‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 28 sur 33 · HIC SITUS EST · texte numérisé non relu

HIC SITUS EST

Si le moindre doute eût accompagné l’opération-du shérif, cette inscription l’eût assurément détruit dans son esprit ; mais il procédait avec une certitude complète de rencontrer le cadavre de Cromwell à la place et dans la tombe où il le cherchait. Il n'ac- .-ueillit donc ce renseignement que comme une chose qui devait naturellement se trouver à cet endroit. Quoi qu’il en soit de cette conviction du shérif, l’habitude de remplir, avec une scrupuleuse exactitude , les devoirs qui lui étaient imposés, l’aurait porté à commander qu’on découvrît le cadavre, et peut-être allait-il en donner l’ordre, malgré l’espèce de rêverie où il était tombé , lorsque tout à coup la voix aigre du bourreau se fit entendre.

— Doucement! doucement! disait-il au sergent de la chambre des communes, pourquoi donc, mon brave et digne collègue.

mettez-vous dans votre haut-de-chausses cette lourde et brillante plaque d'or? avez-vous peur qu’elle ne perce la poche de mon pourpoint, et voulez-vous m’épargner la dépense de la faire raccommoder ?

— Je prends cette plaque, répondit le sergent en affectant une dignité froide, parce que tel est mon droit.

— Votre droit! reprit Jack Ketet avec son air de moquerie habituelle, considérablement augmenté par la dose d’eau-de-vie qu’il s’était administrée ; votre droit ! cher ami : il me semble que pour un homme qui fait partie intégrante de l’honorable chambre des communes, où se font les lois de la bonne Angleterre , vous devriez les connaître un peu ; ne fùt-cc, cher ami, que comme les ânes papistes, qui, à ce qu’on dit, savent par cœur tous les cantiques de la canaille catholique, et qui se mettent à braire dès qu’ils les entendent chanter.

Le sergent fit à cette comparaison un geste d’indignation qui résultait à la fois de sa religion et de son orgueil cruellement insultés ; mais le goguenard Jack Ketet continua en adoucissant sa voix et en tendant la main comme en suppliant :

— Oui, cher ami, si vous saviez un peu les lois, ou bien si vous ne faisiez pas semblant de les ignorer , vous me rendriez cette pauvre plaque d’or, attendu, et je vous demande pardon d’avoir l’air de vous apprendre quelque chose, attendu qu’il est formellement dit que tout ce qui sert à vêtir le condamné au moment de l’exécution, habits et joyaux, appartient au bourreau , ainsi que le cadavre, chair et os, à moins que le jugement n’en dispose, comme cela arrive aujourd’hui. Obligez-moi donc de me rendre ce pauvre joujou ; allons, cher ami, du courage, donnez !

En parlant ainsi, il tirait doucement le bras de M. Gifford à moitié engouffré avec la boîte dans l’immensité de sa poche. On a beau être sergent d’une chambre des communes, on serait même un simple constable que c’est toujours un désagréable attouchement que celui d’une main de bourreau ; et, si quelque chose peut encore ajouter à l'horreur qu’il doit iuspirer, c'est la familiarité moqueuse qu’y mettait Jack Ketet. Aussi M. Gifford, en sentant cette main sur son bras, se recula-t-il vivement, et, avec un accent de dignité véritable que la cdére et l’orgueil lui inspiraient, il lui dit :

— Plus loin ! monsieur, plus loin! ne me touchez pas, je vous l’ordonne. ' *

LES IfiiLX CADAVRES,

— Qu'est-ce donc ? dit le shérif qui, plongé dans ses réflexions, était jusque-là resté étranger à cette discussion ; qu'avçz-vous, ihonsieur Gifford? ce drôle vous a-t-il manqué de respect 9

Jack Ketet, qui, grâce à la préoccupation générale,' s’était presque hissé à la hauteur du sergent en causant avec lui, se sentit éeplongé, par les paroles du shérif, dans son état d’abjection et de dépendance honteuse. Avec sa position , il en reprit le caractère, c’est-à-dire sa brusque et froide brutalité.

— Ce n’est pas la peine de m’appeler drôle, parce que je demande ce qui m’appartient, et que je prie, trcs-poliment, M. le sergent de ne pas m’extorquer ce que la loi me donne. Comme ce ne sont pas les politesses, les agréments et la considération que me procure ma place, qui peuvent me faire vivre et me donner une maison où je sois à l’abri des pierres, des insultes et de la faim, il faut qu’on protège au moins mon droit, sinon ma personne. Je demande donc à M. Gifford qu’il me rende la plaque d’or trouvée sur le cadavre ; M. le shérif sait bien que c’est mon droit et mon salaire.

— M. le shérif sait comme moi , reprit le sergent, que tout ce que porte le condamné, au moment de l’exécution, appartient au bourreau; mais maître Jack sait, aussi bien que M. le shérif, que tout objet appartenant au condamné, trouvé sur lui au moment de l’arrestation, et qui peut faire reconnaître son identité, appartient à l’officier chargé de cette arrestation. Et, dans la circonstance présente, il me semble que la plaque est la meilleure preuve dé l’identité du condamné que la chambre des communes m’a chargé de vous livrer.

— Vous appelez ça une arrestation! dit Jack Ketet en fureur, en haussant les épaules.

— Oui , certes, répondit vivement le sergent , car seul je suis responsable de l’identité des condamnés que vous exécutez , et certes, si ce cadavre n’était pas celui qui doit être pendu aujourd’hui, ce n’est pas à vous qu’on s’en prendrait, mais à moi, et il est juste que je garde les preuves de la manière dont je remplit, mon devoir, car il y va de ma responsabilité.

Le malheureux sergent ne se doutait guère , en donnant cette raison à sa rapacité, qu’il marchait sur un terrain qui devait l’engloutir. Toutefois, le bourreau ne sé tint pas pour battu.

— Oui! oui! dit-il en mesurant le sergent d’un regard de mépris, il y và de votre responsabilité' et d’un marc d'or au moins

que pèse cette plaque. Tenez, monseigneur, ajoula-t-il en se tournant vers le shérif, ce n’est pas juste; on m'a fait pendre, depuis quelque temps, assez de gueux qui n’avaient que des guenilles sur le dos pour qu’on ne me chicane pas lorsque le hasard m’envoie une bonne aubaine. Du reste. Votre Honneur est notre juge à tous deux, et c’est à vous à prononcer.

Sans doute, cette discussion ne tendait qu’à prolonger une opération désagréable au shérif. Mais le cas < tait délicat , la loi précise, et en Angleterre l’amour du texte des lois était, surtout à cette époque, une sorte de fanatisme si inhérent à toute magistrature, que souvent les juges rendaient les jugements les plus extravagants pour ne pas se détourner, dans des cas extraordinaires, de la lettre stérile de la loi. Le shérif écouta donc religieusement ce que venaient de dire les compétiteurs; il tomba dans un extrême embarras, il réfléchit quelque temps, puis s’adressant à M. Giflord, il lui dit :

— Quelles sont vos raisons pour réclamer cette plaque gravée? j’avoue que je n’en ai pas bien compris la force.

M. Gilford se plaça alors d’un côté du shcrif, tandis que Jack Ketetse tenait de l'autre; le magistrat, appuyé sur la base saillante d’un pilier, semblait assis f sur son siège entre deux plaideurs. Les ouvriers, qui se tenaient en arrière , pouvaient passer poulies auditeurs de ce singulier procès , et Sawton éclairait le tout avec une torche. Le sergent parla le premier.

— Je rappelle à Votre Honneur, dit-il, la sentence du parlement qui condamne l’archi-traitre 1 Cromwell à être supplicié, et qui me donne mandat de faire exécuter la sentence. Certes, mon devoir est d’obéir et de chercher, dans .un cas aussi extraordinaire, quelle règle de conduite je dois suivre. Cette règle de conduite, je la trouve dans ce que j’ai déjà fait moi-mème. Lorsqu’un arrêt emportant peine de mort fut rendu contre tout régicide, quel qu’il fût, il ne fut plus question de leur faire leur procès, mais seulement de les arrêter. Chacun s’y mit de son mieux ; les uns eurent de la chance, d’antres furent malheureux. Le gouverneur de fcilkenny en arrêta trois sans sortir de sa maison, où ils eurent la bonhomie de lui demander asile ; tandis que le shcrif du comté de Northampton,où sept ou huit de ces misérables s’étaient réftigiés, n’en put arrêter un seul, bien qu’il passât à cheval les nuits

' Àrch-Traitor.

et les jours à la tête des soldats cantonnés dans le pays. Pour moi, je ne puis pas trop me plaindre , puisque j’en ai deux pour ma part. Le premier était, vous le savez, monsieur le shérif, John Carew. Lorsque je l’arrêtai , je ne le connaissais pas, quoique je le soupçonnasse fort d’être l’homme que je cherchais ; mais je connaissais sa femme, dans la maison de laquelle j’avais fait plusieurs perquisitions. Vous savez aussi qu’on trouvait difficilement des gens pour témoigner qu’ils reconnaissaient ces misérables condamnés, de manière que j'étais fort embarrassé. Qu’arriva-t-il? c’cst qu’un jour, au moment où je croyais m’être trompé, je vis le misérable considérer avec des larmes un portrait de femme entouré de diamants ; je m’en emparai, et je reconnus le portrait de mistriss Carew. Sur ce faible indice, je fis arrêter le régicide; et vous savez tous deux ce qui arriva.

En prononçant cette dernière phrase, le sergent s’inclina devant le shérif, qui garda le silencq en poussant un soupir et levant les yeux au ciel, et devant le bourreau, qui fit de la tète un signe d'assentiment. Le digne sergent continua, après cette petite pause, à s’adresser au shérif :

— Eh bien ! milord, ce portrait qui m’avait servi d’indice, je l’ai conservé. M. Carew me l’a fait redemander : larmes, prières, menaces, il a tout employé ; sa femme est venue chez moi * elle m’a imploré en me disant qu’il était la consolation de son mari dans la prison. Elle s’est jetée à mes genoux avec des cris et des sanglots ; eh bien ! milord, je n’ai rien écouté : j’ai gardé le portrait, parce que c’était mon droit. Autre exemple : Le capitaine major Daniel Axtell était, vous le savez, le meilleur écuyer de la Grande-Bretagne. D une autre part, j’avais acheté autrefois, à New-Market, un poney dont je n’avais jamais pu me servir, parce que personne n’était parvenu à le dompter, et je ne l’avais revendu qu’avec beaucoup de perte, à cause de ses qualités vicieuses. Un matin, en revenant de ma maison de campagne, je reconnais mon cheval entre les jambes d’une espèce de paysan qui le menait comme j’aurais fait du plus humble roussin. Cela me semble singulier, et je cherche comment on a pu arriver à un pareil résultat : j’entre en discussion avec moi-même, tout en considérant l’allure aisée du cavalier et de la monture, et je me dis qu’il a fallu un homme bien expert pour réduire ce sauvage animal. Je cherche les noms de nos plus célèbres marchands et professeurs d’équitation : C’est peut-être Mac-Fee qui fait manéger

les chevaux du duc d’Aabdermale, me dis-je à part moi; ou bien c’est Swith , le marchand , qui a réduit le beau et terrible cheval de chasse du duc de Farmooth à se laisser monter par lady Ormond qui en avait tant d’envie. Cependant ce misérable poney était si entcté que je cherchais toujours qui avait pu en venir à bout, et que, soudain, je me rappelai qu’il n’y avait guère en Angleterre qu’un seul homme à qui , de l’aveu de tous, aucun cheval n’avait pu résister, et que cet homme était sir Daniel Axtell. Ce souvenir brilla comme, un éclair à mon esprit ; j’oublie le cheval pour considérer le cavalier : je lui trouve une aisance mal déguisée sous ses habits de paysan ; je le suis et je l’arrête : c’était véritablement sir Axtell ! et vous savez...

Le sergent allait sans doute recommencer la salutation au shérif et au bourreau ; mais le magistrat l’arrêta d’un geste de la main, et M. Gifford ajouta ces derniers mots : — Eh bien ! ce poney, je l’ai et personne n’a pensé à m’en contester la propriété. A quoi m’avait-il servi, cependant? à soupçonner plutôt qu’à reconnaître le coupable. Donc, si l’on n’a pu me disputer le droit que j'avais sur un indice, comment peut-on le contester sur une preuve ? et / y en a-t-il de plus puissante que cette plaque pour m’assurer du condamné que je cherche ?

Le shérif, en prudent magistrat, ne montra aucun signe- d’admiration pour ce brillant plaidoyer, et il se retourna vers Jack Ketet pour lui enjoindre d'exposer, de son côté, les droits qu’il croyait avoir à la possession de la plaque en litige. Le bourreau se mit en mesure de discuter son droit, et il prit la parole. Cependant, au moment où il allait parler, une rumeur considérable, qui paraissait retentir dans l’église, bien qu’elle fût fermée, obligea le shérif à envoyer Sa w ton pour en savoir la cause, et lui fit inviter le digne exécuteur à être aussi bref que possible. Celui-ci dit alors :

— Milord, je ne parlerai pas longtemps et je ne citerai pas de précédent, bien que j’en eusse beaucoup en ma faveur, comme, par exemple, celui de Thomas Harisson, dont les lunettes et la Bible me furent dévolues, parce qu’il lisait la Bible à l’aide de ses lunettes au moment de l’exécution; j’aurais bien encore celui de la pipe d’or de Grégory Clément, dans laquelle je fume tous les matins, et celui de la viole de Robert Tichburne, que j'ai vendue au maître de musique de Sa Majesté ; mais je n’en veux pas arguer, bien qu’on ne puisse dire que ce fussent là des objets de

vêtement. Je ne pense pas qu’il me faille établir mon droit, qui me parait incontestable; je ne veux que détruire celui que se donne M. Gifford. 11 dit qu'il a droit à tout ce qui lui sert d’indice ou de preuve pour assurer une arrestation; mais où est l’arrestation ici ? M. Gifford ne perd-il pas toute relation avec les accusés ou condamnés dès qu’ils sont dans une prison, parce qu’il n’en répond plus? et quelle prison est plus sûre que le tombeau ?

Si quelqu’un pouvait réclamer, ce serait le geôlier, et où est le geôlier ici ? •

— Moi. par Dieu 1 dit Sawton entraîné par l’appât du gain, qui, rentré dans le caveau, avait entendu les derniers mots de Jack Ketet. C’est moi qui suis le geôlier des morts, ce me semble.

— Et tu les as bien gardes, dit une voix sourde à l’oreille du gardien.

Sawton n’osa pas se retourner et chancela sur ses jambes. Mais la rumeur qu’on avait déjà entendue recommença et lui donna le temps de se remettre, pendant qu’on ajoutait tout bas :

— N’as-tu pas assez de cinquante guinées? Cette fois il reconnut la voix de Love qui avait acheté d'un ouvrier le droit de le remplacer pour pouvoir surveiller lui-meme le succès de sa ruse.

Le shérif demanda alors à Sawton s’il avait appris quel était le murmure sourd mêlé de grands retentissements qui pénétrait i jusqu’au caveau; et le gardien lui répondit que c’était le peuple

rassemblé en troupes innombrables autour de Westminster, criant que l'heure était passée et frappant avec d’énormes pierres aux portes de l'église.

— L’heure est passée en effet, reprit le shérif avec empressement; allons, dépêchons! Vous! monsieur Gifford, gardez la plaque ; toi, Jack, tu auras le linceul et les franges d’or ainsi que ‘

la bière ; et toi, Sawton, tu gagneras assez d’argent en montrant la place où a dormi le Protecteur. Allons, à l'ouvrage! la Cité n’est pas en bonne humeur aujourd'hui, on a cassé hier les portes de la taverne du Roi Henri V ; on annonce un grand rassemblement à Pawltry, où nous serons forcés de passer. 11 ne faut pas fournir de prétextes aux mauvaises dispositions du peuple en le faisant attendre.

En conséquence, sans plus de cérémonie, le cercueil fut tiré de sa fosse de pierre, emporté à travers l’église de Westminster, et * posé sur la charrette qui devait le conduire à Tyburn. Ainsi la

soif d’une misérable cupidité, en forçant le principal magistrat du

c«mté à précipiter l’opération qui lui était confiée, assura du moins jusqu’à la porte de Westminster le succès de l’entreprise de Richard et de Love. Mais mille nouveaux accidents pouvaient faire avorter ce projet, et nous allons voir qu’il s’en présenta un que personne n’avait pu prévoir.

LE DOT DK B1KRE DE PAUWLTRT.

A mesure que ce récit avance, un scrupule revient sans cesse à l’esprit du narrateur. Bien qu’il se soit déjà expliqué sur ce scrupule, il craint de ne pas l'avoir fait assez complètement ; le titre de l’ouvrage l’inquiète, et il se demande si, malgré ce qu'il a dit au commencement - de ce volume, on ne lui disputera pas la vérité çle ce titre : les Deux Cadavres. Et, véritablement, on peut dire que c’est trop ou trop peu. Trop peu, si l’on veut compter numériquement tous ceux dont on a parlé dans ce livre; trop, si le titre ne doit comprendre que ceux qui y jouent un rôle important; trop d'un, en effet, car jusqu’à présent, le seul cadavre de Charles l e t a paru sur la scène de ces événements, tandis que les restes de Cromwell demeurent intacts et ignorés sous le gazon de Nazeby. Sans doute, c’est une incontestable vérité que, jusqu’à présent, Charles I er a fait les frais de nos tristes récits, et cependant on ne powrait nier que, quoique absent, Cromwell n’y soit pas aussi nécessaire. C’est lui, c’est son cadavre, qui est la causu des résolutions .et? des colères dont un autre subit les effets; et, s’il est permis de comparer une composition aussi petite que cellc-ci à. une œuvre magnifique d’un magnifique génie, l’auteur osera dire qu’il a pu admettre le cadavre de Cromwell à compter dans son titre, de même que le grand Corneille a donné le titre de la Mort de Pompée à une tragédie où ne pârait pas ce rjval de César.

Après cette crainte, une autre arrive encore souvent à la conscience timorée de l’auteur. 11 a peur qu’on ne l’accuse d'avoir entassé à plaisir une suite de tableaux horribles, et aussi fàcheuf à représenter physiquement qu’à approfondir dans leur moralité. Çes exhumations, ces cadavres dispersés; ces férocités du pouvoir qui ont pour écho les férocités du peuple; ces jeunes gens.

ivres de vengeance, jusqu'à l’oubli de toute pitié et de tout honneur; ce délire furieux d’un amant; cet indigne oubli d’un fils; ce noble qui se fait bourreau; ceà frères qui se tuent, tout cela n’est-il pas une fiction de mauvaise humeur, une noire et fétide invention qui doit soulever le cœur jusqu’au dégoût, révolter l’esprit jusqu’au doute, et l’àme jusqu’au mépris? L’auteur répond : Ce n’est pas une fiction , ce n’est pas une invention, c’est une vérité. Que si elle parait surprenante et invraisemblable à mes lecteurs, le plus jeune d’entre eux se rappelle ce dont il a été contemporain, les réactions de Naples, les supplices de Madrid, les potences de Modène, et les exilés de Varsovie, qui vont, femmes, enfants et vieillards, peupler les déserts de la Sibérie; que les plus âgés de ceux qui me lisent retournent à 93 , aux tombeaux de Saint-Denis, aux 2 et 3 septembre, à la princesse de Lamballe et à Féraud; que ceux qui voudront admettre l’histoire en témoignage , rejettent leurs souvenirs jusqu'à la révocation de l’édit de Nantes, la Ligue, la Saint-Barthélemy, et plus loin encore, jusqu’à la guerre des Albigeois, sur laquelle il reste à faire un livre admirable ; qu’ils comparent et avouent si tout ce que l’auteur a représenté jusqu’à présent n’est pas d’un choix, tout au moins discret, dans les amas d’horreurs que présentent les vengeances des haines politiques et religieuses.

D’une autre part, si la moralité de ce livre ne sort pas lucide à l’esprit du lecteur du récit qui vient d’être fait, c’est la faiblesse de l’auteur et non son intention qu’il faut en accuser. Si, surtout, on n’a pas vu dans cette peinture un sévère avertissement donné aux partis, et un exemple terrible montré à leurs séides, des fureurs où l’on peut être entraîné lorsqu’on sort d’une voie de justice et d’humanité, l’auteur a manqué à sa propre pensée. Mais il espère qu’il n’en est ainsi, et c’est dans cet esprit de conviction qu’il abordera les derniers et les plus formidables événements de cette histoire.

Et maintenant, si cet ouvrage n’était pas un pauvre et misérable livre écrit en prose et destiné à la simple curiosité d’un cabinet de lecture et de ses abonnés; si surtout il restait aux hommes de nos jours, écrivains et lecteurs, quelque croyance honnête et élégante en poésie, quelque foi en cet esprit intelligent et inconnu que l’on invoqua si longtemps sous le nom de muse, et que le docteur Gall a emprisonné dans une bosse; si, enfin, tout n’était pas proscrit des formes de nos vieilles et sublimes

compositions, l’auteur se hasarderait à implorer la force invisible ou matérielle qui l’a conduit jusqu’à cette page, de le soutenir plus que jamais, de lui être encore en aide, et même de s’accroître en raison du personnage qu’il faut mettre en scène tout «entier. Ce personnage, c’est le peuple, non pas le peuple, cet être moral qui est tout, cette abstraction qui part d’une couronne et arrive à une guenille, mais le peuple, c’est-à-dire une assemblée d’hommes qui n’est ni la populace, ni la bourgeoisie, ni la noblesse, ni le clergé, mais où il y a des prêtres, des nobles, des bourgeois, des portefaix et des mendiants.

Car il va s’agir du peuple dans cette acception , à laquelle le . mot foule ne répond pas assez largement. En effet , le mot foule peut convenir à dix rassemblements séparés et très-nombreux qui peuvent chacun s’agiter dans la cité pour des événements et dans un esprit différents, tandis qu’on ne saurait appeler du même nom toute la population d’une ville levée à la même heure sous l’empire du même motif, et qui, avec mille sentiments divers dans les individus, est destinée, lorsqu’elle se sera agglomérée et concentrée, à avoir une àme unique, une intelligence, un raisonnement, une volonté et une exécution uniques , comme un être simple, et qui pensera et agira comme un homme, sans qu'on puisse dire où sont la tète et les bras du colosse. C’est cet être collectif qu’on appelle le peuple.

C’est ainsi, et sous cet aspect, que se présentait une immense multitude aux environs de Westminster. Curieuse avant tout , elle voulait être témoin du spectacle qui allait lui être présenté. Parmi les sentiments d’horreur ou d’approbation que se partageaient ces milliers d’hommes, la curiosité dominait sur tous et unifiait, pour ainsi dire, toutes ces diverses pensées. Ce fut du moins cet unanime sentiment qui accueillit l’ouverture des portes de Westminster. Tous les yeux convergèrent à la hier» de Cromwell. Ce n’était, comme nous l’avons dit, qu’un coffre noir marqueté de quelques clous à larges tètes , et il semblait que pour une si grande attente ce fût un bien petit objet, ou du moins que ce ne fût pas l’objet de l’attente; et cependant il n’y eut ni désappointement ni réclamation dans la foule.

Qu’attendait le peuple, en effet? La bière de Cromwell. Plus misérable ou plÜs riche, d’un bois pourri et dégradé, ou d’un cuivre luisant et doré, elle eûtéveillé la même attention, parce qu’elle avait un nom qui couvrait et faisait disparaître l’élégance ou la

difformité (le sa structure, la richesse ou la pénurie de la matière: c'était de s’appeler la bière de Cromwell.

Ce fut peut -être à ce que cette bière se trouva fermée et qu’elle ne ramena pas la pensée populaire à s’occuper de la forme qu’avait prise dans la mort le cadavre de Cromwell, que cette pensée dut de rester immense et solennelle. En eflet, que le corps du Protecteur, nu, amaigri . desséché , puant, violet , avec des yeux vides, une chevelure et une barbe çà et là arrachées, des membres dégradés, rongés, entamés, et étendu inerte et délabré dans le fond d’une charrette, eût été étalé aux yeux de la multitude, et toute son attente se fût tournée en dégoût, en horreur, en fuite. Mais cette bière de Cromwell, fermée et impénétrable , fut une bien autre puissance; car l’imagination la remplit, et tout Cromwell l’occupa.

A cette heure, à celte minute, toute l’histoire de Cromwell, d’un bout à l’autre, s’écrivit instantanément dans la pensée de tout ce peuple, chaque mémoire en ressuscita une pallie, chaque souvenir en reproduisit quelque chose. A cette épopée mentale, ceux-ci fournirent une page, ceux-là une phrase, quelques-uns un mot.

Un soldat l’avait vu combattre à Worcester, et il s'en souvenait; un marin l’avait mené à la soumission de l’Ecosse, et il s’en souvenait; l’un l’avait vu siéger au parlement et au conseil; l’autre, chasser le renard ; il avait expliqué la loi à ce juge, et la Bible à ce ministre; celui-ci l’avait vu pardonner, celui-là punir; il avait prêché devant beaucoup et s’était enivré devant quelquesuns ; il avait été brutal à l’un , doux et poli à un autre ; il s’en trouvait avec qui il avait discuté les interets de l’Angleterre , et d’autres qu’il avait chicanés sur le montant d’un mémoire; plusieurs l’avaient vu calme le jour de la mort de Charles, plusieurs l’avaient vu triste de la mort d’un chien favori; il avait été le subordonné de quelques-uns et le maître de presque tous; l'un avait voulu le tuer, l’autre lui devait la vie; un vieillard l’avait vu commencer , croître et finir , un pins jeune n’avait connu que sa puissance ; là, il avait répondu, le chapeau en tête, à un ambassadeur, et là, salué un ouvrier ; un vieil ami ressaisissait beaucoup de moments passés avec lui, ü un enfant se rappelait que sa mère le lui avait montré une fois; chaque heure, enfin, de la vie de Cromwell avait là son témoin, sou souvenir.

LES DEUX CADAVRES. SftÔ

son récit; même l’heure si cachée de sa mort, que Richard représentait dans cette vaste histoire.

Maintenant, qu’on explique par quelle intelligence suprême, par quelle puissance inconnue, de ces mille fractions isolées, il se crée un tout unique; de ces mille pensées particulières à chacun, une pensée commune à tous; de ces souvenirs d’individus, un souvenir de peuple. Qu’on explique ce fait, et ce sera une prodigieuse conquête de l’esprit humain, et le fil conducteur une fois trouvé, et ce sera peut-être expliquer l’àme, expliquer Dieu.

Pendant que ce sentiment universel d’attention et de premier respect accueillait la biere de Cromwell , Love retrouva Richard dans la foule , près de la porte principale de Westminster. Le jeune homme lui raconta le duel de Downing , sa mort et l'état désespéré de son frère, qu’il avait laissé aux mains d’Aridlay. Il lui dit aussi l’espèce de rendez-vous que Ralph et lui s’étaient donné à Tyburn. A pareil jour, et quatorze ans avant, ils s'étaient trouvés sous l’échafaud de Withe-llall , et Richard souriait en pensant à la victime de ces deux journées. Love lui rendit compte, en retour, de ce qui s’était passé dans l’église et qe lui dissimula pas les craintes que le shérif avait manifestées du rendez-vous qu’on s’etait donné dans la rue de Pawitry. En conséquence , il s’échappa un moment pour quitter son déguisement, afin de pouvoir agir plus librement selon les circonstances sur les masses dont il était connu, et il revint à coté de Richard.

• Foule, magistrats, charrette et cercueil , s’avançaient néanmoins, et rien ne semblait devoir troubler l’ordre de l'exécution. On était arrivé dans la rue de Pawitry; elle était, comme toutes celles par où passait le cortège, eucombiée d’une multitude penchée aux fenêtres, dressée sur des chaises, curieuse, murmurant à l’aspect lointain de la bière et se taisant à son passage. On arriva ainsi devant la taverne qui était située au milieu à peu près de la longueur de la rue. A toutes les fenêtres de cette taverne, étaient entassés des hommes de la plus vile populace, à celle du milieu était le maître de la maison.

Les Anglais ont un mot pour exprimer cette sorte de geus qu’on rencontre dans les villes, et particulièrement à Londres, les jours d’émotion publique. Ce mot , qui ne peut se traduire que par le terme populace, a quelque chose de plus significatif. M it, c^j? jjfqlj est le jpot dopf pous parlons, ? uu caf^Jèrje à, soi; il définit à lui seul cette effroyable éructation èes repaires de mën-

mette, quelques ressources qu’il trouve dans les textes contradictoires, elles ne sont pas aussi fécondes que ses caprices et ses désirs pourraient le devenir.

C’est pour le maintenir dans cet esprit et dans cette habitude de ne demander que la loi à la main, que la magistrature anglaise rend souvent des arrêts si extraordinaires , bien certaine que la* singularité , ou même l’injustice d’un jugement particulier ne saurait se mettre en balance avec l’immense avantage qui résulte pour l’Angleterre d’une complète obéissance à la loi. En France, où la manie du sens commun, de la droite raison et de l'interprétation, tient depuis le dernier juge de paix jusqu’au premier président de nos cours suprêmes, on se garderait bien de rendre uu arrêt absurde qui résulterait de la loi, on s’ingénierait à l’interpréter- en faveur du sens commun et de la droite raison. Sans doute, l’arrêt sera meilleur dans l’espèce, mais la loi sera déshonorée dans la foi populaire. Voilà ce que nous n’avons pas encore compris, et ce dont les Anglais ne se sont pas départis encore, quelque éclat qu’aient acquis leurs lumières législatives d’un autre côté \

Ce cri : Le droit de Pawltry ! arrêta donc subitement le cortège. Le shérif, qui précédait à cheval la charrette où était le cercueil, fit à la multitude un signe pour appeler le silence, et il s’apprêta à écouter la réclamation qu’on désirait lui adresser. Williams, qui occupait la fenêtre la plus apparente de la maison, s’écria alors :

— N’est-il pas vrai, milord, que tous les droits des Anglais ne sont pas écrits dans la loi, et qu'il en est qui ne sont pas moins respectés pour cela?

— Sans doute, répliqua le magistrat ; mais ceux-là sont ordi-

1 On peut citer le fait suivant comme un exemple de cet esprit. La loi de l’impôt faite dans les années 1820-1821 frappait d’une taxe progressive les voitures à deux roues, à trois roues et à quatre roues, et s’arrêtait là. Immédiatement après la publication de la loi, beaucoup d’entrepreneurs firent construire des voitures à cinq roues. L’administration fiscale voulut les imposer; mais il ne se trouva pas un seul tribunal ou magistrat, devant lequel fut portée la contestation, qui ne décidât que les voitures à cinq roues ne fussent exemptes d’impôt, attendu que la loi n’en parlait pas. Quel est le magistrat ou le tribunal français qui, grâce à sa phrase d’habitude, n’eût décidé que : Puisque les voitures à quatre roues étaient imposées, d plus forte raison, celles & cinq roues, etc., etc.

nairement consacrés par un usage immémorial et connus de tous les citoyens. El je ne vous en connais pas que vous puissiez réclamer.

— Digne magistrat, répondit le tavernier. il est triste pour ino d’apprendre que Votre Honneur ignore le droit des maîtres de "Pawltry, et ceux qui nous écoutent doivent être fâches de voir que leur shérif n'est pas aussi savant que l’exige la place élevée qu’il occupe.

A cette impertinente leçon , quelques huées se firent entendre parmi les partisans du shérif, mais les plus sages mêmes des spectateurs leur imposèrent silence, chacun se disant tout bas: Cet homme a l’air sur de son affaire; peut-être le shérif a tort : il faut écouter. Le magistrat, qui bien souvent avait été embarrassé dans cet amas de petits privilèges fondés sur un texte ignoré de vieille loi, ou sur un usage presque oublié, et qui venait, quelques moments avant, d’être arbitre d’une contestation de ce genre, se joignit à ceux qui appelaient le silence.

11 comprit qu’en p:ésence de cette foule, son jugement allait être jugé, et il ne voulait pas la prévenir contre lui, en ayant l’air d’éviter cet examen public. Ainsi, dans l’espoir de se le rendre favorable, il répondit au tavernier en élevant la voix pour se faire entendre :

— La place que j’occupe ne peut exiger que je sache tout ce qui fait que le peuple anglais est un peuple grand et ljbre : la mémoire d’un homme n’y suffirait pas. La seule chose qu'elle exige absolument, c’est que je respecte ses droits quand je les sais ou quand on me les apprend.

On applaudit à ces paroles du shérif, et l’on se mit en devoir d’écouter Williams. "

— Le droit que je réclame, dit-il, est aussi ancien que cette rue, plus vieux que cette vieille maison : c’est celui de faire servir un pot de bière à tout condamné qui y passe pour se rendre au lieu de l’exécution.

Un long hourra d'assentiment, une affirmation unanime répondit à ces paroles, et le shérif lui-même se rappela cette coutume. Depuis longtemps l’habitude de supplicier les simples criminels à Newgate . au lieu de Tvburn , avait fait tomber cet usage en désuétude; et comme les condamnés politiques, qui étaient les seuls qu’on exécutât encore sur celte place, partaient tous de la Tour, et ne passaient point par cette rue, on n’avait pas eu oo

cas ion de l’exercer. Sans doute l’explication du droit était absurde, puisqu'elle assimulait un cadavre à un condamné , pour un acte qui avait besoin de la vie pour être accompli. Mais le peuple se plaisait à ces subtiles discussions, et, sans doute , il eût été ravi s’il eût entendu la conversation de Jack et de M. Gifford.

Le shérif, qui ne voyait aucun inconvénient à ce que l’on offrit un pot de bière au cadavre de Cromwell , allait sans doute reconnaître le droit et permettre de l’exercer; mais cette prétention, qui, pour tout le monde, n’avait d’autre caractère que ce soin vétilleux du peuple anglais de constater ses droits à toutes les occasions, porta une cruelle anxiété au coeur de Love et de Rich ard. Nul doute que si l’on découvrait la bière au grand jour, l’inspection et la curiosité de tant de regards ne découvrissent quelque chose. 11 était donc urgent de prévenir l’arrêt du shérif. Love s’en chargea; d’un bond il sauta sur la charrette, et, élevant son chapeau en l’air, il fit signe qu’il allait parler. Quelques personnes le reconnurent, le saluèrent, et son nom fut répété avec enthousiasme. On le connaissait pour un terrible citoyen, qui savait sur le bout du doigt toutes les subtilités des prérogatives populaires, et on s’attendait à quelque lumineuse explication. Cette affaire prit dès lors un caractère posé comme celle que nous avons rapportée plus haut, et Love eut la faculté de s’expliquer.

— Je nie, cria-t-il, l’existence du droit que l’on réclame (étonnement), non pas que les condamnés n’aient la coutume de boire un pot de bière à la taverne de Pawltry , mai» parce que le droit n’est pas du côté du tavemier (écoutez ! écoutez !). Souvenonsnous tous de l’origine du droit ; il date de Jenkin , le voleur de chevaux, qui , conduit à la potence le ta juillet Ci 20, et passant par cette rue, demanda qu’il lui fût permis de boire un pot de bicre, attendu que sans cela il mourrait de soif avant d’arriver au lieu de l’exécution, et qu’il était trop bon Anglais pour priver ses concitoyens du spectacle de sa pendaison (Dés-Wen! très-bien !). Depuis cette époque, soit que la crainte d’avoir le gosier serré par une corde le dessèche à l’avance (rire), soit que les condamnés trouvassent dans cette halte une minute de plus de vie, ils ont demandé et obtenu cette permission , et l’usage en a fait un droit. Mais, où est le droit? apparlient-il au tavernier qui offre sa bière? Non ! il appartient au condamné qui la demande, et je suis prêt à affirmer, sous serment, que, dans cette occasion, le condamné n'a rien demandé.

i-s.'-zr

Les applaudissements et les rires couronnèrent le discours de Lowe, et Williams confondu parut prêt à se retirer de sa fenêtre ; mais un homme, qui se tenait caché derrière lui, se pencha à son oreille et lui dit quelques paroles rapides. Williams réclama la parole à son tour et obtint un silence complet ; la discussion devenait intéressante, et le tavernier n’étant pas un sot , on s’attendit à quelque chose de nouveau.

— Maître Love a raison en disant que le droit primitif de demander le pot de bière appartient au condamné ; mais j’appelle ici le témoignage de Jack Ketet de dire s’il n’est pas obligé, lui, de payer ledit pot de bière sur le prix qu’il retire des vêtements du condamné , et si , pour s’assurer ce gain , le tavernier n’a pas la coutume et le droit de venir offrir le pot de bière, de peur qu’on ne l’oublie, si le pot n’est pas toujours préparé à l’avance, comme aujourd’hui, et si l’on a jamais attendu , pour s’arrêter, la réclamation du condamné, qui souvent n’a pas la force de parler? Sans doute, le droit appartient au condamné, mais c’est toujours le tavernier qui l'exerce.

Le shérif se tourna vers Ketet, qui approuva ce que venait de dire Williams, et celui-ci continua :

— Je souhaite donc qu’il me soit permis de demander au condamné s’il veut ou non accepter le pot de bière d’usage.

— C’est juste, dit le shérif, venez faire votre requête.

Il ne faut pas croire que l’intérêt que le peuple prenait à ce débat tînt au fond de l’affaire, mais il se plaisait à ces sortes d'exercices de l’esprit de discussion, et il applaudit Williams avec des acclamations. Telle est la nature de l’homme, que déjà l’amourpropre de Love s’était plus intéressé que sa vengeance à cette question, et qu’il redoutait moins de voir s’échapper le fruit de ses efforts, réunis à ceux de Richard, que de paraître demeurer vaincu par Williams. 11 resta donc l’air atterré et morne, sur la charrette, cherchant vainement, dans son esprit, quelque nouvelle subtilité à opposer à Williams, et n’en trouvant pas.

Cependant, celui-ci avait quitté sa fenêtre; il était descendu, l’air triomphant, un pot de bière d’une main et un gobelet de l’autre. Il monta sur la charrette et se pencha sur le cercueil ; mille cris, partis de toutes parts, crièrent aussitôt :

— Debout, le cercueil ! debout 1

Jack Ketet et un valet se redrèssèrent, et Williams, s’inclinant, dit à haute voix :

— Veux-tu boire le pot de bière de Pawltry ?

— Ouvrez ! ouvrez le cercueil , pour qu’il entende ! crièrent aussitôt les plus proches de la charrette , jaloux de donner à la victoire de Williams tout son lustre.

Le shérif fit signe d’obcir ; Richard frémit. Love devint pâle et se sentit défaillir. Jack Ketet défit les crochets et ouvrit le cercueil, et Williams répéta sa phrase.

— Veux-tu boire le pot de bière de Pawltry?

Aussitôt, par un accident dont Richard et Love s’expliquèrent seuls les causes, la tète du cadavre, qu’on avait à peine eu le temps de regarder, s’abaissa lentement sur sa poitrine et sembla faire un signe d’assentiment. Williams, épouvanté, jeta soudain pot et gobelet ; le valet et Jack , qui soutenaient le cercueil , en reculèrent stupéfaits , et le laissèrent retomber dans la charrette, où il se referma par l’effet du choc ; et la multitude, frappée d’une indicible terreur, demeura muette et confondue. Le shérif, qui pouvait supposer que la putréfaction du cadavre avait pu amener ce résultat, comprit cependant que personne ne se souciait de continuer la comédie qu’on avait commencée, et l’on se remit en marche à travers un morne étonnement.

Le magistrat crut alors tout danger passé , tandis que c’est là que tous commencèrent. En effet, cet événement flotta un moment incertain dans la stupéfaction générale, et peut-être que si quelqu’un eût ri, tout le monde eu t ri immédiatement ; mais le premier mot qui fut prononcé par une voix longtemps muette dans ce livre, fut celui-ci :

— Voilà le résultat de leurs infâmes profanations !

Celui qui avait dit cela était le colonel Tomlinson, devenu ennemi de la royauté depuis qu'elle s’était acharnée à multiplier les supplices. Ce mot, prononcé par un homme qui avait l’extérieur d’un personnage important, prit feu dans la foule, et tourna à l’indignation l’indécision avec laquelle elle avait considéré le supplice jusqu'à ce moment. En moins de rien, l’histoire, les plaidoyers, le geste et l’opinion qu’il fallait s’en faire, arrivèrent aux bouts les plus extrêmes de la multitude ; mais le crescit eundo de Virgile est resté plus vrai que ses Bucoliques; et, à cent pas de la voiture, il était certain que le cadavre avait fait signe de la tête et de la main qu’il acceptait ; à cinq cents pas, on était assuré qu’il avait répondu : Oui ! d’une voix terrible ; et, à un mille, on offrait de parier qu’il avait bu le pot de bière.

LIS DEUX CADAVRES

Or, comfne la désapprobation de l’arrêt du parlement accompagnait la nouvelle du consentement du cadavre, elle suivit sa marche progiessive. A mesure que le fait devint plus extraordinaire, le blâme fut plus grav e ; de façon qu’en avançant, le shérif s’aperçut que de mauvaises dispositions fermentaient dans le peuple, et que probablement le jour ne se passerait pas sans quelque tumulte. Il regarda donc autour de lui avec quelque défiance, et il aperçut dans la foule , et ne quittant point la charrette d’un pas. Love et le jeune Barkstcad , qu’il connaissait bien pour des ennemis acharnés du gouvernement et des partisans dévoués de Cromwell; il se promit de les surveiller et de hâter, assurant, par eette précaution, le succès des mesures de Richard qui, bien plus que lui, tremblait qu’on ne la troublât par quelque soulèvement, l’exécution qui devait avoir lieu.

Page 1