‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 33 sur 33 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Longtemps après, deux hommes pénétrèrent dans ce domaine, où nul homme n’avait osé mettre le pied depuis cet événement, ils trouvèrent attaché à un arbre le squelette décharné d’une jeune fille. Dans l'allée qui conduisait au château, ils reconnurent les ossements de deux hommes. L’un d’eux n’avait pas été dépouillé de son pourpoint par les oiseaux de proie. Ils y cherchèrent, et y trouvèrent un parchemin sur lequel était écrit :

« Je iheurs, Richard, sans réjouir mes yeux de ta vue. Ecoute « les derniers avis d’une mère; ne pense point que l’amour que « tu portes à l’Angleterre te soit compté comme une vertu, s'il « n’est qu’un moyen de parvenir à ta satisfaction personnelle. « N’oublie pas que si les combats que tu livreras pour elle flattent « ta vengeance, Dieu ne les considérera pas comme un mérite. « Souviens-toi que si, pour servir la sainte cause de la patrie, de « la liberté et de la vraie religion, tu écoutes ta haine pour leurs « ennemis plutôt que ton amour pour elles, souviens-toi, dis-je, « que tu arriveras à l’injustice, que de l’injustice tu passeras au « crime, et que l’injustice et le crime sont des armes que la liberté « et Dieu refusent également. Prends garde, enfant; tu marches « -dans une voie fatale. Prends garde, on ne s’y engage pas vaine-

u ment; chaque pas qu’on y fait hâte le pas qui le suit, jusqu’à a ce qu’entraîné par sa propre course, on se précipite en forcené, a Prends garde, enfant ; au lied de nourrir en toi l’amour de ton a pays, sainte flamme qui échauffe l’âme d’une douce chaleur et « l’illumine d’une pure lumière, tu ne te plais qu’à la haine de ses « tyrans, foyer terrible et dévorant, où tu jetteras, malgré toi, « pour l’alimenter, tous les nobles sentiments de la vie : humait nité, pudeur, amitié, amour, tu y jetteras tout. Enfant, tu vois

« bien que je meurs sans pouvoir te bénir

« Si tu arrives jusqu’à Great-House, et que tu parviennes à en ar- « racher ta fiancée, fuis de l’Angleterre, ne demeure pas sous « l’aiguillon qui t’excite, et qui égarera ta vie... Sois juste, c'est « la seule chance d’ètre heureux ; du haut du ciel, je prierai sur « toi que je n’ai point revu. »

Ces deux hommes s’arrêtèrent, et l’un d’eux lut cette lettre à l’autre.

C’est Andlay qui avait écrit ces extrêmes conseils sous la dictée de tuistriss Barkstead, qui les lut; et Love, qui devait lui-même les remettre à Richard, les écouta, la tète baissée.

Andlay, après cette lecture, lui montra silencieusement les ruines de ce château et les ossements épars sur le sol, ne pensant pas qu’il put ajouter à cet écrit un plus éloquent commentaire.

Love se tut ; et, six mois après, on le vit se promenant dans les rues de Londres, une torche à la main, forcené, ivre, fou et criant : — Vengeance ! vengeance ! !

La moitié de la ville brûla, comme on sait, dans ce fameux incendie.

Qu’est-ce donc que la haine politique? Où donc peut mener la fureur des partis? Oh ! nous, quêtant d’opinions divisent, prenons garde!

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