by GoOglc
LES QUATRE SCEURS. 149
main à M. Malabry, je me charge d’obtenir le consentement de votre beau-père.
Cette solution que Burac donnait à la mauvaise position où j’étais vis-vis de M. Malabry, me parut surtout la meilleure à donner à la position équivoque dans laquelle je me trouvais près des amis politiques de Victor.
S’ils pouvaient craindre qu’une jeune fdle, fort peu intéressée à leuï secret, le trahit méchamment ou légèrement, ils pouvaient être assurés qu’une femme garderait fidèlement celui de son mari.
Je sentais une joie si vive de cette espérance qui m’arrachait à mes incertitudes, que j’en remerciai vivement M. Burac.
Il se trompa sur le sens de cette joie ; il crut que je souriais de tout mon amour au bonheur d’étre la femme de Victor; je n’avais pas été si loin ; je m’étais arrêtée au secours que cette idée apportait à ma situation présente.
Dès ce moment, je n’eus plus ni hésitation ni doute sur ce que je devais faire, quoiqu’un dernier mot de Burac m’eût eucore laissé une certaine appréhension dans l’esprit. Aux remerciements bien vifs que je lui adressai, il répondit après un moment de réllexion :
— Eh bien ! si cela arrive, souvenez-vous que c’est moi qui vous aurai sauvée, et ne vous laissez aller à aucune résolution sans m’avoir consulté.
Il me quitta après ces paroles ; je voulus les commenter, mais je ne pouvais détacher mon esprit de l’heureure idée qui avait aplani selon moi tous les obstacles, et j’attendis avec impatience l'heure désignée dans la lettre.
Dès que tout le monde fut parti, je m’habillai rapidement et je m’échappai de la maison , enveloppée dans un grand châle et le visage couvert d’un voile. Tout se passa comme la lettre me le disait : je trouvai la voiture à l’endroit désigné, je dis les paroles qui m’avaient été écrites, je montai dans la , voiture et elle partit dans la direction des quais ; elle allait avec une excessive lenteur, et d’abord je m’imaginais que c’était pour mç rassurer et ne point me faire craindre qu’on voulût m’entraîner malgré moi; mais lorsque j’arrivai près du Jardin-des-Plantes et que je m’aperçus que la nuit était à peu près close, je sentis une vive frayeur ; et si la voiture ne s’é-
LES QUATRE SŒURS
tait arrêtée presque aussitôt au coin du boulevard de l’Hôpital, j’aurai* peut-être renoncé à mon projet.
Toutes ces frayeurs d’enfant, se mêlant à des réflexions exaltées, disaient peut-être mieux ce que je suis tyue toutes mes r-éllexions.
On a fait, de moi une femme en dehors de son sexe, on m’a depuis ce temps traitée comme une femme forte ^ triste nom qui n’a été qu’une occasion pour me faire ^ubir, sous prétexte de ma supériorité, des douleurs qu’on eût épargnées à une autre.
Au moment où la voiture s’arrêta, un homme se présenta à la portière, l’ouvrit et me tendit la main pour descendre. Malgré l’obscurité, je pus voir cet homme qui ne cachait pas du tout son visage. J’avais trop d’intérêt à l’observer pour ne pas y mettre une attention toute particulière ; il portait de longs cheveux flottants, une barbe noire et touffue, et avait dès lunettes.
— Regardez-moi bien, dit-il, pour me reconnaître un jour si vous eu aviez besoin. Quand nous tenions de telles entreprises, le .sacrifice de noti’o liberté et de notre vie est fait d’avance. Vous avez dû juger, à la lenteur avec laquelle on vous a conduite ici, qu’on ne tenait pas à dépister des espions, si par hasard vous vous étiez fait suivre par des gens de la police.
Je lui jurai en tremblant qu’il n’en était rien.
— Vous avez bien fait, me dit-il d’une voix calme, car mon arrestation eût été le signal de la mort de Victor Benoit, qui maintenant est dans nos mains.
— C’est donc vous, lui dis-je, qui lui avez écrit la lettre qui Ta fiût partir précipitamment ce matin?
— C’est nous, répondit cet homme avec calme, et Burac ne vous a pas trompée eu vous disant qu’il n’avait pu le voir.
On comprend combien le souvenir de cette circonstance qui ne s’était passée qu’entre moi et Burac, dut m’étonner.
DjgiiiiedtjtÇjoogl
Cela me donna une idée effrayante des relations de ces hommes, et je supposai rpie Burac était peut-être un de leurs affiliés secrets. A tout risque, je voulus essayer d’en savoir da- ' vautage.
— En ce cas, lui dis-je, vous ne devez pas ignorer la proposition qu’il m’a faite, relativement à M. Benoît?
Cet homme parut troublé et garda le silence ; nous marchions lentement et l’un après l’autre. Il regarda autour de lui d’un air inquiet, et parut embarrassé de ce qu’il avait à me dire. Rrilin il se remit et me dit :
— Je ne suis pas ici pour discuter les moyens qui doivent - vous sauver ainsi que le traître Victor ; ces moyens doivent vous être révélés ailleurs.
— Où donc? m’écriai-je.
— A Versailles, où il est maintenant, et où est assemblé le • tribunal qui doit prononcer sur votre sort.
— A Versailles! mais je croyais...
Cet homme m’interrompit brusquement, en me disant :
— Si vous n’y êtes pas avant minuit, il aura cessé de Nivre à cette heure. Vous le trouverez, Avenue de Paris, n® ..., et cette voiture vous conduira.
— Mais c’est impossible, repris-je avec épouvante... Je ne puis... je n’oserai jamais.
Alors, me dit cet homme d’une voix troublée, mais qu’il semblait vouloir rendre menaçante, la mort pour tous deux.
11 disparut aussitôt et je me trouvai seule sur ce boulevard désert.
Céci est-il vrai, y a-t-il de pareils événements à notre époque, cela n’est-il pas emprunté à quelque sombre roman anglais du siècle dernier?
Ces questions, on se les fera sans doute, et peut-être les cussé-je faites moi-même si j’avais entendu ce récit quelques mois avant ce j{MT fatal. Mais à quoi me servirait de vouloir expliquer ce (jmFest resté inex[»licable pour moi? Je n’invoque la réalité de ces événements (pie pour montrer comment je fus poussée à faire tout ce que je fis. Je ne puis dire ce qu’eût fait une autre à ma place, et je suis assurée que toute femme (pie l’on consulterait à ce sujet rt'poudrait pour sa défense qu’avant tout elle n’eût pas commis la première faute qui m’avait placée dans cette terrible situation.
LKS QUATRE SŒURS.
Oh ! c’est là qu’est la sagesse, je l’appris cruellement; c’est au point de départ : si j’avais été ce que je devais être, rien de cela ne fût arrivé.
Le mensonge est un labyrinthe où J’on est presque toujours perdu sans retour, du moment qu’on y fait un pas.
Quoi qu’il en soit, j’étais dans cette terrible perplexité, ou de laisser mourir Victor, ou d’entreprendre au milieu de la nuit ce funeste voyage. Je me sentais perdue, et je me jetai en aveugle dans l’abime ; je remontai dans cette voiture et je criai :
« A Versailles! »
Les chevaux partirent rapidement et nous sortîmes de Paris par la barrière d’Enfer. On avait sans doute craint, en me faisant traverser Paris, qu’un remords ne me prit ou que je n’eusse pas le courage d’aller jusqu’au bout. Cette précaution était inutile; j’étais couchée dans la voiture dans une complet anéantissement. Je ne songeais ni à ce que j’allais faire, ni à ce qui m’attendait. Je me laissai emporter à une destinée invisible et à laquelle je m’abandonnais sans lutter. Je ne sais ni quelle route nous suivîmes, ni quel temps nous mîmes à la parcourir; ce ne fut que lorsque l'octroi arrêta notre voiture à Versailles, et m’avertit ainsi que nous étions arrivés, que je repris mes sens, mes idées, mes terreurs. L’approche du danger qui me menaçait me rendit quelque courage : je ne voulais pas paraître comme une morte devant ce terrible tribunal qui m’attendait. Je me remis, et lorsque la voiture s’arrêta de nouveau, je descendis avec fermeté. Je traversai la contre-allée, la porte s’ouvrit et j’entrai hardiment.
Une main saisit la mienne dans l’obscurité , et la voix de Victor me dit :
— Enlin, c’est vous ; ah! je tremblais qu’il ne vous fût arrivé quelque accident.
Malgré toute ma résolution, j’étais trop trotiblée pour m’étonner de cet accueil. Victor me conduisit dans un petit salon éclairé.
— Je suis prête, lui dis-je avec fierté, m’imaginant que mes paroles devaient retentir à d’autres oreilles que les siennes.
Victor me regarda d’un air surpris qui me glaça, et je repris d'une voix assez haute :
LES QUATRE SŒURS
— Eh bien ! me voici ; où sont mes juges ?
— Que voulez- vous dire? répondit Victor alarmé et me considérant avec une inquiétude étonnée ; calmez- vous, Géorgina, calmez-vous!
Un affreux pressentiment, un frisson mortel, une de ces lueurs funestes qui vous épouvantent , tout cela sembla me frapper à la fois. Je me rappelle que je tournai un moment sur moi-même , comme une folle , regardant de tous côtés, comme pour appeler ces terribles figures qui devaient prononcer ma mort ; et alors , ne voyant rien que la stupéfaction de Victor, je m’écriai :
— Mais pourquoi donc suis-je ici ?
— Mais, me dit Victor avec cette réserve effarouchée avec laquelle on parle à quelqu’un dont la raison s’en va , parce que vous l’avez voulu.
— Moi? lui dis-je en le regardant à mon tour avec effroi.
— Mais n’est-ce pas là ce que vous m’avez écrit ce matin?
— Je vous ai écrit? lui dis-je.
Il chercha une lettre parmi d’autres papiers jetés sur une table ; et moi , doutant de moi-même et de ce qui s’était passé, m’agitant comme dans un rêve pénible, je m’écriais à chaque instant :
— Je vous ai écrit ? moi! je vous ai écrit?
— Voici cette lettre, me dit-il.
— Je la regardai sans la voir, et il me la lut.
« Victor, disait-elle, attendez-moi cette nuit dans votre » maison de Versailles. Je me confie à votre honneur ; vous » seul pouvez me sauver de l’abime où on veut me conduire. »
— J’ai écrit cela! m’écriai-je en lui arrachant la lettre, et sans être bien sûre que ce ne fût pas la vérité... Mais vous voyez que ce n’est pas mon écriture !
— Il me regarda encore comme si j’étais folle , et me dit avec l’impatience d’un homme qui croit à une comédie :
— Mais alors pourquoi êtes- vous venue ?
C’en était trop, ma force y succcomba ; je m’évanouis. Quand je revins à moi, il faisait grand jour , et j’étais encore à Versailles. Un médecin était près de moi ; Victor l’aidait dans les soins qu’il me donnait. Je fus bien longtemps sans reprendre la pensée des événements de la veille ; peu à peu ils se représentèrent à mon esprit. Lorsque j’en eus la conscience, je
154 LES QUATRE SŒURS
fis uu elTorl pour me soulever. Mais Vietor me dit en me montrant un papier :
— Je sais ce qui vous a amenée , Géorgina.
C’était la fatale lettre qui m’avait été écrite que j’avais emportée et qu’il avait trouvée sur moi.
— Qu’on me reconduise chez ma mère ! m’écriai-je.
Victor voulut me dissuader , j’insistai; le médecin m'ordonna (le me calmer , je n’écoutai rien.
— Eh bien! me dit Victor, lisez; c’est la réponse à une lettre que j’ai écrite ce matiu à madame Malabry.
« Monsieur, ma maison et mou cœur sont à jamais fermés » à la fille indigne qui oublie ses devoirs. Protégez-la mainte- » riant, puisque c’est votre protection qu’elle a préférée à la » mienne. » •
Cette lettre était de M. Malabry. Le crime était accompli. J’étais perdue.
bmocente et perdue! Dieu, mon Dieu! vous le savez!
TUOISIÈME PARTIE
IKTnODUCTIOn DE LA TROISIÈME RARTIE'
J’avais fini de lire le manuscrit de Géorgina , et je savais pourquoi elle n’avait point assisté au mariage de ses sœurs ; mais mon ami Trucinclor m'avait, [iromis l’histoire des quatre sœurs, et je tenais à la savoir. Je lui écrivis donc , et quelques jours après je reçus la réponse suivante :
« Je t’ai remis tout ce que je reçus de Géorgina après son » départ pour l’Angleterre. Tu dois te souvenir qu’en me ' » quittant elle m’avait demandé ma protection pour ses sœurs, I) et j’attendis durant plus de deux mois sans recevoir le ré- » cit qui devait m’apprendre comment je pourrais les protô- " ger. Ce (lu’clle m’avait envoyé ne me disait môme que la » raison pour laquelle je ne l’avais point vue au mariage de
LES QUATRE SŒURS
•» ses sœurs. J’ipnorais complètement ce qu’elle avait fait » et comment elle avait vécu depuis ce temps. J’attendis encore, et comme je commençais à m’inquiéter sérieusement » de ce long silence, je lui écrivis en Angleterre : je ne reçus » point de réponse ; Tnais comme , le jour même où j’avais » écrit, on avait proclamé l’amnistie , je supposai que Benoît » en avait immédiatement profité et que bientôt je les ver- 0 rais arriver tous deux. Je finis ici ma lettre et je t’envoie le » second cahier de cette histoire ; n’oublie pas, en le lisant, » deux choses iniportantes : io que c’est moi qui l’ai rédigé » et que ce u’est pas mon métier de faire des phrases ; 2o (et » ce secundo me tient singulièrement au cœur) que ce récit » est une justification pour moi; pour moi^ tu entends bien, » Tu recevras dans quelques jours l’explication de ce powr » moi.
» Ton ami ,
» Félix Morland, »
MANUSCRIT DE FÉLIX MORLAND (tbücindob).
Un soir que j’étais rentré de la chasse, trcs-mouillé , trèsfatigué , . très-morose , je me fis servir à souper près de la grande cheminée de ma salle à manger et à boire avec l’avidité d’un désespoir sans motif. C’est une affreuse situation que de se sentir malheureux sans véritable malheur. Le cœur (iui souffre tlu vide est bien plus à plaindre que celui que rempht une douleur certaine. Je regardais d’un œil irrité cette grande pièce déserte où j’étais seul ; une colère sourde s’amassait en moi, et déjà quelques coups de pied donnés à mon chien favori, une assiette on deux jetées sans raison à travers la chambre , avaient trahi , connue de sinistres éclairs et de lointains grouderaeuts , la violçncc de cet orage interne. Le domestique qui me servait regardait la porte du coin de
Digilized by GoogI
l’œü, attendant un mot équivoque qui l’autorisât à sortir et ne plus reparaître : je trouvai fort impertinent que le drôle espérât échapper à ma mauvaise humeur, et, au lieu de lui permettre de rester derrière mon fauteuil, je lui ordonnai de’ se placer en face de moi, et je me mis à rexarainer comme eût pu faire un juge d’instruction qid veut arracher un important aveu de quelque adroit voleur. Plus j’examinais cet homme , plus il se troublait , et je me dis qu’il devait avoir commis quelque mauvaise action à mon préjudice. Peu à peu, je me persuadai à ce sujet , et ne pouvant lui porter une accusation directe, je pris mon parti comme si j’étais convaincu, et je lui dis brusquement
— Décidément, il faut que je te chasse.
11 parait que l’imagination du gars avait suivi la mienne à la piste, car il me répondit tout à coup, et comme s’il était déchargé d’un immense fardeau :
— Eh bien! décidément, monsieur j’aime autant ça.
La réponse m’abasourdit. Je m’attendais à ce qu’il me demanderait la raison de ma brusque détermination, et je comptais là-dessus pour lui faire une querelle qui m’aiderait à passer mon temps. Point du tout, les rôles étaient retournés, et c’était moi qui me trouvais fort surpris, presque indigné, et surtout extrêmement curieux de la décision de mon gaillard. Je lui lis signe de sortir, et je n’eus plus que la ressource de me mettre en colère tout seul. Ce petit événement, dans ma vie soütaire, m’irritait singuhèrement-, malgré moi, la réponse de cet homme me revenait sans cesse à l’esprit. Ce « j’aime autant ça » me disait plus de choses qu’il n’était gros. Quel était ce ça qui le consolait d’étre chassé ? Je sonnai mon drôle, il revint ; il avait un air déterminé et triomphant.
— Tu veux donc me quitter? lui dis-je.
— C’est monsieur qui a voulu me chasser.
— Et ça t’a fait plaisir?
— Ma foi, monsieur, au fait et au prendre, ça me fait bien de la peine dans un sens, mais je n’en suis pas fâché d’un autre.
— Et pourquoi ?
11 ricana et hésita à me répondre. Je lui ortlonnai de parler, il recommença la même pantomime... J’insistai d’une fa-
çon plus impéneiise, et voici le texte formel des paroles que je lui arrachai une à une ;
— Dame! monsieur, ça m’est déjà arrivé... et c’est ime condition qui ne me va pas, qu’une maison où le maître n’est pas marié. Je sais bien qu’il n’y a pas tant de profits à faire, parce que les femmes ça regarde de plus près au service ; mais en faisant son affaire, on est tranquille. Au lieu, voyez-vous, monsieur, quand un homme est tout seul dans une maison, un homme qui ne sait que faire de son àine et de son corps du matin au soir, qui n’a rien à s’occuper de la sainte journée, ça devient un enfer. J’ai déjà servi un maître qui s’ennuyait : si je n’avais pas été plus fort que lui, il m’aurait jeté un jour par la fenêtre ; et pourquoi, je vous en prie? parce qu’il prétendait que j’avais touché à ses pendules pour les faire retarder, et qu’il voulait qu’il fût midi quand il n’était que dix heures du matin. Mais que voulez-vous? c’était un vieux garçon de quarante ans qui s’embêtait à crever. Ç’avait pourtant été un bon maître, comme monsieur; mais, petit-^^à petit, et sans s’en douter, il était devenu comme un enragé; il cassait tout, il se mettait dans des fureurs atroces...
Ce portrait d’un autre, tracé à mon image, me déplut fort ; mais ledit domestique semblait y mettre tant de bonne foi que je n’osai lui attribuer l’intention d’avoir voulu me donder vme leçon. Je l’interrompis par une nouvelle question, et je lui dis :
— Et qu’est devenu ce monsieur?
— Ah 1 repartit mon interlocuteur d’un air de pitié profondé, à force de s’ennuyer il s’est mis à boire, et il a fini par s’abrutir.
Les gens qui vivent dans un grand espace, entourés d’intérêts puissants et auxquels leur vie est mêlée, trouveront peut-être bien étrange que ce misérable entretien ait été pour moi l’occasion d’une profonde méditation. Ce fut pourtant ce qui m’arriva. La conclusion de l’histoire m’avait épouvanté. Je demeurai seul, et je me laissai aller à un examen très-sérieux de ma position. Je m’étais d'abord occupé de l’exploitation de mes terres, mais je m’en étais déchargé peu à peu sur mes fermiers ; je n’avais plus d’occupation, je ne prenais plus intérêt à rien. Je n’étais ni assez jeune, ni assez beau pour occuper de moi les femmes qui
m’auraient convenu, et je me portais trop bien pour avoir môme des collatôraux aUentifs. Tout à coup je m’écriai : — Encore si Géor|riua m’avait écrit, je me serais chargé de la mission qvi'elle avait voulu me confier. '
Il est possible que les romans ne soient point faits comme la vie, mais pour ma part, j’ai souvent remarqué que la vie est faite comme les romans. Je u’avais pas poussé cette exclamation mentale, que mon donneur d’avis rentre d’un air mystérieux et me dit ;
— Monsieur, on vous demande.
— Oui est-ce?
— Une dame.
Ceci me frappa comme une de ces réponses fortuites du ciel qid font croire qu’il y aune Providence. Je me précipite hors de la salle ù, manger. Je ne m’étais pas trompé ; c’était Géorgiiia.
— Seule? m’écriai-je en la voyant.
— Seule, me dit-elle eu me tendant la main.
— Mais qu’est-il donc arrivé? ♦
Elle passa devant moi et entra dans la salle où j’étais installé, prit un siège au coin du feu, et resta un moment sans me répondre, la' tête baissée, quoique nous fussions seuls. Je lui répétai ma question ; elle releva la tête, me regarda assez longtemps, puis finit par me dire d’un air décidé :
— Il m’est arrivé ce qui devait nécessairement arriver, im abandon froid, sec, égoïste.
— Quoi! fiufùme a osé...
— Ce n’est pas sa faute, me dit-elle en m'interrompant; c’est la mienne. Jamais il ne m’a aimée, c’a été de sa part une suite de siuprises que mon imprudence a le plus souvent provoquées et auxquelles il a cédé. Je me suis jetée eu aveugle dans sa vie sans qu’il m’y ait appelée. Aujourd’hui que je sais tout, — et quand je vous ai écrit je ne le savais pas, — ce qui s’est passé a pris à mes yeux un aspect bien différent.
— Vous m’avez rappelé que j’avais promis à votre père mourant de vous protéger; dites-raoi tout, et je vous jure...
Géorgina m’interrompit encore , mais avec un triste sourire et un geste calme.
— Je vous remercie, monsieur Morland ; mais on ne pro-
LES QUATRE SŒURS. 159
tége pas une femme dans ma position. Vous forceriez M. Benoît à m’épouser, que vous ne feriez qu’ajouter un malheur à mon déshonneur irrévocablement accompli. D’ailleurs, je ne le voudrais plus, maintenant que je pourrais me passer du consentement que ma mère m’a refusé, sans doute, grâce à M. Malabry. Ke parlons plus de moi. Avez-vous des nouvelles de mes sœurs?
— Aucune, lui dis-je.
Géorgina parut étonnée et mécontente.
— J’attendais les renseignements que vous m’aviez promis, lui dis-je.
Elle réfléchit et me dit du même ton résolu qu’elle avait eu depuis son arrivée :
— C’est juste, alors je partirai demain pour Paris.
— Je ne vous laisserai point partir seule.
— Je suis faite à voyager seule.
— Mais ce n’est pas seulement durant ce voyage que je désire vous accompagner, ce sera dans tout ce que vous tenterez pour sauver vos sœurs, car je crois avoir compris votre résolution.
— Je ne le permettrai pas, me dit-elle.
— Croyez, m’écriai-je vivement, trompé que je fus sur le ton de ce refus, que je comprends combien de ménagements sont nécessaires.
Géorgma rougit et parut violemment émue.
— Vous m’avez mat comprise. Je n’ai point peur d’une calomnie qu’on pourrait ajouter à une vérité. Ce que je ne veux pas , reprit-elle avec plus de vivacité , c’est que vous vous arrachiez à une vie calme, heureuse, bien posée, pour vous faire le champion d’une cause q ui ne vous regarde pas. Quant à moi, c’est bien dilîérent; j’ai été vaincue dans la lutte que j’ai voulu soutenir pour moi contre M. Malabry ; je la recommencerai pour mes sœurs, et cette fois j’y serai d’autant plus forte, qu’il m’a réduite au point de ne plus avoir rien à ménager. Mais j’ai compris qu’il y aurait un cruel égoïsme à vous entraîner dans une querelle où vous n’avez rien à gagner. J’étais seulement venue pour prendre quelques renseignements sur la position de mes sœurs ; car, à l’époque où j’ai quitté Paris, leur ruine commençait déjà. Vous n’avez rien a m’apprendre à leur sujet , excusez-raoi
LES QUATRE SŒURS
de vous avoir dérangé. Je vais retourner à mon auberge, et demain je partirai seule.
Je ne sais pas pourquoi le moment me parut solennel, j’arrêtai Géorgina, et je lui dis avec une émotion qui dut fort l’étonner ;
— Géorgina, vous ne me comprenez pas plus aujourd’hui que vous ne m’avez compris à Paris. Sincèrement et véritablement, j’accepte, je désire, je demande 1a moitié de votre tâche. Je ne ferai point d’héroïsme avec vous ; je ne vous dirai pas que je méprise les dangers où plutôt les ennuis d’une lutte, et que je leur sacrifierai volontiers ce que vous appelez mon repos , ma position, mon calme bonheur. Non , je ne vous dirai pas cela. Mais regardez cette maison; écoutez ce silence glacé dans celte vaste demeure ; eh bien ! je demeure seul ici, sans amis, sans famille, sans amour, Géorgina, déjà dévoré de ce vague ennui qui abat trop la puissance de l’esprit pour devenir de l’ambition active. Quand vous êtes arrivée, je vous le jure sur l’honneur, je vous appelais pour donner un but à ma vie : lorsque vous êtes venue , il m’a semblé qu’un hasard providentiel répondait à mes vœux. Si vous me refusez , vous me ferez peut-être plus de mal que vous ne pensez, tandis que je puis vous être utile.
— En êtes-vous réduit là, me dit-elle, de n’avoir nul intérêt dans la vio?
— C’est la vérité.
— Eh bien ! s’il en est ainsi, si vous ne quittez rien pour moi, venez, car je ne veux plus de sacrilices : les hommes les font payer trop cher. A demain ; je vous attendrai.
Elle me quitta, et le lendemain j’allai la rejoindre dans son auberge, et nous partîmes pour Paris, où nous arrivâmes ensemble. Je la logeai chez d’honnêtes gens et je pris un appartement dans une autre maison que la sienne.
Malgré sa prétention de se dire au-dessus de tous les propos qui pouvaient l’atteindre, elle'me sut bon gré de cette attention ; et le lendemain, lorsque je revins la voir, elle me remercia avec franchise. Je vis qu’elle avait pleuré toute la nuit ; je lui en demandai la cause.
— Oh ! me dit-elle, j’ai peur d’avoir plus entrepris que je ne peux. Tant que j’ai été Soignée de Paris, je ne voyais ma
LES QUATRE SŒURS. 161
positioi} que dans ma pensée, et je m’étais armée contre ce désespoir ; mais je ne me doutais pas qu’un rien, un bruit, un mot, l’aspect d’une maison, pouvaient agir assez puissamment sur cette douleur pour me la rendre cnielle comme au premier moment que je l’ai soufferte. En Angleterre, j’ai vécu sous le nom de madame Benoit ; hier vous avez donné à mes hôtes le seul nom que j’ai le droit de porter, celui de mademoiselle de Mandres, et vous avez bien fait. Mais quand on est entré chez moi après votr^ départ pour me demander si mademoiselle de Mandres avait besoin de quelque chose, je ne puis vous dire’ combien ce nom, oublié dans l’habitude d’un autre, a raisonné cruellement à mon oreille; il me disait ma position dans toute son horreur. Hélas ! la résolution SOU.S laquelle j’avais cru contenir mon désespoir était bien faible. Ce seul mot^ l’a rompue comme une digue de sable, et toutes mes tortures passées et d’autres que je n’avais pas prévues, se sont précipitées dans mon cœur. Mc voici donc à Paris , moi, mademoiselle de Mandres , à deux pas de la maison de ma mère, où je ne veux rentrer qu’en ennemie. Je veux protéger mes sœurs ; mais contre quoi? contre la ruine, contre l’improbité de leurs maris. Mais si la ruine leur vient, on les plaindra comme .d’honnètes femmes indignement sacrifiées et trompées, tandis que ma misère n’excitera jamais que le mépris. Et, tenez, monsieur Morland, je m’égare encore, je le crains. Ce que je veux appeler justice, c’est la révolte insensée du coupable contre le monde.... J’ai tort...
En parlant ainsi, elle se mit à pleurer comme un enfant sans force ni courage. Cette façon de voir allait amener cette nonchalance naturelle qui m’empêche volontiers de rien entreprendre, jusqu’à ce qu’irrité par l’obstacle, je mette dans mes entreprises une rare obstination lorsqu’une fois j’y suis engagé. Je n’osais cependant pas dire à Géorgina qu’elle avait raison , ne voulant pas profiter de la première occasion pour me départir de mes promesses, et je nageais entre deux eaux, lorsqu’elle me tira d'embarras en me disant avec vivacité :
— Vous me trouvez bien faible et bien sotte, et vous n’osez pas me le dire. Non, non, non! reprit-t-elle en se levant avec action, cet homme ne m’aura pas impunément perdue.
Ses ignobles complices ne l’auront pas aidé impunément dans cette lâche machination. Non ! j'en aurai justice, je vous le promets. Souvent encore, peut-être, vous me verrez de ces moments d’abattement, mais je n’en aurai que plus de force, plus de résolution, plus de colère.
Je me trouvai ramené à la ^ué(;essité de partager et de servir cotte vengeance-, et, pour la première fois, il nous fallut discuter les moyens d’y parvenir. Les femmes (et je parle des honnêtes femme^ ont en général une réputation de bon conseil dans les almires, qui, pour ma part, me parait singulièrement usurpée. Elles ont à vous proposer sur toutes choses une règle de conduite qui, dans sa généralité, est honorable, raisonnable, respectable. Mais ces conseils, excellents au fond, n’out qu’un inconvénient, c’est de n’indiquer aucun moyen d’application. Une femme est toujours prête à dire à son mari qu’il doit faire honneur à ses affaires. Dans une transaction épineirse, elle lui conseillera d’obtenir le plus grand avantage possible sans cependant empiéter sur les droits des autres ; mais ce n’est pas le tout (jue de prendre le parti de sortir d’un mauvais pas par la meilleure route possible, il faut découvrir cette route, et c’est là que la préteudue perspicacité de la femme s’arrête. Alors elles se relraucheut derrière leur ignorance- de ce que je pourrais appeler la marche de la machine des affaires, en vous laissant pour tout guide une sentence de la force de celle-ci : « Qu’en tout il faut réussir » sans indi(iuer aucun moyeu de succès.
Ce fut un peu ce qui se passa entre moi et Géorgina, lorsqu’il s’agit de décider comment, nous commencerions la campagne coutre M. Malabry.
Au dire de Géorgina, il fallait l’attaquer sur-Ie-cliamp, dévoiler scs téuébreu.ses intrigues, la façon dont il avait compromis la fortune de ses belles-lilles en les mariant a des chevaliers d’industrie. Mais la difliculté éUiit d’inventer un moyen non pas seulement de prouver tout cela, mais même d’avoir le droit de le dire. Dès le commencement de la discussion, je m’étais aperçu du vide de Géorgina, et pour lui faire comprendre combien je pouvais lui être nécessaire, je l’avais laissée se débattre dans une série d’hypothèses impossibles. Je lis très-bien, car si j’avais proposé de prime
abord le projet que je tenais en réserve, il eût été infailliblement repoussé avec un dédain qui ne m’eùt pas permis d’y revenir. Il fut même assez mal accueilli de Géorgina, quoiqu’elle en fût réduite à désespérer de son entreprise. Ce projet était pourtant bien simple et bien naturel; il s’agissait tout simplement de demander à M. et à madame Malabry leurs comptes de tutelle. D’une part, l’idée de mettre sa mère en cause indigna Géorgina ; d’une autre part, elle aperçut la possilnlité que cette affaire allât devant les tribunaux, et dans ce cas, alors même.qu’elle perdrait M. Malabry, elle lui donnerait le droit d’ouvrir contre Géorgina des récriminations déshonorantes ; malgré sa Hère résolution de braver tout, Géorgina recula encore. Enfin, il lui paraissait honteux de cacher, sous une réclamation d’argent, la juste vengeance qu’elle voulait exercer. Hélas ! combien tous ces grands mots qui ne disent rien lorsqu’ils disent trop, ont égaré les gens ! que de bêtises on débite en ce monde au nom de la liberté, de l’économie et tant d’autres mots qui ne sont bons qu’à couvrir l’impuissance de ceux qui s’en servent, et qu’ils seraient embarrassés de faire tout ce qu’ils demandent, si on leur demandait de formuler nettement un moyen de réaliser leurs exigences! Géorgina se défendit longtemps contre ma proposition ; cependant je finis par lui prouver que, si ce n’était pas le seul point vulnérable de M. iMalabry, c’était le seul par lequel nous pouvions l’attaquer. Je lui montrai comment, une fois e'htamé sur ce chapitre, il serait facile de le détruire de fond en comble. L’histoire de la fortune de Géorgina devenait nécessairement celle de ses sœurs, et en dévoilant l’une, on mettrait l’autre à jour; je prêchai si bien et si longtemps, que Géorgina consentit à suivre cette marche. Mais elle exigea avant tout que je fusse informé de la position présente de ses sœurs.
— Après tout, me dit-elle, si elles sont heureuses, je ne veux point venir troubler leur repos, et je préfère renoncer à mes droits que de les faire prévaloir au moyen d’un scandale dont elles auraient surtout à soutTrir.
Je fis observer à Géorgina qn’il était bien difficile d’avoir là-dessus des renseignements certains. Le monde, qui a des clairvoyances cruelles pour pénétrer dans certahis secrets de la vie de famille, a de même, dons d’autres occasions, une
Cette fille demeura un instant indécise entre l’envie de m’injurier et celle de me parler plus poliment ; ce dernier parti l’emporta , elle reprit avec un accent presque ému :
. — Je vous jure, monsieur, que madame est bien mal; ce n’est pas à elle sans doute que vous avez affaire ; tùchez de voir monsieur quelque part, car il ne rentre plus guère à la maison. Mais s’il fallait qu’il y eût encore une esclandre comme le jour où on est venu pour arrêter monsieur, madame en mourrait.
— Mais je ne suis pas un huissier, mon enfant, dis-je à cette fille, je suis un ami de madame Malabry. Portez-lui ma carte.
Aussitôt cette fille s’échappa, et revint presque aussitôt pour me dire avec empressement :
— Entrez, monsieur, entrez... Madame est bien contente.
Je traversai une misérable salle à manger, puis un salon démeublé, et j’entrai dans une petite chambre où l’on avait ramassé tout ce qui restait de l’ancieu luxe de Malabry. Sa femme, en me voyant , se leva péniblement et vint à moi ; elle eut toute la dignité, toute la franchise, j'ose dire toute la bonne grâce de sa misère. Elle me tendit les deux mains, et, jetant un long et triste regard autour d’elle, elle me dit d’une voix ferme ;
— Le saviez- vous?
— Non, lui dis-je, èt - je puis vous en faire un reproche, car vous avez oublié que vous aviez un ami.
A cette parole, il se passa dans l’àme de madame Malabry quelque chose de bien étrange sans doute, car elle me regarda longtemps, comme si elle se rappelait mes sentiments d’autrefois et ses moqueries, puis elle me dit tout à coup et avec un tressaillement nerveux ;
— J 'ai bien vieilli, mou pauvre ami, j’ai des cheveux blancs, je suis ridée, j’ai tant souffert!
A ce moment, j’en suis certain, madame Malabry regrettait du fond de l’àmc cette beauté que j’avais aimée, et qu’elle ne m’eût plus refusée si clic l’avait eue encore. Mais ce reste de sa factice et vaine nature disparut presque aussitôt, et elle me dit :
— Quelle raison vous a amené chez nous?
— Je vous l’apprendrai plus tard ; mais vous , dites-moi comment vous en ôtes arrivé à ce degré de malheur, et com-
m LES QUATRE SOEURS.
ment il se fait que vos gendres, ou plutôt vos fille.s, vous laissent dans cette misère ?
Madame Malabrj' se prit à pleurer sans me répondre autrement que par ces mots qui s’échappaient entre ses sanglots ;
— Pauvres enfants!... pauvres enfants!...
— Ruinées aussi? in’écriai-je.
— Ruinées,., malheureuses... perdues! •
— Est-ce possible?
— Ah ! me dit-elle avec un accent de douleur dont je l’eusse crue incapable, c’est m'a faute, monsieur Morland, ma faute; vous le savez, vous qui avez voulu m’éclairer. Que je la paie, c'est justice; mais elles, mes pauvres filles„. mes pauvres filles !
Elle se reprit à pleurer. L’ûme de la mère , si longtemps égarée par un misérable dans les voies lortncuses où il l’avait entraînée, s’ôtait enfin retrouvée dans la solitude où il l’abandonnait maintenant.
Je cherchai à calmer cette douleur et je dis ù madame Malabry :
— Aucun malheur n’est irréparable, et je ne suis point venu pour apprendre vos chagrins et ne pas vous aider à en sortir.
— C’est que vous ne savez pas où elles en sont réduites.
Comme madame Malabry prononçait ces paroles, un violent coup de sonnette fit retentir l’appartement.
— C’est mon mari! s’écria-t-elle avec un effroi pareil à celui d’une femme surprise dans un rendez-vous coupable.
— Que craignez- vous donc? lui dis-je.
— Mais s’il vous trouve ici?
— Eh bien ! n’avais-je pas l’habitude d’y venir toutes les fois que je faisais un voyage à Paris? Rassurez- vous ; M. Malabry et moi nous nous connaissons trop bien pour qu’il arrive rien qui puisse ajouter à vos chagrins.
Cependant M. Malabry n’entrait point ; on entendait seulement un murmure de voix ; sans doute il s’informait avec détail de l’individu qui se trouvait chez sa femme. Celle-ci écoutait d’un air si alarmé, que je supposai qu’enlin M. Ma- 'labry avait tout à fait jeté le masque et s’était montré tel (ju’il était à celle qu’il avait si indignement trompée. Lors-
l’il entra, je n’en doutai plus.
Digilized by CiOO J
LES QUATRE SCEURS. Ifi7
Jamais je n’aurais pu croire qu’un homme qui , sans être bien dislitif^ué, avait cependant tenu convenablement sa place dans un salon, qu’un homme qui, à défaut d’élégance, avait une souplesse de manières et une habitude du monde qui le rangeait parmi ce qu’ou appelle les hommes comme il faut, eût pu en si peu de temps subir une dégradation physique si complète. On eût dit que tous les vices, de son àme lui avaient poussé à la peau. Son œil si perçant s’était éraillé et était devenu terne ; sa lèvre et ses joues avachies, ses cheveux en désordre, une cravate noire roulée en corde, un habit aussi sale qu’u.sé, tout cela me le fit apparaître comme une copie de cet ignoble héros du vice, devenu si célèbre au théâtre et dans les caricatures.
Le regard que madame Malabry jeta sur moi sembla vouloir me demander grâce pour cet homme. Je ne savais comment il m’aborderait; il le fit avec une légèreté dont il recouvrait autrefois ses mauvais desseins ; mais quelque effort qu’il fit, il ne put soulever le lourd manteau de misère et de crasse qui l’écrasait. .Après avoir débité les premières phrases d’usage sur ma santé, mon arrivée, le plaisir qu’il avait à me revoir, il retomba dans une sorte d'abattement distrait. Sa femme, tremblante et pâle, nous regardait alternativement, épouvantée, sans doute, de ce qui allait se dire entre nous. Je ne me sentais pas le courage de lui parler le premier; j’aurais répugné à lui montrer le moindre intérêt, et je n’étais pas plus disposé à lui parler de choses indifférentes.
Ce fut lui qui rompit le premier ce silence embarrassant.
— Tu le vois, me dit-il, je n’ai pas été heureux.
Je lui fis un signe d’assentiment
— Ah! reprit-il, j’ai été si indignement trompé! Ce trio de fripons à qui j’ai confié ma fortune m’a dépouillé d’une manière si infâme !
Je savais par cœur les ruseé du héros dont Malabry se faisait le Sosie, et je fus indigné de cette lamentation.
— S’ils se sont mal conduits envers toi, lui dis-je, il faut...
— Comment ! s’écria-t-il avec une violence affectée , ils m’ont tout volé, les misérables!
—'Il y a des tribunaux contre les voleurs.
Malabry me regarda ; tout cet emportement s’abattit ; il
LES QUATRE SŒURS
reprit un air patelin, comme le mendiant qui va tendre la main, et il me répondit :
— Des tribunaux ! il n’y en a pas pour les pauvres; d’ailleurs, tu sais comme je suis : un enfant pour les affaires. J’y allais avec une conliauce, une loyauté!...
Tant d’effronterie me parut impossible; j’observai mieux Malabry. L’esprit d’astuce et de fourberie qu’il avait possédé à un si liauï point s’était même dégradé en lui ; il en était revenu aux vulgaires et triviales comédies des coquins de bas étage. Certes, un an avant ce jour, il n’eùt pas espéré me tromper avec de pareilles niaiseries. *
— Eh bien ! lui dis-je pour m’âssurer encore mieux de cet abrutissement, il faut t’arracher par tes propres forces à cette fâcheuse position, il faut travailler.
11 me regarda d’im air qui avait quelque chose d’ égaré et de féroce à la fois.
— Qu’appelles-tu travailler? me dit-il.
— Avec les amis qui te restent, tu pourras trouver une place convenable, qui du moins te mettrait à l’abri du besoin.
— Du besoin ! répondit-il en se levant et en essayant de reprendre ses airs d’autrefois. Me crois-tu donc dans le besoin? Merci de ta bonne opinion. Non, mon cher, non, je ne suis pas dans le besoin. Maintenant que nous sommes seuls, j’ai réduit ma maison ; mais je suis plus riche que tu ne crois. J’ai une idée, et tu verras. Je reprendrai le haut du pavé, et l’on n’aura plus le droit de venir m’insulter chez moi... Estce que je t’ai demandé quelque chose? Ma femme est là pour dire qu’elle ne manque de rien... N’est-ce pas que tu es heureuse?... Ah! des millions, j’en aurai....
Je devinai toute la vérité; l’air égaré, la voix sacéadée de Malabry , l’épouvante de sa femme, qui le suivait des yeux avec anxiété pendant qu’il s’exprimait ainsi, je crus reconnaître les symptômes de cette folie sinistre qui naît de l’abrutissement de toutes les facultés. J’eus pitié de la malheureuse qui était près de moi, et j’essayai de calmer Malabry en parlant dans son sens. ,
— J’étais bien sùr, lui dis-je, qu’un homme comme toi ne se laisserait pas abattre par le malheur, et que tu retrouverais un moyen de refaire ta fortmie.
LES QUATRE SŒURS
Mais déjà tout ce feu s’était évanoui, Malabry baissa la tête et répondit comme un homme accablé :
— Certainement! certainement!...
— Je reviendrai te voir, lui dis-je en regardant madame Malabry.
— Tu me feras plaisir, me répondit-il.
Je fis mes adieux à madame Malabry et je lui demandai tout bas si elle serait seule dans la soirée.
— Que sais-je? me répondit-elle avec effort.
Malabry nous observait , je la quittai; il me reconduisit, et, comme je traversais la salle à manger, il m’arrêta et me dit, en voulant paraître attacher peu d’importance à ses paroles:
— Pardon... dis-moi... mon cher... j’étais sorti pour toucher de l’argent... je n’ai pas trouvé mon banquier, tu n’aurais pas sur toi vingt ou trente francs ?
Ce dernier trait, et surtout le rapprochement du mot banquier avec cet emprunt de mendiant, me firent Voir la misère de cet homme dans toute son abjection. Je lui glissai deux louis dans la main. Il les regarda avec une joie sauvage et me laissa sortir sans me répondre. Je descendis lentement, et j’étais à peine au bas de l’escaher, que j’entendis une porte s’ouvrir et se fermer violemment au haut de la maison. Je me doutai de ce qui arrivait ; je me jetai dans une petite cour qui était au fond de l’allée de cette maison, et je vis bientôt passer M. Malabry, freil étincelant, sa main dans la poche de son gilet, serrant sans doute les deux pièces d’or avec frénésie.
Je compris que la vie de cet homme était descendue aussi bas que possible, et que le misérable nécessaire pouvait manquer à madame Malabry. Je remontai immédiatement chez elle ; je voulus savoir la vérité, je n’en étais plus à garder des ménagements ni pour lui ni pour moi, et lorsque la servante me rouvrit, je lui dis tout à coup:
— Votre maître vous a-t-il donné de l’argent pour la dépense d’aujourd’hui?
— Pour m’en donner il faudrait qu’il en eût; il m’u dit qu’il allait en chercher.
— En voici, lui dis-je. Pas un mot à madame.
— Merci poim elle, monsieur, me dit cette fdle ; elle dînera aujourd’hui.
Pour la première fois de ma vie je compris qu’il ne faut pas toujours rire de ces mots de mélodrame qui nous amusaient tant autrefois, et qui trouvent souvent dans la vie de si cruelles applications.
Je rentrai chez madame Malabry : elle était à genoux sur. le parquet, la tête appuyée sur son lit.
En entendant ouvrir la porte, elle se retourna et se leva , tout son désespoir éclatait sur son visage.
— Du courage!... lui dis-je.
— J’en demandais à Dieu quand vous êtes entré, me ditelle. Je lui demandais le courage d’en linir.
— Eh bien ! que signifient de telles pensées quand vous avez retrouvé un ami qui veut, qui peut vous sauver?
— C’est impossible, me dit-elle avec désespoir.
— 11 faudrait d’abord vous’ séparer de votre mari.
— Et où voulez-vous que j’aille?
— Mais vous serez encore mieux chez l'une de vos tilles que chez votre mari.
~ Cliez l’une de mes filles ! reprit madame Malabry ; mais elles sont tout aussi malheureuses que moi!
— Mais nonj)às si pauvres.
Madame Malahry hésita à me répondre, et finit par me dire d’une voix basse et brisée ;
— Je ne sais pas.
— Vous auraient-elles abandonnée?
Madame Malabry se tut encore.
~ Voyons, repris-je, dites-moi toute la vérité... Je ne suis pas venu ici sans intention. J’y suis venu parce qu’une personne qui vous aime et qui vous est chère m’a envoyé près de vous, et celle-hi ne vous abandonnera pas.
Madame Malabry ouvrit de grands yeux ; son regard plein d’anxiété, d’espoir, d’amour, sembla vouloir pénétrer jusqu’à mon cœur, et tout à coup elle me dit à travers les sanglots qui la suffoquaient : '
— Géorgina... Géorgina, n’est-ce pas?
ni
•rr-
LES QUATRE SŒURS
— Oui, elle est ici, attendant de vous son pardon.
— Son pardon ! s’('>cria madame Malabry, son pardon ! i\h ! je ne pensais plus qu’elle avait été coupable. Ah ! si elle veut m’aimer un peu, c’est tout ce que je lui demande.
Quelques larmes, mais paisibles, coulèrent de ses yeux, puis elle se ressouvint tout à coup et me dit;
— Mais elle n’est pas seule?
— Elle est seule...
— iU)andonnèc et rallie!
Mal{?ré ma crainte que cette nouvelle ne portât un coup trop sensible à madame Malabry, je m’étais décidé à la lui apprendre ainsi brusquement, persuadé que je la ferais moins soutlrir qu'eu rentourant de ménagemeuts inutiles. Mais, au lieu de l’explosion de douleur à laquelle je m’attendais, je n’entendis qu’ime faible et sourde exclamation; mais madame Malabry rein it en levant les yeux au ciel :
— C’est une volonté inexorable de Dieu qui a frappé notre famille. Vous m’eussiez bien étonnée de m’apprendre qu’elle était heureuse.
En parlant ainsi, madame Malabry avait la parole lente et calme: elle reprit du même ton;
— La faute des mères retombe sur les enfants, monsieur ; mes lilles ont payé la mienne bien cher.
— Xe voulez-vous pas voir Géorgiua '? lui cüs-je.
Madame Malabry rougit, et après un moment d’hésitation,
elle me dit rapidement :
— Je n’ose pas.
Je ne pus comprendre ce sentiment d’une mère qui craint de paraître dev:mt sa tille coupable; jesupjwsai que madame Malabry avait appris l’indigne machination qui avait perdu Géorgina, et qu’elle éprouvait un tardif remords de n’avolr pas mieux protégé sa tille. Je n’osai lui parler de ces pénibles circonstances ; mais je vis que je m'étais trompé, car elle reprit aussitôt :
— Sans doute elle s’est perdue volontairement; mais ce n’était pas une raison ]x)ur moi de permettre à M. Malabry de disposer de sa fortune.
— Quoi! lui dis-je, tout l’héritage de Géorgina
— Dévoré, perdu.
Par ime de ces préoccupations ou de ces distractions incon-
‘^’vr
172 LES QUATRE SCEURS.
cevables de l’esprit, en voyant la misère de M. Malabry, j’avais complètement oublié la réclamation que Géorgina avait à lui faire ; et cependaut, en parlant d’elle à madame Malabry, il me semblait toujours que je lui ramenais une fille à laquelle son héritage demeui’é intact permettait de venir en aide à sa mère.
Ce que je venais d’apprendre, ce que j’eusse dù deviner dès le premier moment me remit en face des choses. Malabry ruiné et qu’une poursuite du reste inutile ne pouvait rendre ni plus misérable ni plus déshonoré ; Géorgina sans ressources, et, d’après ce que j’entrevoyais, ses sœurs dans ime position non moins désespérée : cela me lit réfléchir à la tâche que j’avais si légèrement acceptée. Je restai quelques instants sans prononcer une parole, incertain du parti que j’avais à prendre. Madame Malabry reprit scs larmes, et me dit avec un accent déchirant:
— Amencz-la ici, qu’elle voie ma misère; je lui dirai que j’ai appris ce qu’était la faim, et elle me pardonnera.
— Ah! m’écriai-je, brisé par cette pensée, c’est affreux! cela ne sera pas, cela ne peut pas être. Vous allez venir chez votre fille, vous la verrez, vous la protégerez de votre présence et elle vous consolera.
— Merci, mon ami, me dit madame Malabry avec effusion, menez-moi près d’elle : elle me recevra bien, n’est-ce pas?
Tous les sentiments avaient changé de place dans le cœur de cette pauvre mère. A force de malheur, elle se croyait la seule coupable.
J’envoyai chercher un fiacre, et, pendant que la servante était sortie, il se passa une de ces petites scènes de misère, si joyeuses quand je les voyais autrefois dans la mansarde de notre quartier Latin , si tristes chez cette femme jadis si belle, si riche, si honorée. Pour trouver un châle, un chapeau, un mouchoir, il lui fallut ouvrir des tiroirs vides, des armoires saccagées. Mais elle était si heureuse de la pensée de revoir sa fille, qu’elle le fit sans honte et sans trouble.
LES QUATRE SŒURS
Nous partîmes enfin et nous arrivùmes bientôt chez Gôorgina. Madame Malabry voulait que j’avertisse sa fille; j’insistai pour qu’elle montât sur-le-champ. J’ouvris la porte de l’appartement de Géorgina, qui, fatiguée encore du voyage, s’était couchée sur un divan, et je lui dis tout haut ;
— Voici votre mère, Géorgina.
Elle se redressa comme frappée d’un coup électrique, et resta un moment tremblante et éperdue. Madame Malabry, à son tour, frappée de l’immobilité de sa fille, s’arrêta sur le seuil de la porte. Elle crut que Géorgina la considérait avec colère, tandis que la pauvre enfant sentait ses genoux, fléchir sous elle. La force manqua à madame Malabry, qui tomba sur un siège en murmurant doucement :
— Géorgina!
Celle-ci, comme si cette voix eût délié la terreur qui l’attachait à sa place, se précipita vers sa mère. Quand je les vis dans les bras l’une de l’autre, je sortis. Je savais tout ce qu’elles pouvaient avoir à se dire ; mais les paroles d’une' mère à sa fille doivent être pudiquement enfermées entre elles.
Je rentrai une heure après. Toutes deux vinrent à moi, reconnaissantes et heureuses. J’avais passé tout le temps que je les avais laissées seules à inventer un moyen délicat de leur rendre service, et après les premières paroles, je leur dis :
— Du reste, je dois vous apprendre une chose (jui n’élonnera pas madame Malabry, qui doit se rappeler les liens qui unissaient mon père à M. de Mandres. 11 y a deux ou trois mois, en parcourant les papiers de mon père, j’ai trouvé un titre de créance de M. de Mandres, (lui avait sans doute été oublié par celui-ci^ et qui me constitue votre débiteur d’une somme...
Géorgina m’interrompit avec un sourire d’ange.
— Ce n’est pas bien ce que vous faites là, monsieur Morland, me dit-elle, et si vous aviez entendu notre conversation, vous vous seriez épargné ce gros mensonge.
La manière dont elle prononça ce dernier mot avait un accent si gracieux, si doux, si agaçant, qu’il me ravit.
— Comment? lui dis-je, un mensonge 1 ‘
— Monsieur votre père ne devait pas d’argent an mien; et si cela eût été vrai, M. son fils, (l’ue nous connaissons ix)ur un
LES QUATRE SŒURS
homme d’ordre et pour un homme d’honneur, aurait depuis longtemps aeqiiilté cette dette.
— Mais je vous jure...
— Voulez-vous noms forcer, me dit Géorgina toujours avec son doux soui-ire, à n’oser vous faire un emprunt?
— Il n’y a pa? d’emprunt entre nous, repris-je avec iusistance.
F Géorgina se recula vivement , comme blessée de mon insistance, et de ce ton liautain dont elle m’avait parlé autrefois, elle me répondit :
— Et il ne peut y avoir d'aumône, de quelque façon que vous la déguisiez.
— Géorgina! lui fit doucement sa mère pour la calmer.
Je devinai dans ce mot un retour de ce caractère qui avait égaré Giiorgina, parce qu’on ne l’avait pas compris, et qui pouvait peut-être l'égarer encore si on le voulait violenter.
— J’ai tort, lui dis-je, je ferai coinine vous l'e.ntendrez.
Géorgina me regarda de sou beau regard, si expressif. Je devinai qu’elle me remerciait en elle-même, puis m» nuage de tristesse vint à la fin voiler cette franche et heureuse expression ; mais elle se remit et me dit ;
— Voici nos projets •, nous allons les soumettre à votre suprême justice, car nous ne voulons rien faire qui ne soit approuvé par vous.
Nous nous assîmes pour tenir un conseil de famille.
— D’abord, reprit Géorgina, ma mère demeure avec moi.
. Cette combinaison était entrée dans mes projets, et je fis un / signe d’as.sentiment.
— Je peins passablement ; je travaillerai, et sur le produit de ce travail nous vous rendrons les petites sommes dont nous avons besoin pour nous établir (piebiuc part. Jusque là ma mère partagera ma chambre ici, car elle ne désue pas retourner prés de M. Malabry.
— Elle m’a tout dit, monsieur, reprit madame Malabry, et je vous l’avoue, jamais je ne pourrai revoir cehii qui m’a fait tant de mal. Je lui aurais pardonné ma misère, mais son infamie envers cette enfant, c’est impossible. Je préférerais mourfr que de retourner dans cette maison.
— Je ne vois dans tout cela rien que de fort raisoimable, dis-je à madame Malabry, et vous pouvez demeurer ici. Mais
Digilized byTItjOglc
LES QUATRE SŒURS. 175
que comptez- vous faire vis-à-vis de M. Malabry? vous cacher ou lui dire hautement votre résolution ?
— La lui dire, monsieur ! reprit Gêorgina avec vivacité ; ce n’est point à nous, ce me semble, ^ trembler devant lui. Ma mère va lui écrire.
Je m’aperçus que madame Malabry hésitait à faire cet acte de vigueur. Le cœur des femmes est inexplicable. Révoltée comme mère, comme épouse, de la conduite de son mari, persuadée de la légitimité de sa résolution, elle ne se sentait pas le courage de celte rupture ; car ce u’était pas seulement la crainte de cet homme qui l’avait si longtemps dominée qui la retenait, c’était une sorte de pitié pour la misère oii elle allait le laisser; c’était comme un remords du calme dont elle allait jouir }>endant qu’il allait se débattre dans son ignoble pauvreté, iille n’osait nous dire tout ce qu’elle souffrait, mais je le voyais, et lorsque Gêorgina la pressa d’écrire, elle se leva comme un enfant obéissant; mais elle n’avait pas tracé les premiers mots de sa lettre, que la plume lui échappa des mains et qu’elle s’arrêta en fondant en larmes.
L’àme de Gémrgina ignorait le secret de cette faiblesse ; en effet, elle n’avait pas été aimée , elle n’avait pas aimé non plus, et elle n’eùt pu dire ce mot désolé qui échappa à madame Malabry ;
Hélas! mon Dieu, j’ai longtemps été heureuse avec lui; et maintenant qu’il est pauvre, je l’abandonne!
Elle avait raison, et je fis signe à Gêorgina de cacher son étonnement. Ln jour fatal était venu sans doute, qui avait montré que tout ce bien-être passé, ces plaisirs, ce luxe, ces complaisances, avaient été achetés au prix de sa fortune et de sa probité; mais elle en avait pris sa part, elle avait éUi heureuse comme elle le disait, et je ne fus pas surpris lorsqu’elle dit à Gêorgina ;
— Non, écris-lui, toi.
L’accent avec lequel Gêorgina prononça ces mots ;
« Moi, que je lui écrive! »
me montra que rien ne jjourrait la décider, et c’est ce qui me porta à proposer d’écrire moi-même.
Elles acceptèrent toutes deux, et après bien des ratures, grâce à Gêorgina qui d’un côté me disait tout haut qu'il fallait reprocher à .M. .Malabry rindignilé de sa conduite, grâce
LES QUATRE SCEURS.
à madame Malabn' qui me suppliait tout bas de ne pas être trop dur, j’écrivis la lettre suivante :
« Monsieur,
» Hier, madame Malanry, qui sait tout ce qu’il y a d’indigne » dans votre conduite, a quitté sa maison pour n’y plus rcn- » trer. Toutes démarches pour la rappeler près de vous se- » raient inutiles, car elle est sous ma protection. »
» J’ai l’honneur de vous saluer,
» Félix Moblano. »
Nous envoyâmes cette lettre par la poste. Et maintenant voici ce que madame Malabry nous raconta alors de la position de ses autres tilles. Ce récit était bien loin de toute la vérité ; mais comme j’ai eu l’occasion de la découvrir plus tard , je réunis ici ce qu'elle nous dit et ce que ses filles elles-mêmes m’ont confié.
Immédiatement après leur mariage, les filles de madame Malabry avaient été demeurer chez leurs époux, et dès les premiers jours il fut facile de voir que le désir de ces messieurs était d’écarter le plus possible de chez eux M. et madame Malabry. De la part de Burac, qui ne s’en cachait pas, le profond mépris qu’il avait pour son beau-père était la raison pour laquelle il voulait l’exclure de chez lui ; de la part de Vamier, c’était une servile imitation de tout ce que faisait et de tout ce que disait son maître Burac. Quant à Brugnon, tout en paraissant suivre avec répugnance l’exemple de scs beaux-frères, il avait, à part lui, des raisons particulières dont l’insigne fourberie avait échappé à Malabry et à Burac luiméme. Grâce à ta dextérité de celui-ci, là fameuse opération des mines du Calvados avait été très-fructueuse pour ses associés, et chacun d’eux était rentré dans sa mise de fonds avec un bénéfice de 50 pour lOO ; c’est-à-dire qu’au bout d’un , mois de mariage , la dot de 80,000 fr. qu’ils avaient reçue s’était transformée en un capital de 120,000 fr. Vamier, qui croyait, avec la bonne foi d’une bête , que ces hasards-là se recommençaient tous les matins^ tint seul à M. Malabry la promesse secrète qu’il lui avait faite, et remit une somme de 40,000 fr. sur la dot reçue.
Burac était trop habile pour nier l’engagement qu'il avait
LES QUATRE SŒURS. 177
pris comme les autres ; mais le jour où M. Malabry en réclama l’exécution, il lui envoya un compte de sommes prêtées, d’intérêts composés , d’escomptes de billets, de renouvellements, de frais de poursuite, compte si bien établi, si exactement fait, que la balance en faveur de M. Malabry se réduisit à une somnae de deux ou trois mille francs , que ledit Burac tenait à sa disposition.
Malabry voulut chicaner et s’imagina qu’il ferait peur à Burac d’une façon ou d’une autre ; il se rendit donc chez son gendre un matin.
Burac était occupé avec quelques capitalistes dont il exaltait eu cé moment la philanthropie en faveur d’une opération pour le bien-être des classes ouvrières , opération qui devait rapporter trois cents pour cent aux entrepreneurs de ce bienfait national.
Burac, à qui l’on annonça M. Malabry, et qui se douta du motif de sa visite , le fit prier d’attendre un moment. Malabry trouva que sa dignité de beau-père ne pouvait lui permettre de faire antichambre; il força la porte et se présenta chez son gendre d’un air à esclandre.
Burac eut peur un moment ; mais un imperceptible mouvement de M. Malabry, à l’aspect des personnes présentes, •e rassura tout d’abord et le détermina presque aussitôt à en finir avec les prétentions de son beau-père.
Burac avait surtout cet esprit de ressource qui grandit et se développe au milieu du danger; ilress'emlMait à ces généraux peu habiles èéfaire un plan de bataille fermement tracé d’avance, et qui laissent volontiers l’action s’engager comme l’entendent leurs ennemis, mais qui, une fois le combat commencé, puisent des idées dans tes bonnes comme dans les mauvaises combinaisons du général ennemi, parent aux unes, profitent des autres , et doivent la victoire à une inspiration soudaine que la réflexion et le calcul ii’eussent jamais produite. Ainsi il avait suffi à Burac de l’imperceptible mouvement de M. Malabry pour comprendre toute la supériorité de
position. 11 agit en conséquence: il accueillit M. Malabry d’un air de timidité et d’embarras, et celui-ci, qui mettait l’audace des attaques au nombre des meilleures chances de succès, donna en aveugle dans ce piège.
— Pardon, dit-il aux autres personnes présentes; quoique
LES QÜATUE SCEÜRS.
les alTaifes de famille doivent en général passer les dernières, j’ai forcé la porte de M. Biirac , parce qn’une circonstance fortuite m'oblige à lui demander, sur riicurc, la remise do quelques fonds qu’il me doit.
Malabry se tourna vers Burac et ajouta d’un air tout à fait sùr de lui :
— Je suis désolé de cette circonstance, mais je finis ce soir même le marclié dont je vous ai parlé, et j’ai besoin, pour demain matin, des quarante mille francs que vous me deve».
M. Malabry s’était imaginé que son gendre n’oserait discuter une pareille dette en présence de gens dont il avait besoin de ménager la conliance, et il avait été jusqu’à croire que Burac, ainsi attaqué, mettrait sa défaite à protit en offrant de payer immédiatement, pour inontfer à ses capitalistes combien une pareille somme était de peu d’importance pour lui.
Mais Burac savait qu’il y avait divers moyens de faire des dupes, et il ne se souciait nullement d’être du nombre. Il fit ce qu’avait prévu M. Malabry, mais d’une façon tout opposée : il lira parti de la circonstance pour se poser vis-à-vis de ceux qui l’écoutaient comme un homme d’ordre.
Cette alTaire, leur dit-il, ne demande que deux minutes d’explication, et je vous demande la permission d’en finir.
Il alla droit à un carton, en tira un énorme dossier tout chargé de papiers timbrés, et, le posant devant lui, il dit à M. Malabry :
— Vous savez que les quarante mille francs que vous aviez déposés chez moi devaient servir de garantie aux opérations d’une personne.
— Qu’est-cc que c'est? dit Malabry.
— Je ne la nommerai |Kis, reprit doucereusement Burac, car je crois savoir ([u’ellc doit de l’argent à l’im de ces messieurs, et je ne veux pas la compromettre plus qu’elle ue l’est. Or, voici l’emploi des (juarante mille francs, emploi fait en faveur de ce tiers par billets endossés par vous et que j’ai escomptés sur vos fonds, comme il était convenu. Aucun de ces billets u’ayaut été payé, j’en ai poursuivi le recouvrement pour votre compte ; le total, comme vous pouvez le voir, s’en monte à trente-six mille cinquante francs. Voici trois mille neuf cent cinquante francs et tous les dossiers de
LES QUATRE SŒURS
celte affuiro; veuillez me donner quittance de vos quarante mille francs, et tout ceci vous appartient.
En parlant ainsi, Burac quitta sa place et l’olTrit à son beau-père, en lui montrant une feuille de papier et une plume pour quïl rédigeât immédiatement sa (juittance, et en ouvrant la caisse pour en tirer les trois mille neuf cent cinquante francs, reliquat du compte. Malabry fut comme tous les intrigants de second ordre, qui perdent beaucoup plus aisément contenance vis-à-vis d’un plus habile que ne le feraient des hommes moins adroits. A la première botte, un * maître d’escrime exercé comprend beaucoup mieux qu’un novice qu’il est tombé sous la main d’un maître très-supérieur; il devine sa défaite, et il s’y résigTie quand il ne veut pas donner trop d’avantages à son adversaire. De même,
M. Malabry se tint pour battu ce jour-là, mais sans renoncer à engager le combat sur un nouveau terrain. Il jeta un coup d’œil rapide sur le compte, et répondit :
— Un compte aussi long a besoin d’étre soigneusement véritié.
Burac ramassa tous les papiers, et dit fort sèchement :
— Quand il vous plaira, il sera toujours à votre disposition.
M. Malabry- eut une velléité de mettre la main sur tous ces Htres, et de dire qu’il désirait les emporter pour les vérifier à l’ai.se chez lui; mais il comprit que Burac était homme à les lui refuser, et il dit qu’il reviendrait le lendemain dans la matinée. Le lendemain il fallut bien en passer par la volonté de Burac, contre lequel M. Malabry n’avait aucun titre. Ce jourlà, cependant, Burac se laissa aller de quekpies billets de mille francs, et le beau-père quitta son gendre avec les apparences d une parfaite réconciliation et le dessein bien arrêté de lui faire tout le mal possiljle.
Mais ce ne devait pas être là le plus cruel désappointement de M. Malabry. Burac au fond tenait sa promesse, quoiqu’il eût cent fois fait entendre à son futur beau-père, que ces premières avances n’entreraient point en compte sur la remise à faire d’une partie de la dot, et qu’elles se perdraient par parcelles dans les nombreuses affaires qu’ils devaient entreprendre ensemble. Mais Brugnon n’y mit point tant de façons ; à la première réclamation de son beau-père, il nia .
180 LES QUATRE SŒURS
avoir jamais rien compris de semblable à un pareil arrangement; et lorsque celui-ci insista et lui rappela, malgré le vague fort obscur qui existait dans le langage de Brugnon, les explications très-catégoriques qui avaient eu beu à ce sujet, le gendre prouva à son beau-père qu’il avait, quand il le voulait, une grande lucidité d’esprit et une grande netteté de paroles. Ainsi, il lui déclara que le beau-père qui fait de telles conditions à son gendre est un fripon. Puis tout aussitôt il retomba dans son pathos ordmaire, pour lui prouver que ce gendre a fait un acte d’iionuéte homme en feignant de les accepter, a(in d’arracher la fortune d’une jeune ülle à la complaisance d’un mari moins délicat.
Je te raconte tout ceci en gros pour te faire savoir où en étaient les choses un luois tout au plus après les mariages accomplis. Bon accord avec Varnier, qui s'était exécuté galamment, refroidissement vis-à-vis de Burac, qui avait rançonné sur ses prêts antérieurs, et rupture complète, mais cachée, avec Brugnon, qui n’avait pas rendu un rouge liard de la dot. Toutefois, madame Malabry était à.mille lieues de soupçonner encore tous ces mystères, et elle continuait de voir ses filles qu’elle croyait fort heureuses.
Burac tenait grande maison, et le luxe, les plaisirs dont il entourait sa femme, protégeaient encore suffisamment l’illusion de Cornélie. La bêtise de Sophie l’avait laissée en plation permanente vis-à-vis de Brugnon, quoiqu’elle s’étonnât s’étonnât quelquefois qu’un si grand esprit pùt descendre à une foule de détails inOnis et qui sont d’ordinaire le partage des femmes dans les petits ménages.
M. Brugnon avait les clefs de la cave; il distribuait le vin et le sucre tous les matins pour les besoins de la journée, ordonnait le dîner avec une parcimonie qui ne suffisait pas toujours aux appétits gourmands de Sophie; il tenait luimême le livre de cuisine , contrôlait avec une minutie barbare les dépenses de toilette. 11 avait des recettes pour faire les cosmétiques les plus nécessaires, pour nettoyer les gants, et possédait l’art de faire du feu avec des bûches en terre cuite. Après tant de portraits de l’avare, je ne prétends pas en vouloir tracer un nouveau ; mais tu sais comme moi que Brugnon n’est pas le seul de cette espèce, et que nous connaissons tous deux un homme, qui n’a pas éU* sans quelque
I^ES QUATRE SOEURS, 181
importance politique, et qui n’en faisait pas d’autres tous les matins avant de se rendre au ministère, dont il était un des employés les plus importanLs.
Toutefois, Sophie acceptait tout cela sans trop de cha^in.
Brugnon avait attiré chez lui une sorte de petit monde dont il était le cousin à divers degrés ; on jouait aux jeux innocents, au loto, au nain jaune ; et Sophie, qui se trouvait à son aise dans ces réunions, les trouvait charmantes. Enfin, tout compensé, elle ne se sentait pas mallieureuse.
Le premier de ces trois ménages où pénétra le désenchantement, ce fut celui de Vàrnier. Lia avait sans doute sa bonne part d’exagération, et je crois qu’elle n’éprouvait pas la plus petite moitié des émotions qui la rendaient si languissante, si vaporeuse, et qui l’avaient accoutumée à une mimique perpétuelle de tête penchée, de regards jetés au ciel et de sourires mélancoliques ; mais au fond de tout cela c’était une femme d’habitudes délicates, de mœurs élégantes, et dont les sentiments, faussés par l’exagération, partaient cependant d’une nature aimable et aimante. Je crois aussi que Varnier avait pour elle tout ce qu'il pouvait avoir d’amour pour autre chose que ses beaux- favoris noirs et sa voix de ténor léger.
Le désenchantement ne commença donc pas par le cœur, mais par l’esprit. Ce fut là le véritable malheur de Lia et de Varnier. Une femme sensible qui découvre un vice chez son mari peut l’aimer encore, parce qu’elle espère que son influence le corrigera ; c’est, d’ailleurs, pour les esprits à grands mots, un dévouement à montrer, une mission à remplir, quelque chose de religieux inventé par les femmes de lettres d’aujourd’hui, et qu’on devrait appeler l’apostolat domestique ; mais une découverte comme celle que fit Lia n’a point de pareilles ressources. Celte découverte fut celle de l’ànerie de son mari, et cette découverte malheureusement toucha juste à l’endroit par où elle l’avait aimé. J’ai été le confident de ses premières peines comme des chagrins sérieux qui les
suivirent, et lorsque les femmes vous les racontent, elles les font passer par une filière de sentiments minutieux, de réflexions d’une raétapliysique si subtile, qu’elles donnent à une contrariété la puissance d’un chagrin et à une scène ridicule la dignité d’un malheur ; mais plus tard, quand on veut se rappeler tous ces commentaires précieux, ils vous échappent, et l’on ne voit que le point où elles sont arrivées, il me serait donc difficile de t’expliquer la dessillalion de Lia avec toutes les finesses qu’elle mit à l'expüquer. Je préfère te dire une scène qui eut lieu devant Sophie, et que celleci m’a racontée comme elle l’a vue et jugée. La manière de' Sophie m’est restée beaucoup plus présente (pie celle de Lia, et \(f t’avoue que je la trouve beaucoup plus iutelhgible. Jç la laisse parler :
« J’étais allée voir ma sœur Lia un matin, et je comptais passer la journée avec elle. Je la trouvai fort occupée : elle mettait air net une romance dont elle avait composé la musique pour son mari, sur des paroles de madame Valmore, et qui lui était dédiée par... Comme elle voidait que le mystère de sa composition ne fût pas môme soupçonné, elle me chargea d’écrire les paroles sous la musique, et elle se fit une fête du triomphe qui l’attendait. Varnier rentra. Depuis quelque temps, il avait pris l’hahitude de ne plus parler qu’en récitatif, accompagné de monosyllabes qui figuraient l’orchestre -, aussi m’aborda-t-il en me chantant je ne sais plus quelle entrée de Rubini en l’arrangeant sur des paroles de sa façon.
— Bonjour, ma sœur... boumb... Comment vous portœivous? bom bom bom.
— Très-bien.
— Et moi aussi... lilirita.
— J’en suis fort enchanté..., froum froum froum.
Lia, pendant qu’il faisait ses grùccs, l’embrassait comme si elle ne l’avait pas vu depuis six mois, et il lui répondit aussitôt en assortissant im air de Masini à ses improvisations.
Ainsi, au lieu de ces deux vers qui commencent la romance en question :
Je veux t'aimer, mais sans amour;
Je veux t’aimer plus que moi-méme.
LES QUATRE SŒURS, mon beau-frère lui chantait :
Je't’aime bien, mon cher poulet ;
J’ai bien faim, es-tu comme moie ?
Déjeunons vite, eXc.
Et il continuait ainsi, laissant à peine échapper par-ci parlà quelques muts parlés. 11 nie prit envie de trouver une rime à son moie, et de continuer en lui chantant ;
Vous ètesbéte comme une oie.
mais cela aurait fâché Lia, et je le laissai vocaliser à son aise.
Nous déjeunâmes, et, pendant qu’il mangeait, M. Varnier daigna nous apprendre, en langage non musical, qu’il était invité à une soirée d’arüstes, et où il devait chanter une nouvelle composition de Vogcl. II nous raconta qu’il venait de l’acheter, qu’il n’avait pas encore jeté les yeux sur ce morceau, et pria Lia de le lui accompagner pour qu’il en prît une idée. Elle y consentit avec d’autant plus de plaisir qu’elle vit un moyen d’amener ainsi sa petite comixisilion. On se mit au piano, et M. Varnier chanta cet air à la première vue d’une façon très-remarquable. Lia me regarda d’un air de triomphe, car j’avais eu autrefois une idée particulière, que M. Varnier ne savait pas. une note de musique ; mais l’épreuve me sembla décisive. Cependant je vins en aide à ma pauvre sœur, qui tournait autour de son petit rouleau manuscrit, et qui n’osait aborder le petit conte que nous avions arrangé ensemble pour soumettre cette composition au grand artiste.
— A propos, mon frère, lui dis-je, il est venu ce malin un petit jeune homme très-gentil, très-distingué, qui vous a entendu souvent chanter dans le monde et qui est un admirateur forcené de votre talent.
— Ho ! ho! tu mon beau frère en jetant ces deux ho! à un octave d’intervalle, et en ajoutant de sa voix ualurelle : Et puis?
— 11 a été désolé de ne pas vous rencontrer, parce qu’il désirait vous offrir une romance qu’il a composée et qu’il vous a dédiée.
LES QUATRE SŒURS
Au mot dédiée, toute la figure de mon beau-frore s’épanouit; jamais il ne m’avait tant fait l’effet de ressembler à une grosse pivoine.
— Ah ! il m’a dédié une romance? dit-il.
— Oui, mon ami, reprit Lia, et il l’a laissée pour que tu l’essaies et que tu juges si elle est cligne d’être chantée par toi... dans le concert de ce soir, par exemple.
La proposition déplut souverainement à M. Varnier, cpii répliqua tout aussitôt ;
— Pour cela non, non, pas du tout. J’aurais fort affaire, ma foi, si je voulais chanter tout ce que m’offrent ces tas de petits compositeurs en herbe. Us s’imaginent que je suis à leurs ordres pour leur donner comme ça la vogue. Non, non, mes très-chères; votre joli petit jeune homme en sera pour sa romance.
Lia reprit alors du ton le plus humble et le plus caressant ;
— Tu as tort ; c’est aux hommes de talent comme toi à faire valoir ceux qui commencent.
— Merci... non... fit Varnier ; j’ai pris h ce sujet une résolution inébranlable ; j’ai mes auteurs et je n’en sortirai pas.
— Eh bien 1 reprit epcore Lia du ton le plus suppliant, si tu ne veux pas la chanter dans le monde, essaie-la pour nous; tu seras bien aimable.
On eôt dit que M. Varnier était désagréablement piqué par quelque chose ; car il se trémoussa à cette proposition, et répondit d’un air bourru :
— Ail ! par exemple ! et pourquoi faire l’e.ssayer pour vous?... D’ailleurs, je suis sûr que c’est mauvais.
Sans un regard de la patiente Lia, j’aurais envoyé son mari se promener, tant il me semblait iieu complaisant; mais elle revint encore une fois à la charge avec une persévérance d’ange, et lui dit ;
— Eh bien ! je dois t’avouer que je m’intéresse beaucoup à la personne qui a fait cette romance.
— Au petit jeune homme ? dit mon beau-frère.
— Ce n’est pas un petit jeune homme, reprit Lia, c’est une de mes amies, que je te nommerai plus tard ; car tu la connais, et je ne veux pas que ton amitié pour elle influe sur ton opinion. '
LES QUATRE SŒURS. 185
M. Yarnier semblait de plus en plus embarrassé. A cette insinuation de sa femme, il jeta sur moi un regard soup- , çonneux.
— Non, non, m’écriai-je tout aussitôt, ce n’est pas moi qui fais des romances.
M. Yarnier, dont la mauvaise humeur était manifeste, et qui ressemblait à un ours couché dans une fosse dont il sent ne pouvoir sortir, se décida et fit semblant de céder ; il prit le rouleau et le défit en disant ;
— Une niaiserie, probablement; à l’avenir. Lia, je vous en prie, ne vous chargez plus de pareilles commissions.
11 ouvrit la feuille, et la parcourant des yeux, il marmotta entre ses dents :
— Patata, ratapa papa... j’en étais sûr... turletutu... ça n’a pas le sens commun... luru... c’est stupide... pututu... c’est une écolière qui a fait ça... turutu, turu... c’est au-dessous de tout !
Et il jeta la musique sur la table en criant à tue-téte :
« O beiralma inamorata... »
La pauvre Lia était si confuse, si troublée, si humiliée de l’opinion de son mari, qu’elle ne s’était pas doutée de la comédie.elfrontée qu’il jouait. Quant à moi, je l’avais devinée, et je vis ma pauvre soeur si malheureuse , que je ne voulus pas laisser à ce grossier ignorant l’impunité de sa brutalité et de sa présomption.
— Je vois ce que c’est, dis-je à ma sœur, cette musique est trop difficile pour ton mari,
— Qu’est-ce que c’est? dit-il, trop difficile !
— Sans doute, car je vous ai très-bien suivi dans votre turututu, et vous n'en avez pas dit une note...
— Yoilà qui est plaisant !
— Il n’y a de plaisant , mon cher frère , que votre turutu.. .
— Sophie , me dit Lia d’un air suppliant , tu es folle , je n’ai pas réussi, je me suis trompée... c’est un tout petit chag'rin... •
— Quoi ! s’écria Yarnier.
— Oui, lui dis-je, cette romance est de votre femme... et maintenant j’espère que vous allez nous la chanter avec un peu plus de soin; je désire l’entendre, vous ne me refuserez pas.
M. Varnier se trémoussa en tous sens.
— Eh bien';! lui dis-je en riant et en lui présentant la musique, elle va vous accompagner.
Lia , qui avait les yeux gros de larmes, se mit au piano... M. Varnier , qui avait perdu la tête, tenait le papier comme s’il eût espéré qu’un prodige vint lui en expliquer le mystère. Lia avait joué la ritournelle... il fallait commencer. M. Varnier, demeuré immobile jusque là , céda à mi moment de rage furieuse, et, déchirant la romance, il la jeta par terre avec fureur, et s’écria :
— Au diable la musiqvie et les faiseuses de romances ! et se dirigea vers la porte de l’appartement.
Je triomphai, et lui criai en riant aux éclats :
'■* — Turututu!... turututui...
Il était pâle de colère ; ma sœur se leva et me pria doucement de Unir... Mais je voulais faire payer à M. Varnier ses airs de supériorité, et je me mis à le contrefaire en chantant comme lui :
— Je me tais... boum boum.
M. Varnier était tout à fait exaspéré; Lia souffrait horriblement je m’en aperçus trop tard, et je leur dis :
— Eh bien ! allons-nous nous fâcher pour une plaûsanterie?
Us ne me répondirent ni l’im ni l’autre.
— J’ai eu tort, leur dis-je... Voyons, monsieur Varnier, quel grand mal y aurait-il à ce que vous ne sussiez pas la musique?
— Sophie, me dit Lia d’un air tout sérieux, mon mari sait parfaitement la musique , et je dois le savoir mieux que personne... ainsi ne parlons plus de cela. J’ai eu tort d’insister pour cette romance, voilà tout.
M. Varnier ne prononça pas une parole, et je me retirai.
Sophie n’en apprit pas davantage ce jour-là , mais il s’ensuivit entre Lia et son mari une scène où celui-ci traita Sophie de sotte bête, de busj^ etc. , et s’anima en termes si grossiers, que la plaintive et douce Lia demeura épouvantée de la brutalité que recouvrait la voix amoureuse de son mari.
Lia m’a raconté cette môme scène de romance à sa façon ; seulement le ridicule s’en était eflàcé pour faire place à un profond malheur. Lia me le prouva alors; mais je ne me rappelle plus comment.
LES QUATRE SŒURS. 187
Cependant ce petit incident ne pouvait pas avoir de suites immédiates. Mais quoique Vamier ne fit pas grand étalage de luxe et que Ua fût assez simple, la gêne se glissa peu à peu dans la maison. Varnier était fort maladroit en affaires; et comme il souffrait impatiemment la supériorité de Burac, qui, du reste, avait le tort de la lui faire trop sentir, il s’associa à Brugnon pour tenter les jeux de bourse, et deux mois n’étaient pas écoulés que Brugnon lui avait remis un compte de pertes qui avaient presque complètement absorbé la dot de Lia, qui était toute la fortune de Varnier.
A tout prendre, Varnier n’était qu’un sot qui se laissait aller à une friponnerie quand on la lui aplanissait et qu’on l’y poussait; mais il eût été incapable de l’entreprendre de son gré et surtout de la mener à bonne fin. Il avoua franchement à Lia le malheur qui la frappait, et lui donna à entendre qu’il allait se mettre à même de le réparer. Lia trouva dans la résolution de son mari un prétexte à se rattacher à lui. Le malheur le rendait noble et respectable à scs yeux ; elle reprit un moment tout son enthousiasme pour lui. Mais une femme qui semble avoir été le mauvais génie de cette famille, madame Del..., vint détruire de fond eu comMc ce prestige mal replâtré dont Lia avait entouré son mari à ses propres yeux.
C’en était fait de la dot de Lia ; et comme Vamier n’était bon â rien, pas même à se créer des ressources d’industrie malhonnête, la gêne arriva à grands pas. Dans les premiers temps de pénurie,, il regretta d’avoir abandonné Burac qui, à la vérité, le traitait fort cavalièrement, pour s’associer avec Brugnon, qui l’avait ruiné en le félicitant sur son intelligence.
Cependant la misère approchait, et il fallait boire sa honte, déclarer qu’on avait été un sot, et retourner vers le maître pour lui demander secours, protection et conseil.
Burac eût été un homme tout à Ikit supérieur sans un vice
LES QUATRE SŒURS
radical de son caractère. Ü’iine habileté extrême à s’acquérir d'abord les gens dont il avait besoin, et à se les consener tant que ce besoin durait, il les abandonnait brutalement dès qu’ils ne lui étaient plus bons à rien. Ce n’est pas qu’il fût ce qu’on appelle un ingrat, non : les hommes étaient pour lui des inslrumeiUs appliqués à ses projets, et il délais- ■sait ceux qui ne pouvaient plus servir à leur exécution, comme on relègue au grepier une machine (jui est demeurée au-dessous du progrès de la science. 11 ne se passionnait pour personne qu’en raison de leur utilité ; voilà pourquoi, s’il n’était pas reconnaissant pour ceux (jui l’avaient aidé, il était tout à l'ait sans rancune contre ceux qui lui avaient nui. Bien plus, il était exempt d’uii vice dont l’absence est, à mon sens, une qualité de premier ordre : il n’en voulait pas aux gens à qui il avait fait du mal. Lorsque Varnier vint lui conter ses doléances, Burac l’écouta sans lui adresser un reproche à sou sujet ou à celui de Brugnon, et lui demanda au bout du récit où tendaient ses conclusions.
— Mais a vous demander une participation dans quelqu’une de vos affaires.
«* — Écoutez, lui dit Burac, si j’ai un conseil à vous donner, ne faites pas d’afl'ab'es tout seul, vous les feriez mauvaises; ne vous associez avec personne, ce serait donner le peu qui vous reste, ou votre temps à un autre.
— Que voulez-vous donc que je devienne?
— C’est votre affaire, mais si vous le voulez, vous serez à flot dès ce soir, et dans un au vous aurez une fortune indépendante.
—Varnier crut que Burac se moquait de lui ; il lui demanda ce qu’il fallait faire pour cela.
— Je suis forcé de sortir à l’instànt ; mais venez me prendre ce soir à neuf heures, et apportez toute votre cargaisonde musique ; je veux vous présenter dans une maison où vous trouverez peut-être moyen d’utiliser votre talent.
La vanité de Varnier se révolta de la proposition, et il répliqua :
— Je suis un homme du monde. Je chante pour mou plaisir, et je ne me ferai pas chanteur à la soirée , comme vous avez l’air de le croire.
Burac haussa les épaules et lui répondit :
LES QÜATIIE SOEURS.
— Venez toujours.
L’entretien en demeura là, et, malgré ses prétentions, Var-
nier fut exact au rendez-vous. Il y avait cette année-là, à Paris, un certain capitaliste américain du nom de Turner, qui se piquait de donner les fêtes les plus magnifiques de la capitale, et, comme première condition de cette magnificence, il invitait, moyennant quinze cents francs par soirée, les artistes les plus célèbres de nos théâtres lyriques. Burac était de ses amis et lui donnait des conseils pour le placement de sa fortune en France. 11 lui présenta Varnier sans lui dire rien de ses talents, ni du désir qu’il avait de le produire le soir même. Puis, ayant colloqué son beau-frère dans un coin d’où il ne devait pas bouger, il se glissa auprès de madame Del... qui était la reine de ces illustres concerts, et lui demanda un moment d’entretien particulier.
Maiiame Del... connaissait B irac pour un de ces hommes qu’il n’est pas nécessaire d’avoir pour amis, mais qu’il ne faut jamais avoir pour ennemis ; elle accorda l’entretien demandé.
— Vous connaissez Vamier? lui dit-il.
— Sans doute ; je l’ai entendu chanter.
— Il a du talent.
— Y tenez-vous?
— Non ; mais il a une belle voix.
— C’est vrai.
— Alors c’esf assez pour ce soir, du moins.
— Qu’en tendez- vous par là?
— Vous êtes belle comme un ange, et vous savez qu’il n’a pas tenu à moi de vous aimer comme un fou.
— Je ne m’y suis jamais opposée, et je vous le permets encore.
— Je suis un homme de chiffres, et je veux que mes avances me rapportent ; j’ai depuis longtemps renoncé à celte spéculation. Pourtant j’ai une grâce à vous demander.
— Et s’il me plaît de calculer comme vous, ne puis-je vous demander ce qu’elle me rapportera?
— Une bonne action.
Madame Del.... se mit à rire de tout son cœur d'un pareil mot dans la bouche de Burac, et lui répondit :
— C’est fort séduisant !
190 LES QUATRE SŒURS
— Et puis, reprit Burac avec un air moqueur, ça vous changera....
— Comment dois-je prendre ce que vous me dites?
— Je sais toute votre histoire avec Géorgina; M. Malabry m’a tout dit ; ce sera donc, à votre gré, ou une plaisanterie ou une menace.
— Et si je trouve la plaisanterie impertinente et la menace fort peu dangereuse?
— Je ferai ce que je désire sans vous ; vous manquerez une occasion de vous venger de ***, qui vous a empêchée d’entrer à l’Opéra, et je vous en voudrai.
Madame Del.... rélléchit, et au beut d’un moment elle lui dit :
En délinitive, que me demandez-vous?
— Une petite comédie. Au moment où M. Turner viendra vous prier de chanter, vous lui direz de votre plus douce voix : Est-ce que vous n’avez pas ce soir, ici M. Varnier, le beau-frère de M. Burac? S’il se rappelle tpie je le lui ai présenté, vous continuerez ainsi; bien entendu, que s’il ne se le rappelait pas, vous lui afiirmeriez que vous l’avez vu, et vous en reviendriez à cette phrase obligée : — Doit-il chanter? — Est-ce qu’il chante? — A ravir. — Vrai? — Certainement. — Mais c’est une bonne fortune ; il faut l’eu prier. — 11 ne SC fait guère entendre qu’en jietit comité d’artistes, et, si vous pouvez vaincre sa répugnance, vous entendrez une des belles voix du monde.
— Si ce n’est que cette série de mensonges que vous me demandez, je m'en sens tout à fait capable pour vous. Mais on ne chante pas sans musique, du moins pour l’cjccompagnateiir.
— 11 a la sienne.
— Alors on verra qu’il est venu pour chanter.
— Je l’ai fait mettre avec la vôtre jKir le valet de chambre ; il aura l'air d’y chercher quehpie chose.
— Vos précautions étaient bien prises, et vous aviez disposé de moi.
— Pour une bonne action, dit Burac en riant.
— Mais je ne la vois pas encore, dit madame Del....
— Voici M. Turner (fui organise ses morceaux, comme il dit. Je vous dirai le reste après le concert.
Il se leva sans attendre la réponse de madame Del... et alla SC mettre à un groupe d’hommes parmi lesquels se trouvait le comte de M.,.., un de ces hommes qui, ayant de l’esprit et de l’argent à dépenser, 'se font une occupation de découvrir des artistes, de les patronner, de tes lancer, et qui avait acquis, à ce titre, au ministère et dans les théâtres royaux, une autorité qu’il avait fait sanctionner par sou admission dans toutes les commissions consultatives ou admmistratives qui s’occupaient des lettres et des arts.
Burac s’est fait présenter à lui, et M. le comte de M.... !ô reconnut â 1a beauté de Cornélie qui l’avait vivement frappé et dont il se souvenait fort bien. Burac laissa commencer les chants, et, voyant M. Turner qui se montait sur la pointe des pieds pour le découvrir, il se mit en évidence, et l’Américain vint jusqu’à lui. Ici continua la petite comédie qui avait été commencée par madame Del.... sur les indications de Burac. M. Turner s’informa du grand artiste inconnu qui se cachait, Burac fit l’homme qui ne comprend rien a ces fausses ou vraies modesties qui se font prier pour obtenir un succès, et annonça qu’il allait tâcher de découvrir ledit Vamicr et qu’il apporterait sa réponse à M. 'fumer, qu’il priait de l’attendre là où il le laissait. C’était à côté de M. de M...., qui déjà ouvrait l’oreille comme un amateur de curiosités qui entend parler d’un clou authentique de la cuirasse de Godefroy do Bouillon. La conversation s'établit au sujet de Variier pendant l’absence calculée de Burac, de façon que lorsqu’il revint pour annoncer que le grand amateur avait cédé aux désirs de l’illustre assemblée, et qu’il venait de se glisser jusqu’au piano pour choisir un morçeau dans la musique que les autres artistes avaient apportée, on s’informa avec curiosité de ce qu’il était, d’où il venait, etc., etc. Burac répondit vaguement, voulant attendre l’effet que produirait Variiier.Varnier avait choisi un air qui lui avait été seriné note à note par fauteur. Sa voix était véritablement d’une grande beauté, et le morceau n’était pas üni que M. de M... avait laissé échapper sa phrase favorite que M. Burac attendait au passage comme un voleiu- qui a étudié les habitudes de celui qu’il veut dépouiller. M. deM... s’écria donc :
— Ah ! si nous avions une voix comme celle-là à l’Opéra’
— Je ne sais, dit Burac ; Yarnicr ne chante véritablement
Diyiiizea Dy GoOglc
LES QUATHE SOEURS.
bien qu’en petit comité, car ce soir vous ne pouvez douter de ce qu’il est....; le monde le gène, et je crois que le public l’épouvanterait au point de lui ôter tous ses moyens. Si ce n’était cet obstacle....
— Comment ! votre beau-frère, car il me semble que c’est votre beau-frère, dit M. de M... baissant la voix, se déciderait à suivre la carrière du théâtre?
— Ce u’est pas précisément moirbeau-frère dans le sens de la loi, dit Burac d’im air de confidence ; il a épousé une sœur de ma femme. Il avait quelque fortune ; mais de fausses spéculations...; les artistes n’entendent rien aux affaires.... Enün, je crois qu’il faudra bien qu’il se décide à vaincre sa timidité ; je connais un peu le directeur de l’Opéra-Comique...
— Ne faites pas cela, reprit M. de M... vivement, c’est un sujet véritablement précieux.
M. de M... réiléchit un moment comme un homme qui arrange un projet dans sa tête, et dit tout à coup :
— Pouvez-vous venir dîner avec lui, chez moi, aprèsdemain?
— Après-demain?
— Oui, j’aurai le directeur de l’Opéra; nous causerons de tout cela.
— Me permettez-vous de ne vous donner ma réponse que demain? Je puis disposer de moi, majs je ne puis répondre de lui.
Un nouveau chanteur se présenta, et Burac s’esquiva et s’enquit de son beau-frère, qui, tout fier de son succès dans un monde auquel il n’était pas accoutumé, commençait à faire la roue au milieu d’un petit cercle d’admirateurs. Il l’emmena avec empressement et lui annonça l’invitation qui l’attendait le surlendemain.
Burac, qui avait craint d’avoir à vaincre la résistance de Varnier, dont la sottise s’indignait de l’idée de se faire une ressource de son talent, fut fort surpris de se trouver forcé
Dipili.'
LES QUATRE SŒURS. 1»3
de modérer l’ardeur nouvelle de son beau-frère. Madame Del...., qui avait deviné de l’œil le projet de Burac, avait trouvé à propos de lui donner un de ces coups d’épaules qui aident si vigoureusement les efforts que l’on fait, qu’en vous sortant d’un mauvais pas, ils vous rejettent dans un plus mauvais; elle avait profité d’un petit moment d’entretien pour glisser à Yarnier que, si ce qu’elle croyait soupçonner était vrai, il devait se tenir sur ses gardes contre MM. les directeurs ; qu’elle savait par expérience combien ils sont habiles à s’emparer des jeunes talents, à les enchaîner, et à user leurs .plus belles années. Elle avait posé des chiffres au bout de toutes ces insinuations, de façon que lorsque Burac, qui voyait et voulait les choses dans des données possibles, dit à Yarnier que s’il faisait chez M. M.... aussi bien que chez M. Turner, il se faisait fort de lui trouver un engagement favorable, Yarnier lui répondit d’un air superbe :
— Je n’ai pas l’expérience de la scène, mais j’ai toute la fraîcheur de mes moyens ; je ne suis pas encore comédien, mais enfin je ressemble à un homme ; je manque des avantages qui s’acquièrent, c’est vrai; mais je possède ce qui ne s’acquiert pas : la voix et le physique ; tout compensé, je dois valoir pour l’administration autant que ceux qui, s’ils ont certaines qualités, manquent de celles que je possède. Si donc on me veut donner 30,000 francs d’appointernents , les 300 francs de feux et les deux mois de congé que tout ténor gagne quand il veut, je ne refuse pas absolument de prendre un engagement qui répugne à ma dignité, mais auquel la nécessité me force à recourir.
Burac se sentit pris d’une envie furieuse de donner des coups de pied et des coups de poing à cet impudent personnage, et, comme il sentit que la réponse qu’il lui ferait serait d’une nature analogue à cette démonstration physique , il tourna le dos à Yarnier et le quitta sans lui dire un mot. Yarnier le poursuivit en voulant le forcer à s’expliquer, mais Burac s’obstinait dans son silence; enfin il finit par lui dire :
— Mon cher beau-frère, j’ai voulu me mêler de vos affaires, j’ai eu tort, je vous en demande bien pardon ; vous les entendez mieux que moi. Bonsoir; demain j’irai louer une loge pour votre début.
•— Ne vous pressez pas, lui dit Yarnier d’un ton suffisant.
194 “ LES QUATRE SŒURS
ce n’est pas une affaire faite, et il n’est pas certain quç je consente.
Burac le considéra un moment avec une rage rentrée; mais tout à coup , et comme si une idée lumineuse était venue l’illuminer, il se dit en levant les yeux au ciel :
— Enfin, c’est un ténor !
Admirable exclamation de Burac. 11 avait réfléchi que la vanité furieuse est la maladie inséparable du ténor ; que le ténor est une créature exceptionnelle faite pour être portée en triomphe sur des coussins cousus de billets de banrpie, et que Dieu ne les a pas tbits à l’abri des ivresses extravagantes du tr omphe. Burac se calma à cette idée, et finit par obtenir de Varnier que, si l’épreuve du surlendemain réussissait, il le laisserait,, lui Burac , le maître de régler les conditions de l’engagement.
Il arriva ce que Burac avait prévu. Les juges compétents ne se trompèrent point sur l’ignorance musicale de cette belle voix, et la négociation, bien que conduite avec une véritable adresse par Burac, n’arriva qu’à une indemnité de 600 francs par mois, et au paiement d’un maître de chant pendant un an, avec obligation d’appartenir au théâtre de l’Opéra, au bout de cette année, aux appointements de 12,000 francs. D’autres ont obtenu beaucoup mieux ; mais Btirac avait eu à combattre un désavantage énorme pour Varnier ; c’est qt’il était Français.
Tout cela s’était fait en deux jours , sans que Lia eût été prévenue, et avec la convention expresse exigée par Bttrac qu’il ne lui serait jamais dit qu’il s’était raélé de cette affaire.
Mais ce ne sont pas là des secrets qui peuvent rester cachés. Après les gros bruits de la politique, ce que le Parisien aime le plus au monde, ce sont les caquetages de théâtre. Un mois /ne s’était point passé, que l’histoire de Varnier avait été ajoutée à deux ou trois histoires pareilles ; seulement le nom du héros était tantôt Lasnicr, tantôt Pannier ou Prunier, ou Mesnier; la terminaison seule était connue. Lia ne se doutait de rien ; mais elle observait avec inquiétude les nouvelles allures de sou mari : il sortait tous les jours, et rentrait seulement pour dîner. U ne quittait point l’Opéra, et savait des noms inconnus à raftichc et appartenant â un
calendrier fantastique. Sa conversation, autrefois lourde et plate, prenait une désinvolture grossière et qui révélait d’étranges familiarités. U reçut la visite de qiielques jeunes gens d’une élégance équivoque, qui le tutoyaient, et qui lorgnaient Lia en véritables connaisseurs.
D’autre part, Varnier recevait des invitations personnelles pour des soirées et des concerts, comme s’il n’eût point été marié. La maison n’était pas beaucoup plus ricbe, mais Varnier ne se plaignait plus de manquer d’argent.
Lia pleurait ; mais, dans son système de sensibilité, elle devait dévorer son chagrin en silence, et elle se taisait aussi bien vis-à-vis de sa mère que de ses sœurs.
Cependant il n’est douleur si résignée qui ne cherche parfois à s’oublier un moment ; et Lia, malgré le peu d’attrait que pouvait lui présenter la maison de sa sœur ^phie, se décida à y aller passer quelques soirées.
Parmi les assidus de la maison de Brugnon, il y avait un M. de Gorgerin, baron ou vicomte d’un régiment inconnu, qui faisait une feuille de théâtre qu’ü soutenait à force de billets signés à son ordre par les comédiens qui lui payaient ainsi son silence ou ses éloges, et qu’il escomptait chez Brugnon à quarante pour cent de perte.
Un certain soir que Lia était chez sa sœur où elle avait à peine paru, M. de Gorgerin arrive fort triomphant, et à la question cruelle qui l’accueillit :
« Quoi de neuf’? » il se pose en Vénus pudique, et répond modestement :
— Rien... absolument rien... rien que je puisse dire, du moins d’ici à quelques jours.
— Ah! oui, lit un monsieur (gros cousin de Brugnon) qui
n’avait pas voulu faire annoncer son commerce de toiles à toiture dans le journal de M. de Gorgerin, et qui depuis s’était trouvé son ennemi mortel... ah! oui, vous voulez parler de votre menace de ee matin
— Ce n’est point une menace, ût M. de Gorgerin. J’ai dit et je répète encore que la mission de la presse est de surveiller l’action de Uadministratioii du pays. L’Opéra vient de faire encore un de ces engagements ruineux qui ne le mèneront qu’à dépenser de l’argent au prolit d’une entreprise rivale. Nous ne pouvons pas laisser gaspiller ainsi l’énorme subven-
tion donnée par les chambres. L’administration tient cet engagement secret, parce qu’elle sent que la presse jetterait une clameur universelle d’indignation si elle le savait. Elle fait plus, elle nie que l’engagement existe; mais moi j’ai la certitude qu’il a été conclu il y a plus d’un mois.
— Est-ce là ce que vous ne pouvez pas dire? reprit l’antagoniste de M. de Gorgerin ; vous l’avez imprimé ce matin. |
— Ce que je ne puis pas dire, mais ce que je dii'ai certainement d’ici à quelques jours, ce sont les conditions de cet engagement et le nom de l’individu engagé, et je les livrerai à la publicité , à moins que l’administration , que j’ai interpellée à ce sujet , ne s’cxpUque franchement avec moi...
— C’est-à-dire, grommela le marchand, à moins qu’elle ne lui envoie un billet de 1,000 francs pour qu’il se taise.
Lia avait écouté cette conversation parce qu’elle se passait en face d’elle, mais sans y faire attention. Cependant Sophie, dont l’admiration pour monsieur son époux s’était sensiblement altérée par son contact avec la nouvelle admiration que lui inspirait M. de Gorgerin; Sophie, disons-nous, prit les airs les plus gracieux, et dit au charmant vicomte ;
— Oui, mais ce qui doit rester un secret pour tout le monde n’eu sera pas un longtemps pour nous.
M. de Gorgerin fit un mouvement de cravate plein de prétention, et répondit avec un accent de finesse extrême :
— Tout, excepté cela, madame. Tout, excepté ce que je regarde comme un devoir de conscience.
— Est-ce que vous autres journalistes vous avez de la conscience? reprit en minaudant Sophie, qui avait de la prétention au trait depuis son admiration pour M. de Gorgerin et sa lecture assidue du petit journal de ce monsieur.
— On en ferait bon marché à vos pieds, fit le Gorgerin avec un| nouveau mouvement de cravate; mais ce secret ne m’appartient: pas...
— Il ne le sait pas, grommela le cousin.
— Vous dites?... fit M. de Gorgerin.
— Je dis, reprit le marchand fort sentencieusement, que je donnerais viugt.francs pour parler d’autre chose; car je le connais aussi, ce monsieur, et on sam:a toujours assez tôt la bêtise qu’il a faite.
Digilizcd by GÔO'’
— Vous le connaissez, vous? lit le iournaliste d'un air de dédain.
— Beaucoup mieux que vous, car je n’en dis rien.
Et avec ces paroles il lit une prodigieuse grimace, et désigna Lia du regard à M. de Gorgcrin.
Celui-ci ouvrit de grands yeux , regarda Lia d’un air stupéfait, et reprit immédiatement :
— En effet, il est inutile d’en dire davantage.
Ce petit manège n’avait point échappé à Lia, elle se tourna vers sa sœur Sophie comme pour lui demander ce que cela voulait dire. Sophie la regardait de son côté d’un air d’étonnement bien réel, et elle lui dit d’une voix basse :
. — Bah! est-ce que c’est ton mari?..'
— .Mon mari? reprit Lia dans un premier mouvement d’indignation. Mais elle n’avait pas achevé de prononcer ce mot que ré\ndence du fait sembla lui apparaître soudainement ; elle porta autour d’elle un regard inquiet, et vit que tous les yeux l’observaient curieusement. Le gros cousin la sauva, et, se plaçant brutalement devant elle, il cria d’une voix formidable :
— Voyons, qui est-ce qui fait une partie de loto?
L’accent était si impératif qu’il rompit le charme, et qu’on
laissa Sophie et Lia seules un moment.
— Quoi! ce serait Varnicr? reprit Sophie.
— C’est impossible, lui dit vivement Lia, qui, en même temps qu’elle parlait ainsi, voyait surgir devant elle toutes les raisons qui devaient l’assurer de la vérité de ce malheur.
— C’est vrai ! lu devrais le savoir, toi ! dit Sophie ; et, sans pousser plus loin la reconnaissance, elle se leva pour organiser son loto
Lia s’excusa de n’y pas prendre part, et se hâta de regagner la solitude de sa maison pour y avoir une entrevue so- ^ lennelle avec elle-même, et se tracer la marche qu’elle devait suivre dans celte nouvelle douleur.
Le premier mouvement, le. mouvement parti de la nature et qui n’avait pas encore subi la discussion de la meilleure manière de procéder, selon la résignation et le dévouement qui sont le partage de la femme en ce monde, ce premier mouvement fut d’avoir une explication franche et formelle avec son mari. Mais Lia ne s’était pas arrangé une âme mé-
J98 ‘ LES QUATRE SOEURS
lancolique et rêveuse pour agir avec cette simplicité. Elle se prouva que les larmes solitaires ou mal dissimulées étaient le seul asile où elle pùt se réfugier contre une si funeste circonstance, et, en attendant que le temps amenât un éclat qu’elle ne voulait pas provoquer, elle résolut de se laisser aller à son désespoir, saris le confier à personne. Mais Lia s’ôtait trompée dans son calcul de douleur ; une semaine entière se passa, et, quoique sa voix tremblât, quoique ses yeux laissassent échapper des larmes furtives lorsqu’elle parlait à Varnier, il ne vit rien, ne comprit rien, sortit de meilleure heure,, rentra plus tard, mit son chapeau un peu plus sur l’oreille, et laissa percer des réminiscences de langage de coulisse.
Du reste, Sophie avait apporté ri Lia la confirmation de son malheur -, mais dans le but de la consoler, elle avait ajouté une foule de bonnes raisons qui lui avaient été suggérées par la fureur envieuse de Brugnon, lorsqu’il avait appris cette nouvelle.
— Comment ! s’était-il écrié, un imbécile, un niais comme ce Varnier gagne le traitement d’un conseiller d’Etat et arrivera peut-être aux appointements d’un maréchal de Fi’ance ou d’un ministre, lorsque les hommes d’intelligence comme moi sont forcés d’employer tous les ressorts d’un esprit élevé pour s’assurer une vie misérable et mesquine !
Sophie n’avait point rapporté cette façon d’envisager la chose dans les termes dont s’était servi Brugnon , mais se trouvant elle-même dans une situation où l’avarice de son mari lui imposait toutes les privations de la misère, elle considérait que l’aisance apportée chez Lia par l’engagement de son mari devait être une grande consolation. Lia était d’une sensibilité trop exquise pour que de pareilles considérations pussent la toucher, et ne trouvant point Sophie capable de la comprendre , elle se décida à aller confier son infortune a Cornélie qui avait, à défiiut de tendres sympathies, une hauteur de sentiments qui devait lui faire ressentir l’injure reçue non-seulement par Lia, mais encore par la famille tout entière. Ce fut une démarche presqvie solennelle pour Lia, parce qu’il lui fallait arracher le voile sacré dont elle avait enveloppé ses secrètes douleurs , ensuite parce que ses relations avec sa sœur aînée s’étaient singulièrement refroidies:
LES QUATRE SŒURS. 199
Comélie toujours en représentation , toujours au milieu des plaisirs ; et Lia pauvrement et tristement retirée chez elle.
Cependant si Lia, qui regardait tout haut avec pitié et tout bas avec envie la brillante existence de sa sœur, avait voulu y faire plus d’attention, elle eût trouvé qu’il manquait à cette riche apparence ce qui avait été le rêve de l’ambition de Gornélie. Eu effet , elle arait une loge à l’Opéra, elle en avait une aux Italiens-, elle s’y montrait dans des parures foudroyantes; les jours de course , elle y paraissait avec de magnifiques attelages, et partout une cour des plus beaux jeunes gens de la mode lui faisait une suite d’admirateurs. Que l’onjdonnât un bal pour des incendiés , Cornélie était inscrite au nombre des dames patronnesses.
Partout où on la voyait , partout on l’admirait. Mais' ce qu’elle n’avait pu franchir , c’était la porte des salons de toutes les femmes dont elle paraissait être l’égale en pulilic. Et pourtant, malgré sa beauté , malgré tous les hommages dont on la poursuivait, aucune supposition n’avait encore été faite contre son honneur. Mais, be-auté, opulence, réputation personnellement irréprochable , tout était inutile, et elle vivait dans une sorte d’exil magnifique que les indifférents ne voyaient pas, mais qu’elle sentait cruellement. quoi cela tenait-il? L’entretien que Lia eut avec elle te l’apprendra.
Lorsque Lia arriva le matin chez sa sœur Cornélie, celfe-cl était enfermée dans un boudoir dont le luxe avait été calculé avec amour pour faire ressortir sa beauté. 11 était tendu d’un brocart violet rehaussé de riches dorures ; le divan qui en rehaussait le fond était d’une étoffe semblable, et c’est là qu’étaitiionchalamment couchée Cornélie, vêtue d’un peignoir Wanc. Lorsque sa sœur arriva jusqu’à elle, le premier sentiment de Lia en entrant fut de regretter sa démarche et de renoncer à sa confidence. 11 n’y a que du bonheur ici, se dit-elle, de ce bonheur frivole sans doute (jui glisse sur le cœur sans le pénétrer, mais qui suffit à celle qui l’éprouve.
La plainte est mal venue près des heureux. Cornélie m’écouterait en pensant à sa toilette du jour et à son bal du soir, et je lui en voudrais. Je serai assez son amie pour ne pas lui donner envers moi un tort qui me blesserait et m’offenserait : je ne lui dirai rien de mes chagrins.
Toutefois, à son grand étonnement, l’accueil de sa sœur parut à Lia plus affectueux que de coutume.
Les questions qu’elle lui fit sur sa santé, sur ses occupations, avaient un accent d’intérêt que Cornélie ne lui avait pas encore montré.
Lia crut y voir une sorte de pitié pour une position que Cornélie connaissait, mais dont elle craignait de parler la première ; mais elle s’était promis de ne rien dire , et, grâce à cette prétention de souffrance cachée qu’elle trouvait si poétique, elle crut devoir nier d’autant plus qu’elle se croyait - devinée. Seulement elle fit ses réponses de cette même voix émue et contrainte dont elle avait parlé à A’arnier, et que celui-ci n’avait pas comprise ou n’avait pas voulu comprendre.
— Je suis heureuse, disait-elle., je ne me plains pas... Je suis parfaitement heureuse.
Et comme Cornélie, en entendant ces paroles, levait les yeux au ciel en poussant de profonds soupirs. Lia pensait qu’elle se disait en elle-même :
• Noble cœur qui cache sa souffrance avec tant de courage ! »
Et elle ajouta avec un sourire déchiré :
— Je suis heui’euse, te dis-je, plus heureuse que tu ne penses.
Plus heureuse que je ne le suis du moins, lui répondit Cornélie d’un ton grave.
Lia demeui’a interdite ; sa sœur n'avait pas du tout pensé à la deviner, et c’était pour sou propre compte qu'elle avait soupiré, »t adjuré le Ciel de ses beaux regards douloureux.
— Toi malheureuse? Ini dit Lia avec un air de dédain
irrité.
C’est , du reste, une chose assez commune que de trouver des gens qui prennent acte de ce que vous eûtes que ‘vous souffrez , pour essayer de vous prouver qu’ils souffrent encore plus que vous; et je conçois parfaitemeut que ceux auxquels on offre ce genre de consolation en soient fort mécon-
tents. Mais Cornélie ne fit pas plus attention à la mauvaise humeur de Lia qu’elle n’en avait eu pour sa douteur concentrée , et répéta avec un accent si persuadé qu’il devint persuasif ;
— Oui, malheureuse plus que tu ne le peux croire, plus que je n’ose me l’avouer à moi-méme.
— Cependant, reprit Lia qui ne se rendait pas encore, ces plaisirs, ces fêtes dont tu ne sors pas...
— Tout cela me devient plus insupportable chaque jour, et, crois-moi , j’ai plus d’une fois envié ton existence modeste , mais respectée.
Ce mot éveilla toute la susceptibilité de Lia, et en même temps lui fit concevoir de quelle douleur sa sœur pouvait souffrir. Elle n’était pas arrivée au point où Varnier l’avait réduite, elle n’avait pas vu la vie grotesquement mesquine de Sophie sans se demander si elle et ses sœurs n’étaient pas devenues la proie de trois intrigants. Aussi, dés que Cornélie lui eut dit ce dernier mot, toute comédie sentimentale cessa, elle se rapprocha de Cornélie, et lui dit :
— En es-tu là aussi?
— Aussi ! répéta Cornélie. Que me disais-tu donc tout à l’heure ?
— le te trompais, car je te croyais heureuse» Mais voilà ce qui m’arrive.
Elle lui raconta sa ruine et le parti qu’avait pris son mari. Cornélie l’écouta avec une attention remarquable ; mais pas un de ces mots de pitié partis d’un cœur qui participe à votre chagrin n’interrompit le récit de Lia, et lorsqu’elle eut fini, le premier mot de Cornélie fut celui-ci ;
— C’est un malheur sans doute ; mais là où la dignité de l’honneur n’a pas à souffrir, on se console aisément.
— Quoi ! lui dit amèrement Lia, tu trouves que rien ne blesse ma dignité, d’étre la femme d’uu chanteur de théâtre?
— Un artiste, dit Cornélie, qui ne doit sa fortune qu’à son talent, est plus honorable que qui que ce soit; et quand il n’est point né pour cette carrière, et qufil se décide à la tenter pour réparer les chances de la mauvaise fortune, au lieu de dégrader son caractère, il le rend respectable à tout le monde.
— Si c’est amsi que tu l’entends, reprit Lia d’un ton sec.
LES QUATRE S(EURS
j’avais raison lorsque je te'disais que j’étais heureuse, parfaitement heureuse.
— Si tu veux être raisonnable, lui dit Gornélie, tu le seras; et si tu étais à ma place, tu comprendrais combien j’avais raison.
— Mais de quel tort as-tu donc à souffrir, toi, qu’il te laisse tant d’indulgence pour ceux dont je me plains?
— Je n’ai point de torts à souffrir, dit Gornélie ; mon mari est bon pour moi : il me comble de tout ce qui peut flatter ma vanité; je ne sais pas ce qvie c’est qu’un refus de sa part, ni qu’un procédé fùcheux ; mais c’est un baume inutile sur une blcssui'e incurable.
— En vérité, tu j^arles d’un air si mystérieux et en termes si extraordinaires que je ne le comprends pas. •
— Lia, lui dit sa sœur avec une douleur véritablement sentie, je ne te dirai pas ce que je pense ; je ne me sens pas le courage de porter un jugement qui ne viendrait que de moi; mais écoute ce qui m’est arrivé il y a deux jours, et tu me comprendras : J’étais sous le péristyle de l’Opéra, attendant ma voiture: j’étais seule, car mon mari m'avait quittée vers la ün du spectacle pour aller je ne sais où. La sortie était fort tumultueuse ; j’étais retirée derrière le bureau du contrôle, où d’autres personnes attendaient comme moi. J’en- ' tendis derrière moi une espèce de chuchotement et mon nom prononcé, mais comment et de quel ton!
Ici Gornélie baissa la voix, comme si elle eût été épouvantée de se redii’e ce qu’elle avait entendu.
— Eh! oui, c’est la Burac! dit une voix.
Je me retournai et je vis deux hommes d’une trentaine d’années, fort bien vêtus l’un et l’autre; Us m’examinaient du haut en bas, et l’un d’eux me fit un petit salut insolent. Je m’éloignai de quelques pas et me rapprochai d’un groupe où était la vieille marquise de Villicrs avec son flls. Je ne les connaissais que de vue; mais je supposai que leur présence me protégerait contre ces deux misérables. Ils me poursuivirent, et l’un d’eux reprit t
— Le burnous est de cacliemire, ma foi!
— Hé, hé, ûl l’autre, trois actions des mines du Calvados.
— Nous portons des diamants! reprit le premier.
Digifized CiJmi h >gIJ
LES QUATRE SŒURS
— Us ressemblent beaucoup, fit l’autre, à mes dix mille francs de coupons sur la banque des locataires. •
— Robe pure mousseline des Indes! continua le premier.
— C’est un dividende sur l’achat des terraius vagues du Morbihan.
Je me reculais à chaqjie mot ; mais ils continuèrent à me dètaiUer ainsi, en passant en revue toutes, les opérations de mon mari. Déjà le groupe près duquel j’étais semblait avoir entendu les grossières injures de cet homme ; la vieille marquise me regardait en ricanant; son fils fit un geste d’indignation. Mou domestique parut et cria : — La voiture de madame Burac.
11 sembla que cette annonce exaspérât ces deux hommes; car, au moment où j’allais leur échapper, l’un d’eux m’arrêta en me disant ;
— Madame devrait bien nous y donner une place, cela nous ferait trente sous de rattrapés sur l’argent que nous a escroqué son mari.
Je chancelai et je me sentis près de défaillir, lorsque M. de Villiers se jeta rapidement entre ces hommes et moi, et leur repi’ocha leur lâcheté.
— Est-ce que monsieur est associé de M. Burac? lui direntils brutalement.
— Je ne connais pas M. Biurac, je ne connais pas madame; mais je répète que des hommes qui insultent mie femme sont des lâches!
Il disait vrai. Ces deux hommes s’éloignèrent sans répondre, et U m’offrit son bras jusqu’à ma voiture.
Voilà trois jours que cela s’est passé. Le lendemain j’avais une fièvre ardente. Mon mari vint s’établir à côté de mon lit, s’enquérant avec tendresse do la cause de mes douleurs. Toi, Lia, tu n’as pas osé reprocher à ton mari une action qui blesse de vulgaûes préjugés : crois-tu que j’ai eu le courage de lui dire, moi, que je souffrais du mépris que méritait son nom? car cet éclat a jeté un jour affreux sur mille choses que je n’avais pas comprises jusqu’à présent. Que de fois j’ai remarqué le regard dédaigneux dont on nous observait lorsque j’étais à son bras! Des hommes que j’ai vus venir ici évitaient de le saluer, lorsqu’ils nous rencontraient en public; et si quelques-uns veulent bien paraître de notre connais-
— Eh bien ! mon ami, allez recevoir cette dame, à moins que vous ne préfériez la faire entrer chez moi.
Varnier se leva mpétueiisement à cette dernière proposition de sa femme, et renversa à la fois un verre et sa chaise ; il en eût fait autant de sa servante, si elle ne se fût point rangée à temps, et il sortit en fermant la porte avec un empressement si suspect, que la servante regarda la maîtresse d’qn air qui voulait dire :
« Ceci est bien extraordinaire. »
Cette fdle n’avait pas quitté la salle à manger que Lia entendit une voix piaillarde, aigre, canaille, et parlant d’un ton si élevé qu’il ne lui fallut pas s’approcher beaucoup de la porte pour entendre l’entrée suivante :
— Tiens! tiens! il a un chez soi, ce Varnier; quel air! quel ton ! un salon ! Rien que ça de meubles! Pourquoi donc que tu faisais la bégueule de ne pas vouloir donner ton adresse aux amies ?
Cette délicieuse entrée était accompagnée par un pianissimo de chut... chut... que Varnier exécutait en dessous, mais qui fut dominé par la reprise de ce genre :
— Eh bien! qu’est-ce que tu as donc avec tes chut... astu peur qu’on te compromette ?
— C’est un de mes amis qui est là, murmura Varnier.
— Eh bien ; les amis ne sont pas des Turcs. Je viens te faire une scène de la part de Manda.
Le chut de Varnier redoubla comme une sorte de sifflement prolongé, et il parait (ju’en désespoir de cause il crut devoir opposer une digue de première force aux débordements de confidences dont il était menacé, et il ajouta ;
— Ce n’est pas un ami; c’est ma femme.
Pour comprendre la réponse de la personne qui parlait à Varnier, il tant savoir que ces demoiselles de l’Opéra et d’autres lieux ont trouvé bon de salir ce nom comme elles ont sali celui de fille, en appliquant la signification d’épouses à celles qui sont tout le contraire.
— Ta femme... Ah! c’est comme ça que tu trompe.s Manda! Ah! bien, tu es bien heureux qu’élle soit dans son lit, malade comme un pauvre chien, tandis que... Bon, je vas lui conter ça.
— Mais je vous dis, murmura Varnier en fureur, que
Î06 LES QUATRE SOEURS
c’est ma femme, ma véritable femme; je suis marié.
A cette déclaration, il y eut un mot d’mie nature incomprélieusible pour tous ceux qui n’ont pas vu de près cette singulière corruption.
— Tu es maiié! dit cette voix d’un ton également piaillard, alors tu n’es qu’mie canaille do te conduire comme tu , le tais, de venir manger ton argent à droite et à gauche.
Varnier voulut la calmer ; mais la voix reprit : ^
— 11 ne te manque plus que d’avoir des enfants et de les laisser mourir’ de faim. Adieu... bonjour.... Au plaisir de ne plus vous revoir.
Sur ce, la porte du salon s’ouvrit et se referma, puis celle de l’appartement, et Lia s’échappa pour se cacher dans sa chambre, oii elle allait s’enfermer avec un nouveau trésor de douleur, lorsque Varnier parut. 11 avait l’air sombre et soucieux d’un homme qui a des torts et qui veut les faire ' tomber sur ceux auxquels il fait du mal. U regarda sa femme pour s’assurer si elle avait entendu la petite scène qui venait d’avoir lieu. Lia avait été trop vivement frappée et elle avait eu trop peu de temps pour se ren)eltre ; ses larmes couleront cette fois avec abondance, et elle se détourna, moins pour les cacher que pour ne pas voir l’homme odieux qui les faisait couler. Celui-ci lit un tour ou deux dans la cliambre en serrant les poings : ])uisil s’arrêta tout à coup et commença l’explication d’une façon fort extraordinaire :
— Lia, dit-il brusquement, c’est inutile de vous cacher plus longtemps la vérité... mais... mais...
U hésita une minute en répétant ce mais et conclut en reprenant soudainement :
— Votre beau-i)ère et vos bcaqx-frères sont des fripons.
— Monsiem’ ! s’écria Lia en se reculant, qu’ont à faire ici M. Malabry et mes beaux-frères?
— Oui, répéta Varnier, qui avait enfin trouvé la voix pour faire une querelle'et n’en pas subir, il faut que vous sachiez comment ça est arrivé.
Alors et sajis ménagemenls, et avec la brutalité d’im homme pris en flagrant délit, il raconta à Lia les arrangements exigés par M. Malabry pour consentir aux mariages, la confiance qu’il avait eue pour Brugnon, et les pertes qui s’en étaient suivies.
— Et puis, ajouta-t-il d’un air maussade, quand on m’a eu réduit à la misère, il a bien fallu vous faire nvre, j’ai demandé de l’emploi à Burac, il m’en a refusé -, je me suis fait chanteur : c'était ma dernière ressource, on m’y a poussé. Que ça vous contrarie, je le conçois; mais j’aime mieux ça que de faire le métier d’escroc de M. Burac et de M.Malabry.
Si cette manière d’envisager la chose avait été soumise à Lia avant la visite de cette voix glapissante qui avait fait retentir le salon de ses confidences, peut-être que madame Varnier l’eût acceptée en gémissant; mais ce n’était plus contre le parti pris par son mari qu’elle était irritée, c’était contre ce qui venait de lui être révélé; aussi répondit-elle avec dignité :
— Je savais ce que vous avez fait, monsieur, je le savais depuis longtemps ; et vous devez me rendre cette justice, que je ne vous ai rieu dit qui pût vous le faire soupçonner, rien qui ressemblât à un blâme quelconque. Je m’étonnais seulement du peu de confiance que vous aviez en moi ; mais maintenant je me l’explique ; ce n’était pas votre prétendu dévouement que vous vouliez me cacher, c’étaient de honteuses habitudes.
— C’était, lui dit Varnier, qui reprit assez heureusement son air langoureux d’autrefois, c’était la malheureuse nécessité oü je suis de vivre avec des personnes de l’espèce de celle que vous venez d’entendre. C’est pourtant une cantatrice de premier ordre qui sort d’ici, et qui venait me rappeler qu’hier j’ai manqué un concert où j’avais promis de chanter pour un camarade malheureux.
Lia n’avait aucune idée des gens dont lui parlait son mari ; elle était fort imbue de ces préjugés courants qui condamnent sans retour, surtout prés des femmes, tout ce qui appartient au théâtre ; mais l’échantillon qu’elle venait d’entendre était trop grossier pour qu’elle s’y trompât.
— Cette poissarde qui sort d’ici, une cantatrice ! dit-elle à Varnier.
— Ah! ma chère, lit Varnier sans s’apercevoir qu’il se jugeait en voulant soutenir son mensonge, est-ce que la nature s inquiète de la condition où vous êtes pour vous donner une belle voix ou un grand talent *? Ah ! dame, c’est un drôle de monde que celui des artistes, Lia, et c’est parce
que j’ai compris combien il blesserait vos délicatesses que je n’ai pas voulu vous y mêler.
— Je vous remercie, monsieur ; mais comme il paraît vous convenir beaucoup, je vous rappelle que l’on vous attend ; mademoiselle Manda, ce me semble, ajouta Lia avec un accent de dégoût, quelque grande cantatrice aussi de l’espèce de celle qui sort d’ici.
Varnier demeui-a un moment indécis. Que de fois la vie tout entière d’un homme se décide complètement dans de pareilles circonstances ! Varnier se sentit pris d’une velléité de retour à de bonnes façons vis-à-vis de Lia. 11 pensa renoncer aux mœurs dont il avait été chercher l’exemple chez les personnages les plus infimos de la classe la plus subalterne du théâtre ; du moment que Lia ne lui reprochait pas la résolution qu’il avait prise, sa tâche devenait plus aisée, ses études plus faciles, son but avoué honorable;... mais (jue diraient les demoiselles de l’endroit, s’il disparaissait! On l’accablerait de moqueries, et de quelles moqueries! lui le héros, le Napoléon, le maréchal de Saxe de ces capricieuses beautés. Ce fut sous cette, dernière impression que Varnier répondit d’abord à sa femme.
— Vous avez raison, on m’attend, et j’y vais.
— Vous y allez? dit Lia avec une vivacité dans laquelle Varnier crut voir une menace.
— Oui, et j’irai tant que cela me plaira. Oui, j’irai... et je
veux y aller... ,
Varnier se répétait ces mots comme un homme qui s’encourage à montrer de la volonté et qui n’est pas bien sûr de sa force. Si Lia l’eût compris ainsi, ou si, sans le comprendre, elle avait vu son devoir de femme dans une énergique protestation, peut-être Varnier n’eût-il pas osé pousser les choses plus loin ; mais Lia se remit dans Son rôle de résignation gémissante, et lui répondit d’une voix brisée :
— Allez, monsieur! allez!... Je saurai souffrir en silence.
Varnier eut encore à ce moment une bonne hésitation ;
mais Lia se retira et le lai.ssa seul. Elle abandonna sa cause et elle ne put s’en prendre qu’à elle si elle la perdit plus tard; car, en ce moment, Varnier n’était qu’un gros sot, entraîné dans une suite de grossières aventures ; mais il n’é-
LES QUATRE SŒURS. 209
tait pas encore l’homme complètement subjugué qui devient cruel jusqu’à la barbarie.
Quand cette scène fut finie, Lia n’eut rien de plus pressé que de courir chez sa sœur pour la lui raconter, sans se douter que, de son côté, Cornélie avait, ce jour-là môme, reçu une visite qui, pour elle, avait été un év-énement. Coruélie, sous l’empire du premier sentiment de honte que lui avait inspiré son aventure de l’Opéra, s'était enfermée avec la résolution de ne plus se montrer au monde qui avait le droit de lïnsulter. La compagnie de sa sœur Lia l’avait aidée dans cette résolution, et durant tout ce temps elle avait refusé sa porte en faisant dire qu’elle était malade. Mais les journées sont longues, et les misères de l’ennui pénètrent bien vite dans une existence aussi inoccupée que l’était celle de Cornélie, du moment qu’elle voulait en rayer la grande occupation de produire partout sa beauté.
Or, la veille de ce jour-là, il y avait eu une première représentation à l’Opéra, à l’Opéra où tous les regards la cherchaient lorsqu’elle paraissait; mais c’était à l’Opéra que l’insulte était venue l’atteindre; elle y avait renoncé. Cependant Cornélie n'éprouva pas la satisfaction que l’on dit accompagner ordinairement un .sacrifice acconq)li avec courage. Bien au contraire, elle n’avait pas dormi de la nuit; le lendemain elle s’était levée de. mauvaise humeur, et'Burac , tout en s'informant avec, un intérêt passionné de sa santé, ne lui avait pas parlé de sa retraite absolue, et n’avait rien dit pour l’engager à la faire cesser. 11 était (Comme d’habitude retourné à ses alTaires, et Cornélie était ■demeurée seule, commençant à se demander si elle devait se condamner toute sa vio à une telle abnégation d’elleméme, lorsqu’on lui remit une carte de la part d’un monsieur qui sollicitait l’honneur de la voir. Cette carte troubla vivement Cornélie; le nom qui s’y trouvait inscrit lui rappelait la fatale scène de l’Opéra. Il y avait enfin sur cette
carte: « M. le marquis Jules de ViHiers,deJla part de madame la marquise de Villiers sa mère. »
— Qui vous a remis cela? dit-elle au domestique.
— M. le marquis de Villiers lui-méme, madame. Il attend au salon.
Ce fut là une des circonstances où il faudrait à une femme de longues heures de réflexion pour savoir le parti qu’elle doit prendre. Etait-ce une ruse deM. de Villiers, ou bien la vieille marquise, sachant la vérité, avait-elle voulu donner à cette jeune femme, qui ne méritait pas l'insulte qu'elle avait reçue, un témoignage de bienveillance ? Ah ! tout cela demandait à être longuement médité \ mais il fallait une réponse qu’attendait un domestique, là, présent, et à deux pas un homme du monde à qui on ne pouvait pas dire (ju’on lui apprendrait ce qu’on avait décidé. L’espoir d’avoir rencontré un intérêt protecteur l’emporta sur la crainte que lui inspirait la jeunesse de l’ambassadeur, et 'Cornélie répondit ;
Faites entrer M. de Villiers.
Durant le peu de tennis qui s’écoula entre la sortie du domestique et l’entrée de .M. de Villiers, Gornélie se repentit de l’ordre qu’elle venait de donner; un vague pressentiment lui dit qu’elle venait de faire une des actions les plus importantes de sa vie, et lorsque M. de Villiers parut, elle était si émue, le cœur lui battait avec tant de violence, qu’elle eut à peine la force de répondre au salut respectueux et presque solennel avec lequel il l’aborda. Sur un signe qu’elle lui lit, il s’assit en face d’elle, et lui dit avec un eml)arras qui pouvait naître de son émotion personnelle aussi bien que de l'émotion que sa visite avait causée :
— Madame, votre absence a été remarquée hier à l’Opéra. ^ — Remarquée ! dit Gornélie eu prenant une attitude réservée.
— Voici comment, madame, me répondit M.-de ViUiers d’une voix tremblante. Ma mère, en parcourant la salle des yeux, me dit ;
« Mais voilà plusieurs jours, ce me semble, que la loge de cette jeuue dame qui a été si lâchement insultée devant vous, est restée vide : Savez- vous ce qu’elle est devenue? — Je l’ignore tout à fait. — Mais une pareille scène peut
LES QUATRE SŒURS. Jll
tuer une femme, monsieur, dit ma mère sévèrement, et vous eussiez dû vous informer au moins si elle est rentrée chez*ejle sans accident, et si elle n’est pas malade. — J’ai craint, ma mère, qu’une pareille démarche de ma part ne parût à madame Burac une prétention déplacée à me croire le droit de m’occuper d’elle, parce que le liasard m’a rendu témoin d’une scène qui ii’est honteuse que pour les misérables qui l’ont faite. — Madame Burac, m’a dit ma mère, vous savez qui elle est? — Je m’en suis informé et j’ai appris que c’était une des filles de M. de Mandi’cs. »
M. de Mandres, madame, était fort estimé de mon père qui, sous la Restauration, a été premier président d’une des cours du royaume, et qui avait été le ccdlègue de M. votre père. Ma mère, qui a aussi gardé de lui un excellent souvenir, m’a d’autant plus vivement reproché ma négligence et m’a ordonné de venir en son nom m’informer de votre santé.
Tout ce que venait de dire le jeune marquis de Yilliers était exactement vrai ; mais il avait négligé de dire que madame de Villiers avait terminé cette conversation par des réflexions et des restrictions différentes.
Mais, avait-elle dit après une sorte d’appel à sa mémoire, il me semble (}ue la veuve de M. de Mandres a épousé une espèce d’aventurier, et puis je crois qu’il y a eu un éclat à propos d’une de ses tilles. Avant d aller la voir, tâchez de savoir ce que c’est que ce M. Burac ; dans tous les cas, une visite de votre part ne peut être compromettante; c’est même une sorte de devoir après ce qui s’est passé. Allez-y, mais, tout bien considéré, ne me mêlez en rien dans cette visite.
Jules de Yilliei» n’avait pris de la conversation de sa mère que l’idée de se présenter en son nom, et d’en prendre le droit de faire une visite que sans cela il n’eût jamais osé faire de son chef.
Cornélie fut flattée dans sa vanité de cette, attention d’une femme d’un si grand nom ; mais il s’y mêla un douloureux retour sur la position où elle était tombée. Ce qui l’avait protégée près de madame de Yilliers, c’était le nom de son père, ce nom honorable et modeste ([ui u’avait pas jeté un grand éclat, mais qui avait laissé de si fermes souvenii’s.
LES QUATRE SCEURS.
— Vous remercierez madame votre mère pour moi, ditelle à M, de Yilliers ; j’ai été fort souffrante... je l’étais déjà depuis longtemps... c’est la seule raison qui m’a retenue chez moi.
Jules resta fort embarrassé. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, que sa mère avait enlevé, dès l’âge de di.vhuit ans, aux entraînements dangereux de la. vie de Paris, et qu’elle avait fait voyager presque toujoims depuis ce temps. Grâce aux relations qu’il avait eues hors de France avec des personnages politiques qui avaient confié à sa discrétion des paroles qu’il eût été imprudent d’écrire, Jules était un homme fort instruit de beaucoup de choses sérieuses, auxquelles les jeunes gens de son âge ne donnent pas une attention soutenue; mais il était fort ignorant de tout ce que ses amis savaient â merveille. L'habitude du monde où il vivait lui avait appris les façons extérieures des relations élégantes ; mais du moment que ces relations sortaient de l’indifTérence courante des salons, il était embarrassé comme un écolier. Pour la première fois de sa vie, Jules se trouvait seul avec une femme, dans la vie intime de laquelle il avait pris place presque à sou insu, mais dont l’admirable beauté l’avait depuis ce temps vivement préoccupé. 11 sentait que, pour un autre que lui, cette ])osition était un grand avantage ; mais avec son inexpérience des passions et la timidité chevaleresque de son cœur, cette position l’embarrassait, et, après la phrase de Cornélie, il fut sur le point de se lever et de s’en aller.
— Je redirai vos remerciements à ma mère, dit-il, et elle sera charmée d’apprendre que votre indisposition n’aura pas de suites.
Jules ne savait trop ce qu’il disait, et Cornélie l’écouUiità . peine ; car il venait de lui passer une idée qu’elle embrassa avec une soudaine ardeur, ardeur qu’a\itorisait d’ailleurs le récit de M. de Villiers.
— Mais, lui dit-elle, je serais bien heureuse si madame la marquise de Villiers voulait me permettre d’aller moi-même lui présenter mes remerciements.
L’attaque était directe et demandait une réponse sérieuse. Jules n’était pas a,^sez liabile pour s’eu tirer par une phrase
li ne répondit à rien, ou par une promesse d’obtenir celte
Dig ' /HCl by Gm
LES QUATRE SŒURS
' faveur, promesse dont il eût retardé l’effet de jour en jour, jusqu’au moment où on n’aurait peut-être plus pensé à lui en demander la réalisation. Jiilas rougit et balbutia d’une voix mal assu|ée :
— Ce serait, madame, prendre une peine inutile Ma
mère... reçoit fort peu... sa maison est triste...
Cornéjie comprit la vérité; mais son orgueil se refusa à paraître l’avoir comprise, et elle dit à M. de Villiers ;
— Je ne veux pas, monsieur, que ma reconnaissance soit importune à madame la marquise de Villiers; veuillez donc lui en porter l’expression bien sincère.
— Je le ferai, madame, dit Jules.
L’entretien semblait devoir s’arrêter là; mais M. de Villiers ne sortait pas; Cornélie ne pouvait le congédier, et devenait aussi embarrassée que lui. Enfin Jules parut prendre tout son courage à deux mains, et dit en tremblant :
— Me sera-t-il permis, madame, de venir m’informer encore de l’état de votre santé ?
— Je suis tout à fait guérie, monsieur, li^i répondit froidement Cornélie.
Puis elle ajouta d’un ton plus ironique :
— Et même en bonne santé, je reçois fort peu... ma maison est triste...
Jules la salua profondément et repartit d’un ton grave :
— Adieu donc, madame, je me retire en emportant d’ici le respect le plus profond pour votre personne.
Jules sortit; Burac entra presque aussitôt :
— Quel est donc, dit-il à sa femme, ce monsieur que j’ai rencontré en traversant l’anticliambre?
— C’est M. de Villiers, lui dit Cornélie avec un accent ferme.
— M. de Villiers ! répéta vivement Burac.
11 sembla qu’il allait continuer; mais il s’arrêta tout à coup ; et, après un moment de silence contraint, il dit d’une voix calme :
— On dit beaucoup de bien de ce jeune homme.
Puis il prit un ton plus affectueux et expliqua à sa femme qu’une affaire d’une grande importance l’éloignerait pendant quelques jours de Paris.
— El à ce sujet, continua-t-il, j’aurais un service à' ami
LES QUATRE SŒURS
à VOUS demander. Je suis dans une position où la calomnie me poursuit sans repos ni sans trêve; mon absence peut être très-diversement interprétée; mais je suis sûr qu’elle le serait d’une manière trcs-fàclieuse ix)ur#mon crédit, si vous vous condamniez- à la retraite absolue où vous restez depuis huit jours.
Cornélie lit un mouvement. Burac prévint sa réponse.
— Ne me refusez- pas, ajouta-t-il d’une voix presque soumise, je ne le mérite pas : mais ce n’est point parce que vos déârs ont toujours été pour moi une occasion de faire tout ce qui peut vous être agréable, c’est comme preuve d’amitié et de confiance que je vous le demande ; le ferez-vous ?
— Je le ferai, dit vivement Cornélie.
— Merci, lui dit Burac en lui tendant la main comme il eût fait fl un homme.
— Et il sortit aussitôt, plus ému, plus troublé qu’il n’avait jamais paru devant Coraélie.
Lorsque Lia et Cornélie se revirent après les scènes que nous venons de raconter, elles changèrent tout à fait de rôle. Lia arriva avec une indignation vraie, bien sentie, qu’elle exprima avec une vivacité sincère et sans ménagement. Cornélie, au contraire, mit une ostentation réservée dans ce qu’elle appelait un nouvel outrage. A l’entendre, M. de Villiers s’était cru autorisé, par l’éclat dont il avait été le témoin, à se présenter chez elle et ii réclamer le prix d’une protection qu’elle eût trouvée chez le premier venu.
Cette présomption de M. de Villiers ne pouvait, disait Cornélie, lui avoir été inspirée que par la déconsidération dont Burac était frappé, et qui rejaillissait sur elle. Mais Cornélie ne disait jioint qu’elle avait deviné que M. de Villiers n’avait point les sentiments qu’elle lui attribuait; qu’il avait profité bien craintivement, non pas d’un avantage, mais d’un prétexte; que, pour la première fois do sa vip, un autre sentiment que la vanité s’était ému en elle à cet hommage si ti-
mide. Depuis huit jours Cornélie était triste, et toute femme qui pleure est bieu près d’ahner.
Cornélie ne conlia pas non plius à Lia la singulière réflexion de Burac à propos de M. de Villiers; mais elle lui dit ce que son mari lui avait demandé, et, au grand étonnement de sa sœur, elle lui apprit qu’elle était résolue à faire ce sacrifice à Burac.
Lia recommençait à prêcher pour les douleurs résignées et solitaires, pour les dévouements ignorés. Cornélie la prit à ces derniers roots, et lui demanda comme dévouement pour elle de ne pas la laisser seule accomplir le cruel devoir qui lui était imposé. Lia y consentit avec un empressement qui peutêtre eût amené un repentir de s’étre imprudemment engagée; mais Cornélie toucha une corde qui faillit lui attirer un refus apparent, mais qui lui assura véritablement le concours de sa sœur. Elle eut l’imprudence de dire à Lia qu’elle ne devait pas se laisser outrager silencieusement ])ar son mari, comme elle le faisait, et qu’il serait d’autant plus honteux ou puni de bc*s basses relations, que sa femme se montrerait avec plus d’éclat.
A cette explication de son dévouement. Lia voulut se retirer immédiatement ; c’était la juger comme le vulgaire des femmes ; elle ne voulait plus accompagner Cornélie du moment que celle-ci pouvait croire qu’il entrât le moindre calcul personnel dans cette démarche.
Mais enfin Cornélie lui ayant demandé pardon de l’avoir méconnue à ce point. Lia déclara qu’elle tiendrait sa parole, et le rendez-vous fut pris pour le lendemain, car Burac quittait I\iris le jour môme.
La province a une multitudede préjugés contre la capitale. Entre autres niaiseries déclamatoires du dix-huitième siècle la fameuse apostrophe de Rousseau, à propos de Paris (ville de boue et de fumée), est toujours de mode dans les graves entretiens des pères et des maris dont les femmes ou les enfants ont quelque désir de venir dafls la grande viUe.
Les dévotes, qui font de la politique en religion, l’appellent encore la moderne Babylone, et les incorruptibles ambitions déçues de quelques vieux libéraux la stigmatisent du nom d’infûrae Lutèce. Ces dénominations renferment tout un monde de crimes, de vices, d’abominations, que les éloquents
216 LES quatre' SŒURS.
développent avec une rare abondanca; mais à côté de ces préjugés furieux, il se trouve quelques préventions favorables qui ne sont pas beaucoup plus justes.
Ainsi, l’un des plqs grands mérites de Paris, au dire de la province, c’est de mettre la vie. de cbacun à l’abri des investigations tracassières, des propos malveillants ; selon cette croyance, il peut arriver à un homme ou à une femme les aventures les pins inouïes sans que personne s’en occupe.
La province, si malheureuse de la médisance active des petites sociétés de ses petites villes, estime beaucoup Paris pour sa non-curiosité et sa discrétion. Hélas ! la province se trompe encore.
Je ne sais s’il en était autrefois ainsi, si, chacun vivant pour soi, se taisait sur les autres ; ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’il en est tout autrement aujourd’hui. On dirait que les moyens de circulation s’augmentent à la fois dans la rue et dans le monde, et que la médisance a ses omnibus.
Mais indépendamment des stations du salon d’où les nouvelles de tout genre partent pour arriver aux extrémités de la capitale, il y a dans Paris un centre immense où tout se sait et qui en dit plus à lui tout seul que toutes les gazettes réunies. Cet endroit, c'est l’Opéra. On s’imagine même à Paris que rOpéra est un théâtre comme les autres, un peu plus grand, un peu plus cher, voilà tout. Ce n’est point cela. L’Opéra est un monde tout entier, l’Opéra estime affaire importante qui préoccupe le gouvernement, la haute finance et la diplomatie. Ce n’est pas une chose de rien que l’engagement ou le renvoi d’une danseuse ou d’une cantatrice à l’Opéra. La distribution des rôles d’un ouvrage nouveau n’y est pas une simple opération théâtrale. Malgré sa perspicacité, le directeur ne sait jamais tout ce qu’il peut soulever de passions et d'animosités en croyant n’étre que juste. A tous ces pieds qui tricotint des pas sur les planches de l’Opéra, pendent des fils qui font agir de très-graves marionnettes; les unes à cheveux blancs, d’autres à barb(?de lion, quelques-unes à plumes d’opposition.
Ce qui peut naître de tous ces conflits d’intérêts est plus grave qu’on ne pense; mais indépendamment de ce qui tient à l’administration théâtrale, il y a à l’Opéra les intérêts qui s’agitent dans la salle.
Quelque peu de rapport (pi’il y ait en deliors de cette salle entre les divers locataires de ses nombreuses loges, il y a par le seul fait de leur réunion commune dans le même lieu, une connaissance assez particulière les uns des autres.
On ne peut pas dire qu’on voisine à l’Opéra comme on le fait dans ces vastes maisons du faubourg occupées p?r une centaine de petits ménages; mais on y sait volontiers ce que chacun fait chez soi. On s’en informe aux secondes, et on se le laisse raconter aux premières.
11 y a pour cet objet un certain nombre de facteurs faisant gratis le service de cette petite poste.
Ce sont des hommes qui touchent de près ou de loin à tout ce monde de gentilshommes quasi artistes ou d’artistes qui jouent au gentilhomme. Ceux-là sont rares et très-recherchés ; mais le moyen de correspondance le plus usuel se fait par la voie de translation.
I.,a plupart des hommes se connaissent, à l’Opéra, les uns par leurs chevaux, les autres par leur opinion, d'autres par leurs intimités.
Les événements que cache le rideau sont apportés dans le foyer par les prêtres du temple ; ils y circulent de groupe en groupe, puis ils vont se distribuer dans les loges, où chaque condition sociale a ses représentants et ses récipients; et une fois arrivés au caquetage féminin, ils se disséminent dans tout Paris par plus de canaux que n’en comptent l’administration des eaux et l’entreprise du gaz. De même, les événements du monde aboutissent à ce centre commun, et la médisance, qui d’abord allait de bas en haut, court alors de haut en bas, sans compter tous les embranchements de droite et de gauche ouverts à toutes les hauteurs.
Les plus petits scandales et les plus grands intérêts de l’époque subissent ce rapide va-et-vient, à quelque distance qu’ils se tiennent de ce lieu.
Mais ce qui n’est qu’un fqit pour la plupart des événements, devient pour ainsi dire un droit lorsque l’événement a eu lieu ilays la circonscription de l’Opéra. C’est une juridiction qu’il Wt subir ; et une femme qui a une loge à l’Opéra appartient incontestablement à la discussion, comme un député. Sa présence ou son absence, sa parure plus ou moins recherchée, ses regards plus ou moins occupés ou distraits,
518 1.KS QUATHE SOEURS.
sa loge ouverte ou l'ermée, tout cela doit être expliqué et coiumenté.
Qu’est-ce* doue, i|uand cette femme est l’héroïne d’une aventure si petite qu’elle soit, arrivée sur le territoire même de la république? Tout ce qu’elle a été, tout ce qu’elle est tout ce qu’elle sera est immédiatement découvert ou pronostiqué.
Or, l’aventure de Cornélie tenait à ce monde par ses extrémités les jilus opposées : pour le menu du théâtre, Cornélie était connue comme la belle-sœur de Varnier, ténor en serre, à qui le directeur était obligé de fafre des exhortations de père de famille sur les dangers que couiuit sa voix.
Pour le monde aristocratique, madame Burac avait été protégée par lé beau et timide marriuis de Yillicrs ; pour la liiiauce et les all'aires elle était la femme de Burac, ce qui ii’était pas une recommandation.
Elle arriva mal. Elle vint assez tard pour que déjà un eût remarqué que son absence continuait; et quoiqu’elle entrât sans bmit, elle eut le tort do ])araitre pendant un récitatif qui expliquait la pièce, ce qui faisait (juc iwrsonne n’écoutait et que l’on s’examinait de loge â loge. Un chuchotement rapide et un brait léger comme celui des feux follets qui s’allument sur les marais, iwrcourut l’orchestre et les loges; car il n’y a que du parterre que se lèvent ces gros murmures qui tiennent du grondement des vagues, et le parterre n’est pas de l’Opéra, air il ne s’émeut guère que pour les acteurs et les pièces.
A ce frôlement de voix qui glissa dans toute la salle succt^da un liombardement de lorgnettes qui se baissèrent pres- (jue aussitôt pour dire par-dessus l’épaule au courrier habituel de la loge ; Elle n’est pas seule; quelle est cette femme qui raccompagne? — Au « Je n’en sais rien, » qui fut la réponse presque universelle de tous ces messieurs, il y eut la même répartie : « E’est quelque pauvre fille qu’elle compromet; ou « C’est quelque femme qui n’a plus rien â perdre. » Il y eut même une loge, c’était une loge de femme qui passait pour redoutablement spirituelle, où il fut dit : « Oii a-t-elle loué ce chaiieron pour l’accompagner? » Ceci ne dura pas une seconde; après quoi le jeu des lorgnettes recommença, mais avec une direction moins unique
LES QUATRE SŒURS
et moins constante; les regards allaient de la loge de Cornélie à la loge de la marquise de Villiers où elle était avec son (ils.
La vieille marquise s’aperçut du mouvement et se tourna vers son fds. Mais Jules s’était enfoncé dans le coin le plus obscur de la loge. Le premier il avait nvi l’entrée de Uornélie et il s’était caché à scs yeux bien plus qu’à ceux du public.
Gornélie avait prévu cette manœuvre et elle la supportait bravement, les yeux fixés dans l’espace.
Gependaut la scène, bien plus attentive à la salle que la salle ne l’est souvent à la scène, avait vu le mouvement, et à côté de la belle-sceur de son camarade elle avait distingué une autre femme. Fut-ce un mstinct de cette impudique ironie qui règne dans les propos de ce pays, ou bien quelqu’un savait-il la vérité, mais le mot fut dit ;
— G’est la femme de Varnier.
Et il courut de chœur en chœur avec la même rapidité électrique qui avait ébraidé la salle à propos de madame Burac.
L’acte s’acheva dans une attente pleine d’anxiété, et le foyer ne s’occupait guère que de Gornélie et de M. de Villiers, qui s’était, disait-on, assez maladroitement tenu dans le fond de sa loge pour aliieher madame Burac, lorsqu’un des suzerains de la coulisse arriva avec rcxplication demandée sur la complaisante compagne de la femme de M. Burac.
Gelte complaisante compagne était la sœur de Gornélie, ce qui lit taire les commentaires grossiers ; mais cette sœur était la femme de Varnier, ce (lui donnait naissance aux commentaires plaisants.
, Lia éclipsa Gornélie, et les plus adonnés à la pratique des nymphes de l’Opéra déclarèrent que Varnier était un malotru de sacrifier une si jolie femme à des mœurs indignes d’un homme marié.
Gependant, selon son habitude, le ténor léger se trouvait au théâtre, et il s’y pavanait dans un autre foyer, lorsqu’une grêle de quolibets, partis d’une nuée de sylphides en maillot, le vint avertir de l’apparitiop de sa femme à l’Opéra.
Pourquoi Varnier se troubla-t-il à cette nouvelle? pourquoi
Î50 LES QUATRE SOEURS
voulut-il en douter ? pourquoi courut-il immédiatement au trou de la toile vérifier le fait? pourquoi fut-il curieux de le reconnaître vrai? C’est ce qui resterait inexplicable, si on voulait le chercher seulement dans les sentiments personnels de Varnier ; car il n’y a rien d’étrange ni d’inconvenant dans ce qui se passait.
Mais si quelqu’un a entendu dans sa vie l’accent et la voix, et vu la grimace et le geste avec lesquels] on vint dire au ténor :
« Eh ! Varnier, ta femme est là-haut, » il comprendra la honte et la colère du malheureux.
C’est' quelque chose d’àcre, d’insolent, de bas et de féroce qui l’amusait quand il en était l’objet, mais (pii le fit frémir quand cela effleura sa femme ; car Varnier était une nature brutale et qui se plaisait pour lui-méme à ces formes grossières ; mais ce n’était ni un esprit dépravé, ni un cœur corrompu.
Son premier mouvement fut d’en vouloir aux charmantes amies qui l’attacpiaient ainsi ; mais, comme il n’avait aucune chance de les faire taire, ni par menaces, ni par prières, ni par riposte, il en voulut à Lia de s’être ainsi exposée, et il allait monter près d’elle pour lui faire des remontrances à ce sujet, lorsqu’il fut abordé par M. de M..., son protecteur, auquel ^^nrcnt se joindre trois ou quatre jeunes gens qui avaient quelques prétentions au beau savoir-vivre d’autrefois.
Varnier, enveloppé dans ce petit groupe, fut bientôt calmé par les démonstrations d’un intérêt qui ressemblait à de l’amitié.
Varnier fut tiré comme par enchantement de la classe inférieure oii il papillonnait obscurément parmi les tartans et ^ les chapeaux de paille cousue, il fut prescpie élevé au rang^ des premiers sujets par les attentions flatteuses tpi’on eut pour lui ; il on fut ébloui, étourdi, et lorsque M. de M... lui demanda la faveur d’être présenté à sa femme, il ne se sentit pas la force de refuser, bien qu’il comprît vaguement qu’il faisait une sottise.
Cependant des groupes de jambes roses postés aux angles des couUsses murmuraient sourdement :
« Varnier’ pose ; hein ! comme le comte de M... se manière
DigiîiztrJ '
LES QUATRE SŒURS
au sujet de l’épouse légitime ! et mille autres propos d’un jargon inintelligible aux gens qui ne vivent pas dans ces contrées. Yarnier devinait, mais il était entouré, enlevé, et comment allait sortir du théâtre, pour aller dans la salle, il demeura confondu de son succès, lorsque madame Del..., • qui avait enfin brisé les portes de l’Académie royale de musique pour y entrer triomphalement, l’arrêta familièrement; et, prenant son bras après une légère excuse à ces messieurs, lui dit tout bas :
— J’ai à vous parler sérieusement, Varuier; obügcz-moi de venir me voir demain.
Yarnier accepta avec joie ; et tout à fait détourné de scs craintes par l’espérance qu’il conçut, il conduisit M. le comte de M... dans la loge de madame Burac et le présenta successivement à Cornélie et à Lia.
Cornélie trouva que son beau-frère a<Hssait avec la familiarité d’un homme de mauvaise compagnie ; mais M. de M... était un homme d’un grand nom et d’un âge auxquels les jeunes femmes ne supposent plus de juétentions.
La visite fut remarquée, et Jules de Yilliers sortit de son coiu pour se mettre en évidence.
Les plus experts trouvèrent cela une maladresse.
Comment ne comprenait-il pas, à la présence du mari, que cela ne pouvait regarder que madame Yarnier?
On voyait bien que c’était un enfant qui commençait.
Or, l’enfant qui commençait avait été plus habile que tout le monde.
Cornélie avait remarqué que Jules s’était tenu caché tant qu’elle avait été seule, comme pour rompre cette ligne invisible qui allait d’une loge à l’autre, et que parcom’aient mille regards curieux , et elle lui en avait su bon gré.
Pourquoi se départait-il tout à coup de cette retenue délicate? 11 était donc fâché de la présence d’un autre homme : il était donc jaloux?
Il l’était en effet, et Cornélie avait deviné juste.
Quinze jours avant cette soirée , si une pareille chose fût arrivée et que Coméhe l’eùt comprise, elle n’eût pas manqué d’écouter avec une coquetterie cruelle l’homme qui en eût ainsi tourmenté un autre ; mais Cornélie pleurait depuis huit jours , et les gens malheureux sont aisément reconnaissants
3M LES QUATRE SŒURS
pour ceux qui paraissent les aimer de quelque façon que ce soit.
Elle ne voulut pas faire souffrir davantage celui qui souffrait pour elle, et peu à peu elle se détourna de la conversation qui s’était établie entre Lia et le comte, tandis que Varnier , tourmenté de l'idée de son rendez-vous avec madame Del..., avait abandonné la loge.
Cornélie n’était pas avec eux, avec qui était-elle donc?
Avec Jules, sans doute, quoiqu’elle ne l’eùt pas regardé. Mais elle sentait que lui la regardait , et cette sensation fut si vive et si prolongée, qu’elle en rougit et baissa les yeux comme si elle eiit subi ce regard sur le sien.
Ouantà Lia, dont le dévouement pour sa sreur avait été prêt à faillir lorsqu’elle avait vu l’émotion causée par leur entrée, elle était tout à fait cliarraée. M. de M... s’était mis à l’aise avec elle et l’avait mise également à l’aise en lui faisant tontes sortes d’éloge de son mari.
Cette espèce de conversation déplait souvent aux femmes, mais elle ne les embarrasse pas , ce qui est un avantage supériem’.
Puis quand le mari fut épuisé, M. de M... s’occupa de Lia, et sur un mot, qu’elle avait étudié la musique.
Qu’elle pianotùt les contredanses de Musard ou qu’elle comprit Meyerbeer, M. de M... savait que les prétentions devaient être les mêmes, et il assura effrontément à Lia que tout le monde était convaincu que les immenses progrè*s de Varnier étaient dus aux conseils pleins de goût de sa femme.
Nier rationnellement en disant la vérité , c’était apprendre à un étranger , bienveillant sans doute, mais à un étranger, le secret de son ménage , c’était dire qu’elle avait ignoré la résolution de son mari.
Lia ne pouvait , ne devait pas faire mi tel aveu ; elle *se défendit donc assez mollement contre les assertions de M. de M...
M. de M... était d’aillenrsun homme dont la sensible Lia n’avait pas encore d’idée. C’était une sorte de galanterie paternelle et de respect protecteur qui allaient à merveille aux cheveux gris et à la figure aristocratique et fine de M. de M...
Elle le trouva charmant ; et, lorsqu’il se retira, elle promit de revenir à l’Opéra pour son compte, nou qu’ime idée pa-
Digilized by Goo^e
LES QUATRE SOKURS.
reille à celle qui préoccupait Comélie se lût glissée dans son cœur; mais elle se voyait arracliée à cette atmosphère étroite ou grossière où elle vivait depuis son mariage , et ccsoir-là elle sentait qu’elle avait vécu selon son inné et ses goûts.
Mais pendant que cela se passait entre Lia et M. de M..., le spectacle avait continué , et Comélie désirait protiter du moment oùratteulion générale serait distraite, pour sortir. D’ailleurs, elle voulait éviter de reucontrer personne dans les couloirs.
Cependant au moment de quitter sa loge , elle s’aperçut que M. de Yilliers avait abandonné la sienne.
Cela pouvait avoir l’air d’une rencontre arrangée aux yeux de tous ; et si M. de Villicrs avait eu l'intention de se placer sur son passage, Comélie ne voulait pas se prêter à ce manège.
Comélie se trompait grandement : ce n’était point sur son passage que Jules s’était placé ; c’était sur celui de M. de M... qu’il flt semblant d’aborder le plus inditl'éremmcnt du monde.
M, de M... était un vieil ami de la marquise de Yilliers, et savait son jeune homme sur le bout du doigt.
11 n’avait pas fait quatre tours dans le foyer que, sans que Jules lui eût dit un mot, le comte se doutait que son jeune ami était amoureux comme un niais.
Que voulait Jules cependant?
11 ne le savait pas lui-même , car il n’osait parler de Cornélie ; mais il lui semblait qu’il s’était rapproché d’elle, par cela seul qu’il causait avec une personne qui lui avait parlé.
M. de M..., que la passion qu’il venait de découvrir avait rendu plus sérieux , tira droit à Jules pour le forcer à riposter, et lui dit ;
— J’ai cm vous trouver dans la loge de madame Burac.
— Moi! je n’ai pas l’honneur de la connaître.
~ Cette histoire de l’autre jour est pourtant vraie, puisque votre mère m’en a parlé.
— Ce n’est pas une raison pour que je me croie autorisé à me présenter dans sa loge.
— C’est possible, mais j’avais pensé que vous auriez été chez elle.
Jules voulut faire de rindifférence et dit :
22* LES QUATRE SŒURS
— J’y suis allé en effet : mais ç‘a été une simple visite de convenance et qui n’aura pas de suite.
M. de M... toussa, et reprit d’un air sententieux :
— C’est une des plus belles personnes que je connaisse ; on la dit fort distinguée, et je ne comprends pas comment elle ^ a pu tomber entre les mains de ce Burac.
Jules soupira et ne répondit pas.
— Après tout , c’est une bonne chance pour vous autres, messieurs les jeunes gens...
Jules rougit d’indignation.
— Ah! c’est qu’elle est d’une beauté admirable...
Jules soupira encore.
, — Mais ne faites pas attention à cela, mon cher Jules, et je vous en félicite , car... car...
L’air inquiet de Jules fit pitié à M. de M... et il se contenta de dire ;
— Car elle est bien belle.
— Ce qui veut dire... fit Jules en souriant avec effort,
— Ce qui veut dire qu’on peut en devenir amoureux à en perdre la raison.
Jules soupira encore plus profondément, et quitta M. de M... pour rentrer dans la loge de sa mère.
Dès qu’il y parut, Cornélie et Lia sortirent, et M. de M..., qui était resté sur la porte entr’ouverte de la loge de la marquise, vit Jules pâlir, et ilit à sa vieille amie :
— Serez- vous visible pour moi demain? j’ai à vous parler d'affaires.
— Vous? dit la marquise en riant.
— D’affaires très-graves, dit le comte en désignant Jules de l’œil.
— Je vous attendrai, répondit la marquise, qui se mit à observer son lils qu’elle n’avait jamais vu si préoccupé et si triste.
Les suites de cette soirée méritent d’étre rapportées, comme on va le voir.
Deux rendez-vous avaient été pris pour le lendemain de cette soirée importante ; celui de Varuier et de madame Del...., et celui de M. de M... avec la marquise de Villiers. Je commencerai par celui-ci, A dix heures du matin, la marquise était déjà dans son salon, habillée, épiiifïlée, coiffée; elle avait déjà lu sa gazette, écrit deux ou trois lettres, et expédié tes affaires de la maison. A aucune époque de sa vie elle ne s’était départie de cette régularité matinale, et prétendait lui devoir la bonne santé dont elle jouissait. Ce qui n’avait d’abord été qu’une habitude personnelle était devenu une manie, et après les libéraux et les voltairlens, ce que la marquise méprisait le plus au monde, c’étaient les gens qui se levaient tard. Elle doutait d’une femme qui restait couchée jusqu’à midi, et niait toute capacité à un homme qui dormait plus de cinq heures. Les amis de la marquise s’étaient pliés à ses manières, et ils se faisaient un devoir de venir la visiter de bonne heure. M. de M... arriva donc vers dix heures, et on l’introduisit dans le vieux salon boisé où la marquise se tenait depuis dix ans à la même place.
A côté d’une croisée, et derrière un métier de tapisserie, la vieille dame était assise sur une chaise, et il fallait que M. de M... fût bien avant dans les prédilections do la marquise pour qu’elle ne prît pas un air sec et pincé lorsqu’il se jeta négligemment dans une bergère. Du reste, ce meuble n’exislait chez la marquise que parce qu’il était de mode à l’éiwque où fut établi l’ameublement en point desGobelins, qui garnissait son salon, et que celui qu’elle brodait était destiné à remplacer lors du mariage de son lils. Quant à tout ce confortable inventé depuis quinze ans, elle l’avait véritablement en horreur. Jamais divans à coussins de plumes ou coussins rembourrés et élastiques n’élaient entrés chez elle; et, un jour qu’elle était malade, son intendant s’étant avisé de faire apporter un fauteuil à la Voltaire chez elle, madame de Villiers eut besoin de se rappeler la durée, la fidélité de scs services pour ne pas le chasser.
226 LES QUATRE SŒURS
A part ce ridicule, la marquise était une femme à la portée de toutes les idées, et qui, si elle ne les admettait pas toutes, les comprenait, et permettait qu’on les discutât et qu’on ne fût pas de sou avis. •
Lorsque M. de M... se fut plus commodément établi dans sa bergère, (}ui lui seml)lait très-incommode, tandis que madame de Yilliers le plaiguait de ce misérable sybaritisme, l’entrqtien suivant s’établit.
Mais pour l’intelligence très-complète des intentions de ce dialogue, il est bon de dire qu’il y avait outre M. de M... et la marquise un vieil amoirr et une vieille rancune qui s’étaient fondus dans une amitié sérieu.se pour tout ce qui était des ulTaires et des services, mais qui se réveillaient quelquefois lorsqu’il s’agissait de parler des choses du cœur.
Lorsque autrefois elle avait dû épouser M. de M...., elle l’aimait vérital)lement, et il en était de même très-épris. Mais c’était un homme de plaisir, et la iiancée apprit avec autant d’indignation que de désespoir, que non-seulement elle n’était pas son premier amour, mais qu’elle n’était pas le sctd,etqu’ilne s’était pas tout à fait détaché d’une intrigue éclatante avec l’une des plus célèbres comédiennes de ce temps-là. A cette nouvelle, elle rompit avec M. de M...., et épousa le marquis de Villiers, qu’elle détesta toute sa vie, et à qui elle fut invariablemeut fidèle. Ceci expliquera sans doute la conduite de madame de Villiers envers son fils, et sa façon d’étre vis-à-vis de M. de M...
— Eh bien ! dit la marquise, de quelles importantes affaires avez-vous à me parler?
— J’ai à vous parler de votre fils.
— Que lui arrive-t-il donc?
— 11 est amoureux !
— C’est un malheur qui est. permis aux hommes, dit la marquise sèchement.
M. de M... sourit à cette phrase qui lui rappelait ses anciens torts, mais il se contenta de répondre :
— Mais il est dangereusement amoureux.
' La marcpiise releva la tête et regarda M. de M... presque d'un air menaçant.
— Votre exemple porte-t-il déjà ses fruits?
— Non, c'est votre règle de coluluite vis-à-vis de Jules.
LES QUATRE SŒURS
— C’est une impertinence que vous me dites et que vous allez essayer de me prouver, s’il vous plaît.
Le ton froid, mais familier, dont la maniuise prononça ces paroles atténua toute la force du mot dout elle s’était servie, et M. de M... sembla l’accepter comme une expression qui avait cours entre lui et la marquise à un autre litre ([ue celui qu’elle a d’ordinaire.
— C’est loujoims la même chose, dit le comte, et je n’espère pas vous prouver que j’ai raison aujourd’hui jilus (ju’il y a sept ou huit ans; Seulement, ce que j’ai désapprouvd alors, je viens vous le demander maintenant : il faut que Jules quitte Paris.
La froideur systématique de madame de Yilliers fut désarçonnée par celte proposition, elle repoussa son métier, et se lournaul tout à fait vers M. de M..., elle reprit :
— Mais enfin qu’y a-t-il? qu’est-il arrivé?
— 11 n’est rien arrivé ; mais il anivera quelque chose de Irès-fïravc, si vous n’y mettez un obstacle très-rapide.
— Prenez-vous plaisir à me tom’menter ? Faites-moi la grâce de vous expliquer !
— C’est que j’ai peur que vous ne me compreniez pas.
— Alors il était inutile de venir. Parlez-vous sérieusement?
— Très-sérieusement. Mais il faut me laisser dire.
— Parlez... parlez..., reprit la manpiise avec impatience.
— Vous savez ce que je vous ai toujours dit : il faut que jeunesse se passe ; voilà que vous haussez les épaules et que vous battez le parquet du pii'd.
C’est que vous jwiirriez bien m’épargner vos modernes axiomes de mauvaises mœurs.
— Celui-ci est de faucien régime, repartit le comte en riant.
— 11 n’en est pas meilleur. Est-ce (jue nous avons une. jeunes.se, noas autres femmes, jeunesse à passer, comme vous l’entendez ? point du tout, et nous n’en mourons pas. Je n’admets pas le principe.
— Mais votre fds l’admettra. Il l’admettra, vous dis-je; toute votre logique ne remportera pas sur une opipion passée en force d'usage. Un homme peut avoir des aventures (jui ne portent point atteinte à sa considération.
— Vous le savez mieux qu’un autre, fit la marquise ; mais
2J8 ' LES QUATRE SŒURS
de ce ((u’il peuWlre impunément un mauvais sujet, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’il doive l’étre.
— U’est toujours votre erreur ; vous raisonnez dans le vide.
— Plalt-il? lit la marquise d’un air courroucé.
— Je maintiens l’expression; lancez un corps dans le vide, abstraction faite de toutes les résistances et de toutes les attractions, et il ira éternellement et d’un mouvement égal. Quand je dis que vous raisonnez dans le vide, je veux dire que vous ne tenez aucun compte, ni des passions, ni des idées reçues.
— Je tiens tellement compte des passions, que je ne me suis point étonnée de ce que mon fils soit amoureux.
— Sans doute ; mais vous tenez si peu compte des idées reçues, que vous ne croyez pas qu’il s’adonnera sans remords à la passion qui peut le perdre.
— Mais enlin, dit vivement la marquise à qui son alarme • maternelle faisait oublier son esprit de discussion, quelle est celte passion ?
— Eh bien! ma chère amie, Jules est amoureux fou de ' madame Burac.
La marquise parut terrifiée. Elle regarda M. deM..., qui la considérait d’un air railleur et triomphant, qui changea sa stupéfaction en colère, sans lui fournir quelque épigramme en réponse à la mine impertinente de son ancien amant. .Mors elle eut envie de nier pour prendre sa belle, pendant que le comte lui donnerait des preuves de la vérité de son assertion ; mais, par une manœuvre que lui inspira le sourire provoquant du comte, elle fit volte-face complète, tourna le dos à ses propres opinions, et répondit, après un assez long silence :
— Eh bien ! que voulez-vous que j’y fasse! Après tout, celle madame Burac est une fort belle personne, d’une bonne éducation, d’un esprit distingué (la marquise en disait plus ([u’elle ne croyait) ; et puisque, selon vos principes, il faut que jeunesse se i)asse, Jules pouvait ])lus mal choisir.
Le ton mordant et sec de la voix n’aurait pas averti le comte de toute la violence que se faisait madame de Villiers liour parler ainsi, que le feu de sou œil, le pjneement serré de ses lèvres le lui eussent appris.
— Vous comprenez donc que Jules, dit-il en ricanant, puisse
LES QUATRE SŒURS. 229
avoir une liaison avant le fabuleux mariage que vous avez mis en nourrice il y a douze ans, qui est maintenant à faire sou éducation au Sacré-Cœur, et qui ne sera pas adulte avant quatre ans?
— Madame Burac, reprit madame de Villiers, est une femme assez bien placée pour que je puisse fermer les yeux sans avoir l’air d’y mettre trop de bonne volonté.
— Admirable ! fit le comte , pour sauver l’honneur de votre drapeau, mais vous voilà réduite à venir à mes principes.
— Jamais ! s’écria la marquise avec véhémence dans un premier mouvement d’indignation. Puis elle reprit avec un léger dédain de femme et non pas de marquise : Puisqu’il faut que ce malheur arrive, ce sera du moins un malheur de bonne compagnie.
— C’est pour cela, dit le comte, que ce sera un malheur, et un très-grave malheur; preuez-y garde.
— Cherchez-vous à m’épouvanter à plaisir? Que signifient ces airs obscurs et lamentables que vous prenez pour me parler?
— Ecoutez, reprit le comte, je ne veux point vous développer ma «théorie sur les distractions des hommes, théorie qui vous ferait pousser des cris de réprobation; mais, trèssérieusement parlant, voici ce qui est et ce qui sera :
Vous aimez votre fils, marquise, et je sais quelles raisons vous avez de tenir à ce que le mariage projeté s’accomplisse ; eh bien! si la passion de Jules pour madame Burac n’est pas traversée et renversée par une autre, toutes vos espérances sont détruites.
Votre délicatesse de femme, votre orgueil de mère, quelques ressentiments fort justes, ajouta le comte en baissant les yeux, vous font regarder avec dégoiit ces fantaisies qui s'adressent à des femmes que l’on quitte comme on les prend. Je ne veux pas combattre vos sentiments à ce sujet, et, comme vous, j’aimerais assez voir Jules adresser scs premiers hommages à une femme d’un monde plus élégant. Mais cela ne vaudrait mieux qu’autant que cette femme aurait un peu de ce qui vous déplaît tant chez les autres, c’està-dire ([u’clle serait assez compromise par les prédécesseurs de Jules pour admettre facilement fidée de lui donner un
jsa LES QUATRE SOEURS.
successeur. U y en a quelques-unes; mais vous avez appris à Jules à les regarder avec un mépris qui exclut l’idée de l’amour. C’est ce qui a fait que ce pauvre enfant, car c’est un enfant, s’est senti tout bouleversé d’amour au premier contact qu’il a eu avec une femme dont il no se défiait pas. Madame Burac est admirablement belle, vous le savez; mais ce N que vous ne savez pas, quoique vous l’ayez dit, c’est qu’elle est d’une éducation qui peut satisfaire aux plus délicates exigences de l’esprit de Jules; indépendamment de cela, madame Burac a une grande opinion d’elle-même, disposition excessivement redoutable; elle est très-malheureuse, circonstance uou moins alarmante...
— Je vous écoute, mon cher comte, mais en. vérité je ne vous comprends pas, dit sérieusement madame de Yilliers.
— Vous allez me comprendre, reprit le comte, madame Burac sait que votre fils l’aime; il le lui a dit dans la visite qu’il lui a faite, ou elle l’a deviné. Madame Burac cstdlattée de cet amour. J’ai dit que madame Burac était malheureuse : le malheur rend faible, elle succombera. Je vous ai dit qu’elle avait une grande opinion d’elle-méme; donc, lorsqu’aprés des combats sincères, elle fera à Jules un monstre de sa victoire, et ce ne sera pas sans apparence de raison, Jules se croira à tout jamais responsable d’un avenir qui s’est confié à lui.
Tout ceci ne serait rien, et toutes lés femmes qui commencent en prétendent autant; mais ce que a’ous ne savez pas, c’est que la position de madame Burac peut fournir une application très- prochaine à cette immense responsabilité. Madame Burac appartient à un mari qui peut trouver favorable, ou que la nécessité peut forcer de faire un scandale pour abandonner sa femme, et dès lors vous voyez à quels engagements se croira hé le cœur chevaleresque de Jules. Me comprenez-vous?... Ne froncez pas le sourcil, ne vous reposez pas sur l’emploi d’une autorité qu’il a respectée jusqu’à ce joinr; par cela même qu’il obéira aujourd’hui, demain encore, il la méconnaîtra complètement le jour où il aura su s’en affranchir. 11 faut que Jules parte.
La marquise était atterrée; son visage trahissait à la fois une vive colère et une vraie douleur. Enfin elle finit par dire
au comte d’une voix où une heure avant on n’eùt pu soupçonner tant d’émotion :
— J’ai vécu sept aij6 séparée de mon Ois pour le faire échapper aux basses s^OTfltions qui avaient déjà perdu tant de jeunes gens commt^î, et il faut que je m’en sépare encore!
Elle s’arrêta, car elle était prête à jdeurer ; et comme clic n’eût voulu pour rien au monde montrer une telle faiblesse devant le comte, elle s’en lira par une pointe de colère cl continua :
— U faut que je m’en sépare, parce qu’une femme que je ne connais pas, une impertinente beauté de je ne sais quel monde, se prendra de caprice pour mon fils!
Les larmes percèrent, malgré la colère, tandis rpie le comte disait doucement avec un petit geste de la main :
— Chut!... chut!... chut! cette impertinente beauté ne veut rien, elle n’a rien entrepris;... je prévois des dangers qu’elle ignore aussi bien que Jules...
T- Eh bien! dit la marquise, je les lui montrerai et il les évitera. ^
Le comte, se mit à rire de bon cœur, et repartit d’un ton que sa gaîté seule empêchait d’être impertinent :
— C’est comme si vous (Usiez à un enfant qui n’a pas déjeuné : « Tiens, mon bon ami, voilà un pot de confitures qui te ferait du mai; tu n’en mangeras pas. »
— .Ui! fit la marquise en haussant les épaules avec impatience.
— C’est comme ça, dit le comte; il faut que Jules parte....
La marquise redevint triste.
— On qu’il aime une autre femme, ajouta M. de M.... en regardant la maniuise du même air triomphant qu’il avait déjà montré.
— Vous vous jouez de moi, reprit madame de Villiers, sérieusement blessée.
— Non,... non,... non,... lui dit le comte en balançant la tète comme iwur mieux al'lirmer ses dénégations.
— Mais puisque vous dites qu’il est amoureux de madame Burac, dit la mar([uise avc(', impatience.
— Jules est plus amoureux généralement parlant, qu'il ne l’est de madame Burac eu particulier, dit le comte.
— C’est une rude lâche (juc de vous comprendre.
LES QUATRE SŒURS
— Eh bien! puisque vous voulez que je vous le dise, si vous voulez que l’enfant ({ui n’a pas üc^jcuné ne mange pas de confitures, mettez à leur place des mirons, ou...
— Ou?... lit la manjuise avec un mdûVement de tête superbe, et en regardant le comte du bas en haut.
— Ou des brioches, fit le comte en répondant par un malicieux sourire à ce fier regard, ou du pain bis...
— II suffit, reprit la marquise, je vous comprends enfin. C’est entre nous une lutte qui date de longtemps; vous m’avez trop souvent annoncé ma défaite pour que je ne croie pas que vous vouliez assurer votre triomphe par la perte môme (le mon fils.
A cette rude apostrophe, le comte perdit f impassibilité dont il avait fait preuve : il se leva vivement, et, se posant comme un homme prêt à saluer pour sortir, il répondit gravement, mais d’un ton ému :
— Marquise, je passe pour un homme d’honneur parmi mes amis, et pour un ami dévoué parmi les gens d’honneur. Votre supposition esf une accusation qui touche à cet honneur et à ce dévouement. J’ai voulu vous le prouver; vous y voyez une trahison; je n’y puis rien faire; mais je vais me retirer, et, sans doute, vous obliger.
— J’ai eu tort... j’ai eu tort, reprit la marquise en lui tendant la maiii, mais sans le regarder, ‘préoccupée qu’elle était de la pensée et comme bien sûre qu’il en fallait moins à M. de M... pour être ramené.
11 prit cette main et la garda dans les siennes; une larme coula des yeux de madame de Villiers, et le comte reprit avec un accent affectueux :
— Vous ne voulez pas qu’il parle?
— Je l’ai trop longtemps éloigné de moi.
— Eh bien, laissez -le-moi.
— Oui... mais... fit la marquise à moitié vaincue.
Le comte baisa la main de la marquise, et lui dit :
— Je vous réponds de lui...
Puis il quitta le salon au moment où madame de Villiers allait rétracter cette espfîce d’engagement, et se fit immédiatement annoncer chez Jules de Villiers. Mais avant de dire ce qui arriva de cette visite, nous devons raconter ce qui s’était passé entre madame Del... et l’auguste ténor.
ûigiiized by C^iiogle