CONFESSION
Depuis mon enfance j’habitais Windsor ; c’est là que s’est passée toute l’h'stoire de ma vie. A l’exception de quelques jours, où je venais dans la maison de mon oncle, toutes mes années ont été enfermées dans la maison royale des Dames nobles C’est là que j’ai appris la mort de mon père, c’est là que je connus Georges.
Comme, à ce moment, Juxon avaii fait un léger mouvement, Anna ajouta : — Laissez -moi l’appeler Georges; je lai aimé sous ce nom ; ma bouche s’est accoutumée à le prononcer ; et, encore maintenant que je sais tout, il me semble que je ne parlerais pas de lui, s’il me fallait le nommer Charles.
Juxon l’approuva de la main, et Anna, se ranimant un instant au souvenir du passé, continua d’une voix plus assurée :
— Jusqu’au premier jour de l’année dernière, ma vie fut de l’enfance ; partout je trouvais des cœurs indulgents pour mes jeunes folies; à Windsor, vous l’avez vu, vous venez de juger quelle bonté j’ai dû trouver ici.
Mon père, il est donc vrai, et je l’apprends maintenant, qn’il n'y a pas de faute légère. C’est un oubli bien futile de mes devuirs qui m’a conduite au crime et vouée à la mort.
Un soir, quelques-unes de mes compagnes et moi, la fil’e de lady Salnsby était de ce nombre, bravant la rigueur du froid, nous nous étions échappées de nos chambres, et, sous les arbres dépouillés des jardins de Windsor, nous courions joyeuses d’avoir trompé la surveillance de nos gouvernantes. La jeune lady Salnsby nous racontait son prochain mariage avec un lord d'Ecosse ; elle nous vantait sa fortune, les terres immenses qu’elle allait posséder et les nombreux vassaux qui allaient lui rendre hommage. Nous nous étions laissé entraîner bien loin de la maison, et n us étions , près du mur qui borde 1 i foret, lorsque le bruit que fait un homme en sautant d'un mur élevé, se fit entendre près de nous, et à l’instant même, nous vîmes un homme, une épée nue à la main.
Toutes mes compagnes s’enfuirent en poussant de grands cris; moi seule, anéantie par la frayeur, je demeurai immobile Cet homme vint à moi, je tombai à genoux devant lui, je lui demandai grâce ; il me releva et dit avec dureté : — Que faisiez-v us ici à pareille heure? est-ce ainsi que lady Salnsby gouverne la maison qui lui est confiée? Sur mon âme, je lui apprendrai ses devoirs. Damnation ' ils feront si bien que je n’aurai plus d’asile. Que faire maintenant? toutes res petites filles m’ont vu.
Je ne comprenais rien à ce mécontentement, ni au droit dont semblait se prévaloir cet étranger ; mais, dominée par l’elfroi que me causait sa présence, par le ton absolu qui régnait dans sa parole, j'excusai lady Salnsby de notre faute ; je lui dis que mes compagnes n’avaient pu le reconnaître, et qu’il devait être parfaitement tranquille Je le vis sourire et alors il me dit à voix basse : — Hé bien, mademoiselle, c’ert donc vous qui me donnerez asile. — Je ne vous comprends pas, répondis je. — Tu me cacheras, cette nuit, dans ta chambre, jeune fille, et songe à m’introduire sans que personne me voie.
J'étais seule, en présence d’un homme armé, au milieu de la nuit, loin de tout secours possible ; mais telle était alors la confiance insouciante de mon âme, que je me pris à rire de cette propositi. n. et de la façon dont elle m'était faite ; l’étranger ne put s’en défendre lui-même ; on eût dit, à voir notre gaieté que nous nous connaissions depuis longtemp s
— Vous avez raison, dit-il, apres un moment de silence, et pour-
LES DEUX CAP AVISES
tant je ne puis sortir d’ici, i! y va de ma tète, et ma tète jtése plus qu’une autre dans la balance des choses de ce monde; non, je ne puis pas la jeter au fer d’un soldat, ou l’exposer à lu balle d'un garde de forets ; il faut que je demeure ici, jeune tille, il fautque tu me sauves; si tu hésites encore, écoute, je suis... 11 s’arrêta soudainement, et, me prenant par la main, il me dit avec ce ton de maître qui paraissait ne pas connaître de résistance : — Avant tout, quel est votre nom ? — Je m’appelle miss Anna Barkstead, répondis-je. — Barkstead ! répéta-t-il avec fureur.
Ici Anna, baissant la voix, comme si elle craignait d’être entendue, ajouta : — Mon père, je ne saurais vous répéter toutes les malédictions qu'il prononça sur ce nom de Barkstead ; il l’appela traître, soldat parjure, magistrat infâme, et je compris qu’il me croyait la fille du colonel; je le détrompai. — N’importe, ditil, ce nom est coutumier de trahison ; je ne te demande plus rien, et je t’ordonne, sur ta vie, de m’obéir et de faire silence. Alors prenant d’une main sa dague et de l’autre son épée, il me força à marcher vers la chapelle. Arrivés là, il me remit une clef qui en ouvrit la porte ; je la refermai par son ordre ; une fois dans la chapelle, il me demanda le nom du corridor où se trouvait nia chambre ; je lui dis que c'était celui de la reine Élisabeth. — Tu es donc une des favorites de la maison? reprit-il; conduis-moi chez toi. Je voulus répliquer, il me menaça de sa dague, et, tremblante, je le précédai.
Nous arrivâmes bientôt dans mon appartement ; j’étais si interdite de ce qui m’arrivait, que je m’aperçus à peine que lctranger avait allumé ma lampe et poussé les verrous de ma porte ; il s’était assis et réfléchissait profondément ; j’essayai de lui parler à plusieurs reprises, mais ma voix expira sur mes lèvres : je croyais rêver.
Cependant les cris de mes compagnes avaient frappé quelques personnes ; toute la maison s’était émue ; la fille de lady Salnsby, plus hardie ou plus alarmée qu’une autre, était entrée chez sa mère, lui avait confié notre étourderie, et l’événement qui les avait fait fuir et m’abandonner. Aussitôt on éveilla les jardiniers, on alluma les torches, on parcourut les jardins, en m’appelant à haute voix. L’étranger me tenant par la main, de peur que je ne m’échappasse, observait à travers les carreaux, et avec anxiété, les mouvements des gens de la maison : il avait oublié que la lampe, placée derrière moi, dessinait notre ombre sur les vitraux, et ce ne
LÉS DEUX CADAVRES. 3 li
fut que lorsqu’un cri annonça qu’on nous avait vus, et que tous les bras se dirigèrent vers la fenêtre éclairée, qu’il comprit son imprudence. Aussitôt, on se ffrécipita vers la maison, on monta en foule les escaliers, on envahit le corridor où je demeurais, et l’on frappa à ma porte à coups redoublés. On m’interpella de répondre ; l'étranger me dit rapidement et à voix basse de demander lady Salnsby ; tout ce qui se passait était si extraordinaire, que j’obéis machinalement.
La voix de lady Salnsby se fit entendre. — Enfin, dit l’étranger, avec un air de satisfaction ; puis il prit des tablettes d'ivoire, en brisa une, écrivit sur un des éclats, avec la pointe de son poignard, un seul mot, et me dit : — Donnez cela à lady Salnsby. — A ces mots, il se cacha derrière les rideaux de mon lit. J’obéis encore, j’ouvris, et dis résolûment à lady Salnsby, qui entra la première : — Lisez, madame. A la lueur des torches qui se pressaient autour de ma porte, elle jeta les yeux sur ce morceau d’ivoire; son visage s’altéra ; mais, se remettant aussitôt, elle arrêta toutes les personnes qui allaient s’y précipiter, et entra seule.
Elle parcourut la chambre comme si elle cherchait quelqu’un, passa plusieurs fois près de l’étranger sans avoir l’air de rien remarquer; puis, élevant la voix, et d’un air dégagé, elle dit :
— Allons, allons, vous êtes toutes des folles, et toi aussi, Anna, qui as eu peur au point de t’enfermer et de ne vouloir ouvrir qu’à moi; personne n’est ici, personne n’est entré dans la maison; allez vous reposer, et qu’il ne soit plus question de tout ceci. Quelquesunes de mes compagnes voulurent insister, et lady Salnsby ajouta avec sévérité : — Est-ce parce que je ne vous ai pas encore punies de votre faute, que vous obéissez si mal à mes ordres’ Retirez-vous. On nous laissa seuls, et à peine la porte fut-elle fermée, que l'étranger, se dégageant de derrière les rideaux, dit à lady Salnsby : — Le capitaine Georges vous remercie, madame.
Aussitôt, et comme si je n’avais pas été 'à, ils commencèrent une conversation en français; je lisais sur le visage de lady Salnsby qu’il lui racontait ce qui l’avait forcé à franchir le mur du jardin. Au sourire qu’il laissa échapper, et au regard qu’il jeta sur moi, jecompris qu’il lui expliquait comment il avait pénétré jusqu’à ma chambre. Après ce récit, une vive discussion s’établit entre eux ; ils semblèrent enfin être d’accord sur ce qu’ils avaient à faire ; lady Salnsby m’annonça que le capitaine Georges passerait la nuit et le jour du lendemain caché chez moi. Je voulus faire quelques
observations, elle nie répondit en souriant : — Si je te disais la véri'.é, tu nne demanderais à genoux le droit de faire ce que je te presrris; enferme-toi, attends que je viqpne moi-même ; demain je te dirai ce qu’il faut faire. Réponds à celles de tes compagnes qui viendraient pour te voir, que tu es malade, et que- tu ne veux recevoir que moi. Elle sort'tsans attendre ma réponse, et me laissa seule ayee l’étranger, dont je ne savais que le nom.
Nous restâmes longtemps sans nous parler : moi, dans un embarras inexprimable, lui, absorbé dans ses pensées. La nuit avançait, je ne savais que dire; j'étais immobile à la place où m’avait laissée lady Salnsby, lorsque le capitaine, arraché un moment à scs rêveries, me dit avec sa brusquerie accoutumée :
— Que je ne vous dérange pas, allons, couchez-vous, mademoiselle Je ne lui répondis pas, mais je sentis une rougeur brûlante me monter au visage; il s'en aperçut, et, s’approchant de moi, il me dit en souriant : — C’est en vérité une singulière position que la vôtre et la mienne! Une belle jeune lillc qui riçoit, la nuit, un homme clans sa chambre, et un cavalier admis à ce bonheur, qui ne savent que se dire! N'est-il pas un homme au monde, belle Anna, que vous voudriez voir ici à ma place, et qui sans doute y serait moins embarrasse que je ne le suis? Ce soupçon m’indigna, et je restai encure muette. Cependant il m'interrogea bientôt sur nos occupations, sur nos études. Maigre l’assurance impérative avec laquelle il parlait de tout, sa conversation me fit paraître cette nuit nio ns longue que je ne l'avais craint.
Lady Salnsby vint de grand matin. Jugez de mon étonnement lorsqu'elle ni apprit, apres avoir avoir cause avec le capitaine, qu’il ne pourrait s’el igner de deux jours encore, et que pendant tout ce temps il demeurerait caché chez moi ; elle ajouta que, pour ne point cveiller les soupçons, je ne quitterais point ma chambre.
Aujourd’hui que je sais quel était le trésor que l’on confiait à ma garde, je comprends que lady Salnsby ait oublie toutes les idées de convenances qui devaient l’empèchcr d'agir ainsi; mais alors, rien ne m'expliquait sa conduite ; elle-meme nous apporta la nourriture qui nous était nécessaire; et il nie fallut passer tout le jour seule avec ce cavalier. K
O mon pcie, je ne sais si ce fut un jeu de son esprit, mais il se plut à me raconter de merveilleuses histoires; il me parla d’un monde que je ne connaissais pas, de sentiments qui n’avaient jamais palpite en moi. Cette longue journée fut cuurte! Puis vint la
nuit; notre embarras de la veille recommença; nous en parlâmes d’abord en riant, mais la fatigue nous gagnait tous deux; mes yeux se fermaient malgré moi ; lui-même semblait vouloir lutter en vain contre le sommeil ; nous nous décidâmes à ouvrir la croisée, espérant que l’air frais de la nuit nous réveillerait tous deux. Le ciel étincelait d’étoiles; il me mena vers la fenêtre, et me montrant à l’horizon un astre dont la lueur pâle se détachait mal sur l’azur de la nuit :
— C’est ainsi qu’est ma vie, me dit-il, pâle et obscure maintenant ; mais laisse faire le temps, jeune fille , cette étoile montera au sommet du ciel et resplendira la première entre toutes, et, comme elle, ma vie sortira bientôt du nuage qui l’enveloppe, et tu baisseras les yeux devant l’éclat dont elle brillera ! Sa figure était fière en disant ces mots, et je le regardais avec stupéfaction. Il me prit la main et m’approcha de lui : — Enfant ! continua-t-il, que tu es heureuse ! jeune et belle , tu crois et tu espères ! et moc aussi à ton âge, j’ai fait des rêves de bonheur, j'ai cru à l’dmour, à l’amour vaste de tout un peuple : aujourd’hui je ne crois plus à rien. Comme il disait ces mots, un nuage noir couvrit l’horizon et cacha tout à fait l’étoile qu’il m’avait montrée : — Est-ce mon sort qui m’est annoncé, dit-il, et disparaîtrai -je aussi tout à fait? Le temps était froid ; il ferma la fenêtre ; nous nous assîmes l’un près de l’autre ; il me pressa de me reposer. La veille , la crainte m’avait seule empêchée de céder à sa prière ; ce jour, je me sentis plus embarrassée, et l’idée de dormir sous le regard de Georges me troubla jusqu’au fond de l’ârae. La veille j’avais oublié de prier Dieu; je me rappelai ce devoir, je me mis à genoux, et j’essayai de le remplir ; je le tentai plusieurs fois, mais je ne pouvais fixer mon attention ; enfin, espérant contraindre mon âme, je me résolus à réciter tout haut les paroles consacrées.
Je priai, selon l’usage, pour que Dieu me gardât l’innocence de ma vie; je priai pour la gloire de l’Angleterre et le salut du roi. Quand j’eus fini, je regardai Georges; il était debout, immobile, et des larmes coulaient de ses yeux : — Tu pries pour le roi d’Angleterre, me dit-il, pour celui que d’autres maudissent. Si Dieu écoute la voix des anges, il t’entendra, toi qui es, pure comme eux.
Ma prière était faite, ma lampe ne jetait plus qu’une faible lumière, les flammes du foyer se mouraient çà et là ; je sentais le sommeil qui appesantissait malgré moi mes paupières; mes yeux
ye fermèrent et se rouvrirent sans rien voir ; je n’avais plus la force de lutter ; ma tête se pencha et je m’endormis.
Longtemps après je rouvris les yeux : j'avais tout oublié. Jugez de mon effroi en me sentant mon front appuyé sur les genoux d’un homme; je me relevai vivement en poussant un cri. Je me remis bientôt, et demandai à Georges si j’avais dormi longtemps. — Le jour va poindre, me répondit-il. — Et j’ai dormi toute cette nuit, ainsi placée? repris-je toute confuse. — Oui, me dit-il, ta tête est restée sur mes genoux , et moi je n’ai pas osé remuer de peur de t’éveiller; le sommeil est si doux! moi qui, depuis huit jours, n’ai pu le trouver nulle part, j’ai voulu respecter le tien. Je me sentis émue, je considérai Georges, il était pâle et défait; il avait dû beaucoup souffrir.
Lady Salnsby revint comme la veille, et, comme la veille, elle nous annonça que Georges ne pourrait partir que le lendemain matin; elle me permit de sortir une heure de ma chambre et je les laissai ensemble. Un sentiment inconnu m'y ramena plus tôt que je ne pensais ; je retrouvai Georges avec lady Salnsby : elle lui avait apporté quelques livres de sa bibliothèque particulière, et nous demeurâmes encore seuls...
Arrivée à cet endroit de son récit , Anna s'arrêta un moment ; elle se recueillit quelque temps, puis demanda doucement sa tille; elle la prit des mains de Juxon, la posa sur son sein, et, s’asseyant sur son lit, après l’avoir tendrement regardée :
— La force me quitte, mon père, dit-elle. Avant de continuer, laissez-moi m’occuper de mon enfant; un peu plus tard, je ne le pourrai peut-être plus. Elle s’arrêta encore et ajouta : — Je désire que ma tille soit élevée par mistriss Barkstead. — Mistriss Barkstead, dit le rigoureux Juxon, est une brebis égarée, hors de la vraie foi. — Ma tante, répliqua Anna, est le sanctuaire des vertus I de la femme ; vous lui direz que pia tille est catholique ; ce sera pour elle un droit de plus à sa tendresse, car elle la regardera comme un malheur.
Anna entendit quelques sanglots.
— Êtes-vous là ? ajouta-trelle, venez aussi m’écouter ; mais, êtes-vous seule ?
Un signe de Barkstead dicta la réponse de sa femme. Le silence le plus absolu se garda entre les assistants, et la mourante lui A dit :
— Vous remercierez le colonel de ses bontés pour moi. Ces pa-
rôles , à quelques moments de l’ordre affreux qu’il venait de donner, firent frémir Barkslead : le regard que lui lança Okey les enfonça jusqu’au fond de son cœur. Anna reprit, en s’adressant toujours à sa tante : — Vous avez entendu le commencement de mon récit ; écoutez donc la fin ; mais que vous seule et ce saint homme puissiez le recueillir ; ce qui me reste à vous dire a besoin de l’àme d’une femme pour être compris, et de la charité divine pour être pardonné.
Nous étions demeurés seuls, Georges et moi. Je m’aperçus qu’il me répondait avec plus d’attention qu’il n’avait fait jusque-là. 11 avait interrogé lady Salnsby sur mon compte , à ce qu’il parait.
Je ne puis vous dire ce qui s’était passé en lui, mais Georges n’était plus le même ; oubliant et sa raillerie et sa rudesse ordinaires, il me fit les plus humbles excuses sur sa présence.
— Vous êtes pâle, me dit-il avec tristesse; c’est donc ma des- tinée de faire souffrir ceux qui m’aiment. Je parus surprise de ce mot. — Ceux qui m’obligent, reprit-il avec une larme. Il se mit à lire.
C’était un livre qui m'était inconnu , l’auteur s’appelait Shak-^ speare , l’ouvrage était le Roi Léar. O mon père, accoutumée qite j’étais aux cantiques saints de nos églises , aux paroles graves de nos prières , quel fut mon étonnement d’entendre ces amères railleries, ces puissantes malédictions et ces plaintes cruelles d’un roi proscrit! Georges lisait. Mais aujourd’hui seulement je comprends la magique expression de sa voix, cet accent solennel et profond, ce geste menaçant qu’il ajoutait à la fière harmonie du poète.
O mon père ! comprenez- vous Charles I er lisant le Roi Léar ?
Tout à coup il jeta le livre avec une douloureuse colère.
. — Assez, assez, se dit-il à lui-même. Mes misères ont-elles besoin d’être fouettées par ces vers ardents pour s’éveiller et bondir dans mon cœur ? Non, non, demain je les reprendrai toutes, réelles' et affreuses ; aujourd’hui, qu’elles dorment sous ton regard comme tu as dormis sous le mien, jeune fille. Écoute, parlons de bonheur et d’amour ; écoute : il reprit le livre ; il lut : c’était l’histoire de deux amants. Autant il y avait de rudesse dans ce que j’avais d’abord entendu, autant la mélodie de ce nouveau récit était douce et enivrante. 11 lut bien longtemps, car la nuit vint qu’il lisait encore. J’étais plongée dans une admiration extatique ; mes pensées revenaient sur ces vers dont le charme m’avait paru si nouveau ; je n’étais plus Anna, cette jeune fille insouciante et gaie de la
maison de Windsor : j’avais pris tout l’amour de Juliette, comme Reorges me semblait avoir trouvé la voix de Roméo : car c’est l’histoire de leurs malheurs qu’il m’avait lue.
11 ne lisait plus, et, n'entendant plus sa voix, je me pris à écouter ma pensée. Je recommençai, dans mon souvenir, et cette douce nuit de bal , où tant d’amour s’anima dans un regard ; puis, cette nuit plus douce encore où, éloignés l’un de l’autre, ils s’entendaient à voix basse; puis, ce matin, où le rossignol chanta contre eux, où l’aurore se leva pour les séparer, et vint enfin cette dernière et affreuse nuit où Juliette s’éveilla de la mort et appela vainement Roméo ; je n’habitais plus la vie réelle ; une autre àme que la mienne m’inspirait des désirs que je ne comprenais pas ; mon cœur bondissait dans ma poitrine, ma tête tournait; il me semblait que j’étais suspendue dans les airs, balancée parmi des champs et des parfums; un mot s’échappa, comme une plainte, de ma bouche : — Roméo!... Roméo!... dis-je tout bas. — Juliette!... répondit une voix émue; et je sentis sur mon front une baleine brûlante ; je me sentis étreinte dans les bras d’un homme; •je sentis un baiser qui arrêta sur mes lèvres un cri de terreur, et qui le noya, ainsi que mon àme, dans une ivresse ineffable... Mon père, je n’étais pas coupable encore, car je m’arrachai des bras de Georges, et m’élançai à l’autre bout de la chambre, cachant ma tète dans mes mains et pleurant à toutes larmes. Quand je le regardai, il était à deux genoux devant moi et il me disait :
— Anna! vois-tu, ma vie a été stérile jusqu’à ce jour ; Anna, tu es la fleur qui germera dans mon cœur pour le parfumer : écoute, enfant, je t'aime et je te ferai si puissante que je te rendrai le bonheur que je te demande; et, en parlant ainsi, il pressait mes genoux et je pleurais sans pouvoir lui répondre. Mes jambes fléchissaient sous moi, je sentais que je devenais folle ; je m’échappai de lui, et, ouvrant la porte de ma chambre, je m’élançai dans • le corridor; il me suivit; je descendis, il était sur mes pas; je trouvai une porte ouverte, je ne pus la fermer derrière moi ; il entra dans les jardins ; j’y courais déjà à travers les arbres nus, ma robe blanche lui servait de fanal, il me poursuivit en m’appelant tout bas. La pluie, à torrents, battait sur ma tète nue ; il m’atteignit : — Enfant, me dit-il, tu veux mourir; reviens, reviens ; oh ! grâce ! je ne toucherai pas tes vêtements, je resterai ici, je fuirai la maison, je braverai mes assassins, je mourrai tout à l’heure ; mais reviens, reviens. J’étais haletante, il s’approcha de
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moi et voulut m’aider à marcher. Je frissonnai de tout mon corps quand il me toucha.
— Anna, ajouta-t-il, je t’ai offensée, grâce, grâce, mais entre ; sens-tu que la pluie te glace, que tu trembles? — Oh ! non, lui dis-je, je brûle, je suis bien ici ; et j’écartais mes cheveux de mon front pour que la pluie l’inondât plus aisément. — Anna, me ditil, en me reprenant, reviens, tu es glacée. — Je. te dis que je brûle, lui répondis-je avec impatience, et je portai sa main sur mon front.
Aussitôt sa voix changea d’expression.
— Anna, mp dit-il, avec une résolution indicible, m’aimes-tu? — Oui ! — Veux-tu être à moi? — Oui !...
Mon père, ô mon père ! je n’avais rien compris du sens de ses paroles ni des miennes; mais lorsque, m'entourant de ses bras, il m’attacha à lui-mème, lorsque sa bouche brûla la mienne... alors!... pardonnez, mon Dieu!... priez, mon père!... alors...
Ils écoutèrent. Anna était morte.