‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les quatre époquesChapitre 3 sur 3 · IG · texte numérisé non relu

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Laèrte ouvrit de grands yeux, étonné, même au milieu de sa sottise, d’avoir été sans qu’il s’en mêlât l’objet de l’attention du peuple. Cet étonnement passé, iL prit un air d’importance ridicule et répondit à Cilo :

— Et peux-tu me nommer les honorables citoyens qui ont ainsi compté sur moi?

— Cela sera-t-il prudent, répondit Cilo, lorsque rien ne me témoigne encore que lu approuves leurs projets et que tu leur prêteras ton aide ?

— Et comment puis-je le leur apprendre ?

— Ils croiront à la parole que je leur en donnerai.

— Vraiment ! Eh bien, je t’autorise à leur dire ce que tu croiras convenable.

Laêrte avait prononcé ces mots comme devant conclure son entretien avec Cilo. Mais! celui-ci, au lieu de sortir, comme Laërle s’y attendait, resta debout devant le grandprêtre, qui lui demanda ce dont il avait encore besoin.

— J’ai encore besoin, répondit Cilo, de pouvoir dire à ceux qui m’envoient : Non-seulement Laérte approuve vos projets, mais encore il ne veut pas que le service que vous allez lui rendre reste sans récompense, et voici ce qu’il in’a chargé de vous remettre. Si je pouvais parler ainsi et ouvrir une bourse comme celle que je vois sur cette table et la distribuer à mes auditeurs, ils ne douteraient plus de les intentions, et tu serais non-seulement l’honnête et le vertueux Lacrte, tu serais le divin Laérte; et qui sait jusqu’où pourrait te pousser la faveur populaire exaltée par ce léger sacrifice ? Le divin Jules César, qui lut comme toi grandprétre de Jupiter, n’obtint pas autrement le consulat qui lui fut tant de fois décerné, et s’il arriva à être dictateur, l’argent qu’il répandit fut son premier mérite.

La folie des espérances qu’on peut inspirer à un sot va toujours au delà de ce que les hommes ordinaires peuvent imaginer. Il n’y a que l’astuce de ces misérables qui font commerce de flatterie qui sache qu’il n’en existe pas de si grossière qui ne soit douce à celui qui l’écoute.' Ces mots de consul et de César étourdirent Laerte. 11 regardait Cilo comme le seul homme qui lui eut rendu Injustice qui lui était due, et il s’écria dans un moment d’enthousiasme : •

— Tu es l’homme que je cherchais. C’est un dieu qui t’a

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fait lire dans ma pensée. Ces habitants de Toulouse sont de stupides animaux qui ne mesurent les hommes que sur les misérables actes d’une magistrature rétrécie. Ils sont incapables de comprendre le génie d’uu homme qui peut paraître inhabile à tenir le compte des dépenses d’une ville, mais qui saurait gouverner un empire.

— Et tu es l’homme que je soupçonnais aussi, s’écria Cilo de son côté. Voilà longtemps que je t’observe; voilà longtemps que je le vois marcher dans tes projets de grandeur. Avec le misérable pouvoir qu’on t’a laissé dans les mains, tu es déjà parvenu à lixer tous les regards sur toi. Le silence des dieux, qui est ton ouvrage, a jeté l’épouvante daus Toulouse : juge, si tu avais un pouvoir plus direct, si tu disposais des légions ou des charges de la colonie, de ce que tu pourrais faire avec de tels moyens, lorsque tu as déjà tant fait sans autre ressource que tou génie. 0 Laërte, ne laisse pas échapper la gloire qui t’attend : c’est aujourd’hui le jour, ou jamais, d’y arriver. Je t’en supplie au nom du peuple, montre-lui qu’il t’a justement apprécié.

— Va donc, dit Laërte en prenant la bourse sur la table où elle se trouvait et en la donnant à Cilo ; ajoutes-y encore ces présents, reprit-il en choisissant quelques joyaux dans une riche cassette où était religieusement enfermée, selon la coutume, la première barbe de Laërte et ce qu’il possédait de plus précieux. Va, et compte qu’aux jours de ma fortune je n'oublierai pas celui qui le premier a reconnu l’injustice de mes concitoyens envers moi.

Cilo s’éloigna aussitôt, mais il ne retourna point parmi les tisserands; il se retira dans la maison qu’il habitait et dans laquelle il enfouit l’or et les présents qu’il venait de recevoir. Il riait encore, de la sottise de Laërte, lorsque la cupidité lui lit venir la pensée qu’il n’avait pas tiré de cet homme tout ce qu’il pouvait en avoir. Cilo se répéta tellement que Laërte devait lui rapporter plus qu’il n’en avait reçu, qu’il se mit en quête dp nouveaux moyens de le mettre à contribution. Mais il n’en put découvrir aucun de pousser cet homme à de plus grands sacrifices que ceux qu’il avait déjà faits, et peu à peu il arriva à concevoir l’idée d’exploiter contre lui les projets qu’il lui avait lui-même suggérés. La chose étàit possible : il suffisait d’une dénonciation aux ma-

gistrals, et de leur prouver que Laërte fomentait la sédition parmi le peuple. Mais cette preuve, difficile à fournir si la dénonciation arrivait avant qu’il se passât rien d'extraordinaire, devenait inutile lorsque la révolte aurait eu lieu. Cilo ressortit donc de sa maison, en se réservant d’agir selon les circonstances, et de choisir l’instant favorable pour perdre Laërte, du moment qu’il se serait compromis.

Il existe des caractères qui ont besoin d’ètre expliqués. Celui de Cilo calculant froidement ce que pourrait lui rapporter la mort de Saturnin, et plus tard peut-être celle de Laërte, paraîtrait aussi invraisemblable qu’odieux, si l’histoire ne nous en donnait des exemples.

Sous le gouvernement des empereurs le peuple romain était arrivé à un si profond degré -de démoralisation, que le métier de délateur était devenu un état qu’on professait ouvertement. Mais ce qui dépasse beaucoup toutès les idées qu’on peut se faire de cette époque, c’est que cet état continua même quand il ne rapporta plus rien.

Plus tard un édit, qui voulait extirper la délation, condamna à mort tout citoyen qui en dénoncerait un autre. Cela n’arrêta pas ce vice devenu une passion, un délire ; et ou vit des hommes qui consentirent à payer de leur tète le mal qu’ils voulaient faire à leurs ennemis en les dénonçant. Cilo n’était peut-être pas de ces hommes ; mais on peut juger de la facilité avec laquelle il pouvait se décider à faire le mal, lorsqu’il y trouvait son profit, lorsqu’on pense que d’autres payèrent de leur vie ce bonheur de nuire.

Cependant le jour était venu ; et tandis que d’un côté l’étroite enceinte de l’église chrétienne se remplissait des üdèles, qui venaient célébrer la sainte Pique, une multitude

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considérable se pressait sur la place du Capitole, et aux portes du temple de Diane et de Jupiter. Mais l'aspect que présentaient ces deux réunions était bien différent. Dans la première c’était uu recueillement solennel, un humble silence, des vêlements pauvres, mais proprement et décemment portés ; dans la seconde, une turbulence excessive, des cris insultants, des haillons étalés avec impudence.

Déjà les chrétiens voyaient se passer l’heure où leur évêque eût dû être arrivé, et, loin de murmurer de ce retard, ils n e faisaient que s’en alarmer ..Le peuple, amassé sur la place du Capitole, montrait moins de patience, et appelait à grands cris le moment de la cérémonie.

Enfin les portes du temple s’étant ouvertes, une partie de la foule s’y précipita, et une autre partie resta sous le péristyle, et se répandit aux environs de la place. On pouvait facilement prévoir que le sacrifice ne devait pas s’accomplir dans le temple. Bientôt, et lorsque les prêtres se furent rangés autour de l’autel, on vit entrer par une porte latérale les sacrificateurs conduisant deux taureaux à l’œil sanglant, et que les entraves dont on les avait chargés contenaient à peine.

On adressa aux dieux les invocations accoutumées, et Laërte, ayant levé le long bâton d’ivoire qu’il tenait à la main, un sacrificateur frappa le premier taureau avec une lourde massue, et un second lui enfonça au côté gauche du cou un large coutelas d’airain : le sang qui coula de la blessure fut recueilli dans un vase sacré, et répandu sur l’autel des dieux.

A ce moment le temple gémit dans ses entrailles, les larges bouches d’airain que les prêtres savaient habilement mé- . nager dans les piédestaux des statues rendirent un son formidable.

— Les dieux sont apaisés, et les oracles vont parler ! s’écria Laërte.

Puis le bruit recommença avec plus de violence. Toutefois, loin de produire la sainte terreur qui suivait d’ordinaire ce présage de l’approche du dieu, il sembla exciter un vif désappointement parmi ce peuple. Le fracas continuait, et les murmures de la foule s’y mêlaient, lorsque tout à coup,

et comme si un prodige s’était opéré, tout ce fracas cessa subitement, et la consternation se peignit sur le visage des prêtres.

— Il y a des sacrilèges dans ce temple ! s’écria Laërte.

— Non pas dans ce temple, reprit dans la foule une voix que Laërte reconnut, mais près de ce temple.

En effet. Saturnin venait de paraître sur la place du Capitole, suivi de deux diacres. Il était revêtu, par-dessus sa robe brune, de la tunique blanche que Valérie et Sidonie lui avaient préparée, et tenait dans sa main le bâton recourbé qui montrait qu’il était pasteur d’un nombreux troupeau de tidéles.

L’avertissement céleste qu’il avait reçu, avait prêté à sa physionomie, d’ordinaire noble et modeste, une assurance triomphante qui se traduisit facilement aux yeux de la foule en arrogance insolente.

Il est facile d’expliquer, par des considérations inorales, comment de bonne foi ces premiers apôtres de la religion croyaient sincèrement recevoir du ciel des avis qui ne leur venaient que de la terre. Dans les heures où, rendus à la vie commune, ils se trouvaient en contact avec leurs concitoyens, ils apprenaient les choses ordinaires qui se passaient autour d’eux ; des mots recueillis çà et là les avertissaient des fâcheuses dispositions du peuple à leur égard; des conseils leur étaient donnés, d’éviter ou d’arrêter son mécontentement; on rappelait à leur souvenir l’exemple de chrétiens qui avaient péri pour avoir voulu le braver; puis quand ces hommes, l’esprit tout plein de ces avis, rentraient dans leur solitude et exaltaient leurs pensées par la contemplation, le souvenir de tout ce qu’ils avaient entendu se mêlait à cet appel extatique fait à la divinité, et il se trouvait qu’ils prêtaient au Très-Haut une pensée qui avait pris racine en eux-mêmes. y • * .

Saturnin, lorsqu’il passa sur la place du Capitole, se croyait donc sûr de marcher à une grande épreuve, et le courage avec lequel il venait l'affronter témoignait assez de la foi qu’il avait dans la religion qu’il professait.

A peine les premiers de la foule, qui étaient au pied des degrés qui précédaient le temple de Jupiter , eurent-ils aperçu Saturnin, qu’ils s’écrièrent d’une commune voix :

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— Voilà le sacrilège!... c’est lui, c’est Saturnin, dont les maléfices excitent la colère des dieux.

L’évêque dédaigna ces premiers cris et continua son chemin, en entonnant à haute voix les prières que jusque là il n’avait fait que murmurer.

Cette audace exaspéra le peuple, qui, se précipitant vers lui, le sépara de ses deux diacres, qui s’enfuirent et l’abandonnèrent lâchement ; on le -traîna aussitôt, et quoiqu’il ne fit aucune résistance, vers le temple de Jupiter, et on le força à y pénétrer. Une fois qu’il fut en présence des prêtres, on le laissa libre, et le peuple se rangea autour d’eux, montrant ainsi qu’il comptait assister à une espèce de jugement.

La majesté sainte et puissante qui rayonnait sur le visage de Saturnin imposa d’abord aux prêtres; mais le regard de mépris qu’il jeta sur eux et sur les dieux qu’ils venaient d’invoquer excita leur colère; et Laërte, s’adressant à l'apôtre, lui dit :

— C’est donc toi dont les sacrilèges excitent la colère des dieux et les rendent insensibles aux prières que nous leur adressons?

— Eh bien! si tes dieux sont irrités, que ne me punissentils, et pourquoi la foudre de votre Jupiter ne m’a-t-elle pas déjà frappé? mais je les brave, et je délie leur puissance iufernale.

En disant ces paroles Saturnin fit le signe de la croix, car il ne se croyait pas en présence d’idoles insensibles, comme nous pourrions le supposer ;Jes statues de la théogonie olympienne étaient pour les premiers chrétiens les images des démons, qui voulaient combattre la religion du Seigneur. En présence des singulières divinités auxquelles la superstition antique avait sacrifié, une telle opinion n’avait rien d’extraordinaire, et les autels dressés à la colère, à la peur, à la débauche, pouvaient passer pour des hommages au démon du mal.

Laërte en voyant ce signe de croix, devant lequel le temple était demeuré silencieux, aprè3 la manière dont Saturnin avait défié la colère de Jupiter, s’écria aussitôt :

— Voilà par quels charmes les magiciens comme toi imposent silence aux dieux! mais ce triomphe ne sera pas long, et tu vas leur rendre hommage.

— Comment veux-tu que je rende hommage à des dieux que je fais taire? c’est plutôt à eux à s’humilier devant moi.

La réponse de Saturnin, son audace à part, était d’une trop évidente logique pour qu’elle n'embarrassàt pas un homme plus habile que Laërte : il ne répliqua donc rien à l’argument; mais, saisissant sur l’autel le couteau ensanglanté, il le présenta à Saturnin, en lui disant :

— Immole ce taureau, sacrifie aux dieux, ou redoute leur colère et la nôtre.

— J’ai déjà bravé la colère de tes dieux, et je méprise la tienne, répondit Saturnin en repoussant le couteau.

— Frappez le chrétien, et qu’il meure! s’écria-t-on de tous côtés.

Laërte tenait le couteau; et excité par les cris de la foule, il frémissait de la position où il s’était placé ; il n’eùt pas osé tuer Saturnin; un pareil meurtre l’épouvantait. Cependant les cris continuaient.

— Frappe... frappe!... criait -on.... Ce sera un sang plus agréable à Jupiter que celui de mille taureaux.

Laërte incertain ne sut que recommencer ce qu’il avait déjà dit, et répéta à Saturnin, en lui présentant encore le couteau sacré : .

— Sacrifie cette victime à Jupiter; il y va de ton salut.

Cette demande de Laërte était faite pour lui-même presque autant que pour Saturnin, et dans ce moment l'apôtre lui eût rendu un service signalé, en le débarrassant de la position où il se trouvait placé en face du peuple.

Mais Saturnin repoussa encore le couteau avec plus de mépris que la première fois, et en prononçant quelques paroles que les murmures du peuple ne permirent pas de distinguer.

Les cris de mort recommencèrent avec plus de force; et déjà il s’y mêlait des menaces contre l’hésitation de Laërte, lorsqu'une voix glapissante, et qui sortit de derrière une colonne, donna un avis qui mit fin à toutes les irrésolutions :

— Changez les rôles, cria-l-elle : que le sacrificateur qui refuse devienne la victime, ot la victime le sacrificateur ; attachez Saturnin à la queue du taureau.

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Ces paroles étaient à peine prononcées que Laërte, qu’elles tiraient d’embarras, s’écria :

— Les dieux ont dicté ce conseil : qu’il soit suivi !

Aussitôt la foule se précipita sur Saturnin et le renversa

par terre ; celui-ci ne fit aucune résistance, et se mit simplement à réciter tout haut les saintes prières qu’il avait interrompues. La foule, occupée à attacher Saturnin et à maintenir le taureau que ce tumulte et ces acclamations rendaient plus furieux, ne s’aperçut pas que celui qui avait donné le conseil, et qui n’était autre que Cilo, s’échappait du temple. Bien que les apprêts d’un pareil supplice dussent être bien courts, ils furent encore assez longs pour pouvoir faire fléchir un courage moins résolu que celui de Saturnin.

D’un autre côté, Laërte, épouvanté de cette exécution dont l’aspect le faisait frémir, maintenant qu’il l’avait sous les yeux, s’approcha encore une fois de Saturnin en l’exhortant à sacrifier à Jupiter.

— Non, non ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Arrêtez, reprit Laërte, il a consenti.

— Non, non ! répéta-t-on encore avec fureur.

— Arrêtez, arrêtez ! reprit Laërte, tandis qu’un tisserand, serrant le dernier nœud de la corde, s’écria :

— Place, gare le chrétien!

— Oui, place, dit Saturnin, c’est mon triomphe qui commence.

— La foule s’ouvrit et le taureau bondissant s’élança du côté de la porte. La tête du malheureux Saturnin se fracassa, dès les premiers bonds, aux angles de pierre des degrés du temple, et son supplice fut moins long que la multitude ne l’avait espéré. 11 n’eut rien d’intéressant pour elle, le taureau s’enfuit en entraînant ce cadavre immobile 1 , elle ne put se repaître, ni des cris de la victime, ni de ses convulsions, ni de cette atroce et furieuse agoüie qu’elle avait espérée.

Toutefois la foule suivit, pendant quelque temps, la course du taureau ; mais le spectacle qu’elle s’était promis ne présentant rien d’attrayant à sa férocité, elle l’abandonna peu à peu. Enfin lorsqu’au détour d’une rue la corde à laquelle était attaché le cadavre, engagée dans un amas de pierres et

de briques, se rompit tout à coup, il n’y eut plus personne ni pour relever le cadavre, ni pour l’insulter.

Le peuple était revenu presque tout entier sur la place du Capitole, et, mal satisfait de la vengeance qu’il s’était promise, il en cherchait une nouvelle.

La seule qui lui fût possible devait naturellement se présenter à cette multitude en délire.

Les cris de : Mort aux chrétiens ! circulèrent d’abord sourdement dans la foule, et bientôt éclatèrent avec violence ; et déjà les plus cruels, ou plutôt les plus exaspérés, se dirigeaient vers la petite église où l’on savait rassemblés les disciples de Saturnin, lorsque la place fut soudainement envahie par une troupe nombreuse de soldats qui repoussèrent le peuple, en ordonnant à tous les habitants de rentrer dans leurs maisons, sous peine d’étre arrêtés et punis comme rebelles.

La passion qui animait la populace n’était que le fait d’une exaltation passagère mise en mouvement; aussi s’arrêtat-elle devant le premier obstacle qu’elle rencontra, et presque aussitôt on la vit se disperser avec épouvante de tous côtés.

On put remarquer une singulière chose dans cette circonstance.

Les chrétiens, avertis par d’autres magistrats de ce qui venait de se passer, et invités à se retirer chez eux, témoignèrent leur douleur par une courte prière, que d’un mouvement unanime ils adressèrent au Ciel en tombant à genoux ; puis, s’étant relevés, ils prirent silencieusement et à pas lents le chemin de leur demeure. Bien qu’ils pussent penser que les mômes hommes qui venaient d’égorger Saturnin, se porteraient à des actes de violence s’ils les rencontraient ainsi dans les rues, aucun ne hâta le pas et ne sembla fuir sa destinée probable, ni les fils accompagnant leurs pères, ni les mères emportant leurs enfants, ni les jeunes gens conduisant leur sœur ou leur fiancée.

11 y avait, dans ces premiers élus de la religion du Christ, une puissance de foi qui ne les abandonna pas à ce terrible moment ; et ce fut un spectacle curieux que de voir, dans certaines rues, les meurtriers fuyant et se précipitant avec effroi dans leurs maisons, et leurs ennemis, marchant paisiblement et gravement au milieu d’eux, et laissant leur porte

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ouverte comme pour dire à la persécution d’entrer, et qu’ils étaient tout prêts à la recevoir.

On a sans doute compris d’où venait ce secours , arrivé trop tard pour Saturnin, mais assez tôt pour prévenir un massacre, que l’ivresse du meurtre, si facile à exalter, eût rendu épouvantable.

À peine Ladite avait-il ordonné qu’on mît à exécution le conseil homicide qui avait été donné dans le temple par une voix inconnue, que Cilo s’était hâté de courir chez le sévir qui gouvernait la ville de Toulouse, et il lui dénonça Laürte comme venant d’ordonner le meurtre d’un citoyen, sans que celui-ci eut été accusé ou convaincu d’un crime, sans même en appeler à la justice des véritables magistrats.

Ainsi Laërte, déjà tout tremblant de ce qui venait de se passer , avait été grandement surpris de ne point entendre invoquer son nom par le peuple, comme Cilo le lui avait promis : il resta stupéfait lorsque, au milieu du temple où il était demeuré avec quelques prêtres , il vit s'avancer les licteurs qui l’arrêtèrent au nom des magistrats de la ville.

Celte surprise redoubla encore, lorsqu’on lui eut dit de quoi il était accusé, et qu’on lui montra le délateur, qui déclara se porter délateur en faveur de Saturnin. L’épaisse intelligence du grand-prêtre demeura confondue, et il se perdit à chercher les üls de cette trame dont il était enveloppé.

Jusqu’à la fin de ce jour, cette ville, emprisonnée en ellemême, eut cet aspect morne qui est le partage du coupable après son crime. Ce fut partout une longue attente sans mouvement ; ou ne remarqua point que personne, enfermé

dans sa maison, reprit ses travaux. Persécuteurs et victimes ne s’entretinrent que du sort de Saturnin. La douleur des disciples s’augmentait de l’iucerlitude qu’ils éprouvaient relativement au corps de l’apôtre. Le regret des meurtriers s’augmentait de l’inutilité de leur meurtre, qui commençait à leur être démontrée.

On n'entendait guère dans les rues que le passage rapide de quelques cavaliers qui les traversaient en portant des ordres. Ce bruit, si isolé, si léger qu’il fût, jetait l’épouvante dans les maisons, chacun ignorant si ce n’était pas lui-même qu’on venait arrêter. La terreur fut si grande , que la nuit arriva sans que les fidèles pensassent à se rassembler.

Lorsqu’ils étaient dans l’église, fortifiés par la présence les uns des autres, ils auraient tous bravé la mort. Dans ce jour de sainte cérémonie, tant qu’ils étaient restés pour ainsi dire en présence de ce Dieu avec lequel ils allaieut communier; le sentiment exalté du devoir religieux les avait élevés au-dessus des vaines craintes de la terre, et ce courage avait duré tant que le péril était resté le même et dans les mêmes conditions.

Une fois que chacun se trouva renfermé dans sa maison, ce sentiment commun, qui avait fait dominer le chrétien sur l’homme, s’affaiblit peu à peu. Dans la rue et en présence des persécuteurs, les forts avaient soutenu les faibles; dans l’enceinte du foyer et loin de tous les regards, ce furent les faibles qui firent plier les forts ; et si une image nous est permise, ce ne fut pas en leur imposant leur volonté, comme celui qui courbe une tête sous son pied, ce fut en s'attachant à leur cou et à leurs mains, et en les priant à genoux. Ce furent les filles éplorées, les femmes et les petits enfants, qu’il fallait abandonner pour aller accomplir un nouveau devoir. Ailleurs le désespoir d’un père et d’une mère arrêtèrent les jeunes gens; partout il se trouva des sentiments de famille qui se firent écouter : et cependant il restait à tous ces malheureux uu remords cruel dans le cœur. Après que leur saint évêque était mort pour eux, aucun n’osait aller s’occuper de ce qu’était devenu son cadavre; chacun espérait, sans oser le dire, que de plus dévoués rempliraient le devoir de tous, et demeurait inactif dans cette espérance.

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Qu’était cependant devenu le corps de Saturnin ? Il gisait à la place où le taureau l’avait laissé. Ni amis ni ennemis n’avaient osé le relever. Le magistrat qui aurait dû prendre ce soin ne l’avait pas voulu. Relever ce cadavre, pour le faire inhumer honorablement, était une démonstration de blâme contre le peuple et d’estime pour les chrétiens, que ce magistrat n’eût pas osé tenter. Mais il n’eût pas osé davantage faire enlever ce cadavre pour le traîner aux gémonies ; car c’était s’associer au crime du peuple contre l’homme dont la vertu inspirait le respect à ceux qui n’y puisaient pas leur foi.

L’édile, en passant près de ce corps avec les licteurs qui l’accompagnaient, détourna la tête et pressa le pas. Il espéra que les chrétiens s’empareraient de ces mortelles dépouilles, qui devaient leur être devenues sacrées, s’épargna ainsi l’injure qu’il n’osait faire aux restes sanglants du martyr, et abandonna à d’autres le danger de lui donner une honorable sépulture.

Mais ce courage, sur lequel l’édile avait compté, eût laissé ce corps exposé aux outrages de ses meurtriers, s’il n’avait dû se rencontrer que parmi ceux chez qui on devait d’abord le supposer. Le courage avait déserté toutes les maisons où demeuraient des hommes forts et de nombreuses familles, il s’était réfugié sous l’humble toit de deux enfants presque abandonnés, sans parents, sans amis, sans affection : car ce n’est pas une affection que cet intérêt public qui s’attache à la vertu. Sans doute hors de la maison il fait bon vivre dans un air de considération qui élève l’âme et la réconforte ; mais passé le seuil, à l’heure où les douleurs et les joies parlent dans le cœur, il est triste et affreux de n’avoir à pleurer ni à sourire avec personne.

Croira-t-on que parce que Sidonie et Valérie étaient deux soeurs, chacune représentait pour l’autre cette affection nécessaire à la vie? Il n’en était pas ainsi; et c’est une contradiction étrange du cœur humaiu, qu’une union trop entière de deux vies, qu’une conformité complète de désirs, d espérances, d’opinions, finit par produire une unité d’existence qui fait l’isolement à deux, et a besoin d’un appui comme si elle était seule.

Voilà comme étaient Sidonie et Valérie, un même mal-

heur, une môme vertu, une môme résignation, une môme espérance, n’en avaient fait qu’une âme en deux corps. Aussi lorsqu’elles résolurent ensemble d’aller visiter les lieux .où Saturnin avait subi son martyre, aucune ne s'arma du danger de l’autre pour essayer de l’arrêter; et comme Véronique était allée se reposer, rien ne les avertit qu’elles faisaient devant les hommes un grand acte de courage.. Isolées en présence de Dieu, n’ayant que sa voix pour conseil, tout leur semblait facile , et elles sortirent de leurs maisons tristes, et plutôt calmes que fortes.

Après ce jour funeste la nuit était venue calme et belle; elle brillait de toute la lumière qui peut descendre du ciel à l’heure de minuit. La lune était au plus haut de sa marche, et rien n’agitait l’air qui semblait se reposer du tumulte du jour, rien ne troublait le silence qui avait succédé aux vociférations barbares du matin.

D’abord les deux jeunes filles marchèrent silencieusement à côté l'une de l’autre, et se dirigèrent vers la place du Capitole. Par une confiance dans les autres , égale à celle qu’elles avaient en elles-mêmes, elles s’attendaient à trouver beaucoup de leurs frères sur le chemin. Elles marchèrent ainsi longtemps, et, ne découvrant personne, elles commencèrent à s’alarmer; ce ne fut pas contre les disciples absents, ce fut contre leur propre lenteur.

— Nous sommes arrivées trop tard, dit Valérie, et nous

ne verrons pas les restes du saint martyre qui s’est accompli aujourd’hui. ,

— Tu as raison, répondit Sidonie, hâtons- nous.

Elles pressèrent le pas en examinant si elles ne verraient pas sortir quelqu’un des maisons silencieuses devant lesquelles elles passaient, écoutant si elles n'entendraient point un pas furtif se pressant sur leurs pas, ou le devançant. Rien ne vint frapper leurs regards, rien n’arriva à leurs oreilles, et elles s’entre-regardèrent avec honte.

Ces deux seuls jeunes courages, qui osaient remplir la mission de tous, croyaient faire si peu de chose qu’ils n’osaient que s’accuser d’avoir manqué à ce saint rendez-vous.

Elles arrivèrent, sous cette impression de désespoir, jusque sur la place du Capitole. Les temples des divinités païennes la bordaient de tous côtés, et leurs blanches colon-

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nades se dessinaient comme des rangées de fantômes aux regards des jeunes filles. Du reste, la place était déserte comme les rues, silencieuse comme elles.

Le cœur de Sidonie et de Valérie s’ouvrit un moment à la craiute. La solitude éclairée de la nuit est effrayante, pour les plus fermes cœurs et pour les plus indifférents; devaitelle rester sans pouvoir sur de jeunes filles qui venaien pour ainsi dire continuer une lutte avec les esprits infernaux qui habitaient ces temples et qui étaient demeurés vainqueurs sinon de la foi, du moins de la vie de leur plus terrible antagoniste.

Ce qui soutint peut-être leur courage fut la faute dont elles s’étaient accusées. Dans l’opinion où elles étaient qu’elles avaient attendu trop tard pour participer aux honneurs funèbres que les chrétiens voulaient rendre à Saturnin, elles sentirent le besoin de racheter ce péché en s’unissant, autant que possible, au dévouement qui les avait précédées. Elles tentèrent donc de rejoindre leurs frères.

Une seule trace pouvait les guider dans la découverte qu’elles voulaient faire, c’était la trace du sang de la victime ; elles savaient qu’elle était sortie, pour son triomphe, du temple de Jupiter, et montèrent intrépidement sur les marches de ce temple.

Sans doute leurs pieds tremblaient lorsqu’elles les posèrent sur la pierre détestée de ce temple sacrilège; mais lorsqu’à la clarté de la lune elles aperçurent les premières gouttes de ce sang précieux sur le marbre, une sainte inspiration les saisit, et il leur sembla que Dieu ne les abandonnait pas. Leur premier soin fut d’essuyer, avec les blanches toiles de lin dont elles s’étaient munies, ce sang qui ne devait pas être mêlé à la poussière et à la boue qui saliraient bientôt ces degrés; et elles continuèrent, s’étonnant qu’on leur eut laissé tant à glaner dans un champ où elles croyaient que les moissonneurs avaient passé.

Elles allèrent ainsi lavant chaque place, et recueillant de distance en distance des lambeaux de vêtements, des débris sanglants, d’affreux témoignages du supplice qu’elles n’avaient pas vu, mais qu’elles devinaient avec horreur.

Ce fut par cette trace où elles s’arrêtèrent souvent pour prier, et qu’elles parcoururent courbées et le plus souvent

se traînant à genoux, qu’elles arrivèrent à l’angle de la rue où était le cadavre de Saturnin. Et alors, le trouvant seul et abandonné, elles regardèrent avec stupéfaction autour d'elles, et puis se regardèrent avec confusion; mais la confusion n’était plus pour elles. La confusion qu’elles éprouvèrent était pour les disciples de l’apôtre.

— Ainsi nul de nos frères n’est venu ? dit Sidonie.

— Mon Dieu, prenez-les en commisération, dit Valérie en levant les mains au ciel.

— Dieu les jugera dans le ciel, répondit sa sœur, et peutêtre sa miséricorde trouvera-t-elle qu’ils ne sont pas si coupables que nous le pensons.

— Mais les hommes les jugeront sur la terre, et le mépris de leurs ennemis les frappera ; l’indignation de nos frères des autres contrées les rejettera comme indignes.

— 11 n’en sera pas ainsi, ma sœur, dit Valérie, si Dieu nous donne la force d'enlever d'ici ce cadavre.

— Tu as raison, et c’est à nous de racheter le péché de nos frères. Notre dernier entretien avec ce saint ne semblet-il pas nous avoir donné cette mission?

— Ne prononce pas des paroles d’orgueil en ce fatal moment. Si c’est à nous que Dieu a réservé de remplir ce devoir sacré, c’est sans doute pour montrer quelle force il donne aux faibles, et combien ils deviennent puissants sous sa main.

Dans cette religieuse intention, ces deux jeunes filles essayèrent de soulever ce cadavre et de l’emporter ; mais la force leur manqua. Elles eussent pu peut-être, en s’attachant à la corde qui liait les pieds de Saturnin, le traîner derrière elles ; mais il leur eût semblé, malgré l’intention' qu’elles avaient de le soustraire aux insultes de ses ennemis, que c’eût été continuer le sacrilège qui l’avait amené là.

Dans les cœurs où la foi domine, tout s’explique facilement en faveur de ce qui arrive. L’obstacle ne devient pas une impossibilité, mais un avertissement. Ainsi ces deux jeunes filles ne se désespérèrent pas de ne, pouvoir enlever ce cadavre; mais, avec la foi puissante qu'elles avaient de pouvoir tout ce que Dieu eût voulu, elles pensèrent qu’il ne voulait pas ce qu’elles ne pouvaient pas.

— Ma sœur, dit Valérie, ces restes sacrés doivent demeu-

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rcr ici; ils y seront un témoignage plus auguste du saint martyre que Saturnin y souffrit.

— Oui, sans doute, reprit Sidonie ; mais doit-il y rester exposé aux vents , à la pluie , à l’insulte des passants , à la dent des chiens affamés ?

— Ne pouvons-nous lui creuser sa fosse à cet endroit ?

— Ne pouvons-nous lui élever son tombeau ? doit-il rester caché sous la terre?

— C’est Dieu, qui t’inspire , je l’espère du moins. Oh ! prions-le cette fois de nous éclairer et de nous prêter la force pour nous montrer qu’il agrée notre entreprise.

Elles s’agenouillèrent donc toutes deux, et, après une prière fervente, elles se relevèrent en silence.

Aussitôt elles prirent de leurs blanches mains et roulèrent avec effort, tout le long de ce cadavre, les pierres les plus lourdes et les plus égales qu’elles purent trouver dans les matériaux près desquels la corde du supplice s’était brisée. Elles bâtirent ainsi de chaque côté une espèce de petit mur, qui s’éleva bientôt aussi haut que le corps qu’elles voulaient cacher. Puis elles posèrent en travers les dalles légères qui devaient revêtir les murs de la maison à laquelle elles prenaient de quoi faire une tombe , et à force de travail elles recouvrirent complètement le corps du martyr. Elles chargèrent de pierres mal jointes la voûte grossière qu’elles avaient formée, elles en fermèrent les extrémités, et ne sentirent la fatigue de ce terrible labeur que quand il fut achevé.

— Maintenant, dit Sidonie, il faut nous retirer.

— Oui, reprit Valérie ; mais Dieu nous permettra de prendre un moment de repos et de le remercier de l’aide qu’il nous a donné.

L'ardeur qu’elles avaient mise à leur travail les avait empêchées de remarquer qu’un homme s’était glissé dans l’ombre, au coin opposé de la rue, et que là, caché parmi les pièces de bois qui étaient sur le sol, il les avait observées avec une persévérance égale à la leur.

Peut-être, quand le travail fut achevé, elles auraient aperçu cet homme ; mais dès qu’elles se furent assises près du simple monument qu’elles venaient d’élever, le sommeil le»

gagna , et toutes deux s’endormirent la tête appuyée sur la pierre qni protégeait le saint martyr.

L’homme qui avait observé les jeunes filles était Gilo ; il avait calculé qu’il se trouverait des chrétiens qui voudraient s’emparer du cadavre de Saturnin, et il était venu, comme le chasseur qui a laissé uue proie pour tenter la faim des bêtes fauves, voir s’il ne trouverait pas quelques victimes à prendre à cet appât. Il n’aperçut que Sidonie et Valérie : c’était bien peu, mais c’était encore l’occasion d’une délation, et il y en avait de tous prijt.

Dès que l’infàme les vit endormies, il courut donc chez le préteur et lui annonça ce dont il venait d’être témoin.

Celui-ci reçut cette dénonciation avec douleur, mais il n’osa la repousser : c’était une singulière servilité que celle des magistrats qui obéissaient aux misérables à qui il plaisait d’inventer un crime ou de le révéler. Le préteur appela donc ses licteurs et se dirigea vers l’endroit où était le corps de Saturnin.

11 n’y arriva pas le premier; déjà beaucoup de peuple entourait cet endroit sacré, les uns chrétiens, les autres partisans des dieux de l’Olympe ; tous cependant immobiles et silencieux autour de cette tombe sur laquelle le sommeil de ces deux jeunes filles semblait veiller*

Le préteur, à ce spectacle, s’arrêta comme les autres ; comme les autres il garda le silence, ne se sentant pas le courage de troubler ce saint sommeil : c’était une attente pleine d’admiration qui occupait tous les cœurs.

Enfin, les jeunes filles s’éveillèrent, et, s’étant levées, elles regardèrent tout le monde qui les regardait, et ne s’expliquant ni cette présence, ni ce silence, elles se tendirent la main, et, ne s’occupant pas du sort qui leur était réservé, elles marchèrent le front haut et les yeux baissés et reprirent le chemin de leur maison. La foule s’ouvrit devant elles, les chrétiens tombèrent à genoux, les païens découvrirent leur tète, le préteur les salua et les licteurs baissèrent leurs faisceaux.

Quelques jours après, une nouvelle voûte forte et cimentée recouvrait la voûte fragile élevée par la main des saintes Puelles (sanclæ Puellæ), car elles étaient devenues saintes aux yeux de tous. Quelques siècles après, une magnifique

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église recouvrait encore ces deux voûtes et s’appelait l’église du Taureau, devenue aujourd’hui l’église de la Daurade : mais ni la voûte misérable ni la riche église ne gardèrent les restes de Saturnin ; ils furent transportés dans l'église qui porte son nom et qui n’a que la moitié des souvenirs de ce glorieux martyr. L’autre moitié a été longtemps reléguée dans une pauvre chapelle, et peut-être ne reste-t-il plus à Toulouse aucune trace du culte que les fidèles avaient voué aux saintes Puelles.

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