellent stomachique. Allongeant aussitôt la main , au moment où le liquide arrivait au bord du gouleau, et gardant à la bouteille sa position déjà inclinée pour donner plus de grâce à son adresse, il la fit passer de la bouche de Sawton à la sienne.

Le gardien, stupéfait, considéra le malin bourreau, tandis que celui-ci, les yeux fixés sur la voûte avec extase, savourait le brûlant nectar. Sawton comprit, avec la rapidité de l’homme qui joue

..wèx.

sa vie , la chance que lui envoyait le hasard , et, s’élançant dans le caveau, il cria aux ouvriers :

— Allons ! dépêchez-vous, ou Jack aura fini la bouteille d’eaude-vie que je vous apportais, avant que vous puissiez y goûter.

Les ouvriers, qui ne demandaient pas mieux, d’une part, que d’en finir avee un travail qui leur déplaisait, et, de l’autre, que vie tâter d'une bonne eau-de-vie dont le froid et l'humidité leur rehaussaient encore le prix, les ouvriers, donc, se mirent à soulever la dalle que leur désigna Sawton. L’un d’eux, doué d’une force prodigieuse, y mit surtout une telle ardeur, que la dalle ne résista pas longtemps , et dès qu’elle fut enlevée , l’on découvrit une sorte d’enfoncement en marbre, comme les immenses pierres creusées qui servent d’abreuvoir dans nos campagnes, et au milieu de cette sorte d’auge , une bière en chêne recouverte d’un cuir noir avec des clous à larges tètes, ainsi que les malles qu’on fait à présent. Cette espèce de bière, dont l’usage était fort commun alors, avait un couvercle attaché par des charnières d’un côté et des crochets de l’autre, de façon qu’elle s’ouvrait comme une boîte.

Sawton, dans son empressement à passer outre, allait ordonner d'ouvrir le cercueil pour s’assurer si rien n’avait été dérangé dans l’intérieur et s’il pouvait compter sur sa vie. Sa vie ! le misérable s’y rattachait avec joie , heureux de son premier succès qui semblait lui promettre l’impunité. Trop heureux sans doute si l’on avait découvert la vérité en ce moment et qu’il eût passé plus tard des mains de juges implacables dans celles du bourreau ; oui, certes, plus heureux d’avoir à mourir sur un échafaud que d’échapper au danger présent pour subir à quelques heures de là les tortures qui lui étaient réservées. Mais qui pouvait prévoir tout l’avenir de cet horrible jour ! Aussi Sawton reprit-il ses ter leurs, lorsqu’il entendit la voix âcre et moqueuse de Jack Ketet »pii lui cria de la porte du caveau :

— Ah! mon féal, pas si vite; ceci est un travail qu’il faut achever devant monseigneur le shérif et devant mon collègue M. Gifford. Attends, et allume tes torches, à moins que tu ne veuilles que le shérif le fasse pour toi.

Sawton obéit et implora mentalement le ciel pour que teut se finît comme cela s’était commencé , c’ëst-à-dire sans raalencontre, et que Love ni Richard, qui évidemment avaient levé la dalle, n’eussent rien changé tx l’Intérieur de la bière. A ee moment entrèrent

1 e shérif et le sergent , dont la discussion avait pris fin sur l’invitation du bourreau de venir assister à l’ouverture du cercueil.

Personne ne s’étonnera sans doute de l'espèce de nonchalance qu’on mettait dans cotte opération, et du peu de soin qu’on semblait prendre de s’assurer de l’identité du cadavre qu’on allait exhumer. Depuis plusieurs années, la tombe de Cromwell existait dans ce caveau ; cette tombe avait été fermée en présence de tous les magistrats de Londres; le shérif avait assisté lui-mème à cette cérémonie lors des funérailles du Protecteur, et l’abbaye de Westminster avait jusque-là été un asile sacré pour les morts qu’elle avait reçus. Rien ne devait donc exciter les soupçons sur le cadavre que renfermait le cercueil, et rien ne pouvait trahir le secret de Barkstead.

Ce fut donc avec un simple sentiment de crainte pour la profanation qu’on allait commettre, que le shérif donna l’ordre d’ouvrir la bière. Ce sentiment de crainte s’explique aisément; quelque philosophie que l’on ait. D'ailleurs le nom de Cromwell n’était pas mort avec lui, on se souvenait de l’homme vivant, de sa rapide justice, de son coup d’œil qui démêlait ses ennemis parmi ses plus lâches flatteurs ou ses plus intimes confidents, et de son inévitable rigueur à les punir. Le shérif avait eu avec lui des rapports personnels, et lorsqu’on découvrit la bière, il jeta sur le cadavre un regard plein d’anxiété, pour revoir cette figure qui lui avait autrefois apparu si souveraine et si terrible. Il y avait de la terreur dans toutes les âmes, à ce moment solennel, non-seulement parce qu’on était dans un lieu de royales sépultures, non-seulement parce qu’on allait arracher un cadavre à son froid asile, mais encore parce que cette tombe et ce cadavre étaient ceux du Cromwell.

Toutefois, les appréhensions de tous le3 assistants furent trompées. Le cadavre, soigneusement enveloppé d’un linceul de serge noire, avait le visage voilé. Qu’un désir du shérif, un souffle du vent, qui s'engouffrait dans tous les replis de i’église, eût fait écarter ce yoile; que la curiosité d’un ouvrier ou celle du bourreau eût voulu contempler ce visage, dont nul d’entre eux n’eût osé ' supporter le regard vivant, et c’en était fait des projeta de Richard ; dix existences changeaient d’avenir à ce simple mouvement ; celle de ce misérable Sawton, celles du shérif et du sergent lui-mème ire se trouvaient-elles pas emportées dans ce tourbillon d’événements qui devait marquer ce jour, et qui entraîna Lové,

Richard , Charlotte, et tant d’autres? Mais les destinées humaines sont étrangement liées les unes aux autres. A la même heure, les plus séparées en apparence tiennent au même fil et se décident par le même événement; ainsi, dans cette circonstance, celle du pauvre Sawton et celle de Charlotte; et ce fut un bien misérable • incident qui , détournant l’attention du shérif du principal objet de sa mission et même de sa curiosité, prévint une visite plus exacte et détermina la suite d’événements qui nous restent à raconter.

Sur le cadavre, et à la hauteur de la poitrine, se trouvait une boîte de plomb qui attira les regards, qui, au premier abord, s’étaient dirigés tous vers le visage. M. Gifford , malgré sa répugnance à toucher à tout ce qui se trouvait dans cette bière, s’empara de la boîte, comme chargé de l’exécution du parlement, et l’ouvrit en appelant le shérif à cet examen. Us trouvèrent dans l’intérieur de la boîte une magnifique plaque gravée et qui paraissait être de l’or le plus pur. D’un côté, étaient les armes d’Angleterre unies à celles de Cromwell ; de l’autre côté, était l’inscription suivante :

OL1VIERUS,

PROTECTOR REIPUBLICÆ ANGL1Æ, SCOTIÆ ET HIBERNLÆ,

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