XXXV
GREAT-HOCSE.
Confiant dans les événements qu’il avait disposés dans sa tête, de manière à les faire concorder avec ses plans, Richard appro-
Chait de Great-ftouse. Il n'en était plus qu'à quelques pas, lorsqu’il fut tout surpris d’entendre un sourd murmure à l’entrée de l’avenue qui conduisait au château. La nuit était obscure, et il lui était impossible de rien distinguer ; cependant , le long des murs qui entouraient le bois et en avant du fossé qui le séparait de la route, il lui sembla voir briller et scintiller des reflets lumineux. Il semblait que la clarté des étoiles se réfléchît sur des armes brillantes. Alarmé de cette circonstance qu’il devait croire dirigée contre lui, surtout en se rappelant le meurtre de la veille ,et les découvertes sanglantes qu’on avait dû faire, il s’arrêta un moment et réfléchit à sa position.
IS’ul doute que l’on n’eût posté des hommes autour du château pour en défendre les approches ; les cadavres de Bob et de Drake, retrouvés en cet endroit, et les projets de Ralph, avortés la veille, rendaient cette supposition suffisamment vraisemblable, il demeurait donc arrêté à une demi-portée d’arquebuse , considérant ce scintillement qui longeait lentement le tour du bois, et entendant des pas mesurés et réguliers qui ne pouvaient être que ceux des sentinelles; il ne savait que décider. Fallait-il fuir, rejoindre sa mère et abandonner Charlotte ? son amour, son orgueil, sa haine contre Ralph, se refusaient à ce parti. Devait-il tenter de pénétrer jusqu’à elle, au risque de scs jours? ne pouvait-il pas donner * le signal convenu, et n’était- il pas possible qu’elle eût trouvé, pour sortir, des moyens que lui ne pouvait imaginer? 11 ne gavait que résoudre ; et, dans l’incertitude où il était, il jeta un regard inquiet autour de lui , comme s’il eût cherché quelqu’un à qui demander conseil. Grâce à ce mouvement, il s’aperçut que, de l’autre côté de la route où il était, se trouvait un homme accroupi, et qui devait y être avant que lui, Richard , fût arrivé, car il n'avait entendu aucun mouvement.
Richard pensa que la fuite était le plus mauvais parti à prendre, et qu’il se devait au moins de savoir ce que signifiait cette garde armée autour de Great-House. Elevant alors la voix, qu’il essaya de déguiser, il cria :
— Hé ! l’ami, que faites-vous là ?
— Je vous regarde avoir peur, dit le paysan en s’approchant de Richard ; car il me semble que vous alliez d’abord assez bon train, et que vous vous êtes arrêté tout net lorsque vous avez vu briller les faux et les piques de mes camarades. Vous pouvez passer, ce ne sont pas des voleurs I
— Ce ne sont*donc pas les gens du château qui veillent ainsi T dit Richard à celui qui lui parlait.
— Bah ! les gens du château ! ajouta le paysan , ils sont tous envolés, et c’est pour empêcher ceux qui n’en ont pas eu le temps de s’échapper aussi, que nous l’avons entouré.
— Comment ! s’écria Richard, les gens du cbàteau'sont partis !
lady Salnsby a quitté Great-House ! ,
— Lady Salnsby s’est sentie indisposée cette nuit, dit le paysan, ce matin elle était mieux; mais, vers le milieu du jour, elle est tombée dans des convulsions, et elle est morte deux heures après.
— Que me dites-vous là ! en êtes- vous sûr ?
— Parbleu ! si bien que je l’ai vue, moi, les yeux vides, la figure bleue et toute marquée de larges plaques noires et jaunes !
— Serait-ce la peste ? s’écria Richard involontairement.
— C’est la peste, certainement, au point que, une heure ou deux après, trois domestiques sont tombés malades, et que l’un d’eux. est mort en moins d'une heure, aussi horriblement défiguré que sa maîtresse ; quand les autres ont vu cela, l’épouvante les a pris, et ils ont voulu tous s’enfuir; mais j’avais prévenu mes amis, et, comme nous ne voulons pas qu’ils viennent dans nos maisons et nos fermes nous parler et nous toucher pour nous empoisonner, nous leur avons donné la chasse, et nous avons entouré la maison pour que ceux qui sont dedans n’en puissent sortir.
Ces renseignements, que Richard n’arracha que phrase à phrase, lui furent un coup terrible. Son épouvante s’en augmenta sans que son incertitude diminuât. En effet, Charlotte était-elle parmi les personnes qui s’étaient enfuies? ou bien, était-elle demeurée au château? Si la première hypothèse était vraie, où la retrouver ? et , à supposer qu’elle se fût fait conduire à Londres, où avait-elle caché sa retraite ? Qui sait si elle n’avait pas attendu, la nuit pour aller chez lui , Richard , et que deviendrait-elle en trouvant sa maison déserte? Lorsqu’il suivait toutes les conséquences de cette supposiiion, il était prêt à retourner à Londres; mais aussitôt la pensée que Charlotte était peut-être enfermée dans Great-House, et qu’une mort affreuse, isolée, pouvait l’y frapper, cette pensée arrêtait Richard. Il avait bien songé à s’introduire dans la maison , et s’il devait y retrouver Charlotte, peu lui importait d’y mourir s’il y mourait avec elle ; mais il prévoyait le cas où, une fois dans Great-House, il acquerrait la certitude qu’elle était partie. 11 s’imaginait alors se sentir prisonnier dans
cette enceinte pestiférée, tandis que Charlotte le chercherait partout; tandis que Ralph, libre et averti de sa fuite, l’enlèverait; et il en concevait, par avance, une rage qui lui rendait son incertitude plus épouvantable encore.
Pendant ce conflit de terribles indécision?, il avait perdu souvenir qu’un rendez-vous avait été pris par lui avec Charlotte, qu'elle n'était pas d'une âme à manquer à sa promesse. Enfin, lorsque le premier tumulte de ces fatales nouvelles fut un peu calmé, il raisonna avec lui-même, se crut assuré que Charlotte avait dû l’attendre, et, s’approchant du fossé, il se résolut, à tout risque, à donner le signal. Avant de faire cette tentative, il avertit ceux qui' veillaient en face du château, afin qu’ils ne s’alarmassent point de ce bruit. Les trois coups de sifflet retentirent ; un long Silence y succéda, un silence qui pouvait être celui de l’absence, mais qui peutrètre aussi était celui de la mort. Richard fut déchiré de mille tourments : durant ce temps, on eût entendu son cœur battre dans sa poitrine* il tremblait et se sentait froid. Tout à coup, son nom retentit dans le bois, une voix de femme le prononce, une voix altérée, plaintive, déchirante: Richard oublie tout, il n'entend que Charlotte qui l’appelle ; et, sans faire attention aux avertissements de ceux qui l’entourent, il franchit le fossé, entre dans l’enceinte maudite et se jette, vivant, dans ce vaste cercueil.
Guidé par les cris qu’il entend, il se précipite vers le château et rencontre Charlotte qui courait vers lui; elle le voit, et, avec une effusion inexprimable, elle tombe dans scs bras en lui criant : t
— Ah ! Richard! c’est toi! c'est toi!
Des sanglots, des larmes, de longues étreintes accompagnent ce premier mouvement. Charlotte reste un moment inanimée dans les bras de Richard; puis, ce premier transport de joie calmé, elle reprend avec un accent de profonde terreur: 1
— O Richard! fuyons maintenant! fuyons!
Le misérable était^si heureux qu’il répondit sans penser à rien :
— Oui, Charlotte, fuyons ! ma mère nous attend 1
— Ta mère! dit Charlotte, oh! béni soit Dieu! J’aurai donc un asile ! mais fuyons ! partons d’ici !
Ils marchèrent vers le fossé qui bordait la route. Mais, encore une fois, la lueur des étoiles, reflétée sur la pointe des piques et sur les larges lames des faux, vint jeter l’épouvante dans l’âme de Richard. Cette fois, cependant, il n’y avait plus incertitude dans
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le malheur que cette triste apparition lui annonçait. C'était la moft certaine, inévitable, s’ils tentaient de franchir la terrible enceinte. C’était la mort encore s’ils ne fuyaient pas, car le château était, à coup sûr, infecté.
Cependant, il osa espérer que la pitié, l'or, les promesses, pourraient attendrir leurs geôliers ; il arriva jusqu'auprès du fossé. On les avait entendus venir, et plusieurs hommes étaient assemblés, qui les attendaient pour les empêcher de passer. Richard les appela : ils répondirent par des menaces ; mais leurs piques et leurs faux n’étaient pas assez longues pour atteindre les deux prisonniers.
— Oh! s’écria Richard, c’est une enfant! une enfant de quatorze ans que vous condamnez à mourir belle et pure! Moi, toot^ à l’heure, j’étais parmi vous; il n’y a donc aucun danger. Eh bien! laissez-nous passer, vous vous écarterez de nous, je reprendrai mon cheval et je m’éloignerai de toute sa vitesse.
— Non! non! répondit-on de toutes parts; n’essayez pas! otr vous serez massacrés !
— Mais, répondit Richard, pour nous tner il faudra nous approcher davantage que pour nous laisser fuir, et alors...
— Il a raison, dit le paysan qui lui avait parlé le premier, il faut donc aller prendre nos arquebuses, nous les abattrons de loin comme cela. En attendant, chassons-les d’ici.
A ces mots, cet homme ramassa une pierre et la lança contre Charlotte, dont le vêtement blanc ponvait servir de guide à leurs £oups. Cet exemple fut immédiatement suivi, et elle entendit siffler à ses oreilles les cailloux de la route. Richard prit Charlotte entre ses bras et l’emporta loin du fossé; elle semblait inanimée et insensible. Richard la déposa sur un banc de pierre,- il l’appela doucement, mai% elle demeura muette, les deux mains fortement appuyées sur son front, il les écarta et l’appela encore.
— Mourir 1 dit la jeune fille avec un accent triste et lent : mourir! Oh! non, Richard! Richard, sauve-moi ! sauve-moi! je ne ' veux pas mourir !
— Viens, Charlotte! viens, dit Richard, le9 murs sont peut-être moins soigneusement gardés, nous les franchirons. Tu ne me réponds pas, Charlotte! Charlotte! oh! parle! réponds moi... Charlotte, ne m’aimes-tu donc plus?
— Mourir, répéta la jeune fille.
Et, en disant ce mot, elle 3 ’abandonna à des cris Suffoqués, à
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des terreurs affreuses. Richard s’en étonnait. U avait supposé l’âme de Charlotte résolue et capable de braver la mort, et, à l’heure du danger, il la trouvait faible et désespérée. C'est que le danger qui se présentait, c’est que la mort dont elle était menacée et qu’elle avait vue sous ses yeux engloutir ses victimes, était une épouvantable destruction, hideuse dans son approche, hideuse dans scs résultats. C'est qu’il y a dans la mort autre chose que la perte de la vie ; c’est yue l’homme, en tous cas, y cherche une lutte, y veut une chance, et que, pour le plus brave, décidé à mourir, le genre de sa mort n’est point indifférent ; c'est que celui qui subit une maladie aiguë et mortelle avec calme, et qui la supporte avec courage, se sent le temps de la combattre, de la retarder et peut-être de la vaincre ; c’est que celui qui commet un suicide est maître de sa vie après tout, et peut suspendre l’instant fatal. Mais, se trouver en lace d’un mal contre lequel rien n’est puissant, ni la jeunesse, ni la volonté, ni le courage; un mal qui frappe comme la foudre, et qui, sans laisser une heure pour s’accoutumer à la mort, déchire assez longtemps pour infliger les plus cruelles douleurs ; une âme plus forte, plus habituée aux misères de l’humanité que celle d’une jeune fille de quatorze, ans, y eût succombé.
Richard ( appelait, essayait de la calmer. 11 fut longtemps sans pouvoir rien obtenir que des cris et des terreurs. Enfin, peu à peu scs sanglots s’apaisèrent ; elle parut comprendre les espérances que voulait lui inspirer Richard ; elle laissa aller ses mains dans les siennes et parut l’écouter parler. Mais, lorsqu'il pensait avoir ramené le calme dans son esprit, elle se pressa contre lui en disant, comme si elle s’éveillait d’un songe :
— J’ai bien froid! Richard, j’ai froid 1
Il faisait nuit, une nuit de janvier! Richard n’avait point de manteau, le sien était resté sur son cheval. 11 se sentit le cœur brisé de ce mot de Charlotte, car il lui avait parlé d’espérance, de fuite, de bonheur, d’amour, et elle lui avaif répondu qu’elle avait froid !
— Eh bien, lui dit-il, viens au château, il doit y avoir du feu.
Charlotte, à ces paroles, repoussa Richard connue si c’eût été
une insulte poignante.
— Au château ! dit-elle, au château !
Puis, après une pause, elle ajouta :
— Mourir ! oh i mourir !
Richard ne pouvait la comprendre ; il s’imaginait qu’elle craignait de “se montrer avec lui auprès des domestiques qui étaient demeurés à Great-House ; il lui dit :
— Ne crains rien, Charlotte ! je porte mon épée et nul ne te regardera ici qu’avec respect. Viens, Charlotte ! viens au château.
La jeune fille se leva et se prit à courir vers la route avec une rapidité singujière; Richard s’élança après elle et parvint à l’atteindre. Il l'arrêta et la saisit dans ses bras; elle se débattit avec violence en criant aux paysans qui gardaient les issues :
— A u secours ! tuez-moi ! tuez-moi 1 je ne veux pas mourir ! tuez-moi! *
Les misérables répondirent-ils à ses cris ou à leur terreur ? il importe peu ; mais un coup de feu partit, et une balle vint siffler aux oreilles de Richard. Il emporta encore une fois Charlotte dans ses bras. Cependant la lassitude le prenait. Charlotte, encore une fois accablée et anéantie, restait inerte entre ses bras. 11 se sentit à son tour brisé, froid et douloureux. Il eut peur; oui, véritablement, il eut peur ! L’épouvante de Charlotte et son désespoir le gagnaient ; car, enfin, pôur être en cet état, qu’avait-elle donc vu ? de quels épouvantables événements avait-elle été témoin ? Et lui, s’il était saisi par ce mal dévorant, quelle défense avait-il? quel secours pouvait-il espérer des autres et de lui; quelles chances de salut? Et quand cette pensée lui vint à l’esprit, il trembla ; il trembla pour Charlotte qu’il s’imagina seule et abandonnée dans cette maison de mort. Il comprit alors qu’il fallait prendre un parti décisif. Charlotte, presque morte, froide, sans force ni courage, était appuyée sur son épaule. 11 réunit toutes ses forces; et, profitant de son accablement, il l’enleva et marcha vers le château. Quand il en fut asséz près pour croire qu’il pouvait être entendu, il s’arrêta ; et, au risque d’éprouver une nouvelle résistance de la part de Charlotte, il appela : Charlotte se redressa, elle le regarda d’un œil fixe et égaré. Il appela plus fort ; elle sembla rire sourdement. 11 crut qu’elle devenait folle ; il appela d’une voix terrible. Rien ne répondit.
Il comprit alors. Elle était donc seule dans le château, et tous étaient partis, ou plutôt tous étaient morts. Lui aussi, à son tour, passa sa main avec rage sur son front. Il sentit que sa pensée le quittait; il serra sa tête convulsivement dans ses mains, comme pour y retenir sa raison. 11 se calma. 11 regarda Charlotte, son visage ne disait rien : ni peur, ni dédain, ni sarcasme!... 11 était
effrayant. Richard ne perdit pas courage ; il raidit son âme contre tout ce qui le frappait, et pensa qu’il pouvait se sauver avec Charlotte et sa tante. 11 ne fallait pas un médiocre courage pour oser espérer à cette heure où ils étaient, là où ils étaient.
Richard parcourut du regard la face triste et uniforme du chà teau. Rien n’y brillait qui annonçât la vie. Tout était noir, murs et fenêtres. Cependant, à force de regarder, il crut, presque en face de lui, voir danser aux vitraux d’une haute croisée une lueur qui surgissait et tombait çà et là à temps irréguliers, comme les derniers éclairs de raison dans l’œil d’un mourant. 11 supposa que ce pouvait être la flamme expirante d’un foyer; il résolut d’y arriver. Cependant, il ne connaissait pas les entrées du château, et Charlotte était incapable de les lui montrer; à peine elle pouvait se soutenir, et lui-mèine, accablé de lassitude depuis deux jours qu’il n’avait pris aucun repos, n’avait plus la force de la transporter au hasard de porte en porte 11 sentait qu’il pouvait encore arriver avec son fardeau jusqu’à un endroit peu éloigné, dont il eût parfaitement reconnu le chèmin, mais qu’il n’y suffirait pas s’il était obligé de chercher longuement son but à travers des escaliers inconnus, obscurs, et dans des détours où il pouvait s’égarer. Il considéra Charlotte ; elle était complètement anéantie. Il l’assit sur une pierre, lui parlante son projet, lui dit de ne fias s’effrayer, de l’attendre un moment, qu’il allait jusqu’à cette chambre où il y avait du feu, qu’il en rapporterait un flambeau. Charlotte fit un signe de tête comme pour consentir. 11 prit sa main,il la serra dans les siennes, la conjura d’attendre, et s'éloigna.
11 n’avait pas fait dix pas qu’il se retourna et vit Charlotte se lever et marcher lentement vers la route. Il courut encore après elle, l’atteignit encore; mais cette fois elle ne fit point de résistance, et elle se laissa ramener à sa place. Là il se mit à ses pieds; là, à deux genoux, il l’implora de l’écouter, de le comprendre; il lui persuada d’espérer, il la prit dans ses bras, il l’étreignit sur son cœur, il pressa ses lèvres des siennes, il tenta de secouer ce désespoir froid et uni sur lequel rien n’avait prise ; enfin il crut qu’elle avait deviné ce qu’il voulait, et tenta de marcher vers le château ; mais il n’avait pas quitté sa main, il n’avait pas fait deux pas qu’elle était encore debout, et qu’elle retournait vers la route. Il semblait que ce ne fût plus une volonté, mais une iinpul sion involontaire. Comme ces jouets d’enfant, chargés de plomb à l'une de leurs extrémités, qui s’y redressent toujours dès qu’on les
laisse échapper, Charlotte, sous le poids d’une horreur inexplicable, paraissait invinciblement attirée vers la route.
Oh I si le jour avait lui ! si Richard avait pu voir l’horrible tableau qui s’était étalé, quelques heures avant, sous les yeux de Charlotte ! oh 1 sans doute il eût expliqué la persévérance de cette fuite ; il eût deviné que la malheureuse avait été chassée de ce château par d'épouvantables événements ; qu’après avoir fui avec toute la terreur d’une àrae qui comprend ses impressions, son esprit s’était tellement tendu vers cette idée, vers ce besoin, vers cette nécessité de fuir loin de la maison, qu’ aussitôt qu'on l’y ramenait elle s’échappait dès qu’elle était libre, bien que sa raison ne fût plus présente, qu’elle ne pût plus dire la cause de cette action- Richard était désespéré : il ne savait que faire ; il regardait vaciller cette lueur qui menaçait de mourir à chaque minute ; il considérait Charlotte immobile, dont les dents claquaient, qui se ramassait sur elle-même et se pressait contre lui en murmurant tout bas :
— J’ai froid ! allons-nous-en 1 j’ai froid ! , /
Mille idées folles lui passèrent par la tète ; il pensait quelquefois à creuser un chemin souterrain sous les murs d’enceinte du parc;
, une autre fois il calculait les chances d’une attaque contre, les paysans. La pensée de se tuer et de tuer Charlotte lui vint un moment; enfin il se demanda s’il ne pouvait pas incendier le château et le bois, et si, grâce au désordre qui pourrait en résulter, il ne pourrait pas franchir la terrible enceinte. Ainsi, il était arrivé à cet état d’exaltation d’oublier que ce crime le menait à l’échafaud. Et ce crime, il l’eût commis, non plus pour une vengeance, non plus pour le saiur assuré , mais pour franchir un espace de deux pieds, derrière lesquels il y avait mille dangers inévitables !
Cependant, la nuit avançait, et Charlotte, glacée, pleurait comme une enfant en disant toujours :
— Oh ! j'ai froid ! allons-nous-en ! j’ai froid 1 ' 11 ne pouvait ni l’emporter, ni l’emmener, ni la laisser. U s’arme de courage et prend un parti décisif. U défait son écharpe de soie, approche Charlotte d’un arbre et l’y attache fortement. A peine se sent-ielle ainsi liée, qu’elle pousse des cris aigus; elle se débat, elle se heurte le front, se déchire les bras. 11 s'arrête un moment, il est près de la détacher ; la pitié l’emporte, il s’éloigne et court vers la maison.
A mesure qu’il avance, il entend les cris de Charlotte qui de-
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LES DEUX CADAVRES, 3GK
viennent déchirants ; il fuit plus vite pour ne plus les entendre ; il pense à ce qu’il va faire : il se dit que c’est pour la sauver ; les cris redoublent, il court plus vite, il arrive au 6euil de la grande porte; il n’entend plus rien.
Oh I quelle inexprimable angoisse il ressentit. Fallait-il retourner ? était-elle morte ? était-ce quelqu’un qui était accouru à ses crjg, ou bien devait-il lui chercher d’abord un asile? 11 s’arrête un moment. Ce moment fut une de ces minutes qui frappent le cœur de souffrances qui suffiraient à une année. 11 se résout à continuer et à chercher cette chambre où est une lumière, où brille sans doute un foyer. U tire son épée, il entre.
Il suit d’abord un long vestibule. L’obscurité était complète, et, du bout de son épée, il tâtait au hasard les objets qu'il rencontrait. Tout à coup son pied heurte violemment contre un corps qui résiste, et dont son épée, qu'il tenait assez élevée, ne l’avait point averti. C’était la première marche d’un escalier ; c’est sans doute celui qui conduit à la chambre où se trouve la lumière qu’il a vue. 11 monte. En montant, toujours l’épée en avant pour reconnaître chaque marche avant que d’y mettre le pied, il sent une masse considérable qui obstrue l’un des degrés ; il la tâte avec son épée, sans pouvoir en distinguer la forme ; il la frappe sans qu’elle Tende aucun son ; il se baisse pour la toucher : c’était le corps d’un homme jeté en travers de l’escalier ! Richard faillit .tomber à la renverse. Au milieu de l’obscurité, il lui sembla voir étinceler des yeux ; dans le silence profond qui l’entourait, il crut entendre un gémissement. 11 demeura immobile ; il écouta. Oh 1 que les cris de Charlotte, en ce moment, lui eussent paru joyeux I oh ! que la voix d’un juge qui lui eût prononcé son arrêt, que celle d’un bourreau qui lui eût annoncé sa mort, lui eussent paru douces en ce moment ! Il n’entendit rien 1
Mais Richard avait un courage d’acier qui pouvait plier, mais qui se redressait aussitôt. 11 monte l’épouvantable degré, il arrive au premier étage, il trouve des portes ouvertes ; il les franchit, il passe de chambre en chambre, éclairé par cette terne lumière que la nuit laisse filtrer dans ses ténèbres. 11 va, il traverse de vastes appartements où ses pas retentissent comme un cercueil vide. Enfin, à travers les joints d’une porte, il voit luire une clarté imperceptible ; il se précipite, brise la porte et entre dans une vaste salle, au fond de laquelle s’élève une vaste cheminée où brûlent les restes d’un feu presque éteint.
A peine entré dans cette pièce, il la "parcourt d'un coup d’œil rapide; le peu de clarté qu’y jetait le foyer lui montra qu’elle était somptueusement meublée. On y voyait de larges fauteuils çà et là dispersés, de hautes armoires, dont les cuivres s’illuminaient de jets de lumière, et on voyait pendre du plalond les longs rideaux d'un lit élevé sur une estrade.
Richard s’approche du foyer et cherche partout une torche, il n’en trouve pas; il considère la flamme qui se balance sur quelques débris de bois, toute prête à les quitter et à le laisser dans l’obscurité. Il voit près de lui une table d’un chêne superbement sculpté, il essaye de la briser, et n’y peut parvenir ; il la prend, et l’approchç du foyer et la place au-dessus des charbons ; il cherche partout des objets propres à ranimer le feu ; il trouve un rouet, il le met en pièces, il arrache une tenture, il prend des étoffes déposées sur des chaises, il casse des sièges, il entasse tout dans la cheminée; mais la flamme, déjà incertaine et presque mourante, s'évapore avant d’avoir pu s’attacher à aucun de ces objets, et la chambre tombe dans une obscurité où brillent seule, ment quelques charbons ardents qui rayonnent sans rien éclairer. Richard s’accroupit pour rallumer le foyer; il souffle, il s’exténue et ne peut y réussir.
Il s’arrête un moment. 11 entre en compte avec lui-même et se demande s’il n’use pas inutilement ses forces dans une lutte où il succombera, où tout semble conspirer contre lui. Mais la résolution de son àme triomphe encore une fois ; il ramasse quelques charbons, il les approche les uns des autres, les souffle avec acharnement; ils produisent une petite flamme; il y présente un morceau d’étoffe, et le morceau d’étoffe s’enflamme. Il lui sembla voir sa vie se rallumer. L’espérance lui rend les forces; il cherche partout des aliments à ce feu; il aperçoit dans un coin un prie-Dieu, un livre de prières était ouvert sur le pupitre, il le prend, le déchire feuille à feuille, il nourrit la flamme qui, peu à peu, s’attache aux débris qu’on lui a jetés, finit par les attaquer, et dans peu d’instants les allume complètement. Dans sa joie, il jette tout ce qu’il croit devoir en nourrir l’activité, et bientôt tout brûle, tout flambe, tout brille, et la chambre s’illumine d’une ondoyante clarté. Richard se réjouit ; il se sent réchauffé à ce feu, de son corps et de son esprit : il s’assure qu’il ne peut s’cteindre ; il lui fournit de nouveaux aliments.
11 s’aperçoit que les étoffes qu’il a données au feu se sont faci-
lement allumées et veut lui en livrer encore; il monte vers le lit, écarte les rideaux, arrache un couvre-pieds, arrache les couvertures et les draps, et découvre un corps raide étendu dans ce lit. A cette heure, l’insensé avait tout oublié ; il ne songeait plus ni à Tétât de cette maison, ni à l’horreur qui s’y trouvait semée à chaque pas. Charlotte avait froid! il avait-froid! C’était là toute sa pensée, toute sa douleur, et du feu, et un peu de feu pour la réchauffer était devenu toute son espérance, tout son désir. Mais quand il vit ce corps gisant sur ce lit, toute sa situation lui réapparut dans son inflexible cruauté. Oh! alors un tremblement frénétique le saisit ; il se sent enfermé dans cette maison où fa mort est dans l'air, où les pieds et les mains heurtent des cadavres ! Une horrible colère s’empare de lui : il ne veut pas être vaincu par tant d'obstacles! Ce qu’il a résolu il le fera ; il sauvera Charlotte ; il écartera de son passage ces morts dégoûtants : il l’amènera dans cette chambre, il l’y réchauffera, et demain il apaisera ses teiv reurs, l’entourera d’amour, la fera vivre malgré le ciel et malgré le fléau dans cette maison de malédiction. 11 le veut ainsi, et s’apprête à exécuter son projet, et pour que Charlotte ne subisse pas cet aspect terrible, il saisit le cadavre pour le jeter au loin.
Horreur!... à peine sa main l’a— t-elle touché, qu’un tressaillement parcourt ce corps froid et raidi; sa figure s'agite, ses yeux se ferment et s’ouvrent comme s’ils cherchaient et craignaient la lumière, ses lèvres remuent, et Richard voit se soulever sur son séant ce cadavre abandonné ; de longs cheveux gris tombent sur ses épaules décharnées ; ses yeux rouges et ensanglantés roulent affreusement dans leur orbite.
Cependant nul soupir, nul gémissement ne sort de sa poitrine et ne vient attester la vie. Enfin, un bras se lève, un bras sec, décrépit; une main s’étend, longue, étroite, froide ; elle s’appuie sur l’épaule de Richard, le saisit, s’y cramponne, l’attire; Richard subit cette hideuse attraction; stupide, anéanti, il cède au pouvoir qui l’entraine, voit ce visage s’approcher du sien, regarde et reconnaît lady Salnsby ? 11 pousse un cri, il perd la raison et s'échappe.
A travers les appartements, les chambres, les escaliers, à travers les basses-cours, les écuries, les jardins, il court éperdu, sans souvenir de rien que de ce corps qui se redresse toujours, de cette main qui le saisit, de ce visage qui s’attache au sien; il oublie Charlotte, il oublie qu’elle meurt! 11 veut fuir, il sent à son
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prendre aucun repos, il remonte à cheval, regagne Irnidres, traverse la ville et court à Great-House. 11 arrive, apprend aussi r affreuse nouvelle du fléau qui avait dépeuplé sa maison ; mais, en môme temps, on lui dit qu’un homme est entré, qu’une jeune fdtc ' a reparu avec lui; et Ralph, à son tour, méprisant tout danger, franchit l’enceinte condamnée et court au château. ïf arrivait quand il rencontra Richard.
Au cri qu'ils poussèrent en s’apercevant, â la rapide spontanéité avec, laquelle iU tirèrent tous deux leurs épées, il semble qu’ils dussent s’élancer l’un sur l’autre et se déchirer sans paroles m retardement. 11 n’en fut pas ainsi.
Certes ees dent hommes n’avaient pas tourné toute leur vie h la perte l’un de l’autre pour se massacrer soudainement et en aveugles. Non; arrivés à l’heure décisive de leur haine, ils voulurent s’y arrêter quelque temps. Comme la jeune fille qui cherche une heure de solitude avant le moment du mariage, comme le coupable qui a besoin de quelque méditation avant l’échafaud, comme fait tout homme pour qui se prépare un événement important, Ralph et Richard suspendirent tons deux leur détermination, non plus pour la discuter, mais pour s’y bitm assurer, pour s’y complaire, pour en jouir.
D’ailleurs , ils se sentaient si bien maîtres l’un de l’autre, ils étaient si bien enfermés dans la même cage, si sûrs de se retrouver et de ne plus se perdre , qu’ils dédaignèrent de se bâter, fis s’arrêtèrent donc en face l’un de l’autre, et se considérèrent quelque temps pour se repaître K un l’autre de leur présence.
• — Enfin! dit Ralph avec une joie infernale.
— Oui, enfin ! répondit Richard avec le même accent.
Ils demeurèrent immobiles encore à se regarder, et Italpli, croisant indolemment les jambes l’nne snr l'autre, et s’appuyant sur son épée, se prit à dire avec une nonchalance qui semblait aignîser encore, par un contraste habilement étudié, la cruauté de ses paroles :
— Sais-tu les nouvelles, Richard? sais-tu que ta mère a changé le lieu du rendez-vous que tu lui as donné? sais-tu qu’elle ne doit point t’attendre au coin du chemin qui tourne à droite, à un demimille de Great-House? *
— Je l’ignorais, reprit Richard, affectant le même ton insouciant et dédaigneux. Mais, dis-moi, où est ce nouveau rendez-vous, Halph? je n’y manquerai pas, car tu sais, toi, que je ne manque
pas à ceux qu’on me donne, fût-ce sous les potences de Tyburn!
— Tu as raison, tu ne manqueras pas à celui-ci, car c’est moi qui t’en frayerai la route , répliqua Ralph en suspendant sa réponse, comme pour lui donner plus de portée.
— Où est est-il donc. Ralph ? dit Richard qui prévoyait une cruelle parole.
— A la mort! dit Ralph.
— Tu as raison à ton tour ; oui, tu m’en frayeras la route, car tu y seras avant moi, répondit Richard d’une voix qui ne put rester calme.
Ils s’arrêtèrent un moment. Richard pensa à ce que venait de lui dire Ralph; il se rappela les tristes pronostics d’Andlay, les fâcheux symptômes de la veille. Il se sentit une larme dans les yeux : il se tut, puis se reprit à regarder Ralph , et, à son tour, il lui adressa la parole.
— Sais-tu aussi toutes les nouvelles qui te regardent. Ralph? lui dit-il.
— Je les sais, répondit celui-ci sans paraître ému.
* — Tu sais que c’est moi qui ai livré au gibet le corps de Charles I er ! ajouta Richard en élevant la voix.
— Je le saisi dit encore le colonel d’un ton calme.
— Sais-tu que c’est moi qui suis venu hier dans cette maison, et que tu as voulu faire égorger? continua son ennemi en souriant cruellement.
— Je le sais! répliqua Salnsby toujours impassible.
— -Sais-tu que j’y ai vu Charlotte? ton amour! ton espoir! ta vie! dit Richard en accentuant chaque parole, comme pour la plonger au cœur de Ralph.
— Je le sais! dit Ralph, qui se dominait souverainement.
— Sais-tu que celle dont tu n’as recueilli que haine et dégoût s’est livrée à moi, et qu’elle m’appartient maintenant, non-seulement de sort âme, mais de tout son être? s’écria Richard avec une fureur et une joie terribles.
— Tu mens 1 tu mens ! cria Ralph, qui pâlit et trembla à son tour.
— Sais-tu qu’elle m’attend, et que nous fuyons ensemble? dit Richard; qu'une fois que ce fer aura cherché ta vie dans ton cœur, nous partons pour vivre. Ralph! tandis que ton corps restera ici, abandonné aux bêtes fauves et aux oiseaux de proie.
— Quelque part qu’elle t’attende, répondit Ralph redevenant
LES DEUX CADAVRES. 3Gt
maître de lui, souriant et levant son épée, elle est derrière ce fer, et ce fer est un rempart que tu ne franchiras pas !
— Tout à l'heure! répliqua Richard avec un accent de dédain et en invitant son ennemi, du geste, à prendre patience et à baisser son épée! Tout à l'heure!
— Oui, tout à l’heure! reprit Ralph en imitant l’inflexion et le geste de Richard : car tu ne sais pas encore que ta mère t’a maudit à son lit de mort , et que c’est moi qu’elle a chargé de ses adieux, et que je les porte là sous mon pourpoint, écrits pour toi.
— Je les lirai donc ! dit Richard ; mais tu ne sais pas, toi, qu’on t’a menti, sans doute, quand tu es entré ici ; tu ne sais pas (Rie ta mère vit et qu’elle t’attend.
— Ah ! s’écria Ralph ; je la verrai donc !
A ce moment, une rougeur étrange éclaira le lieu où se trouvaient les deux ennemis. Pour bien faire comprendre leur situation, il faut dire que le parterre qui séparait le château du bois, était coupé par une allée qui conduisait de l’un à l’autre. C’était dans cette allée que se trouvaient Richard, qui, sortant de la maison, lui tournait le dos, et Ralph qui la voyait en face. Le premier, il aperçut cette lueur qui vibrait avec éclat à travers les vitres.
— C’est un incendie! cria-t-il malgré lui.
— Oui, répondit Richard, qui, s’étant un moment retourné, avait reconnu la pièce où il avait rallumé le foyer; oui, c’est l’incendie, et ta mère est couchée sans force et sans mouvement dans cette chambre qui brûle!
Ralph frissonna de rage. 11 ramassa ses forces et voulut s’élancer sur Richard.
— Place! place! lui dit-il.
— Tu ne passeras pas! répondit Richard.
Ralph courut vers lui ; mais soudain des cris perçants, sortis du bois qui était derrière Ralph, le frappèrent et suspendirent son attaque. — l)u feu! oh! du feu! criait une voix désolée; du feul ou je meurs !
— Tu ine trompais! ma mère est ici! elle m’appelle ! dit Ralph en s’arrêtant. Elle m’appelle, entends-tu?
— Non! non! dit Richard, c’est Charlotte qui m’attend... Place! place!
— Tu ne passeras pas, à ton tour! s’écria Ralph.
*— Ta mère meurt, vois-tu! dit Richard.
— Ta fiancée meurt, entends-tu ! reprit Ralph.
— Eh bien! dit l’un, iras-tu? — Et toi! dit le second, irasdu?
Ils pouvaient s’épargner et les sauver. Us s’attaquèrent alors.
C’était une aveugle rage, une haine frénétique qui les poussait l’un sur l’autre, et pourtant, ce ne fut ni un combat aveugle qu’ils se livrèrent, ni des coups frénétiques qu’ils se portèrent. Toutes les l'uses, toute la souplesse, toute la force que deux hommes peuvent posséder, ils en usèrent pour s’atteindre et s’éviter alternativement.
Cependant, l’incendie gagnait, et soudainement on entendit se briser les fenêtres de la chambre où il brûlait avec éclat. A la sanglante lueur qu’il jeta par cette issue, on vit alors, d’un côté de ce combat, un spectre s’élancer hors de la chambre et se précipiter sur le balcon, en poussant de lamentables cris; et, de l’autre côté, on vit, enchaînée à un arbre, se débattre une jeune femme, répondant par des cris aussi lamentables.
— Attends, ma mère ! cria Ralph en portant un coup terrible à Richard.
— Attends, Charlotte ! cria Richard en frappant Ralph de son épée.
Tous deux reculèrent blessés. En se voyant face en face et dans un jour éblouissant d’incendie, ils se mesurèrent de l’œil en grinçant les -dents et se dévorèrent du regard.
— L’incendie gagne ! dit Richard; entends-tu ta mère?
— Charlotte attend! dit Ralph; entends-tu ta fiancée?
Us se reprirent au combat, plus déterminés, plus furieux ; les épées se croisaient et se frappaient, réfléchissant le rouge de l’incendie. Les cris duraient sans «esse, les cris de lady Salnsby et ceux de Charlotte. Enfin, les épées se teignirent de sang, et les deux adversaires ne frappèrent plus que pour se tuer. Leurs armes ruisselaient, leurs vêtements étaient souillés, et leurs membres couverts de larges blessures.
11 ne se parlaient plus, mais tous deux laissaient exhaler un sourd rugissement. Peu à peu, cependant, leur force s’affaiblit sans que leur colère perdit de sa ténacité, et ils se frappaient encore, que leurs ooups déchiraient à peine leur chair. Ailleurs, aussi, tout s’apaisait, les cris s’éteignaient, lady Salnsby ne laissait plus entendre qu’un râle sourd, et quelques sanglots suffoqués sortaient seuls de la poitrine de Charlotte. Puis Ralph, tournant sur ui-mème comme saisi du dernier vertige, tomlKi en voulant faire
un pas vers le château ; Richard, poussant un rire de triomphe, s’abattit à son tour dans le sans qui exilait de ses blessures ; lady Salnsby, atteinte par l'incendie, se roula et se tordit comme un serpent dans les flammes; et Charlotte, attachée par la ceinture, se laissa affaisser, et, se ployant comme une gerbe brisée, resta pendue, immobile et froide, au tronc de l'arbre qu’elle avait déchiré de ses dents et de ses mains. Tout se tut, et l’incendie régna seul dans la nuit et dans le silence.
Seul, dans la nuit, il lança au ciel ses jets lumineux; seul, dans , le silence, il fit bruire son foyer rugissant , et les habitants des alentours se réunirent pour voir s'abîmer le château , avec ses sourds mugissements et ses éblouissantes convulsions; ils oublièrent, pour ce spectacle, la garde sévère de l’enceinte pestiférée : mais personne ne sortit. *