Oeuvres complètes de Frédéric Soulié Les quatre soeurs
La mère et ses quatre filles ayant quitté le cabinet où nous étions, voici comment mon ami Trucindor me raconta cette liistoire. Mais, avant d’ouvrir la barrière à ce long récit, avant de lâcher la bride à la prolixe fécondité de mon ami, je dois le présenter à mes lecteurs et leur dire quel est ce M. Trucindor, et comment il se fait qu’un monsieur, quel qu’il soit, p\ûsse s'appeler Trucindor,
Lorsque nous étions tous étudiants en droit (car qnel homme étant aujourd’hui ministre, agent de change, honame de lettres, fabricant de bonbons, ou toute autre chose, n'a pas été en ce temps-là étudiant en droit? ), doùc, à cette époque, comprise entre les années 1820 et 1824, il y avait parmi nous un jeune homme du nom de Félix Morland. 11 était Normand, très-bien pensionné par son père, et avait quelques prétentions à être gentillàtre. Félix Morland était un homme de cinq pieds six pouces, très-carré malgré sa maigreur, tant sa charpente osseuse était solidement construite. 11 n’était ni beau, ni avenant, ni bien tourné, et la façon dont il s’iiabillait contribuait beaucoup à f;ÿre ressortir ses désavantages physiques. Un habit étroit et boutonné jusqu’au cou accusait la protubérance anguleuse de scs omoplates, les poignets bien serrés des manches exhibaient dans toute leur énormité
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deux grosses .mains rouges et noueuses. 1-e pantalon, aussi collant que le perinetlait l’irréguliU'ilé des l'orines, aflichait des genoux prudigicnsiMueut cagneux; et l’on ne concevait pas que des pieds si larges et si longs pussent l'tre solidement attachés à dos jambes si llnettes. l.a ligure de Félix Moriaud était de la même l'amille (pie son corps. Deux petits yeux gris enfoncés sous d’épais sourcils blonds luisaient do chaqne côté d’un nez protubérant et évasé, comme tleux lampions au sommet d’un if, reste mourant d’une illumination officielle. Sa bouche replète et légèrement inclinée h gauche s’avancait sur un menton plat et carré, et le tout était couronné d’un hallier de cheveux crépus et [lonssés avec une telle vigueur et une telle lu’ofusion, (pi’ils avaient usurpé la plus grande partie du front.
Cependant, sous cet extérieur peu aimable, il y avait une tonhomie charmante, un caractère facile, une .>;olide instruction, et, ce qui contrastait surtout avec sa i)crsonue, un cœur passionné, un es|)rit romanesque et enthousiaste, et un penchant décidé pour la guitare et les pastorales.
Maintenant, expliquer pourquoi et comment Fun de nous, par une réunion probablement fortuite de syllabes extraites du nom d’Alcindor, le héros de la belle Arsène, et de l’épit ’iéte de truffe, que nous donnions à son nez, composa et créa le nom de Trucindor et l'en baptisa dans un moment de coe 1ère, c’est chose impossible. Mais, ce qu’il y a de certain, c’est que le nom de Trucindor obtint le pins grand succès, qu’il fut adopté parmi nous et mèim^ accepté j)ar la victime, et (pie notre camarade Félix Moriaud ne fut plus désigné (pie sous le nom de Trucindor.
Comme ce sobriquet n'a pas été sans quelque inlluence sur la destinée de mou ami, j’ai cru devoir en expliquer longuement l’origine à mes lecteurs, en les priant do bien vouloir faire attention que ce n’est pas l’étudiant de 182.1 (pii parle dans ce n*cit, mais l’homme fait, à qui dix-huit ans de plus ont ôté beaucoup de cheveux et d’illnsions, et prêté im peu d'embonpoint et d’expérience, car c’est hier qu’il me racontait cette histoire. *