LA NOURRICE
Tomlinson avait suivi lady Salnsby ; chemin faisant, elle lui avait raconté l’histoine d’Anna ; elle lui avait dit comment Charles 1 er s'était caché à Windsor, comment, poussé par une passion qu’elle n’avait pu prévoir, il y était revenu ensuite plusieurs fois, durant l’espace de quelques mois. Elle lui révéla que, forcé de rejoindre son armée, il avait quitté les environs de Londres, en lui faisant confidence de son amour pour la nièce de Barkstead, de L’état où elle se trouvait, des précautions à prendre et du secret inviolable qu’elle devait garder vis-à-vis d'elle sur son vrai nom et sur son rang. — J’avais permis, dit lady Salnsby, j’avais permis à Anna d'écrire au capitaine Georges et de recevoir ses lettres; ce fut cette imprudence qui livra son secret aux mains de 'son oncle. Jugez de mon étonnement de le voir, il y a un mois, arriver dans notre retraite, lorsqu’à peine l’arrestation du roi nous était parvenue comme un bruit vague. Barkstead, l’un des juges commis à l’instruction du procès de Charles, avait eu entre ses mains tous les papiers qu’on avait saisis sur lui, et les lettres d’Anna s’y trouvaient. Bien qu’elles fussent adressées au capitaine Georges,
LES DEUX CADAYRES.
elles suffirent pour éveiller les soupçons du colonel, et lorsqu’il m’ordonna de lui remettre Anna, je crus devoir lui dire toute la vérité.
Tomlinson parut surpris. Lady Salnsby continua :
— Il aurait su de la jeune fille ce qui lui était arrivé, et peutêtre il. lui aurait dit imprudemment le nom de celui qui était son amant ; et ce nom devait être un secret pour elle. Seulement la munificence de Charles l or aurait suivi son enfant dans la vie. Telle était sa volonté. Aujourd'hui, tout est bien changé : les enfants légitimés de Charles 1 er sont aux mains de ses bourreaux, ou exilés de leur patrie. Une vie suffira-t-elle à leur rage de tigres ? l’échafaud est encore dressé, et le poison s’envoie par messager. Qui sait si les dernières gouttes dn sang royal des Stuarts ne couleront pas, bientôt, seulement dans les veines do l’enfant qui va naître ?
Charles 1 er l’avait prévu, le jour où, dans un entretien qu’il obtint de Barkstcad, en présence du colonel Okey et de Juxon, il lui demanda sa parole de chrétien de recueillir et d’élever l’enfant d’Anna, et d’établir, à sa naissance, toutes les preuves qui pourraient la faire reconnaître un jour. Barkstead fit ce serment à sa victime, et sans doute il le tiendra. Colonel Tomlinson, j’en ai fait un aussi, et maintenant que votre âme est revenue de l’aveuglement où elle était plongée,' vous m’aiderez à le remplir.
A ce moment, ils arrivaient à la porte d’une maison qui était sur le bord de la Tamise. Elle était habitée par lady Macdonnel, fdle de lady Salnsby. C’était la même qui était avec Anna le jour où Charles 1 er / s’introduisit à Windsor après avoir été séparé par une attaque imprévue de quelques cavaliers qui l’accompagnaient, et lorsqu’il se rendait à une entrevue où il devait concerter les moyens de s’emparer de Cromwell et des membres les plus influents du parlement.
Lord Macdonnel était l’imbécile le mieux établi des trois royaumes. L’ambition de lady Salnsby l’avait choisi pour gendre . Ses grandes propriétés en Écosse, un nom qui n’était pas sans influence, l’avaient fait préférer; et tandis qu’il se croyait un père de famille paisible et résigné, sa belle-mère en faisait un chef de parti entreprenant et ambitieux.
Donc lady Salnsby entra avec Tomlinson dans sa maison; elle le fit appeler ainsi que sa fille, et leur demanda une attention religieuse .
Ce préambule effrayait toujours Macdonnel, car il était toujours
je
le prélude de quelque demande considérable d’argent pour secourir des royalistes proscrits ou des catholiques malheureux, et tout bon catholique, tout sincère royaliste qu’il pût être, il comprenait difficilement qu’il fallût se ruiner pour la cause du roi ou du pape. La demande que lady Salnsby avait à lui faire devait l’étonner bien davantage. Voici le discours qu’elle commença par lui adresser, et contre lequel il croyait avoir bien noué les cordons , de sa bourse, maisdout la conclusion le jeta dans une cruelle perplexité;
— Lord Macdonnel, lui dit lady Salnsby, vous êtes le représentant de l’une de ces vieilles et nobles familles qui brillent autour du trône, comme des diamants autour d’une couronne. Macdonnel inclina la tète; lady Salnsby continua : — Vos ancêtres ont versé leur sang pour la royale maison des Stuarts ; vos ancêtres étaient grands et généreux ; vous ne serez ni moins grand ni moins généreux que vos ancêtres. Macdonnel laissa échapper un petit toussement significatif qui disait certainement : — Bien,bien, je vous vois venir. Lady Salnsby, à qui ce mouvement n’avait pas échappé, ne put retenir un sourire de pitié méprisante, et elle reprit : — Les biens immenses que vous possédez ne sont pas le plus précieux héritage que vous ayez reçu de vos aïeux. — De cet héritage, il n’en restera bientôt plus, répondit Macdonnel, qui croyait que le combat allait s’engager sur ce terraiu. — Ce doit être une raison de plus pour garder intact celui d'un nom honorable, et le jour est arrivé de vous en montrer digne ; vous allez avoir besoin de courage. Ici Macdonnel tressaillit. — D’un grand courage ! Macdonnel faillit se trouver mal. — Jeviens vous demander plus que la vie I
Cette menace rassura le brave lord.
— Qu’cst-cc donc? dit-il d’un ton résolu, comprenant qu’il n’y avait ni danger personnel, ni risque d’argent à courir. — Il faut vous séparer de votre femme!
A ces mots, la jeune lady, qui jusque-là était restée assez indifférente au discours de sa mère, se rapprocha vivement et s’écria :
— Comment ! me séparer de mon mari ! je ne le ferai point qu’il ne me l’ordonne. — Il vous l’ordonnera, répliqua lanière. Lord Macdonnel connaît les droits de son autorité, et quand il aura reconnu que l’honneur de son nom est intéressé à cette séparation, il saura bien l’exiger. — Certes, je saurai bien l’exiger, répéta Macdonnel avec un air de sévérité. — Ce n’est pas tout, dit lady Salnsby en se tournant vers sa fille, il faut encore vous sépa-
rer de votre enfant. — Me séparer de mon enfant ! s’écria la jeune mère; môn enfant, qui a deux mois à peine, le livrer à des mains étrangères! lui refuser mon lait! Non, ma mère, je ne le ferai pas ! je ne le ferai pas! répétait-elle avec fqpce, comme pour s'affermir dans sa résolution. — Elle ne le fera pas! criait Macdonnel furieux, elle ne le fera pas !
Lady Salnsby laissa passer ce premier élan de douleur, et, continuant comme si elle n’avait rien entendu, elle ajouta : — Vous me suivrez alors, et vous trouverez alors une noble consolation de votre sacrifice. Le dernier et faible rejeton des rois de la Grande-Bretagne sera remis entre vos mains; tout l’espoir d’une nation reposera en vous ; comme un ange gardien placé à côté d’un faible arbrisseau, vous le défendrez de l’orage et de la bâche de ses ennemis. Votre dévouement sera égalé dans l’histoire à celui de la mère des Machabées, et le nom de Macdonnel recevra de vous un éclat immortel qui le fera citer comme un modèle d’héroïsme dans les temps à venir.
— .Ah! ah! s’écria Macdonnel, tout surpris de cette gloire colossale que sa femme allait lui apporter, ceci mérite considération. Et que faut-il qu’elle fasse pour que j’obtienne ce nom immortel ? — Qu’elle dépouille ces vêtements somptueux, répondit lady Salnsby avec le ton emphatique d’une prophétesse; qu’elle revêtît les habits de la misère et de la servitude, et que, renfermant en son cœur le secret terrible qui va lui être confié, elle se consacre, corps et aine, au service de la vraie cause.
La jeune lady ne pouvait comprendre le sens des paroles de sa mère ; celle-ci cherchait à revêtir des couleurs du fanatisme la singulière proposition qu’elle avait à faire à sa fille, sans pouvoir y parvenir. Macdonnel redoublait son air hébété, et Tomlinson lui-même ne savait trop où prétendait arriver lady Salnsby.
A ce moment la porte s’ouvrit. Un message de l’évêque Juxon fut remis à la vieille dame ; elle le lut avec une anxiété visible, et, prenant une décision rapide, elle dit :
— Maintenant, ma fille, il n’y a plus à balancer. Et, sans s’arrêter aux exclamations, aux marques d’étonnementque Macdonnel et sa femme laissaient échapper à chaque parole, elle continua résolûment : — Ma fille, vous allez prendre les vêtements d’une femme du peuple, vous en afficherez le langage et les manières. Le colonel Tomlinson vous conduira chez son collègueM. Barkstead, et il vous présentera comme une jeune mère qui vient chercher un
nourrisson. Ce nourrisson, vous le trouverez ; on vous en confiera l’allaitement, sur la recommandation du colonel ; vous resterez près de lui, et vous lui vouerez vos jours et vos nuits. — Et jo quitterai mon enfant pour celui d’un autre! répondit lady Macdonnel, chez qui l’amour maternel était surtout blessé de cet ordre. — Et lady Macdonnel entrera comme servante dans la maison d’un rustre puritain ! dit le mari en haussant los épaules. Vous êtes folle, lady Salnsby, votre tète a tourné quand celle du roi est tombée. Vous êtes folle 1 — C’est vous qui êtes fou de parler ainsi à lady Salnsby, répliqua-t-elle d’un ton de dignité. Ce que j’ai dit se fera. Lady Macdonnel est fille de lady Salnsby, et lady Salnsby a jugé que sa fille entrerait comme servante dans la maison de Barkstead.
Macdonnel riait, tant lui paraissait extravagante la proposition delà belle-mcre : — Vous êtes folle, répétait-il à chaque instant, yous êtes folle !
— Qui êtes-vous donc, lord Macdonnel, pour me répondre de la sorte? s’écria lady Salnsby, dans une colère inexprimable. Quels sont ces aïeux qui vous rendent si vain que vous ne puissiez consentir à ce que je vous demande ? Le premier de tous était un montagnard à qui Jacques d'Ecosse, le plus gourmand des rois, paya un coq de bruyère du don d’une seigneurie, un jour qu’il n’avait pas eu de quoi déjeuner à la chasse. Le second était un chanteur de ballades, dont la reine Marie fit un lord de hautes terres, pour avoir inqwovisé un poème sur sa beauté, dont tous les vers de chaque chant commençaient par l’une des lettres de son nom. Le troisième était un usurier, qui prêtait au roi Jacques, à des intérêts de damné, l’or qu’il lui volait sur la dépense de sa cuisine et de ses livres de messe. Le quatrième... — Le quatrième, s’écria Macdonnel, au comble de la fureur, était mon { 1 ère, qui valait dans son petit doigt tous les Salnsby présents, passés et futurs !
Aussitôt, le petit Ralph, qui était présent à la contestation, s’approcha de Macdonnel, et lui donna un vigoureux coup de pied dans les jambes, en criant : — Ah ! tu insultes ma famille, tu vas voir. — Macdonnel, surpris de cette attaque imprévue, s’arrêta tout ébahi; mais il le fut bien plus lorsque sa femme lui dit : — Mon frère a raison, milord, vous insultez les Salnsby, vous êtes indigne de leur alliance.
— Les Salnsby, disait la belle-mère, ont cinq cents ans de no-
blesse, intacte et pure, au service particulier des roisd' Angleterre.
— Les Sanlsby, ajouta la femme, ne se sont jamais alliés qu’aux plus riches seigneurs de la cour. — Les Salnsby, disait l’enfant, tueraient tous les Macdonnel d’un coup de pied dans les jambes. Macdonnel était au comble de l’imbécillité.
Tomlinson s’interposa. Macdonnel avait entendu tout ce qu’on voulait de lui. II ne restait plus qu’à le faire consentir. Mais, en homme qui sent sa faiblesse, et qui çraint de se laisser séduire, il se renfermait dans un refus obstiné. — Je ne veux pas! était sa seule réponse. 11 comprenait très-bien, en sa bêtise, que s’il donnait les raisons de son refus, quelque bonnes qu’elles fussent, il se laisserait battre par les arguments de sa belle-mère, et il croyait tous les prévenir, en criant à tue-tête : — Je ne veux pas.
Mais lady Salnsby était trop adroite pour ne pas avoir gardé contre Macdonnel un terrible et dernier argument, celui de la peur; aussi, prenant tout à coup un air résigné, elle s’adressa au colonel Tomlinson, et lui dit : — Croiriez-vous, colonel, que cet homme, qui se refuse à une chose si simple, est le même qui a eu le courage de payef, à prix d’or, ces quatre conspirateurs qui ont pénétré jusque dans la chambre où devait coucher Cromwell, et qui...
— C’est-à-dire, s’écria Macdonnel, que c’est sir Sainsby qui...
— Pourriez-vous supposer, ajouta la belle-mère . sans avoir l’air d’écouter les réclamations de son gendre, que c’est encore lui qui a fait un voyage en Écosse pour y soulever le pays, il n’y a pas trois mois, en faveur du malheureux Charles? — Ce n’est pas moi ! criait Macdonnel ; si j’y suis allé, c’était pour y faire des renouvellements de bail, et c’est sir Salnsby qui...
Lady Salnsby continuait encore : — C’est lui qui a payé le dernier libelle d Ansby contre Cromwell ; lui qui entretient à ses frais les pauvres Ecossais qui ont juré sur la sainte Bible la mort du traître; lui qui cache, dans sa maison, les ai mes et les munitions des conjurés; lui,..
— Madame ! s’écriait le malheureux, je suis innocent de toutes ces horreurs... J’ai payé... c’est-à-dire, vous avez payé avec mon argent; d ailleurs, j’aime Cromwell... et puis vous m’avez dit que ces barils étaient du malvoisie ; voulez-vous me faire pendre? Colonel, c’est un infâme mensonge...
Et lady Salnsby ajouta d’un ton méprisant : — Et cet homme recule, maintenant qu’il s’agit d’une séparation de quelques jours et de l’accomplissement d'un devoir qui 11 e demande que son silence.
A ces mots, Macdonnel prit sa femme par la main, la plaça devant sa mcre, et dit à celle-ci avec un flegme furieux : — Vçici votre fille, faites-cn ce qu’il vous plaira, je n’en sais rien, je n’y suis pour rien, faites-la servante, nourrice, reine, peu m’importe, je n’y prends aucune part; la seule chose dont je vous en veuille, c’est d’en avoir fait ma femme." Adieu! En disant cela, il sortit de la chambre, laissant Toinlinson et lady Macdonnel dans la stupéfaction, et lady Salnsby dans la joie de cette brusque résolution.
. — Qu’il sc taise, c’est toutce que je voulais de lui, dit-elle; puis, se tournant vers sa fille, nie lui raconta rapidement l’histoire d’Anna et de Charles I er . Quelque pénible que fût le rôle qu’allait s’imposer la jeune lady, tel était le fanatisme que sa mère lui avait inspiré pour la cause royale, qu’elle accepta sa mission avec bonheur, dès qu’elle sut de quoi il s’agissait.
Sacrifier sa vie et celle de ses enfantsau triomphe delà royauté; supporter, pour elle, la misère, l’exil, la 'captivité, la torture ; vouer ses nuits et ses jours à allumer, en secret, des mécontentements contre le nouvel ordre de choses, le saper à petit bruit, le combattre au grand jour; tout adopter, tout respecter, tout défendre des hommes du parti royal ; tout haïr, mépriser et calomnier de ce qui appartient à \eurs adversaires ; mentir, dérober, assassiner, mourir, faire indifféremment le bien et le mal; se parjurer, trahir, se vendre, fuir, se déshonorer même , pour ce qu’elle appelait la noble cause, telle était la morale politique que lady Salnsby avait enseignée à ses enfants et que son époux mettait en usage. Ralph, malgré son extrême jeunesse, était déjà imbu de ces odieux principes. Mais tandis que sa sœur n’y portait qu’une Ame soumise, l’enfant y mettait déjà une volonté ardente. Lady Julia Macdonnel obéissait aux ordres de sa mère, mais on sentait que Ralph les préviendrait un jour.
Bientôt Juxon arriva lui-même, il parut surpris de trouver Tomlinson chez lady Salnsby. Le colonel le rassura lui-même, et lui dit avec une conviction profonde qu’il était revenu de la funeste erreur où il s’était laissé entraîner. 11 lui parla de son repentir en termes pénétrés, et lui jura bien qu’il était maintenant aussi dévoué à la royauté qu’il lui avait été ennemi, et il finit par lui demander sa bénédiction, comme une sorte d'acceptation solennelle de L son retour dans la vraie route de l'honneur. Juxon se laissa persuader, et ils tinrent conseil avec lady Salnsby et sa fille sur les moyens de faire admettre Julia chez Barkstead.
Au reste, il faut dire que c’était une organisation toute particulière que celle de Tomlinson. Jamais, peut-être, avec plus de droiture dans le cœur, aucun homme ne commit plus d’injustices; jamais, avec plus de bonne foi, on ne changea plus souvent de parti. Il avait une telle impressionnabilité, que l’aspect d'un événement inattendu bouleversait souvent toutes scs idées. Ayant rencontré un jour un cocher qui frappait son cheval, il demanda au parlement une loi pénale contre les hommes qui battaient les animaux, et ayant entendu un enfant répondre une impertinence à son père, il proposa d’établir en Angleterre, comme à Rome, le droit de vie et de mort des pères sur les enfants. 11 s’était fait républicain parce qu’un jour le roi avait donné devant lui un coup de fouet à un valet de chasse, et il était redevenu royaliste parce qu’il avait vu exécuter Charles I e '.
FUNERAL UNDERTAKERS.
Huit jours s’étaient passés depuis pe 30 janvier. Anna avait été inhumée sans appareil. Julia Macdonnel , sous le nom de Catherine, avait été présentée chez Barkstcad et acceptée comme nourrice. Placée dans une chambre particulière, elle s’y tenait soigneusement enfermée, et, malgré les propos de Molly, qui lui trouvait les mains trop blanches, tout avait repris dans la maison une habitude d’ordre et de calme.
Deux ou trois fois seulement, le terrible Tom Love était venu s’informer, d’abord du petit héros à la dague , puis de la belle fille évanouie, et enfin de la jolie nourrice.
— J’ai vu cette figure-là sous une toque de velours et une coiffe de dentelle, j’en suis sûr; d’ailleurs, j’ai remarqué que, depuis qu’elle est ici, un gaillard à mine de cavalier se promène aux alentours de la maison. Je jure sur mon poing que je lui enfoncerai deux côtes pour le moins, et des vraies.
Tom Love disait cela à la porte de la maison de Barkstead, l’épaule appuyée sur l’angle du mur, tandis que Molly, élevée sur la marche du seuil, le regardait avec complaisance.
Puis Tom Love, se grattant le front avec un air chagrin, continua :
* — C’est que, voyez-vous, Molly, j’ai de l’humeur, parce que tout ça n’est pas clair, fii. Barkstead est assurément un saint; mais depuis qu’on a réduit le Stuart, on ne sait pas, il vient chez lui des figures suspectes, on en parlait hier à la taverne du Roi Richard dans Temple Bar; qu’il y fasse attention ! C’est que... voyezvous, les cris de la jeune fille ont été entendus, on a su qu’Andlay était venu, et puis Juxon, et puis... Dites au colonel, de la part de Tom Love, de se bien tenir; car, voyez-vous, il y a des curieux à la taverne, et Tom Love peut bien barrer le chemin à un taureau en étendant le bras , mais non pas à une balle sortie d’un bon canon d’arquebuse, voyez-vous.
Molly allait répondre et questionner Love, lorsque celui-ci partit comme un trait. C’était le cavalier qui lui déplaisait si fort, qui venait de se montrer au bout de la rue, désignant du doigt, à deux hommes qui le suivaient, la maison de Barkstead. Molly, alarmée de ce que Love venait de lui dire , le suivit quelque temps des yeux, mais le cavalier avait disparu ; et bientôt elle vit venir le boucher, accompagné d’un ouvrier du port de Londres, avec lequel il semblait vivement disputer. Comme ils s’approchaient de la maison, elle entendit cet homme qui lui disait :
— Je te dis que ce sang leur a fait mal au cœur : ils sont tous maintenant comme des poules mouillées ; ils croient avoir tout fait, parce qu’ils ont coupé la tète au serpent ; mais si- l’on permet de vivre à cette engeance de couleuvres qu’il a laissées' derrière lui, nous serons encore infectés du venin royal. Tiens, tiens, dit-il en montrant la porte de Barkstead, vois-tu cet homme qui entre là? c’est, j’en suis sur, quelque canaille royaliste de celles qu’il reçoit maintenant tous les jours.
En effet, le duc de Richmond, ancien chambellan de Charles I er , entrait en ce moment dans la maison de Barkstead.
Tom Love cherchait à calmer son camarade, car le ressentiment de celui-ci semblait augmenter par degrés ; mais il fut bientôt embarrassé de son rôle, lorsqu’ils virent pénétrer successivement chez Barkstead lord Clarendon, celui qui avait demandé et obtenu, sur le passage du roi Charles, sa royale bénédiction, Juxon, le marquis de Hçrtfort, et les comtes de Southampton et de Lindsey .
A cette vue, Williams, tel était le nom de l’ouvrier qui était avec Tom Love, s’éloigna avec des menaces terribles, et celui-ci se rapprocha de Molly, qui était restée à sa place. »
— Permettez-moi d’entrer dans la maison , dit-il à la vieille
servante, il y aura, à coup sûr, du grabuge ; et si l’on en vient à parler chez M. Barkstead le langage de la taverne du Roi Richard, il n’est pas mal, ajouta-t-il en montrant son poing, qu’il ait chez lui le premier orateur de la société ; car, quoique M. Barkstead ne fasse pas trop franchement les choses, je ne permettrai pas qu’on démolisse sa maison sans l’entendre.
Molly, épouvantée, le fit entrer. Elle voulut prévenir le colonel, mais il s’était enfermé avec les personnes dont nous avons parlé.
Tom Love lui défendit de faire part de ses inquiétudes à sa jeune maîtresse ; et tous deux demeurèrent avec Betty dans les pièces inférieures de la maison. Ils y étaient depuis quelques instants lorsqu’ils entendirent disputer violemment à la porte. Molly y courut, et à peine l’eut-elle entr’ouverte que deux hommes s’y précipitèrent et faillirent la renverser. Tous deux assaillirent Molly des mêmes paroles : — C’est moi qui suis entré le premier ; remarquez que je dois être présenté le premier. — Annoncez, disait l’un, à l’honorable compagnie, maître Christophe Volgthmooth. — Dites, dites, répétait le second, que maître Krakanwimeth s'est rendu aux ordres de leurs seigneuries; puis, sans attendre la réponse de Molly, celui-ci cria à son adversaire : — Sale marchand de guenilles, prétends-tu venir lutter avec un homme comme moi ? Tu n’as pas, dans ton entreprise , une voiture propre, ni une femme qui se lamente comme la moindre des miennes.
— Tais-toi, lui répliquait maître Christophe, souviens-toi du jour où deux convois, sortis, l’un de ta maison, l’autre de la mienne, se rencontrèrent sur la route de Windsor. Tes pleureuses furent huées, on jeta de la boue à tes hommes tristes, tandis qu’on applaudissait les miens. Mon succès fut si complet, qu’au retour de la cérémonie, les habitants du faubourg firent servir de la bière à mes gens et firent danser mes pleureuses toute la nuit. — Tout beau, tout beau, mes petits porteurs de cadavres, dit Tom Love en interposant sa main entre les deux adversaires ; pas tant de bruit, il n’y a rien à faire ici pour vous, la belle est enterrée, et il n’y a rien à manger. — Comment! répliqua Krakanwiraeth, il n’y a pas une heure que je l’ai vu exposé dans la grande salle de Withe-Hall , ayant sa tète très-proprement recousue sur ses épaules par le docteur Andlay, parfumé et embaumé comme un paon préparé à la sauce aux épices. — De qui parles-tu donc ? reprit Tom Love. — Eh parbleu ! dit maître Christophe, du feu
traître et tyran Charles I", à qui le parlement a alloué cinq cents livres sterling pour se faire enterrer décemment et du mieux qu’il pourra. — Ah ! voilà qui est bien, répliqua le boucher, je comprends maintenant l’arrivée de tous ces cavaliers dans cette maison ; allez, Molly, avertir votre maître, et pendant ce temps je veillerai à ce que ces deux coqs de cimetière ne s'ergotent pas de trop près.
Molly appela un domestique pour que l’on allât avertir le colonel Barkstead. L’ordre était à peine donné d’introduire les deux compétiteurs, qu’un bruit sinistre et confus se fit entendre à l’extrémité de la rue.
Dans un moment la maison fut entourée , les vitres brisées à coups de pierres, et les cris de : Meure Barkstead! meurent les traîtres I retentirent violemment. A plusieurs fois, le colonel essaya de se présenter à la fenêtre ; il y fut accueilli par des menaces et des huées. Il ne put faire entendre sa voix, et il semblait ne plus avoir qu a se résigner au pillage de sa maison et à être lui-même victime de la fureur insensée du peuple, lorsque Tom Love entra subitement dans la chambre où se trouvaient réunis Barkstead et les cavaliers dont nous avons dit les noms.
11 se montra à la foule, qui parut surprise de sa présence, mais qui n’en continuait pas moins ses clameurs, et, dominant tout ce murmure de mille voix de sa voix de taureau, il s’écria : — Or çà, canailles qué vous êtes ! que venez-vous faire ici ? Je parie une guinée au plus gaillard d’entre vous qu’il n’en sait pas un mot. — Cette interpellation suspendit les hurlements de la foule, et Williams, s’élançant sur une charrette qu’on avait amenée sous la fenêtre où se trouvait Tom Love, pour pouvoir escalader plus, facilement la maison, répondit qu'ils étaient venus pour s’emparer des conspirateurs que Barkstead recevait chez lui.
— Et contre qui conspirent-ils? dit Tom Love en se croisant les bras et en s’appuyant familièrement sur la fenêtre. — Contre le peuple anglais qu’ils veulent anéantir. — Tu mens, cria Tom Love en ricanant, ils ne s’arrêtent pas à si peu de chose, et il y en a ici qui conspirent contre toute l’humanité et qui voudraient vous voir morts tous tant que vous êtes , quoique vous soyez des gueux et que vous n’ayez pas dix schellings à dépenser pour votre enterrement. — Tom Love se moque de nous, cria Williams en se tournant du côté de la foule ; c’est un traître qui a été séduit par les promesses des royalistes. — Si tu avais dit cela à la longueur de mon bras, répondit Tom Love furieux , je te réponds que tu ne
serais plus bon qu'à manger de la bouillie, et qu’il ne te resterait pas une dent entière dans la bouche par laquelle tu viens de mentir. Voyons, le beau parleur de la taverne du Roi Richard, qu’est-ce que tu as dit à ces braves gens pour les amener jusqu’ici? — J’ai dit que j’avais vu entrer chez Barkstead le duc de Richmond. — C’est vrai ; il y est, répliqua Tom Love. La foule commença à murmurer sourdement. — Et puis? dit le boucher d’un air railleur. — J’ai dit que le marquis d’Herfort, les comtes de Southampton et de Lîndscy, s’étaient aussi introduits furtivement, et je parie qu’ils y sont encore.
Tom Love retourna légèrement la tète, comme pour regarder au fond de la pièce dont il occupait la fenêtre.
— C’est encore vrai, Williams, les voilà tous trois qui causent avec lord Clarendon.
A ce nom, les clameurs de la foule redoublèrent, et Williams, croyant profiter d’un instant favorable, se tourna encore vers elle en criant : — Le traître Juxon s'y trouve aussi.
— Juxon s’y trouve, répéta Tom Love ; et les vociférations, les menaces, se renouvelèrent; mais le terrible boucher ne s’effrayait pas à bon marché. 11 continua à s’adresser à Williams : — 11 y a encore quelqu’un , maître braillard ; voyons si tu connais tous ceux qui conspirent ici. — Qu’importe? dit Williams, je ferai connaissance avec eux tout à l’heure, quand ils seront accrochés aux arbres de Tybum. — Je te les ferai connaître avant, moi ! Ohé, maître Volgthmooth! ohé, maître Krakanwimeth ! dit alors Tom Love d’une voix retentissante, en entraînant de force les deux enterreurs près de la fenêtre, et en leur désignant Williams, ébahi de leur présence, outre les cinq cents livres qu’a données le parlement pour l'inhumation du Stuart, combien me prendrez-vous pour enterrer cette charogne? ça vaut moins qu’un âne et plus qu’un chien, n’est-ce pas? juste le prix d’un cochon. Attendez, attendez, je vais vous livrer la marchandise.
Cependant, Williams s’était évadé dès qu’il avait entendu prononcer les noms des entrepreneurs des funérailles. L’arrêt du parlement revint sur-le-champ en mémoire à la populace ameutée, et certes Williams eût été victime de son désappointement sans la gaieté extravagante qu’excitaient les salutations comiques des marchands mortuaires, salutations que les chiquenaudes que Love leur appliquait alternativement sur la nuque, rendaient on ne peut plus profondes et précipitées. "
Cet incident, qui semblait devoir amener un résultat funeste à Barkstead, influa d’une façon bien différente sur les événements qui finirent cette journée.
En effet, Barkstead parut à la fenêtre, et il fut reçu par des hourras unanimes. Mais plusieurs voix demandaient que l’on fit connaître le jour, l’heure et l’ordre de la cérémonie funèbre dont on allait s’occuper.
Barkstead annonça qu’il satisferait à ce vœu, et le peuple demeura calme, mais il ne s’éloigna point et continua à occuper toute la rue.
L’assemblée se forma donc alors : chacun affectant de remplir son devoir sous cette influence menaçante, comme s’il eût été dans un château fort à l’abri de toute crainte.
Barkstead, le seul vraiment impassible, fitsigneaux commissaires de prendre place, tous s’assirent autour d’une table. Pendant ce temps, Tom Love était resté dans l’embrasure de la fenêtre, les jambes nonchalamment jetées l’unesur l’autre, les bras croisés, et appuyé dans l’angle de la croisée.
Soit que Barkstead ne l’eût point vu, soit que l’ayant vu, il ne voulût pas l’éloigner, il ne s’éleva aucune observation {sur sa présence. Sur un signe du colonel lord Clarendon prit le premier la parole :
— Voici, colonel Barkstead, ce que nous désirons que l’on fasse pour la mémoire du roi mort . 11 sera enlevé de la chambre où il se trouve actuellement, et enveloppé dans un cercueil de plomb. Deux cents hommes d’un régiment serviront d’escorte à celui qui a commandé des armées. Placé sur une voiture recouverte de deuil, précédé du clergé catholique, qui implorera pour lui le pardon céleste, suivi de quelques amis et de ses fidèles serviteurs, il traversera la ville et se rendra à l’église de Westminster. Là, sera préparée une fosse dans la chapelle où reposent ses aïeux. Un modeste catafalque, qui ne dira que les dates de sa naissance, de son avènement au trône, et celle de sa mort, désignera seul aux larmes de scs amis la place où repose Charles Stuart, dernier roi de la Grande-Bretagne. — Est-ce là tout ce que vous désirez, messieurs ? reprit Barkstead froidement.
Les commissaires échangèrent entre eux un regard d'intelligence, et le duc de Richmond prit la parole :
— 11 est inutile de dire que l’on gardera dans cette cérémonie les usages reçus. — Qu’entendez-vous par là? dit Barkstead. —
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Mais, dit le duc de Richmond, le cortège sera accompagné et suivi d’un certain nombre de pleureurs et de pleureuses en grand deuil.
— Bien, répliqua Barkstead, et puis? — Les porteurs de torches ordinaires, répondit le duc. — Et ensuite? continua Rarkstead.
— Les chambres qui suivent le clergé d’habitude, répliqua Richmond. — Et encore ? — Un certain nombre de pauvres à qui la libéralité du roi a laissé la reconnaissance comme un devoir.
Barkstead contracta su bouche avec impatience, et se tournant vers Juxon : — Et vous, monsieur, n’avez-vous pas quelque chose à proposer encore ?
— Je ne pense pas, répondit celui-ci trompé par l’apparente froideur de Barkstead, que l’on puisse refuser aux amis de la victime une faveur que l’on accorderait au dernier des lords du parlement s’il venait à mourir. C'est le droit de déclarer ses couleurs et de laisser suivre en cortège tous ceux qui les arboreraient,
— Est-ce tout? demanda encore Barkstead. Marquis d’Hertfort, comtes Lindsey et de Southampton, n’avez-vous rien à réclamer pour votre maître? — Rien, répondit le marquis d’Hertfort, que la liberté de remplir ces modestes devoirs. Et cette liberté, nous la mettons sous la sauvegarde du parlement, afin qu’il protège notre douleur contre le ressentiment d’une populace effrénée.
— Et qu’attendez-vous pour cela du parlement ? — Qu’il fasse garder les rues où nous passerons, et les abords de Westminster, par quelque régiment à Son choix. — Celui de Tomlinson vous conviendrait-il? dit Barkstead d’un ton pénétrant. — Oui, oui, certes, répondit le marquis avec une joie mal déguisée.
Un silence absolu régna quelques minutes. Barkstead sembla se recueillir.
— Milords, n’avez-vous rien à ajouter?
Un signe de dénégation fut leur seule réponse. Barkstead appela alors à haute voix Christophe Volgthmooth. — Maître Christophe, dit-il, vous avez entendu les désirs de ces messieurs. Pouvez-vous leur fournir tout ce qu’ils demandent, moyennant les cinq cents livres sterling qu’a votées le parlement ?
— Euh ! répondit l’entrepreneur, n’osant se hasarder à dire tout ce qu’il pensait, mais souriant dédaigneusement, c’est une plaisanterie qu’une pareille question. Tout cela pour cinq cents livres! Je ne m’en chargerais pas pour mille. Songez donc, un
• char, des pleureurs, des chantres, des pauvres, des porteurs de torches... euh! on voit bien que ces messieurs ne se sont jamais
fait enterrer, ils sauraient autrement ce qu'on peut faire pour cinq cents livres !
Sur un signe de Clarendon, Krakanwimeth s’approcha.
— Je le ferai, moi! dit-il, si cet usurier ne veut pas; et j’ajou-. terai meme une compagnie de hérauts à cheval, sonnant de la trompette, et une autre de tambours voilés qui ouvriront et fermeront la marche. — Tu mens! s’écria Christophe furieux : ne le croyez pas, mes nobles seigneurs, il ne le peut pas, quand même il allumerait des bouts de sapin en guise de torches, dût-il habiller ses pleureurs avec des souqucnilles de toile, et emprunter à Arnot les habits de la cérémonie d’IIamlct ; lors même que fces musiciens seraient montés sur des ânes au lieu de chevaux, et qu’ils souffleraient dans des pieds d’oignons au lieu de trompettes; laissât-il aux pauvres leurs vraies guenilles, et eût-il enrôlé tous les muets de Londres {jour chanter les prières, il ne le peut pas. Il vous vole, il ne le peut pas ! — Colonel Barkstead, reprit Clarendon, le prix de ces détails, et le plus ou moins de luxe qu’ils auront, sont assez indifférents, et nous importent peu, du moment que cet homme s'offre à les fournir et que vous acceptez notre plan. — Milords, reprit Barkstead en se levant et en appuyant ses mains sur la table, avez-vous suffisamment réfléchi à votre proposition? La prudence qui préside d’ordinaire aux décisions de ceux de votre parti, est donc tombée avec la tète de votre maître?
— Qu’est-ce à dire? s’écria le marquis d’Hertfort, est-ce une insulte que vous prétendez faire, colonel? —Non pas une insulte que je veux vous faire, mais une leçon que je veux vous donner.
— Monsieur, monsieur! s’écrièrent-ils tous, en se levant comme le marquis; sont-ce là les égards que le parlement avait promis aux amis de Charles I er ? — Milords, calmez -vous, reprit Burkstcad, le parlement a promis des égards aux amis de Charles I er , mais non à ses propres ennemis. — Expliquez-vous, colonel , dit le duc de Richmond, il est besoin que nous sachions si l’on veut ajouter la violation des plus saintes convenances à la violation des lois et la profanation au meurtre. — Je vais m’expliquer, monsieur le duc, et vous sauriez déjà où j’en veux venir, si vous aviez mis à m’entendre le calme que j’ai gardé en écoutant vos étranges propositions. Pour les hommes qui n’ont jamais regardé que le dessus de vos discours et l’apparence de vos actions, rien n’est plus simple que ce que vous venez de nous proposer. Quelques pleureurs, quelques chantres, selon l’usage; des pauvres qui
aiment la mémoire du feu roi ; des porteurs de torches comme cela se pratique; puis, les serviteurs et les amis; puis, ceux qui voudront prendre les couleurs du mort ; puis, un régiment pour protéger le cortège ; tout cela est naturel et décent, n’est-ce pas, milord? Mais voici ce qu’un homme, habitué à lire plus avant que vous ne pensez dans vos projets, y a trouvé de mal combiné. 11 arrivera que le cortège, composé comme vous l’avez fait. Sortira du parc Saint-James, défilera au son de la musique religieuse et passera, calme et solennel, dans les rues qui avoisinent le palais. Tout à coup, un accident imprévu, une roue qui se brisera par cxynplc, arrêtera le char... au premier endroit venu... devant... votre maison, je suppose, comte dcSouthampton. 11 faudra quelque temps pour réparer l'accident; les anus qui seront près du cercueil monteront dans vos appartements, soit pour s’y reposer, soit pour tout autre motif. Le cortège reprendra sa marche, et arrivera bientôt à l’entrée de la grande place de Westminster : vous savez, marquis d'Hertfort, que les meilleures maisons de royalistes renferment des gens dévoués à la mauvaise cause ; eh bien ! là, par hasard, quelques-uns de vos domestiques insulteront, peut-être, à la dépouille mortelle de Charles 1 er , malgré votre présence et vos ordres; ensuite, le hasard pourra faire encore que la porte de l’église soit occupée par des forcenés qui blesseront quelques-uns des soldats commandés pour vous proté- ger; le colonel, cédant à leur indignation, leur ordonnera, innocemment, de charger le peuple qui les a frappés; puis les tètes s’exalteront; les amis de Charles 1 er auront trouvé autre chose que du repos dans la maison de Southaïupton ; des pistolets , des sabres, des poignards, y avaient été oubliés par eux ; les pauvres se trouveront riches en armes cachées; les tambours, abandonnés sur les pavés, et brisés par les chantres, seront remplis de poudre et de balles; le corbillard immense, et traîné par huit chevaux, offrira des fusils à la colère des chantres, des pleureurs et des musiciens; les porteurs de torches garderont leur arme d’incendie ; les affligés aux couleurs de Stuart se reconnaîtront, se tendront la main, se protégeront; quelqu’un, l'évêque Juxon, je suppose, sera demeuré, toujours par hasard, dans l’église, et aura fait oublier d’en fermer une issue; des imprudents s’en apercevront; ils iront ébranler les cloches, et donneront l’alarme; alors, tout se confondra; l’irritation des esprits sera au comble; la douleur s’égarera jusqu'à verser du sang au lieu de larmes; on criera peu’t-
til
être : Vive Charles II ! au lieu de prier pour Charles I"; et l’on promènera sans doute un enfant en triomphe, au lieu d accompagner un cercueil. C’est un mauvais ordre de cérémonie que celuilà, milords, le parlement m’a -défendu de l’adopter.
Cette longue raillerie de Barkstead avait confondu les loids commissaires. Ils semblaient anéantis. Juxon seul y parut insensible
Dans ce moment les cris de la foule se firent entendre, des coups violents frappés à la porte de la maison, parurent l’ébranler. Juxon les écouta avec une attention impatiente ; Barkstead , les lèvres serrées, semblait retenir à grand’peine la fureur qui l'agitait. Cependant, le bruit se calma, comme celui d’une vague qui frappe le roc et s’éloigne en grondant; et Juxon répondit :
— L’accusation du colonel Barkstead ne me surprend nullement. Cette politique à double face, qui affecte la générosité tout haut, et persécute tout bas ; ce respect apparent pour la mémoire de la victime et ce prétexte caché pour lui refuser un coin de terre ; cette protection, qui devait nous suivre ici, et cette populace qui nous ehtoure ; cette liberté promise à notre douleur, et cette accusation, sous laquelle on prétend l’étouffer; tout cela est-il si nouveau, ou si contraire aux habitudes de Cromwell, qu il faille être surpris qu’il en soit ainsi aujourd’hui ?
Le tumulte un moment apaisé recommença, et bientôt ce fut un perpétuel murmure que dominaient de temps à autre de longs hurlements, comme le canon se fait entendre parmi le pétillement de la mousqueterie.
Evêque Juxon! s’écria alors Barkstead avec colere , tu n es
pas ici dans ta chaire catholique, d’où lu peux à loisir lancer le mensonge et la calomnie sur tes adversaires. Ne sais-tu pas que Barkstead te connaît jusque dans les replis les plus secrets de ton âme? Prêtre qui pardonnes l’adultère et protèges les amours clandestins, évêque chapelain de la maison des filles de \V mdsor, neux-tu me parler en face de fourberie? Et vous tous, est-ce donc nue l’orgueil de voire sang vous monte si fort à la tete, que vous nous preniez pour des insensés et nous traitiez comme tels. Crierez-vous toujours qu’on vous calomnie parce qu on vous devine; nu’on vous craint parce qu’on vous pardonne, et qu on vous assassine lorsque l’on vous juge? Assez, assez, sur mon âme J ai arraché dçs mains de Turloë les preuves de ce complot vêtu de deuil, lorsqu’il allait les expédier au shérif, pour vous faire arrêter.
et c’est vous qui accusez et récriminez. Assez! vous dis-je a<;sez' si vous ne voulez que ces hommes de mort ne s’occupent bientôt de vous au heu du s’occuper de Charles. Et quant à cette popuace qui nous entoure, milords, je ne sais encore comment vous et moi sortirons d’.ci ; mais pour toi, évêque Juxon, tu étais hier à
déguisé cn
Juxon fit un mouvement et pâlit...
— Qu’en dis-tu, maintenant? continua Rarkstead, fauteur de teord'! Sa,^ , ui * „„„ s de0I esl lc nilitrc de ce ;,“”
que tu aslancce contre cette maison! Veux-tu l’apprendre’ Ouvre donc cette fenêtre et montre-toi ! Tu n’oses ! Ins^sé, qffl croyais
tisanToi! ‘n ! Kl<: C ° mme Si cV ' tait une - arrne d’enfant ou de cour- 1 c Dl, ;’ Ite Sauve ’ ou tu te brûleras au feu que tu as allumé ! ^ a eur éhque, qui n as assez d’haleine que pour exciter le foyer d une taverne, ne sais-tu pas qu’il faut le souffle du Seigneur P c irigcr 1 incendie lorsqu’il embrase la cité? Que Dieu donc juge entre nous ! Viejis ici, viens parler à ce peuple, essaie ta voix contre la mienne, ton éloquence contre mon éloquence et que celui de nous deux qui a fait la sédition la conduise ?
Juxon, déjà remis, sourit dédaigneusement, mais Southamnton nètre Çan VCrS BarkstCad ’ l arrùta comme d allait ouvrir 1 [ f e ’
n ° US î iVrcr à ce P cll P lc? cria-t-il épouvanté, ce un assassinat prémédité contre nous?
En effet, le tumulte semblait arrivé à son comble: des milliers de voix, umts dans un cri, demandaient Barkstead et les autres commissaires. uues
Juxon se leva lentement, et, d’une voix solennelle, dit à Barkste-id et aux chambellans : — Colonel, votre vie sera respectée • milords, vous n’avez rien à craindre- pour vos jours 1 Un rire atroce s’échappa alors de la fenêtre, et l’on aperçut Tom Love, qu on avait oublie et qui sc dandinait négligemment, l’épaule appuyee dans l’embrasure. 1 e
Cette interruption répandit un morne silence dans l’assemblée afflorit?? SCU ' CÜinme S Ü n aVaU rien enten du , reprit avec —Messieurs, nous sommes ici pour nous occuper du feu roi fi
t d ? r “ u « £•» y Æn, s
, portez-cn donc la peine. Voici maintenant, ajouta-t-il en
déposant un ordre scellé aux armes du parlement , tout ce que vous pouvez faire pour honorer la mémoire de Charles. — Rien^ dit Tom Love en s’avançant, il n’y a rien à faire. 11 n’y aura ni belle ni laide cérémonie, il n'y aura ni fosse à creuser, ni catafalque à élever; il n’y a plus rien à faire pour lui. — Écoutez ce que veut le parlement! dit Barkstead. — Écoutez ce que veut Tom Love! répliqua celui-ci avec sa féroce insolence. Écoutez, Barkstead, ou, si tu le préfères, fais le parlement; moi, je ferai le peuple. Essayons aussi nos forces. Je te porte le défi que tu as fait à Juxon. Fort contre lui, faible contre moi, tu n’oses pas non plus.
Hé bien ! comme tu lui disais d’écouter ce que voulait le parlement, écoute, toi, ce que veut Tom Love. — Alors, promenant scs yeux de sang sur les commissaires, et laissant échapper le rire forcené qui lui était particulier : — Évêque Juxon, milords, colonel..., écoutez! Charles ï* r , roi de la Grande-Bretagne , ne dormira pas dans la tombe-d’un chrétien...
Ces mots étaient à peine prononcés que, de la place où il était, il bondit jusqu’à la fenêtre , comme un taureau dans l’arène, la brisa du poing, - s’élança sur la pierre d’appui, leva ses mains en signe d’appel et poussa ce redoutable cri :
— A la Tamise le Stuart!... Et, sautant de toute la hauteur de cet étage, il disparut aux yeux des commissaires.
A ce moment, et lorsqu’ils étaient tous dans une stupeur muette, un homme entra enveloppé d’un long manteau et portant un vaste chapeau rabattu.
D’un geste de sa main, il sembla commander à la fois le silence et le calme.
— Laissez, messieurs, laissez, le dogue a un os à ronger, ditil. A l’aspect du nouveau venu , une surprise extrême remplaça l’épouvante qui dominait l’assemblée. L’étranger ne parut pas le remarquer. — Lord Clarendon, duc de Richmond, marquis d’IIertfort, comtes de Lindsey et de Southampton , reprit-il , vous seuls étiez chargés par le parlement des obsèques du mort. Vous vous êtes, malgré cela, joint l’évèquè Juxon; messieurs, c’est peut-être un fort bon confesseur, mais c’est un fort mauvais conseiller. Vous avez pu en juger par ce qui vous serait arrivé, si je n’avais été prévenu à temps. Prenez les ordres du parlement, messieurs, ils * sont dans ces papiers que vous a remis le Colonel Barkstead. Ne vous en écartez pas d’une syllabe. Turloë ne m’a rien dit , et Barkstead est discret. Allez, vous pouvez vous retirer sans crainte.
Restez, monsieur l'évêque, nous avons à nous expliquer. Barkstead reconduisez ces messieurs. Et comme ils. paraissaient hésiter, — Voyez, dit l’inconnu, eft s’approchant de la fenêtre, la rue est déserte, et vos amis de la taverne du Roi Richard n’ont pas même résisté à l’envie d’aller jeter le roi Charles à la Tamise. Allez !
Les chambellans sortirent, et Juxon demeura seul avec Cromwell.