‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les quatre époquesChapitre 2 sur 3 · AÏ · texte numérisé non relu

AÏ

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que tu viens de répondre, esclave, me montre que Faustus mérite tout le bien qu’on dit de lui.

Et sur ces paroles il s’éloigna en prenant la route de l’auberge où était logé l’entrepreneur des jeux, celui qui avait fourni les bêtes féroces et les gladiateurs.

Silia était rentrée dans sa maison, bien assurée que Faustus l’y suivrait bientôt. Le rendez-vous qu’elle avait donné au duumvir ne pouvait avoir lieu qu’après que les jeux seraient entièrement terminés, et il restait plus de temps qu’il n’en fallait à Silia pour recevoir Faustus et apprendre ce qu’elle pouvait attendre de son amour. Aussi, dès qu’elle fut rentrée, elle se hâta de se renfermer dans la pièce la plus reculée de son gynécée; le demi-jour tant recommandé aux belles par Ovide fut adroitement ménagé. Elle dépouilla le costume somptueux qu’elle avait revêtu le matin pour se couvrir d’une légère tunique, et, demeurée seule avec son esclave Daphné, elle lui donna ses ordres secrets.

— Tu resteras, lui dit-elle, dans l’atrium à jour avec quelque esclave, et lorsque Faustus se présentera, tu sembleras ne pas l’apercevoir. Le portier refusera de le laisser entrer; Faustus insistera sans doute; alors avance-toi, et feins de prendre sur loi d’introduire Faustus, au risque de me désobéir. On sait assez que je te pardonne tout ce que tu fais pour qu’on te laisse faire.

— J’obéirai, répondit Daphné malicieusement, et je vous amènerai Faustus sans vous prévenir; car vous venez de prendre un costume dans lequel il faut qu’on soit surprise. Ce n’est pas un costume d’attente.

Silia prit un air sévère, et Daphné ajouta avec prière :

— Aimez-le véritablement, celui-là : il le mérite; il est jeune, il est beau, il est noble, et il vous aime.

— Et que t’a-t-il donné pour que tu plaides si bien sa cause?

— Il m’a donné, à moi qui le sers, bien moins qu’à vous dont il est l’esclave : un regard bienveillant et une parole ilatteuse.

— Et quelques oboles d’or ?

— Bon pour le duumvir, reprit Daphné en riant, celui-là ne ménage point les présents; il est si riche!

— Et tu le sers fidèlement, ce me semble, reprit Silia d’un

air railleur. .

— Certes, répondit l’esclave, je vous vante son mérite quand j’en trouve l’occasion; ne viens-je pas de vous dire qu’il était riche.

Silia renvoya son esclave favorite et demeura seule dans son boudoir. Elle s’étendit sur un lit qui en occupait l’alcôve et se prit à réfléchir. Voici quelles furent ses réflexions :

Ce n’est plus, se dit-elle, le choix d’ün amant qui me reste à faire, c’est le choix d’un mari, car je suis libre et maîtresse de moi maintenant, et mon amour ou mes faveurs ont d’autant plus de prix que ce n’est plus dans un marché clandestin ou une intrigue cachée que je les donnerai. Sans doute Bibulus est marié, mais la répudiation de sa femme ne lui coûterait probablement pas un grand effort. Faustus est libre et sera à moi quand je le voudrai; mais Faustus ne possède que des biens très-médiocres et qui lui permettent à peine de soutenir le rang qu'il occupe. Ma fortune est grevée d'empruuts et celle de mon époux est perdue pour moi comme pour mes enfants. Il serait donc déraisonnable d’accueillir les vœux de Faustus, du moins comme mari.

Faut-il le dire à la honte de Silia, peut-être à la honte des femmes, elle préférait l’opulence et ses plaisirs vaniteux, nous ne dirons pas au bonheur, ce serait peu, mais à son / amour ; car elle aimait Faustus. 11 est vrai qu’elle retournait ( et recommençait sans cesse le même raisonnement pour voir s’il y avait de bonnes raisons pour choisir Faustus ; mais l’ambition concluait toujours logiquement eu faveur du duumvir. Lui seul pourrait adopter convenablement Cnéius et Chrysis, et obteuir pour l’un une charge considérable et donner une dot à l’autre. Faustus n’avait jamais été si loin du succès, a oe que pensait Silia; Bibulus, amant ridicule,

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était devenu un excellent mari. Se donner à Bibulus pour son or, c’était infâme; l’épouser pour la même raison n'avait rien que d’honorable et de prévoyant pour une mère de famille. Bibulus triomphait, et cependant elle attendait Faustus ; et, comme Faustus n’arrivait pas assez vite, elle commençait à s’alarmer.

C’est un dédale si inextricable que le cœur d’une femme qu’elle-même ne saisirait pas le fil qui doit l’y conduire, et qu’elle se laisse aller au hasard pour sortir de ses perplexités. Tout ce que Silia avait de raisonnement ambitieux et passionné, nous ne disons pas de raison, lui conseillait d’épouser Bibulus ; tout ce qu’elle avait de cœur et de souvenir des principes de morale lui recommandait d’épouser Faustus : c’étaient deux passions et deux logiques en présence.

A l’âge où l’on commence la vie du cœur, on ne balance pas longtemps; à l’âge où elle est finie, on ne balance pas davantage : mais quand on est encore assez jeune pour aimer beaucoup et être aimée de même, et qu’on est déjà assez âgée pour prévoir que le moment va arriver où les vanités de la fortune seront les seules raisonnables, on hésite ; et Silia hésitait.

A vrai dire, elle avait remis sa décision à prendre à ceux qui l’attendaient d’elle. Chacun, sans s’en douter, allait décider de son sort. 11 fallait beaucoup d’amour à Faustus pour lutter avec les trésors de Bibulus', beaucoup de trésors à Bibulus pour lutter contre l’amour de Faustus.

Enfin celui-ci parut, Daphné le fit entrer tout d’un coup, sans prévenir, sans frapper, sans gratter ; car on grattait à la porte des daines romaines comme à celle des reines d’Espagne, et l’on conseillait aux amants d’y user plutôt leurs ongles que de sc retirer.

Silia qui s’était préparée à être surprise le fut réellement, la préoccupation l’avait gagnée plus qu’elle ne pensait. Aussi ce fut avec un naturel parfait qu’elle rougit jusqu’au blanc des yeux et qu’elle se couvrit mal d’un pallium jeté près d’elle, et qui devait la cacher et la découvrir assez pour qu’elle parut pudique et restât provoquante.

Daphné s’excusa en s’enfuyant, et Silia demeura avec Faustus, qui s’approcha avec la plus douce espérance.

Les grands Romains de Corneille et les plaisanteries de

Boileau contre les Brutus galants et les Gâtons damerete nous ont un peu habitués à nous imaginer les hommes de cette nation et de cette époque comme de sévères esprits sans cesse occupés de graves intérêts ou de sérieuses discussions. A supposer que ce caractère fût vrai pour la Rome républicaine, il ne l’était pas pour la Rome impériale. Les occupations de l’amour étaieut une atTaire aussi importante à la cour du froid Auguste qu’à celle de notre libertin Louis XV. L’autiquité nous a laissé des codes amoureux qui eussent fait encore la leçon à nos petits maitres de ruelle. Faustus n’était pas de ceux-là; mais Faustus aimait et savait ce que c’est qu’aimer. 11 s’approcha de Silia et lui dit doucement :

— Pourquoi cette frayeur à mon aspect, Silia?

— Je n’ai aucune frayeur, Faustus, mais je ne t’attendais pas... je me croyais seule... j’étais fatiguée, je reposais.

— Pourquoi, dit Faustus en retenant la main qui étendait le pallium, pourquoi me dérober ces charmes que j’adore et qui me semblent préférables à ceux de Vénus, la déesse de la beauté ?

Cette flatterie n’écarta point la tristesse du front de Silia, et elle répondit :

— Oui, Faustus, tu m’aimes et je t’aime, mais nous sommes tous deux des insensés.

— Tu m’aimes, Silia ! s’écria Faustus ravi.

— Pourquoi te le cacher et qu’importe que je te le dise, à moins que ce ue soit pour te donner un regret comme à moi?

— Que veux-tu dire?

— Que je ne veux pas avoir seule le désespoir de t’avoir aimé et de n’avoir pu être à toi, et que je veux que tu te dises aussi : Elle m’aimait et elle m’a refusé !

— Silia, tu me tiens d’étranges discours; Silia, je t’aime, et si j’espère, je ne te l’ai pas dit.

Silia sourit et répondit doucement :

— Faustus, tu as trente ans et moi aussi ; nous ne sommes plus des enfants qui marchons en aveugles dans notre amour jusqu’au moment où une occasion ouvre la porte au déshonneur. Tu sais ce que tu veux de moi, et je ne prétends pas que tes désirs me soient une injure et me fassent horreur.

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— Eh bien, Silia ! reprit Faustus en s’approchant d’elle.

— Eh bien, dit Silia, nous serions deux insensés si nous écoutions cette passion.

— Insensés d’être heureux !

— Insensés de perdre, toi ton avenir, et moi la considération qui m’est nécessaire. Tu n’es pas riche, Faustus ; mais tu es un de ces hommes dont les talents valent la plus riche dot. Je suis moins opulente que tu ne le crois, j’ai une fille à qui je ne peux donner que sa bonne renommée, et la réputation d’une fille dépend plus qu’on ne pense de celle d’une mère.

Faustus se tut assez embarrassé de la justesse de ce raisonnement. Les femmes qui se défendent en parlant de leur vertu ne persuadent pas. Celles qui nous opposent un intérêt raisonnable et honorable nous arrêtent bien autrement.

— Tu le vois, continua Silia, je ne fais avec toi ni vaine pudéur ni protestations fausses; je te dis ce qui est vrai et ce qui est juste. Et c’est parce que je savais que la justice et la vérité ont un grand pouvoir sur ton cœur que je t’ai reçu ici, où je suis presque à ta discrétion.

Et disant ces paroles, Silia s’était pour ainsi dire laissée voir dans toute sa beauté et dans toute sa faiblesse; elle avait jeté sur elle-même un regard qui semblait dire : Vois comme je suis belle, vois comme nous sommes seuls ! Faustus ne comprit pas le sens des paroles de Silia, mais sa vue lui révéla tout ce qu’elle voulait, et il s’approcha d’elle avec ardeur en lui disant :

— O Silia! pourquoi penser à l’avenir, à demain, quand le bonheur est si près de nous?... Silia! Silia !...

Elle le repoussa avec faiblesse.

— Faustus, lui dit-elle, vous êtes sans générosité.

— Oh ! pardonne, si tu m’aimes.

— C’est parce que je t’aime que je ne te pardonne pas; c’est parce que je me suis fiée à toi comme à un ami que je ne puis te pardonner... Tu ne m’as pas comprise, Faustus; tu crois que je joue ici la pudeur alarmée et qui se débat ; oh non. Je t’aime, Faustus, et t’appartenir serait mon bonheur, un bonheur que j’avoue; mais, Faustus, si je me donnais à toi, ce serait ma vie que je te donnerais, et la tienne que je te demanderais en échange ; ce serait plus que ton

nom et ta main si j’étais libre ; ce serait ta considération, tes espérances, tes projets, ton avenir, perdus peut-être, parce que tu serais à moi ; ce serait de braver les lois et les mœurs, ce serait de traiter comme ton épouse celle qui ne le serait pas , d’obtenir pour elle un respect qu’elle ne mériterait plus; ce serait l’impossible.

— Silia, s’écria Faustus, c’est un mot que je ne connais pas ; tout ce que tu demandes tu l’obtiendras, tout ce que tu crains je le repousserai.

— L’oserais-tu? dit Silia véritablement émue.

— Par les dieux ! je te le jure...

— Tu m’aimerais donc assez si j’étais libre pour me donner ton nom et ta main?

Faustus, tout emporté qu’il était par la passion, se tut un moment et reprit presque aussitôt :

— A quoi bon parler de ce qui ne peut être ?

Cette fois Silia, pâle et tremblante, le repoussa violemment et demeura comme anéantie.Elle venaitd’apprendreune chose qu’elle ne savait pas, si habile qu’elle pût être. C’est qu’il était une chose que Faustus ne lui eût pas sacrifiée, c’était son nom. Et ceci est vrai : il y a des hommes, et les exemples ne manquent pas, qui, entraînés dans un amour déraisonnable, sacrifient à une femme leur considération et la considération de leur nom, leur fortune, l’amitié des plus dévoués, l’estime des plus honnêtes, la protection des plus puissants ; qui acceptent pour elle l’exil du monde, ses calomnies et plus encore ses risées, et qui ne donneraient pas leur nom à cette femme. C'est qu’alors plus qu’aujourd’hui, dans ce temps où la société était basée sur la famille, le nom était un patrimoine dont on était bien plus responsable que de son propre honneur. César le débauché répudiant sa femme en disant que l’épouse de César ne devait pas même être soupçonnée, nous montre ce qu’était chez les Romains cette religion du nom. Celui qu’on avait appelé le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris portait sans embarras cette mauvaise réputation, et ne voulait pas cependant que sa femme pût être accusée.

Silia avait vu tout cela dans la physionomie de Faustus et dans sa réponse évasive, car Faustus était trop amoureux pour lui dire la vérité, et trop honnête homme pour la trom-

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per. Ce fut donc à la fois un désespoir et une humiliation. Le choix de Silia venait de se faire : elle sera l’épouse du duumvir, si pourtant le diiumvir le veut, car l’échec que venait d’éprouver Silia devant Faustus lui faisait douter de sa victoire sur Bibufus.

Tout ce que nous venons de dire avait été l’affaire d’un moment; mais la position avait été changés comme par un coup de foudre. Silia, suffoquée par ses larmes, cacha sa tête dans les coussins de son lit et se laissa voir pleurer, car elle était encore plus désespérée qu’humiliée. Elle aimait si bien Faustus qu’elle ne lui avait pas encore préféré sa vanité; mail entin ce sentiment, qui était désormais sa dernière défense, finit par triompher.

Faustus cependant ne comprenait pas cette douleur. 11 croyait qu’on n’avait pas compris son refus, parce qu’il ne l’avait pas nettement exprimé; il pensait n’avoir rien dit parce qu’il n’avait pas parlé; il implorait donc une parole de Silia pour avoir l’explication de ses larmes. Enfin elle parvint à les dominer et dit à Faustus avec une franchise qui le rendit confus ;

— Si tu m’avais assez aimée pour me dire : Tu seras mon épouse, j’aurais peut-être consenti àn’ètre que ta maitresse; car je t’aime assez pour te préférer à moi ; mais j’eusse voulu que tu me laissasses l’honneur de celte générosité. Tu m’as ravi la seule chose que j’eusse à te sacrifier : ta prudence m’a prévenue. Je t’en félicite, et te souhaite tout le bonheur possible.

— Silia, tu oublies que je le voudrais ; que c’est impossible.

— Tu m’as dit ne pas connaître ce mot.

— Silia, sois assurée que pour ton amour...

— Oh ! assez, n’en parlons plus. Je ne te hais pas pour ce que tu viens de faire ; et je ne te mésestime pas. Je te demanderai demain un grand service, Faustus ; un immense service, honorable pour tous deux.

— Oh! je te jure, Silia...

— Je n’ai pas besoin de serments, c’est une bonne action, tu la feras. Adieu.

Elle lui montra la porte du doigt, et il sortit accablé, s’expliquant mal la secrète pensée de Silia et se demandant s’il n’existait pas une raison cachée qui avait dicté sa conduite.

Nous ne le suivrons pas dans la longue excursion qu’il fit hors de la ville, et durant laquelle il se dirigea un moment vers le camp occupé par sa légion, cherchant dans ses devoirs une distraction à ses chagrins. Il évita même de rentrer • chez lui, ne se sentant pas le courage d’offrir à ses hôtes

les soins empressés qu’on doit à des' étrangers. Nous resterons auprès de Silia, qui, dès qu’elle fut seule, 6e leva avec colère et, ayant appelé ses femmes, se fit vêtir d’une nouvelle tunique, la plus épaisse et la plus longue de sa garde-robe, et quitta l’appartement supérieur pour se rendre dans le tablinum ; car l’heure s’approchait où le duumvir Bibulus allait venir.

Silia s’était montrée à Faustus et livrée pour ainsi dire à lui; mais autant elle eût voulu lui appartenir, quoiqu’elle fût sûre de l’arrêter, parce qu’il l’aimait; autant elle sentait d’éloignement pour le duumvir, et craignait de s’exposer à une lutte brutale qu’il eût tentée s’il en eût trouvé l’occasion. Elle s’était défendue de l’amour de Faustus tout en excitant cet amour même; et elle se protégeait matériellement contre les désirs moins ardents, mais plus effrontés de Bibulus.

— Celui-ci arriva enfin; il n’eut pas besoin d’esclave adroitement placée à la porte pour l’introduire, il entra tout droit en jetant son nom au portier comme un laissez-passet qui ne devait pas trouver d’obstacle, et qui n’en trouva pas en effet. Lorsqu’il entra dans le tablinum, Silia, qui était assise, se leva et l’accueillit comme on devait recevoir le duumvir, c’est-à-dire le premier magistrat de la colonie.

— Ce n’est pas le duumvir qui entre, belle entre les belles, s’écria-t-il, c’est ton esclave.

— Tu m’as demandé un rendez-vous, Bibulus, je te l’ai accordé; que me veux-tu?

— Eh! reprit celui-ci, ce que j’ai toujours voulu, ton amour.

— Et, quand je te le donnerais, où cela te mènerait-il? dit Silia d’un air hautain.

— Mais où mène l’amour d’une femme, dit Bibulus, en se donnant un air léger que l’ampleur de son ventre rendait grotesque.

— D'ordinaire il mène à l’épouser quand elle est libre.

— Mais tu ne l’es pas.

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— Alors tu vois que cela ne te mènera à nen.

— Allons, noble Silia, reprit Bibulus, ne joue pas avec moi les sentiments exagérés; qu’est-ce que le nom d’uu homme? c’est la moindre chose.

— Sans doute, quand cet homme n’est rien ; mais quand il est le premier de la ville, et peut-être du monde, on y tient.

— Il est vrai que le nom du duumvir Bibulus est quelque chose, reprit celui-ci d’un air satisfait; mais il est donné.

— On peut le reprendre, surtout quand il a été confié à une femme qui en est aussi embarrassée que des parures dont tu la charges. En vérité, tu feras mieux de promener avec toi une idole chargée de joyaux et de la faire asseoir dans un festin à tes côtés; elle montrerait aussi bien que Fortunata combien tu es riche, et ne ferait pas rire à tes dépens.

— C’est très-bien, dit Bibulus, je puis la répudier, et il y a longtemps que je le médite. Fortunata ne m’est plus utile; ma fortune est en ordre, et la sotte ne m’a été bonne qu’à cela, rien qu’à cela, je te le jure. Mais je le ferais, je la répudierais, que cela ne me servirait de rien.

— C’est ce que je pense aussi, dit Silia, et je ne t’en ai parlé que parce que je voudrais te voir enfin maître de faire ce qui te convient. Tu comprends qu’il est odieux desavoir qu’on ne peut recevoir la visite d’un ami sans qu’il y ait derrière ses pas une Mégère qui le fasse guetter et qui calomnie les entrevues les plus innocentes.

— Oui, dit Bibulus, Fortunata est jalouse.

Silia le regarda d’un air de pitié.

— Jalouse! dis-tu? de ta liberté, je le crois; de ta personne ou de ton amour, cela me semble difficile après s’être si longtemps et si souvent consolée de ton abandon.

Bibulus se mordit les lèvres et répliqua :

— Laissons là Fortunata et parlons de nous.

— Tu as raison; parle donc. Qu’as-tu à me dire?

— Mais... ce que je t’ai dit si souvent.

— Et j’ai toujours à te répondre la même chose. *

— Silia, as-tu oublié que ce ne sont pas des vœux stériles que je t’ofire?

— Tu veux m’acheter, Bibulus ; je te remercie, je ne suis pas à vendre.

— Jamais tu ne m’as parlé avec cette humeur, Silia. Mes présents paraissaient te plaire.

ï — Et je les ai fait enfermer dans uu coffre pour te les rendre le jour où tu me les reprocherais.

/ — Ah! j’en jure tous les dieux, je ne te les reproche pas : mais tu me hais donc bien ?

— Te haïr! Bibulus, dit Silia d’un air caressant; as-tu l’habitude d’être haï par les femmes? Non assurément.

La vanité du duumvir s’éveilla.

Silia continua :

— Tu sais trop le contraire, et peut-être est-ce ce qui m’épouvante. Si tu étais pauvre, qui sait? l’offre de tes biens, si modiques qu’ils fussent, me toucherait peut-être parce que tu me sacrifierais quelque chose, ton aisance, ton bonheur. Mais tu m’offrirais dix talents d’argent, tu m’offrirais dix talents d’or, tu m’en donnerais cent, qu’est-ce que cela me prouverait? que tu es immensément riche. Celui qui donne au mendiant un coin de son manteau de pourpre brodé d’or, lui donne plus que celui qui lui jette son manteau de laine; et pourtant, celui qui donne son manteau de laine a plus d’humanité dans le cœur, car il se dépouille tout à fait. Ainsi, je te l’ai dit, tes dons ne me prouvent qu’une chose, c’est que tu es riche.

— Et assez amoureux pour les élever à un taux qui dépasserait peut-être tout ce que tu disais.

— Oh ! reprit Silia en riant, ce serait un terrible événement chez loi. Non, Bibulus, puisque tu me trouves belle, il faut que tu puisses m’admirer gratuitement, car je suis sûre que Fortunata t’arracherait les yeux si tu disposais d’un sesterce sans sa permission. -

Silia disait la vérité, et Bibulus le reconnaissait intérieurement; mais sa vanité se refusait à l’avouer.

— Fortunata ne in’a pas empêché de donner les jeux qui ont eu lieu aujourd’hui.

— Elle l’en a si peu empêché qu’elle te l’a permis, et qu’elle p payé la dépense elle-même.

• — Qui t’a dit cela? s’écria Bibulus avec colère.

— Mais... ceux à qui elle s’en est vantée. Gnaton, à qui

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l’entrepreneur des jeux remet en secret le dixième de ce que tu lui as payé.

— Gnaton, cet infâme... si j’en étals sùr... ,

Il s’arrêta, puis il reprit :

— Mais pourquoi revenir sans cesse à Fortunata? Laissons-la en paix, elle ne s’occupe point de ce que je fais... Sois franche, Silia... m’aimes-tu et ne me préfères-tu pas cet insolent Faustus?

— Faustus! s’écria vivement Silia. Ah! je te jure que ce n’est pas un rival à craindre. Suffisant et si fier de sa beauté qu’il se croit maître d’une femme par cela seulement qu’il lui parle.

— Et pourtant il t'aime.

— Je ne sais et m’en occupe fort peu, et j’ai eu tort.

— Pourquoi? le regrettes- tu?

— Qui pense à cela? Mais à présent que j’y pense, son amour est un amour véritable-, oui, ce doit être une passion bien violente que celle qui l’a poussé à une action aussi coupable que celle qu’il a faite.

— Quelle action?

— Il a fait solliciter Silanus de me répudier.

— Lui! et dans quel but?

— 11 voulait, m’a-t-il dit, essayer de me toucher par l’offre de sa main, puisque son amour m’était indifférent.

— Il voulait t’épouser?

— C’est un fou. Il a trop oublié que l’éclat de son nom n’égale pas celui de Silanus, et que, malgré l’illustration de la famille des Faustus, elle n’est pas à comparer à celle de la famille Cornélienne dont je suis.

Silia, seule à Nîmes, loin de son époux, menant une vie qui, disait-on, n’était pas exempte de reproches, avait fait * oublier son rang et la noblesse de sa race-, mais elle les rappela assez à propos à Bibulus pour qu’il crût à la proposition d’un homme aussi honorable que Faustus, et que par un retour secret il rougit de la naissance obscure et des manières de Fortunata.

— Et tu n’épouserais pas Faustus, si tu étais libre? dit-il.

— Je n’épouserais point un homme que je n’aime pas.

— Et si nous étions libres tous deux? ajouta Bibulus.

Silia devint sérieuse, et puis se mit à sourire,

— Nous ne le sommes ni l’un ni l’autre; à quoi bon faire des rêves qui troubleraient mon repos plus que le tien?

En parlant ainsi elle se «leva.

— Silia, dit Bibulus, dis-moi un mot et je te jure...

— Non, dit Silia, ne me parle pas ainsi ; est-ce en un moment qu’on décide de sa destinée?

— C’est ainsi que j’ai toujours agi.

— Oh! moi, je suis plus prudente, et j’ai besoin de temps.

— Silia, lui dit Bibulus, tu assistes ce soir au iestin que je donne à tous les nobles citoyens de Nîmes? Mets sur ta tête une couronne de bluets et je devinerai...

— Je n’irai pas chez toi, Bibulus; je hais trop Fortunata et j’aime trop... Je ne sais ce que je dis, d’ailleurs je connais ta splendeur : ce sera un enchantement que cette fête, et j’y souffrirais plus que je ne veux, ou j'y succomberais trop aisément ; je préfère n’y pas aller.

— Viens-y.

— Non, Bibulus, Sémélé fut brûlée pour avoir voulu voir Jupiter dans sa majesté, et il n’v a que Junon, son épouse, qui puisse le regarder ainsi.

— Eh bien ! la place de Junon est à prendre dans mon olympe. Viendras-tu?...

— Si j’y entré jamais, je n’en veux plus sortir.

— Eh bien ! viens reconnaître ton empire.

— Je le regretterais trop s’il me manquait.

— Je jure par Jupiter que tu l’as conquis. Viens.

— J’irai, mais pour ne pas me faire remarquer par mon absence et aussi pour humilier Faustus. Car, écoute, Bibulus, je te parle naïvement. Je sais bien que tout ce que nous venons de dire, ce sont des propos en l’air; mais, je t’en prie, flatte-moi de ton amour... montre à ce Faustus que je.suis aimée par quelqu’un qui lui est supérieur par toutes les qualités qui distinguent un homme, la puissance, le courage et l’esprit. C’est une petite vengeance de femme; mais, tu me comprends, toi qui les connais si bien.

Et, sans attendre sa réponse, elle le quitta en le flattant du regard et du sourire , et après lui avoir abandonné sa main qu’il couvrit de baisers et qu’elle Tetira en laissant échapper un soupir, qui disait combien elle était émue.

Bibulus sortit rayi.

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Certes, le manège de Silia eût été capable de faire prendre au duumvir une détermination aussi importante que celle de répudier Fortunala, si depuis longtemps elle ne l’avait accoutumé à cette idée, et si d’un autre côté elle ne l’avait mise en avant dans un moment où Bibulus avait, pour ainsi dire, décidé d’en finir avec sa femme.

Qu’on nous permette de raconter ce qui l’y avait poussé.

Ou se rappelle cet Asclyte, gladiateur vaillant, qui avait dû sa vie à l’intercession de Chrysis. Sa beauté avait flatté la vue et excité les désirs de nobles dames, et parmi celles-là, Fortunata avait été la plus ravie dfes charmes du gladiateur. Un message avait averti le vainqueur, et ce message lui avait été porté par l’esclave confidente , qui était alors partie nécessaire du mobilier d’une dame romaine. Mais alors, comme aujourd’hui, la discrétion qui se vend n’a besoin que de trouver un marché plus avantageux pour devenir trahison ; et Psyché, l’esclave de Fortunata, ne portait jamais ses secrets messages qu’après les avoir confiés au duumvir qui laissait faire volontiers, se souciant fort peu de la vertu de sa femme qui ne lui rapportait rien.

Soit que celui que Fortunata envoyait à Asclyte lassât la patience du duumvir, soit que Psyché, qui pensait profiter pour son compte de la répudiation de Fortunata, eût excité la colère de Bibulus assez adroitement pour qu’il se décidât à punir; soit toute autre raison, le mari avait ordonné à Psyché de remettre le message, et avait juré par les serments les plus puissants qu’il tirerait vengeance de ce dernier affront.

Du reste , Psyché était sortie de la maison de Bibulus enveloppée d’un long voile, et avait gagné l’hôtellerie où Asclyte était logé avec son mattre. Elle l’avait fait appeler, et lui avait demandé s’il voulait honsentir à accorder un moment d’entretien à une femme qui s’était éprise de ses charmes.

La manière dont ce message fut apporté et fut accueilli mérite qu’on la rapporte. Elle est une preuve que toute dissolution arrive aux mêmes résultats : et ce n’est pas sans quelque étonnement qu’on retrouve les mœurs de notre x viiie siècle, dans ces temps de débauche, et jusque dans leurs plus fines nuances. ' • < < \

— Quelle est cette femme , dit Asclyte, qui ne craint pas de faire de faire de pareilles propositions à un gladiateur?

— C’est cette qualité, répondit Psyché, qui fait votre plus grand charme. Il est des femmes d’un goût bizarre et pour qui l’amour n’a de prix qu’autant qu’il s’offre à leurs yeux sous les traits d’un esclave, d’un gladiateur, d’un athlète, d’un mime, ou d’un muletier. Ma maîtresse est de ce nombre, les nobles rangs de l’orchestre n’attirent pas ses regards : c’est des extrémités de l’amphithéâtre ou du fond du cirque que part le trait qui l’enflamme.

— C’est donc de la femme d’un artisan ou de toi-même que tu parles? répondit Asclyte.

— De moi? dit Psyché avec mépris ; tu te trompes, il me faut de plus illustres amours, je ne veux pas d’un amant qui pourrait un jour porter sur la croix le souvenir de mes faveurs. Ce goût ne convient qu’aux nobles patriciennes. Sans doute il réveille le dégoût de leur amour usé ; mais j’ignore quel bonheur elles trouvent à livrer leurs charmes au vil gladiateur dont les bras gardent encore le stigmate du fouet. Pour me plaire il faut porter au moins le noble anneau des chevaliers.

— Je le crois, dit Asclyte, car il est d’or.

— Ah ! reprit Psyché sans répondre à cette épigramme ; j’avais oublié de te dire que voici uue bourse qui accompagne mon message.

— A quelle heure dois-je partir, et où faut-il que j’aille?

— A la troisième heure de la nuit tu seras aux environs du temple de Diane; j’y serai, et je te servirai de guide.

11 n’y avait qu’un moment que Psyché venait de quitter Asclyte, lorsqu’on vint avertir le gladiateur qu’un vieillard le demandait. Celui-ci, l’ayant emmené dans l’endroit le plus secret de la maison, se découvrit la tête, qu’il avait tenue couverte jusque là d’un pan de son pallium qui dérobait à tous les yeux les traits de son visage.

A l’aspect de cet homme, Asclyte fut violemment troublé, et le vieillard lui dit :

— Ta pâleur me dit que tu me reconnais; mais elle me fait craindre que je ne retrouve plus Asclyte tel que je l’ai quitté, indigné du métier infâme où l’a réduit son

LES ROMAINS

esclavage et prêt à tout entreprendre pour s’en affranchir.

Asclyte baissa la tête , et une vive rougeur succéda sur son visage à la pâleur qui s’y était d’abord répandue.

— Vindex , répondit-il, lorsque tu m’as rencontré à Toulouse au moment où je venais d’être fait captif dans les Pyrénées, j’étais encore plein du désir de cette liberté sauvage qui nous y accompagnait. L’idée d’obéir à un maître me révoltait, parce que j’ignorais ce qu’était l'esclavage. Toi-même tu m’en as fait alors une peinture odieuse; et je t’ai promis tout ce que tu voulais, parce ce que je te croyais. Mais les malheurs dont tu me menaçais ne sont point venus. Mon maître me nourrit abondamment, je suis logé dans les meilleures hôtelleries des villes où nous allons, quelquefois dans les palais des particuliers qui donnent des jeux au peuple. Je suis vêtu avec magnificence, des plaisirs de toutes sortes nous accompagnent ; nous sommes l’objet du désir des plus nobles patriciennes , et c’est à nous quelles réservent leurs applaudissements le jour, et leur amour la nuit. Pour tout cela je combats dans le cirque, moins souvent et avec moins de danger que je ne le faisais pour avoir dans mes montagnes un pain misérable et un asile dans quelque caverne humide.

Vindex regarda Asclyte avec tristesse, et reconnut que le jeune homme vaillant et fier, qu’il avait quitté à Toulouse, s’était laissé corrompre à son esclavage, comme une jeune fille , d’abord pudique , se laisse aller à la prostitution ; car la prostitution donnait alors , comme aujourd’hui, ce que la vertu ne donne pas. Le vieillard comprit que ce n'était plus avec les sentiments généreux d’autrefois qu’il obtiendrait ce qu’il voulait de cet homme ; mais, comme il en avait besoin, il se conforma à ses nouveaux désirs, et lui répondit :

— Tu as raison, Asclyte ; tous ces avantages sont dignes d’être considérés ; mais tu ne les possèdes que d’une manière bien précaire. Ils sont à lamerci du pouce d’une femme, et si aujourd’hui même je n’en avais excité une à demander ta vie, tu ne te réjouirais pas à l’heure qu’il est du sort que tu as.

— Je le sais, dit Asclyte, et je t’ai reconnu quand tu as parlé. Bien que ta voix n’ait été entendue que de peu de

personnes, elle est venue jusqu’à moi au milieu du cirque, tant celui qui attend la mort sous le glaive saisit avec avidité le moindre murmure qui lui apporte une espérance. Enfin je suis encore prêt à t’obéir, si ce n’est avec la même foi, ce sera avec le même empressement.

Vindex ne crut pas devoir se fier à ce mouvement de générosité que la moindre circonstance pouvait arrêter, et il s’empressa de répondre :

— Je suis sûr de te retrouver digne de l’estime que j’avais conçue pour toi; aussi ce n’est pas pour te rendre à ta misère que je viens te demander de servir nos projets : c’est pour t’assurer dans la liberté ces biens, si doux qu’ils te font même chérir l’esclavage. Crois-tu, Asclyte, que ceux qui nous auront servi à renverser la tyrannie seront oubliés par nous ? ce serait nous faire injure. Une riche part de la dépouille de Néron et de ses favoris sera leur récompense. N'es-tu pas jaloux de posséder les riches habits que tu portes, de commander dans la maison où tu entres la nuit furtivement et comme un voleur , et d’envoyer d'amoureux messages à qui tu voudras au lieu d’en recevoir de tu ne sais qui?

Asclyte sourit à ces paroles et répondit à voix basse :

— Et à quand l’exécution de tes projets ?

— A cette nuit, à la sixième heure. 11 y a une fête splendide dans le palais du duumvir; tu t’y introduiras, accompagné de tous tes camarades. L’ivresse aura eu le temps de passer des maîtres aux esclaves; enchaînez ceux-ci et emparez-vous des autres. Une fois Bibulus et Martius en votre pouvoir, je me charge du reste.

— Mais il y a une légion entière aux portes de Nîmes, et à peine puis-je répondre de deux cents hommes.

— Je saurai paralyser l’effort de cette légion.

— Faut-il donc égorger Faustus dans le festin?

— Garde-toi bien de le toucher, s’il s’y trouvait, et laissele libre.

— Est-il donc gagné à ta cause ?

— Il sera gagné, je te le jure, à l’heure convenue.

— En ce cas, rien ne peut trahir notre succès.

— Rien que ta négligence, Asclyte. Ne tarde pas surtout. Tu sais que c’est pour avoir dormi trop tard que les conjurés

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qui devaient surprendre Auguste au Capitole ne l’y trouvèrent plus.

— J’ai de quoi me tenir éveillé d’ici là, répondit Asclyte.

— Que veux-tu donc faire ?

— Peut-être choisir la maison dont je veux devenir le maître.

Après ces paroles ils se séparèrent, et Vindex reprit le chemin de l'hôtellerie où il était descendu.

Cependant l’heure du festin qui devait avoir lieu chez Bibulus était près d’arriver’; Eumolpe priait Cnéius de partir, en lui offrant de l’accompagner, et celui-ci s’étonnait de son empressement à aller recevoir les coups de bâton qu’il avait gagnés de la magnificence du duumvir. Mais Eumolpe, dont la tristesse avait disparu comme par enchantement, répondait aux observations de Cnéius par les préceptes de la plus sévère philosophie, et lui disait : que l’homme juste ne devait pas se désoler des malheurs qui lui ad venaient; que les plus cruelles tribulations ne servaient qu’à montrer la grandeur de son âme, et que la douleur physique devait être considérée comme un bien petit mal, si même elle existait; car il est facile de prouver qu’elle n’existe pas, ajoutait Eumolpe d’un air dégagé. Cnéius, tout en marchant vers le palais du duumvir, admirait la résignation d’Eumolpe. Elje lui donnait même du poète une idée beaucoup plus favorable que celle qu’il en avait conçue depuis le peu de temps qu’il le connaissait.

En approchant du palais de Bibulus, ils remaïquèrent qu’il était précédé de grands espaces de terrain séparés par des barrières et dont le sol était uni et battu avec le plus grand soin ; ces terrains étaient occupés par une grande

quantité de joueurs qui prenaient l’exercice de la paume. Dans ceci comme dans tout ce que faisait le duumvir le luxe était poussé à l’excès. Ainsi on voyait de tontes parts des esclaves ramasser les balles qui avaient touché la terre et qui, n'étant plus jugées dignes de servir aux joueurs, étaient immédiatement remplacées par de nouvelles que d’autres esclaves portaient dans des corbeilles.

Eumolpe appelait l’attention de Cnéius sur les joueurs, et lui faisait remarquer leur adresse. Le poète s’extasiait à ce point sur ce jeu auquel il engageait vivement Cnéius à prendre part , que celui-ci remarqua l’excès ridicule de ses instances ; il pensa d’abord qu’Eumolpe voulait l’arrêter à cet endroit pour qu’il ne fût pas témoin de l’affront qui l’attendait à la porte du palais. Dans cette supposition Cnéius voulut lui épargner cette honte, et, regardant les joueurs, il fit semblant d’étre captivé par la curiosité. A peine avait-il détourné la tête qu’Eumolpe s’éloigna, mais avec une telle rapidité que Cnéius ne put s’empêcher de le suivre du regard ; cet empressement même lui devint suspect, et, par une pensée soudaine, Cnéius chercha sa tablette qu’il avait mise dans sa tunique, et qui portait une invitatiou à souper chez Bibulus, et reconnut qu’Eumolpe s’en était emparé et lui avait substitué la sienne. Aussitôt Cnéius s’élança avec rapidité à la suite d’Eumolpe, et, l’atteignant au moment où il montrait son invitation au portier, il la lui arracha des mains. Eumolpe voulut disputer ; et Cnéius lui ayant fait de vifs reproches de sa trahison, le poète prit tous les dieux à témoin que ce jeune homme était un imposteur, sans nom, sans famille, à qui il avait offert un asile, et qui l’en récompensait en voulant lui enlever l’honneur de souper avec le divin Bibulus. Cette discussion avait appelé une partie des joueurs, et l’on riait des efforts de chacun des deux adversaires, qui voulait garder pour lui le souper et laisser à l’autre les coups de bâton.

La vieillesse est une sainte chose, d’une autre part la jeunesse et la beauté sont un grand pouvoir. Mais la vieillesse ridiculement portée est trop facilement un objet de risée, et la jeunesse hautaine impose et intéresse à la fois.

Le choix de la foule était fait, et chacun criait qu’il fallait bétonner le poète et laisser entrer le jeune homme, lorsque

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Bibulus, attiré par ce bruit, parut lui-méme à la porte de son palais ; il s'informa de ce qui s’était passé et ordonna gravement aux deux prétendants de plaider leur cause ; il fit mettre un esclave à genoux, appuyé sur les mains, et, s’asseyant sur son dos, il se posa comme au tribunal pour écouter les orateurs. Ce singulier débat avait amassé une grande - foule, et déjà les uns avaient pris parti pour Eumolpe et les autres pour Cnéius, lorsque Bibulus annonça qu’il allait prononcer la sentence.

Elle devait être selon les passions d’un homme comme Bibulus. Un misérable bouffon lui devait paraître préférable à un jeune et noble patricien. Bibulus espérait tirer plus d'amusement du poète ridicule que du jeune homme sincère, *

et il déclara qu’il ne pouvait reconnaître d’autre légitime propriétaire de l’invitation que celui qui l’avait dans les mains, et que c’était à celui qui se présentait avec l’invitation qu’en appartenait le bénéfice. Eumolpe triompha, mais Cnéius ne se laissa point abattre par cette décision, et s’avançant vers le portier il lui dit avec hauteur : »

— Esclave, tu as entendu la décision de ton maître : c’est celui qui a dans les mains son invitation qui en est le légigitime propriétaire; je viens de- l'arracher par la force à cet homme qui me l’avait prise par la ruse, laisse-moi donc passer.

La foule applaudit à ce trait de présence d’esprit : Bibulus en parut dépité, et s’écria sur-le-champ :

— Ma décision est juste et je la maintiens; chaque lot promis sera payé à celui qui est le porteur du. titre, et comme ce jeune lioipme tient à la fois l’invitation et la promesse des vingt coups de bâton, il profitera de toutes deux, les coups de bâton d’abord, et le souper après. Allons , dépéchez , car je vois mes convives qui s’approchent.

Aussitôt Bibulus s'éloigna sans vouloir entendre les réclamations de Cnéius.

Des esclaves s’emparèrent du jeune homme, et, comme il faisait une vive résistance, ils le terrassèrent et le lièrent par les mains à un des poteaux qui servaient de limite au jeu de paume, et ayant dépouillé Cnéius jusqu’à la ceinture, ils commencèrent à le frapper.

Pendant ce temps-là, les convives de Bibulus étaient arri-

vés, et la plupart étaient passés sans qu’aucun d’eux s’informât du tumulte qui avait lieu en cet endroi.

On avait remarqué toutefois que Gnéius, après avoir employé tout ce qu’il avait de forces et de cris pour échapper aux esclaves, avait soudainement paru changer de résolution, et qu’il avait supporté la lin de son supplice avec une résignation remarquable. La fureur du jeune homme avait excité celle des esclaves, et son calme soudain ne la diminua pas. Ces misérables, accoutumés a de pareils traitements, s’imaginaient que Cnéius les recevait avec la môme indifférence qu'eux. Mais quelques graves citoyens qui s’étaient trouvés mélés à cette foule ne purent s’empêcher de tirer un fâcheux augure de ce sombre silence, et l’eux d’un s’écria :

— Je ne voudrais pas être l’hôte qui donnera à souper ce soir à ce jeune homme.

Comme le supplice de Cnéius était près de finir, il se fit un grand mouvement dans la foule, et l’on se précipita vers le bord de la voie qui menait au palais.

— Quel luxe ! quel éclat ! quelle pompe ! s’écriait-on avec

envie. 4

En effet, c’était un cortège pompeux qui s’avançait.

— Voyez ! disait-on de tous côtés, voyez ! cette litière magnifique, elle n’est point fermée de rideaux, mais elle a des portières d’une pierre si transparente qu’elles laissent passer la lumière; voilà jusqu’à huit esclaves qui la précèdent et un pareil nombre qui la suit ; tous sont à cheval, et, quoique la nuit ne soit pas venue, ils portent des torches allumées, comme si le jour qui éclaire le peuple était indigne d’éclairer une patricienne ; car cette ülière et ces esclaves sont ceux de Silia.

— Siüa ! s’écria Cnéius d’une voix retentissante ; citoyens, écartez-vous, je vous prie, que je voie le cortège de Silia et sa magnificence tandis qu’elle se rend à l’invitation de Bibulus.

Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de commandement, que chacun obéit sans réflexion, et qu’au moment où Silia passa devant le poteau où son fils était attaché, personne ne se trouva entre elle et lui. En même temps que la foule s’était écartée, un profond silence s’était fait autour

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de la litière et du poteau, chacun attendant que|Cnéius jetât quelque amère parole à la noble dame. Mais personne ne comprit ce que le jeune étranger voulait dire lorsqu’il s’écria :

— Silia! Silia! pourquoi ta porte était-elle fermée ce matin ?

Silia, fort occupée à écouter les paroles d’un jeune patricien qui marchait à côté de sa ütière, leva à peine les yeux en entendant prononcer son nom, et passa sans demander quel était ce jeune homme ainsi ilagellé, et sans chercher à s’expliquer le sens des paroles qu’elle avait entendues.

Cependant on avait détaché Cnéius, et les esclaves qui lui avaient iniïigé son suppüce le raillaient en lui témoignant leur respect, et en l’invitant à entrer dans la maison de leur maître.

— Ne craignez pas que j’y manque, répondit Cnéius; marchez devant moi, je vous suis.

Et tout aussitôt il entra dans le palais, sur la porte du- , quel était écrite cette inscription :

« Tout esclave qui sortira sans permission recevra cent coups de fouet. »

lin esclave habillé de vert et portant une ceinture écarlate était commis à la garde de cette porte, et épluchait des pois dans un bassin d’argent. Une pie, enfermée dans une cage dorée, était à côté de lui, et saluait au nom de son maitre tous ceux qui entraient. On remarqua que son éternel babil cessa au moment où Cnéius passa devant elle, et chacun se dit en se retirant :

— Assurément, il y aura un malheur ce soir dans la maison du duumvir.

Nous quitterons un moment Cnéius, qui entra rapidement jusqu’au fond du palais, où il disparut à tous les regards, pour suivre les invités qui erraient dans les appartements en attendant l’apparition de Bibulus. Des esclaves les promenaient de toutes parts, et étaient charges de leur faire remarquer la splendeur et le nombre des merveilles enfermées dans cette enceinte. Dans l’atrium c'étaient les murs couverts de peintures, qui presque toutes représentaient des sujets tirés de la vie du maitre de la maison : ici un combat où il s’était trouvé ; plus loin, la première cause qu’il avait

plaidée au forum ; ailleurs, son élection à la magistrature ; de pompeuses inscriptions expliquaient ces peintures; on en voyait de plus-magnifiques encore sous le portique et représentant la plupart des sujets tirés de Y Odyssée et de 17liade. D’autres offraient l’image de sacrifices et de jeux. Deux tableaux étaient placés à droite et à gauche de la porte d’entrée du triclinium, l’un représentant le cours de lune et la marche des planètes, et l’autre tous les jours de l’année distingués par des points blancs ou des points noirs, selon qu’ils étaient heureux ou malheureux. Le luxe de Bibulus resplendissait de toutes parts : aux murs des portiques étaient suspendus des faisceaux d’armes éclatantes , et dans » un angle on voyait une vaste armoire d’ébène où étaient ex-

posés les lares protecteurs de sa famille, en argent, une petite statue de verre, et un coffre incrusté de métaux précieux qui renfermait la première barbe du duumvir. Des lustres pendus à la voûte éclairaient le portique sous lequel tous les invités finirent par se réunir. Une robe de pourpre et deux deniers d’or furent offerts à chacun d’eux, et un esclave s’étant mis à la tète du groupe donna le signal de l’en- • trée en criant :

— Du pied droit !

1 On entra ainsi dans la salle du festin, et le tricliniarche conduisit chacun des convives au lit qu’il devait occuper.

Dès que tous furent placés, des esclaves égyptiens s’approchèrent et versèrent de l’eau de neige sur les mains des invités, et furent ensuite remplacés par des pédicures qui lavèrent leurs pieds et en détachèrent les cors et les durillons d’une manière admirable.

Tout le monde était à table ; Bibulus seul était absent ainsi que Fortunata'et Silia. Quelqu’un se penchant alors à l’oreille de Faustus, lui dit :

— Bibulus usurpe le privilège des belles femmes, celui de se faire attendre.

— Mais il ne leur a pas encore pris celui de se faire désirer, répondit Faustus.

Bibulus entra presque aussitôt, et s’excusa d’avoir manqué à la politesse ; il raconta comment il avait été retenu par une partie d’échecs dans laquelle il avait été vaincu par Silia; et comme, chez Bibulus, l'ostentation de ce qu’il possédait

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et de ce qu’il faisait était le premier besoin , il fallut qu’il expliquât à l’assemblée le coup qui l’avait fait perdre ; on apporta ledamier de bois de térébinthe, dontles cases étaient d’ivoire et de cristal, et dont les pièces, au lieu d'étre de bois comme d’ordinaire, étaient de l’argent et de l’or le plus pur magnifiquement sculpté.

Bientôt cependant, sur un signe de Bibulus, on servit l’entrée qui parut splendide : au centre était un petit éléphant en bronze doré ; sur ses flancs étaient suspendus deux bassins, l’un rempli d’olives blanches, et l’autre d’olives noires ; sur son dos étaient une tour à plusieurs étages, pt à chaque étage un plat où étaient divers mets. Chaque plat portait, gravé sur le bord, son poids et le nom de Bibulus son propriétaire. Tout autour, des bassins, élevés sur des autels, sur des ponts, sur des pyramides, renfermaient des loirs nageant dans le miel et dans le jus de pavots, et des prunes de Syrie avec des grains de grenade. On apporta en- . suite un plat immense sur lequel était posée une poule qui semblait couver ses œufs, et d’une imitation si parfaite qu’elle trompa les yeux mal exercés à ces surprises. Ce n’étaient point des œufs de poule, mais des œufs de paon qu’elle cachait sous ses ailes, et les esclaves les distribuèrent aux convives.

— Prenez garde, dit Bibulus, je ne vous réponds point de la qualité de ces œufs. J’ai été forcé de vous servir ce que mon intendant a pu se procurer , et je crains que vous n’y ' trouviez quelque jeune paon près d’éclore.

Les œufs furent brisés, et chacuu d’eux contenait véritablement un becfigue enseveli dans des jaunes d’œufs et des champignons.

Ce premier service avait été à peine posé sur la table, que Bibulus fit un signe, un orchestre invisible se fil entendre, et les esclaves enlevèrent les mets. Dans ce tumulte, l’un d’eux ayant laissé tomber un plat d’argent voulut le ramasser.

— Jetez cela aux ordures, dit Bibulus.

Et le plat fut balayé.

Bientôt des esclaves éthiopiens parurent, portant des outres semblables à celles avec lesquelles on arrose le bord des théâtres, et ils versèrent de nouveau l'eau qu’elles contenaient sur les mains des convives, mais cette fois c’était une

eau parfumée de roses et d’encens, et qui embauma l’air.

Après eux, les esclaves du cellier présentèrent du viu dans des bouteilles de verre bouchées avec soin, et portant au cou de petits écriteaux avec cette inscription : Falerne du consulat d’Opimius.

Tandis qu’on le servait avec profusion, un esclave apporta un squelette d’argent qu’il posa sur la table, et qui, mù par des ressorts secrets, en fit le tour et excita l’admiration générale.

Cependant Faustus, placé à une des extrémités de la salle, cherchait les regards de Silia, que toutes les attentions de Bibulus ne pouvaient arracher à sa tristesse.

Bibulus, voulant la distraire, demanda pourquoi il manquait un convive à Ja table, et raconta, le plus plaisamment , qu’il put, l’aventure du jeune homme qui avait reçu les coups de verges. Ce récit rappela à Silia les paroles qui lui avaient été dites : elle s’informa de l’ùge du jeune homme, et surtout de la tournure de celui qui lui avait disputé la place; mais les riches habits qu’Eumolpe avait pris chez Faustus empêchèrent Silia de supposer que ce fût le misérable poète qui s’était présenté chez elle : mais Faustus le reconnut pour l’hôte à qui il avait donné asile, et s’informa aussi de Cnéius : un esclave répondit qu'on l’avait vu entrer au palais, mais que sans doute il était ressorti, car on ne savait ce qu’4 était devenu.

— Eh bien ! s’écria Bibulus, qu’on le cherche dans la ville et qu’on nous l’amène ; vous lui direz que Silia l’a demandé.

— Non, dit vivement celle-ci, c’est inutile ; j’en parlais par curiosité, voilà tout.

— Qu’on nous serve donc, reprit le duumvir ; nous attendons comme dans une hôtellerie gauloise.

Aussitôt, on vit paraître un nouveau service : si sa magnificence ne répondit pas à l’attente générale, il n’en surprit pas moins par sa singularité : c’était un globe immense, entouré d’une espèce de tablette, sur laquelle étaient représentés les douze signes du zodiaque, chacun portant un plat de la saison qu’il marquait. On voyait des pois sur le bélier, un jarret de bœuf sur le taureau, des rognons sur les gémeaux, une couronne sur l’écrevisse, des figues d’Afrique sur le lion, la fressure d’une génisse sur la vierge, des gâteaux

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dans les plateaux de la balance, enfin, sur le scorpion, sur le sagittaire, sur le Verseau, sur les poissons, on avait placé un turbot, un lièvre, une langouste, une oie et des surmulets; au sommet était un gazon artificiel, sur lequel était posé un rayon de miel. Pendant qu’on plaçait ce vaste édifice, un esclave distribuait le pain dans une corbeille d’argent. Chacun admirait la disposition des mets plutôt que leur qualité, et Bibulus, s'en étant aperçu, dit à haute voix :

— Les mines d’or sont au centre de la terre, et les bons mets doivent s’y trouver.

Aussitôt, on enleva la partie supérieure du globe, et l’on vit qu’il renfermait les ragoûts les plus exquis, le gibier et les poissons les plus délicats. Aux quatre coins, des satyres en or, portant des outres, versaient incessamment, à chaque convive qui présentait son assiette, une sauce différente mais délicieuse.

On se remit à manger, et Bibulus reprit la parole.

— Assurément, la machine que j’ai fait exécuter portait extérieurement des mets sans valeur, mais elle en renfermait de précieux dans son sein. C’est une leçon que j’ai voulu donner à ceux qui jugent sur les dehors. Chacun y trouvera aussi, selon l’époque où il est né, l’horoscope de son caractère ; car, vous le savez , chaque signe emporte avec lui des qualités différentes. Ainsi, celui qui est né sous le bélier a le caractère indomptable, le génie mordant et satirique, un goût déterminé pour les querelles de l’école et du barreau. Le taureau, au contraire, condamne ceux qui naissent sous son signe, aux rudes travaux de la campagne, et leur esprit est aussi épais que le fanon de cet animal. Les gémeaux font les saintes amitiés et les amours éternels. Quant à l’écrevisse, qui est une constellation, elle règne également sur la terre et sur l’onde. C’est ainsi qu’elle m’a prédit ma puissance, et c’est pour cela que je l’ai coiffée d’une couronne. Les enfants du lion sont des mangeurs insatiables, ils ne respirent que les armes, et brûlent de fa soif de commander. Sous la vierge, naissent les femmes prudes, les hommes timides, toujours prêts à fuir et à recevoir des fers. Sous la balance, les gens d’affaires et les usuriers. Sous le scorpion, les empoisonneurs et les assassins. Sous le sagittaire, les fripons qui vous dépouillent d’une

main on vous saluant de l’autre. Sous le capricorne, les porte-faix et tous ceux, dont la peau s'endurcit aux pénibles labeurs. Sous le verseau, les cabaretiers et les ivrognes. Enfin, sous les poissons, les cuisiniers et les rhéteurs. Que chacun de vous choisisse donc un rôle selon le signe où il est né, et qu’il parle dans ce sens. C’est un jeu fort agréable par le piquant des contrastes, et que j’ai vu pratiquer à la cour de Néron, où Sénèque fut obligé de s’enivrer, et où Flavia, la belle Romaine, fut charmante en parlant le langage des voleurs.

Quelque extraordinaire que fût cette proposition, on s’y prêta de bonne grâce, et chacun tint des discours analogues an caractère qu’il devait avoir.

Bientôt Bibulus sc leva, et chacun l’avant imité, les lits furents couverts en un instant de nouveaux tapis qui représentaient des sujets de chasse brodés en soie sur des fonds de laine. Chacun cherchait à quoi tendait ce nouvel appareil, quand tout à coup les portes s’ouvrent avec fracas au bruit du cor, et on apporte un énorme sanglier de Laconie, sur un vaste plateau de vermeil. La hure était coiffée d’uu bonnet d’affranchi, et ses défenses portaient deux corbeilles tissues de branches de palmiers remplies, l’une de dattes de la Judée, l’autre de dattes de la Thébuïde ; une quantité de marcassins en pâte cuite entouraient le monstrueux animal ; ils étaient eu nombre égal à ceux des convives, et chacun en eut un pour sa part. Chacun renfermait un présent que l’élégance de Bibulus avait approprié au caractère de celui à qui il était affecté; un seul restait, c’était celui qui était destiné au convive qui n’était pas venu.

— Ma foi, dit Bibulus, j’ai laissé à mon cuisinier le choix de ce présent, voyons s’il a été ingénieux.

Il brisa la pâte, et découvrit uu poignard magnifique. Ce présage étonna quelques personnes, et fit pâlir Silia.

— Le présage est juste, s’écria Bibulus; il y a beaucoup de gens qui voudraient ma mort, mais il n’y a personne pour prendre le poignard.

Et il le jeta avec dédain loin de lui.

— Allons, allons! cria-t-il, en frappant ses mains l’une contre l’autre, du vin, et qu’on voie si cet animal a été cuit à point.

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A ces mots, un esclave en costume de chasseur frappa l’animal et l’ouvrit dans toute sa longueur avec son large couteau, et il s’en échappa des grives vivantes qui furent saisies à l’instant par les esclaves et qui furent préparées et servies en moins d’une minute. Cependant au milieu de la gaîté qu’excitaient à chaque instant ces surprises, quelqu’un demanda ce que signifiait ce bonnet d'affranchi posé sur la hure du sanglier.

— Hier, dit Bibulus, j’ai fait servir ce sanglier, personne n’y a touché. Je l’ai renvoyé. : c’était lui rendre sa liberté, et je l’ai coiffé de ce bonnet.

— Mais aujourd’hui? s’écria-t-on.

— Vous avez raison, s’écria-t-il, il ne lui convient plus, à qui le donnerai-je?

Et, se retournant, il vit un jeune esclave qui faisait le tour de la table avec des raisins; Bibulus l’arrêta, et lui dit :

— Va, je t’affranchis.

L’esclave tomba à ses genoux.

Quel est ton nom? ‘ »

— Bacchus.

— Je suis plus puissant que je ne croyais, s’écria joyeusement Bibulus, je viens d’affranchir un dieu.

On applaudit au bon mot; mais beaucoup pensèrent qu’il avait été' préparé entre l’esclave et le maître.

Le bruit augmentait de moment en moment, et la gaîté dominait les plus sévères. Silia, malgré sa tristesse, se laissait gagner à cette nouvelle joie et écoutait en souriant les mille propos que lui disait Bibulus. Cependant Faustus les observait, et le duumvir, voulant détourner son attention sur des objets nouveaux, ordonna qu’on apportât un nouveau service. Ce repas devait être un enchaînement de surprises.-

A peine le maître a-t-il fait un signe, que l’on voit arriver trois cochons, blancs comme la neige, menés en laisse par des esclaves. Ces animaux portaient des sonnettes à leur cou et faisaient un bruit insupportable.

— Lequel vous semble le meilleur? dit Bibulus, on va vous le servir à l’instant. Si le cuisinier de Martius fait cuire un faisan dans un quart d’heure, je veux que le mien cuise up cochon en moins de temps. Qu’on fasse venir le cuisinier,

Celui-ci parait, et son maître lui dit :

— Quelle est ta décurie?

— Je suis de la cinquantième.

— Es-tu né chez moi, ou l’a-t-on acheté?

— Ni l’un ni l’autre. Je fais partie du legs que vous a fait Pansa.

— Eh bien ! je te donne un moment pour égorger et cuire cet animal ; si tu tardes , tu recevras cent coups de fouet.

L’esclave s’enfuit aussitôt en entraînant cette partie vivante du souper, et Bibulus, satisfait de montrer, par la réponse du cuisinier, qu’il avait dans sa maison plus de six cents esclaves, se mit à proposer des vins de toutes sortes, ceux-ci venant de Terracine, ceux-la de Tarente, d’autres de Grèce, quelques autres de Rivesaltes. 11 essaya aussi d’exciter la conversation en attaquant chacun à son tour.

— Allons, Publius, tu as l’air de mourir de froid comme à l’ordinaire; bois, le vin est la meilleure fourrure. Est-ce la mort de ta femme qui te trouble encore ? pauvre mari qui pleures sur sa tombe, tandis qu’elle aurait donné rendezvous à un amant sur la tienne ! ne connais-tu pas l’histoire de la matrone d’Ephèse?

— Et toi, Martius, qu’as- tu donc? est-ce que tu t’aperçois que la famine soit à nos portes? Ce souci qui ne te tourmente guère dans les fonctions de ta charge, te poursuit-il parmi nous, ou bien es-tu jaloux de la gloire de Safînius! Ah! c’était un édile celui-là! Les campagnes, il est vrai, mouraient de faim; mais les greniers de la ville étaient toujours pleins. Deux hommes n’auraient pas mangé le pain qu’on avait alors pour un sou, et aujourd’hui il en coûterait le double pour le déjeuner d’un enfant. Que t’importe que le peuple meure de faim, quand nous sommes dans l’abondance? Ma salive dût-elle fertiliser les champs, je ne prendrais pas la peine d’y cracher.

— Cela m’occupe peu, dit Martius, mais je regrette le temps où j’étais magistrat à Marseille : c’était un autre luxe et une meilleure vie que celle de Nimes. Tu nous donnes des combats de gladiateurs, mais j’ai donné, moi, des combats d’affranchis. «

— Oui, je sais, répliqua Bibulus, que tu as fait cette fo- 'io. Je sais que ton épouse a paru dans la carrière, vêtue

LES ROMAINS

comme Pallas, et menant un char de bataille attelé de chevaux numides; et je sais que pour te payer de tes complaisances, tu l’as surprise dans les bras de ton trésorier.

— Et j’ai égorgé l’esclave! s’écria Martius.

— Bien, reprit Bibulus en riant, tu as tué l’esclave et tu as eu peur de toucher à ton épouse : c’est qu’elle est une femme terrible et qui t’aurait fait payer cher la moindre injure. L’esclave n’avait fait qu’obéir, et il a été puni; mais qui n’ose battre l’àne frappe sur le panier.

On rit de la figure de Martius, qui ne sut répliquer; mais Silia ne laissa point échapper l’occasion et reprit :

— C’est l’histoire de l’âne en effet; mais l’histoire de l’âne qui reproche au mulet ses longues oreilles.

Tous les yeux se portèrent vers la place qu’occupait Fortunata, mais elle avait disparu; l’heure de son rendez-vous avec Asclyte était venue. Bibulus l’avait remarqué, mari il n’en avait rien dit, ayant sans doute de bonnes raisons pour cela.

A ce moment, on apporta le fameux animal qui était vivant un instant auparavant, et il se trouva délicieux. Comme le précédent, il était farci des viandes les plus délicates* Bientôt après entrèrent les homéristes, qui, s’étant rangés autour de la table , chantèrent alternativement les vers de l’Iliade en frappant leurs boucliers et leurs lances en mesure.

C’est à peine si on les écoutait, car les discours des convives, se croisant d’un bout à l’autre de la table, dominaient les voix des chanteurs. L’un racontait les soins qu’il donnait à sa ferme et ses méthodes nouvelles d’engrais ; un autre louait le prodigieux esprit de son fils, qui n’avait pas encore huit ans.

— Il est charmant, disait-il, il sait déjà quatre oraisons, et les déclame à ravir. Vous le verrez, il vous aimera de tout son cœur. 11 se livre à tout ce qu’il entreprend avec une ardeur qui me fait craindre pour ses jours; quand il étudie on ne peut l’arracher à ses livres. 11 avait trois chardonnerets qui faisaient ses délices, mais je les ai fait tuer; il se desséchait la poitrine à leur apprendre à siffler. D’autres fois il est d’une espièglerie indomptable, il chasse les papillons toute la journée...

212 les quatre époques.

A celui qui s’extasiait sur son fils, un autre succédait racontant l’histoire de son cheval ; un autre parlait ensuite de ses voyages ; un mari, des tourments qu’il avait essuyés; un orateur, du dernier procès qu’il avait plaidé : celui-ci était le plus redoutable bavard de l’assemblée; aussi dès que Bibulus l’entendit commencer son récit, il lui coupa la parole.

— Un pauvre, disait l’avocat, avait pour ennemi iin homme puissamment riche.

— Qu’est-ce que c’est qu’un pauvre ? s’écria Bibulus.

L’orateur lui répondit brutalement :

— Un pauvre est un homme qui ne possède rien.

— Alors il n’y a pas eu de procès. S’il n'a rien, il n’a pu plaider pour rien. Tu es ivre, et tu nous contes des folies.

A peine Bibulus avait-il prononcé ce mot sans appel, que le plancher supérieur vient à craquer avec effort. Chacun recule épouvanté, mais Bibulus calme la frayeur générale; le plancher s’entr’ouvre et laisse voir un cercle immense qui se détache du faite, s’abaisse insensiblement et s’arrête audessus de la table. On admire les couronnes qui le chargent, et des esclaves les posent sur la tête des convives. Des vases pleins de parfums placés sur ce cercle embaument l’appartement, et des corbeilles remplies de pâtisseries délicieuses eu occupent le centre.

Ce dernier service parait si surprenant que les applaudissements éclatent de tous côtés, et chacun félicite Bibulus sur son bon goût et sa magnificence. Silia elle-même ne pouvait résister à l’enthousiasme général, elle dit à Bibulus les mots les plus flatteurs ; la galté et le délire sont à leur comble, lorsque tout à coup Bibulus, reprenant la parole, s’écrie:

— Tout à l’heure, Martius, je te reprochais d’avoir puni l’esclave que ta femme avait séduit et de n’avoir pas osé sévir contre celle-ci. En même temps on m’a reproché ce que je te reprochais, et Silia aurait raison si je tardais plus longtemps à faire ce qui est mon devoir. Mais je ne veux point agir comme toi, Martius, qui as été obligé de corrompre les juges de ton trésorier, faute de preuves; s’il me prend envie d’accuser Fortunata, ce sera lorsque je n’aurai rien à craindre de ses dénégations et que je pourrai la faire

LES ROMAINS. . ■ 218

condamner on invoquant le témoignage de citoyens libres et non pas celui d’esclaves achetas. Suivez-moi donc, et apprêtez-vous ù rendre témoignage en justice de tout ce que vous allez voir.

Ce discours prononcé d'une voix, sombre, au milieu de la joie des festins, surprit tous les convives, et Bibulus s’étant armé d’un flambeau marcha en avant. ,

Ce mouvement ne fut pas si rapide qu’un esclave placé derrière Bibulus n’eiit le temps de s’échapper et de gagner l’appartement de Fortunata. L’avertissement qu’elle reçut la foudroya, et AseJvte, en apprenant le nom de la femme avec laquelle il se trouvait, parut frappé non-seulement d’une profonde terreur, mais d’un violent désespoir. Cependant on entendait déjà les pas de Bibulus et des convives qui approchaient. Asclyte veut s’élancer hors de l’appartement en prenant le chemin qui l’y avait conduit; mais dans son touble il ne peut ouvrir l’issue secrète par où il avait passé, et après avoir fait de vains efforts il s’élance vers une porte, apparente qui conduisait dans l’intérieur du palais; deux esclaves placés à cette issue par ordre de Bibulus l’arrêtent. Fortunata, frappée d’une soudaine inspiration, leur crie avec fermeté :

— Saisissez le coupable et ramenez-le devant moi. Avant qu’ils ne reparaissent, dit-elle ensuite à l’esclave qui était venue l’avertir, fuis, et laisse-moi seule.

Elle demeure eu effet dans sa chambre , assise fièrement sur un siège, tandis que d’une part Asclyte est ramené par ceux qui l’ont arrêté., et que de l’autre Bibulus et ses convives approchent de la chambre.

— Enchaînez cet homme sur le lit, s’écrie Fortunata aux esclaves qui tiennent Asclyte ; il y va de votre vie s’il s’échappe.

A peine cet ordre est-il exécuté que Bibulus entre et les convives après lui. , .

— Voyez, s’écrie le duumvir, nous sommes arrivés à temps, grâce à mes précautions, voici les coupables. C’est sans doute une chose cruelle pour moi que d’être forcé de vous donner ainsi ma honte en spectacle, mais la rigueur des lois m’y a forcé, et je vous appelle tous en témoignage de ce que vous venez de voir.

Fortimata avait écouté ces paroles d’un air de surprise, et presque aussitôt une profonde indignation parut sur son visage ; elle se leva et répondit avec une dignité et une assurance qui étonnèrent tout le monde :

— Tu as raison, Bibulus, c’est une cruelle chose pour un homme de donner ainsi sa honte en spectacle; et je n’en éprouve pas moins que toi, puisque la honte d’un mari retombe toujours sur son épouse. Tu as adjuré le témoignage de tous ceux qui sont ici ; je le réclame à mon tour. Vous avez tous vu aujourd’hui le duumvir Bibulus présider aux jeux du cirque, et vous avez pu juger avec quelle pompe il sait ordonner un festin. Rendez-lui grâce pour ces talents; mais si vous croyez devoir le féliciter de la tranquillité avec laquelle vous jouissez de ces plaisirs, si chacun de vous a l’espérance, grâce aux soins qu’il donne à son gouvernement, de rentrer bientôt paisiblement dans sa demeure, sans rencontrer la révol te nocturne dans la nuit et le pillage dans sa maison; je réclame pour moi l’honneur de ces éloges.

— Que veux-tu dire? répliqua Bibulus, que l’assurance de Fortunata avait confondu.

— Je veux dire, répliqua celle-ci, en affectant un air de mépris, qpe tandis que tu passais tes heures dans l’ivresse et près de la femme à qui tu as sans doute promis le titre que tu veux honteusement m’arracher, moi je veillais à ton salut et au sien peut-être. Cet homme que tu as fait surprendre ici comme mon amant y est venu en effet par mon ordre et pour un rendez-vous amoureux ; mais ce prétexte n’a été qu’un piège pour obtenir de lui un aveu nécessaire, un aveu pour lequel je lui ai promis la vie s'il consent à le compléter devant vous, car votre arrivée m’a interrompue dans l’interrogatoire qlie je lui faisais subir. Apprends donc que cette nuit môme et au milieu de l’ivresse de ce festin d’où mon absence vous semblait si coupable, ce palais devait être assailli, le duumvir égorgé, les principaux de la cité avec lui, et que la révolte devait s’emparer de la ville.

Chacun recula épouvanté, tant cette nouvelle était extraordinaire.

— Est-il vrai? s’écria Bibulus.

— Il est vrai, répondit Asclyte, averti par un regard de Fortunata.

LES ROMAINS. 2l5

— Qu’on soumette cet homme à la torture pour lui fair® dire le nom de ses complices.

— Ce sera doue toujours la même ineptie dans ton esprit, Bibulus, s’écria Fortunata avec emportement. Pourquoi demander à la torture ce que cet homme ne refuse pas de dire de bonne volonté? Je lui ai promis la vie pour ce qu’il m’a dit ; je fais plus, je lui promets la liberté pour ce qu’il peut me dire encore. Citoyens magistrats ici présents, venez à mon aide pour empêcher Bibulus de nous perdre par sa rigueur, après nous avoir mis eu danger par sa négligence,

— Fortunata a raison, dit Faustus; dans un danger aussi imminent, les moyens les plus prompts sont les plus sûrs. Je m'engage à rendre la liberté à cet homme s’il nous nomme ses complices, et s’il nous dit quelles sont les espérances des conjurés.

On approuva les paroles de Faustus, et Fortunata, s'écartant, dit au tribun :

— S’il en est ainsi, interrogez-le vous-même.

Faustus s’approcha d’Asclyte et lui dit :

— Quels sont tes complices?

— Je n’en ai qu’un.

— Son nom?

— Vindex.

— Vindex, le lieutenant de César dans les Gaules?

-Lui-même.

— Vindex, ce vénérable vieillard si renommé par ses vertus? *

— Lui-même.

— C’est impossible : où l’as-tu connu?

— A Toulouse, où il m’a déjà fait promettre de lui prêter l’appui de deux cents gladiateurs que je commande.

— Qui devait pénétrer dans ce palais et y égorger le duumvir et nous tous?

— Moi et les miens.

— A quelle heure?

— A la cinquième heure de la nuit.

— Où sout tes camarades?

— Ils m’attendent.

— Pourquoi donc es-tu venu ici ?

— Parce que, comme te l’a dit Fortunata, j’ai cru aller à un

rendez-vous amoureux , et que je comptais être de retour prés des miens à l’heure convenue.

— Comment Fortunata a-t-elle appris votre complot?

— Je l’ignore. Mais dès que j'ai paru elle m’eu a parlé.

— Où est le messager qui t’a transmis l’ordre que tu devais

exécuter ? ,

— J’ai reçu cet ordre de Vindex lui-même.

— Il est donc dans cette ville ?

— Il y est.

— Je le savais, dit Fortunata. ,

Chacun se regarda avec surprise; mais toutefois Faustus ne semblait pas persuadé, et, après un moment de réflexion, il ajouta :

— Tout cela est impossible. A supposer que Vindex eût un semblable projet, il n’eût pas pensé à l’exécuter avec de si misérables moyens ; il n’eût pas oublié que j’étais avec ma légion aux portes de fûmes. Cet homme nous trompe donc. Ou bien il a d’autres complices, ou bien tout ce que nous venons d’entendre est un mensonge.

— C’est juste 1 s’écria Bibulus. Voyons, misérable, qu’as-tu à répondre?

Ascly te semblait fort embarrassé : il commençait à se troubler, il balbutiait et jurait tous les dieux qu’il avait dit la vérité, lorsqu’un nouveau bruit se fit entendre dans l’escalier, et une rapide épouvante s’empara de tous ceux qui étaient présents. Ou crut uu moment que c’étaient les gladiateurs qui envahissaient la maison. Chacun tira son épée et s’apprêta à se défendre. Mais, au heu des esclaves révoltés qu’on s'attendait à voir paraître, ce furent des licteurs qui entrèrent dans la chambre, précédant un vieillard vêtu de la robe consulaire et portant dans ses mains uu rouleau de parchemin. Ce vieillard était Viudex, celui qui avait sauvé Asclyle dans le cirque, et qui véritablement lui avait donné l’ordre d’assaillir la maison du duuiuvir, ainsi que nous l’avons raconté. S’il parut surpris du spectacle qui s’offrit à lui, et de voir Asclyte dans les maius des esclaves, ou ne saurait dire qu’il en fut troublé. Il jeta un regard sévère sur tout le moude, et, s’adressant à Bibulus, qui le considérait avec effroi et qui tenait à la main sou épee nue, il lui dit :

— Pourquoi ces armes? est-ainsi que tu reçois celui qui

LES ROMAINS. 217

t’apporte les ordres de l’empereur? Lorsque je venais chercher l’obéissance, ai-je trouvé la révolte, répondez?

Cette apparition inattendue frappa tous les esprits et confondit toutes les intelligences. Ce gladiateur, qu’on croyait être un amant et qui se trouve l’agent d’une conspiration ; ce Vindex dénoncé comme le chef de cette conspiratiou contre l’empereur, et qui arrive au nom de l’empereur. Fallait-il l’arrêter, fallait-il lui obéir ? voilà ce que se demandait Bibulus, et son regard incertain interrogeait tous ceux qui l’entouraient, pour leur demander un conseil. Faustus seul conserva cette présence d’esprit si facile aux cœurs droits, celle de dire hautement la vérité. * N

— Je vais t’expliquer, Vindex , pourquoi nous sommes dans cette attitude et pourquoi tu nous trouves ainsi tous rassemblés.

Mais au moment où il allait continuer et commencer le récit de tout ce qui s’était passé, Vindex l’interrompit :

— L’ordre que je tiens ici, dit-il, porte qu’avant d’entendre aucune communication, avant de recevoir aucune plainte, je fasse d’abord exécuter les volontés de l’empereur ; et cela sera d’autant plus facile que la personne qu’elles intéressent le plus est présente à cette assemblée. Je veux parler de toi Silia.

Vindex, en mettant le nom de cette femme en avant, était sûr de détourner aisément l’attention du duumvir et celle de Faustus.

— Eh bien, lui répondit celui-ci, nous sommes prêts à l’entendre.

Vindex ouvrit donc le parchemin qu’il portait dans les mains, et qui était revêtu du sceau et de la signature de Néron.

L’ordre que contenait ce parchemin était bien digne de celui qui l’avait dicté. La mort de Silanus, l’époux de Silia, y était annoncée, ainsi que la confiscation de tous ses biens et de ceux de son épouse. 11 y était dit encore que les enfants de Silanus, ayant quitté Rome sans la permission expresse de l’empereur, s’étaient rendus coupables du crime de lèse-majeslé : en conséquence ordre était donné de les arrêter à Nîmes où ils devaient être arrivés, et de les reconduire à Rome pour y être soumis au jugement de l’empereur. Quant à Silia

leur mère, qui sans doute les avait reçus et leur avait donué agile, elle était aussi devenue leur complice et partagerait leur captivité et le châtiment qu’il plairait à César de leur infliger.

Quand un pareil ordre était signé par Néron, on savait d’avance ce qu’il voulait dire. C’était pour le fils, la mort; pour la mère et la fille, l’infamie la plus abjecte au milieu des orgies impériales. Silia demeura muette d’épouvante; le duumvir courba la tète ; Faustus lui seul osa élever la voix :

— Et c’est toi, Vindex, s’écria-t-il; toi, un soldat, qui avais jusqu’à présent fait respecter ta vertu au milieu de l’épouvantable tyrannie qui nous gouverne, qui t’es chargé de l’exécution d’un pareil ordre 1

Yindex ne se troubla point, et répondit froidement :

— Je ne me suis chargé que de le transmettre aux magistrats de cette ville : c’est à eux qu’il appartient de le faire ‘ exécuter.

— Et il le sera ! s’écria Fortunata avec joie ! les ordres de l’empereur sont sacrés. Qu’on arrête cette femme 1

— Faustus ! s’écria Silia en se précipitant vers lui, le souffriras-tu "?

Quelque exécrable que fût l’ordre de Néron et quoiqu’il ne concernât qu’une femme et deux enfants, la désobéissance était une révolte complète. Le tribun incertain se détourna et rencontra le regard d’Asclyte, qui le suivait avec anxiété et qui au milieu du tumulte de cette scène, lui dit rapidement :

— Je puis te dire maintenant le nom du complice que nous attendions, ce complice devait s'appeler Faustus.

Celui-ci, à cette subite révélation, jeta un regard sur Vindex, qui devina à la fois la confidence du gladiateur et l’interrogation du tribun. Un signe lui lit comprendre la vérité, et Faustus s’écria 1 :

— Non, Silia, je ne te livrerai pas à cet homme. Je te protégerai, je te le jure!

Cependant Bibulus, revenu de sa surprise, s’était placé à la porte de la chambre, et, poussé par Fortunata, il répliqua que personne ne sortirait, ni Silia, ni Faustus, ni Aselyte, ni Vindex lui-même. 11 fit retentir la maison de ses cris, et appela ses esclaves beaucoup plus nombreux qu’il ne fallait

LES ROMAINS

pour contenir le petit nombre de ceux qui auraient voulu résister. Vindex eut beau en appeler à sa qualité de légat de l’empereur, Bibulus n’eu tint compte et lui répéta les révélations d’Asclyte. Il n’écouta pas davantage les menaces de Faustus. Presque aussitôt il se retira pour tenir conseil avec les autres magistrats de la ville dont quelques-uns avaient assisté au souper. Asclyte , Vindex, Faustus et Silia demeurèrent donc enfermés dans la chambre de Fortunata. Dès qu’ils furent seuls, Vindex s’adressant à Asclyte lui dit avec colère : .

— C’est toi, misérable, dont la trahison nous a perdus.

— Ou plutôt c’est ton imprudence, Vindex, reprit Faustus, ton imprudence qui t’a fait confier le succès d’une entreprise eu faveur de la liberté à la discrétion et au courage d’un esclave.

— Pourquoi ces .vaines récriminations? dit Silia, songez plutôt au moyen de nous sauver ou plutôt de vous sauver. Livrez -moi à Bibulus, et obtenez ainsi de sortir de cette maison. Faustus se rendra daus sou camp, et ses soldats le protégeront contre le duumvir.

— Il est vrai, répondit Faustus, que si je pouvais parler à mes soldats, je répondrais de leur zèle.

— Eh bien ! dit Asclyte, s'il en est ainsi nous sommes tous sauvés. Nul doute que toutes les issues apparentes de cette chambre ne soient gardées ; mais celle par laquelle j’ai été introduit, et qui sert aux amants de Fortunata, ne doit pas être connue du duumvir et il n’aura pu y mettre des gardes.

A l’instant même il souleva une tapisserie, et montra à ses compagnons une porte cachée avec soin dans l’alcôve. Pour y arriver il fallait passer à travers le lit de Fortunata, et Asclyte l’ayant ouverte allait y passer le premier, lorsqu’il se sentit frappé dans la poitrine d’un coup violent. La porte fut repoussée sur lui avec force, et le gladiateur retomba sur le lit en poussant un profond gémissement.

Le poignard qui l’avait frappé était resté dans sa poitrine. Asclyte se débattit un moment comme s’il avait voulu prononcer quelques paroles; mais il ne put y parvenir, et expira tandis qne tes spectateurs de ce terrible événement se

regardaient avec effroi. Ils n’osaient même se confier leurs pensées, reconnaissant qu’ils étaient entourés de si prés que la nyindre de leurs paroles arriverait aux oreilles de quelqu’un.

Cependant Vindex murmura à voix basse :

— C’est un coup parti de la main de Fortunata; elle seule connaissait cette issue, elle seule y veillait sans doute; elle s’assure ainsi le silence de cet homme sur la véritable cause de sa venue en ces lieux, et elle se dounc l’occasion de nous accuser de l’avoir assassiné, pour qu'il ne nous compromît point par ses aveux: tout nous accable.

Cependant cette maison, si tumultueuse un instant avant, était plongée dans un profond silence. Silia, assise dans un coin, laissait éclater sa douleur par des sanglots. Non-seulement elle se [désespérait sur son sort, mais elle se rappelait encore ses enfants qu’elle n’avait pas voulu recevoir et qu’elle supposait être chez Faustus. Au milieu de ces pensées cruelles qui la déchiraient, elle n’osait cependant interroger le tribun, et celui-ci, plus occupé des moyens de la sauver * que de tout autre chose, ne songeait point à lui donner de consolation. A une autre époque et sous un autre règne que celui de Néron, le témoignage d’un esclave n’eût certes pas suffi à faire condamner des hommes comme Faustus et comme Vindex ; mais ils savaient trop tous deux que la plus légère apparence était une certitude pour le tyran, et que le soupçon qu’on lui inspirait était un crime dont on était bientôt puni. Il n’y avait donc plus de salut pour eux que dans la révolte armée et triomphante.

Mais les heures se passaient, et sans doute des précautions avaient été prises pour contenir la légion de Faustus ; les gladiateurs devaient être arrêtés et désarmés, et nul moyen probable de se sauver ne paraissait rester aux prisonniers.

Ils étaient plongés tous dans une muette stupeur, lorsque la porte s’ouvrit, et Fortunala se présenta accompagnée de quelques hommes armés.

Sa pâleur et le tremblement convulsif qui l’agitait eussent été d’irrécusables témoins du crime qu’elle venait de commettre, si la promptitude avec laquelle elle découvrit le cadavre d’Asclyte, la surprise mal jouée qü’elle montra et l’accusation qu elle porta contre Faustus et Vindex, n’eus-

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sent appris à celui-ci qu’il avait justement devint le parti qu’elle comptait tirer de ce meurtre.

Mais quoique cette précaution fût véritablement entrée dans les calculs de Fortunata, elle avait une autre vengeance à exercer, une vengeance plus précieuse pour le cœur d’une femme, car c’était la perte et l’humiliation d’une rivale. Ainsi, après avoir attesté le témoignage de ceux qui l’accompagnaient, sur le nouveau crime qu’ils venaient de découvrir, elle adressa la parole à Silia.

— Tu es venue, lui dit-elle, visiter cette maison pour y commander en maîtresse, mais je veux t’en faire connaître une partie que Bibulus a négligé de te montrer : c’est celle où on enferme les esclaves rétifs, c’est celle où on leur inflige le châtiment du fouet quand ils l’ont mérité.

Celte menace lit pâlir Silia, et Faustus ne put s’empêcher de témoigner son indignation.

— Oh ! ne crains rien pour elle, ajouta Fortunata, cette femme appartient à Néron, et je ne veux pas ajouter aux rides naissantes de cette beauté destinée au maitre du monde les traces du fouet et leurs sanglantes cicatrices.

Silia rougit de honte et d’indignation, et répondit :

— Quelque faibles que soient mes charmes, Fortunata, je n’ai pas encore été forcée de les livrer aux baisers d’un gladiateur, et ce n’est pas dans l’arène ou à l’amphithéâtre que je cherche mes amants.

— Je le sais, je le sais, répliqua Fortunata ; tu les cherches dans des rangs plus nobles, et ce ne sont plus seulement des amants que tu leur demandes, mais encore des maris. Un dieu sans doute t’avait avertie de la mort de Silanus et t’avait annoncé ton veuvage, lorsque tu exigeais de Bibulus ma répudiation et son nom pour prix d’un amour que tant d’autres ont obtenu à meilleur marché.

— Dit-elle vrai ? s’écria Fau8tus que cette nouvelle désespérait peut-être plus que tous les dangers auxquels il était exposé.

Silia était dans une de ces positions où le malheur prête quelque chose d’auguste à l’aveu sincèrè de ses fautes.

— Elle dit vrai, Faustus; oui, j’aurais accepté le nom de Bibulus et son alliance ; mais tu n’oublieras pas que tu m’avais refusée.

— Oui, en vérité, dit Fortunata, toi ou lui, il lui fallait quelqu’un.

— Tu as raison, Fortunata, Faustus pauvre, s’il l’avait voulu, et à qui je me suis offerte; ou Bibulus riche, et qui me le demandait à genoux, et à qui je n’avais encore rien promis. Puis elle ajouta :

— Faustus, quand nous nous sommes séparés, je t’ai demandé un service ; maintenant je puis te dire en quoi il consiste.

Elle s’approcha de Faustus, et reprit à voix basse :

— Si, en nie perdant, tu peux te sauver, sauve-toi; mais apprends une chose : les jeunes gens à qui tu as donné l'hospitalité sont mes enfants; celte vierge qui est sans doute dans ta maison qst ma 011e; je te la confie : elle est belle, Faustus, belle comme je l’étais à l’àge où j'aurais été dignede toi. Reporte sur la fille l’amour que tu as eu pour la mère. Sauve-la de Néron; moi je sais comment on échappe à l’ignominie de ses ordres ; et il fut un temps où les vertueux exemples de mon époux n’étaient pas perdus pour moi.

A peine avait-elle prononcé ces paroles que Fortunata ordonna que Silia fût emmenée, et bientôt après Faustus et Vindex furent enfermés dans une prison séparée.

Pendant que toutes ces choses se passaient dans le palais du duumvir, tandis que ceux qui s’y trouvaient arrêtés se croyaient perdus, un jeune homme tentait leur salut : c'était Cnéius. Nous l’avons laissé au moment où, introduit dans le palais de Bibulus, il s’y était caché et avait disparu à tous les regards.

Ce n’était pas assurément la prévoyance de ce qui allait arriver qui l’avait porté à cette démarche. Probablement un

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sentiment de colère, facile à comprendre après le traitement honteux qui lui avait été infligé, l’avait engagé à se cacher; et peut-être le lendemain Bibulus, trouvé poignardé dans son lit, eût montré à quel moyen de vengeance les citoyens étaient réduits depuis qu’ils n’étaient plus protégés par les lois.

Mais Cnéius, profitant du trouble de la maison, s’était retiré dans l’endroit le plus reculé du palais : c’est de là qu’à . . son grand étonnement il avait vu s’ouvrir dans l’obscurité une porte secrète, et entrer une femme qui conduisait un homme dans l’intérieur de la maison, avec une précaution qui sembla étrange à Cnéius.

— Est-ce ici la demeure de ta belle maîtresse? avait dit cet homme.

— C’est ici, avait répondu l’esclave qui le guidait ; mais fais silence, quoique nous soyons dans une partie inhabitée du palais. Observe bien le secret chemin que je vais te faire prendre, car c’est par ici qu’il faudra s’en retourner, lorsque lu auras été le plus heureux des hommes.

Cnéius, à ces paroles, résolut de profiter pour lui-même de l’avertissement donné au gladiateur, et il suivit les pas de celui-ci, tandis que Psyché le précédait. Peut-être eût-on entendu le bruit que faisait Cnéius si Asclyte avait tenu compte des paroles de l’esclave; mais il lui avait répondu aussitôt :

— Ne peux-tu me dire maintenant quelle est celle qui doit me rendre le plus heureux des hommes?

— 11 est inutile que tu le saches aujourd’hui, que tu le saches môme demain, ni jamais ; je Suppose que tu dois être assez accoutumé à des aventures pareilles pour qu’il soit inutile de t’avertir que si pl^ tard tu rencontrais ma maîtresse dans une riche litière, tu ne dois pas la reconnaître, et que si tu te laisses aller à admirer sa beauté, ce no sera que comme un homme qui la voit pour la première fois.

— C’est que lorsque je suis arrivé dans cette ville, répondit Asclyte, on m’a beaucoup parlé de la beauté de plusieurs femmes, et entre autres de celle d’une certaine Silia qui ne se refuse aucun plaisir.

Cnéius tressaillit à ces paroles, et sa main chercha invo- . lontairement son poignard ; mais il se contint, et écouta

malgré lui la conversation du gladiateur et de l’esclave.

— Et pourquoi, lui dit Psyché, préférerais-tu les faveurs de Silia à celles d’une autre ?

— Parce que, dit-on, le duumvir en est fort amoureux, et que ma vanité serait flattée d’ôtre le rival d’un homme si puissant.

Psyché laissa échapper un rire léger et répondit gaiment :

— Attends, Asclyte, c’est un bonheur qui peut-être t’arrivera plus tôt que tu ne penses.

Asclyte ne comprit point la réponse de Psyché dans le sens que celle-ci voulait lui donner, et reprit avec vivacité :

— Serait-il vrai ! serais-je chez Silia ?

Psyché trouva singulier de le laisser dans son erreur, et répliqua :

— le ne puis rien te dire, si ce n’est que les dieux ont accompli les vœux que tu as formés.

En ce moment, ils arrivèrent à la porte secrète de la chambre de Fortunata, et Asclyte y fut introduit.

La jeunesse de Cnéius avait été révoltée de la dépravation qu’annonçaient dans la maîtresse les paroles de son esclave; mais son indignation avait cédé à sa douleur en entendant ravaler sa mère au niveau de cette femme. Sans doute elle était innocente de l’infamie dont il était témoin; mais il voyait bien qu’on l’en croyait capable , et cette opinion lui paraissait aussi déshonorante que le crime lui-même.

Ce fut ce sentiment qui le fit demeurer à la place où il se trouvait et l’oreille attachée à la porte par laquelle Psyché et Asclyte étaient entrés; au milieu de son attente, une horrible pensée vint frapper le cœur de Cnéius : bien qu’il fût dans le palais du duumvir, il savait que Silia s’y trouvait. Cnéius n’était pas si ignorant de la corruption des mœurs, qu’il ne connût les complaisances des femmes les unes pour les autres, et il frémissait de l'idée que sa mère allait entrer peut-être dans la chambre de Fortunata.

Tout ce que cette crainte avait d’horrible oppressa tellement le cœur de Cnéius, qu’il était sur le point de succomber, lorsqu’il entendit apporter dans la chambre les apprêts d’un souper. 11 entendit également Psyché qui recommandait à Asclyte d’y faire honneur jusqu’au moment où sa mai-

LKS ROMAINS.

tresse pourrait décemment s’échapper de la table où elle était retenue par la présence de nombreux convives.

Au milieu du tumulte de ses pensées, Gnéius éprouvait encore une plus cruelle incertitude. Rien ne pouvait l’assurer, en effet, que ce fût sa mère qui allait arriver ou une autre; il ne pouvait voir dans l’intérieur de la chambre, et ne connaissait ni la voix de Forlunala, ni celle de Silia.

Tantôt les paroles de Psyché s’expliquaient pour lui dans un sens, tantôt dans un autre ; enfin son anxiété cessa lorsque Fortunata entra dans son appartement. Celle-ci, avertie par Psyché de la méprise d’Asclyte, avait calculé qu’elle servait à la fois à compromettre une rivale et à assurer sa propre sécurité.

En conséquence, dès les premières paroles qu’elle prononça en réponse aux fastueux compliments du gladiateur, elle laissa deviner qu’elle était étrangère dans la maison, et qu’elle devait à l’amitié de la maîtresse de la maison le bonheur de voir le bel Asclyte. *

— Par quel secret t’a-t-on fait pénétrer jusqu’ici, dit-elle, loin des regards de tous? Oh ! que je voudrais avoir une maison semblable, et combien alors les véritables plaisirs de l’amour me seraient plus faciles !

Cnéius resta anéanti de ces paroles, de la réponse qui leur fut faite et du silence qui la suivit. Un moment, égaré par sa colère, il voulut briser cette porte pour punir cette effroyable débauche; mais il recula à l’idée de surprendre sa mère dans les bras d’un gladiateur. D’amers sanglots qu’il étouffa dans sa poitrine, et qui peut-être n’eusseut plus été entendus par ceux qui les faisaient naître, le suffoquèrent ; son cœur se serra, et enfin, la honte, le désespoir s’emparant de lui, il tomba presque évanoui sur le seuil de cette porte, oubliant sa propre injure pour penser à son déshonneur, et il demeura là anéanti, n’ayant plus la force d’entendre ni celle de fuir.

Il ne put juger combien de temps il fut dans cet état ; mais lorsqu’il reprit ses sens, il entendit les mêmes voix qui s’entretenaient près de lui , mais elles avaient changé d’expression. Asclyte parlait haut, malgré les avertissements de la femme qui était près de lui. Ses mots, entrecoupés et à

peine achevés, laissaient voir suffisamment qu’il s’était laissé gagner par l’ivresse.

— Oui, disait-il, belle Silia, je te débarrasserai cette nuit de ton insupportable duumvir; tu le hais, dis-tu, c’est une raison de plus pour que je le tue.

La voix qui répondait à ces paroles était tremblante d’une émotion bien différente de celle qui l’avait précédée; on comprenait que celle qui interrogeait attachait le plus grand prix aux révélations du gladiateur, et Cuéius lui-même, ayant entendu parler de la mort du duumvir, prêta une oreille attentive; il apprit donc, en même temps que Fortuuata, que les gladiateurs devaient envahir le palais, tuer le duumvir et les magistrats qui s’y trouvaient, et proclamer la révolte. Il s’étonnait de cette confidence arrachée à l’ivresse, et que les caresses de Fortuuata allaient peut-être rendre complète, lorsqu’il entendit entrer rapidement l’esclave (pii venait avertir Fortunata de l’arrivée de son époux. Bien qu’aucun nom n’eût été prononcé, cette annonce suffit pour apprendre à Cnéius que ce n’était point sa mère qui était avec le gladiateur. Silia n’avait plus de mari à redouter, et Cnéius, voulant punir celle qui avait osé prendre le nom de sa mère pour le déshonorer, tint la porte fermée d’une main vigoureuse, tandis qu’Ascly te cherchait vainement à l’ouvrir.

Cnéius, persuadé que, dans le désordre qui allait régner dans le palais, la place qu’il occupait était encore la plus •sûre, y demeura pour connaître le résultat de cette scène étrange.

C’est ainsi qu’il apprit la tournure que l’audace de Fortunata sut donner à son entrevue avec Ascly te ; il entendit de môme l’arrivée de Vindex et les ordres dont il était porteur, l’arrestation de Silia, puis enfin celle de Faustus, d’Asclyte et de Vindex. 11 demeura près de la porte jusqu’au moment où ils furent seuls, espérant leur donner le salut par cette issue ; mais au moment où il allait ouvrir celle porte, pl entendit des pas dans le couloir secret qui y conduisait, et jugea que Fortunata, sinon Bibulus, venait garder cette issue comme les autres. La fuite était donc impossible de ce côté, et il ne voulut pas se laisser surprendre à la place qu’il occupait; il marcha légèrement vers ceux qui approchaient, et, profitant de l’obscurité, il se coucha par terre, le long du

LES ROMAINS

mur, et laissa passer Fortunata elle-même et les esclaves qu’elle conduisait ; il n’attendit pas son retour, et, se relevant dès qu’ils furent éloignés, il reprit le chemin par lequel était venu Asclyte, et sortit aussitôt du palais de Bibulus.

Dès qu’il fut libre, il se mit à calculer par quels moyens il pourrait prévenir les malheurs dont lui, sa famille et ceux , qu’il devait considérer comme ses amis étaient menacés. D’abord il songea à s’adresser aux gladiateurs ; mais il réfléchit que ces hommes, qui ne le connaissaient pas, refuseraient probablement de le suivre, et que, lorsqu’ils y consentiraient, un tel secours, suffisant pour y réussir par une surprise, serait inutile maintenant que le duumvir était averti, et avait sans doute fait veiller à la garde de son palais.

Dans cette circonstance , il ne restait d’autre ressource à Cnéius que de s’adresser aux soldats de Faustus et de les appeler à la délivrance de leur tribun. Mais quel pouvoir aurait-il lui, jeune homme inconnu, sur une légion accoutumée à l’obéissauce et qui, comme tant d’autres, avait souvent vu changer le chef qui la commandait sans témoigner de regrets?

Faustus avait sans doute dans la ville des amis qui eussent tenté de le délivrer, mais qui étaient-ils, et où les rencontrer? C’est en faisant ces réflexions qu’il marchait rapidement vers la demeure de Faustus, pour y rejoindre Chrysis et demander conseil au chef des esclaves du tribun, ou à tout autre qui voudrait tenter avec lui le salut des prisonniers.

Mais un malheur plus cruel que ceux qu’il avait à déplorer l’attendait dans la demeure de Faustus.

A peine arrivé, il demanda sa sœur, et il apprit avec surprise qu’elle n’était plus chez Faustus. Le chef des esclaves lui raconta qu’une heure environ après sofi départ, Euraolpe était revenu et avait emmené la jeune tille. Cnéius demanda où il l’avait conduite, et l’esclave ne put lui répondre autre chose, sinon qu’il avait entendu le poete dire à Chrysis :

— Hâtez-vous, votre mère vous attend.

Que Silia eût rencontré Eumolpc, et qu’apprenant de lui que ses enfants étaient à Mmes et chez Faustus, elle eût voulu les voir, ce n’était pas une chose impossible ; mais

Coéius venait de quitter ia maison de Bibulus, où Silia avait paru apprendre, seulement alors, la mort de son époux et la fuite de ses enfants. Une nouvelle angoisse entra au cœur de Cnéius, et il ne s’expliqua ce nouvel incident que comme un nouveau malheur.

Epouvanté de ce que pouvait être devenue sa sœur dans les mains d’un homme comme Eumolpe, il se contenta de * dire à l’esclave qu’il avait interrogé que sou maître venait d'être arrêté par ordre du duumvir, qu'il était retenu dans son palais et se trouvait en danger de mort. Vainement l’esclave voulut le faire expliquer plus clairement; Cnéius s’échappa malgré ses cris, et courut vers la maison de sa mère pour voir si sa sœur y était véritablement.

Mais la nuit était obscure, et si Cnéius avait retrouvé aisément le chemin du palais du duumvir à la maison de Faustus, parce qu’il avait déjà été directement de cette maison au palais, il n’en fut pas de même quand il lui fallut retrouver la demeure de Silia.

Il courut d’abord comme un insensé à travers les rues désertes, cherchant partout cette porte maternelle qui lui avait été refusée et qu’il ne reconnaissait pas. Enfin, accablé de fatigue, il tomba sur une pierre et tâcha de se remettre pour rassembler ses idées et prendre une résolution.

Ce moment de repos lui fit voir combien il avait manqué de réflexion. Nul doute que s'il avait demandé un guide à l’esdave de Faustus, celui-ci ne lui en eût servi, ou ne lui en eût donné un. Il semblait donc encore plus prudent de retourner chez Faustus ; mais, après le nombre de rues que Cnéius venait de parcourir, retourner chez Faustus lui était devenu aussi difficile que retrouver la maison de Silia. Le désespoir faillit reprendre Cnéius, mais il eut assez d’empire sur lui-même pour ne pas s’y abandonner et pour se demander encore ce qu’il avait à faire. S’il eût rencontré quelqu’un, il se fût informé de la demeure de Silia, mais à cette heure il ne passait personne dans la rue ; s’il eût trouvé une maison ouverte , il y eût pris les renseignements dont il aurait eu besoin, mais toutes étaient silencieuses. Cependant, pressé de cette pensée, il reprit lentement sa marche, écoutant à chaque porte s’il n’entendrait pas un bruit intérieur qui pourrait lui permettre de heurter et de demander ce

LES ROMAINS

qu’il voulait savoir. Déjà il avait parcouru une assez longue partie de la rue où il se trouvait, quand les cris d’une joie lointaine vinrent frapper son oreille. Cnéius courut vers ce but qui tantôt grandissait avec violence, et tantôt se perdait dans une sourde rumeur. Enfin il arriva devant la porte de la maison où il avait cru entendre des cris se mêler à de joyeux éclats de rire ; mais un silence profond paraissait s’y être introduit à sou approche, et il n’entendit rien que les pas sourds de quelques personnes qui semblaient aller et venir avec mystère. C’en était assez pour que Cnéius se décidât à frapper.

Au bruit qu’il fit, tout autre bruit cessa dans la maison. Cnéius frappa encore et crut entendre des voix qui se concertaient tout bas. Enfin quelqu’un s’étant approché de la porte, demanda qui heurtait ainsi. La voix qui lit cette question était connue à Cnéius. Il n’eut pas longtemps à chercher, car une autre voix, partie de l’atrium, dit aussitôt : '

— Eumolpe, n’ouvrez pas, quoi qu’on puisse répondre.

— Eumolpe! s’écria Cnéius à ce nom; Eumolpe, infâme ravisseur, ouvre, ouvre sur-le-champ! Qu’as-tu fait de ma sœur, misérable ?

Et Cnéius , sans attendre de réponse , se mit à frapper la porte avec une rage inutile.

Mais personne ne répondit, et Cnéius s’épuisa vainement en cris et en imprécations. Il avait ramassé une pierre et il en battait la porte avec fureur. Ces coups redoublés eurent bientôt éveillé le voisinage; des portes et des fenêtres s’ouvrirent; des hommes et des femmes, tenant pour la plupart des lampes à la main, s’y montrèrent, et Cnéius était prêt à leur demander aide et secours, quand un homme, qui était sorti de chez lui avec un gros bâton, s’écria :

— N’est-ce pas assez que cette Pannychis, cette infâme courlisane nous empêche de dormir par le bruit de ses orgies, faut-il encore que quelque amant refusé trouble notre repos en venant frapper à la porte comme un furieux? aidez-moi, citoyens, et tâchons de dégoûter autres par l’exemple que nous allons faire de celui-ci.

L’homme qui avait ainsi parlé allait mettre sa menace à exécution, lorsque Cnéius s’élança vers lui avec une force et une violence qui épouvantèrent cet homme.

— Qu’as-tu dit? s’écria le jeune Romain, qu’as-tu dit? Cette demeure est celle d’une courtisane, celle d’une courtisane ?

Et, sans attendre de réponse, il saisit le bâton dont cet homme était armé et se précipita sur la porte. Il la frappait avec rage en s’écriant :

— Chrysis! ma sœur, ma sœur, ma sœur!

Ces exclamations répétées avertirent les citoyens, éveillés par le bruit, de la cause de la fureur de ce jeune homme.

— C’est sa sœur qu’il vient chercher, disait l’un.

— Une fille perdue sans doute qui se sera échappée de la maison paternelle, ajoutait une marchande de toile de la Gaule, fort laide et à qui personne n’avait demandé de cesser d’être vertueuse.

— Ou peut-être est-ce une vierge pure que les infâmes libertins qui fréquentent la maison de Pannychis y auront attirée.

Cnéius n’entendait aucun de ces propos, il continuait à frapper la porte avec une rage croissante, et, après avoir brisé son bâton, il frappait de ses mains désarmées. Cependant un grand nombre de curieux étaient attroupés autour de la maisou; la plupart, touchés par les cris de ce jeune homme, se préparaient à lui prêter main-forte pour l’aider à entrer dans la maison. Quelques-uns avaient été chercher un lourd madrier, et déjà l’on commençait à s’en servir en proférant les plus terribles menaces contre Pannychis et tous ceux qui étaient enfermés dans sa maison, lorsque la foule s’ouvrit à la voix impérieuse d’un nouveau venu, qui s’informa de ce qui se passait.

C’était un décurion de la garde du duumvir, suivi de quelques soldats. Un des citoyens présents lui expliqua qu’il s'agissait d’un jeune homme qui redemandait sa sœur qui se trouvait dans la maison de la courtisane Pannychis, et il demanda au décurion d’interposer son autorité pour faire ouvrir cette porte.

— Je n’ai nas ce droit, répondit le décurion, mais voici un licteur à*qui le duumvir a délégué le pouvoir de se faire ouvrir diverses maisons de la ville ; demandez-lui assistance.

— Qui que tu sois, s’écria Cnéius, au nom de la justice et

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de l’humanité, je t’implore : fais ouvrir cette porte ; rendsmoi ma sœur qu’un infâme m’a enlevée.

— Je n’ai pas de temps à perdre, répondit le licteur, pour quelque misérable fille qui sera venue ici volontairement.

— Licteur ! s’écria Cnéius emporté par son désespoir, celle qu’ils ont enlevée n’est pas une fille misérable; c’est une noble patricienne, c’est la fille de Silanus de Rome, la fille de Silia.

— La fille de Silia? répondit le licteur en arrêtant les soldats qui étaient prêts à s’éloigner, la fille de Silia? si tu dis vrai, tu m’as épargné la moitié de mon chemin, car j’allais pour l’arrêter chez sâ mère ainsi que son frère Cnéius, et si je t’ai bien compris, tu es ce Cnéius que je cherche. Soldats, emparez-vous de lui, et qu’on brise celte porte si elle n’est ouverte à l’instant.

Cnéius fut immédiatement saisi, et le licteur ayant demandé, au nom de César, l’entrée de la maison, la porte, fut ouverte aussitôt. Cnéius voulut y suivre le licteur; mais celui-ci le fit retenir par ses soldats, et y pénétra seul. Le temps qu’il y demeura parut cruellement long au malheureux Cnéius ; cependant il s’attendait à tout moment à voir sortir sa sœur, et cet espoir lui donnait quelque résignation au milieu des angoisses de toutes sortes qu’il éprouvait. U la vit sortir en efiet, mais non point comme il l’avait espéré ou comme il l’avait redouté, non point la fière pudeur de l’innocence sur le front ou le désespoir de l’infamie dans la démarche, mais le visage couvert de la pâleur de la mort; étendue sur une civière portée par deux soldats, immobile et les yeux fermés.

— Elle est morte ! s’écria Cnéius en se précipitant vers la litière; morte!

— Elle est évanouie, répondit le licteur.

— Où l'emportez-vous ainsi?

— Chez le duumvir où tu vas nous suivre.

— Citoyens, s’écria Cnéius, cette vierge est destinée aux orgies de l’infâme Néron : la livrerez-vous ainsi ? Au nom de la sainte pudeur, au nom de vos filles et de vos sœurs, prélez-moi secours pour la défendre !

H parlait encore, et déjà chacun s’éloignait. Le nom qu’il avait prononcé n’avait excité qu’une profonde terreur parmi

la foule. Cnéius la vit s’éloigner rapidement, chacun évitant d’être reconnu. Il frémit de cette lâcheté, et eut encore la douleur d’entendre une voix qui dit ironiquement à côté de lui :

— Si l’on vient chercher des vierges pour Néron chez la courtisane Pannychis, nous choisirons nos vestales dans le temple de la bonne déesse.

On entraîna donc Cnéius, qui jetait de temps en temps un regard désolé sur sa sœur et qui ne cherchait plus à la sauver, la croyant déjà perdue. Cependant à mesure qu’ils approchaient du palais du duumvir, le besoin de son salut et celui de sa vengeance le reprenaient à la fois, et tout jeune et inexpérimenté qu’était Cnéius, vieilli soudainement par l’infortune, ou exaspéré par sa position, il conçut un projet, qu’il n’osa peut-être mettre à exécution que parce qu’il n’eut pas le temps de le méditer et d’en calculer pour ainsi dire l’impossibilité.

Mais avant d’aller plus loin il est nécessaire de raconter comment Chrysis avait été conduite chez la courtisane.

Au sortir du cirque, Gnalon, comme nous l’avons dit, avait suivi les pas d’Eumolpe, de Cnéius et de Chrysisj; mais il n’avait pas osé aborder le poète dans la rue et il n’avait pu apporter à Pannychis d’autre avis, si ce n’était (pie la jeune fille, dont la beauté avait reveillé sa jalousie, demeurait chez Faustus. Cette nouvelle ne lit qu’irriter la colère de Pannychis, et cils ordonna à Gnaton de retourner chez Faustus, de demander Euinolpe, et d’obtenir de lui, parla force et la menace, les renseignements qu’elle voulait avoir. Gnaton obéit, et rencontra Eumolpe comme il s’éloignait du palais du duumvir. Il est inutile de dire par quelles menaces Gnaton obtint du poète la révélation du secret de Cnéius et

LES ROMAINS. 233

de Chrysis. Un homme, quel qu’il soit, est toujours à la merci des antécédents de sa vie, et Gnaton connaissait trop bien ceux du poëte pour ne pas le faire obéir. Au moment où Gnaton revint près de Pannychis avec le nom de Chrysis et de Cnéius, il se passait chez elle une de ces scènes commune§ à toutes les époques de corruption, et qui pourraient ressembler à de l’actualité déguisée sous des noms romains, s’il n’était pqg plus assuré que les vices sont un héritage que les siècles reçoivent des siècles, héritage qui s’exploite toujours à peu près de la même manière.

— Je te dis, Pannychis, que, ce soir, tu nous donneras à souper à moi et à quatre de mes amis.

C’était uu jeune homme qui n’avait été revêtu de la robe prétexte que depuis deux ans qui parlait ainsi.

— Je ne puis pas, répondait la courtisane ; je suis malade et fatiguée.

— Tu mens, par tous les dieux ! tu es bien portante, et je ne te permettrai de parler de fatigue que demain matin; mais sans doute quelqu’un m’a précédé. Combien t’a-t-il promis? je te promets plus que lui.

— Je sais que tu es généreux en promesses, Mélellus ; mais mon trésor est tellement plein de toutes celles que tu m’as faites, que je n’ai plus de place pour tant de richesses.

— C’est-à-dire que tu me refuses crédit, la belle lionne : eh bien ! tu seras payée, toi et le festin, ce jour même, et, si tu l’exiges, par avance.

— C’est d’une si grande rareté que je n’y croirai que quand je l’aurai vu.

— Eh bien J regarde.

Métellus tira une bourse de son sein et la jeta sur la table. Pannychis la pesa de l’œil, et sa cupidité domina un moment dans son regard la tristesse qui s’y montrait ; mais ce dernier sentiment était sans doute bien puissant chez elle, car elle détourna aussitôt la vue et répondit :

— Non, je t’ai dit que c’était impossible. Je ne le recevrai pas.

— C’est qu’alors la place est prise ! s’écria Mélellus en reprenant la bourse, et je veux savoir par qui. Je veux connaître devant qui je dois me retirer, ou je te fais serment que si tu ne me le dis pas, je reviens ce soir avec mes amis,

LES QÜATKE ÉPOQUES.

et que nous chasserons à coups de verges les insolents qui oseront jouir du bonheur que j’ai désiré.

— Je crains peu tes menaces, Métellus, quoique je sache que tu es assez audacieux pour essayer de les exécuter; mais si les complaisances de ta mère pour lafemme du duumvir, dont elle protège les rendez-vous amoureux, t’ont mis à l’abri de la poursuite des magistrats, tu n’ignores pas que’je saurai bien me défendre moi-même, et qu’il t'en a coûté . déjà cher pour avoir voulu troubler l’honnête repos de cette maison.

— Oui, je le sais, et je ne l’ai pas oublié. C’était au temps de ta passion pourFauslus. Ce fut lui que je rencontrai ici : non, je n’ai pas oublié qu’il a poussé l’impudence jusqu’à me faire fouetter, en disant que c’était ainsi qu’il fallait corriger les écoliers qui faisaient du bruit. Non ! je ne l’ai pas oubliée cette injure, et je m’en vengerai.

— Toi ! reprit Pannychis avec mépris.

— Oui, moi, et l’outrage que je lui rendrai sera plus cruel que celui que j’ai reçu. éPar Jupiter 1 je voudrais que ce fût lui qui vint ce soir, et nous verrions cette fois qui de lui ou de moi céderait la place.

— Mais il ne viendra pas, et tu en parles à ton aise. Que ne le chasses-tu de chez Silia?

— Ah ! reprit soudainement Métellus, en haussant les épaules, voilà l’obstacle à notre rendez-vous ; tu es amoureuse et tu es triste, et tu fuis les amants ; et fille de la volupté, n’es-tu pas honteuse? On est sûr quand on vient chez toi qu’au troisième mot tu parleras de' Faustus, et au quatrième de Silia. Cette femme est bien véritablement ta plus cruelle ennemie, car elle te rend laide à force de te faire pleurer.

— Mais je compte bien la voir pleurer à son tour. As-tu remarqué cette belle jeune fille avec laquelle Faustus est entré au cirque.

— Oui, vraiment.

— Eh bien! c’est sans doute quelque nouvelle maîtresse, pour laquelle il quittera Silia comme il m’a quittée pour elle.

— Par le ciel! voilà ma vengeance toute trouvée; il faut que je lui enlève cette jeune fille.

— Et comment y réussiras-tu, enfant, tu ne la connais

LES ROMAINS

pas, et si je sais juger des pensées d’une jeune fille par ses regards, je suis sùr qu’elle aime Faustus; elle n’a pas quitté des yeux la place où l’infidèle était assis.

— Peut-être la passion n’est que dans scs regards, et quand elle ne le verra plus elle ne l’aimera plus.

— Que veux-tu dire? oserais-tu tenter un enlèvement de

vive force ? '

— De vive force ou par ruse, selon l’occasion ou la nécessité.

La conversation en était lii lorsque Gnaton vint pour redire à Pannychis ce qu’il avait appris d’Eumolpe. Dès que la courtisane sut le retour de Gnaton, çlle sortit de la chambre où était Métellus, et se retira, avec le complice de sa débauche, dans une salle reculée. Elle apprit alors que Chrysis était la fille de Silia, que sa mère feignait d’ignorer qu’elle fût à Mimes, et que Faustus ne connaissait point les hôtes qu’il avait reçus.

L’entretien que Pannychis venait d’avoir avec Métellus et la nouvelle qu’elle apprenait lui inspirèrent aussitôt un projet auquel la réflexion manqua peut-être pour en montrer les suites à la courtisane, suites devant lesquelles elle eût peutêtre reculé si elle les eût prévues. . 1

—Gnaton, dit-elle aussitôt, il faut qu’Eumolpe m’amène la fille de Silia ; je veux la connaître.

— Tu es folle, Pannychis.

— Je ne suis point folle, et je veux voir Chrysis.

— C’est impossible; quel prétexte donnêrai-je à Eumolpe, et dans quel intérêt braverait-il la colère de Silia, en cherchant à déshonorer sa fille ?

— Déshonorer sa fille! et que verra-t-elle ici qu’elle ne

puisse voir chez sa mère? Elle n’y trouvera plus Faustus, t

sans doute, puisque Silia me l’a pris; mais elle y rencontrera des patriciens qui le valent bien.

— Je t’ai dit qu’Eumolpe ne consentirait pas; d’ailleurs il m’a confié qu'il comptait quitter, ce soir même, la ville de Nîmes; il parait qu’il a attiré sur Cnéius une disgrùce que ce jeune homme ne lui pardonnera pas, et il veut fuir sa colère.

— Que lui importe alors de la mériter pour la sœur comme pour le frère ?

— Je pense que cela lui importe peu en effet, et c’est pour cela qu’il ne fera rien contre cette jeune 011e ; il n’y a pas ici vingt coups de bâton à éviter.

— Et s’il y avait cinq cents sesterces à gagner?

— Ce serait différent, mais comme, grâce à ta folle passion, nous sommes dans la misère; comme l’argent que tu as reçu hier il a fallu le donner aux fournisseurs' sous peine d’étre chassés de cette maison, je ne sais trop comment tu veux intéresser Eumolpeà tes projets.

— N’est-ce que cela? dit Pannychis, avec un sourire imparti de mépris pour Gnaton et de vanité pour elle-même; tu vas avoir de l’argent.

Eile rentra dans la chambre qu’elle venait de quitter, et dit aussitôt à Méiellus :

— Je te donnerai à souper ce soir, ainsi qu’à tes amis.

— C’est bien, voici ma bourse ; mais sois joyeuse, Pannychis, et invite quelque belle fille qui partage notre ivresse.

— Par Vénus, reprit Pannychis, je veux t’en montrer une qui mériterait les hommages de Paris lui-même.

— Est-ce quelque Hélène dont je connaisse le Ménélas ?

— Non, c’est, à une lettre près, une Chryséis, que tu peux enlever a son Achille, si tu oses faire l’Agamemnon.

— Je ne refuse pas la place du roi des rois. A ce soir donc, nous jouerons l’Iliade ; nous serons ici dans deux heures.

Si nous avons bien fait comprendre ce qu’était alors cette race abjecte de Grecs, qui allaient de ville en ville exploitant la débauche, l’espionnage, la délation, la flatterie et la calomnie; on ne s’étonnera pas de voir Eumolpe céder aux sollicitations et à l’argent de Pannychis, pour lui livrer la fille de Silia.

Le calcul du poète était facile à comprendre : grâce à la substitution qu’il avait fai Le de son billet contre celui de Cnéius, il n’avait à attendre de Silia qu’un juste châtiment de son audace; il fallait donc fuir. La bourse qu’il avait reçue de Silia était suffisante pour permettre au poète de quitter Nîmes et de gagner une autre ville ; mais il devenait plus riche qu’il ne l’avait été depuis longtemps en gagnant l’argent de Pannychis, et il n’hésita pas un moment à le gagner.

Ce fut donc avec le nom de sa mère qu’il fit sortir Chrysis de la maison de Fauslus et qu’il l’emmena dans le lieu

LES ROMAINS

de débauche, où son frère Cnéius la découvrit par hasard.

Guéius ignorait cependant ce qui s'était passé dans cette maison ; il ne savait jusqu’où avaient pu aller les outrages que sa sœur y avait soufferts; mais dans le moment où il espérait encore que l’évanouissement de Chrysis l’avait sauvée des dernières brutalités, il se sentait un plus vif besoin de la venger; et son doute n’était pas un aiguillon moins acéré que ne l’eût été une certitude complète.

Ainsi, dès qu’il fut entré dans le palais du duumvir, il demanda avec hauteur à être conduit devant lui, attendu qu’il avait une plainte à porter. Le décurion haussa les épaules, et répondit qu’il mènerait Cnéius devant le duumvir, parce que celui-ci lui avait donné l’ordre de faire paraître Cnéius 'en sa présence ; mais que le temps était passé où un citoyen se croyait assez assuré de la force de ses droits et de la justice d’uu magistrat pour en appeler au juge lui-méme du jugement qu’il avait rendu.

Cnéius et Chrysis toujours évanouie, toujours immobile et froide sur le lit où les soldats l’avaient placée, furent admis %.

dans la salle où se tenait le duumvir. Martius, l’édile, élait à côté de lui, le questeur était présent, et les tribuns s’y trouvaient de même; Fortunata, retirée dans un coin, surveillait les actions de son époux. Elle ressemblait au poète qui, de la coulisse, suit les mouvements des acteurs qui jouent les rôles de sa comédie ; prêt à les avertir, ou à les exciter selon qu’ils exécutent bien ou mal ce qu’il leur a prescrit.

— Voici, dit le décurion, les deux personnes que tu m’as ,

chargé d’arrêter ; Chrysis, que nous avons découverte dans

un lieu où les vierges ne vont pas d’ordinaire; et Cnéius, qui, je crois, désire protester contre l’ordre de son arrestation.

— Tu mens ! s'écria Cnéius avec une indignation qui surprit les magistrats ; je Connais les ordres de Néron, et c’est avec bonheur que je m’y soumettrai ; mais cet homme qui vient de parler, ce décurion, a manqué à son devoir.

— Je jure, dit le décurion

— Tais-toi, reprit avec hauteur Cnéius, soldat infidèle, tais-loi et garde tes paroles pour prier et implorer la clémence des magistrats et la mienne,

Chacun se regarda avec étonnement à ce singulier discours, et Cnéius continua :

— Ce dëcurion vient de vous dire, sans s’eu apercevoir, en quoi il était coupable ; il vous a appris que Chrysis, ma sœur, avait été arrêtée eu uu lieu peu convenable. Elle a été arrêtée en effet chez la courtisane Pannychis.

L’étonnement redoubla parmi les magistrats.

— Mais ce qu’il ne vous a pas dit, c’est que ma sœur y avait été entraînée pur une ruse abominable, et y avait trouvé d’infâmes libertins qui l’avaient réduite à l'état où vous la voyez.

— Et c’est contre eux que tu portes plainte, dit le duumvir d’un ton dédaigneux; c’est bien, c’est bien, on s’en occupera plus tard.

— C’est contre eux que je porte plainte devant vous ; et ce sera devant César que je porterai plainte contre | vousmême, si vous ne laites droit à ma demande. Oubliez-vous que cette jeune lilleétait destinée an divin Néron, etne frémissez-vous pas à l’idée de la lui envoyer ainsi outragée? Celle qui devait être pour notre iainille le principe de la puissance et de la fortune ne nous méritera maintenant que la colère et les mépris de César. Détournons donc cetle colère, en prévenant, autant que nous le pouvons encore,' les désirs de notre maître ; accomplissons par avance 'la vengeance qu’il demandera, des imprudents qui ont osé souiller ses plaisirs. C’est votre devoir, magistrats, c’est le jDremier de tous; les plaisirs de César sont sacrés, et malheur à l’insensé qui ose y mettre obstacle : il mérite la mort !

Les magistrats n’avaient pas pensé à cette manière -d’envisager la question, et ils pâlirent en entendant la réclamation de Cnéius. 11 faut dire ici à quel point la servilité était poussée, pour qu’on ne s’étonne pas de la bassesse de ces hommes, qui crurent à la bonne foi de Cnéius. Ce qui nous parait le comble de la lâcheté, était à cette époque bien loin des lâchetés habituelles des plus nobles citoyens. L’histoire en cite beaucoup, qui, condamnés à mort par Néron et arrivés à l’heure suprême, où il semble que devait commencer leur affr ^ichissemeut, dictaient du fond du bain où on leur avait ouvert les veines, le testament qui léguait tous leurs biens à César et qui le remerciait de sa clémence.

LES ROMAINS

Ainsi donc, rencontrer un jeune homme qui acceptât avec joie les ordres de Néron, quand ces ordres ne demandaient que la prostitution de sa mère et de sa sœur, était une chose plus qu’ordinaire : c’était môme une chose raisonnable quand on réfléchissait que le caprice de Néron pouvait faire une faveur de cette prostitution ; et Cnéius avait laissé percer assez adroitement ces basses espérances, pour que les magistrats ne doutassent point de sa sincérité et fussent épouvantés de ce qui était arrivé.

— lia raison, dit Bibulus, il faut qu’ils soient arrêtés sur l’heure; il faut qu’on prenne le plus grand soin de cette jeune fille. A qui devons-nous la confier pour la ranimer et la rappeler à la vie ?

— A qui peut-on mieux la confier qu’à sa mère? dit Fortunata, qui, au milieu de l’étonnement général, ne perdait pas de vue le mal qu’elle pourrait faire à Silia, et qui savourait d’avance la douleur de cette mère, en recevant sa fille dans cet état.

L’ordre fut 'donné de transporter immédiatement Chrysis dans la prison où était détenue Silia, et Fortunata se chargea de le faire exécuter.

Pendant qu’on emmenait Chrysis, le duumvir interrogeait le décurion sur les personnes qu’il avait trouvées chez la courtisane Pannychis. Métellus et deux autres jeunes gens des familles les plus riches deNimcs avaient été reconnus, le quatrième était un certain Publius Sextus, ceuturiou dans la légion de Faustus. Cnéius demanda leur arrestation immédiate.

— J’accompagnerai le licteur, dit-il, je veux savoir si les ordres de César seront fidèlement exécutés, et si les complaisances des magistrats pour leurs amis ne leur permettront pas la fuite.

L’audace avec laquelle Cnéius était passé du rôle d’accusé à celui d’accusateur, et de l’obéissance au commandement, dominait tous ces hommes, et on lui offrit avec empressement de se charger de poursuivre et d’atteindre les coupables.

Cependant Fortunata était déjà de retour avant que Cnéius fût reparti avec le décurion, et elle entendit nommer Métellus parmi ceux qui devaient être arrêtés. Métellus demeu-

rait à une extrémité de la ville assez éloignée pour qu’un esclave y pût arriver avant Cnéius, qui serait forcé de s’arrêter dans la demeure des autres coupables. Fortunata envoya donc sur-le-champ un billet à Marcia, la mère de Métellus, pour l’avertir de faire cacher sou fils. A peine cet esclave fut-il parti, pour essayer de sauver celui à qùi Fortunata prenait un intérêt si vif, que Cnéius sortit du palais pour aller à la recherche de ceux qui avaient outragé sa sœur. La démarche de Fortunata ne venait point de son amitié pour Marcia; elle avait un autre motif en essayant de sauver Métellus. Fortunata s’assurait ainsi le silence de la mère de ce jeune homme sur les intrigues auxquelles celleci prêtait si complaisamment les mains ; et en allant au-devant de ce que cette femme pouvait lui demander, elle prévenait peut-être des exigences menaçantes. Lorsque toutes ces mesures furent prises, les magistrats qui étaient demeurés chez Bibulus, ou qui y avaient été appelés, se retirèrent, et le duumvir et sa femme restèrent enfin seuls, en présence l’un de l’autre : la conversation qu’ils eurent ensemble ne mérite pas d’être rapportée ; mais il faut dire ce qui arriv.. dans l’entrevue de Silia et de sa fille.

Depuis le moment où elle avait été enfermée dans une chambre, qu’on semblait n’avoir consenti à éclairer par une lampe fumeuse que pour mieux en faire voir la misère, Silia n’avait pas changé de place. Assise sur le bord du misérable lit qui lui était destiné, Silia réfléchissait à tout ce qui lui était arrivé dans le courant de celte rapide journée. Elle mesurait la hauteur des espérances d’où elle était tombée; et, plus malheureuse encore de ce qui la menaçait que de ce qui l’avait frappée, elle n’osait s’occuper de l’avenir qui lui était réservé.

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Pour les âmes fortes, qu’elles soient engagées dans la route du mal ou dans celle du bien, le malheur est presque toujours un éperon qui les pousse à persévérer dans la voie qu’elles ont choisie : les bons y trouvent un motif de devenir meilleurs, les méchants s’y excitent à être pires. Les cœurs faibles éprouvent un effet tout différent. L’homme vertueux, mais sans volonté, qui tombe dans un malheur immérité se laisse aller à douter de la vertu. Celui qui s’est abandonné au mal, plutôt qu’il ne s’y est porté de lui-même, regrette aisément sa conduite passée et s’accuse souvent au delà des fautes qu’il a commises.

11 en était ainsi pour Silia.

Belle et charmante autant qu’aucune femme puisse l’être, demeurée trop jeune pour son âge par l’indulgente adoration de tout ce qui l’entourait et qui se plaisait à lui obéir; si heureuse de son bonheur, quand elle en avait, que tout le monde se sentait poussé à lui en donner, comme on aime à offrir uu présent qui sera bien reçu ; élégante au moins dans la sale corruption qui se vautrait autour d’elle ; assez pure de vues intéressées pour avoir préféré Faustus, s’il l’eût voulu, au puissant et riche Bibulus, Silia ne s’en accusait pas moins avec une rigueur impitoyable. Oubliant dans quel siècle elle vivait, et comment on vit dans tous les siècles, ne se souvenant pas assez qu’en présence des principes d’une morale sévère les plus vertueux ne sont pas ceux qui la suivent rigoureusement, mais ceux qui s’en écartent le moins, Silia se trouva la plus criminelle des épouses et des mères. Ce saint devoir de la douleur, qu’elle avait si légèrement écarté le matin, lui parut un crime insupportable; le refus de voir ses enfants lui sembla un abandon infâme et dénaturé, et ses projets vis-à-vis de Bibulus se présentèrent à elle comme les calculs de la plus indigne courtisane. C’est que dans ce monient elle ne raisonnait plus comme le matin ; elle ne prenait plus pour terme de comparaison les actions de ceux qui l’entouraient, et vis-à-vis desquels elle était encore, nous ne dirons pas la plus vertueuse, mais enfin la moins coupable; elle se mesurait à la règle austère du devoir, et elle l’avait bien souvent franchie.

C’est en suivant cette marche qu’elle en était arrivée à regretter sa bonne renommée qu’elle avait perdue, et non

plus sa richesse qu’elle allait perdre ; et elle ne considérait plus déjà de quelle position elle était tombée dans le malheur, mais à quels excès elle était descendue dans la fortune. Cependant la profondeur de sa chute était aussi flagrante aux regards qu’elle pouvait l’élre à la réflexion. Le misérable en haillons qu’on rencontre dans une prison, défiguré par la famine, exténué par la douleur, a besoin d’un long récit, quand il n'a pas un grand nom, pour faire comprendre la différence de ce qu’il a été avec ce qu’il est; mais celui qui fût entré dans la prison de Silia eût jugé tout de suite de l’infortune de cette femme. Elle était encore vêtue de ses somptueux habits, la tête couronnée de fleurs, les bras chargés de bracelets, et les mains d’anneaux précieux; les plis élégants de sa robe pendaient doucement autour d’elle, et la laissaient voir belle comme elle l’était; la fine coquetterie de sa parure, le soin délicat de tout son corps, brillaient encore en elle, et toute cette femme charmante, soudainement enlevée aux joies du festin, aux triomphes de sa beauté, à l’élégante mollesse de sa vie, était dans une prisou humide et obscure, assise sur un grabat, les pieds sur uue pierre froide, le regard fixe et pour ainsi dire plongé dans sa vie passée, qu’elle interrogeait heure à heure. Ce fut dans cet état que Fortunata la trouva. Tout ce que Silia eût inspiré de pitié au plus indifférent devint de la joie dans le cœur de son ennemie. Fortunata elle-même n’eût pas si bien senti le malheur de Silia si elle l’avait trouvée misérablement vêtue dans ce lieu misérable. C’est la joie du sujet révolté qui soufflette son roi, la couronne sur la tête, et qui apprécierait mal sa victoire s’il rencontrait son souverain, errant et fugitif, dans quelque forêt cachée.

11 sembla que Fortunata craignit de compromettre le plaisir qu’elle venait d’éprouver, car elle ordonna, d’un geste muet, de déposer Chrysis sur le lit d’où Silia s'était levée. Puis quand celle-ci, étonnée de ce qui se passait, demanda ce que c’était que cette femme immobile qu’ou lui donnait pour compagne, Fortunata referma la porte, en lui répondant :

— Silia, c’est ta fille.

Fortunata avait bien calculé toutes les angoisses qui devaient déchirer le cœur de cette pauvre femme ; aucune ne

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lui manqua en effet. D’abord elle crut sa fille morte, sa fille qu’elle avait abandonnée, et à qui cet abandon avait sans doute donné la mort; et ainsi mère dénaturée elle avait tué. son enfant. Silia le crut : puis elle crut encore que Chrysi3 avait préféré le trépas à la honte qui lui était réservée, et celte supposition ne fut pas moins cruelle : c’était une leçon de vertu venue de celle qui devait en recevoir de sa mère. Tous ces mouvements déchirèrent cruellement cette âme, à la peau fine et délicate-, bercée jusque là dans l’amour des autres, dans leurs llatteries,etdans l’oubli d’elle-même. Enfin Silia reconnut que sa fille n’était point morte. 11 restait entre elles bien des motifs, pour Silia, d’être triste et honteuse devant sa fille ; mais le sentiment maternel, cet amour de la femme pour le fruit de ses entrailles, domina toute cette tristesse, effaça toute celte honte, et Silia poussa un cri de joie devant la vie de sa fille, le même cri de joie que le jour où cette fille était née. Cette mère se retrouva tout entière; elle se retrouva dans les soins par lesquels ellft rappela cette vie incertaine, et qui ne laissait plus deviner, si elle allait se rallumer ou s’éteindre ; elle se retrouva dans l’anxiété avec laquelle elle suivait les battements de ce cœur, qu’une mère seule pouvait sentir vivant dans ses faibles pulsations.

La vie revint enfin, la vie assurée, avec la respiration profonde, la poitrine qui se gonflait d'air, le visage qui se colorait, les membres qui cherchaient le mouvement ; il ne lui manquait plus que la parole et le regard; le regard, ce sens double, qui sent et qui parle; la parole, ce témoignage extrême que la vie de l’âme est revenue avec celle du corps, ou qu’elle en est séparée.

Silia, penchée sur le lit de sa fille, attendait qu’elle ouvrit les yeux et qu’elle parlât. Chrysis, après s’être longtemps agitée comme pour se tirer de son engourdissement* se leva sur son séant et ouvrit les yeux.

— O ma mère ! murmura- t-elle tout bas, ma mère ! ma mère !

Ce mot si saint et si doux fut prononcé par Chrysis, sans qu’elle parût y attacher le moindre sens ou la plus légère espérance. On eût dit que c’était l’écho lointain et affaibli

LES QUATKE EPOQUES.

d’un mot invoqué quelque temps auparavant, au milieu d’un danger pressant, et qui résonnait encore dans l’air quand celle qui l’avait imploré avait péri dans le danger. En effet, Chrysis avait erié ce nom parmi les larmes et les sanglots; elle avait crié, ma mère! ma mère ! avec désespoir, jusqu’à ce qu’une main impure se fût posée sur ses lèvres et eût repoussé tous ces cris au fond de son cœur; puis l’anéantissement de la douleur les y avait retenus, et, à présent que Chrvsis revenait à elle, ce cri lui revenait avec la voix, mais pas encore avec la raison. La jeune fille ne l’avait pas perdue cependant, mais le souvenir lui manquait. A ce mot : ma mère! prononcé par Chrysis, Silia s’était écriée à son tour :•

— Me voilà, Chrysis, me voilà!

Chrysis tourna son regard vers celle qui lui parlait ainsi, et ce regard, terne et inintelligent, qu’elle avait d’abord promené machinalement autour d’elle , s’illumina soudainement de toute son âme, de toute sa vie et de toute sa douleur.

Oh ! que ceux qui disent qu’il n’y a pas en nous un hôte divin, un esprit suprême et impalpable, mais peut-être visible, n’ont-ils été témoins de cette lumière soudaine qui éclaire le regard d’un être qui reprend sa raison ! C’est le même œil, la même forme, la même matière, la même vie; mais avec un feu intelligent qui n’y était pas : ce feu ne s’appelle-t-il point l'àmc?

Quand Chrysis eut regardé ainsi sa mère et l’eut reconnue, elle s’en recula avec épouvante et se cacha la tête dans les mains en pleurant beaucoup. Quelque puissante que soit la douleur d’une jeune fille, elle trouve des larmes. Ce n’est qu’aux cœurs dévorés par les. passions qu’appartient cette douleur sèche qui les brûle et les réduit en cendres.

Silia pleurait aussi parce qu’elle était faible, et faisait de vains efforts pour calmer la douleur de sa fille, se trompant sur le sentiment qui avait poussé Chrysis à se détourner de sa mère. Silia lui demandait pardon, lui disait de revenir à elle; Chrysis de son côté mêlait à ses sanglots des prières et des supplications; chacune implorait sa grâce de l’autre.

LES ROMAINS

La mère fut la première à s’étonner de ce désespoir de sa fille, et, ne sachant à quoi l'attribuer, elle dit à Chrysis :

— Pauvre enfant, tu connais donc les ordres de Néron ?

Et, cette question; faite, il s’en présenta mille autres à la

bouche de Silia. — Qu’est devenu ton frère ? où as-tu été arrêtée? qui t’a apporté la fatale nouvelle?

Mais Chrysis ne comprenait rien de tout ce ;qu’on lui demandait, et Silia le vit à son étonnement. Mais alors Silia ne s’expliquait plus l’état dans lequel on lui avait apporté sa fille, et celle-ci ne s’expliquait pas les questions de sa mère. Cette confusion d’idées, entre deux femmes qui avaient tant à se dire, dura longtemps. C’était une suite de questions et de réponses qui ne s’adressaient pas et ne se répondaient pas les unes aux autres.

— Où le poète Eumolpe t’a-t-il conduite ? disait Silia.

•— Oh ! ne me forcez pas à vous le dire, répondit Chrysis.

— J’ai cru que le tribun Faustus vous avait donné asile. N’est-ce pas chez lui que tu as été arrêtée ?

— Je suis donc arrêtée?

— Tu ne te rappelles pas que des soldats sont venus te chercher ?

— Non, c’est Eumolpe qui m’a dit que vous me demandiez, et c’est pour cela que je l’ai suivi.

— Et où l’as-tu suivi?

— Il m’a dit que c’était dans ta maison.

— Dans ma maison ?

— Ah ! j’ai reconnu sur-le-cliamp que ce n’était pas la maison de ma mère.

Et les larmes revinrent dans les yeux de Chrysis.

— J’ai voulu m’échapper, mais on m’a retenue de force.

Et Chrysis se prit à sangloter.

— On m’a retenue malgré mes cris, et alors...

Les larmes et les sanglots de Chrysis éclatèrent avec une nouvelle violence, et elle n’eut plus la force que de s’écrier :

— Oh ! ma mère ! ma mère ! en se voilant le visage de ses deux mains.

Silia comprit; mais elle repoussa aussitôt la supposition qui lui vint à l’esprit. Imaginer un pareil malheur, s’il n’était pas vrai, était presque une profanation de la jeunesse

de sa fille. Mais à l’aspect de cette douleur persévérante, qui ne s’apaisait point et qui se cachait avec honte au regard d’une mère, il fallut bien que Silia cherchât à s’expliquer d’où naissait cette douleur.

Ce n’était pas , comme elle l’avait supposé d’abord , le désespoir d’un enfant en présence de la mère qui l’a repoussé, et qui était devenu pour celle-ci le plus cruel reproche qui pût lui être adressé; ce n’était pas non plus l’effroi causé par une arrestation que Chrysis semblait ignorer et dont par conséquent elle ne pouvait connaître ni la cause, ni les suites. Qu’était-ce donc? A cette question que s’adressait Silia, sa pensée lui faisait toujours la même réponse.

Alors, immobile à son tour devant sa fille, elle la contempla longtemps tandis que celle-ci pleurait. Oh ! quel regard que celui de Silia! quelle horrible et muette interrogation ! Comme elle parcourut des pieds jusqu’au visage, lentement et pli à pli, ce vêtement de vierge si blanc et si uni, maintenant tout froissé et souillé ! comme elle devina l’horreur de la lutte à ces cheveux en désordre ! comme chaque trace de violence se montra aux yeux de la mère dans les meurtrissures des mains de la fille ! et enfin à quelle effroyable certitude elle arriva lorsque, écartant soudainement les mains de Chrysis pour interroger son visage qu’elle cachait, elle s’écria l’œil en feu et le sein palpitant :

— C’est doue vrai !

— Oui, ma mère, répondit Chrysis désespérée.

Silia réponditjaussi à cet aveu, mais ce ne fut point par des paroles; il s’échappa du sein de la mère un cri sourd et profond, un rugissement de lionne, une promesse de vengeance. Ce n’élait plus cette noble et douce Silia, femme facile au plaisir, amoureuse des élégants propos des jeunes patriciens, qui souriait aux regards qui la priaient et lui disaient qu’elle était belle : ce fut tout à coup une autre femme, indignée, furieuse, implacable ; et son premier mot à sa fille, après sa terrible révélation, fut celui-ci :

— Ah! tu vas me dire tout!

— Ma mère, ma mère ! Ah ! que puis-je vous dire ?

— Tout, enfant, je veux tout savoir, tout!

— Je n’oserai jamais !

— Eh ! comment veux-tu que je te venge?

LES ROMAINS

A cette parole, la jeune fille se leva sur son séant et contempla sa mère avec reconnaissance ; son œil, naguère mourant, s’ôtait ouvert avec joie et semblait aspirer^iar le regard la sombre expression du visage de Silia.

— Je vais donc te dire tout.

Elle s’approcha de sa mère; puis, au moment de commencer, elle jeta un regard furtif autour d’elle et reprit tout bas :

— Nous sommes ici en sûreté, n’est-ce pas? personne ne peut nous entendre?

Sjlia sourit amèrement et fut sur le point de dire à Chrysis le nouveau malheur qu’elle ignorait; mais ce sentiment ne lit que passer dans son âme comme un éclair, et elle répondit :

— Parle, parle d’abord.

— Nous sommes arrivés à Nimes ce matin.

— Je le sais.

— Nous avons demandé ta maison.

— Et ma maison ne s’est pas ouverte, et vous êtes allés au cirque, et vous êtes rentrés chez Faustus... Après?

— Après, mon frère m’a quittée avec Eumolpe : Gnéius pour aller souper chez le duumvir, et Eumolpe!... mais qu’importe?)

— Attends ! s’écria Silia. Eumolpe n’avait-il pas reçu du sort une tablette qui portait vingt coups de fouet ?

— Il est vrai !

Silia se rappela le récit du duumvir, le convive absent, et la voix qui lui avait crié : — Silia, pourquoi ta porte estelle restée fermée ce matin? -

— C’était Cuéius! s’écria-t-elle.

— Gnéius.

— Cuéius qui a été frappé du fouet comme un esclave; Cnéius, mon fils Gnéius, ohl...

Elle se redressa toute droite et appuya ses deux poings . fermés sur son front.

Chrysis l’interrogea à son tour :

— Que dis-tu, ma mère? mon frère fouetté ! mon frère...

— Non, reprit Silia d’une voix sombre; parle, parle : c’est toi qui dois tout me dire.

— Mais mon frère...

— Ton frère... je ne. sais encore : mais toi, Chrysis, d'abord parle, parle !

La détermination de Chrysis s’était presque épuisée à ce changement soudain d’anxiété que chaque parole faisait aller d’un malheur à un autre ; elle répondit donc d’un ton accablé :

— Eumolpe ! le misérable rentra dans le palais de Faustus. La nuit était fermée, et j’attendais le retour de Cnéius.

— Viens, me dit-il, j’ai rencontré ta mère, je lui ai appris ton arrivée, et elle veut te voir et t’embrasser sur l’heure.

Te voir et t’embrasser ! tu comprends, ma mère, je ne réfléchis à rien, je ne demandai point à Eumolpe pourquoi il n'était pas au festin du duumvir, si c’était là qu’il t’avait rencontrée, si tu avais quitté le festin pour moi ; je le suivis joyeuse, bien joyeuse, innocente, pure ! O ma mère, si je t’avais rencontrée alors, ma mère ! Mon père était si fier de moi !

Chrysis se prit à pleurer, et Silia sentit des larmes venir à ses yeux, larmes de repentir, qu’elle refoula pour ne pas se sentir faible, môme contre sa conscience.

— Tu suivis Eumolpe?

— Oui ; il me guida à travers les rues obscures -, je connaissais à peine ta maison ; mais s’il avait fait jour je l’aurais reconnue, j’aurais bien vu que ce n’était pas ta maison où ils me conduisaient.

— Je le crois... après !...

— Je marchais avec confiance ; j’étais si heureuse ! je lui demandais si tu l’étais aussi.

— Après... après !

Chrysis racontait ainsi tout ce qui avait précédé son malheur, et Silia voulait tout de suite le connaître. La fille, épouvantée de ce qu’elle allait dire, s’attachait par la parole aux derniers moments de son existence pure ; la mère, avide de vengeance, voulait entendre le récit du crime ; elle sentait qu’elle y puiserait une nouvelle colère .

— Achève, Chrysis, achève, nous sommes seules, et tu parles devant ta mère. Enfin dans quelle maison te conduisit Eumolpe?

— La femme à qui elle appartient s’appelle Pannychis,

— Pannychis !

LES ROMAINS

— Oh ! j’en suis sûre, ce nom a retenti trop cruellement à mes oreilles; je l’ai assez entendu prononcer au milieu de mes cris. Elle s’appelait Pannychis, un autre se nommait Curion, un autre Publius Sextus, et enfin le détestable débauché...

Chrysis s’arrêta. *

— Celui-ci, comment se nommait-il?

— Métellus !

— Métellus?

— Tu le connais?

— Je les connais tous !

Silia s’arrêta aussi, puis elle reprit :

— Mais quand tu es outrée, ils étaient donc déjà ivres, furieux ?

— Ils étaient couchés autour de la table, et la femme qui était de ce festin s’écria dès quelle me vit entrer : Voici, Métellus, la belle tille que tu prétends enlever à Faustus.

— A Faustus ? dit Silia.

— Oui, ma mère ! cette femme prétendit que j’étais la maîtresse de Faustus; elle dit que pour moi Faustus abandonnerait...

Chrysis s’arrêta encore, et la pudeur, qu’elle n’avait plus pour elle, vint rougir son visage pour sa mère.

— Elle a dit que pour toi Faustus abandonnerait Silia... Oh! plût au ciel qu’elle eût dit vrai, tu étais digne de lui, toi, tu méritais ce noble époux... Mais les infâmes qui t'ont déshonorée. . . car tu ne m’as pas tout dit.

— Hé! que voulez-vous donc que je vous dise, ma mère! que je leur ai crié qui j’étais, et qu’ils ont ri de mes paroles ; que je les ai suppliés, et qu’ils ont ri de mes prières; que j’ai pleuré à leurs pieds, et qu’ils ont ri de mes larmes; que j’ai voulu fuir, et qu’ils m’ont arrêtée; que j’ai voulu me tuer, et qu’ils m’ont arraché le poignard que j’avais dans les mains; que je me suis débattue et tordue dans les bras de Métellus, et que le ciel que j’invoquais n’est pas tombé sur sa tête ; que j’ai espéré mourir quand la force m’a quittée, et que je ne suis pas morte et que vous retrouvez votre iille déshonorée et perdue... vous le voyez bien... O ma mère ! ma mère ! quaud me vengerez-vous ?

Silia ne répondit pas; la poitrine gonflée de larmes de rage et de pitié, elle se tut, et sa fille lui répéta :

— .Ma mère ! quand me vengerez-vous ?

Et Silia, secouant la tête avec désespoir et croisant les mains, lui répondit :

— Et si je ne peux* pas te venger !

Son impuissance avait alors frappé Silia et elle semblait en demander pardon à Ghrysis.

— Vous, Silia, vous ma mère, vous la veuve de Silanus!

— Et la prisonnière de Bibulus comme toi, la victime promise à Néron comme toi.

— Ma mère! ma mère! que dites- vous?

— Regarde où nous sommes.

Ghrysis vit alors l’étroite et misérable chambre où elle était, et ce fut à son tour d’écouler le récit de sa mère, l’arrivée de Vindex, les ordres de Néron, l’arrestation de Faus* tus, celle de Vindex, leur propre arrestation et celle de Cnéius, sans doute.

— Gnéius, dit la jeune fille, est-il libre?

— Je ne sais.

— Ma mère, s’il est libre, Cnéius nous sauvera, Cnéius nous vengera ! Si Cnéius vit, nous pouvons espérer.

— Un enfant contre l’empire entier, Chrysis; il succombera, s’il n’a déjà péri.

Et toutes deux, accablées de leur malheur, restèrent muettes en face l’une de l’autre, la tête baissée, méditant sans doute la même pensée, celle de mourir. Chacune plus forte dans cette résolution par la présence de l’autre ; chacune trouvant du courage, la mère dans l’exemple qu’elle devait à sa fille, la fille dans la réparation qu’offrirait sa mort aux yeux de sa mère.

Cependant toutes les émotions de cette journée n’étaient point terminées, et Silia ainsi que sa fille devaient eh subir de plus douloureuses peut-être que celles qu’elles avaient éprouvées. La plus terrible des douleurs ne vient pas toujours eu effet des malheurs au milieu desquels les affections restent pures et honorables. Mourir ensemble, frappées par un désastre plus fort que la volonté, était affreux sans doute; et si Cnéius se fût trouvé entre sa mère et sa sœur, le voir mourir avec elles fût devenu un désespoir de plus pour ces

LES ROM AIRS

deux femmes; mais ce désespoir n’eût pas été si pénible que de croire à l’abandon et à la lâcheté de Faustus, et cette dernière souffrance ne fut point épargnée à Silia.

Comme nous l’avons dit, Cnéius était ressorti du palais du duumvir, accompagné d'un licteur, d’un décurion et de quelques soldats. Son espérance était, pour le moment, de surprendre chez eux les infâmes qui avaient outragé sa sœur. Il Comptait de leur part sur une résistance quelconque et se promettait d’en tirer parti pour les frapper impitoyablement. Certes, ce n’était pas là tout ce qu’il eût voulu tenter. Son premier but était le salut de sa mère et de sa sœur; mais dans l’impossibilité où il était de les sauver, il cherchait au moins la vengeance comme une misérable compensation à son malheur. Cette vengeance sembla lui échapper encore. Arrivé chez chacun des coupables, il trouva qu’ils n’avaient point reparu dans leur maison ; et enlin lorsqu’il pénétra chez Métellus, celui-ci venait d’en partir avec les amis auxquels il avait voulu donner asile.

Cnéius ne fut pas longtemps à découvrir le lieu de leur retraite. Ils s’étaient audacieusement retirés dans le camp de la dixième légion. Assurément si Faustus eut été libre, ils n’eussent pas osé aller se livrer ainsi à la merci des soldats qu’il aurait commandés. Mais l’un des convives de cet infâme festin, Publius Sextus, dont nous avons parlé, ayant appris du décurion l’accusation qui pesait sûr Faustus, crut pouvoir promettre à ses complices la protection des soldats.

Lorsque Cnéius apprit que les coupables s’étaient réfugiés dans le camp, il voulut les y poursuivre sur-le-champ, et le licteur qui l’accompagnait lui jura qu’il saurait faire exécuter l’ordre des magistrats, fût-ce au milieu d’une armée. Mais le décurion haussa les épaules à cette bravade.

— Us te chasseront du camp, toi et ce jeune homme, leur, dit-il, avec les verges de tes faisceaux. Il faut une autorité plus grande que la tienne pour les faire obéir, si toutefois ils y consentent.

Cnéius, frappé de cette assertion, répondit :

— Eh bien ! je saurai leur imposer cette autorité.

El sur-le-champ il se lit reconduire au palais du duumvir.

Lorsqu’il y arriva, l’entretien de Bibulus et de Fortunata durait encore ; on peut juger par les dernières paroles qu’ils se disaient quels avaient été les aveux qu’ils avaient osé se faire.

— Ainsi, disait Fortunata, tu m’abandonneras Silia.

— N’oublie pas que Néron l’attend.

— Oh ! ne crains rien, je ne torturerai que son cœur, et je suis sûre que dans ce moment il souffre un supplice que tu ne peux imaginer.

— Je devine combien il doit être cruel, à la joie que tu en éprouves-, mais que peux-tu faire de plus que de lui avoir mis sous les yeux sa fille dans le triste état où elle était?

— Si tu comprends ce que Silia doit souffrir par l’infamie dont sa fille est innocente, ne vois-tu pas ce qu’elle a encore à supporter par l’infamie dont son fils est coupable? Oubliestu qu’il a soif de livrer sa mère et sa sœur à Néron?

— Et tu l’y aideras?

— Oui, sans doute, car pour moi ce sont des ennemies que ces deux femmes ; mais pour Cnéius qui les livre, l’une est sa mère et l’autre sa sœuf.

— Tu es déjà pressée de leur apporter la nouvelle de cette

lâcheté?

— J’y vais, dit Fortunata.

En ce moment arriva un soldat que le décurion avait expédié en avant pour apprendre au duumvir ce qui s’était passé, et lui donner ainsi le temps de réfléchir sur le parti qu’il devait prendre avant l’arrivée de Cnéius.

Fortunata saisit cette circonstance aux cheveux, et dit à son mari : 11 faut écouter Cnéius, et il faut que sa mère et sa sœur puissent attester à Néron que nous n’avons rien fait que d’après la demande de ce noble jeune homme.

Aussitôt elle ordonna qu’on amenât Silia et Chrysis, et

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qu’on introduisit Cnéius dès qu’il serait de retour au palais.

Le dessein de Cuèius, comme celui de tout homme décidé à tenter la forlune jusqu’au bout, s’était modifié selon lu nouvelle circonstance qu’il avait rencontrée. Mais, au lieu de diminuer dans le résultat qu’il espérait en obtenir, il embrassait maintenant non-seulement la vengeance de sa sœur, mais encore son salut et celui de sa mère. ,

Il était donc résolu à continuer le rôle infâme qu’il avait commencé, et ce fut dans cette intention qu’il arriva devant Bibulus. La présence de sa mère et de sa sœur le frappèrent d’un coup de foudre; Cnéius sentit son courage défaillir, et s’il lui avait fallu le premier dire la raison pour laquelle il venait réclamer l’autorité du duumvir, il n’est pas douteux qu’il n’en eût pas eu la force ; mais une autre lui ayant jeté celte infamie sur la tête, il retrouva le courage de la supporter. Forlunata, égarée par sa haine pour Silia et croyant à la résolution sincère du jeune homme, expliqua le trouble de Cnéius par la honte qu’il avait d’exposer ses projets devant sa mère et sa sœur, et elle se chargea de le faire pour lui.

— Eh bien! dit-elle à Cnéius, as-tu trouvé les infâmes débauchés qui, scion tes paroles, ont osé porter une main sacrilège sur la vierge destinée au divin César? Pourras-tu les punir, ainsi que tu l’as dit, d’avoir attenté aux plaisirs réservés a Néron ? et le vengeras-tu de ce qu’ils ont renversé à sa première pierre la fortune que tu comptais élever sur les faveurs dont ta mère et ta sœur vont bientôt jouir à Home ?

Siiia demeura stupéfaite à ces paroles, tant était odieux le sentiment qu’elles lui révélaient. Chrysis ne comprit point ce qu’elles voulaient dire : elle connaissait si bien Cnéius, que le discours de Forlunata vint à son oreille comme un bruit mêlé de mots infâmes, mais qui ne pouvaient se rapporter à lien de possible; elle ne comprit pas davantage la pâleur et l’anxiété de sa mère, lorsque celle-ci s’écria :

— Dois je croire ce que je viens d’entendre, Cnéius? Cette femme ne se joue-t-elle. pas de mou désespoir? Est-il vrai que tu aies pensé...

Cnéius avait eu le temps de reprendre sa résolution. Quelque elfrovable que fut la voie dans laquelle il était engagé, v

elle était encore la seule qui lui fût ouverte et il y persévéra, malgré tout ee qu'il allait causer de douleur à ceux qu'il voulait sauver.

— Oui, Silia, dit-il, je veux avoir vengeance de ceux qui ont outragé la vierge destinée à Néron. Néron est le représentant des dieux sur la terre . maudits soient ceux qui ne courbent pas un front docile devant ses volontés; périsse par son ordre celui qui ne prêtera pas tout son pouvoir à leur accomplissement! Maintenant voici pourquoi je suis revenu ici. Les coupables se sont enfuis dans le camp de la dixième légion : l’autorité d’un licteur eût été insuffisante pour arracher ces misérables du milieu des soldats; mais la tienne, Bibulus, obtiendra l’obéissance qui nous eût été refusée, et je viens te demander de m’accompagner dans le camp.

Le duumvir fronça le sourcil à cette étrange demande ; mais Fortunata s’empressa de s’écrier :

— Ce jeune homme a raison, il faut le suivre et l’aider à venger l’insulte faite à César; car c’est César dont il prend la cause en ce moment, ce n'est point sa sœur dont il s’occupe; toute autre, insultée comme elle, trouverait en lui la môme chaleur.

Cnéius devina l’intention de Fortunata et ne craignit pas de pousser plus loin qu’elle son horrible supposition, pour assurer son succès :

— Tu te trompes, Fortunata, lui dit-il, si César eût choisi pour ses plaisirs toute autre femme que Chrysis et Silia, je n’eusse peut-être pas défendu avec tant de chaleur le choix qu’il avait fait. Mais quand un bonheur si grand échoit à une famille, malheur à celui qui ne poursuit pas les infâmes qui le lui ont peut-être fait perdre !

Si les paroles de Cnéius n’avaient prouvé qu’il exprimait des pensées nettement raisonnées, Silia eut douté de la raison de son fils. L’indiguation qui la tenait muette éclata enfin, et, levant les mains sur la tête de Cnéius, elle s’écria ;

— Misérable ! tu as volé le nom que tu portes, tu ne peux pas être le fils de Silanus, tu ne peux pas être mon fils !

— Cuéius ! Cnéius ! s’écria sa sœur, démens les paroles, la douleur t’a rendu insensé !

Cnéius te détourna sans répondre.

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LES ROMAINS

— Tu te caches! reprit Silia, mais il n’y a pas d’obscurité si profoude que l’éclat d’une telle infamie ne la perce bientôt. Fortunata elle-même s’en étonne dans sa haine, et j’ose jurer que Néron en frémira dans ses orgies. Mais ne compte’ pas que tes exécrables projets te réussissent; la mort me délivrera de l’infamie à laquelle tu me réserves et du désespoir d’avoir enfanté un monstre tel que toi !

— Fortunata! s’écria Cnéius avec une force qui prenait son origine dans l’horrible effort qu’il faisait sur lui-même, Fortunata, je te rends responsable de la vie de ces deux femmes; et si, par ta négligence, il leur arrive le moindre mal, tu en répondras à Néron. Et maintenant, Bibulus, es-tu prêt à me suivre ?

— Va, va, répliqua Fortunata, ta mère et ta sœur vivront, je te le jure ; tu leur prépares un trop bel avenir pour que je veuille le leur laisser perdre.

A peine ces paroles furent-elles prononcées, que Cnéius, suivi de Bibulus, sortit de la salle, et que Silia et Chrysis, à qui on enleva, en les enchaînant, la possibilité d’attenter à leurs jours, lurent transportées dans leur prison.

Nous ne nous attacherons point à peindre le désespoir de cette mère qui, après avoir retrouvé sa fille déshonorée, ne revoyait son fils que pour reconnaître en lui le plus méprisable des esclaves de la tyrannie de Néron. On citait beaucoup d’exemples d’une bassesse inouïe , et l’histoire du sénateur qui s’endormait sur son lit pendant que Néron s’emparait de sa femme, dans la salle même du festin, était connue de tout le monde. Mais jamais servilité plus infâme ne s’était montrée avec tant d’impudeur et dans un ûge si jeune.

Silia ne trouvait point de paroles assez puissantes pour ses malédictions, et Chrysis ne savait que répondre par ce mot qu’elle répétait sans cesse :

— C’est impossible, c’est impossible !

Cependant Bibulus avait pris les huit licteurs qui le précédaient d’ordinaire dans les circonstances solennelles, et il s’était directement rendu au camp de la dixième légion, accompagné de Cnéius.

Déjà le bruit de l’arrestation de Faustus s’était répandu dans le camp et y avait semé un mécontentement que les

coupables avaient essayé de tourner à leur profit; les portes avaient été fermées, mais lorsqu’on vit le duumvir s’avancer geul avec quelques licteurs, elles lui furent ouvertes ; les soldats étant assurés de prévenir l’arrestation de Publius Sextus, si le duumvir voulait la tenlermalgré leur résistance. J.a discipline était déjà perdue dans l’armée, et soit qu’ils dussent livrer ou sauver un de leurs officiers, les soldats étaient contents de pouvoir lui faire sentir que sa destinée dépendait de leur seule volonté.

Lorsque le duumvir eut pénétré dans le camp, il se rendit au tribunal qui était élevé à une des extrémités, et les soldats accoururent de tous côtés pour entendre ce qui allait leur être dit. Cependant Bibulus avait ordonné qu’on fermât les portes du camp, pour que personne ne pût sorlîr. Les soldats avaient permis que cet ordre fût exécuté, voulant ainsi se rendre maîtres et de ceux qui devaient être arrêtés et du duumvir lui-même.

Quand celui-ci fut arrivé à l’endroit d’où il voulait haranguer les troupes, il monta sur le tribunal, et Cnéius se plaça à côté de lui.

La moralité de toute multitude interpellée au grand jour n’est jamais douteuse. Aussi le duumvir fut-il écouté avec faveur lorsqu’il s’exprima ainsi :

— Si j’étais venu dans ce camp avec les ordres de César à la main, je ne vous aurais point dit ce que j’y venais faire; votre devoir et le mien sont une obéissance absolue aux volontés de l’empereur ; et si elles avaient ordonné l’arrestation de Publius Sextus, de Métetlus et des autres à qui vous avez donné asile, il eût suffi de vous les dire pour qu’elles eussent été entendues. Mais c’est sur la plainte d’un simple citoyen que je dois m’emparer des coupables, et je n’oserais le faire si le crime qu’ils ont commis n’était à la fois le plus lâche et le plus épouvantable. Ce jeune homme que vous voyez à côté de moi est le fils de Silanus. 11 est arrivé hier à Nîmes avec sa sœur, et a reçu l’hospitalité chez Faustus; mais tandis que celui-ci était dans mon palais, et que ce jeune homme était absent, un infâme émissaire s’est introduit dans la maison de Faustus, a emmené la jeune fille, sous prétexte de la conduire chez sa mère ; et, grâce à cette ruse odieuse, il s’est fait suivre par la malheureuse

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vierge chez une couriisane, et il a livré l’innocence aux entreprises criminelles de la débauche.

Un murmure d’étonnement courut parmi les soldats, et quelques voix commencèrent à accuser hautement les jeunes patriciens.

Publius Sextus, qui sentit que son action, montrée sous son véritable point de vue, le compromettait gravement, monta sur le tribunal pour parler à son tour.

— Soldats, s’écria-t-il, on vous trompe ; il ne s’agit pas de vpnger une vierge de nos insultes, H s’agit d’arrêter les meilleurs citoyens, comme l’est déjà Faustus notre tribun. Pourquoi Faustus est-il prisonnier? est-ce pour avoir voulu violer une jeune tille? non certes : que leduumvir vous le dise, et vous saurez pourquoi il en veut à ma liberté et à celle de mes compagnons.

— Rendez-nous Faustus, crièrent les soldats; Faustus! pourquoi Faustus est-il arrêté?

— Faustus s’est révolté contre l’autorité . de César, répliqua le duumvir.

— Et voici pourquoi il s’est révolté contre l’autorité de César, s’écria Cnéius en dominant le tumulte causé par la réponse du duumvir. Oui, citoyens, je suis le lils de Silanus, et Silanus s’est tué pour échapper aux ordres de Néron, qui l’avait condamné à combattre dans le cirque. Moi et ma sœur, ses enfants, nous avons fui de Rome ; mais les ordres du tyran nous ont poursuivis jusqu’à Nîmes. Ces ordres portaient que l’épouse de Silanus, sa fille et son fils seraient livrés à Néron, et c’est pour ne pas avoir voulu souscrire à ces exécrables volontés, que Faustus est arrêté.

Les soldats murmurèrent en se regardant entre eux, et en approuvant la conduite de Faustus.

— Maintenant, continua Cnéius, ce que le duumvir vous a, dit est vrai ; oui, des infâmes ont outragé ma sœur, la fille du plus vertueux citoyen de l’empire. J’ai été demander leur punition au duumvir ; mais ce que vous ne savez pas, c’est dans quel esprit celle punition m’a été accordée : ce n'est pas pour venger l’innocence outragée. Non, soldats! de si faibles intérêts n’occupent point les dignes magistrats de l’empire ; c’est parce que les imprudents avaient porté

Une main sacrilège sur les plaisirs de Néron, en déshonorant avant lui la tille du sénateur Silanus.

— Mais c’est ainsi que tu m’as demandé justice ! s’écria le duumvir.

— Oui, c’est ainsi que je t’ai demandé justice, reprit Cnéius ; parce que je n’aurais pas pu l’obtenir autrement. — Oui, soldats, reprit-il eu s’adressant aux troupes qui l’écoutaient dans un étonnement silencieux, il m’a fallu employer cet abominable prétexte pour obtenir vengeance des misérables qui se sont réfugiés parmi vous. Eli bien! je vous demande justice d’eux, je vous demande justice du duumvir lui-même ; le duumvir, si vous le laissez faire, va livrer ma mère et ma sœur pour un nouveau déshonneur ; il va livrer Faustus, dont l'exemple vous montre ce <qu’uu noble citoyen pense des ordres de Néron : il va livrer le vertueux Vjudex, qui venait pour essayer d’affranebir la Gaule de l’odieuse tyrannie de ce monstre , et qui avait pensé qu’il sullisait d’un tel ordre pour exciter votre révolte. Vaillants soldats, laisserez-vous accomplir ce crime? laisserez-vous périr votre tribun? laisserez-vous mener au supplice l’illustre Vindex? laisserez vous traîner au lit infâme de l’infâme Néron la pudeur outragée de la tille de Silanus?

— Non ! Non ! Non! s’écrièrent les soldats.

— Écoutez-moi ! s’écria le duumvir. César vous ordonne...

— Le César que va élire cette légion, s'écria Cnéius, m’ordonne de te tuer.

Eu parlant ainsi, il frappa le duumvir d’un coup de poignard, et les soldats, que les derniers mots de Cnéius avaient enlevés, et que l’idée d’élire un nouveau César séduisit soudainement, applaudirent au coup frappé par Cnéius.

— A Nîmes maintenant, à Nîmes! s’écria-t-il, et que les richesses des favoris de Néron deviennent le partage de ceux qui vont renverser sou exécrable pouvoir.

Nous n’essaierons pas dépeindre le tumulte qu’ excitèrent ce meurtre et ces paroles; Cnéius n’eut pas besoin de désigner les autres victimes à la rage des soldats; et Publius Sextus, Métellüs et leurs complices, atteints au moment où ils cherchaient à s’échapper, périrent frappés par ceux

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mêmes qui, un instant auparavant, avaient juré de les défendre.

Toute la légion sortit du camp en désordre, et Cnéius prenant avec lui quelques soldats, les entraîna sur ses pas vers le palais du duumvir. Malgré les remparts qui la défendaient, la ville, surprise ainsi à l 'improviste, fut bientôt au pouvoir des soldats, et le palais du duumvir fut de même envahi.

Cependant la nouvelle d’un désastre, toujours plus prompte que ceux qui croient l’apporter les premiers, était arrivée à Forlunata dans son palais. Avant que les soldats y eussent pénétré, elle savait la mort de Bibulus, la révolte de la légion et la destruction qui menaçait sa demeure. L’idée de fuir lui vint d’abord ; mais avant qu’elle eût pu rassembler quelques bijoux, le palais avait été investi et les portes en retentissaient sous les coups des soldats.

Assurée de sa perte, Fortunata voulut alors y entraîner son ennemie. D’après la recommandation de Cnéius, elle avait fait enchaîner Silia et sa fille dans une même prison ; elle prit un poignard et courut dans cette prison.

Déjà depuis un moment Silia et Chrysis, étonnées du murmure lointain qui venait jusqu’à elles, écoutaient attentivement sans deviner la cause de ce tumulte. Lorsque les coups redoublés des soldats eurent fait crouler les portes du palais, elles commencèrent à retrouver quelque espoir. Évidemment le palais était attaqué : et lorsqu’elles entendirent le tumulte des esclaves qui fuyaient, les vociférations des soldats qui les poursuivaient, elles ne doutèrent plus de leur salut. Ce fut à ce moment que Fortunata entra dans la prison; son air hagard, ses cheveux en désordre, ses yeux sanglants, la manière dont elle referma la porte après elle, tout cet aspect du crime qui vient s’assouvir, dirent à Silia pourquoi Fortunata entrait dans la prison, et, par un mouvement instinctif, la mère se jeta devant sa fille.

Ces deux femmes, Silia et Forlunata, se comprirent également; car Fortunata répondit à ce mouvement eu disant à Silia :

— Soit, toi la première, ta fille ensuite.

Silia avança résolument sous le coup et reçut 1.' poignard dans la poitrine ; mais l’amour maternel avait exa.-peré Silia aussi loin que la haine avait emporté Fortunata, et avant

que celle-ci eût retiré le poignard, Silia l’avait saisie au poignet avec ses dents et la tenait enchaînée. La lutte n’eût pas été longue, car Fortunata, malgré l’atTreuse douleur de cette morsure, cherchait de l’autre main le poignard dans le sein de Silia, lorsque la porte se brisa, et Cnéius, suivi de Faustus, se précipita dans la chambre. Fortunata, qui venait de se dégager de la dent de Silia, tourna son poignard contre ellemême et tomba à côté de sa rivale. Cnéius et Faustus relevèrent la belle Silia dégouttante de sang, et la placèrent sur le lit où sa fille avait été déposée; Silia rouvrit les yeux et reconnut Faustus et Cnéius. Elle appuya doucement sa main sur la tête de son fils qui s’était agenouillé près d’elle, et retrouva, pour dire adieu à Faustus, un de ces doux sourires autrefois si charmants et qui fut presque divin sur sa ligure mourante. Elle essaya de parler, et ne put murmurer que ces deux noms :

— Faustus... Chrysis...

Le récit qui va suivre dira ce que devinrent les divers personnages de celte histoire ; mais ce qu’il faut toutefois apprendre au lecteur, c’est que cet événement fut le signal de la révolte générale des Gaules contre Néron, révolte qui eut pour chef ce Vindex, dont le succès tint à l’audace et à la présence d’esprit d’un enfant.

LES CHRÉTIENS

— LES SAINTES PUELLES —

La nuit était profonde et calme , tout dormait dans cette ' partie de la ville de Toulouse qui avoisine la Garonne et qui maintenant est si populeuse. Aucun bruit ne se faisait en- . tendre dans les misérables cabanes de chaume qui occupaient alors les abords de la rivière. Ce silence , quaud on le rencontre dans la demeure du peuple, atteste que, pour quelques heures de moins, il a trouvé l’oubli de ses misères. La veille n’est joyeuse que dans la maison des heureux ; sous le toit du pauvre elle est un signe assuré de deuil et de détresse. C’est presque toujours la maladie, ou un travail extraordinaire, qui fait briller une lumière tardive à la fenêtre d’une chaumière.

On aurait donc pu penser qu’à l’époque dont nous parlons, les pêcheurs et lus bateliers qui habitaient cette espèce de faubourg, avaient obtenu de leurs magistrats la meilleure part de bonheur à laquelle puisse atteindre l’homme sans fortune; du travail pour le jour, et du repos pour la nuit. Cependant il n’en était pas ainsi : jamais la colouie de Toulouse n’avait été si affligée. Un homme venait d’y passer, et le souffle de cet homme, comme celui d’un vent pestilentiel, avait répandu la mort et l’épouvante dans les plus ri-

ches familles et dans les plus pauvres. 11 avait fallu à cet homme la tète des plus nobles et le dernier écu du plus grand nombre; le nom de cet homme était Caracalla, et ce nom emporte avec lui une telle idée de despotisme sauvage et de cruauté insensée, qu’il est inutile de çaconter tout ce qu’il avait pu faire de mal partout où il avait paru.

Ce n’était donc pas ce calme repos de l’homme laborieux après le travail, qui donnait à ces amas de cabanes dont nous avons parlé le silence et l’obscurité qu’on y remarquait. Un ordre des magistrats leur tenait lieu de sommeil ; uue espèce de couvre-feu avait été ordonné depuis quelque temps dans la ville de Toulouse.

Ha effet, on parlait d’assemblées nocturnes, de réunions cachées qui se tenaient çà et là, et, dans l'impossibilité où on se trouvait de les surveiller ou de les surprendre, tant elles étaient adroites à se séparer ou à se réuuir, on avait fait un crime d’avoir de la lumière chez soi au milieu de la nuit.

Cependant un espion crut remarquer, en parcourant cette partie de la cité, qu’une lueur se glissait à travers les ais mal joints d’une porte.

Cette porte était celle d’une maisonnette bâtie un peu à l’écart des autres et plus propre que la plupart d’entre elles. Un petit jardin, protégé par une haie, l’entourait, et il semblait que la population elle-même prit un soin particulier de cette maison. Jamais aucune iinmondice n’était déposée aux entours de cette blanche demeure; on eût dit qu’elle enfermait quelque chose de si pur que ce fût un temple dont ou n’approcbait qu’avec respect.

Cependant Cilo, c’était le nom de l’espion dont le métier était bien connu et qui en outre y joignait, selon l’occasion, celui de délateur; cet espion ouvrit la barrière do bois qui fermait la porte du jardin, s’approcha lentement de la porte de la maison et s’assura non-seulement que la maison était éclairée, mais qu’on y veillait. Il prit de nouvelles précautions pour éviter d’ètre aperçu , dans le cas où quelqu’un entrerait ou sortirait ; car il u’ignorait pas que si la loi encourageait la délation en la payant à prix d’or, c’était à la condition pour le délateur de ne se point laisser surprendre.

LES CHRÉTIENS

Bien souvent les juges, après avoir condamné un homme sur la dénonciation d’un de ces infâmes, fermaient les yeux sur la vengeance que le condamné tirait du misérable, souvent par des moyens plus coupables que le prétendu crime qu’ils avaient puni.

Cilo tourna donc autour de la demeure qu’il venait de surprendre eu contravention, et gagna une fenêtre basse et mal jointe par laquelle il pouvait voir ce qui se passait dans l’intérieur.

Quelques mots échangés l'avaient bien averti que plusieurs personnes se trouvaient dans cette maison, mais ils ne lui avaient dit ni leur nombre ni leur sexe.

Cilo eut craint de se rencontrer avec l’homme le plus faible, tant il était faible et lâche.

Petit, maigre, bossu, trainanl ses membres efténués par la débauche, portant sur son pâle visage l’expression de sa basse férocité, le regard louche, le front chauve et déprimé ; Cilo était un de ces êtres dont la forme dit l’âme. Son aspect était si repoussant, que ceux qui le rencontraient s’en détournaient avec dégoût, et que ceux qu’il abordait se reculaient avec effroi. 11 ne pardonnait pas plus ce sentiment de répulsion physique qu’il faisait naître en ceux qui ne le connaissaient pas, qu’il ne pardonnait leur mépris et leur haine à ceux qui le connaissaient.

La joie de Cilo fut donc grande, lorsqu’il reconnut que cette modeste habitation n’était occupée que par trois femmes : deux d’une beauté remarquable et fort jeunes, la troisième d’un âge plus avancé, mais d’une ligure qui n’était pas encore flétrie ; les deux premières pâles et chétives, la troisième d’une forte et riche constitution ; les deux jeunes filles au maintien modeste et à la voix timide, la troisième à l’œil hardi et à la voix assurée.

Attaché comme un tigre aux barreaux de sa cage, lorsqu’il suit de son œil sanglant le curieux qu’il voudrait dévorer, Cilo, pendu à l’étroite ouverture de la fenêtre, cherchait à distinguer quelles étaient ces femmes, et ce qu'elles faisaient à la terne lueur de la lampe qui les éclairait. Il vit d’abord qu’elles s’occupaient d’un travail de couture; le mouvement de leurs bras qui faisaient aller et venir l’aiguille avec activité, la blancheur de la toile qui était posée

sur leurs genoux le lui eurent bientôt appris, bien qu’elles tournassent le dos à la fenêtre.

Gilo reconnut qu’il avait fait une mauvaise découverte ; assurément ces femmes étaient en contravention, mais des femmes s’occupant la nuit d’un travail d’aiguille nécessaire sans doute au soutien de leur existence, trouveraient facilement grâce devant le magistrat.

Cependant telle était l’envie de Cilo de profiter de sa rencontre, ou plutôt tel était l’instinct de bête féroce de cet homme, qu’il resta suspendu à la fenêtre, sentant, pour ainsi dire, qu’il y avait un crime à exploiter entre ces trois innocentes créatures. Toutefois le temps se passait et n’amenait rien de nouveau ; le travail continuait avec assiduité, quelques; mols^s’échappaient par intervalle, et quoique Gilo pût les entendre, ils ne lui apprenaient rien de nouveau : c’était une question sur l’heure qu’il pouvait être, qui amenait une remarque sur la nécessité de se hâter.

Cilo commençait à désespérer de rien tirer de sa découverte, lorsqu’il entendit les pas d’uu homme qui approchait de la maison.

S’il entre, se dit Cilo, mon temps ne sera pas perdu : un homme qui se rend la nuit dans une maison habitée par une femme âgée et deux jeunes filles, cela ressemble, à s’y méprendre, à ce qui se passe dans certaines maisons qui sont innocentes, parce que l’édile les connaît, mais que la loi punit sévèrement quand elles ne se sont pas soumises à son autorisation. Si j’ai le bonheur que celui qui arrive soit quelque jeune patricien à peiue revêtu de la robe prétexte, celte maison et ce jardin seront à moi dans huit jours, car je saurai bien prouver qu’il y a corruption de l’Innocence de ce jeune homme, de la part de ces trois femmes.

Une moitié du vœu de Cilo s’accomplit; les pas qu’il avait entendus se dirigèrent en effet vers la maison au liane de laquelle il s’était attaché; mais lorsque celui qu’il attendait avec tant d’impatience se présenta dans la chaumière, Cilo reconnut avec regret que c’était un vieillard dont l’aspect ne lui permit pas même de chercher à arranger, selon celte circonstance, le projet d’accusation qu’il avait préparé un instant auparavant. Ce vieillard portait en ui une si sainte dignité, la sérénité de ses traits attestait un si profond repos de

LES CHRÉTIENS

sa conscience, que Cilo comprit, malgré tout ce qu’il savait imaginer de détestable, qu’il était difficile de reprocher quelque chose de coupable à cet homme. Mais Cilo ne désespéra pas cependant; il savait que dans les sociétés corrompues il y a deux sortes de crimes : ceux que la morale condamne éternellement, et ceux que les lois inventent pour avoir occasion de les punir. Les premiers n’étaient pas effacés de la loi, mais les seconds les y dépassaient de beaucoup, surtout sous un règne comme celui de Caracalla.

La veille de ces trois femmes était déjà un délit, la présence de cet homme chez elles devait nécessairement l’aggraver. Cilo attendit donc.

L’œil ouvert sur ces quatre personnages, il éprouvait ce pressentiment d’une bonne proie comme le chien dont la narine s’épanouit à l'odeur du gibier que son œil ne voit pas encore.

Quand le vieillard entra, les trois femmes se levèrent avec respect et le saluèrent, en l’appelant du nom de Saturnin. Celui-ci étendit les mains en les béuissant, et les deux jeunes filles s’agenouillèrent devant lui. L’autre femme resta debout, quoique son attitude montrât presque autant de respect que celle de ses deux jeunes compagnes.

Le vieillard, après avoir prononcé quelques paroles à voix basse, se tourna vers la femme qui n’avait pas plié le genou, et lui dit :

Ainsi donc, Véronique, vous avez aidé vos deux jeunes maîtresses dans leur œuVre pieuse, quoique vous condamniez les sentiments qui les ont poussées à l’entreprendre.

— Je ne condamne les sentiments de personne, répondit Véronique; je garde les miens qui sont ceux de mes pères, comme mes deux jeunes maîtresses conservent précieusement les çroyances qui leur ont été transmises.

— Tu dis vrai, Véronique, la noble famille des Faustusest l’une des premières qui se soit rattachée à la foi que le Seigueur m’a donné mission de propager sur cette terre de désolation : ce fut au temps de.'Néron qu’elle embrassa la divine religion du Christ, et depuis deux cents ans ses descendants lui sont demeurés fidèles.

— Et ils sont prêts à mourir pour elle, reprit l’une des deux jeunes filles d’une voix si douce et si timide, que ce

ihot mourir, dans cette bouche pure et ce corps frêle, sembla presque un acte de saint courage, tant il devait y avoir loin de cette jeunesse et de celte beauté à l’idée de la mort.

— Dieu éprouve quelquefois ses enfants, dit Saturnin ; mais il les secourt dans l’aflliction. L’histoire de votre famille en est la meilleure preuve ; je n’ai point à vous l’enseigner. Mais vous n’avez pas oublié que cette noble Ghrysis, dont vous descendez, ne trouva que dans les enseignements de notre religion la force de supporter l’ignominie d’un crime dont elle était cependant innocente; vous n’avez pas oublié non plus, que son époux votre aïeul, Faustus, ne parvint à mépriser les clameurs des méchants , qui riaient de ce qu’il avait épousé une femme déshonorée par des infâmes, que lorsque les saintes leçons de nos apôtres lui eurent appris que la vertu est d’autant plus grande devantDieu qu’elle est plus méconnue parmi les hommes.

— Oui, mon père, dirent ensemble les deux jeunes filles.

Puis celle qui paraissait la plus jeune ajouta :

— Voyez le fruit de notre veille ; la blanche robe de lin que vous devez revêtir demain pour la sainte cérémonie de la Pâque, est presque achevée. Encore quelques moments de travail, et vous auriez pu l’emporter avec vous.

— Continuez donc, mes filles, dit Saturnin, car j’ai achevé mes visites et je sens le besoin de me reposer un instant.

Véronique présenta un escabeau à Saturnin, et les trois femmes reprirent aussitôt leur travail.

Ce peu de paroles avaient suffi à Cifo pour lui ôter toute espérance. 11 avait reconnu dans Saturnin l’humble évêque du petit nombre de chrétiens qui osaient professer publiquement une religion qui avait secrètement gagné la plupart des habitants des Gaules. Les persécutions, n’avaient pas manqué aux chrétiens. Cependant ce n’était presque jamais que du sommet de l’empire' qu’elles partaient. Lorsqu’un empereur ordonnait l’emprisonnement, l’exil ou le massacre des infortunés, les magistrats obéissaient; mais ceux-ci prévenaient rarement les ordres de l’empereur. En ce moment surtout Curacalla, plongé dansles rêves de guerre qu’il voulait promener eu Germanie, s’occupait fort peu du gouvernement religieux de la Gaule, et celui qui en était le

LES CHRÉTIENS

propréteur était loin de montrer aucune inimitié aux chrétiens. 11 avait même poussé l’indulgence envers eux jusqu’à permettre à Saturnin de bâtir, non loin du fameux Capitole de Toulouse, une église étroite et pauvre où il prêchait sa foi à l’abri des insultes du peuple et de l’opposition des prêtres.

Cependant cette indulgence ne venait pas de ce que le propréteur pratiquât secrètement la religion du Christ : elle naissait de ce sentiment de respect que tout homme de bien a pour la vertu, quel que soit fe dieu qui l’inspire.

Sous ce rapport les premiers chrétiens méritèrent longtemps l’hommage de leurs ennemis les plus acharnés, et les persécutions qu’on leur lit souffrir vinrent plutôt de la haine qu’inspiraient leurs vertus à toute celte société corrompue, que de la crainte qu’on avait de leurs opinions et de la nouvelle religion qu’ils élevaient.

Parmi tous ces chrétiens, leur chef et leur précepteur Saturnin se faisait distinguer, autant par la supériorité de son esprit que par la pureté de sa vie.

Cilo le savait, et il savait aussi qu’une accusation portée contre lui devant les magistrats y serait d’autant plus mal accueillie qu’on permettait à Saturnin de faire au grand jour ce qu’il faisait en ce moment dans l'ombre de la nuit. D’un autre côté, la famille des Faustus avait joui toujours dans la province d’une grande considération ; et les exactions de Caracalla, qui avaient réduit à la misère les dernières descendantes de cette noble maison, n’avaient pu altérer la vénération que leur jeunesse et leur résignation avaient inspirée. Le délateur en était donc à se demander s’il devait se retirer ou demeurer encore. L’instinct du mal le fit rester, et il écouta avec attention l’entretien qui continuait entre Saturnin et les deux jeunes tilles.

La plus âgée, qui se nommait Sidonie, s’adressant à l’évêque, lui dit sans quitter des yeux l’ouvrage qu’elle tenait dans ses mains :

— Serait-ce une curiosité déplacée, mon père, que de vous demander si quelque événement extraordinaire vous a fait quiter votre demeure durant la nuit pour visiter vos frères et leur porter votre parole ?

— Ce n’est pas un événement extraordinaire qui m’a fait

lever, de la terre où j’étais agenouillé, pour aller parmi mes frères. C’est une voix secrète qui m’a averti et qui m’a poussé, une voix qui in’a dit que l’instant d’une séparation que j’espérais être encore très-éloignée s’approche et arrivera bientôt; et comme je crois que l’heure est venue où un autre que moi sera désigné par le Très-Haut pour guider mes disciples dans la voie céleste qu’ils suivent avec moi, j’ai voulu les voir pour leur donner un dernier encouragement et pour leur dire peut-être un dernier adieu.

— Quel affreux malheur nous apprenez-vous ! reprit Valérie, la plus jeune des deux sœurs. Vous voulez nous quitter; la voix du Très-Haut vous a-t-elle donc appelé à visiter d’autres contrées et à aller féconder dans d’autres climats les germes de la foi qu'il y a déposés de toute éternité ? Cette voix céleste vous a-t-elle annoncé le but où doivent tendre vos pas ?

— Si j’en crois la sainte vision qui est descendue sur moi durant ma prière, je n’aurai point de voyage à entreprendre, et c’est en ces lieux que j’accomplirai le dernier acte par lequel un homme puisse témoigner de sa foi.

— Que voulez-vous dire? reprirent les deux sœurs avec un étonnement douloureux; prévoyez-vous quelque malheur ?

— Le malheur n’est que pour les criminels, mes filles.

— 11 est aussi pour les abandonnés, mon père ; ‘et que deviendrons-nous s’il faut que nous perdions vos saints enseignements et votre noble exemple?

— Mes enseignements ont-ils si peu fructifié en vous qu’ils ne soient à l’abri d'un jour d'abandon où vous manquera la main du jardinier? Quant à l’exemple que vous recevez de moi, me3 iilles , peut-être le Ciel m’a-t-it réservé la faveur d’en donner un plus grave que tous ceux que vous avez reçus jusqu’à ce jour. La couronne du martyre est sûrement trop brillante pour un front si humble que le mien ; mais j’espère que Dieu l’y placera pour que ses rayons illuminent la foi douteuse des uns et mettent dans tout son jour la foi assurée des autres.

— Avez-vous donc quelque raison de craindre, dit Véronique, que le peuple ou les magistrats vous accusent et vous frappent? en avez-vous reçu avis de la part de quelque ami

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secret, ou s’est-on déjà porté contre vous à quelque acte de violence ?

— Femme, répondit Saturnin, l’homme ne peut savoir ce qui est dans la volonté de Dieu, à moins que Dieu ne la lui manifeste.

— Je sais, je sais, reprit Véronique avec la rudesse qui accompagnait toutes ses paroles, un songe est quelquefois un bon avis, et il y d tels augures qui sont infaillibles; mais cependant il ne faut pas accorder plus rte créance à toutes ces choses qu’elles n’en méritent, et bien souvent j’ai révé que la maison brûlait, ce qui est un signe de richesse ; bien souvent de3 rats ont grignoté le bout de mes souliers, ce qui est un signe de mort, et je n’en suis pas plus riche et moins bien portante pour cela.

— Silence! dit Saturnin ; comment pouvez-vous comparer les puérils mensonges de vos faux dieux aux saintes et augustes vérités que Dieu lui-même a annoncées a la terre?

— Eh ! mon père, reprit Véronique, mes dieux y sont venus tout aussi bien que le vôtre, mais il y a plus longtemps seulement, et c’est pour cela peut-être qu’on commence à les oublier.

— Qu’ils viennent, cesdémons(i)! s’écria Saturnin en se levant avec un enthousiasme qui annonçait l’exaltation de son esprit, et je les réduirai au silence et je les enchaînerai à mes pieds.

— Je le crois, je le crois, reprit l’imperturbable Véronique, car on dit que lorsque vous passez sur la place du Capitole pour vous rendre a l’église, les dieux du temple tremblent sur leur autel, et que les oracles restent suspendus jusqu’à ce que vous soyez assez éloigné pour qu’ils n’entendent plus les mots magiques que vous prononcez.

— Si Dieu a accordé celte puissance à mes prières, reprit Saturnin, comment n’éclairerait-clle pas l’aveuglement de ceux qui persévèrent dans l’erreur et le crime?

— C’est bon, c’est bon, répliqua Véronique; mais nous avons des magiciens qu'on a crucifiés bien avant votre Dieu,

(l) Les dieux dû paganisme furent considérés par les premiers chrétiens, non point comme n’existant pas, mais comme des démons révoltés.

et qui ont un pouvoir bien plus grand. Il y en a un qui demeure à un mille d'ici, qui fait pâlir la lune à sa volonté et qui a changé la vieille femme du questeur en cigogne ; si bien que tous les ans elle revient le jour de sa mort se percher sur le faite de la maison de son mari, en poussant des eris lamentables.

— Ce n’est pas la première fois, reprjt Saturnin, que j’entends comparer les œuvres de l’esprit des ténèbres à celles de l'esprit de lumière.

— Mais qui m’assure, ajouta Véronique, que c’est vous qui ôtes la lumière, et que ce soit...

— Silence, Véronique, dit Valérie, qui remarqua l’indignation de Saturnin, ne discutez pas des choses que vous ne comprenez pas. Écoutez comme nous eu silence la parole du vénérable Saturnin; et souhaitez qu’elle puisse vous éclairer enfin comme nous.

Véronique hocha la tète, mais elle se tut sans rien répliquer. Sidonie ajouta alors :

— Dites-nous, mon père, où vous avez entendu cette voix céleste qui vous a donué cet avertissement que je n’ose appeler fatal puisqu’il vient du ciel, niais qui, s’il se réalise, n’en sera pas moins une affliction pour vos enfants.

— Je vous l’ai dit, mes filles ; j’étais à genoux sur la terre de ma pauvre maison, et je priais le Très-Haut de m’inspirer, pour le saint jour de demain, des paroles persuasives et qui parlassent dignement de sa gloire. Mon esprit, tendu vers le Très-Haut, me paraissait déjà comme séparé de mon . corps ; il me semblait être en présence de la majesté divine, invisible mais présente, que mon œil ne pouvait apercevoir à aucun endroit déterminé, mais qui m’inondait à la fois de toutes parts ; une harmonie qui n’avait pas de voix distincte, mais qui résonnait dans tout l’océan de lumière qui m’enveloppait, me pénétra lentement, et avec une puissance qui fit frémir toute mou àmecominesi elle eût été exposée à nu à ce contact divin ; puis, au milieu de cette harmonie, s’éleva un sens, car je ne puis appeler ni une voix, ni une parole, ce qui me manifesta la volonté divine en ce moment, je comprenais ce qui n’était pas dit, j’entendais ce qui n’était pas accentué, ou plutôt je participais à la vérité éternelle comme la goutte d’eau se môle à l’Océan ; et de cette

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immense et infinie sensation il résultait en moi une certitude que je vous traduis en langage terrestre, pour que vous puissiez la comprendre. — Gloire à toi, me disait cette conscience de ma mission, tu témoigneras par le sang ce que tu as témoigné par la parole. Tu élèveras ta tête parmi les saints, après avoir brisé tes pieds dans les rudes sentiers de l’apostolat -, tu rentreras dans le foyer de la gloire de Dieu, après avoir ôté un de ses rayons lancés sur la terre pour l’éclairer! —.Oui, mes filles, j’ai senti cette sublime extase. Elle est un avertissement sacré, je n’en doute pas, et elle m’a inspiré une telle confiance que je croirais avoir démérité de la faveur du Très-Haut s’il me retirait les douleurs et les mortifications par lesquelles je dois arriver à cette gloire éternelle.

Pendant que Saturnin disait ces paroles, les deux jeunes sœurs l’écoutaient, immobiles et le regard fixé sur son regard qui retournait par le souvenir au ciel où il avait été admis un moment, et qui emportait sur ses ailes de feu l’âme exaltée de ces deux belles vierges. Véronique ellemême, inhabile à comprendre le sens de ces paroles mystiques, s’était laissé dominer par l’expression du visage de Saturnin. 11 y avait dans cet homme une si noble foi, une si sincère participation à la divinité; tout son être respirait tellement le Dieu intelligent et excellent qui l’animait, que l'incrédule et la païenne elle-même se sentit prise dans ce rayonnement de la foi, et laissa marcher ses idées dans l’orbite de cette puissance religieuse, comme un astre qui obéit et tourne autour de l’astre supérieur qui le domine.

Mais tout ce pouvoir allait expirer comme une vague inutile contre la froide et stupide méchanceté de Cilo; il ricana eu lui-mème de l’enthousiasme de cet apôtre, de la foi des jeunes filles et de l’étonnement de l’esclave païenne. La première réflexion qui vint à l’esprit de cet homme fut un blasphème et une-moquerie.

— J'ai bien envie de te montrer, se dit-il, que je fais mieux que prêcher les vérités de ta religion; car il me prend envie d’en donner des preuves sanglantes et irrécusables à ceux que tu appelles tes frères.

Mais les moyens d’exécution manquaient à la pensée de Cilo; il en revenait toujours à l’obligation de dénoncer

comme suspectes des paroles que Saturniu aurait dites publiquement. Uu mot qu’il saisit dans la suite de cet entretien lui montra la route par où il devait arriver.

En effet, après cette sainte inspiration de l’évéque, le silence avait repris dans la cabane; chacun, occupé de la haute et triste pensée de Saturnin, était resté abîmé dans ses réflexions. Le vieillard semblait encore en présence de la divinité à laquelle il avait été initié, et les deux jeunes filles paraissaient respecter sa présence, sans avoir le courage de lever les yeux, lorsque Véronique reprit d’une voix qui attestait combien l’exaltation de l’apôtre avait agi sur elle :

— Me permettez-vous, mon père, dit- elle (c’est la première fois qu’elle l’appelait ainsi), me permettez-vous de mêler un conseil inspiré par la prudence humaine à ces révélations sacrées par lesquelles votre Dieu se manifeste à vous?

— Parlez, ma fille, dit Saturnin, pour qui le changement do langage de Véronique était moins un triomphe qu’il pouvait s’attribuer, qu’une preuve que le Seigneur le soutenait dans la rude tâche qu'il avait entreprise.

— Eh hier. ! mon père, répliqua Véronique, n’y a-t-il pas un moyen innocent, à tous les yeux sans doute, de prévenir le malheur dont vous êtes menacé? Il est bien simple, et tel que je puis le concevoir, mais j’ose assurer qu’il suffirait pour votre salut.

— Voyons, dit Saturnin en souriant.

— Eh bien ! mon père, prenez un détour, changez de chemin.

— Que voulez-vous dire? s’écria vivement Saturnin en interrompant Véronique, que j’abandonne la voie qui mène au ciel ?

— Ce n’est pas cela, répliqua Véronique, que l’impatience de son caractère reprit à ce moment ; je ne parle pas de la voie du ciel, mais de celle qui mène à votre temple. Pour y arriver, vous passez tous les jours sur la place du Capitole, devant le temple de Jupiter et de Diane, et tous les jours votre passage est marqué par quelque événement qui irrite au plus haut degré la colère des prêtres de nos divinités. Évitez de braver ainsi publiquement leur autorité. Le mécontentement qu'ils cherchent à semer contre vous parmi

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le peuple s’apaisera, et le malheur que vous semblez redouter ne vous atteindra point.

— Le seul malheur que je puisse redouter, répondit Saturnin, c’est de ne pas être jugé digne, par le Seigneur, du saint martyre qui m’est promis, et j’encourrais cette disgrâce, si je suivais les coupables conseils que tu me fais entendre; mais que je te pardonne, car tu ne comprends pas ce qu’ils ont d’offensant.

— Cependant, mon père, se hasarda à dire timidement Valérie, cette précaution serait si peu de chose...

— Peu de chose 1 reprit Saturnin avec sévérité, peu de chose! je ferais reculer !e Seigneur en ma personne devant ces idoles, qui sont la proie des démons ! Fort de la parole de Dieu et de son appui, je n’oserais braver ses ennemis en face! mais c’est un courage que le soin de sa dignité impose aux plus vulgaires des hommes, et j 'en manquerais lorsqu’il s’agit de la majesté divine et du triomphe de sa cause ! Non, mes tilles, non. Ce jour-ci, comme les autres, je passerai sur la place du Capitole, et si c’est à cette place que Dieu a marqué le terme de mes travaux, je serai fidèle à son appel, et il me trouvera prêt. N’oubliez pas non plus que je vous attends à l’église, et que c’est le saint jour où les chrétiens doivent se jrôunir à Dieu par la sainte cérémonie de la communion, et resserrer ainsi le lieu sacré qui les attache les uns aux autres.

Saturnin se leva après avoir prononcé ces paroles. Il reçut des mains des jeunes filles la blanche robe de lin qu’il devait revêtir, et il sorti l de la chaumière au moment où le jour allait poindre.

Aux premières lueurs blanchâtres qu’il répand sur la terre, Saturnin put remarquer un homme qui se glissait avec précaution le long de la haie qui bordait le jardin qu’il venait de traverser. Saturnin s’en étonna, mais il ne chercha point à savoir quel était cet homme, et celui-ci disparut bientôt à travers les maisons répandues saus ordre sur la rive du fleuve.

Cet homme qui s’échappait ainsi dans l’ombre, était Cilo, à qui les dernières paroles de Saturnin avaient inspiré un projet qu’il brûlait de mettre immédiatement à exécution. Pour arriver à sou but il quitta cette espèce de faubourg qui n’était habité que par des bateliers et des pêcheurs, et se rendit dans une autre partie de ta ville qui n’était guère occupée que par des tisserands.

Il existe entre les hommes qui vivent du travail de leurs mains une différence qui s’est fait tellement remarquer à toutes les époques, qu’elle doit tenir à l’action constante des travaux auxquels ils se livrent. Ainsi il est remarquable combien tous ceux dont le métier a besoin d’un emploi violent des forces physiques, sont presque toujours d’un caractère plus fort, mais à la fois plus modéré que ceux qui ne doivent leur vie qu’à un travail sédentaire’.

En même temps que les premiers épuisent pour ainsi dire dans cette fatigue corporelle la plupart des principes des mauvaises passions, les autres voient se développer dans le repos de leur corps les désirs ardents et effrénés. Si quelquefois la brutalité devient le partage des premiers, les mœurs les plus dissolues s’emparent toujours des autres.

La science morale a voulu expliquer ce phénomène par l’isolement où se trouve le plus souvent le laboureur ou le batelier durant ses travaux, isolement qui amène presque toujours une méditation qui porte aux saines pensées; tandis que les ouvriers enfermés dans un atelier voient se détruire en eux, par la discussion perpétuelle que leur réunion fait naitre, les principes qui devraient les diriger.

L'art médical nous semble avoir mieux expliqué ce résultat par le fait du développement des forces musculaires

LES CHRÉTIENS. 275

chez les uns, qui finissent par absorber la partie sensible de l’homme attacné à de rudes fatigues, et par l’excitation du système nerveux produite par l’état sédentaire chez les autres. Les forces, loin de s’accroître par le travail, diminuent sensiblement dans les ateliers, et finissent par produire ces populations étiolées, hâves, débiles, mais chez lesquelles les passions de toute sorte s’enflamment avec une rapidité effrayante.

Quelle que soit la véritable raison de ce fait, il a été constaté dans presque tous les siècles ; et si Pausanias désignait le quartier des tisserands à Athènes comme celui où les , mauvaises mœurs étaient arrivées à des excès que nous n’oserions raconter, Cilo savait aussi qu’il trouverait le9 mêmes dispositions parmi les mômes hommes.

Eu même temps il faut ajouter à cette observation que les idées religieuses ont bien plus de prise sur les hommes dont la vie dépend d’un orage où d’un beau jour, que chez ceux qui en peuvent froidement calculer les probabilités à la mesure de leur travail. Le batelier, le pécheur, le laboureur, dont la richesse ou la pauvreté descend pour ainsi dire du ciel avec le vent, la pluie et les rayons du soleil, sont naturellement portés à tourner leurs regards vers ce grand ineonnu qui habite cette haute sphère. Le tisserand ou le fileur, qui apprécient ce que chaque minute leur rapportera nécessairement, selon qu’ils voudront l’employer, semblent pouvoir se passer du secours d'en haut, et c’est presque toujours en eux-mômes qu'ils mettent leur foi.

Dans ces dispositions communes à tous les siècles et à tous les hommes, on doit comprendre que la religion nouvelle eût fait plus de progrès parmi cette classe du peuple forte et laborieuse, et pour ainsi dire toujours en contact avec le Ciel , que parmi ceux qui n’attendaient rien de lui, pas môme la chaleur qui était contraire à leurs travaux, car les tisserands travaillaient dans des espèces de caves.

Cilo ne se donnait pas sans doute toutes ces raisons pour se rendre au quartier des tisserands ; mais il savait que c’était là qu’étaient les hommes turbulents, querelleurs, pour qui le désordre était un appât invincible ; il gagna donc une autre partie de la ville de Toulouse et se rendit dans une auberge, ce que nous nommons un cabaret, où déjà se trou-

vaient réunis la plupart des hommes dont il croyait avoir besoin.

Au moyen de quelque argent qu’il dépensa, Gilo eut bientôt lié connaissance avec eux. D’ailleurs, cet être difforme et débile, qui eût été ailleurs un objet de mépris et de dégoût, se trouva en compagnie d’hommes débiles et disgraciés comme lui, et à qui la haine de toute existence forte et vivace devait être naturelle. Ils s'enteudirent donc bientôt, et chacun se plaignant de la misère du temps, plainte éternelle, éternellement vraie, Gilo assigna à cette misère des * causes qui furent approuvées avec joie ; car elles emportaient avec elles des motifs nouveaux de haine et des besoins de vengeance.

— Il n’est pas étonnant, disait-il, que les étoffes précieuses ne se vendent plus et que le commerce qui vous fait vivre soit si près de sa ruine. Voyez, tous nos magistrats réduisent leur dépense ; chacun semble être satisfait d’un vêtement de bure ou de drap; la pourpre et la soiç ne se voient presque plus que dans les cérémonies publiques : et pourquoi cela? parce qu’il plaît à quelques misérables qu’on appelle chrétiens d’exalter la pauvreté comme une vertu, et l’abstinence de toutes choses comme le premier mérite d’un homme.

Les ouvriers qui écoutaient cela, les coudes appuyés sur la table où Gilo leur avait fait servir du vin, approuvèrent ce raisonnement, et le misérable continua.

— Ce qu'il y a de plus triste, c’est que ce mal qui menace de réduire à la misère la plus cruelle une grande partie du peuple, et assurémcut la meilleure, vous tous, mes amis ; ce qu’il y a de plus triste, dis-je, c’est que cet état de choses n’est dû qu’à l’iuiluence d’un seul homme dont il serait si facile d obtenir justice.

On regarda Gilo avec étonnement et on lui demanda le nom du magistrat qui était coupable.

— C’est moins que cela, dit Gilo, c’est un aventurier qui depuis sept ans s’est établi dans cette ville. J’en appelle à vous tous qui l’habitez depuis longues années; quel était le nombre des chrétiens à Toulouse à l’époque où il y est arrivé? Ce nombre se bornait à quelques misérables du port, ces bêtes brutes, sans intelligence, qui ne savent que manier

LES CHRÉTIENS

une rame ou soulever un fardeau. A cette époque ce qu’étaient les chrétiens devait vous importer peu; mais aujourd’hui , grâce à l’elTronterie de ce Saturnin , les plus nobles familles et les plus riches écoutent ses préceptes et les mettent en pratique. Quelques-uns ne craignent pas de le dire publiquement; le plus grand nombre n’ose encore professer tout haut la foi nouvelle ; mais ceux, qui ne s’en vantent pas dans leurs paroles le témoignent par leurs actions. Que sont devenues les splendides réunions, où chacun luttait de luxe et d’élégance? Ah ! c’était alors le bon temps. „ Quelques heures par jour d’un travail facile vous assuraient un digne salaire; tandis que maintenant vous voilà levés avant le soleil pour mettre vos métiers eu mouvement, pour fabriquer des marchandises dont vous no trouverez peutêtre pas la vente.

— C’est vrai, c’est vrai! dirent quelques voix; si les riches se font chrétiens, que deviendrons-nous?

— Ce que vous deviendrez, reprit Cilo, je l’ignore; mais je puis vous dire qu’une nouvelle misère'/vous menace , et que la dernière ressource qui vous reste est prés de vous échapper.

— Parle, parle ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Ce que je vais vous dire, reprit Cilo, est certain, et d’ailleurs vous pourrez en être témoins aujourd’hui môme.

— Qu’est-ce donc, qu’est-ce donc? s’écria-t-on de tous côtés.

Cilo connaissait le pouvoir d’une attente adroitement aiguisée, mais à laquelle on ne donne pas cependant le temps de se fatiguer. 11 se leva donc de son siège, et, s’appuyant sur la table de manière à se placer presque au centre de ses auditeurs, il leur dit d’un ton animé et d’une voix qu’il rendit familière comme s’il parlait à des amis :

— Voyons, camarades ; qui est-ce qui vous achète.encore vos précieuses étoffes, et quels sont les hommes qui les paient encore d’une manière convenable? Ce sont les prêtres de nos dieux, à qui le luxe des cérémonies commande les vêtements les plus riches.

— C’est vrai... c’est vrai ! répétèrent les tisserands.

— Quelques autres aussi éprouvent le besoin de vos travaux : ce sont les hommes qui, fidèles à nos dieux, les ho-

norent en paraissant richement vêtus, aux sacrifices et aux cérémonies; mais que deviendrez-vous si ces cérémonies disparaissent, ou si elles ne sont plus qu’un objet de risée et de mépris?

— C’est impossible ! s'écria-l-on de tous côtés.

— Ab! vous croyez cela; mais ne savez-vous pas que, depuis quelque temps, les oracles se taisent, que c’est vainement que les prêtres les consultent, et que les dieux restent muets ?

— Oui, on a ;entendu parler de ça, et c’a été toujours le présage de quelque grande calamité.

— Vous savez aussi qu’aujourd’bui on prépare'des sacrifices importants à Diane et à Jupiter, pour détourner leur colère. Ou espère que le sang répandu sur leurs autels les apaisera; il n’en sera rien, car on laisse vivre un homme qui s’est vanté de les faire taire.

— De faire taire les dieux ?

— Oui, et cet homme est Saturnin; il a juré par les plus exécrables serments de passer aujourd’hui sur la place du Capitole et d’arrêter, au moyen des charmes coupables qu’il possède, la voix de vos oracles.

On se regardaavec étonnement, et on allait s’informer de Cilo des moyens par lesquels il avait appris ce secret, lorsque, prévenant une questions qui l’eût embarrassé, il ajouta avec rapidité :

— Du reste je vous l’ai dit, vous en serez témoins si vous

le voulez; allez au temple et remarquez si, lorsque cet homme passera, il n’arrivera pas quelque chose d’extraordinaire. . .

— Et si ce maléfice arrive, est-ce que nos prêtres ne puniront pas cet homme ?

— Et comment voulez-vous qu’ils le punissent? n’a-t-il pas su gagner la protection des magistrats? Sans doute, si les prêtres étaient assurés d’un appui tel que le vôtre, ils oseraient tenter de débarrasser la ville de ce misérable; mais vous ne voudrez pas leur venir en aide.

— Toujours, toujours, s’écria-t-on 1 nous serons sur la place du Capitole à l’heure dite, nous y serons nombreux, nous y serons tout prêts.

Peu à peu les menaces contre Saturnin se mêlèrent à ces

LES CHRÉTIENS

promesses, et l’excitation produite par le vin et les discours de Cilo alluma dans le cœur de ces hommes une colère qu’ils eurent bientôt répandue parmi tous ceux du quartier.

Dès que Cilo les vit dans les dispositions qu’il croyait favorables à ses projets, il quitta le quartier des tisserands et se v rendit dans la demeure du grand-prétre de Jupiter.

Celui qui occupait cette charge était un homme qui avait rempli dans la colonie les fonctions de questeur et celles de sévir, grâce à la noblesse et au crédit de sa famille ; mais sou incapacité l’en ayant fait reconnaître indigne, on l’avait décoré d’un titre religieux, afin de satisfaire sa vanité. Mais le grand-prétre, il se nommait Laérte, était mécontent de son partage ; ses fonctions ne rapportaient, à vrai dire, aucune autorité réelle, et il était jaloux de celle qu’il voyait exercer, autour de lui, par des hommes d'une moindre importance. 11 avait essayé de s’attirer les suffrages du peuple par la pompe des sacrifices qu’il offrait aux dieux, mais les. temples n’en demeuraient pas moins déserts, et s’il avait fait taire les oracles divins, ce n’était que pour faire comprendre que les dieux étaient irrités du peu de cas qu’on faisait d’un homme comme lui.

Lorsqu’on lui annonça la visite de Cilo, Laërte venait de régler les dernières dispositions des cérémonies qui devaient avoir lieu. Ce jour-là les dieux devaient se manifester; des augures favorables avaient annoncé depuis quelque temps qu’ils étaient sensibles aux offrandes de leur grand-prétre, et l’oracle devait parler de façon à faire entendre au peuple que Laërte était un homme agréable au ciel, et que les affaires qui lui seraient confiées par le vote de ses concitoyens seraient protégées par les divinités.

11 fallut que Cilo changeât tous les plans formés par Laërte, mais l’esprit subtil et délié de cet homme appliqué à la lourde intelligence de Laërte, fit sur lui l’effet du levier attaché au flanc d’une pesante machine, il le fit tourner sans effort.

D'abord il lui persuada qu’il était l’amour du peuple, qui supportait avec impatience l’administration d’hommes qui avaient usurpé la place que seul il était digne d’occuper.

Il lui dit ensuite pourquoi ces hommes, eu protégeant les progrès de la foi nouvelle, étaient devenus abominables à

leurs concitoyens. Il répéta à Laërte, sous toutes les formes possibles, que le peuple n’avait d’espérance qu’en lui et qu’il était prêt à lui en douner un puissant témoignage, si luiméme voulait le provoquer. 11 lui racoula ce qu’il avait déjà répandu, parmi les tisserands, des propos de Saturnin et de l’insolence avec laquelle il se vantait de faire taire les dieux.

A ces paroles Laërte sourit avec la suflisance.qui ne manque jamais à la sottise, etjlui répondit :

— Les dieux parleront quand je voudrai.

— Qui en doute? reprit Gilo. Mais si les dieux parlent, le peuple les croira apaisés, et il ne s’alarmera plus ni des actions de ce Saturnin, ni de celles des hommes qui le protègent; mais s’il était vrai, comme il l’a dit aujourd’hui, que les dieux gardassent le silence devant lui, alors le peuple ne douterait plus du pouvoir ennemi de cet homme; il en serait bientôt puni, et, une fois la colère du peuple lancée contre Saturnin, il n’est pas douteux qu'il n’enveloppât dans sa vengeance les protecteurs avec le protégé.

Cette espérance parut sourire à Laërte, et il fit appeler celui qui présidait à l’ordre des sacrifices, et lui donna de nouvelles instructions. Ge n’est pas que Laërte partageât les espérances que Gilo cherchait à lui inspirer; mais dans sa vanité, il était flatté d’élre,à quelque titre que ce fût, le mobile d’une démonstration populaire ; et, sans compter pour rien l’innocence de l’homme qu’il allait exposer à la fureur des misérables excités par Gilo, sans s’occuper des malheurs que pouvait entraîner un mouvement si nombreux et qu’il était incapable de modérer, il entra dans les vues du délateur.

Celui-ci aimait le mal avec passion, et, entre une bonne action et une mauvaise, il eut toujours préféré la mauvaise; mais cependant il ne voulait pas que sa méchanceté restât stérile et ne lui rapportât que la haine de ceux qu’il sacrifiait et le mépris de ceux qu’il croyait servir. Quand il vit Laërte engagé à faire réussir le pian qu’il avait formé contre Saturnin, il aborda la question de la récompense qu’il avait méritée. La réponse de Laërte fut telle que Gilo l’avait prévu, mais non point telle qu’il lui convenait de l’accepter.

LES CHRÉTIENS

— Tu auras, lui dit le grand-prêtre, les biens de celui que tu as dénoncé.

— D’abord, répliqua Cilo, les biens que possède Saturnin se bornent à la misérable maison qu’il habite et à la masure qu’il a décorée du nom de temple, et ce serait une récompense peu digne du service que je viens de te rendre; mais tu oublies que cette récompense même me serait refusée. Ce n’est pas ici une accusation légalement portée devant les magistrats, et de laquelle naît un jugement qui condamne le coupable à payer le prix de la délation ; c’est une tout autre affaire. Le peuple peut mettre Saturnin en pièces et démolir sa maison et son église sans qu’il m’eu revienne une obole et sans que je puisse rien demander. C'est donc de toi seul que je puis recevoir ce qui m’est dû.

— Je comprends cela et je n’y avais point rétléchi, dit Laërte; mais alors je ne vois plus quel est mon intérêt à laisser éclater cet orage lorsque je puis le prévenir.

— Quel intérêt? reprit Cilo ; mais si celui qui t’a montré au peuple comme sa seule espérance retournait vers lui et disait : que c’est toi seul qui lais taire les dieux et que c’est pour tou ambition ; s’il lui apprenait qu’au lieu de le servir, lorsqu’il veut te débarrasser d’un concurrent qui appelle à lui tous ceux qui brûlent de se dévouer à toi, tu faiblis et cherches un prétexte pour abandonner sa cause et la tienne ; crois-tu que ce peuple volage ne se tournerait pas bientôt vers ce Saturnin qui prêche sans cesse que les hommes de rien sont les seuls honorables? Ne vois-tu pas que ce peuple lui portera les hommages que lu ne veux pas acheter par le plus léger sacrilice ? qu’incessammeut ce Saturnin arrivera aux charges que tu mérites, et ajoutera à l’humiliation que tu éprouves de te voir préférer des hommes qui n’ont ni ta naissance, ni ta fortune, ni ton savoir, l’humiliation de voir arriver un misérable étranger qui se rira de toi lorsqu’il sera enfin sur le tribunal où lu devais siéger?

— Mais qui peut dire cela au peuple ? reprit Laérte tout stupéfait.

— Moi, répondit insolemment Cilo ; moi, qu’il a chargé de venir vers toi et qui dois lui apporter la réponse. Pensestu donc que j’aurais osé t’aborder si je n’avais été l'inter» prête do la population ?

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