‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les quatre soeursChapitre 3 sur 7 · I.I'S quatre sceurs · texte numérisé non relu

I.I'S quatre sceurs

pecrel ])Oiii‘ ellop, afin que «ulle antre ne m’amorçât au détriment (le leurs i)rétenlions, et les jeunes filles n’avaient aucune envie de le dire à loues i>arents de peur d’être menacées (le la protection qu’ils accordaient à mes recherches.

Cependant la chose se répandit peu à peu, et je dus à ce bruit favorable une invilatioil chez une certaine M"*« Dorsy, dont je ne in’êtais^)as encore .exp!j(}ué les projets, attendu . tju’elle était Jilariée et n’avait point de fille d’i^e à être pourvue.

J’arrivai le soir dans ma [dus belle tenue, et je m’ingéniais à chercher autour de Mu»» Dorsy quelque nièce ou epusine à placer qui justifiât les coquetteries évidentes dont elle m’honorait, lprs»[u’on annonc'u tout à coup M. et M*“« Malabry, et je vis entrer aussitôt mou ancieq ami, sa femme et quatre jeunes filles d’une j)eaulé incontestable et tr(‘s-diverse.

Comme j’étais prés de M"** Dorsy an moment où défda cette procession, M'»“ Malahry me vit, me reconnut, et, dans un premier mouvement de bon souvenir, répondit av(>c affabilité au profond salut que je lui adressai. Ses filles me regardèrent Tune ajuTS l’autre avec une curiosité peu flatteuse, et je les vis îilhir se ranger en bataille sur mie ligne de chaises, mère au centre et beau-[iére sur les ailes.

Malabry m’avait vu, et, s’étant présenté pour saluer Dorsy, il tourna droit à moi, me tendit la main et renouvela connaissance comme si rien ne s’était passé entre nous' Cepcndaiit il avait un air moins sûr de lui ; et quoiqu’il parlât vite et beaucoup selon son habitude, je le trouvai pesant et bavard lorsiju’il essaya de me faire le jiorlrail caricaturé do quelques-unes dos [lersonnes de sa société.

Je pensais ([ue Malabry avait beaucoiqi baissé ou, ce qui revient à peu près au mémo |>our certains hommes, qu’il avait trouvé son maître. Cet être supérieurse manifesta bientôt à moi sons la ligure d’un jeune homme qui pouvait avoir vingt-ciiu[ ans. Il éUdt remarqualilement [lefil, brun et imberbe, et me fut présenté par Dorsy. Cette présentation eut lieu iiendaut que je causais avec Malabry, et je pus m’a- [lercovoir qu’elle lui déplaisait.

Il faut à ce [iropos ([ue je te fasse observer l’avantage immense d’une ligure comme la mienne.

Je suis laid, ce qui est toujours désagréable, niais j’y ajoute

comme compensation d’avoir l’air niais, et s'il faut avoir toute la franchise que Brid’Oison permet d’avoir envers soi-mémc, j’ai volontiers l’air béte, et c’est un admirable avantage ; les plus madrés s’y prennent, s’y trompent et laissent échapper devant vous, et avec l’espoir que vous n’y comprendrez rien, des mots, des allusions dont ils se ganleraient bien s’ils vous soupçonnaient la moindre intelligence.

Nous avons un homme h Caen qui doit sa fortune à un accident qui le rendit pendant six mois sourd comme un pot ; cette intinnité se dissipa peu à peu, mais loin de s’en vanter, notre homme, qui s’était aperçu que l’on profitait de sa surpité pour se passer à voix basse des observations qui n’élaîent probablement pas en sa faveur, notre homme, dis-je, garda l’apparence de son malheur, et joua un jeu si .«erré, qu’il rendit précisément victimes de sa spéculation tous ceux qui avaient voulu le prendre pour dupe.

.le ne puis certifier qu’un certain air de bêtise soit un avantage aussi incontestable qu’une bonne infirmité physique, mais cet air me servit suffisamment dans l’occasion dont je te parle, et je découvris par M. Burac, le frère de Üorsy, buelle était la prétendue à laquelle on me destinait.

Cependant, Malabry ne me céda point dn jiremier coup, et je compris qu’il avait aussi ses vues sur mon individu. 11 ne me semblait pas difficile de les deviner; la batterie des quatre demoiselles de Mandres , sans doute averties par une mère pnidente, tirait de notre côté de tous ses yeux. Quant à l’usage dont je pouvais être pour M. Burac, je ne m’en faisais pas encore l'idée: mais ce petit être tramiiant me déplaisait particulièrement.

Dans cette circonstance, je cédai à l’iin des sentiments qui trompent le plus, fi la bienveillance, qui n’est autre chose que beaucoup d’envie contre le vainqueur.

Si j’étais demeuré seul vis-à-vis de Malabry, je me serais tenu derrière mes retranchements ; mais l’air de dédain avec lequel le traitait M. Burac m’inspira pour l’ancien clerc de notaire une pitié protectrice.

Je ne sais par quelle opération de mon esprit je trouvais que ce jeune débutant dans l’intrigue devait plus de considération à un homme que je considérais comme un fripon du premier rdre ; je voulus l’en avertir.

LES QUATRE SCEURS.

Je quittai assez sèchement Mme Dorsy pour me laisser en- Irainer vers la ligne féminine dont mon ex-ami était le général en chef.

Ce triomphe de Malabrj' fut évident, mais je ne devais pas en proliter, car le feu des demoiselles de Mandres, que je croyais dirigé contre moi, sembla redoubler à mon approche,; mais il passa à mes côtés, et je reconnus que c’était à •M. Burac qu’il s’adressait spécialement.

Quel était donc ce M. Burac?

Comme les romans étaient en ce moment très à la mode, je le pris pour un homme de lettres. Je pensai à le demander à Mme Malabry, et je me laissai chambrer d’une façon qui me parut exciter l’humeur de M'"» Dorsy.

Mme Malabry et ses filles occupaient un premier rang fort étendu, et j’en étais encore aux simples compliments d’une reconnaissance après douze ans de séparation, lorsqu’il se présenta de nouvelles dames.

Mme Dorsy jugea le moment propice pour me reprendre, et eu s’avançant vers les nouvelles arrivées, elle me dit en passant, que si je n’avais pas peur d’une partie, les tables de jeu étaient dans un salon plus éloigné. La manœuvre par laquelle Mme Malabry répondit à cette attaque, fut rapide et décisive; elle se leva, otTrit une place à une des dames qui ^ arrivaient, se retira sur le second rang, m’invita à l’y suivre pour me dire quelques mots, et resserrant devant nous le rang de scs quatre filles, je me trouvai encaissé de manière , ; à ne pouvoir bouger sans déranger quelqu’un.

Probablement que Malahré avait dès longtemps stylé sa femme ; car il la crut de force à me maintenir, et il nous laissa pour aller rejoindre Burac qui avait échangé avec sa sœur un regard dépité. Je riais intérieurement des efforts des Malabry père et mère ; mais, malgré toute ma philosophie, je n’étais pas satisfait de l’accueil des petites filles. 11 est probable que, si elles s’étaient montrées trop prévenantes, je les eusse fort mal jugées. Mais ce qui excusait mon humeur contre les demoiselles [de Mandres, ç’est que je ne pouvais attribuer leur manque d’attention envers moi à une retenue timide ,car l’attaque continuait avec vivacité contre monsieur Burac.

Je commençai ma reconnaissance, mais j’avais affaire à

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LES QUATRE SŒURS

imc femnie qui ^lait rcstt^e trop femme pour m’instruire comme je désirais l’ètre.

Selon M»»" Malabry, .M. Burac, qui était un des grands amis de son mari, passait pour un spéculateur du ]iromier ordre. Ce uH)t n’avait i)as encore le sens |)récis qu’il a acquis depuis, et je demandai sur (pioi spécvdait M. Burac.

— Mais il spécule, me répondit naïvement Malaliry. Dans ce moment, il arrange avec M. .Malabry une combinaison pour l’exitloitalion des iniues du Calvados, et vous n’ôtes pas sans avoir entendu parler des bénéfices (|u’il a ré*alisés dans la vente des actions de la Société de librairie morale et de la Süciété‘])our la coideclion de la jiorcelaine chinoise en terre de pipe.

■\près ce qui avait transpiré de ces sortes d’opérations dans notre province, je me fis une idée approximative de M. Burac, et je sus sur ipiel pied je devais danser avec lui. Je fus cependant moins bumilié de rinattention des demoiselles de Manilrcs, lorsipie je pus supposer (pi’elles s’adressaient aux millions errants destinés à devenir la jn’oic do ce Nfmirod de la chasse à ractioimaire.

Jamais je ne rougirai de me a tiir préférer un grand seigneur, un richard ou un ])eaii garçon, mais je ne coimaissais encore de ce jeune homme que sa j)crsonue, et elle était si chétive, , (pie ma tournure d'homme me semblait devoir contrc-balan'cer avec avantage sa mince ligure.

Comme tu feras de ce récit tout ce qu’il le jilaira, lu me permettras de placer ici, et à propos de M. Burac, une remaiipic jibysiologique ou plnloso)»bi(iue, à ton gré. 11 s’agit de l’amour des. petits hommes pour les grandes femmes. Ce fait est trop constant pour qu’il ne tienne pas à une cause générale inhérente aux individus exigumenl constitués. Je te prie d’en parler à ton ami le docteur Donné, car je n’admets pas l’explication (jui consiste à donner pour raison à cette préférence, que plus l’homme est petit, plus il se croit grandi par l’ampleur du.. colosse féminin aiupiel il a su plaire; c’est un calcul trop maladroit cl qui produit des réstdlats trop ridicules, pour qu’il entre en même temps dans les esprits les plus vmstes, du moment qu’ils habitent une petite tète montée sur un petit corps. C’est donc une question médico-sociale qui mérite à tous égards l’attention des savants et dont la

solution importe peut-être plus au bonheur de la société et h l’amélioration des races que la coloration des os de poulet.

Quoi qu’il en soit, le choix de .M. Burac, d’après ce grand principe, ne pouvait être douteux, car, de toutes les lilles de M'"« Malabry, une seule délassait ses sœiii-s de toute la tête, comme lu nymidie Calypso ses compagnes ; circonstance qui m’a paru toujours juslilier le départ d’Ulysse et la préférence de Télémaque pour Eucharis.

C’était donc mademoiselle Cornélie de Mandres qui avait gagné le cœur de M. Burac.

Je te, raconte tout cela connue si je m’en étais aperçu tout de suite , et je me donne à tes yeux un air de perspicacité ([ue je n’eus point du tout; laut que je fus dans ma prison de lilles à marier, je iTeus d’autre souci que de ne pas répondre mi mot qui pût m’engager d’une façon quelconque.

Cependant j’eus le temps d’observer que madame Malabry, en cessant d’être jolie, avait poussé jusqu’à l’exa.spératiou sa passion de mère de famille. « Elle vivait dans ses ijuatre lilles, par ses,(pialre filles, pour scs quatre lilles. Hélas! si elle n’avait pas eu ses quatre tilles, que serait-elle devenue? car... »

Ce car suspendu appelait une question à laquelle on ne demandait pas mieux que dè répondre; mais la ])eur d’être mariée sous rinlliience d’un Malabry me tenait si fort, que je n'avais d’autre hâte que de me tii’er des enlacements dè sa femme, mes anciennes amours.

11 faut te faire observer, mombon ami, que j’étais devenu un tant soit peu iiliot de l’idée que tout le monde voulait m’épouser ou me faire épouser. C’est une de ces sottises de l)rovincial que j’avais emportées de Caen, et qui ne s'est pas encore bien passée chez moi. J’étais, sous un autre rapport, comme ces gens à qui Ton a tant dit (pu; Paris était pavé d’escrocs et de voleurs, que si (pielqu’un leur deanande l’heure qu’il est, ils se boutonnent à double toiiv de peur qu’on ne leur vole leur montre. Or, il est à croire que madame Malabi’y dut me trouver aussi gauche et hussi maladroit qu’au trefois ; car elle m’abandonna bientôt avec un dépit manifeste, et les demoiselles s’étant levées pour une contredanse, je m’esquivai de mon mieux aussitôt que la barrière fut rompue. ■

LKS quatre SfEL'RS.

Cependant, sur les quatre soeurs, une seule ne dansait pas ; on organisait une seconde contredanse dans un salon voisin, il manquait un vis-à-vis, je crus di'-guiscr ma fuite eu invitant Lia (c’était la plus jeune) à danser avec moi. Elle me regarda d’un air fort surpris et me répondit avec une dignité froide :

— J’ai déjà refusé de danser, monsieur.

— Que dis-tu? lui lit sa mère en se penchant vers elle.

— Je suis très-soulfrante, répondit Lia; je ne danserai pas ce soir, si tu veux Lien le pennetlre.

Et pour donner une sorte de publicité à sa résolution, elle quitta son rang et alla se réfugier près de sa mère, après m’avoir salué d’un air pincé.

Comme le moi est une chose qui joue un très-grand rôle dans nos pensées, je crus que c’était moi (jui avais causé la résolution de la jeune personne par une de ces bévues trèscommunes, mais dont je sens qu’une femme doit se tenir pour excessivement oll’ensée.

J’avoue que si j’étais femme, jeune et jolie, je ne pardonnerais pas à un homme une de ces invitations de nécessité et qui semblent vous dire :

« On vous a laissée là ; personne n’a voulu de vous ; mais » votre rivale, qui a déjà vingt in\itations, ne pourrait pas » danser si vous ne dansiez pas : venez donc aider à son » triomphe, etc. >>

D’ailleurs, il y a toujours dans un salon assez ou de ces grasses figures, rouges de vingt-neuf ans de jeunesse inoccupés, ou de ces pâles figurés mélancoliquement amaigries par quarante-cinq ans de passions, qui acceptent ce rôle de bouche-trou avec reconnais.sance, pour ne pas y réduire une jeune et jolie fille.

Je m’imaginais donc que le refus de Lia venait de mon fait. C’était une erreur, car presque aussitôt je vis arriver un gaillard qui aurait bien mieux que moi mérité le nom de Trucindor, comme je m’en assurai par la suite, et qui, d’un ,air pa.ssionné, offrit sa main à mademoiselle Lia. Malgré l’émotion de la jeune personne, je pus entendre sa réponse ; elle fut brève et prononcée d’une voix émue^.

— 11 est trop tard , dit-elle rapidement et à voix basse ;

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LES QUATRE SŒURS. 17

et puis elle s’excusa tout liauti par le motif qu’elle m’avait donné.

Le monsieur voulut insister et câlina autour de madame Malabry pour qu’elle intercédât pour lui. Je trouvai la prétention trés-impertinente, et je le reatardai plus attentivement.

11 avait une figure qui crevait de rouge et de santé dans un cadre de barbe et de clieveux noirs. Cet homme devait être horriblement fort à coups de poing ; j’appris’Jà qu’il s’appelait Varnicr, et qu’il possédait une voix délicieuse de ténor léger. Il se faisait marchander en ce hiomeut nue romance par madame Malabry, en lui disant qu'il chanterait tout ce qu’elle voudrait, si elle voulait user de sou autorité maternelle pour faire danser à mademoiselle Lia une autre contredanse.

Madame Malabry faisait de la sensiblerie sur la santé de sa fille, le ténor posait en victime, Lia jouait l’émotion , et moi je restais là planté comme un olistacle, car j’aimais il croire (pi’oii II’: ''corderait il personne ce qu’on avait cm devoir me refusci’. je me préparais même 'à une scène de vigueur visà-vis du monsieur, et je coinjUais lui di'fendre d'user de la faveur qu’il semblait prés d’obtenir , lorsque mademoiselle Lia trouva convenable de déclarer qu’au prix même d’un ut de poitrine elle ne danserait pas.

Ce n’est pas là sans doute l'expression dont elle se servit, mais en tous cas la Jdéclaration de Lia fut si positive, que le ténor léger se retira d’un air maussade et mécontent.

Je le suivis par je ne sais quel instinct de haine, car Lia était une des plus jolies têtes que j’aie jamais vues, et comme il.entrait dans un autre salon, je le vis aborder un homme d’aspect assez pédant et qui, ayant sans doute pensé que le lorgnon était d’une impertinence trop jeune, avait pris celle de regarder autour de lui en baissant à moitié ses paupières et en posant sa main au-dessus de ses yeux en guise de garde-vue.

— Comment, dit-il au ténor, vous ne dansez pas?

— Non ; Lia est furieuse de ce que je suis arrivé trop tard. Elle avait déjà refusé une espèce de grand...

— A ce mot, le pédant lança au ténor un regard qui n’a-

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LES QlATltE SOElinS.

vait rien de douteux, aceompafnié d'un couj) de pouce au creux de l’estomac, qui voulait ilire :

« Prenez garde, celui dont vous ])arlez vous entend, i.

Le ténor fut assez bête pour se retourner; et j’avais pris une ligure de circonstance, lorsque le pédant s’avança vers moi et me dit en me saluant :

— Monsieur Moriaud, je pense'.’

— Oui, monsieur; je ue crois pas avoir riionneur...

— M. Malabry vous clierclie iiartout.

-- Merci, monsieur.

■le le saluai et pa.<sai.

Arrivé à l’extrémile de ce salon, je me retournai, et je vis mon pédant avec Malabry et lui parlant avec vivacité, îiécessairement il lui disait:

Il Je viens d’emjiéclier le ténor de dire une bêtise, et rompre les cbiens eu disant à ce monsieur que vous le cbercbiez. »

Je marchai droit aux interlocuteurs pour m’en assurer : mais l’œil incertain m’avait dépisté, et lorsque je fus près d’eux, Malabi'y s’écria très-naturellement ;

— Où diable es-tu donc depuis \nie heure?

— Maison tu m’as laissé; je quitte ta femme à l’instant même.

— Sais-tu la grande nouvelle? me dit Malabry sans avoir l’air d’avoir compris ma mauvaise humeur.

— Non.

- 11 parait que la chambre va être dissoute.

— Eh bien?

— Eh bien! il faut que tu arrives à la chambre.

— Moi !

— Oui toi ; tu ne peux pas attendre plus longtemps.

— Mais je n’en ai aucune envie.

— Mon cher, médit Malabry d’un ton doctoral, la pruderie, en fait d’ambition, est tout ii fait une chose passée de mode ; le temps est venu oii chacun doit avouer ses prétentions ; tes droits sont incontestables ; il n’y a que toi qui pourrais en douter.

— Moi ! mon cher Malabry.

— Ecoute, ce n’est pas ici le lieu de te faire part de mes projets; mais viens dîner demain chez moi, tu y trouveras

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quelques personnes avec qui tu seras probablement charmé de faire cuimaissauce.

— Mais...

— Je compte sur toi, reprit Malabry en me serrant la main. On a voulu nous prendre à l’improviste ; mais nous sommes prêts.

Avant (fue j'eussb pu faire une observation à cette entrel>rise sur ma personne, il me quitta, et je demeurai fort ébahi de ce ({u’on venait de me proposer. Hélas! mon cher ami, combien je ressemblais encore au Truciudor d’autrefois, qui préj)arail des réponses pleines d’esprit pour tes plaisanlerips r|u’on lui avait faites la veille, supposant qu'elles recommenceraient le lendemain , et qui, atta(iué tout à coup sur un autre point, restait confus, troublé, incertain, et se faisant toujours battre. Certes, le jour où je te parl(!, j’étais inexpu'riial)lesur l’articledu maiiafre ^ mais, ce jour-là comme jadis, attaqué à l’improviste d’un côté ([ui n’était pas fortilié, je ne sus point me refuser à ces avances électorales; et moi (jui m’étais juré de fuir à tout jamais le Malabry, je me trouvai tout à coup invité et presque de complicité dans une de leurs combinaisons politiques, puisque j’acceptais le diner oii sans doute elle allait s’élaborer. 11 faut te confesser toute ma stupidité:

Je fus ébloui, étoimli, séduit.

bes propriétés laissées par M. de Mandres à ses filles étaient situées dans notre arrondissement; d’après la loi nouvelle, les fermiers étaient électeurs et devaient être à la dévotion <le .Malabry : moi-méme je n’étais pas sans quel(|ue inlluence, et avec quelques elTorts et mon mérite pei'sonael, il n’y avait rien (l’impossible à ce que je devinsse député. Je m’adressai à ce sujet un discours qui n’était pas sans quelque élo(iuence, sur l’utilité dont je pouvais être à la France.

La question des bestiaux attendait un orateur, et cet orateur ce serait moi. Ce devait être ma spécialité, sans cependant m’exclure de la discussion des affaires générales. J’avais quebiue connaissance des lois... Je... Je...

Quelle terrible machine à vapeur (pie la vanité, mon ami, et qu'elle mène vite et loin ceux qui se laissent em[)orter par sa course furieuse ! Je passai ma soirée dans un état

LES QUATRE SŒURS

d’extase, et le lendemain dans un état d’inquiétude indicible.

J’étais chez M. Malabry ii six heures, il n’y avait encore personne : mais, deux ou trois minutes après mon arrivée, le pédant de la veille entra.

Si je n’avais pas été si troublé de ma folle espérance, j’aurais pu voir qu’il entrait avec un chapeau et une canne que j’avais remaïqués dans l’antichambre, et qui m’avaient fait supposer (jue je n’étais pas le premier arrivé. 11 était donc avant moi dans la maison, et on me le dépéchait sans doute pour m’engluer par avance ; mais il lit comme s’il arrivait à l’instant même. Tout d’abord, il me salua comme quelqu’un dont on a peu. d'idée ; mais bientôt, avec le clignement d’yeux obligé et le geste de main en abat-jour, il parut me reconnaître et s’approcha de moi en me disant du même ton de la veille ;

— Pardon, monsieur Moriaud, je pense?

— C’est moi.

Après quoi commença le dialogue suivant.

Le pédant, que je nommerai ainsi jusqu’à 'ce que je sois arrivé au moment où j’ai appris moi-môme son nom, s’appuya le dos à la cheminée, tandis que je demeurai assis à l’iin de ses angles, et balançant un moment sa tète, il me dit, en faisant ondoyer la sonorité de sa voix des notes les plus graves aux sons les plus élevés :

— Ainsi donc , monsieur, nous voilà arrivés à l’une de 'ces grandes époques qui datent 'l’histoire des peuples et commencent l’ère d’une nouvelle religion d’idées. La société est adulte et demande à s’affranchir de la tutelle d’une organisation incompatible avec le but où tend l’humanité, et l'heure est venue où ceux qui sont prédestinés à faire entendre le cri à la fois gémissant et impérieux de cette vie nouvelle doivent trouver place parmi les représentants de la nation.

Je n’étais pas tellement bouvier que je n’eusse lu quel-

LES QUATRE SŒURS. 21

çues-unes de ces phrases qui me faisaient craindre que l’usage de l’opium ne se fût introduit en France, attendu qu'elles me paraissaient ne pouvoir être que le résultat de cette espèce d’idiotisme extatique où nous plonge la liqueur du pavot blanc; mais je ne sais par quelle convention particuière avec moi-même je m’étais convaincu qu’on écrit ces choses-là au risque de ce qu'elles peuvent devenir dans les mains du lecteur, sans pouvoir supposer un moment qu’on osât les dire de sa propre voix à un homme qui vous écoute de ses deux oreilles, qui vous regarde en face, et qui peut attester vous les avoir entendu dire. J’examinai donc plus attentivement mon pédant. C’était, somme toute, un monsieur assez beau, dont le visage pâle et profondément altéré, convenait également à un homme dont la jeunesse s'était énervée dans la débauche ou llétrie dans les rigueurs de l’abstinence ou de la macération. Sa narine large, et qui se gontlait a-chaque aspiration comme le ilanc d’un soufflet,- me faisait pencher pour la première supposition, tandis que sa lèvre mince, courte et collée à ses dents, me ramenait à la seconde. La solution du problème devait être dans le regard de cet homme, mais il restait insaisissable sous la paupière miclose dont il l’abritait.

.Alors, désirant parler, alin de saisir ce regard révélateur, je répondis, en donnant à ma voix un peu de cette ondulation qu’affectait mon pédant :

— Oui, monsieur, la France a besoin d’hommes nouveaux pour do très-grandes et de très-nombreuses améliorations, et, sans parler de l’immense (piestion des chemins de fer, de la non moins immense question de l’Algérie, il me semble que la simple question des bestiaux est d'une gravité et d’une étendue....

Je surpris mon homme au delà de mes désirs ; il attacha sur moi un regard si étonné et si lixe que je le saisis en plein. Mon homme était louche ! Je le reconnus alors : c’était Brugnon, Brugnon que je n’avais jras vu depuis l'école de droit, =et qui, après avoir erré d’une élude d’avoué au Conservatoire de musique, puis du Conservatoire de musique à la rédaefion d’un journal d’agriculture, puis du journal d’a- , gricullure à une maison de commission pour les objets d’art ^et d’ameublement, s’élail enfin jeté dans l'exploitation poli-

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LES QLATKE SŒURS.

tique : d’aLioid libéral Vülluirien, ensuite répul)licain catholique, et maintenant socialiste humanitaire. J’avais tu quelques-uns de ses écrits, et j’avais reconnu le strabisme de son esi>ril comme je venais île reconriailre celui de ae.s yeux.

Je te prie de croire qu’en 1837 je ne connaissais pas du tout le mot de strabisme, et ipie je ne l’emploii^ aujourd’hui que pour te prouver que je marclie avec mon siècle.

Donc, pour te parler maintenant comme je sentis en 1837. sou style et ses })ensées m’avaient toujours paru louches comme son regard. Je ne lis pas semblant de l’avoir reconnu; et craignant qu'il ne me jugeât trop iniügne de sa conversation, je voulus essayer de réparer ma béyue des bestiaux, et je repris :

— Cette question, tout iidime ipi'elle est, se rallaclie au grand but humanitaire ipie vous ]Joursiiivez; car il s’agit d’ime meilleure nourriture pour les pauvres et à meilleur marché.

— Pardon, monsieur, lit le pédant ou plutôt ilrugiion; car du moment que je sus ipii il était, je le jugeai indigne de cette injure, qui suppose toujours un tond de savoir bien ou mal dirigé; pardon, monsieur, me dit-il, vous vous renl'ermez dans le cercle étroit de la nationalité. Ce n’est pas la France qu’il faut appeler seulement au partage de tous les biens que Dieu a prodigués à sa créature, c’est le monde entier. Partout où l’homme ^il, l’homme est mon frère; je lui dois ma vie, mes idées, mes efforts, et je dois les lui donner.

Je me rapyielai que llrugnou me di>vait de l’argent et qu’il ne me l’avait jamais rendu, et je ne m’étonnai point de sa tranquillité en ma présence, on me souvenant eu mèmi* tem])s que, quelques jours avant, j’avais vu annoncer un ouvrage ayant pour titre : dk la moralité dés faillites, avec cette épigraphe : Quand on paie ce qu’on peut, ou paie . ce qu’on doit, par ïriptolème llrugnou.

A ces diverses réminiscences, je me sentis dans une SQ&iété de fripons et je mis mes mains dans mes poches : car j’àvgis' toujours présent à l’esprit cet adage d’un ancien fermier mon père, dont le fds est maintenant propriétaire, par héritage, di.'S plus riches pùlurages de la Normandie :

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« Un sou, qu’il soit fragué, volé ou donné, est toujours le commencement d’un million. »

.le cherchais déjà un prétexte pour m’esquiver, lorsque parut le maître de la maison , puis madame Malabry, ses ipiatro filles, le ténor léger de la veille, et enfin l’illnstrissime liurac et deux ou trois coiTphées en sons-ordre, parmi lesquels on remarquait un membre de la Société de l’abolition de l’esclavage, pauvre riche honnête homme ([ni, sans s’en douter, chai)eronnait ces réunions de sa probité et de ses bonnes intentions. Par une habile précaution, on nous plaça côte à côte, probablement pour nous persuader l’un à l’autre que nous étions en honnête compagnie.

Je dois le dire à ma honte, je ne me sentis aucun désir d’éclairer mon voisin sur son danger; je me souvenais du peu de succès dgs avis oflicieux, et d’ailleurs je m’occupais beaucoup plus à observer (pi’à accuser.

Voici quelles étaient les intelligences que je crus remarquer entre les divers personnages de la .société ;

Je m’assurai que liurac était décidément le préf(*ré de mademoiselle Cornélie, et que le ténor léger avait décidément conquis les affections de Lia. Quanta brugnon, il faisait semblant de regarder tendrement la troisième des demoiselles de Mandres, (pii avait nom Sophie. C’est la seule qui m’eût convenu si j’avais osé me risipier dans cette lice redoutable. Elle avait une bonne figure joviale, et il ne fallait pas l’avoir eu- > tendue dire quatre paroles pour juger qu’elle était passablement bête. Une femme bête, tu comprends, je ne dis point sotte, ce qui signifie une femme qui a des idées mal entendues sur toutes choses, et qui les soutient avec entêtement; je dis bête, c’est-à-dire une femme qui n’a pas du tout d’idfies, et qui prend volontiers toutes celles (pi’on lui donne. Elle était admirable en ce sens ; c’était un écho fidèle de tons les jugements rendus autour d’elle; et la ([ualité que j’estimais en elle était poussée à un degré si éminent, qu’elle gardait à ce jugement la forme primitive qui lui avait été donnée. Auisi, quand l’un des convives disait une nouvelle qui excitait l’étonnement de l’a.ssemblée, et que quek[u’un s’avisait de répondre ; « Ce n’est pas croyable, » Sophie répétait immédiatement: « Ce n’est pas croyable. « M. Varnier, le ténor ll■•gor, s'élaul même laissé (^mporter à raconter une

LES QUATRE SŒURS

anecdote tant soit peu intime, madame Malabry lui .lit observer que son récit était un peu hasardé.

— Trés-hasardé! s’écria Sophie.

Ce dernier trait me toucha. .Mais j’arrivais trop tard, Brugnon et son œil louche avaient conquis ce cœur innocent.

Tu asdù remarquer cette disposition du cœur humain. Du moment qu'il se met à adorer Terreur, plus elle est absurde et incompréhensible, plus il se passionne pour elle.

Sophie en était là pour Brugnon. Un mot de bon sens eût détruit peut-être le charme qu'il éprouvait à Tentirndre.

Quoi qu’il en soit, tu vois qu'à mon compte trois de ces demoiselles étaient casées; il n’eu restait donc qu’une, et je me demandai si mon voisin Tabolitioniste n’était pas la victime désignée. Mais, au milieu du diner, madame Malabry lui demanda des nouvelles de sa femme ; et je me crus en droit de conclure que c’était à moi qu’elle était consacrée. Je savais d’ancienne date qu’elle s’appelait Géorgina.

Imagine-toi une femme de moyenne taille, le visage rond et ne manquant pas d'embonpoint, mais d’une pâleur brune et veloutée , des yeus. noirs trop grands et enveloppés de longues paupières (jiie les larmes semblaient avoir déjà fatiguées, et avec eela une bouche d’enfant boudeur et une profusion de cheveux, noirs et magiiili(iuement bouclés, lîlle était bien moins a mon gré que S<.)phic; mais dès (lue je Teus regardée, je ne pus en détacher mes yeux. Je serais parti en poste si j’avais été menacé de l’épouser, et j’éprouvais un ardent désir de la connaître mieux, de lui parler et surtout de rentendre; mais elle était tout à fait silencieuse, et je ne voyais pas comment j’en pourrais approcher,

Contre mon attente, le diner fut bon, et Malabry ayant voulu entamer le sujet ]iolitique (}ui nous réunissait, Burac Tinterroinpit en lui disant que l’entretien serait plus convenable lorsque ces liâmes ne seraient pas forcées de Tentendre.

Cornélia sourit à cette attention de Burac, comme pour le remercier de lui sauver cet ennui, tandis que Géorgina lui lançait un regard indigné et qui protestait contre le mépris' que ce petit monsieur semblait faire de Tintelligence féminine.

Je jugeai immédiatement que c’était une femme supé-

LES QUATRE SŒURS

ricurc, et immédiatement elle me déplut encore plus qu’auparavant; mais je sentis en même temps un désir encore plus vif de la connaître et de l’entendre.

Ce singulier sentiment que nous cherchons à nous expliquer le plus souvent par une foule de subtilités métaphysiques, est cependant un des plus instinctifs de l’espèce humaine qui, liu reste, le partage avec les animaux. C’est le tressaillement du cheval qui entend venir son maître; ill le redoute , il en a peur , il tremble , et cependant il dresse l’oreille, il hennit, it est content; il prévoit qu’il va être déchiré par la cravache et l’éperon, et- cependant il se cabre et fait le lier. 11 n’y a rien de plus logique que cela dans la nature. Du moment qu’elle a créé des êtres qui ont besoin de domination, elle a sp en créer d'autres polir satisfaire ce besoin, et qui éprouvent un désir égal d'être dominés.

La raison opprimée se révolte contre cette domination, mais toujours les prédispositions naturelles l’emportent.

Géorgina m’avait à peine regardé , qu’eljf m’attirait à elle malgré moi. Pourquoi cela? Tu dois le savoir, toi qui maudis le métier tous les matins et tous les soirs, et qui mourrais de désespoir si tu étais empêché de le faire ! toi que j’ai vu frémir do rage à cette critique sotte, bavarde, incohérente, qui flatte tout ce qui se meurt, et exalte tout ce qui est mort pour insulter ce qui vit, et qui cependant voudrais qu’elle s’occupât de toi au risque d’être tenaillé! Tu dois comprendre le sentiment ([ui s’emparait de moi ; car, en toutes choses , ce (pii fait que la vie est intéressante , c’est qu’elle est un combat. Du jour où un homme aurait vaincu toutes les craintes et tous les obstacles qui l’épouvantent ou (pii l’iritent, cet homme se tuerait ou deviendrait crétin. C’est donc précisément parce que je supposais* qu’il y avait un .antagoniste puissant entre Géorgina et moi , que je brûlais du désir de la mieux connaître.

Le dîner tini , je têchai de l’approcher, ce qui ne fut pas tri'S-difricile, attendu ([u’elle était fort abandonnée. En général les femmes me font peur, et je crois que je n’ai d’elles une si mauvaise opinion que parce que je sais que je dois avoir fort peu de succès auprès d’elles.

Cependant la curiosité qui me poussait vers Géorgina était d’une nature irrésistible comme celle qui pousse les enfants

LES QUATRE SŒURS

à tirer un pistolet, (|uoi(|u’ils soient épouvantés par avanr-t* lie ce ([ui va eu résulter. Je iu’a])i)rüchai doue de la belle dédaifrneuse, cl je lui dis en manière de présentation personnelle :

— Probableuient, Mademoiselle, vous n’avez aucun souvenir de moi'.'

— Pardon, me dit-elle sérieusement et d’une voix prave et sonore comme un son de violoncelle, pardon, monsieur, je me rappelle parfaitement ijuc vous étiez près du lit de mort de mon père , et ipi’il vous dit qu’un jour vous pourriez peut-être veiller sur ses filles.

Je m’étais approché dans une cruelle appréhension qu’une réponse éipiivoque ou railleuse ne me renvoyilt d’oii je venais. Je fus si ravi de ces paroles qui semblaient un appel ù un entretien presque intime, que je m’écriai avec un air de ravissement fort maladroit et fort mal placé :

— Onoi ! mademoiselle, vous vous souvenez de cela?

— .Mieux queyous sans doute, monsieur, reprit tléorgina, tandis que je m’asseyais près d’elle. J’étais bien enfant alors, mais celte parole de mon père me frappa vivement, et bien des fois depuis ce jour je me suis demandé en secret : « Où donc est celui à ipii mon père avait laissé une si noble tâche ? 1/a-t-il reiiiée, ou reviendra-t-il au jour du danger? » Mais vous voilà, et je suis rassurée.

Mille millions de tonnerres auraient éclaté à mes oreilles que > je n’aurais pas été plus abasourdi que par cette phrase. 11 me sembla voir danser devant moi les ligures méludramatiiiues de Gaspardo, de la Tour de Nesle, et de tous les drames où il y a uli homme fatal qui arrive à riieure dite, à la minute, à la seconde même où son apparition doit faire rugir d’admiration ce que vous autres appelez le public. Cependant je me contins, et je répoiulis, voulant faire de l’esprit :

— Sans aucun doute le rôle que M. de Mandres avait daigné me conlier est très-beau ; mais il est inutile, grâce à la tendresse prévoyante de votre mère, qui a pris en aide la protection éclairée de mon ami Malabry.

— Vous ne pensez pas un mol de ce que vous dites, monsieur, me repartit froidement la belle üéorgina.

Seconde stupéfaction qui, celte fois, demeura muette, et pendant laquelle la jeune fdle reprit ;

LES yUATUE S(EURS. 27

— Vous n’esliinez pas M. Malabry, vuiisiic croyexpasà la l)rudencc de ma mère, et vous souproiincz déjà que le sort des filles de M. de Maiidres n’est pas ce qu’il devrait être.

Il y avait dans ces paroles une dose de vérité si vraie, (pi’elle me fit oublier le ton' théâtral dont elles avaient été (lébitées.

— Je n’ai aucun droit de porter un jugement si sévère sur des personnes et des chases auxtpielles je suis resté trop' longtemps étranger.

(iéorgina me regarda en face, et reprit d’un ton froid ;

— • Soit, monsieur; votre réponse ne m’étonne pas. Quel homme pouvant se dispenser d'un devoir pénible a jamais eu le courage de l’accomplir?

Je me récriai.

— Je sais (jue a^ous l’avez fait une fois, lors du mariage de ma mère avec M. Malabry. M. Ifarrieu, notre subrogé-tuteur, m’a dit, avant de mourir, que vous aviez voulu l’éclairer, et qu’il avait, refusé de aous entendre. Mais vous aA’ez probablement compris que c'était une duperie de s'occuper des affaires des autres. (Juant à moi, à (pii l’expérience n’a jias oii(;ore donné celte prudence, je vous avertis, sans craindre les conséquenciis que cet avis peut a\'oir pour moi, je vous avertis que vous êtes dans une société de malhonnêtes gens (]iii en veulent à votre fortune.

His dicds, après ces paroles, üéorgiua se leA’a et quitta le. salon.

Pendant notre dialogue, les bonnnes aA’aienl disiraru, à l’exception du ténor lé.ger, qui chercbait vainement les regards de sa Lia, (pii, à ce (pi’il me sembla, lui tenait rigueur. J’étais fort embarrassé de ma personne, très-ému de ce que m’avait dit Géorgina, et surtout fort préoccupé d’elle. La liberté outrecuidante des faijons de celle jeune lille me paraissait dépasser tout ce (pie j’avais imaginé de plus insolite; mais le sentiment de curiosité que j’avais éprouvé, même avant de l’aborder, ne fit que s’accroître, et dans l'espoir de la voir reparaître, j’oubliai mes pressentiments, ses avis, et je demeurai.

C’est durant cette attente que j’appris tout à fait ce qu’étaient les trois sœurs de Géorgina. Cornélie était une femme qui ne rêvait que chevaux, hôtels, réception, grand train, et je com-

LES QUATRli SŒURS.

pris qu’elle se fût laissé séduire par les millions dont Rurar faisait tant d’usage dans la conversation. Quant à Lia, elle était la sentimentale de la famille et je la vis sincèrement pleurer pendant que M. Varnier, saturé de bonne chère, le visage rubicond, le poil toulïïi et la lèvre rouge, chantait d’une voi\ qui ne pouvait partir que d’une excellente poitrine, une cruelle romance ayant pour refrain :

Pitié, mitliine.

Pour l’oriihdin Qui vous réclame Vu peu de pain.

Tandis qu’il chantait, cet atroce minotaure sa t uruait avec désespoir vers Lia, et lor.'üiu’il eut fini, elle lui jeta un de o''s doux rayons do femme (|ui disent si bien :

— Vous êtes pardonné.

A ce triomphe, la ligure de cet liomme jubila, c’est-:\-dire qu’il n’éprouva pas cet intime et secret boiih ' d’iiii etrur allégé du ressentiment de la femme iiu’il a' ; mais il st^

gonfla de sottise et d’orgueil comme un huto pii se dit ;

« J’étais sûr de mon succès. »

Quant à Sophie, clic m'avait ]iaru for! on peine de ce ([u’elle devait faire, car, d’un côté, elle voyait Loriiélic écoutant et approuvant avec une tenue d'impéralj’ice, et de l’autre Lia larmoyant d’un air désolé; et comme sa mère, voulant donner un guide à sou extrême gaucherie, lui disait sans cesse ;

« Regarde tes soeurs, fais comme tes sa'urs, «

Sophie SC décida à écouter froidement tant que M. Varnier chantait, et à s’essuyer les yeux à la Un de cliaque couplet en se mouchant bruyamment.

Cependant üéorgina ne iiaraissait point, et mon dé.sir de la revoir devenait de plus en plus vif. 11 se passait en moi quelque chose d’étrange à propos de cette jeune fille, tourmenté que j’étais d’une curiosité à son sujet.

Je n’aurais voulu pourtant interroger persomie sur elle. Je sentais, je devinais d’avance qu’on m’en dirait des choses peu flatteuses, et d’avance je sentais aussi que je les considérerais comme l’opinion \ulgaire de gens qui ne pouvaient comprendre un pareil caractère et un esprit si supérieur. Je la

' LES QUATRE SŒURS

blâmais en moi-inénie d'éti t! ce qu’elle était ; mais je n'àurais pas voulu entendre ce. l)lùme dans la bouche d’un autje.

Tu te crois très-habile et tu souris eu te disant à part toi :

" Voici mon ami Trucindor amoureux. » •

Non, mon ami, je n’étais pas amoureux.

^Géorgina m’intéressait comme un problème dont on veut ne devoir la solution qu’à soi-méme. C'est imc des dispositions de mon esprit. Je me suis brouillé avec un de mes voisins de campagne, parce ([u’il m’apportait tous les malins le mot de l’énigme mise au bas de mon petit journal, lorsque j’étais encore délicieusement occupé à le cbercber. Non, le dis-je, non, je n’étais pas amoureux de Géorgina. Cela ne m’empécha pas de demeurer jusqu’à onze beures du soir, sans songer le moins du monde à l’absence des autres convives. Fabgué d’attendre, je me décidai à ciuitter le salon sans avoir revu Malabry ni ses acolytes; juge donc de ma surprise lorsque, trois jours après, je lus dans un journal :

« Le bruit qui s’est répandu de la prochaine dissolution de la chambre a réveillé l’attention dos vrais amis de la liberté; de toutes parts on s’occupe d’opposer des candidats indépendants à ceux que le ministère se prépare à soutenir de son iidluence et de ses fonds secrets. Déjà une réunion a eu lien chez M. '«lalabry, l’un des plus grands propriétaires de la Normandie; on y a discuté les titres des nouveaux candidats et nous avons la satisfaction d’annoncer à nos lecteurs que l’unanimité des voix s’est portée sur M. Félix Morland, l’un des hommes les i>bis considérables du département du Calvados, aussi indé])env!anl par son caractère (pie par sa fortune, dent il fait le plus noble usage. »

.le fus aussi indigné (jue surpris de celle insigne rouerie, et sous le coup de ma première fureur, j’avais déjà écrit une lettre sanglante à Malabry , lorsque je vis entrer chez moi M. lîurac , l’air tres-agilé et dans un état de colère indicible.

— Vous savez ce <pii m’arrive* , monsieur? me dit-il rapidement. ,

— Non, en vérité, monsieur, mais...

— Vous m’envoyez irrité au deinner point. C’est vraiment déidorable! Certes la presse est une bonne et excellente chose; mais, monsieur, c’est pour ainsi dire un piège sans

l.KS QUATHE S(KL’ns.

cesse tcnilii autour de vous; et je ne coiupreuds ]>as comment moi, qui vis d’habitude parmi les hommes les plus manpiauls, j’ai pu faire une inireille iiidiscnHion.

— Mais de quoi s’agit-il doue, monsieur'/

— Maisde ces ipiatre lignes (jui sont là entre filets comme pour attester tout haut ma bf‘vue.

— Kn effet, monsieur, je ne eomi>rends pas...

— C'est à i«‘ine si je l’ai compris ; et ça blf* à force do me creuser la tiHe que j'ai ))u me rapjieler comment cela avait jiu arriver. 11 est vrai ([ne l'autre jour, chez Malabry, nous nous sommes occupc's d'cMoctions, (pie votre lioin a tHé lironomat et qu’il n’y a eu ([u’uiie voix sur votre comjUe , mais c’(“tait pour vous demander s'il vous convenait d'accepter la candidature de notre arrondissement. .Malabry est rentré dans sou salon [lour vous faire cette [iroposition; mais vous ('liez d('-jà [larli, et il a ('té convenu ipi’il se chargerait de vous eu jiarler avant tout. Probablement il n’a [in venir depuis deux jours. Je l’ignorais absolument, de sorte ([u’hier, à une autre, as.seniblée oii se trouvaient les hommes politiques les plus éminents de la presse, me trouvant interpellé sur ce qui avait été fait dans la réunion .Malabry, j’ai raconté ce qui s'était passé pour d’autres candidats; mais, dans la chaleur de l improvisation, votre nom m’est ('(chappé; j’ai dit ou je crois avoir dit que vous accepteriez; enlin, ce qu’il y a de certain, c’est qu’à mon insu on s’est servi de cette conli- (Jence '[Kuir [uiblier le petit article que vous avez lu ce matin.

— C’est fâcheux, je n'grette...

— Oh! je sais d'oii le coup part; je me raiipolle maintenant que le rt'dacteur en chef d’un (le nos meilleurs jonr- , naux s’est récrié à votre nom, et (pi'il a dit (pie vous étiez nu homme très-convenable, parfaileineiit placé ; ce qui est vrai, mais ce (jiii ne l’autorisait pas à faire une pareille déclaration sans votre aveu.

— Eli bien ! monsieur, le journal en sera ([uitte [lour un (lésaviHi (le sa nouvelle.

— Il le faut bien, dit Burac, pni.s([uc vdus êtes décidé à ne pas vous mettre sur les rangs; car votre intention n'est pas de vous y mettre?

— Je n’ai pas dç parti pris à cet egard.

Uurac me regarda d’un air stupéfait, et reprit :

— Il faut pourtant vous décider. Nous sommes sûrs de votre aiTOiidisseineiit; mais nous courrions grand risque de ' perdre nos avantages si nos voix se partageaient. Vous avez un concurrent qui consentira volontiers à se retirer devant vous, si vous vous portez franchement à la candidature, mais qui se présenterait en cas d’hésitation de votre part.

— lü ce candidat, quel est-il'?

— l’ermettez-moi de ne pas vous le nommer ; il no désire être connu (ju’autant cpio vous renonceriez, et je crois même (ju’à l’heure tpi’il est il doit avoir écrit à ses amis de re|)orter les voix sur vous. Voyons, que décidez-vous?

J’étais comme un homme (pii est devant une tahle do jeu, ' bien convaincu (ju’il va se ruiner, et qui avance, recule et linit par succomber. Je ne succombai pas sur-le-champ, mais je dis à Burac ;

— Je voudrais cependant savoir si je ne vais pas tenter une démarche ridicule. ,

— Monsieur Morland , me dit Burac d’un air grave, la l’raiice n’est pas un pays si corrompu et si tombé qu’on veut bien le dire; et lorsqu’un homme d’honneur, de probité et de courage fait une pareille démarche , je ne dis pas qu’il réussira toujours, mais il est assuré d’exciter la sympathie de tous les liommcs de cœur.

Je lis trois tours dans ma chambre et je finis l’entretien I)hr ces mots stupides :

— Kh bien ! monsieur, f essaierai.

Burac me remercia et me donna rendez-vous chez Malabry jiour le lendemain soir.

Notez bien, pour le lendemain.

La rectification ne serait pas faite, si j’étais le candidat avoué, ex consentant du comité Malabry.

l’auvre moi !

Quoique plusiciu's mois se soient écoulés depuis que ce que je te raconte m’est arrivé, je ne puis te dire quel est

LES Ol’ATRE SCELRS

•le sentimeat vrai qui dominait en moi, lorsque je me rendis chez Malabry. J’y étais entraîné à la fois ])ar deux attraits différents, et j’y portais de même deux craintes sérieuses. La vanité de la députation me tournait la tête, mais je sentais que je prenais un mauvais chemin pour y parvenir.

Je te faiÿ ici ma confession jtleine et entière, par conséquent je puis t’avouer par quelle transaction déshonnête j’étais parvenu à concilier mes dés^irs et mes serui)u!cs.

Je me disais qu’il importe peu d’étre ixjussé par une intrigue, si du moment ([u’on est anivé on la désîivoue, on s’en sépare, et l’on agit dans son indépendance et son amour du bien. C’est la morale dépravée qui dit qu’il n’y a pas do mal à voler un voleur, et qui me faisait voir cette petite trahison envers ceux dont j’acceptais l'appui connue une réparation de mon alliance avec eux.

D’un autre côté, l’idée de revoir Géorgina me poursuivait avec une force invincible, et que je ne puis appeler douloureuse. C’était une émotion pareille à ce que j’éprouvai la première fois que j’assistai à une course de taureaux, pendant mon séjour en Espagne. Rien ne m’cùt ein])êché d’y aller, et pourtant je savais ([ue j’y éprouverais des .sensations qui mo feraient mal. Mais je n’avais, en vérité, aucune bonne raison pour m’e.xcuser la faiblesse qui m’entraînait vers Géorgina. J’y allais, parce que j’y allais, j’agissais enün f’omme tout homme qui est sous un charme quelconcpio, j'obéissais en sentant que je faisais mal, mais sans comprendre qu’il fût possible de résister à la force qui m'attirait.

Quand j’arrivai chez Malabry, l’amieil (|uc je reçus de Géorgina fut celui que j’avais prévu, et cependant il mo blessa. As-tu remarqué, cette constante contradiction de l’homme? Lorsqu’il ne fait pas exactement ce qu'il doit faire, la raison l'avertit immédiatement du blâme qu’il rencontrera, et cependant ü se révolte, et le trouve injuste quand il arrive, comme si c’était un coup imprévu.

Mme Malabry, Cornélie, Sophie, me lirenl leurs pbis beaux compliments. Ce furent des reproches charmants sur ma discrétion politique, des félicitations empressées de ce que je m’étais associé aux efforts de leurs amis. Lia ne put distraire qu’un sourire gracieux de l’attention qu’elle prêtait au dè.ch>ffrement d’une nouvelle romance. Quant à Géorgina,

elle ne répondit à mon salut que par une brève inclination, accompagnée d’un regard fort dédaigneux. La séance politique était déjà ouverte dans le cabinet de Malabry, et sa femme me dit de l’air le plus gracieux du monde :

— Monsieur Morland, on vous attend.

Plus j’approcliais de la. sottise que j’allais faire, plus elle se montiait à mes yeux dans son énormité. J’étais déjà trop engagé po\ir reculer sans esclandre v mais peut-être je m’en fusse trouvé le courage, si je n’ava/s pas craint d’avoir l’air de céder au méprisant avis qui semblait m'avoir été dctiné par Géorgina. Je fus lâche vis-à-vis de moi-méine, qui me disais que j’agissais mal pour ne pas paraître faible vis-àvis d’un autre qui me disait la même chose.

Avoue ([ue l’homme est un étrangemnimal.

Je me décidai donc lièrement à entrer chez Malabry, et, en passant devant Géorgina, je, lui adressai un regard qui voulait dire :

Il Vous voyez que je ne suis pas un petit garçon qu’une femme peut mener par le nez. »

Et cependant le bout de ce maudit nez qui vous a tant fait rire était dé'jà pincé entre les deux grilVes de Burac, qui, en me voyant entrer, s’avança rapidement vers moi et me présenta à ([uelquos-uns de scs amis.

Quoique tu sois un pauvre feuilletoniste qui ne sait jxis ou ne veut pas faire de politique, il est bon que je te raconte cette séance, àlin de te faire connaître à fond les hommes et les événements qui ont causé la destinée des quatre femmes dont tu viens de inc demander l’histoire. 11 faut aussi que tu comprennes bien une chose, c’est que je n’ai pas été aussi absolument bête (jue mon récit peut te le faire croire. Malgré moi, je mêle ce que je sentais alors avec ce que je sais aujourd’hui. Je me vois à distance aussi bien que je vois les autres, et je me juge comme un sot, lorsque je n’étais encore ([u’.unc dupe ; ce qui arrive aux gens les plus spirituels et les plus avisés.

Or, lorsque j’entrai dans cette assemblée, je doutai, malgré mol, de la sévérité de mes jugements sur Burac, Malabry et consorts. La présence de quelques hommes, de ceux que l’opinion puhli([tie appelle honorables, lit chanceler mes mauvaises opinions. Parmi ceux-là se trouvait un certain avocat,

LKS Ol ATllK SŒI'IIS.

rtéjnUé fonscioiifii-ux à qui la lofiiquo hal)itm'lle de respèee luiinaiiie liaiiraise uccordait d'aulant plus île vérins et de luiiiu’Tes qu’il Irouvail tout ce qui se faisait mauvais et sluiiide.

Je l’avais eonnu assez iiartieuliérement, ayant été attaehé

son élude eu qualité de seerélaire en sous-ordre. Dans ce lenii»s-là,iiousnc nous orciqiums {xuère de ce qu’il était, que par rapport à nous, et ce qui nous amusait inliniment, c’était ce ipie nous appelions les rentrées duiKilron.

Si à r heure manpiée pour le r'elour de l’audience il s’arrêtait dans l’étude qui précédait son cabinet, s’il s’informait amicalement do ce que nous avions fait et s’il trouvait des mots d’encoura.aenieiit et d’indulf^ence jiour nos travaux, nous étions très-assurés ipi’il venait de perdre la cause qu’il avait plaidée. Si, au contraire, il passait n une et lier à /ravers nos tables pour nous appeler près de lui et nous rendre d’un air de (litié les rajiporls que nous lui avions jiréimrés, nous aurions pu écrire au client du |our, sans risque de nous tromper, que sa cause était }»açïuée. Ce caractère est un de ceux que je n’ai jamais pu m’exiiliquer dans un homme d’un esprit incontestable et qui n’est pas sans mérite. Ji* Laton le iioussait au suiiréme defçré. bo moindre triomphe lenivrait jusqu’à la plus sotte importance envers ses éfraux, comme le moindre revers rabattait jusqu’à la plus infime flatterie envers scs iid’érieurs.

Toutefois, cet homme avait îfiandi dans des luttes parlementaires, d’abord jiarcc qu’il y apportait cette faconde intari.ssidjle de l’avocat pour ipii on a créé la vap;ue définition de talent de la parole, ensuite par sa persévérante opposition au pouvernemoiit, ce qui est compté aux uns comme jirohité, aux autres comme talent, à tous comme un droit aux suffrages des électeurs.

J’oubliais donc que >iî Laton avait olilenu peu de succès dans la session précédente, et qu’en cette circonstance, et en vertu de son caractère, il devait s’étre rapproché de quiconipie pouvait le servir. L’empressement avec lequel il m’accueillit ne m’éclaira pas, et je ne tirai de sa présence à l’assemblée qu'une seule conclusion, c’est que c’était nécessairement une rémiion politique très-sérieuse.

Indéiiendamment de M« Laton, il y avait le rédacteur en chef d’un journal de l’opposition pour leiiuel je professais

nécessairemenl le plus profond respect, par cela seul que sa feuille accusait tous les matins les trois quarts de la ciianibre de vénalité et tous les miiiitrcs de concussion, de lâcheté et d’iguoi-ancc.

Certes, je ne suis pas un révolutionnaire, mais je suis volontiers d’un parti cpii tient essenlieileinent au caractère du peuple français. J'ai été, je suis et serai probablement toujours mécontent. Le mécontent est la racine de tous les partis en France, de quelque nom qu’ils s’affublent par la suite. La disposition naturelle de notre esprit est de ne pas vouloir ce qui est -, cette disposition, si niaise ou si méchante qu’elle puisse être, est du moins naturelle et consciencieuse. Quant à savoir ce qu’on veut, c’est bien différent, on n’y regarde pas de si près ; c’est tout au plus si les tètes fortes des partis s’en sont quelquefois inoccupées ; et il est très-probable que si ceux-là disaient exactement à ceux qui les suivent où aboutirait leur système en cas de réussite, les soldats abandonneraient vile les généraux. Mais on ne se donne pas plus de peine lorsqu’il s’agit de critiquer une œuvre de l’esprit ; on se fait grand homme en criant (pie tout est mauvais. Seulement on oublie qu’en politifiue le riMe du censeur et celui de l’auteur sont souvent inséparables, et qu’on est en droit de dire à ceux qui blâment : Faites mieux. Toutes ces belles réflexions ne me vinrent point lorsque je me trouvai chez Malabry : je ne vis qu’une sérieuse réunion présidée parmi homme grave, car M® Lalon avait pris le fauteuil, et après quehpies causerii's particulières la séance commença. Le président l’ouvrit par une courte allocution où il posa le but de la réunion en termes assez vagues pour ipi'il pùl (;n tirer plus tard tout ce qui pourrait lui jiroliter. 11 ne s’agissait pas moins que d’appeler à la chambre des hommes éclairés, indépendants, consciencieux, et qui devaient faire le bonheur (le la France.

Ou applaudit avec un cnlhou.siasme décent, et Burac se leva pour prendre la parole ; M‘»e Laton pâlit au muinure approbateur qui accueillit le jeune orateur. Etait-ce d’envie, ou de pour ? Pour ne pas me tromper, j’ariirme que c’était de peur et d’envie à la fois. Je voudrais pouvoir te mimer la tenue, le geste, l’accent de ce petit homme. Ce qu’il disait était net, clair, posé, tranchant’ mais diffus et plein de répé-

LES QUATRE SŒURS

ülions (les im'nies choses , presi]iie dans les mi'nies termes, mais si rapidenieiit et si svirernenl d(H)ité que ce n’dtai/ qu’après audition (iu’(jii s’apercevait du vide complet des raisons, et du très-petit nombre d’idées qu’il délayait en un nombre inlini de phrases vulfîaires, presque toutes posées comme des apopbtiiegmes de haute portée politi(|ue. Il parla une heure di.x. minutes sans lu'siler, sans sourciller, et le tout pour dire en résumé i|uc Laton ayant émis les grands principes d’après lesipiels devait agir rassemblée, il ne lui restait plus, à lui Burac, ipi’à s’occuper des moyens par lesquels on dc.vait les l'aire triompher.

Ces moyens étaient d agir directement et efticacement sur les esprits des électeurs, eu les édairanl sur le choix qu’ils devaient faire. La presse (piotidieune était le plus ])uissant de scs moyens, et il pouvait anuoncer avec j)laisirà l’assemblée que M. 'rournebi-üche était tout disposé à s’associer aux efforts de la réunion en mettant eu avant les candidats choi-» sis par elle.

Lu seule difiiculté à ce que cos secours fussent aussi eflicaces qu'on était en droit de ratlendre d’un journal aussi savamment, aussi libéralement, aussi supérieurement rédigé que celui de M. Tonrnebroche , c'est qu’il avait fort peu d’abonnés dans les départements agricoles sur lescpiels on voulait agir.

li était donc nécessaire de faire parvenir les lumières, la science, et l'esprit dudit journal aux électeurs aveugles tpii en ignoraient le mérite. En conséquence, on ne saurait mieux faire que d’adresser ledit journal auxdjts électeurs, et cela gratis. \Uûs ce qui était gratis pour eux ne pouvait rester une charge pour l’appui généreux de M. Tournebro- , che, qui ne devait compte à personne de l’espiit de son journal, mais qui devait compte à sesactionnaires des exem; plaires expédiés. On aurait donc à lui assurer uu certain nombre d’abonnements; le nombre de ces abounenients no pouvait être moins de mille, il fallait donc ouvrir une souscription immédiate pour couvrir ces premiers frais.

Jusque là j’avais été cliarmé de la parole de M. Burac; mais lorsqu’à travers sa phrase à claire-voie je vis s'avancer le projet de souscription, je me dis que j’allais enlin mesurer la sincérité de tous ces braves gens ; car on en venait à la

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véritable pierre de touche de tout dévouement ; on en venait aux écus.

L’empressement nahircl avec lequel on accueillit cette • proposition me rendit honteux , et pendant que Burac, qui s’était arrêté un moment, paraissait classer devant lui une , quantité de papiers, on lit circuler une feuille de papier avec un titre écrit à l’avance et qui disait que c’était la liste de souscription; chacun écrivait à son tour. Elle m’arriva lorsqu’il y avait déjà dix signatures , et je rougis de moi-même en voyant que nulle des personnes présentes n’avait souscrit pour moins de mille francs ; l’abolitioniste avait été à quatre mille. Je pris un mezzo termine^ je m’inscrivis pour deux raille, et ces deux sommes, avec quelques autres qui me parurent venir de ligures aussi pantoises que la mienne, fut sans doute tout ce qui fut touché de cette souscription, qui, en un cün d'œil, s’était élevée à près de trente mille francs.

J’avais signé, et je pensais avoir payé largement ma bienvenue, quoique j’eusse senti pénétrer dans mon esprit un de ces doutes qui vous ^préparent admirablement à céder à toutes les pressions industrieuses par lesquelles on débarrasse un homme de son argent.

Byrac reprit la parole, mais cette fois avec un air d’humeur et comme un homme contraint et forcé et à qui ce qu’il va dire coûte horriblement. " Maintenant, messieurs, dit-il, j'ai à vous faire part d’un projet dont je n’aurais pas voulu vous entretenir pour ma part ; mais j’ai dû céder aux prières, aux conseils et pres(|ue aux ordres des hommo>s les plus honorables. Je sais que cliacun doit à la cause publique le sacrifice de ses intérêts privés ; cependant j’avais pensé que ce désintéressement doit avoir des bornes ; mais ce que je redoute avant tout, c’est qu’on puisse croire un moment que je recule dans la voie où je me suis engagé, et ([uelque perte qu’il en puisse résulter pour moi, j’accomplirai ce qu’on m’a fait considérer comme mon devoir. »

Ce début n’avait rien d'alarmant, à ce qu’il me sembla, mais voici qui eût dû m’avertir, si je n’avais été sousl’empire d’un entraînement si bien joué autour de moi, qu’aujourd’hui que l'expérience ip’a averti, je ne voudrais pas m’exposer à le braver ne seconde fois,

Voici de quoi il s’agissait :

M. Biirac avait découvert dans le Calvados, oii il en existe en effet, des mines de houille. M. Burac nous fit rapidement l’historique de celle de Litry, où, en 1749, on appliqua la première machine <i vapeur qui ait existé en France, et nous montra les immenses accroissements des capitaux qui y fu- rent employés. Quant à la nouvelle affain*, lui, Burac, comptait se la réserver ; mais elle était trop grande, trop nationale ,'trop profitable ii la fois à ceux qui s’y intéresseraient et au pays qui en serait doté, pour ne pas la commencer au moment où on avait besoin de faire comprendre aux électeurs quels étaient leurs véritables amis. Je ne puis pas te rendre exactement ce qui fut dit, mais il ressortait toujours du discours de M. Bura (jueles premiers souscripteurs d’actions devaient à la fois retirer d’abord trois cents pour cent de leur argent, et ensuite Fimnjense considération qui s’attache aux fondateurs d’une entreprise qui doit être une source de richesse pour tout un déjiartement. Enfin, c’éhait tout gain pour le candidat à la députation et pour le spéculateur. Cette fois, je cédai à l’eutnitncment universel, et ce fut de bonne foi ; je crus, sinon à Burac, du moins à son affaire.

Je prêtai l’oreille à ce raisonnement qui en a égaré tant d’autres ; « Ce n’est peut-être pas un trés-honnéte honnie, mais c’est un homme habile; et si l’on ne fait pas toujours de bonnes affaires avec ces gens-là, ce n’est qu’avec eux qu’on en fait quehpiefois d’excellentes. »

Burac se garda bien de proiwser d’ouvrir une souscription immédiate, et semblait n’avoir proposé l’alfaire qu’à regret, nepasdemander mieux qu’un atermoiement qui lui permit de la garder poiu* lui seul. Mais un monsieur, tpie je n’avais pas encore remarqué, déclara souscrire immédiatement pour 100,000 francs d’actions ; Malabry fit le pauvre et en demanda pour 20,000 francs ; mais, à mon grand étonnement, Varnier et Brugnon souscrivirent chacun pour 80,000 francs. J’en pris pour une somme égale; l’abolitionisle, qui avait été plus généreux, fut plus prudent ; enfin, avant la fin de la soirée, sur une affaire de 2 millions, il y avait 700,000 fraucs d’actions placées.

La séance finie, la plupart des personnes présentes se retirèrent; nous rentrâmes dans le salon. Géorgina se tenait à

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l’écart; elle interrogea d’un regard perçant le visage de Burac, qui semblait triste et froid; mais, lorscju’elle aperçut Brugnon, Malabry et Varnier, qui semblaient radieux, elle se leva avec un mouvement de colère et de dégoût, et quitta le salon.

Malgré moi, cette improbation .si manifeste m’étonna et . m’alarma, et, quoi(pi'il m’en coûtât, je m’approchai de madame Malabry; et, après quelques circonlocutions sur le passé, je lui parlai de son bonlieur de mère. Je la vis sourire à l’éloge que je fis do Cornélie, de Sophie et de Lia ; mais mi embarras douloureux se montra sur son visage lorsque j’arrivai àGéorgina. Elle no me parla que par mots entrecoupés. Jamais je n’éprouvai une plus vive an.xiété ; mais il eût été ])eu convenable de presser une mère sur un pareil sujet, et je ne tirai de cet entretien qu’un soupçon fâcheux sur Géorgina et par conséquent une déliance réelle sur sa manière de juger les autres.

Cependant quelques semaines se passèrent, pondant lesquelles je me présentai plusieurs fois chez Malabry sans le trouver, ni pouvoir être adnris près de sa femme.

Unbeauraalin,une terrible annonce parut dans lesjournaux, annonçant l’affaire ;de Burac, où M' Laton, député, figurait comme conseil judiciaire, M. Tournebroche comme censeur, Burac comme gérant, et moi et les autres comme souscri|> teurs.

Ou y indiquait comme banquier un homme véritablement honorable, et avec qui j’avais eu quelques relations.

Je me rendis chez lui, troublé du soupçon que je pourrais bien être le seul véritable souscripteur de cette affaire ; mais, à mon grand étonnement, j’appris que j’étais le seul en retard, et que Brugnon et Varnier, entre autres, avaient versé chacun une somme de 40,000 fr. représentant la moitié exigible des- actions souscrites.

Je m’exécutai et payai par un -mandat sur un banquier de Caen.

Deux jours après, je reçus le paquet de lettres de faire part, le plus mirobolant qui puisse s’imaginer.

.Madame et M. Malabry me faisaient part du mariage de leurs filles et belles-filles.

Comme je le prévoyais, Cornélie épousait Burac, Sophie devenait madame Brugnon, et Lia donnait sa main à Varnier.

Gcttc singulière coincidence me frappa; cc.s trois mariages accomplis ù la sourdine en même temps que la grande spéculation, me parurent suspects, et je retournai chez Malabry.

Je trouvai l’assemblée rayonnante, c’était la veille de la célébration des mariages.

On m’accueillit avec toute la politesse que l'on doit dans les premiers jours à un actionnaire ; mais, lorsque j’essayai de parler à Malabry de l’étoimement que j’avais éprouvé on apprenant ce triple mariage, il me montra de son côté une surprise qui me dit siiflisamment que je me mêlais de choses qui ne me regardaient pas.

Je cherchai Géorgina, elle était absente, et je me retirai sans avoir rien appris. Je revins près de mon banquier, les actions se plaçaient déjà avec fureur et se cotaient déjà à bénéfice.

Le lendemain j’assistai au mariage, et je remarquai encore que Géorgina n’était pas dans l’église. Cependant j’avais engagé ma signature pour une .somme considérable et que je n’avais pas en capitaux disponibles; il me fallut retourner dans mon département pour rassembler les fonds nécessaires.

La chambre fut dissoute ,pendant que j’étais dans le pays. Les exemplaires du journal de M. Tournebroche, souscrits’ par l'assemblée Malabry, arrivèrent aux électeurs, et je m’ap(>rçus, à ma grande surprise, qu’une simjjle parole de moi, dont on connaissait la famille et la fortune, eût mieux valu que ces recommandations étrangères. Mais il n’était plus temps ; on murmura autour de moi que je m’étais associé à des intrigants.

Les élections arrivèrent, j’eus trois voix, et me décidai à rompre toute relation avec les Burac et les Malabry; j’écrivis à mon banquier de vendre toutes les actions (|ue j’avais dans les mines du Calvados. Je fis bien de me presser; je ne perdis que 40 p. 0;0 sur des actions qui, dans les premiers jours de leur émission, avaient doublé, et je me tins coi dans mes pâturages. Je ne pensais plus à cette coterie d’intrigants, et si le souvenir de Géorgina m’occupait encore quelquefois, ce n’était que bien vaguement, lorsque je fus de nouveau mêlé aux intérêts de ce monde d’une façon bien étrange.

pigwzeO' t ' iy C; » og le

Un soir, à l’heure où l’on n’attend plus personne, surtout à la campagne, on m’annonça la visite d’un monsieur qui désirait me parler. C’était un de mes anciens camarades.

— Félix, me dit-il, il faut ([uc je m’embarque dans deux jours pour l’Angleterre, sous un nom supposé, et je l’ai vainement tenté au Havre. Tu as des relations fréquentes à Hontleur ; tes fermiers ou toi-méme y devez connaître les patrons des bâtiments cpii font avec l’Angleterre votre commerce d’œufs et de volailles, il faut que tu me procures un passage sur l’un de ces beUiments.

Le jour où cet ami s’adressa à moi était trop près d’une date célèbre pour (fue je pusse me méprendre sur le motif qui l’obligeait à fuir. J’aurais été son juge que je l’eusse condamné; il vint se confier à moi comme ami, je m’engageai à le sauver.

— Reste chez moi, lui dis-je, et demain ou après-demain au plus tard, je t’aurai fait évader.

— Mais je ne suis pas seul, me dit-il, j’ai un compagnon avec moi.

— Va le chercher.

• Mon ami sortit et revint un quart d’heure après suivi d’une femme voilée. .

Je ne puis te dire quelle émotion j’éprouvai à l’aspect de cette femme, je la devmai sous son voile, quoique j’ignorasse absolument qu’elle pût connaître Victor.

Je ne m’étais pas trompé, c’était Géorgina.

— Tu l’avais mieux jugé que moi, lui dit Victor. Il nous sauvera tous deux.

— J’en étais sûre, dit Géorgina , et si, il y a quelques mois, j’avais eu plus de confiance en M. Morland, peut-être eussé-je arraché ma mère et mes sœurs au malheur qui les accable.

— Et qui ne vous a pas épargnée, lui dis-je à mon tour.

Géorgina leva la tête et me répondit avec fierté ;

— Le mien est noble, du moins, et je n’ai point à en rougir.

L’erreur était dans cette âme comme dans celle de ses sœurs. Ce qui me semblait un crime lui paraissait une noble action.

Ce n’était pas l’heure de disputer. Je fis tout ce que j’avais

LKvS QUATRE SOEURS.

promis, et je les eondiiisis moi-nitHne jusciu'au petit navire qni devait les sauviir tou.s deux.

Au moment de nous séiiarer, Gùorfrina me prit à part et me dit d’uii air déridé : ,

— Maintenant (jue vous êtes ipiiMe envers moi du serment que vous aviez lait mon père, voulez-vous le tenir envers ses autres lilles? vous pouvez encore les sauver du dernier désespoir et peut-être de la dernière honte?

— Je le ferai si je le peux, lui dis-je.

— Et pour le pouvoir, reprit-elle, il faut tpie vous sachiez ce qu’elles n’oseraient jamais vous avouer et ce que je puis vous dire, moi.

— Pourquoi donc avoir attendu si tard?

— Parce <pie, pour vous faire une pareille confidence, j’avais besoin d’un peu de repos d'esprit pour rassembler tous mes souvenirs. Vois les recevrez d'ici à peu de jours.

Ils partirent, et un mois après je. reçus le manuscrit que voici et que je te contio sous le sceau du plus profond secret, r Je jiris ledit manuscrit des mains de Trucindor, et voici ce que je lus.

Tout ce que j’écris ici, je le sais par moi ou par d'autres ; et comme je suis sûre de l’honneur de ceux qui m’ont conté les circonstances dont je n’ai pas été personnellement témoin, j’affirme que tout ce que je dis est l’exacte vérité.

Géorgi.na.

MANUSCRIT DE GÉORGINA

Déjà en 1836 les affaires de notre famille étaient dérangées; M. Malabry avait compromis dans des spéculations hasardées toute la fortune de ma mère. C’est vers cette époque qu’il rencontra M. Burac, qui menait à sa suite M. Varnier et M. Brugnon, dont le métier était de répondre de la probi-

jLioogIc

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té, de l’honneur et de la raeralité de leur oupitaine. M. Malabry, qui jusque là avait tourné autour de notre fortune sans l’attaquer, commença à espérer qu’il pourrait enün y mettre la main.

I.a façon dont il l’entendait était fort simple. 11 mariait trois d’entre nous à ces trois messieurs, en leur remettant loyalement notre dot, mais en stipulant secrètement que cette dot serait employée par nos maris à ses spéculations particulières.

Comme j'étais fort peu l’amie de M. Malabry, et que je ne m’étais jamais laissé ni épouvanter par ses menaces, ni séduire par ses magnifiques plans de fortune, il voulut d’abord se débarrasser de moi. Aussi j’eus à subir successivement les hommages de ces messieurs; mais aucun des trois ne parvint à me plaire (M. Malabry eût dû le p'révoir), et ils se « tournèrent insensiblement vers mes sœuis, et le partage fut fait comme il est arrivé.

11 ne faut pas trop accuser mes sœurs d’aveuglement dans leur obéissance. D’après l’avis de Burac, on se garda bien de faire des présentations et des propositions en règle, contre lesquelles mes sœurs eussent peut-être pu se précau- . tionner.

On fit mieux, on ouvrit aux trois prétendants fintimité de notre maison ; et bien des fois, dans nos entre liens de jeunes tilles nous, avons ri de ces messieurs sans sujiposer un moment qu’on pût accueillir leurs prétentions. Mais l’habitude de tes voir sans cesse, cette séduction latente protégée par M. Malabry et notre mère, et qui mettait ces messieurs de moitié dans tous les plaisirs qu’on nous accordait, triomphèrent peu à peu des répugnances de mes sœurs. Du reste, ils possédaient assez exactement les défauts qui correspondaient aux leurs, et ce fut de Ixinne foi qu’elles finirent par les aimer, si toutefois les divers sentiments qu’elles éprouvaient pouvaient s’appeler de l’amour..

Cornélic, avec sa grande beauté, sa prestance de reine, avait cette petitesse d’esprit qui ne comprend la grandeur que dans la forme extérieure. Ainsi, dans tous ses rêves de jeune <ille, elle ne posait pas sa vie à venir dans une bonne et noble affection, dans une alüance honorable, et dont elle se sentîdt lière par avance ; cela ne l'occupait que très-secon-

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dairenient, el s’il eût fallu repn'senter matériellement le sujet de ses longues rêveries, on aurait probablement fait une suite de charmants tableaux dont elle eût toujours occupé le premier plan, taiilùt dans un riche salon, étincelante de parures et de diamants; tantôt dans umnagnirKiue château, promenant la supériorité de sa beauté parmi les allées d’un parc royal; tantôt dans la plus somptueuse loge de l’Opéra et des lUiliens; tantôt dans le plus brillant éi|uipagé. Les doux rêves de la femme, auxquels eût si mal satisfait l’esprit positif et tranchant de Buiac, s’étaient pour ainsijdire aflaissês sous ce luxe d’espérances pleines d’or et de magnilicences, et ce même Burac, pour <iui les millions el le luxe qui en dépend semblaient un hochet- dont il laisserait la disposition à sa femme, devint pour elle un mari désirable et presque un mari aimé.

Lia fut prise par une autre fantaisie de son imagination ou plutôt de son caractère mélancoii(iue : elle était la femme douce et sentimentale (lui trouve un charme extrême dans le tableau de la faiblesse commandant à la force. Les pôles créatuH's créées par la poésie et aux pieds desquelles un homme puissant et redoutable à tous les autres vient déposer sa volonté, le lion (jui rampe sous une blanche main de femme, lui semblaient le terme le plus désirable du bonheur et du triomphe de l’àmc. Il a fallu sans doute beaucoup de complaisance à ma pauvre so'ur Lia pour voir ce héros rêvé dans M. Yarnicr. Mais ce gros homme crépu, avec sa voix flùlée, ses romances et scs grosses langueurs, était une caricature assez ressemblante de ce type idéal ; et puis Lia, comme la plupart des femmes, lit les trois quarts des frais de sa séduction. Elle aima M. Vaniier dans ses propres espérances et non pas dans la personne elle-même de ce butor.

Quant à ma sœur Sophie, elle avait été trop souvent l’objet de nos railleries pour ne pas croire avoir obtenu un véritable triomphe en attachant à son char un esprit aussi boursouflé que celui de M. Brugnon. Selon ses idées, c’était un éclatant démenti donné à la triste opinion tpie nous avions d’eUe.

Il résulta de tout cela qu’au bout de quelques mais mes soeurs, au lieu d’avoir à obéir aux volontés de M. Malabry, tremblaient qu’il ne mit quelque opposition à leur mariage.

Cependant cette admirable combinaison de notre beaupère n’aurait peut-être pas eu un dènoùmcnt si prochain sans l’arrivée d’un personnage fort étranger à notre maison, et qui ne se doutait point du tout de l’influence qu’il devait exercer sur la destinée de mes sœurs. Ce personnage était M. Félix Morland.

Un soir que ma mère et mes sœurs étaient sorties, et que j’étais demeurée à la maison avec M. Malabry, nous vîmes arriver M. Burac. Mon beau-père était retenu chez lui par la goutte qui le tourmentait assez légèrement, et j’étais allée lui tenir compagnie dans sa chambre.

Je cite cette circonstance parce qu’elle explique ce que j’osai faire en cette occasion. J’avais remarqué que, lors de son arrivée, M. Burac avait paru contrarié de me rencontrer ; mais comme- M. Malabry était encore assez souffrant pour ne pas quitter le coin de son feu, il lui était impossible de l’emmener dans une autre pièce sous un prétexte quelconque, et il fallait parler devant moi ou me renvoyer formellement; et Burac, qui se piquait d’une certaine élégance de manières, reculait devant cet expédient, d’autant plus qu’il me détes- ' tait cordialement et me craignait encore plus qu’il ne me détestait. 11 sembla donc prendre un parti en ma présence, et, après quelques mots de conversation banale, il dit à M. Malabrj- :

— Connaissez-vous, par hasard, un certain M. Félix Morland ?

— Pardieu ! dit M. Malabry, c’est celui dont vous nous avez quelquefois entendu rire avec ma femme, et qui est connu par ceux qui le connaissent sous le nom de mon ami Trucindor.

Comme M. Burac, j’avais entendu souvent ce nom accompagné des commentaires les plus plaisants sur la personne et les prétentions de celui qui le portait ; mais à ce souvenir, il s’en joignait un autre pour moi : c’était celui de la recommandation que mon père lui avait faite en mourant, et du jugement que notre subrogé-tuteur en avait porté. Je prêtai donc à ce qui allait se dire une attention que M. Malabry nj M. Burac ne pouvaient soupçonner, et je pensai que je ne devais pas seulement m’arrêter à ce qu’on voudrait bien dire

devant moi, mais encore essayer de pénc'trer dans le sens cadio de cette conversation,

La réponse de M. lîiiiac me prouva (pie j’avais raison de croire ipic cette conversation n’était pas, de sa part au moins, aussi désintéressée ipii! voulait le prétendre.

— C’est vrai, reprit-il, je me rappelle niaintenaut vos plaisanteries au sujet (leM. Moriaud; mais on nien a tellernent parlé connue d’un liomme dislinsué, intelligent et dans une si Loime position, que j’ai oulilié ce que vous m’en aviez dit.

L’éloge de M. Moriaud dans la bouche de M. Burac me parut si étrange que je le regardai avec étonnement, ce qui me donna occasion de surprendre un coup d’œil rapide envoyé à mon heau-j)ére, et qui semblait lui dire :

« C’est de ce ton qu’il faut parler devant fiéorgina. »

M. Malabry le comprit trop vite et s’y conforma trop aisément pour que je ne devinasse pas ipi’on commençait, à pro- ])os de M. Morland, une petite comédie devant moi. Aussi M. Malabry répondit sur-le-cbamp :

— Je ne m’étonne pas <pie M. Morland soit devénu ce que vous dites : comme jeune homme, il pouvait avoir des ridicules dont nous nous sommes moipiés; mais je n’ai entendu l’attaquer ni dans son honneur, ni dans ses bonnes qualités.

M. Malabry avait dépassé le but; ce n’était pas seulement M. Trucindor, le guitariste et le pastoral qu’il avait cent fois tourné en ridicule, c’était encore l'iiomme honnête et de relations sûres. Sa haine contre M. Morland l’avait même souvent emporté jusqu’à des accusations contre lesquelles ma mère avait protesté malgré sa faiblesse, et dans ces circonstances la colère qui s’enqiarait de M. Malabry laissait échapper contre son ancien ami les plus grosses invectives.

J’en savais donc assez de la vie pour comprendre qu’il faut qu’au homme ait de bien grands torts envers un autre pour le haïr à ce point-là. J’avais donc toujours supposé qu’il avait dû se iiasser entre M. .Morland et M. Malabry des choses qui ne devaient pas être à l’avantage du dernier. Cette retraite de mon beau-père me conlirma donc dans mes soupçons, et je pris un livre pour pouvoir mieux entendre en ayant l’air de ne pas écouter. Pendant ce temps, M. Burac reprenait :

— Je guis bien aise de ce que vous me dites, parce qu*q est possible que je me trouve en rapport d'affaires avec lui, et que je ne sais pas 'les faire avec des hommes qui n’y mettent pas la loyauté que j’y a])porte.

La première partie de cette phrase fit ouvrir de grands yeux à mon beau-père, tandis que la dernière moitié, qui était à mon adresse, me faisait bondir d’indignation.

— Quoi! dit M. Malabry d’une voix altérée, vous seriez en relation d’affaires avec Moriaud ? Prenez-y garde, vous ne le connaissez pas, c’est un homme rigide.

— Et c’est ce qu’il faut, reprit Burac en interrompant vivement mon beau-père, dont l'épouvante l’emportait.

Un nouveau signe me désigna comme un témoin devant lequel il fallait se contenir, et mon beau-père semblait annoncer de mémç qu’il allait me prier de me retirer, lorsque Burac s’en chargea par un moyen qui lui avait cent fois réussi. 11 se mit à entamer une dissertation sur des affaires de commerce, dissertation tellement embrouillée de calculs d’intérôts, de change, que presque toujours moi ou mes sœurs nous quittions la place. Cette fois, les yeux cloués à mon livre, je tins bon, et je le laissai entasser toutes les théories possibles de banque, de dépôts, de prêts siir marchandises, de jeux de Bourse, sans bouger de ma chaise. M. Malabry n’écoutait Burac que pour voir quel effet produirait sur moi cette fastidieuse dissertation, et, voyant que j’y résistais, il prit le parti de me dire assez crûment qu’il avait à entretenir M. Burac en particulier de l’affaire qu’il venait de lui exposer.

.le lisais, je n’écoutais pas, je ne devais donc pas les gêner, et j’eus.sc écouté, que si la conversation eût dû continuer sur le sujet qu’avait entrepris M. Burac, je n’y eusse absolument rien compris. 11 s’agissait donc entre eux d’autre chose et très-probablement de M. Morland, et ce ne devait pas être à bonne intention puisqu’on m’éloignait. Je voulus savoir si la déliaTice instinctive que m’inspiraient ces deux hommes était bien ou mal fondée, et je me résolus à écouter leur conversation. Je ne me dissimule pas ce que cette action a de honteux en soi. et, malgré l’(îxcuse que pouvait lui fournir ce que j’entendis, je n’en ai pa< iu.ùns abusé de la confiance qu'avait en moi M. Malabry, rp i, me croyant ineapable d'un

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LES QUATRE SŒURS

pareil espionnage, ne prit aucune jirécaulion contre ma curiosité. Je m’étais glissée dans un cabinet de toilette qui ouvrait de la chambre de M. Malabry dans celle de ma mère, et j’entendis M. Burac, qui sans doute répondait à une question de mon beau-père :

— Comment! vous ne comprenez pas en cpioi il peut nous être utile? Amenons ce Moriaud à se ixjrter un des premiers souscripteurs ix)ur nos mines du Calvados, et il nous vaudra mieux à lui tout seul que les noms les plus connus de lu capitale. C'est im des propriétaires les plus riches du pays, et quand l’actionnaire parisien verra un homme de la localité s’intéresser péæmiiairemeut à une afl'aire sur laquelle il doit avoir des renseignements exacts, il n’est pas douteux que nous enlevions la souscription au pas de course.

— MaisMorland, tout niaLs qu’il est sur toute autre chose, doit avoir acquis >me certaine ex[)érience des affaires, et vous devez penser qu’en sa qualité de provincial et de Normand, 1 portera dans l’examen de celle-ci un soin qui pourra plutôt nous être fatal que nous servir.

— Oui, dit Burac, si nous lui laissons le temps de l’examiner; mais il faut qu’il soit saisi, enlevé, avant d’avoir eu le temps de se reconnaître. Ma première victoire est d’avoir décidé N... à être le banquier de notre opération. Il a longtemps résisté, mais une large commission, secrètement accordée à son commis, a mis celui-ci dans nos eaux, et le patron, tout occupé qu’il est de politii[ue, a laissé faire.

Et maintenant voici la marche ;

11 faut que le nom du banipiier endorme Morland, et que la souscription de Morland fascine le banquier. Poiu’ cela, notre premier plan doit avoir son e.xécution ; d’ici à quinze jours les mariages se feront; Brugnon et Yariiier, souscripteurs chacim pour 80,000 francs d'actions, feront leur part effective du versement, et mon vieux nègi'opliile ira tout droit. Je vous conlierai vingt ou trente mille francs pour souscrire sous votre nom, afin d’édiüer N... sur la réalité de l’opération et sur votre position dont il doute ; et quand Morland lui en parlera, N..., converti par la rapidité et l’énormité des premiers versements, convaincra Moiiand qui n’osera pas se défendre. Le versement de Morland une fois accompli, je vous réponds de faire de sa coopération et de la conüance absolue

qu’elle inspirera à N..., un levier pour remuer l’actionnaire; car il ne faut pas faire la faute qui a failli nous perdre la dernière fois ; il ne faut pas nous risquer à faire coter les actions et à revendre celles dont nous serons porteurs, avant que le capital annoncé ne soit entièrement souscrit.

— Tout cela est très-bien, dit M. Malabry; mais, depuis un mois que ce Trucindor (je ne pourrai jamais me défaire de ce nom-ià), depuis un mois que ce Morland est à Paris, il n'est point venu me voir, et je ne puis aller à lui ; avec son caractère soupçonneux, il aurait bientôt dépisté mes intentions.

J’entendis Burac ricaner avec impatience et reprendre aussitôt:

— Vous n’irez point à Morland; il vient demain passer la soirée chez ma sœur, vous l’y verrez.

— Mais j’y pense, reprit mon beau-père, il serait peut-être possible...

II s'arrêta, et Burac lui dit sèchement :

— Quoi donc? qu’il a-t-il? à quoi pensez-vous?

— Rien, ditMalabiy’; une sotte idée qui m’était passée par la tête.

— ; Mais quelle est cette idée?

— Oh ! ce n’est pas la peine d’en parler.

— Malahry, lui dit Burac d’un ton ferme et presque menaçant, j’agis avec franchise avec vous, tandüs que vous avez toujours vis-à-vis de moi quelque arrière-pensée à votre profit. N’oubliez pas (pie ce n’est pas moi qui suis venu vous chercher, et que dans cette affaire je me suis dépouillé pour vous d’une portion des actions industrielles (jue l’acte de société réserve au gérant, et que vous avez une large part de tous les bénéfices qu’elle présentera.

— Oui, sans doute, dit M. Malabry, inais où seraient ces bénéfices, où serait l’opération elle-même, si la dot de mes filles ne venait pas la faciliter?

Burac frappa le paripiet avec colère.

— Eh bien ! trouvez-leur des maris qui consentent comme nous à riscpier cette dot le jour où ils la recevront, pour vous faire gagner deux ou trois cent mille francs et vous sauver de la déconfiture, et...

— Si nous entrons sur ce terrain, reprit mon beau-père,

SO LES QUATRE SOEURS

je puis aller penWtrc plus loin que vous ; mais quoique vous ayez ensasé l’affaire sans ma participation, je ne vous abandonnerai pas. A demain, car il est temps que cela Unisse, je suis à bout de ressources; et môme, s’il follait que demain ma femme et ses lilles eussent besoin de quelques brimborions de toilette, je serais fort embarrassô...

— Soit, dit Burac, je vous enverrai demain matin un billet souscrit par Varnier à l’ordre de Bru?non,je l’endosserai à votre ordre, et avec nos quatre signatures le vieux Macrobe vous le prendra.

— Il en a dôjii pour quinze mille francs!

~ 11 vous le prendra, repartit Burac, j’eu fais mon affaire. De combien avez-vous besoin?

— C’est selon, dit mon beau-père.

— A propos, dit Burac vivement, j’oubliais... Je crois que notis ferons bien d’avoir le Morland à diuer chez vous... Pouvez-vous lui donner à diner?

Mon beau-père fut très-embarrassé de répondre...

— Je m’en doutais, dit Burac ; je vous avais pourtant

souscrit 5,000 francs pour dégager vos argenteries; mais vous ne vous êtes pas plritôt senti quelques écus dans la poche, que vous avez été faire de petits coro//flrp(>.î à Tortmii . Tenez, Malahry, cotte manie du jeu vous perdra ! •

— Elle en a enrichi de plus maladroits que moi.

— Je ne connais de maladroits ifue ceux qui perdent... mais ne recommençons pas cotte éternelle discussion. Je vous enverrai 6,ooo francs domain ; Macrobe les prendra, j’en suis sûr. N’oubliez pas que cette fois je ne vous pardonnerais pas d’en disposer pour autre chose que pour ce qui est convenu. D’ailleurs, une fois le dmer donné, ce sera toujours une ressource.

— A demain donc !

— A demain ; Brugnon est instruit. Quant à cet imbécile de Varnier, il est inutile de le prévenir ; il ne va jamais si bien que quand il ne sait pas où il va !

Comme en ce moment j’entendis M. Burac se lever, je m’esquivai et je rentrai dans ma chambre, dans un effroyable état de désespoir.

Je venais de sonder toute la profondeur de la ruine de ma mère et de la honte de son mari, et je savais enfin de quelle

façon on prétendait saorilier mes sœurs. Je cherchais dans ma tête quekpics moyens de les sauver, lorsque mon beaupère me lit diie d’aller chez lui.

Si à ce moment j’avais pu découvrir une issue à la triste situation de mes mœurs, j’aurais dit en face de M. Malabry ce que je savais, ce que je venais d’entendre, et, au risque de tout ce qui eût pu m’en arriver, j’aurais déjoué ses projets ; mais je n’avais encore aucune idée arrêtée à ce sujet, et je me résolus à me taire pour tâcher de surprendre encore quelque renseignement qui pût me guider.

Je retournai chez mon beau-père. A l’accueil aimable qu’il me üt, je pressentis qu’il voulait me rendre complice involontaire de quelques-unes de ses trahisons, et je me félicitai intérieurement de ma résolution de dissimuler.

— Ma chère enfant, me dit-il du même ton qu’il prenait avec nous lorsque nous étions toutes petites, et qu’il recherchait la main de ma mère, ma chère enfant, on vient de m’apprendre quelque chose qui vous surprendra sans doute beaucoup, et c’est parce que je m’en doutais que je vous ai un moment éloignée. M. Morland, dont M. Burac m’a parlé tout à l’heure, me fait demander une entrevue pour me parler d’un projet dont il parait (pi’il avait été jadis question entre son père et le vôtre. Vous êtes parents, vos propriétés se touchent, et il me semble qu’un mariage entre M. Morland et l’une des filles de M. de Mandres serait chose fort convenable.

— Fort convenable, en effet, lui dis-je ; mais pourquoi est-ce à moi que vous parlez de ce projet?

— Parce que vous savez très-l)ien que le choix de vos sœurs est fait„dopuis longtemps et que leur avenir est assuré.

— Je faillis éclater à ce mot qui mentait si impudemment aux projèts rikds de cet homme; mais il continua :

— Cette entrevue doit avoir lieu demain chez madame Dorsy; nous y verrons M. Morland. Son extérieur n’a rien d’assez avantageux pour vous séiluire; mais c’est un galant homme, très-facile, très-faible, qui vous laissera probablement beaucoup de cette liberté de peuscr et d’agir dont vous êtes si jalouse, et, ce qui mérite qu’on y irflécldsse, malgré vos idées un peu romanesques, c’est qu’il est très-riche d’ime fortune solide et qui est à l’abri des mauvaises spéculations.

Cotte dernière plirase de mon beau-père me surprit. 11 l’avait prononcée avec un accent d’amère tristesse, comme s’il eût éprouvé queUpie repentir de l’usage qu’il faisait de la fortune de mes sæurs, et je m’écriai imprudemment :

— Mais pourquoi tenter des spéculations? Notre dot, si modeste qu’elle soit, peut paraître suffisante à des hommes posés d’une manière honorable et sûre, et...

Le regard de basilic que me lança mon beau-père me rendit muette ; il semblait avoir pénétré jusqu’au plus profond de mon àme; il me tint un moment sous la fasdnaticn de ce regard menaçant, puis il me dit, avec un accent d’ircnie, et reprenant mes propres paroles ;

— Vous m’avez parfaitement compris; c’est pourquoi j’espère que votre dot, si modeste qu’elle soit, paraîtra suffisante à M. Moriaud, qui est un homme qui a une position honorable et sûre.

Je ne pus retenir un geste d’impatience qui appela sur la figure de mon beau-père un sourire encore plus ironique, tandis qu’il ajoutait :

— Mais ces hommes à position sûre et honorable ne sont pas toujours aussi persuadés que vous du mérite d’une dot modeste, et il faut quekpicfois que les jeunes filles qui la possèdent se donnent la peine de les en convaincre ; c’est donc à vous de faire en sorte que M. Morland soit de votre avis.

— C’est ce que je ne ferai pas, monsieur, dis-je avec vivacité, je ne veux pas tromper un honnête homme...

— Sottise! me dit mon beau-père, soit qu’il ne m’eût réellement pas comprise, soit que, ne voulant pas me comprendre, il prêtât à mes paroles un sens dont il devait tirer avantage ; sottise, reprit-il; votre passion pour M. Victor Benoît ne peut avoir aucune espérance, et si vous n’adorez pas M. Morîand de tout' f enthousiasme que vous éprouviez pour cet honnête démagogue, qui a pour premier principe de sa haute vertu de dépouiller tous ceux qui ont quelque chose au profit de ceux qui n’ont rien, vous aurez pour M. Trucindor toute l’estime qu’il mérite et tout le respect que vous inspireront vos devoirs d’épouse.

J’étais outrée de l’insulte faite à Victor," et je répliquai aigrement :

LES QUATRE SCEURS.

— U me semble que ce qu’on appelle spéculateur ne fait pas autre chose que dépouiller celui qui possède, pour s’approprier sa fortune.

— Ce sont là les chances du plus honnête commerce.

— Peut-être ; mais on n’y procède pas par le mensonge et l’intrigue.

— Vous trouveriez plus juste qu’on y procédât par la proscription et l’échafaud !

— Prenez garde, monsieur, m’écriai-je.

— Prenez garde, voiis-môme, Géorgina ! me répliqua mon beau-père. Je ne sais ce qui peut vous donner l’audace encore plus impudente que de coutume que vous me montrez ce soir ; ou plutôt, ajouta-t-il en me regardant avec fixité, je crois le savoir...

Malgré moi, je rougis jusqu’au blanc des yeux, et M. Malabry reprit :

— Ah! vous faites métier d’écouter aux portes!

— Comme vous de décacheter les lettres, m’écriai-je en pleurant...

— C’est mon devoir de père, quand une de mes filles, — car la loi m’impose de vous considérer comme telles, — quand, dis-je, une de mes filles entretient une correspondance secrète avec un jeune homme.

— Et vous avez du moins apprisdans cette correspondance, monsieur, que je n’ai oulilié aucun de mes devoirs.

— Vous trouvez, mademoiscll©? et parce que vous n’étes pas tout à fait ^ne fille perdue, parce que ma prudence a arrêté à temps une intrigue qui, ÿu train dont elle marchait, vous eût conduite à votre perte/» vous croyez n’avoir oublié aucun de vos devoirs! Morale commode, Géorgin^ très commode, et qui n’est rigoureuse qu’à l’endroit des autres. Mais épargnez-moi ces lieux communs dont votre sœur Sophie tout au plus poimpyit se contenter ; et n’oubliez pas que vous ferez à la fois une mauvaise et ime sotte action en laissant échapper le mari qui se présente.

M. Malabry venait d’oublier qu’il m’avait accusée d’écouter aux portes, et que je ne m’étais pas défendue de cette accusation ; il devait donc penser que je savais parfaitement que M. Morland ne se présentait pas du tout pour être le mari ni de moi ni d’aueuhe de mes sœurs. J’aurais pu lui renvoyer

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5t LES QUATHE SŒURS.

l’inuüUté de ce luensoiigo; mais cette lioiileusé discussion ni’inspiruit trop de dégoût pour continuer, et je me levai en disant :

— Je ferai ce qui me convient, monsieur.

— Vous fereï ce que je veux, reprit M. Malnl)ry avec violence.

Je me retournai pour répondre avec la même vivacité; mais mon beau-père ajouta en ricanant :

— Vous le ferez pour moi, pour votre mère, pour vous; et si toutes ces considérations ne sufliscnl pas, vous le ferez pour M. Victor Benoit.

Je ne comprenais lias le sons de cette raillerie menaçante ; il ajouta donc :

— Oh! M. Victor Benoît est un homme selon votre cœur; il juge la femme capable de prendre sa part dans toutes les entreprises des hommes résolus, et dans celte correspondance dont tout no vous est lias parvenu, il n’hésite pas à vous dévoiler ses projets, ses espérances et jusqu'à ses menées.

— C’est donc pour cela que depuis six mois je n’ai eu de lui aucunes nouvelles.

— Vous voyez que je vous en donne, et celles-là mourront entre nous, si vous m’obéissez.

Je ne me sentis pas la force de résister, et je promis de me rendre au bal chez madame Dorsy et de tâcher de plaire à M. Morland; mais il est nécessaire que je lui explique en peu de mots le secret de ma situation pensonnelle pour qu’il comprenne la nécessité absolue de ma soumission aux ordres de M. Malabry.

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