‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 8 sur 33 · XI · texte numérisé non relu

XI

l’antichambre.

La barque dans laquelle entrèrent les trois personnes qui venaient de quitter la Tour glissa légèrement sur la Tamise, et, après un quart d’heure tout au plus de navigation, les déposa presque en face de Saint-James. La distance entre ce palais et la rivière était encore considérable, et le silence absolu qui avait été observé pendant que le colonel et scs compagnons voyageaient sur le fleuve, fut seulement rompu dès qu’ils furent seuls. Barkstead, ayant appris de Richard la cause de l’effroi de Charlotte, ne pouvait contenir son indignation. Toutefois, il se calma en pensant qu’une sévère interdiction de sa maison aux visites, et par conséquent aux perfides suggestions de Juxon, réparerait le mal qu’avait fait sa confiance imprudente en cet homme.

Andlay, pour qui la science médicale n’était déjà plus une vaine et superficielle observation des maux physiques , interrompit la conversation de Barkstead et de son fils.

— Aux symptômes que vous venez de décrire, jeune homme, dit-il, l'àme est gangrenée. 11 faut y porter le fer et le feu, ou elle périra du principe du mal que l’on y a déposé. Il faut que tout ce qu’elle croit soit extrait à fond, ou le peu qui y restera germera toujours malgré vos. soins.

— Sans doute, répondit le colonel, les calomnies qu’on lui a per-

suadées sur le compte des vrais fils de Dieu seront effacées de son esprit.

— Ce n’est pas cela, dit Andlay ; quoique destinée à être catholique, l’exemple des vertus de mistriss Barkstead et celui des vôtres , colonel , peuvent redresser son esprit sur ce chapitre ; mais il y a, en tout ceci, une plus fâcheuse disposition à laquelle il faut couper court.

— Quelle est cette disposition, docteur, dit Richard, et quels sont les moyens de l’arrêter?

— Ah ! les moyens sont aisés quand on veut les employer et la disposition est toute naturelle. Il faut lui dire que tout ce qu’on lui a raconté relativement à sa naissance est faux ; il faut qu’elle croie être une enfant élevée par la charité; sans cela, quoi que vous puissiez faire, ni leçons ni exemples ne la ramèneront à être une fille honnête et soumise.

— Mentir à ce point, repartit le colonel, je ne le veux pas. Je pourrais lui cacher la vérité par le silence, mais je ne le ferai jamais par des assertions fausses.

— C’est un choix délicat, dit le docteur, entre deux manières démentir. Vous préférez la première, je ne crois pas la seconde plus mauvaise ni plus coupable.

— De quelle importance est donc qu’elle ignore ce secret pour rentrer dans de justes sentiments d'estime et de soumission pour sa famille ? demanda Richard avec empressement.

— Votre question ne m’étonne pas, jeune homme, répondit le docteur ; mais ce qui me surprend, c’est que votre père, homme qui a vécu parmi les hommes, et qui a dû les observer, et j’entends par hommes, la race humaine y compris les femmes, c’est que votre père n’ait pas encore senti cette importance.

— J’avoue, docteur, reprit le colonel, que cette importance ne me frappe pas aussi lucidement qu’il le faudrait : veuillez m’expliquer en quoi elle consiste.

— Elle consiste, dit Andlay, en ce que l’enfant est perdue, si elle continue à se croire fille de roi, sœur de roi, à quelque titre que ce soit!

— Mais pourquoi ? dit Barkstead de plus en plus surpris.

— Parce que, répliqua sèchement le docteur, la jeune fille est atteinte de vanité, et qu’à tout âge, c’est la maladie incurable des femmes. Maladie de l’àme, toutefois, ajouta le docteur, qui influe rarement sur le corps.

Le colonel comprit mieux que son fils la portée de l'observation d’Andlay ; il prévit tout ce que cette chance de remplacer son état d’orpheline par la position brillante de sœur reconnue du roi Charles II pourrait entailler de folles prétentions et de dégoût de sa vieobscure dans l’àme de Charlotte. Il cherchait en lui-mème quelques moyens de prévenir ce danger, lorsqu’il fut tiré de sa rêverie par une exclamation d’Andlay; ils étaient arrives assez près de Saint-James pour remarquer qu’il y régnait un mouvement extraordinaire. Les principales salles en étaient éclairées, et les ombres tumultueuses qui s’agitaient sur les vitraux attestaient qu'il y avait foule.

— Qu’est ceci? dit Andlay, serions-nous arrivés trop tard? non, à moins d’imprudence, il passera la nuit, j’en suis sûr! L’insensé! encore quelque folie! Hum! cet homme se croit immortel ; ah ! ce soir il apprendra d’Andlay ce qu’il ne veut pas savoir.

Faisant alors allusion à une circonstance dont plus tard le secret se découvrit à Barkstead, il ajouta avec un sourire d'orgueil : — 11 dort sur son arrêt de mort, le fou, et celui-là est plus assuré que ceux de sa haute cour criminelle.

Ces paroles rappelèrent à Richard et à Barkstead la promesse relative aux Salnsby, et ils arrivèrent à la porte d’un étroitescalier qui s’ouvrait du cote du parc. Andlay introduisit ses compagnons à l’aide d’une clef qui iui avait été remise par Cromwell, et tous trois montèrent à tâtons jusqu’à ce qu’une nouvelle porte s’ouvrit encore, et qu’ils se trouvassent dans un petit cabinet éclairé par une lampe à bec suspendue à une chaîne de fer et contigu à une grande salle du palais où l’on entenda.t lemûrmure de voix nombreuses.

— 11 y a du nouveau, dit Andlay. Comment! il faut, à ce qu’il dit, que je vous introduise secrètement, et voilà que la salle par où nous devons passer ressemble au marché aux poissons. Il n’y a pourtant pas de temps à perdre, car s’il veut vous voir, colonel, il faut qu’il passe sa fantaisie cette nuit; demain le Protecteur en aura fini avec la politique et les intrigues.

Barkstead parut étonne de la façon dont s’exprimait Andlay; le médecin continua en ricanant :

— Vraiment oui, il ruse avec la mort, il nous fait des contes, il chicane avec son médecin, il n’est pas disposé à mourir.

— Croyez-vous, reprit le colonel, qu’il manque de courage à son heure suprême?

— Hum ! reprjt le docteur, c’est une étude à faire, une étude curieuse sur un homme de cette trempe. Pour le moment, il louvoie, nous verrons dans quelques minutes. Je ne le perdrai pas de vue. Mais la rumeur augmente, les braillards le tueront, sur mon âme.

Aussitôt il ouvrit la porte qui communiquait avec le lieu où se trouvaient les personnes qu’ils entendaient. Ils ne virent rien, parce qu’un épais rideau de soie, la première qu’on eût fabriquée ep Angleterre, marquait cette porte du côté de la grande salle, mais ils entendirent des cris nombreux de : Vive Cromwell! que Pieu sauve le Protecteur 1

— Imbéciles ! murmura le docteur; il n’y aura plus de Cromwell dans six heures. Quod scripsi, scripsi.

De nouveaux hourras se firent entendre. Andlay réfléchit un moment.

— Je ne puis vous faire passer devant tout le monde, venez, dit-il au colonel, voyons si le couloir qui mène au cabinet du Protecteur est ouvert. Aussitôt il frappa trois coups mesurés à une porte basse qui se trouvait dans un angle du cabinet. La porte s’ouvrit, et deux soldats, de ceux qu’on appelait les côtes de fer du Protecteur, se présentèrent en barrant le passage.

— Voilà qui va bien, dit Andlay, entrons par ici. — En disant ces mots, il fitsigneàBarkstead de le suivre. Ce fut heureux pour le docteur, car le colonel l’arrêta au moment où il allait se planter sur la pointe très-affilée de la pique des soldats qu’ils lui opposèrent au premier pas qu’il fit.

— Qu’est-ce que c’est que ces animaux ? s’écria le docteur ; allons, drôles, laissez-moi passer, ou je vous ferai frotter les reins avec le manche de vos lancettes àéléphant.

Les soldats demeuièrent impassibles et relevèrent leurs piques. Le docteur voulut avancer encore, mais immédiatement les deux armes aiguës retombèrent horizontalement à hauteur de sa poitrine, et si à propos, qu’un demi-pouce plus loin, l’une d’elles emportait assurément le nez du docteur. Cette fois, Andlay s’emporta sérieusement, et, s’adressant tantôt au colonel, tantôt aux soldats, quelquefois à Cromwell, comme s’il pouvait l’entendre, il se prit à 4ire ;

— Que l’epfer le brûle ! me prend-il pour un de ses valets, de me faire attendre ainsi? Ma foi, messieurs, entrez comme vous voudrez, vous êtes témoins que j’ai fait ce que j’ai pu. — Voyez

donc ces deux estafiers, que veulent-ils? hein! qu’est-ce que vous demandez? je suis le médecindu Protecteur, il m’attend. — Viedx fou! croit-il que ses hallebardes empêcheront la mort de passer? Àh! tout à l’heure il saura. . Mais, pour qu’il l’apprenne, il faut que je le voie, qne je rentre, ah ! c’est ma gloire, il y va de ma gloire... — Oh ! les brutes! les animaux! les soldats! vous verrez qu’ils ne me laisseront point passer.

Ces hommes ont Une consigne ou un mot d’ordre, dit le colonel, et ils doivent s’y conformer.

Une grimace semblable parut sur la figure de chacun des deux gardes, attestant que Barkstead avait touché lepoirit juste de là question.

— Docteur, ajouta-t-il, il faut trouver une autre manière d’entrer.

Comme le docteur cherchait un moyen de faire prévenir le

Protecteur de son arrivée, il s’opéra dans la salle voisine un mouvement tumultueux suivi d’un profond silence. Les gardes rentrèrent dans le passage, et la porte sê referma.

Nos trois compagnons se rapprochèrent du rideau qui les séparait de la grande salle, et ce ne fut pas une légère surprise pour Andlay, d’entendre la voix de Tomlinson prononcer distinctement les paroles suivantes :

— Le Protecteur est sauvé, ainsi que vous en avez été informés. Confiant dans l’Esprit-Saint, il a éloigné de lui les secours humains et a cherché le Seigneur; dès ce moment le Tout- Puissant a pris le peuple anglais en compassion, et il a ravivé de son souffle le plus cher de ses élus.

Des hourras bruyants accueillirent cette première phrase; Andlay demeura muet, et la voix continua :

— Le Protecteur, touché de votre douleur, recevra avec plaisir les témoignages de votre amour.

Les hourras recommencèrent plus bruyants que la première fois ; Tomlinson continua encore :

— Toutefois le Protecteur, en écoutant les paroles que vous lui apportez, se dispensera d'y repondre, voulant ménager les forces que le Très-Haut lui a rendues ; et pour que la présence d’un trop grand nombre de personnes n’altère point la pureté de l’air qui lui est nécessaire, c’est du bord de cette purte que vous lui adresserez vos félicitations, et c’est de son lit qu’il les entendra, heureux et triste à la fois de vous écouter et de ne pouvoir vous remercier.

Cette dernière partie de l’annonce de Tomlinson fut, comme les autres, applaudie par de nombreux vivat.

— Est-ce Harvey, disait tout bas And!ay, est-ce Harvey qu'il a fait appeler et qui l’a sauvé ? Car, pour ce qui est de chercher le Seigneur, je connais son Seigneur. Hum ! l’hypocrite ! se jouer d’un peuple à ce point ! Cromwell en est bien capable ! Pourtant

si Harvey 1 Harvey, hem ! il a beau avoir trouvé la circulation

du sang. C’est immortel, messieurs, 'ce qu’a fait Harvey. Cela touche à Hippocrate, c’est du génie. Mais quand il n’y a plus d’huile, il faut que la lampe meure ; Harvey n’y peut pas plus à présent qu’un de ces grands mulets cuirassés qui étaient là tout à l’heure.

Cependant, le colonel, jaloux de voir ce qui allait se passer, entr’ouvrit légèrement le rideau de soie. En face de lui était ouverte une porte à deux battants, que gardaient quatre soldats de ceux qui se taisaient si bien et gardaient si bien. Cette porte ouvrait sur la chambre de Cromwell, au fond de laquelle on apercevait son lit, dont les rideaux étaient soigneusement tirés. Le colonel vit alors qu'il y avait dans la salle une centaine de personnes de diverses professions, qui, à l’instant où il regarda, se réunirent pn groupes séparés. Cette séparation s’expliqua bientôt, lorsque chacun de ces groupes s’avança successivement jusqu’à la porte de la chambré; et que celui qui en paraissait le chef prononça une courte harangue de félicitations.

Le lit de Cromwell était en face de la porte, devant laquelle passaient ces députations. Ce fut un curieux spectacle que le mélange singulier qu’offrait cette réception, et ce n’était pas une médiocre preuve de l’art de gouverner de Cromwell.

D’abord se présenta, au nom de l’armée. Monck, qui devait plus tard rétablir cette royauté dont il servait .alors le plus ardent ennemi Général froid et prud nt, indolent politique, il trouva des paroles enthousiastes pour peindre les transports de l’armée à la nouvelle du rétablissement du Protecteur.

Ensuite vint Carr, fougueux puritain, qui le félicita d’avoir cherché et d’avoir trouvé le Seigneur. Ces mots, chercher le Seigneur, dans la langue de ces fanatiques, signifiaient la prière extatique à laquelle ils se livraient à tout propos, et pendant laquelle ils prétendaient communiquer avec la Divinité.

— 1 mbécile ! dit tout bas Andlay en l’entendant, tire-bouchon que tu es !

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