‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les quatre soeursChapitre 4 sur 7 · VICTOR BENOIT · texte numérisé non relu

VICTOR BENOIT

Longtemps avant que AI. Burac et ses amis eussent été introduits dans notre maison, nous allions passer l’été àChamprosay, dans une maison de câmiiagae qui était depuis près

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LES QUATRE SŒURS

d’un demi-siècle dans la famille do Maudres. J’y étais née, et j’avais été nourrie par la femme de notre jardinier, qui depuis avait pris un petit commerce de charbon de bois qu’il exploitait dans la forêt de Sénart.

Notre maison était située à mi-côte de la petite colline qui borde- la Seine; et le parc, qui s'étendait jusqu'au sommet, ouvrait par une porte dans la forêt même, dont les arbres touchaient au mur de séparation. La longue possession de cette maison par notre famille faisait que le nom de Mandres était connu de tous les environs, et le caractère ainsi que la bienfaisance de mon père l'y avait fait respecter et aimer. Ce .sentiment de bienveillance, si difficile à conquérir sur l’envieuse cupidité du paysan, se tourna rapidement en déOance, puis en haine et en dénigrement, dès que M. Malabry eut apporté dans ce pays son esprit tracassier envers ses voisins, arrogant vis-à-vis diu pauvre, et surtout lorsque les gens avec qui il avait affaire ne trouvèrent plus dans le réglement de leurs comptes la ponctualité à laquelle ils avaient été accoutumés.

Si bien enfermé que soit dans une famille le secret de ses discussions intérieures, il s’échappe toujours au dehors, et s’échappe par des issues qui font que les gens les plus près de vous par leur position l’ignorent quelquefois, et que ceux que vous en croyez à mille lieues eu sont parfaitement instruits.

M, Durieu, notre subrogé-tuteur, ne savait pas qpcore la gêne de notre maison; il ne se doutait pas que, seule entre mes sœurs, j’étais l’objet de l’antipathie de M. Malabry, que déjà ma nourrice en avait été avertie par notre nouveau jardinier qui était de ses parents.

Une fois arrivé dans les doléances de la brave Catherine qui m’adorait, mon prétendu malheur prit dans ces doléances mêmes un caractère presque effrayant.

« La pauvre enfant, disait-elle, ou la rudoie, on l’humilie devant le monde, on lui refuse tout; c’est à peine si on veut bien lui donner à manger, et ma belle-sœur m’a dit qu’elle l’avait plus d’une fois entendue pleurer, comme si on la battait. U

Catherine traduisait à sa façon l’infortune de ma position, et personne ne doutait de la vérité de ses assertions. Tous

LES QUATRE SŒURS

ces faux bruits n’avaient fait qu’accroître la haine qu’on portait à Malabry, et avaient assumé sur moi toute l’alTection qu’on avait autrefois pour mou itère.

Comme ma nourrice m’avait l'ait entendre quelque chose de ses étranges Suppositions, j’avais protesté de toute ma force contre l’imputation de mauvais traitements attribués à mon beau-i)ère ; mais le parti de Catherine était pris à cet égard ; on me battait, elle en était sûre, et elle avait ajouté à CCS explications que j’étais un ange de dévouement, et que je cachais les vices de mes parents (c’étaient les termes dont elle se servait).

Certes, j’étais aussi malheureuse que ces pauvres gens le supposaient ; mais je l’étais dans un ordre d’idées qui n’eût pas été accessible ii leur rustique pitié-, cependant cette pitié me consolait; et comme on me laissait une grande liberté de sortir pour aller errer solitairement dans les allées de la forêt, j’allais souvent visiter ma nournee dans sa cabane.

On me connaissait dans tout le pays, et l’on m’y avait même surnommée la bonne demoiselle, parce que j’étais familière et affable pour tout ce monde que M. Malabry traitait avec le plus profond dédain.

Le sentiment de la bienveillance que j’inspirais généralement, et l’habitude d’aller et de venir toujours seule, m’avait donné une assurance peu ordinaire à une jeune fille, et il n’était pas rare que je fusse dans les bois à une heure assez avantÂc de la soirée, et lorsque déjà la nuit commençait à paraître. On s’en inquiétait si peu à la maison, que bien des fois j’étais rentrée et montée dans ma chambre sans qu’on s’informât de ce que j’étais devenue.

Il était à peu près huit heures du soir ; j’avais passé presque tout le jour chez Catherine, et ce jour avait été si brûlant que je n’étais restée si tard dans la forêt que pour en respirer le frais. J’étais dans une de ces heureuses dispositions de l’àme on, pour échapper aux tristesses du présent, on se rêve xm avenir auquel on fait participer tout ce qui nous entoure. Je n'étais pas seule dans ma solitaire promenade : j'avais près de moi quelqu’un caché par les arbres de la route, c’était pour lui que je cueillais des bruyères et des myosotis.

Je m’arrêtais pour l’attendre, je courais pour lui échapper,

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LES QUATRE SOEURS. M

je lui jetais mes fleurs en fuyant, puis je m’asseyais sur un tertre et je l’écoutais, assis à mes pieds, me parlant d’amour, tandis que je lui souriais.

Que j’étais heureuse alors, quand ma jeune imagination me créait ce doux rêve! la réahté ne peut jamais égaler ces romans délicieux que l’espérance dit au cœur, car ils ont de moins que la vérité les inquiétudes et le repentir. Toutefois, ce premier amant de toutes tes jeunes filles, cet être idéal qui accompagne leurs premières émotions, n’avait revêtu aucune forme dans mon esprit. Je n’avais rien ajouté à la beauté d’aucun homme que je connusse pour en faire le portrait de celui qui me plaisait si bien. Tantôt je lui donnais la gracieuse et blonde figure d’un ange de Raphaël, tantôt l’allure hardie d’un cavalier de Van Dyck. J’étais encore trop eune pour que mes rêves ne fussent pas errants et aveujgles comme mes désirs.

Ce soir-là, celui avec qui j’avais si doucement passé mes heures était un frêle enfant comme moi ; nous avions couru, nous avions presque joué ensemble : et si l’orage eût éclaté, je l’aurais couvert, comme Paul, d’un pan de ma robe de Virginie.

Cependant, quoiqu’il ne voulût pas me quitter, je lui avais fait entendre raison, je l’avais envoyé chez son vieux grand-père qui était un homme dur et sévère, et qui habitait un château aussi triste que lui-, et après les adieux les plus tendres, les promesses les plus formelles de revenir le lendemain à la même heure, je m’étais échappée et j’avais couru jusqu’au bout d’une grande allée ; mais, arrivée là, je m’étais retournée pour lui envoyer un baiser d’adieu, bien sûre qu’il ne quitterait pas la place tant qu’il pourrait me voir.

Quand je me livrais à ces innocents mensonges de mon esprit, je m’y laissais aller si complètement que je répondais * souvent à haute voix à des discours que j’écoutais dans mon cœur, et que je joignais l’accent, le geste, à mes folles paroles.

Ainsi, lorsque, tout émue de ma course rapide, j’envoyai à cet amant invisible l’adieu qu’il devait attendre et que je lui réservais, je pressai mes doigts unis sur ma bouche, et les déployant au vent, je lançai vivement mes bras dans l’espace avec ces mots prononcés joyeusement ;

LÏS QUATRE SŒURS.

« A demain. »

Mon regard allait les suivre dans leur vol, lorsqu'il s'arrêta tout à coup sur un lionune de liante taille, inimobile à l’anple de l’aliêeque j'avais parcourue. La lionto d’être ainsi surpr ise dans cette folie de mon cunir me rendit tout d'abord confuse, et presque aussitôt l’effi-oi que m’inspira l’aspect de cet homme me retint immobile et tremblante devant lui.

11 était vêtu d’une blouse grise tachée de sang; il avait la tête nue, Icâ'cbeveux en désordre, et tenait un fusil de chasse.

Comme si le regard de cet homme eiit prononcé contre moi une menace réelle, je me reculai en joignant les mains et en lui disant t

— Qui êtes-vous, et que me voulez-vous?

— Ce que je suis ne vous regarde pas, me répondit-il brusquement, et je ne vous ai rien demandé.

— C’est M'ai, lui dis-je, honteuse d’une terreur qui devait être peu flatteuse pour de malheureux, je vous demande pardon d’avoir eu peur.

A ces mots, l’étranger me regarda plus attentivement et se considéra un moment lui-méme.

— Cela u’eùt pas été bien étonnant si vous aviez été seule ; mais quelqu'un était avec vous tout à l’heure, et il ne doit pas être assez loin pour ne pas venir à notre secours si vous l’appeliez.

Je rougis plus que je ne saurais le dire de Perreiir où l'ciifantillage de mes rêves avait fait tomber cet homme ; il se méprit à mon trouble, et me ilit tristement :

— Ne craignez rien, je n’ai pas le droit d’étre indiscret. Mais si vous revenez demain comme vous le lui avez promis, ne lui dites pas que vous avez rencontré ici à cette • heure un homme blessé et mourant de faim.

— Pauvre malheureux ! m'écriai-je en lui tendant quelques pièces de monnaie ; tenez ! prenez !

— Je n’ai pas besoin d’argent, me dit-il ; je paierais cinq cents francs un verre d’eau et un morceau de pain.

— Mais, lui dis-je, le village de Draveil est à deux pas; je vais vous montrer le chemin, si vous voulez.

Cet homme me regarda quelque temps comme s’il n'osait aborder la' proposition qu’il voulait me faire. Tout à coup il

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LES QUATRE SCEURS. &9

parut se décider, et me tendant une pièce de cinq francs, i^ rûe dit d’une voix rude et sombre :

— Mademoiselle, voulez-vous aller à ce village m’acheter un pain et une bouteille de vin, et me les rapporter iei?

— Mais je ne sais pas où vous acheter cela, lui dis-je aussi embarrassée que choquée de cette proposition ; et peut-être trouverait-on bien extraordinaire dans le village qu’une des demoiselles de Mandres allât chez le boulanger.

— Vous avez raison, dit-il en baissant la tête.

Puis il ajouta après un moment de rétlexion :

— Si seulement j'avais im chapeau, j’oserais bien y aller moi-même ; mais dans l’état oii je suis, c’est impossible. Je ne peux pourtant pas mourir ainsi, reprit-il avec énergie.

Je n’aurais pas voulu quitter cet homme sans le secourir, et je ne savais comment faire. Il se remit à me considérer, et me dit alors avec une sorte de désespoir :

— Voulez-vous me sauver?

— Certainement, monsieur, lui dis-je toute tremblante.

— Dites-moi où est votre maison.

— Mais, en voilà le mur au bout de cette allée.

— Eh bien ! mademoiselle, rentrez chez vous, et là-bas, au cwn de ce grand arbre, jetez un morceau de pain pardessus le mur, je serai là pour le ramasser.

Oh ! certainement je vais le faire, lui dis-je les larmes aux yeux.

— Je ne peux pas vous le payer à vous, ajouta-t-il avec un air singulier de fierté, je ne peux pas vous payer un morceau de pain, mais je ne veux pas le recevoir à titre d’aumône, ajouta-t-il en tirant une poignée d’argent de ses poches et en la jetant à travers la route; mais je le paierai aux malheureux, qui doivent aussi errer quelquefois dans cette forêt, poussés par la faim et le désespoir. Dieu fera, je l’espère, que cet argent ne profitera pas au crime.

Je le regardai dans un muet étonnement et avec un sentiment inexprimable.

— Vous oubliez que j’ai faim, me dit-il douloureusement, comme s’il prononçait à regret ces paroles que lui arrachait mie souffrance qu’il eût voulu avoir la force de maîtriser.

— J’y cours... j’y cours, m’écriai-je.

— • Mais me jettercz-vnus ce pain? me dit-il.

LES QUATRE SŒURS

— Vous le jeter, lui r(^pondis-je, ah ! monsieur... non, non. attendez-moi là... je vous l’apporterai.

11 ne me remerdà pas, mais je vis une larme tomber de ses yeux, et je m’élançai avec rapidité. J’ouvris la petite porte du parc, je le franchis en quel([ues minutes, et ce ne fut qu’au moment où je fus prés d’entrer dans la maison que je compris la difficulté que j’éprouverais à tenir rinipnideulc promesse qpe j’avais faite.

J’entendis mon lK‘au-i)ère parlant vivement dans le salon; il venait d’arriver de Paris et semblait raconter un événement extraordinaire; car ma mère et mes sœurs l’interrompaient à chaque instant par des exclamations d’étonnement et de terreur, et plusieurs fois j’entendis mon beau-père s’écrier :

« Oui, ce sont des assassins, de véritables assassins! *

Une pensée terrible se présenta sur-le-champ à mon esprit; je m'imaginai qu’un crime avait dû être commis aux environs de notre demeure, et que l’homme que j’avais rencontré dans le bois en était sans doute l’auteur. Je ne puis dire quel effroi s’empara de moi à cette pensée ; il me sembla voir cet homme sur mes pas, cet homme armé, sanglant, défait. Sous l’impression de cette terreur, j’ouvris brusquement la porte et je me précipitai dans le salon. J’étais à la fois émue de la rapidité de ma course, de l’elTroi (pie m’avait causé la rencontre de cet homme, de la découverte que je croyais avoir faite, et lorsque j’entrai si brusquement, il paraît que j’étais à la fois si pâle et si troublée, que ma mère s’écria en me voyant ;

— Qu’as-tu donc, Géorgina, et que t’est-il arrivé?

— Rien, dis-je en balbutiant, mais j’ai rencontré un homme dans la forêt.

— Bah! me dit mon beau-père, est-ce une chose si extraordinaire !

— C’est que cet homme m’a fait peur...

— Tant mieux, reprit monsieur Malabry du même ton, cela vous corrigera peut-être de votre rage des promenades nocturnes.

‘ — Mais si c’est un assassin? lui’dis-je.

M. Malabry se prit à ricaner en haussant les épaules.

— Il n’y a d’assassin que dans votre tète.

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— Mais il me semble que vous en parliez tout à l’heure?

— Oh ! reprit-il , ceux dont je parlais ne font pas leur métier au coin d’un bois. Oui, ma chère amie, reprit-il en s’adressant à.ma mère, c’est ainsi, comme je te le disais tout à l’heure, quand cette folle est venue tout à coup nous interrompre, qu’a commencé cette émeute. Dès hier soir on avait dissipé le plus grand nombre des attroupements, et ce n’est que ce matin qu’on est parvenu à déloger ceux qui s’étaient barricadés dans le quartier des halles. J’espère que cette fois on en fera bonne et prompte justice.

Ce peu de mots m’expliqua ce qu’était l’homme que j’avais rencontré dans le bois, et je me levai tout à coup en disant :

— Ah! j’oubliais que ce malheureux meurt de faim.

— Quel malheureux? me dit ma mère, alarmée de mon trouble extraordinaire.

Je ne puis dire que ce fût par défiance contre monsieur Malabry que je ne voulus pas dire la vérité, mais je crus que le secret de l’homme que j’avais rencontré ne m’appartenait pas, et je répondiç que la frayeur m’avait tellemjent troublée (pie je ne savais ce que je disais, et que je désirais me retirer.

Je comptais (lu’on me laisserait rentrer chez moi comme à l’ordinaire, et qu’on ne s’occuperait môme pas de savoir si je ferais véritablement ce que je venais d’annoncer. Mais il parait que j’avais l’air si défait et si épouvanté, que ma mère en conçut une vive inquiétude et voulut absolument me suivre dans ma chambre et resta près de moi.

La contrariété que j'éprouvais d’une attention qui, à mon sens, venait si mal à propos, donna à mon agitation quelque ' chose d’inquiet, de colèrfe, qui effraya encore plus ma mère, qui, si elle n’était pas toujours satisfaite de mon manque de déférence pour M. Malabry, n’avait du moins jamais eu à me reprocher vis-à-vis d’elle la froideur et même l’impatience avec laquelle je recevais scs soins.

Cependant je m’étais couchée pour tâcher d’échapper à ce que je traitais alors de caprice d’amour maternel; mais la pensée de cet homme mourant de faim, et qui m’attendait, m’agitait tellement, que je ne pouvais simuler le sommeil, et qu’il m’échappait malgré moi des mouvements presque convulsifs «t d’impatience et des exclamations sourdes qui fai-

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saient supposer à ma mère que j’étais en proie à un violent accès de lièvre.

Et, véritablonioirt, jamais je n’avais éprouvé ju.squ’à ce jour une colère si vive et si malveillante. Je me sentais irritée par une force iulerno que je n’avais jamais soupçonnée en moi. J’étoulTais dans celte cliambre où l'on me tenait prisonnière, et, malfrré tout l'effort i|ue je mettais à me contenir, j’aurais peuUHre fini par éclater, si mon beau-père ne fiil monté, pour chercher ma mère, en lui disant assez durement que j’étais tout au plus fatiguée, et que je jouais la comédie pour me rendre intéressante, et que si on me laissait toute seule sans faire attention à moi, je dormirais bientôt d’un profond sommeil.

C’est une chose vraie, que nous préférons dans les autres les vices qui nous prolllent aux qualités qui nous sont contraires. J’avais été irritée de la bonne et sainte tendi'osse que me montrait ma mère, et je remerciai du fond du cœur monsieur Malabry d’une dureté qui me débarrassait de sa s\irveillance.

Ma mère se retira, et presque aussitôt -je me levai et je commençai à me rhabiller en toute bâte. Mais à ce moment le tumulte de mes pensées, dont je n’avais pu me rendre mailresse Unit que j’étais en présence de ma mère, sc calma loraque je pus les discuter seule avec moi-méme. Je me demandai si l’homme pour qui je me préoccupais si vivement le méritait.

A cette époque, mes réflexions ne s’étaient jamais arrêtées sur aucune d{)iniün politique, mais j’avais reçu malgi'é moi cette impression générale qui fait une grande différence entre un crime politiciue et un crime qui a pour but le meurtre ou le vol personnel.

Je n’hésitai donc pas longtemps; mais alors je pus réfléchir à la manière dont j’exécuterais mon projet. 11 me fallut descendre dans l’office, y prendre les objets dont je pouvais avoir besoin sans qu’on m’entendit, et sortir de la maison sans qu’on m’aperçût.

Je n’avais pas de temps à perdre, car la seule idée qui me préoccupait était celle de ce malheureux mourant de faim et qui sans doute m’accusait déjà d’inhumanité, et, ce qui me révoltait peut-être encore plus, de faiblesse et de peur.

Oigifcècri] r é ' if'yïTj iE’'

Getto id(^e me donna une hardiesse qui me fit oublier toute autre précaution ; je descendis du premier étage au rez-dechaussée, je pénétrai dans roffice, je pris du pain, du vin, une volaille que j’enveloppai dans une serviette, et je sortis par le vestibule constamment ouvert.

C’est en passant„jjar ce vestibule à peine éclairé, que le souvenir rapide ef‘ irrélléchi d’une circonstance de ma rencontre se présenta tout à coup à moi. Ce fut en voyant un chapeau accroché à l’nne des patères de ce vestibule que je me rappelai les paroles de celui vers qui j’allais, et, sans autre idée (pie de ne pas le laisser la tète nue, exposé au froid de la nuit, je pris ce chapeau, je l’emportai et j’eus bientôt atteint la petite porte du parc. Le malheureux était assis en face, sur le revers d’un fossé creusé au bord du bois; en me voyant et en m’enœDdaut, il releva à peine la tête, et je lui dis la première :

— je craignais que vous ne m’eussiez pas attendue.

— Mourir là ou ailleurs, qu’importe? me dit-il d’un air sombre.

Après tout ce que je venais de faire, je trouvai cet homme injuste de m’accueillir de cette façon ; car, dans ma course à travers le parc, je m’étais fait un tableau très- vif de ses transports de reconnaissance à mon arrivée. C’était une déception à mon premier bienfait, et malgré la pitié que m’avait inspirée cet homme, je lui répondis avec un ton de fierté blessée:

— Vous ne (leviez pas mourir ici, monsieiur, puisque j’avais promis de venir vous y sccoudr.

Cet homme me regarda en face, et il y eut dans ce moment uue sorte d’incertitude en lui.

Blessé à son tour de la manière dont je paraissais lui reprocher ce que je faisais pour lui, il repoussa froidement le petit paquet que je lui tendais :

— Merci, me dit-il, tout s’use, ménie le besoin ; je n’ai plus

faim. ^

Le ton dont il prononça ces paroles, l’accent caverneux de sa voix, le tremblement convulsif de sa main, me déchirèrent le cœur d’une pitié douloureuse, et je m’écriai :

• — Vous ôtes injuste, monsieur, de me refuser; j’ai fait tout ce que je pouvais, et j’ai bien craint de ne pouvoir m’échapper pour revenir.

«t LES QUATRE SOEURS.

— Avez- VOUS donc une famille à laquelle vous n’osiez dire que vous alliez secourir un malheureux?

— Ne m’aviez-vous pas recommandé de n’en parler à per-

sonne, et aurais-je fait ce que vous attendiez de moi, si, l’ayant dit, vous m’aviez vue revenir avec quelqu’un qui sans doute eût voulu ni’accomiiatîuer? »

— Vous avez raison, me dit-il tristement; mais vous ne savez pas tout ce qui peut passer d’idées cruelles dans l’esprit d’un homme durant l’attente que j’ai soufferte. J’ai pensé que vous vous repentiez déjà de votre pitié.

— Oh ! monsieur !

— J’ai pensé que, si faible, vous n’oseriez peut-être pas revenir?

— Oh ! j’ai du courage à défaut de force !

— J’ai pensé que vous m’aviez peut-être pris pour un malfaiteur?

A chaque mot qu’il répondait ainsi, ce pauvre homme baissait sa tête dans ses mains, sa voix semblait s’amollir, et j’entendis de sourds sanglots sortir de sa poitrine.

— Eh bien! monsieur, vous vous êtes troni|)é, lui dis-je !... Tenez, tenez, mangez un peu, vous devez bien souffrir !

— Je vous ai dit vrai tout à l’heure, reprit-il, je n’ai plus faim.

Quand je vous ai rencontrée, j’ai succombé à la torture de ce tourment physique, mais quand vous avez été partie, il m’a semblé que la Providence vous avait envoyée exprès pour me secourir, vous assez jeune pour être confiante et pour ne pas calculer les conséquences de ce (|ue vous alliez faire dans l’abandon où je me trouve, dans la trahison qui m’a laissé seul dans le danger et seul dans ma fuite ; vous m’êtes apparue comme l’organe de cet avertissement providentiel qui dit à l’homnqe : « Ne désespère pas. »

Je me réfugiai dans ces penséds en vous attendant ; et quand je ne vous vis pas revenir, ce n’est plus la faim que je sentais, c’était le désespoir de votre abandon venu après tant d’autres ; mais vous voilà, merci d’étre venue, fussiezvous venue les mains vides. Merci de ce que vous m’apportez!... ce sera pour plus tard. Je n’aurais pas la force de manger.

— Mangez, lui dis-je, je vous en prie.

tES QUATRE SCEURS. . 85

— U rompit un morceau de pain, en mangea quelques bouchées, et alors, comme si le besoin comprimé sous la douleur de rime eût repris à sou tour son empire, il dévora tout ce que je lui avais apporté.

Je le regardais sans penser à m’éloigner, et lui-méme semblait m’avoir oubliée lorsqu’on levant les yeu.\ pour chercher la bouteille que j’avais placée prés de lui, il me vit le considérant attentivement. La lune dans sa clarté frappait sur son visage, et je pus y voir une expression de dépit hautain quand il vit mon attention.

— ^”est-ce pas, dit-il amèrement, que cela ressemble assez à une béte fauve qui dévore sa pâture? Vous avez peut-être vu quelquefois les lions du jardin-dcs-Plantes quand on leur jette la viande sanglante : c’est un plaisir que les bons pères de famille donnent à leurs petits enfants.

En parlaiit ainsi, il prit la bouteille et parut chercher quelque chose; un nouveau tressaillement d’impatience lui échappa et il dit avec un rire forcé ;

— Vous n’avez jamais vu ceci sans doute : c’est comment

boivent certains ivrognes. ,

11 appliqua la bouteille à ses lèvres et but longtemps. Quand il eut lini, il retomba dans sa rêverie, et je lui dis alors timidement : ^ -

— Tenez, monsieur, je me suis souvenue qu’il vous manquait un chapeau, et je vous eu ai apporté un.

— Un chapeau! me dit-il d’une voix singulièrement émue, un chapeau! vous n’avez rien oublié, et je vous ai accusée.

Ah! dites-moi, qui êtes-vous? car il viendra peut-être un jour où je pourrai vous l-emercier comme vous le méritez. . Oui, mademoiselle, un jour vous comprendrez mieux la hauteur de votre bienfait et la valeur de ma reconnaissance, quand vous saurez que celui que vous avez sauvé n’était ni un mendiant, ni un malfaiteur honteux.

— Je Je sais, monsieur, lui dis-je.

— Vous le savez?

— Oui, monsieur. Lorsque je suis rentrée, à la maison on s’y entretenait déjà des événements arrivés hier à Paris.

Une idée tout à fait étrangère à ce qui se passait entre nous sembla exalter cet homme, et il me dit brusquement :

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— Ne recevez-vous donc pas de journaux dans votre maison?

— Nous en recevons.

— Mais ils doivent arriver ici de fort l)onne lieure?... Ne parlaient-ils doue pas de ces évênenienis?

— J'avais qintld noire maison avant leur arrivée, et j’y rentrais seulement (piand je vous ai rencontré.

— C’est vrai, me dit-il; et ne savez-vous rien de cas événements?

Je lui racontai le peu (pie j’en avais entendu.

— Cela devait être, me dit-il froidement; on n’a pas voulu me. croire. Kt maintenant, mademoiselle, ajoutez à votre bienfait d’aujourd’hui celui de garder un silence absolu sur ma rencontre.

— Je n’en dirai rien à personne.

— A personne, je vous en prie, pas même à celui à qui on dit tout, pas même à celui à qui vous disiez si joyeusement :

» .V demain. »

A cette suiiposition, qui m’avait d’abord rendue si confuse, mais dont je n’avais pas d’abord songé à me défendre, je sentis un nouvel embarras, mais bien diUérent de l’autre.

D’abord c’était la bonté d’avoir été surprise comme un enfant qui parle seule; à ce moment, c’était la cramte d’une jeune lille soupçonnée de manquer à la retenue qu’elle se doit; et je dis à cet homme :

— Mais, monsieur, j’étais seule quand vous m’avez rencontrée, et je ne parlais à personne.

— Je ne vous demande pas votre secret, dit-il en souriant.

Mais je n’en ai pas, lui dis-je vivement encore ; je cours dans les bois, j’y chante, j’y parle, queUpiefois j’y pleure, mais je n’y cherche et je n'y attends personne.

— C'était donc au jour, à l’ombre, à la solitude que vous disiez :

" A demain? » reprit-il d’une voix pleine de mélancolie.

— Oui, monsieur, et c’était aussi à mes pensées, qui ne sont libres qu’ici, et avec lesquelles je viens passer bien des jours toute seule.

— Si jeune, me dit-il, si jeune vous vivez déjà avec votre cœur... alors vous n’étes pas heureuse....

LES QUATRE SŒURS

Je ne répondis pas, mais je trouvais étrange que cet homme eût si vivement pénétré dans le secret de ma vie.

— Ne voulez-vous pas me dire votre nom'? reprit-il.

— Je ne vous demande pas le vôtre, permettez-moi de vous taire le mien, (pioique vis-à-vis de vous je n’aie aucune raison de le cacher.

— Comme vous voudrez ; mais croyez que si je ne vous dis pas le mien, ce n’est pas (pie je vous croie capable de le trahir. Mais peut-être l’entendrez-vous prononcer d’ici à ixju peu de temps, et peut-être alors vous surprendrait-il assez pour que vous ne puissiez cacher votre étonnement.

— Adieu, monsieur, lui dis-je, et puissiez-vous être sauvé.

— Je le suis maintenant, car j'ai la nuit devant moi. Adieu, à mon tour, le temps me presse, et je ne puis attendre le jour si prés de Paris.

Nous nous séparâmes sans autre explii’ation, et je reuti'ai dans le parc.

J’étais si préoccupée de tout ce qui venait de se passer, que ce ne fut qu’au moment de rentrer dans la maison (fue je m’aperçus de l’étrange oubli auquel je m’étais laissé entraîner.

Je n’avais pas pensé que je trouverais les portes de la maison fermées, c’est ce qui m’arriva.

Ce né fut pas d’abord la crainte de passer une nuit dehors qui m’épouvanta, mais la pensée qu’on découvrirait que j’étais sortie.

Cependant, je réfléchis que bien certainement on ne s’était pas apei'(;u de mon absence, puisque tout le monde dormait.

Les domestiques ouvraient le rez-de-chaussce bien avant que ma mère et mes sœurs ne fussent éveillées. Je n’avais donc qu’à attendre, et attendre assez longt(>mps pour que. dans le cas où l'on me rencontrerait pendant que je rentrerais, on pût supposer que je n’étais sortie que depuis ([ue les appariements étaient ouverts.

Cette résolution calma la violente inquiétude qui m'avait prise lorsque j’avais trouvé la porté fermée, et je m’éloignai de la maison. Mais bientôt peu à peu le silence et le frais rie la nuit calmèrent l’agitation (pic m’avait causée cette série rapide d’événements si extraordinaires pour moi. Je me sentis

LES QUATRE SŒURS

faible, abattue, glacée, et cet accablement laissa pénétrer en moi d’autres terreurs. Je me sentis m’effrayer; le moindre bruit me faisait tressaillir, et le silence m’alarmait; le froid de la rosée me faisait grelotcr, et cependant ma tête brûlait, et j’y sentais une sorte de vertige douloureux. Je voulus courir pour m’échauffer; mais il me sembla qu’un être invisible me poursuivait, car j’eus peur im instant de sentir une main glacée qui s’appuyait sur mon épaule pour m’arrêter.

Je m’assis sur un banc ; mais je me retournais à chaque instant pour voir derrière moi : enfin je m’appuyai le dos au piédestal d’une statue, pour ne pas éprouver cette crainte, et quoique je fusse debout, le sommeil me gagna , et dans les vagues images qu’il faisait balancer devant mes yeux à demi fermés, il me sembla que je voyais cette statue se baisser pour me prendj-e et me serrer dans ses bras de iiierre. Je m’enfuis en poussant un cri, et je tombai ‘évanouie dans le ” coin du bois où je me trouvais. Lorsque je revins à moi, le jour était levé.

Je rassemblai mes idées, et j’entendis des voix dans le jardin. Je ne savais quelle heure il pouvait être...

Mes inquiétudes de la veille me reprirent, et je me glissai en tremblant vers la maison ; le rez-de-chaussée était ouvert ; mais les persiennes du premier, toutes fermées, m’anuoncèrent que personne n’était encore levé.

Je m’élançai, je gagnai la maison, je montai dans ma chambre et je me couchai, brisée et glacée de tous mes membres.

Je fus réveillée par un bruit de voix (jui discutaient, et bientôt j’entendis ma mère qui approchait de ma chambre en disant à M. Malabry :

— Je te dis que lorsque tu es entré chez Géorgina, tu auras posé ton chapeau sur une chaise, et qu’il doit y être.

Ma mère entra pendant que je tremblais de ce nouvel incident de mon aventure.

Ma mère chercha le chapeau et ne le trouva point : elle sortit doucement de ma chambre, je me levai pour écouter ce qui se disait en bas, et j’entendis M. Malabry quereller violemment un domestique. 11 menaçait de le chasser, et disait avec raison que le chapeau ne pouvait avoir disparu tout seul ; il accusait les gens de la maison de l’avoir volé, et je

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fus SUT le point de descendre et de tout avouer pour ne laisser personne en butte à cet odieux soupçon.

Bientôt arrivèrent fi leur tour la disparition du pain, du vin, de la volaille, car les domestiques, en cherchant, avaient ètè fureter partout pour rencontrer le malencontreux chapeau.

Alors ce furent' des histoires à n’eu plus (iuir, et mon effroi de la veille, sur la rencontre que j’avais faite, fut alors commenté. On en conclut qu’un voleur s’était introduit dans la maison. On raisonna sur les empêchements qui avaient jm - l’arrêter dans un vol plus considérable, et il fut conclu que cette maison n’était pas sûre.

Ma mère s’effraya et ne voulut plus l’habiter seule avec nous. M. Malahry, qui la sollicitait depuis longtemps de la vendre, pour employer ses capitaux à ses spéculations, exploita cette terreur, et j’enlevai à ma mère une propriété que sans cela le respect qu’elle avait pour le souvenir de mon père ne lui eût jamais permis d’abandonner. 11 n’y a dans ce monde ni petites fautes ni petits mensonges.

J’étais alors bien loin de prévoir dans quelles mains devait tomber cette maison. /

Il y avait déjà six mois que nous étions rentrés à Paris, et rien n’était venu me rappeler cette aventure. Cependant j’en avais gardé un souvenir qui était devenu plus net dans mon esprit à mesure que révénement était plus loin de moi. Dans les premiers jours, je n’avais guère qu’un sentiment confus de ce que j’avais vu et de ce que j’avais fait ; bientôt les moindres circonstances de cette rencontre se débrouillèrent, et je me rappelai jusqu’au moindre mot prononcé entre moi et ce proscrit. Mais ce qu’il y eut de plus remarquable pour moi dans la merveilleuse exactitude avec laquelle tout cela se présenta à moi, ce fut l’aspect lui-même de cet étranger.

Le lendemain, je n’eusse peut-être pas pu dire ses traits, et un mois ne s’était pas passé que son visage, sa taille, jusqu’au son de sa voix, s’étaient si complètement représentés à mes yeux et à mon oreille, que je l’aurais reconnu rien

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([u’à le voir pnsser et à rciiteiulie parler. Jiipqu’à ce momenti aucune iinapo cerlaine ii’avait enchaîné à elle mes rêves de jerine fille ; à partir de ce jour, ce fut ceUe de cet homme qui fie revêtit de toutes les fantaisies de mon inia^rination et de mes cspér.inccs, et quel que iïit le costunte dont il nie plût de l’habiller, quelle que fût la condition où je le plaçais, tout lui allait bien, et il allait bien à tout.

Les bals et les soirées d’hiver étaient déjà prêts à se clore, je l’avais espéré partout, et ne Payant pas rencontré, je commençais à craindre (pi’il ne fût d’un monde trop au-dessous du mien pour jamais l’y voir, lorsqu’au dernier concert donné par un avocat qui se piquait de réunir chez lui toutes les notabilités artistiques, je vis se promener dans le salon où j’étais une des plus célèbres cantatrices de notre épo(iue.

J’ai toujours éprouvé pour les fommi*s du théâtre une répulsion instinctive, et par suite je détestais toutes celles qui, même dans un salon, se posent en représentation, et appellent par remploi de leur talent l’attention et les applaudissements. Madame Del eût dû être de ce nombre ; mais, lors-

que je la vis pour la première fois, elle était si dilïérentc de ces virtuoses impertinentes qui reçoivent avec un air de fatigue et de dédain les éloges les plus outrés, il y avait tant d« bonheur dans son succès, qu’on pouvait y supposer de la vanité, et que je la trouvai charmante. Elle donnait le bras h un jeune homme à qui l’on semblait adresser les compliments qui ne pouvaient arriver jusqu’à elle, mais je n’avais pas fait attention à lui, lorsqu’elle porta les regards de mon côté. .J’entendis derrière moi un petit applaudissement auquel madame Del... répondit par \in de ces doux mouvements de tête et un de ces bons regards partis du cœur, qui remercient un ami de la p:irt qu’il prend à votre joie. A ce moment, elle pressa doucement le bras du jeune homme qui l'accompagnait, et lui désigna de l’o'il celui qui sans doute, dans ce muet échange de regards, l’avait encore plus félicitée de son succès que de son talent, et ce jeune homme sembla dire à son tour à celui que je ne pouvais voii’ : « Merci pour elle et merci pour moi. » Son visage rayonnait, et de même que chez madame Del..., il n’exprimait que du bouheur.

Je ne puis dire quel éblouissement me prit à l’aspect de ce

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visage si bien retrouvé et si bien conservé dans mon souvenir. C’était le malheureux de la forêt de Séiiart. Je l’avais bien souvent rêvé dans un monde plus brillant. J’avais aussi quelquefois prêté à cette pèle et douloureuse figure une expression de bonheur et de triomphe; mais alors c’était moi qui l’accompagnais, alors c’était de moi qu’il recevait la joie qui éclatait dans son visage. Quelque chose d’aveuglant comme le reflet du soleil subitement jeté dans vos yeux par un miroir, troubla ma vue ; un strrement convulsif et pénible suspendit ma respiration, et lorscjue je fus un peu remise, déjà ni lui ni elle n’étaient plus devant moi, et je n’entendais que le murmure de l’accueil enthousiaste qu’on leur ' faisait dans un autre salon. Certes, il n’y avait rien d’élonnant à ce que la rencontre de cet homme m’oùt vivement troublée; mais la déception, le désenchantement, la douleur même que j’éprouvai en le rencontrant ainsi eussent éclairé un cœur plus instruit (pic n’était le mien sur ce que mon imagination avait fait pour moi de cet homme.

Cette rapide et profonde émotion me maîtrisait encore, que la danse commença, et qu’un homme vint réclamer la promesse que je lui avais faite de danser avec lui. Je me laissai conduire où il voulut sans regarder autour de moi, et je ne fus arrachée à ma distraction que par ces paroles qu’il pronom;a d’un air ravi, et comme s’il avait remporté une victoire dont je dusse être charmée.

— Voyez, nous avons madame Del... pour vis-à-vis.

C’était vrai... c’était elle... et lui avec elle. Presque malgré moi, je fis un pas pour m’écliapper ; mais je restai, dépitée de la maladresse de mon danseur et imlignée de je ne sais quoi. Cependant, tandis que les autres personnes du (piadrille figuraient la première contredanse, je me hasardai à regarder mieux la cantatrice et celui qui l’accompagnait si fidèlement.

Là encore tous deux étaient entourés de gens si empressés, qu’ils nous tournaient presque le dos, et ce fut en continuant la conversation commencée avec leurs voisins qu’ils • figurèrent cette première partie de la contredanse.

Dans les moments de la chaîne des dames, j’évitai la main qu’il m« tendait sans ma regarder et je revhis à ma place,

irril('*e alors d'un sentiment auquel je donnais en moi-môme un nom qui n’était pas vrai.

Quel que fût cet homme, je le trouvai impoli, grossier, mal élevé, et j’oubliais que pareille chose m’était arrivée ceut fois .«ans que j’y prisse garde.

Malgré moi, des larmes de dépit me roulaient dans les yeux, et lorsqu’à la figure de l'été je le vis suivre avec un regard complaisant madame Del..,, qui dansait avec mon cavalier,

, cette douleur me fit peur, et ]0 pensai que ce serait bientôt mon tour.

.Nous commençâmes, moi tremblante et les yeux baissés, , lui léger et brillant; niais tout à coup, au moment où nous étions tout à fait rapprochés et en face 1 un de l’autre, il s’arrêta et demeura un instant immobile.

.le le vis, ipioiipie j’eusse les yeux baissés, et si toute l’émotion poignanle ijui me tenait ne céda pas immédiatement, il me sembla du moins sentir que les liens qui me serraient le cœur se dénouaient et sé relâchaient, et que ma poitrine aride et brûlante respirait un air frais et humide • ([ui me rafraîchissait.

11 m’avait vue, et dès qu’il m’avait vue il m’avait re- • connue : il avait gardé mon souvenir. Oh comme le cœur me battit!!!

Je me sentis devenir rouge, et je baissai mes yeux plus ■ bas, je baissai mémo la tète, tant j’étais troublée ; mais lors-

qu’on repassant près de lui, je me hasardai à le regarder, je vis son œil ardent, curieux, qui ne me quittait pas et qui

• sembla vouloir lire dans le mien la certitude du soupçon qui l’agitait.

A ce moment, et par un de ces entraînements qui épouvantent une heure après qu’on y a succombé, j’attachai mon regard sur le sien ; j’y lus la question qu’il m’adressait, et je lui jetai tout bas ce mot :

« Oui. »

Lorsqu’il fut retourné à sa place et moi à la mienne, et que

* j’osai l’observer à travers les groupes de danseurs qui pas-

saient et repassaient entre nous, il était déjà plus à moi qu’à sa belle conquête; car je sentais, je savais que cette femme l’aimait, et je n’avais été si désespérée que parce que j’avais deviné qu’il aimait cette femme.

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Cette attention qu‘il me prêtait devait avoir une explication si naturelle, que je n’aurais pas dû en être si fière et si heureuse.

Cette attention même pouvait partir d’une crainte ou d’un regret. Qu’importe! j’avais souffert du triomphe dont madame Del... s’était parée à ses yeux; et si je ne pouvais lui enlever les hommages, je lui arrachai au moins l’attention de celui à qui elle les avait tous reportés.

J’étais déjà la rivale de cette femme sans qu’elle pùt s’en douter, et j’avais déjà engagé la lutte avec elle avant qu’elle ne m’eût môme regardée. Mais quelques minutes ne s’é- *

taient point passées que, sans savoir on était son ennemi, quelque chose avait averti Caliste qu’elle était attaquée dans le cœur de son amant. Les hommes ignorent trop les sensations rapides, brûlantes et éidatantes à la fois, qui traversent et illuminent le cœur d’une femme, pour ne pas les nier. Elles-mêmes souvent, quand cet éclair est éteint, ne veulent pas croire à ce qu’il leur a montré ; mais à l’inquiétude du regard de M»“; Del..., à la façon dont elle le promena autour d’elle pour savoir d’où partait le. coup, je compris qu’elle avait vu ce qui se passait contre elle.

Enlin ce regard me rencontra, et il s’.arrèta si fièrement , ,

sur moi, que je compris que j’étais reconnue.

Dès ce moment, le sourire si gracieux et si bienveillant dont elle accueillait les empressements dont elle était obsédée, fit place à une froideur distraite ou plutôt trop occupée à observer le trouble de celui qui l’oubliait ainsi.

U ne s’aperçut pas de ce changement, et Caliste, furieuse de cet abandon, sembla aussi vouloir l’oublier, et, pour l’en avertir, elle provoqua les adulations dont on l’entourait, et y répondit avec un éclat, un bruit, qui attirèrent l’attention de tout le monde. Tonte cette comédie s’était jouée durant le temps de la contredanse, et nous retournâmes chacun à notre place, elle pâle et tremblante, moi liére et heureuse d’avoir rendu à M"'» Del... le tourment qu’elle m’avait fait souffrir.

J’espère que l’on me pardonnera de dire sans hésiter ce que j’éprouvai. Est-ce la nature de la plupart des femmes d’être ainsi faites, ou suis-je une exception, et une fâcheuse exception, comme on me l’a dit? Je ne saurais le décider;

mais peut-être l’exception n’cxi.ste-t-eUo que parce que je dis tout haut ce qui est secrO-tenient dans le cœur de toutes. Ce qui se pass;i après cette contredanse, je ne l’ai su que j)lus tard. Ce fut entre M'»*" Del... et lui une de ces scènes de bal, à voix basse, le sourire sur les lèvres, l’éventail en jeu, pendant lesquelles une femme laisse échapper, en regardant doucement autour d’elle, les mouvemejits furieux de haine et de jalousie qui la bouleversent. La manière dont Galiste attaqua son anmnt lit si bien craindre à celui-ci une scène plus violente, (jue dès les premiers mots il lui avoua ]a vérité.

Elle savait déjà l’histoire de notre rencontre ; et dès lors elle avait compris le trouble (pii avait dù s’emparer de nous en nous reconnaissant mutuellement.

Je ne sais, et il ne me l’a jamais atoué franchement, car les hommes ont des hypocrisies au.ssi profondes que celles des fcmâes les' pins perfides, je ne sais si ce fut f occasion qui se présenta à lui de donner à M"'o Del... ime leçon sur la fougueuse jalousie qui l’emportait, ou si ce fut l’adroite précaution d’un homme qui prépare le voile dont il veut cacher ses projets; toujours est-il ipi’à son tour il la querella vivement à mon sujet, et que Caliste, bien loin de garder aucun soupçon, se prit tout à coup d’un enthousiasme trèsvif pour moi, et voulut absolument m’aborder et me connaître.

11 lui fallait un prétexte.

Un reste de doute sur la véracité du récit (pi’il lui avait feit lui servit à merveille. Elle demanda à quelqu’un s’il était vrai que M"'® .Malabry, qu’on lui avait montrée, eût une maison de campagne à Cliamprosay. La personne à qui elle s’adressa le lui aflirma, et une autre dit assi-z vaguement dans la conversation que ma mère désirait s’en défaire.

Quoique le lieu fût très-peu favorable à un pareil entretien, M™® Del... profita de ce fpi’elle venait d’apprendre, et, s’étant fait présenter à ma mère ])ar un de nos amis, elle lui parla d’abord de la maison qu’elle désirait acquérir, de ce qu’elle devait être, arrangée par une personne comme elle, d’nn goût si élégant, etc.

Ma mère fut prise à la grâce astucieuse de ces belles paroles, de ces beaux sourires, de ces charmantes flatteries.

Je suivis avec effroi cette femme dans les sentiers tortueux, mais charmants, par où elle faisait passer renlretien pour en arriver à moi; car je ne savais pas à ce moment qu’elle m’alwrdait avec des intentions bienveillantes.

Elle parla de la beauté de mes sœurs, félicita ma mère ; et puis feifpiant alors de m’apercevoir, elle lui dit :

— Est-ce encore là une de vos filles. Madame?

Ma mère lui ayant répondu aflirmativement, elle se tourna vers moi en s’écriant :

— Ah ! n’est-ce pas mademoiselle qu’on m’a dit avoir un talent si délicieux en pointure?

Je ne dis pas que j’eusse le moindre talent, mais enfin je peignais; et il fallait que M™* Del... eût pris des informations sur cela pour pouvoir me prendre ainsi à partie et avoir le droit de s’adresser directement à moi.

Tout le courage que je me croyais pour braver cette femme s’était enfui lorsque je l’avais sentie près de moi. 11 me semblait voir dans la caressante et souple langueur de sa parole et de ses attitudes quehjue chose de rampant et de menaçant comme dans l'approche' d’une panthère.

Je répondis en balbutiant à Mn‘o Del... qui s’était tournée vers moi, me couvant de scs yeux ardents et m’appelant do son beau sourire; tout à coup elle se pencha vers moi, et me dit avec un véritable mouvement du cœur :

— Si courageuse et si timide... Oh! merci... merci pour lui !

Je la regardai pour voir si elle ne se jouait pas de moi. 11 n’y avait que bienveillance dans l’expre.ssion de ses traits; mais je ne pus lui répondre, et elle reprit après un moment de silence :

— Nous nous reverrons, et vous me direz tout.

Elle revint à ma mère, lui demanda la permission d’aller voir sa maison et de traiter directement de cette affaire avec elle. Pendant ce temps, j’essayais de me remettre, et je pus le voir à l’angle d’une porte, qui suivait les mouvements de M“®Del... avec une inquiétude visible.

Les danses continuèrent, et plusieurs fois je me trouvai près de Del... qui me souriait toujours gracieusement, et qui, plusieurs fois, me serra la main comme pour me dire : ,

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« Il y a un secret entre nous. »

Quant à lui, je ne le revis plus. Cette retenue me charma ; je sentais qu’il m’eût trop embarrassée s’il s’était approché de moi, et pourtant une invitation à danser eût été un prétexte suflisant. Mais il me protégeait déjà contre les soupçons de Mme Del... en ayant l'air de m’éviter.

Cependant j’avais peine à maîtriser l’agitation que toutes ces petites circonstances avaient fait naître en moi; cette agitation n’était ni de joie, ni de tristesse; j’étais comme un enfant qui monte sur un bateau qui l’emporte loin du rivage; dans le premier moment, il ne sait d’abord s’il doit avoir peur ou se réjouir, il se laisse aller avec un vague étonnement à ce mouvement nouveau jusqu’à ce que la réalité du danger lui apparaisse tout à coup sous une forme qu’il n’avait pas prévue.

Comme l’enfant, je fus avertie tout à coup que le cours dos idées qui m’emportait avait un écueil terrible.

M. Malabry revint près de ma mère, et s’étant assis derrière elle, il dit à voix basse :

— Qui donc vous a présenté M'«<^ Del...?

Ma mère lui nomma l’ami qui s’était chargé de cette présentation.

— Mme Del..., dit M. Malabry, n’est convenable pour personne et encore moins pour vous dont les filles sont d’un âge à (je que le moindre contact avec une femme comme elle puisse leur être préjudiciable.

— Je ne pouvais pas lui tourner le dos : d’ailleurs, reprit ma m(’;re, elle avait appris, je ne sais comment, que je veux vendre Champrosay, et elle désire, m’a-t-elle dit, en faire l’acquisition.

Cette circonstance parut faire réfléchir mon beau-père, qui re])artit ;

— Et elle est assez riche, ou pluWt le comte C... est assez riche pour payer très-cher "ce caprice.

Ma mère baissa la voix et dit à M. Malabry :

— Quel est donc ce jeune homme qui tout à l’heure...

— Eh bien! fit M. Malabry, comme s’il parlait d’une chose publiquement connue ; c’est le fameux Victor Benoît.

Je n’en entendis pas davantage , ce nom me révéla toute cette odieuse histoire : je l’avais entendu raconter à la mai-

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son, mais avec cette retenue qu’on emploie vis-à-vis des jeunes filles, retenue dont leur simple curiosité perce aisément les voiles lorsqu’elles le veulent bien, et qui n’eut plus pour moi de mystère, lorsque je voulus pénétrer avec l’ardeur de la passion que je portais dans tous ces souvenirs.

Comme il m’était arrivé pour Victor, dont la ressemblance s’était si nettement reconstituée dans mon esprit, les moindres de ces récits , auxquels je n’avais pas porté une grande attention, se représentèrent à moi. Il semblait que ce fussent des renseignements déposés presque à mon insu dans ma mémoire, et que j’y retrouvais tout entiers du moment que je voulais les consulter. Quelle était donc cette histoire? Je tremble au moment de la raconter, car, en reconnaissant que je le pais et que je l’ose, je mesure l’effrayant chemin que j’ai parcouru depuis le jour où elle se dessina nettement devant moi, et où elle me lit rougir de honte dans la solitude où je la rétablissais silencieuijement dans ma tète.

Cette histoire a été racontée dans bien des romans et bien des drames, mais elle prenait, dans la réalité des faits qui palpitaient encore, un caractère vulgaire et odieux à la lois.

Je la dirai donc, et avec la crédulité dont elle me blessa à son premier aspect.

Qu’était Del...? une femme d’un talent célèbre et de mœurs plus célèbres encore que son talent, ce qui la qualifie assez.

Dans une de ces fantaisies passionnées qui lui faisaient désirer l’amour des plus riches et des plus pauvres, des plus élégants et des plus grossiers, comme s’il fallait à cette âme repue de tous les hommages et avide encore de passion, les contrastes les plus bizarres pour l’intéresser ; dans un de ces moments, dis-je, elle avait quitté avec éclat le vieux comte C..., qui avait satisfait jusqu’à satiété scs exigences de luxe insolent, et s’était éprise de Victor Benoit, enfant de vingt-cinq ans, néophyte si ardent des idées républicaines, que sa propre fortune lui paraissait une injustice envers les autres, et qu’il la dissipait en secours donnés aux menées de son parti.

La belle Caliste, qui un mois avant luttait avec les plus nobles dames pour la somptueuse élégance de ses salons et

le choix des liommes qu’elle y admeltail, prit sa passion au sérieux. Elle se lit modeste, sévère, et sa maison fut ouverte aux conciliabules en souliers ferrés et en veste.

Ce fut alors qu’arrivèrent les événements auxquels Victor Benoit prit assez de part pour craindre de se voir condamné après s'étre enfui de Paris dans la nuit. Soit que déjà madame Del... fût fatiguée de sacrifier à la fois sa fortune et sa réputation d’artiste à l’essai d’une existence presque brutale, soit iiu’elle eut compris qu'elle s’y perdait, toujours est-il qu’elle en était déjà à des termes d’aigreur vis-à-vis de Victor Benoît, et probablement il s’en fût suivi entre elle et lui uhe rupture comiilète. Mais lorsque Victor fut en danger, il reprit à ses yeux un charme tout nouveau. Elle entrevit une émotion inconnue à donner à cette vie dont raideur avait dévoré trop vile ce qui eût suffi à l’existence de dix autres femmes.

Aux cent romans, astucieux, plaisants, exagérés, de sa jeunesse, madame Del... vil qu’elle pouvait ajouter un autre roman d’un genre différent, et ce devint pour elle une nouvelle passion aussi ardente, aussi absolue que toutes celles qui l’avaient précédée. Victor était en danger ; il fallait sauver Victor, et il fallait le sauver par un de ces héroîsmes corrompus par les(]uels la corruption prétend lutter avec la vertu. Je ne puis dire quel art cette femme employa; mais il est certain que, loisipie Victor Benoit fut inscrit sur la liste des accusés des journées de..., elle obtint du comte G... qu’il attestât que Victor Benoit avait passé toutes ces journées cliez lui, à la campagne, à dix lieues de Paris. Personne ne pouvait soupçonner ni rinliigue ni la faiblesse qui dictaient cette fausse déjiosition; on y crut, et au bout de quelques mois, Victor, ((ui avait quitté la France, était rentré absous par l’infamie de madame Del... et l’ignoble passion du comte G... pour cette femme.

Et ce soir-là, pour la première fois, il reparaissait dans le monde, et il avait accepté le bénéfice de celte protection, et M"’*’ Del... l’avait affichée avec une impudence joyeuse.

« Honte et mépris sur eux ! » m’écriai-je alors, quand toute cette histoire se représenta à moi; et cependant aujourd’hui je l’écris à côté de celui (lui alors me fil horreur et dégoût. Je ne sais,- mais à mesure que j’écris cette histoire, j’ai peur

LES QUATRE SŒURS

de me revoir dans mon passé et de me, comparer à ce que je suis. N’importe! je parcourrai encore tous les chemins par où je lus emportée, et i^eut-étre verra-t-on que je ne fus pas seule couixihle... si toutefois je le suis...

Ces derniers mots, que nous soulignons, remplaçaient dans le manuscrit de Géorgina une page tout entière Mtoimée avec soin. Le repentir avait sans doute parlé dans cette page; l’orgueil l’avait effacée. J’essayai vainement de la lire, et n’ayant pu y réussir, je continuai ma lecture.

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