‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les quatre soeursChapitre 7 sur 7 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Il était près de trois heures lorsque Varnier se présenta chez Madame Del... ; elle se levait et prenait une lasse de chocolat.

On vit traverser à Varnier un salon hourré de tapis, de coussins, de divans ; rideaux de soie cérisc aux carreaux ; sur ces petits rideaux, stores magniliquement peints ; sur les stores, rideaux de velours ; portières avec franges, cftbles de soie, agrafes ciselées, et puis de tous côtés tables, statuettes, bronzes, cristaux, coupes, tiligranes, raretés de toute sorte ; après le salon, la chambre à coucher tendue de soie jonquille avec un lit gothique à colonnes de satin noir ; et, ici, toilette à la Louis XV, , glaces de Venise, siège à ras de terre, sultane mystiipie, cassolettes montées d’or; bijoux épandus de tous côtés, causeuses, dos-à-dos, véritable appartement truffé de meubles. Enün le boudoir, un divan, voilà tout. Et sur ce divan, madame Del... enveloppée d’une robe de chambre, à manches larges comme celles d’un homme, ouverte de même et qui permettait de voir ses pieds, qu’elle n’avait eu le temps de chausser que d’une paire de pantoufles turques sans talons.

Varnier se crut transporté dans un de ces réduits que l’imagination des Occidentaux prête si gratuitement aux harems de l’Orient. 11 attacha ses gros yeux sur la houri qui était devant lui ; et comme madame Del... lui dit de ce ton familier qui eùtdù le faire descendre de ce paradis sublime :

— Eh bien ! Varnier, que faites-vous à l’Opéra ?

11 répondit avec extase ;

— Je voudrais débuter par le rôle de Mahomet.

Madame Del... ne comprit pas du tout l’allusion, et lui dit :

— Comment, vous, ténor, par un rôle de basse-taille?

— Ce n'est pas comme ça que je l’entends, répondit Varnier ; et sans autre préamlmle, il lui expliqua comment il l’entendait.

Madame Del..., l’écouta sans lui répondre, non qu’elle fût embarrassée ou fâchée de la déclaration, mais probablement pour recueillir scs idées; lorsque Yarnier eut épuisé toute sa rhétorique, elle sonna, et pendaiil qu’une femme de chambre enlevait la petite table où avait été servi le chocolat, elle dit à Yarnier :

— Eh bien ! mon cher ami, non... non, quant à présent du moins. ,

— Quoi! je puis espérer qu’un jour?... dit sentimentalement Yarnier.

— Yoyons, voyons, dit madame Del... nous avons à parler de choses bien autrement importantes. Je puis vous être très-utile ; voulez-vous me servir?

— Trop heureux! reprit Yarnier en œilladant de nouveau.

— Yous faites la bête, mon cher, dit madame Del... ; encore une fois, voyons, voulez-vous être bon camarade pour moi, je le serai pour vous ?

Yarnier hésita encore ; il éprouvait beaucoup de peine à quitter son rôle langoureux. Enfin, il s’y décida et redevint presque butor en voulant changer de ton.

— Eh bien ! dit-il, que me voulez-vous?

— Au train dont vont les choses, vous ne ferez rien à l’Opéra.

Tous les ouvrages à jouer d’ici à deux ans sont distribués, quoiqu’ils ne soifent pas faits.

— On vous fera débuter dans des rôles secondaires.

—C’est possible, dit Yarnier de l'air d’un homme pour qui ce n’est pas un grand souci.

— Êtes-vous capable, d’ici à deux mois, de chanter les Huguenots, la Juive, Robert- le-Diable ?

— J’étudie» reprit Yarnier» et ça ne me semble pas si difficile.

— Yous ne faites rien, lui dit madame Del... en haussant les épaules, que perdre votre temps fort bêtement! Je sais que vous uc travaillez point. Eli bien ! voulez-vous travailler sérieusement ?

LIS QUATRE S(*:üRS.

— J’ai le temps, fit Varnier.

— Voulez- vous, reprit madame Del... avec impatience, apprendre lc*s rôles dont je viens de vous parler.

Si vous le voulez, ajouta-t-elle en le regardant comme elle savait regarder, je me cliarge de vous les enseigner.

— Vous ! s’C'cria Varuicr.

— Moi, reprit madame Del... qui voulut éviter une nouvelle explosion de sentiments ; mais il faut une résolution ferme.

— Et où cela me raénera-t-il? lit amoureusement Varnier.

— D’abord où je veux, dit madame Del..., et peut-être où vou.s voulez, ajouta-t-elle en riant.

— Si je pouvais croire, reprit Varnier d’une voix émue.

— Vous pouvez croire, fil madame Del... en s’indinant. Mais ce n'est pas de cela ([u’il s’agit aujourd’hui ; voulez-vous faire ce que je vous dis?

— Oui, dit Varnier, je le veux.

— Eh bien! mon cher ami, dans six mois, s’écria madame Del... avec un accent particulièrement dur et d’assez mauvais ton, dans six mois votre chef d’emploi sera enfoncé !

Varnier, tout paresseux qu’il était, ne voyait pas sans envie l’importance et surtout les appointements de celui qu’il devait suppléer; il dressa l’oreille à cette exclamation:

— Et comment cela serait-il si, comme vous le dites, tous les ouvrages nouveaux sont distribués?

— Dans trois mois, dit madame Del... tout bas, j’ai un congé de deux mois que je vais exploiter à Londres et à Bruxelles ; il n’y a pas dans ces deux villes de ténor qui me convienne; à cette époque je vous obtiendrai un congé de l’administration , et nous partirons ensemble.

Varnier ouvrit de gnuids yeux ardents.

— Je vous promets un succès foudroyant, reprit madame Del.... Vous ne savez pas une note de musique, mais je sais (pie vous répétez bien ce qu’on vous apprend bien. Ce sera un peu pénible, mais vingt grands chanteurs ne chantent pas autrement; le public de Londres et de Bruxelles u’y verra rien. Votre voix est toute neuve, ou vous portera aux nues, vous aurez été méconnu par la direction de Paris, les journaux ne mauqueront pas de le mettre, vu que je le leur dirai.

LES QUATRE SŒURS

et vous reviendrez ici en triomphateur. Nos amis exigeront vos débuts , et comme vous aurez passé vos premières terreurs sur des théâtres étrangers, vous aurez ici autant de succès que lù-bas. Faites dix recettes, et les compositeurs feront les tours les plus infâmes pour lâcher votre chef d’emploi et vous prendre à sa place. Ce sera alors votre affaire; mais poim cela il faut vouloir.

—Et je veux de toute ma force, dit Varnicr qui voyait deux buts également séduisants au bout de cette proposition.

— Eh bien! lui dit madame Del... tous les jours qui ne sont pas d’opéra, venez ici à huit heures du matin.

— Vous vous levez à trois heures, lui dit Vamier.

~ Je ne me lève à trois heures que quand...

Madame Del... s’arrêta tout court et reprit avec un incroya- | blc regard :

— J’ai passé la nuit au bal.

Puis, comme si tout se mêlait dans cette tête ardente, elle reprit sévèrement :

—Mais il faut de la discrétion, car on serait capable de vous refuser votre congé au moment nécessaire, si on savait ce que nous méditons. 11 faudrait aussi avoir un répétiteur.

— J’ai le professeur du Conservatoire.

— Non, non, il faut vis-à-vis de lui avoir l’air de paresser, à l’ordinaire. Mais dites-moi donc, votre femme, ce me semble, est musicienne ?

— Très-bonne musicienne.

— Eh bien ! mon cher ami, il faut qu’elle vous fasse répéter pour la note seulement.

Varnier fit la grimace.

— Oui, mais nous ne sommes pas très-bien.

— Elle profitera de vos succès; il est juste qu’elle y contribue.

Et il raconta à madame Del... la scène qui s’était passée.

— Votre femme avait raison. Mais vous serez un maladroit si vous ne profitez pas de ceci pour vous rapatrier avec elle.

Les femmes, les femmes épouses, veux-je dire, aiment assez qu’on ait besoin d’elles.

— Et quand elle saura qu’elle prend toute cette peine pour me faire partir avec vous pour l’Angleterre , et parce que j’espère qu 'après avoir fait tout ce que vous voulez...

LES QUATRE SCEUKS,

Madame Del...., qui avait jadis étudié la tragédie, avait quelquefois la manie de faire des citations, et elle répondit d’un ton déclamatoire :•

Je ne sais pas prévoir le malheur de si loin.

Puis elle ajouta de sa voix naturelle :

— Mais il est inutile d’en parler à votre femme, tout Paris le saurait dans huit jours.

— Et pourquoi? fit Vamier.

Une voix comme celle que les dramaturges mettent dans la coulisse sembla répondre providentiellement à la question deVarqier, la femme de chambre annonça M. le comte de M...

— Le comte de M...? fit madame Del... étonnée; est-il seul?

— Non, madame, il est avec le plus beau jeune homme que j’aie vu de ma vie, répondit la femme de chambre.

— Quelque ténor en herbe, dit madame Del..., en regardant Vamier d’un air provoquant.

— Oh ! non, madame, ce n’est pas un ténor, fit la servante en toisant Vamier d’un air de dédain.

Varnier prit un air jaloux.

— ’ A demain pour notre première leçon, lui dit madame Del... sans y prendre garde.

Sortez par là, lui dit-elle en lui montrant une porte cachée dans les plis de la tenture et en le conduisant par un couloir aboutissant à un escalier dérobé.

— A demain, fit Varnier avec un air de menace qui fit dire à madame Del..., lorsqu’elle eut fermé la porte :

— L’imbécile!

Puis elle revint rapidement et dit à sa femme de chambre ;

— Quel est ce jeune homme?

— Le marquis de Villiers, madame, répondit la femme de chambre triomphalement. Je l’ai reconnu, mais je n’ai pas voulu le dire devant M. Varnier, à cause de son histoire avec la sœur de madame Varnier...

— Et la sœur de Géorgina! dit madame Del... avec une rage cruelle ; puis elle serra les poings en murmurant ;

— Oh ! toutes ces femmes! et elle reprit : — Prie ces messieurs d’attendre cinq minutes, et viens m’habiller.

LES QUATRE SŒURS

— Hai ! madame, fil la chambrière en lianssanl les épaules.

— Us ont attendu trop longtemps pour que je puisse avoir l’air d’être prise à l’improviste.

— J’ai dit que vous étiez couchée.

— Et si j’avais fait sortir Varnier devant eux?

— Est-ce que je n’étais pas là?

— Amène-les donc.

La femme de chambre sortit, et, au moment où M. de M... entra dans la chambre, elle accourut du fond de sa chambre comme si elle quittait son lit, et en s’enveloppant d’uu air affairé et en disant ;

— Bonjour, mon ami; que vous êtes aimable...

Elle recula tout à coup en se serrant plus étroitement dans les plis de sa robe, et dit d’une voix étonnée en montrant Jules :

— Mais monsieur?...

Le marquis de Villiers, répondit M. de M..., que l’air fâché de madame Del... ne troubla pas du tout.

^ Monsieur, fit-elle avec une révérence cérémonieuse en s’adressant à Jules.

— Ne vous fâchez pas de mon indiscrétion,' dit le comte d’un air galant, j’ai à vous entretenir d’une affaire qui ne vous ennuiera pas longtemps.

— Veuillez passer, messieurs, reprit madame Del... trèscérémonieusement en leur montrant la porte de son boudoir.

Et tout aussitôt elle tira une sonnette qui n’appelaût personne, mais qui voulait dire : Je n’y suis pas.

Après l’explication qui avait eu lieu entre le comte et la marquise, on devine aisément le but de M. de M..., en amenant Jules chez madame Del...; mais il faut dire avant sous quel prétexte il avait attiré Jules dans cette visite.

M. de M... savait trop Ineii la façon de voir du jeune marquis pour lui otïrir une présentation à madame Del... comme ime chose qui pùt lui plaire, et que tout auüre homme déâ-

LES QUATRE SŒURS

rerait à sa place ; il n’avail aucune raison à lui donner pour l’atlircr volontairemcnl< hezelle; il lui fit un devoir d’y aller.

11 entra donc citez Jules avec un plan formé’de la veille; il le trouva se promenant ù. grands pas dans son appartement, l’air sombre, l’œil en feu, la figure pùle.

Rien n’est gracieux comme les premiers f-tonnements d’un cœur de dix-huit ans, lorsqu’il sent pour la première fois s’agiter en lui un vague instinct d’une nouvelle existence. Gomme l’oiseau dont le bec, faible encore, frapjîe à sa coque et finit par la briser, il s’agite et se beurte obscurément dans l'enveloppe’ de son enfance et la brise comme lui. Mais l’oiseau, ébloui de la lumière qui l’inonde tout à coup, se replie avec crainte, serre son aile bumido, et voudrait retourner sous sa cuirasse ; mais bientôt cette lumière qui apporte avec elle la chaleur et la vie le pénèti-e doucement, il lui ouvre timidement les yeux, lui présente son aile, la salue de son premier cri, s’arrache tout à fait à sa coquille, s’essaie au bord du nid, bégaie sa joie, et peu à peu, trébuchant et voletant, il s’aventure, s’élance avec effroi, et, tout étourdi de cet air . qui le soutient, il vole, et attardé, mais peureux, il rentre enfin au nid maternel pour s’y réchauffer.

De môme le jeune cœur, qui' est clos à son heure, a tous ces doux effrois, tous ces éblouissements heureux, tous ces efforts tremblants, toutes ces audaces craintives, tous ces^ égarements innocents et repentants. Mais l’hommè à qui la passion vient quand la force virile du corps et de la pensée ont complété leur développement, est semblable à l’oiseau qui s’est échappé de sa cage où il a grandi ; il lente son premier vol d’une aile mal habile, mais puissante, se heurtant en aveugle aux obstacles qu’il rencontre, se blessant aux épines (les buissons où il pose, mais ivre d’une vie trop attendue, et ne revenant jamais à la prison d’où il s’est échappé.

Tel était Jules; et M. de M... trou\'a qu’il était temps de donner à cet essor une direction avant qu’il ne fût hors d’atteinte de toute intluence. Mais, comme je l’ai dit, il se garda bien de laisser soupçonner ce dessein à un homme qui discutait déjà en lui-même s’il n’avait pas été ridiculement esclave de tout ex; qui l'entourait. ■

— Mon cher Jules, lui dit-il, je viens vous demander lui service.

LES QUATRE SŒURS

— De quoi s’agit-il? répondit Jules.

— D’une ennuyeuse visite à faire, pour laquelle j’ai besoin d’un second. *

— D’un second! fit Jules vivement, en se méprenant sur le sens de ce mot.

— Oli ! lit le comte en riant, il n’y aura pas duel. Je ne suis plus assez jeune pour un pareil adversaire, quoique je.... Mais avec mes cheveux gris, je fais le jeune homme, vis-àvis de vous, qui êtes un homme grave, avec vos vingt-cinq ans ; et d’ailleurs il s’agit d’une chose sérieuse au fond.

Vous êtes comme moi commissaire du banquet qui doit être donné au profit des inondés ; nous avons besoin de madame Del...

— Je croyais que c’était une affaire arrangée.

— Je le croyais aussi; mais le comte de G... a été de fort mauvais goût depuis sa rupture avec madame Del... 11 a manœuvré, je ne sais pourquoi, de manière à ce qu’elle ne fût plus des concerts de toutes les maisons où il a accès.

11 a fait de cela une vengeance de cœur, et c’est tout simplement une vilenie; car enfin madame Del... n’est pas ime femme qu’il pût attaquer dans sa considération ; c’était donc dans sa fortune qu’il la punissait, en l’empêchant de profiter des occasions où elle pouvait tirer profit de son talent.

Aujourd’hui madame Del... s’en venge en refusant de chanter à notre concert ; mais il suffira d’une visite pour la déterminer; on m’en a chargé, et je vous ai choisi pour m’accompagner. '

— Je ne comprends pas bien comment cette visite peut la déterminer si elle a déjà refusé, dit Jules.

— Je puis vous l’assurer.

— Mais comment?

— Ceci est le secret d’un monde auquel vous n’entendez rien, et qu’il faudrait des commentaires de vingtH}uatrc heures pour vous faire comprendre. Seulement, tout ce que je peux vous dire, c’est que je ne vous aurais pas choisi si vous n’étiez pas le marquis de Villiers, c’est-à-dire le nom le plus éminent de notre commission.

— 11 s’agit donc, dit Jules en riant, d’une ambassade de la noblesse à madame Del...

— Absolument, comme vous le dites, nous allons remettre

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les clefs de nos salons à madame Del... qui nous octroiera son pardon.

Jules sourit d’un air distrait, et répondit : « C’est Tsingulier. »

Le comte le pria ensuite de l'accompagner immédiatement à une vente de tableaux pour l’édilier sur l’authenticité d’un Murillo qu’il voulait acheter. Jules s’y prêta avec plaisir.

Le but de M. de M...- n’était autre que d’éloigner Jules de chez sa mère, à qui il eût pu parler très-indifîéremment de la visite qu’il devait faire, et qui peut-être s’en fût alarmée, et l’eût détourné de la faire. ^

Enfin le hasard ou plutôt les secrétes dispositions de Jules firent de cette circonstance un auxiliaire puissant aux projets de-M. de M...

En parcourant la galerie où étaient exposés les tableaux qu’on allait vendre, le comte remarqua pour la première fois que Jules ne les considérait pas de ce regard froid, quoique passionné, de l’artiste qui ne voit dans un tableau que l’œuvre, qui s’impressionne de sa pensée et s’éprend de sa forme, mais dans un sentiment complètement séparé , de ses sentiments intimes.

Tout au contraire, Jules, moins attentif à des toiles d’une valeur supérieure, s’arrêta assez longtemps devant une Érigonc et un Bacchus-, qui n’avaient d’autre mérite que la hardiesse avec laquelle le Rosso a abordé certains sujets. Puis, après avoir longtemps laissé errer ses regards sur cette figure où se mêlaient toutes les ivresses, il s’arrêta plus longtemps encore devant une tête de moine dont les traits desséchés attestaient la dureté de la lutte, tandis que scs yeux, vivement illuminés d’une extase calme, annonçaient la plénitude de sa victoire.

Jules s’arrêta si longtemps dans la contemplation de cette figure, que M. de M.... comprit que la peinture seule n’ahsorbait pas à ce point son attention. Il se faisait en ce moment un triste monologue dans le cœur de Jules, et il se demandait si mieux ne valait pas vouer sa vie à une telle abnégation que de la livrer à des plaisirs qui la feraient rougir, ou il des passions qui le feraient trembler comme les lui représentaient cette Érigone pantelante et ce Bacchus amoureux.

Une telle pensée n’était point du tout favorable aux entre-

prises de M. de M,.., et il arracha Jules à cette image pour attirer son attentiou sur uii autre sujet ([uel qu'il fût. Le hasard le servit, ou plutôt il profita de cette disposition de Jules à s’appliquer par la réllexioii le sujet des taidcaux qu’il parcourait.

Ils s’arrêtèrent tous deux devant une toile de Daniel, de Volterre, représentant une Lucrèce qui se poignarde.

La supériorité de l’œuvre était si grande, que le premier moment d’attention ne fut (pie pour l’admiration; mais Jules, par un imouvemeut involontaire, se recula et jeta successivement son regard sur l’Érigone, le moiue et la Lucrèce.

Le comte devina sa pensée et lui dit tout à coup ;

— J’aime le Bacclms, j’admire le moine, mais je méprise le Tarquin.

Jules le regarda d’un air étouné; puis il répliqua en reportant les yeux sur le tableau et en haussant les épaules :

—Bah! elle ne se poignarda que parce qu’elle. n’aimait pas.

Le comte fut à son tour, fort étouné de la réponse qui lui était faite, et repartit :

— Je ne défends pas Lucrèce; je trouve seulement que Tarquin était un malotru.

— Parce (pi 'il n’était pas aimé? dit Jules froidement.

Peste! se dit le marquis, il me semble que le scrupule a

Lieu vite délogé de cet esprit si rigide et si candide il y a un mois; et il lui dit, toujours du même air indifférent :

— Si toute la question est d’étre aimé, cet Egiste (pii assassine Agamemuüu est un charmant jouvenceau.

Sur le plus petit jeune homme de vingt ans avancé à la mode de notre époque, ces banalités eussent glissé comme si l’on eût parlé de la pluie ou du soleil ; mais Jules écoutait souvent plus profondément qu’on ne parlait, et cotte réllexion, jetée fort indilféremmefit , pénétra jusqu’à ses plus secrétes pensées; il la recueillit et s’éloigna brusquement de la Lucrèce et de la Clytemnestre ; et , comme s’il cherchait une distraction quelconque à ses pensées, il dit à M. de M... ;

— Quand allons-nous chez madame Del...?

11 eût tout aussi bien dit :

— Quand allons-nous au Bois ou à la Chambre des pairs, s’ils avaient dû s’y rendre.

LESXQUATRE SŒURS. J*

Le comte le comprit ainsi, et se garda bien de prêter un sens à son impatience , et répondit négligemment :

— Eh bien! tout à l'heure... ou tout de suite; car vous avez peut-être quelque chose à faire, et je désire vous débarrasser de l’ennui de celte visite.

— Tout est donc ennui, dit Jules, comme s’il était fâché de perdre l’espoir que cette visite pourrait le distraire.

lis partirent et furent introduits, connue on l'a vu, dans le boudoir de madame Del...

Le comte était à ce moment fort alarmé de la nouvelle disposition d’esprit de Jules; comme tous les cœurs impiiets et indécis, il s’était pris d’humeur contre tout ce dont M. de M... lui parlait; et, durant les quelques instants qu’il avait attendu dans le salon de madame Del..., il avait tout critiqué, non pas avec le sérieux d’un novice qui s'indigne d’un luxe acheté au prix où l’avait acheté madame Del..., mais avec le dédain d’un honune qui raille un étalage d’un goût équivoque.

I.e sévère et modeste Jules alla justpj’à dire qu’on avait mis du rouge aux croisées et des tournures aux rideaux...

L’étrange réception de ma<lanic Del... le rendit encore plus morose et plus glacé, et M. de M... crut avoir fait une démarche tout à fait inutile.

U n’avait ou garde de prévenir madame Del... de sa visite, se flaiit mieux aux pensées de séduction qui lui viendraient proprio mutu , qu’à celles qu’il pourrait lui suggérer.

Us étaient assis tous trois dans le boudoir, elle sur son divan; M. de M... expliqua le motif de leur ambassaile; madame Del... écoula fort sérieusement, les yeux fixés sur le comte, et sans grimaces, sans récrinûuations, sans prétexter ni fatigue, ni empêchements, elle répondit ;

— Je chanterai, messieurs.

Et ce « messieurs » fut accompagné d’une inclination qu’eUe répartit également entre Jules et M. deM...

, LES QUATRE SŒURS

et mes petits ressentiments lui sembleraient sans doute fort ridicules. C’est vrai : j’ai été blessdc, ajouta-t-elle d’un ton pi^nétré, très-blessde de mon exclusion de tous les concerts de vos salons. Je ne dois pas l’attribuer à mon peu do talent, je suppose ; car, de bon compte, je n’ai pas pu être jalouse, comme artiste, des cantatrices d(! raccroc qu’on a produites en grande pompe. C’est donc à moi qu’on a voulu faire une leçon. Pourquoi? pourquoi? C’est une insulte grossière sans raison.

M. de M.... fit un petit signe de doute, et madame Del...., qui semblait complètement oublier la présence de Jules, continua vivement ;

— Mais je me trompe, on avait une raison. .Ces dames se sont donc faites les chevalières de M. de C... ?

— Peut-être, lit le comte de M... qui donnait la réplique sans trop savoir si madame Del... avait un projet en parlant ainsi, ou bien si elle ne faisait que dire, sans se soucier du résultat, ce qu’elle avait sur le cœur.

A ce peut-être^ madame Del... laissa échapper un sourire de dédain, et repartit :

— En ce cas, c’est impitoyable. Je m’attendais à toutes les petitesses de M. de C ;... mais je n’aurais pas cru qu’elles trouvassent des complaisants.

— 11 dit que vous lui avez joué un tour, lit le comte, mais un tour!....

L’orgueil de dépravation de madame Del... sourit à cette accusation ; puis elle reprit gaîment ?

~ 11 m’en a joué un })lus cruel ; c’est d’être amoureux de moi.

— 11 me semble, dit M. de M... du même ton de galté, que vous auriez j)ii n’en pas être dupe.

— Ah! reprit madame Del... d’nn air triste, vous êtes tous les mêmes, railleurs et méchants. Le tour que j’ai joué à M. de C... est tout simplement d’avoir prévenu une infamie.

— Oui, oui, je sais, quand il prétendait séduire ( vous savez ce qu’il entend par séduire) cette jolie personne... Comment la nommait-on? Mademoiselle de Mundres, je crois?...

M. de Villiers, qui jusque là avait écouté sans trop comprendre, s’écria vivement :

LtS QUATRE SOEURS.

— Quoi ! mademoiselle de Flandres !...

— Oui, reprit madame Del.... mademoiselle de Mandres, la sœur de celle belle madame Burac , qui a fait tant de sensation hier à TOpOra. Eli bien ! monsieur, ajouta madame Del... en s’adressant à Jules, pour avoir voulu sauver une enfant des entreprises honteuses de H. de C.... il m’a attaquée dans ma profession, dans ma fortune-, car eufin, reprit-elle en s’animant, c’est ma fortune : et vos belles darnes, fit-elle en jetant le mot à M. de M... par un mouvement de la tète, se sont mjses du parti de M. de G...

Elle s’arrêta, prit soudainement un air triste et désolé en disant :

— C’est m-al! c’est mal !...

Puis, comme si tous st« sentiments n’allaient que par sauts et par bonds, elle s’écria avec une violente amertume en regardant bien en face M. de M... comme si Jules n’était pris là ;

■— Et l’on se plaint de nous ! et l’on nous accuse', et l’on nous punit, et dans l’intérét de qui? d’un homme, vous le savez, vous, ajouta-t-elle à voix, basse, qui a perdu tant de pauvres filles innocentes. Mais vos liellés amies tenaient donc bien à .sa galanterie caduque, qu’elles aient pris fait et cause pour lui? Oh! tenez, il y a des lieures de révolte eu moi où je voudrais connaître uu de leurs plus beaux jeunes gens, le plus beau et le plus noble, le plus fier de tous ceux qui sont l’espérance de votre parti, et si je le connaissais, je voudrais qu’il ra’aimàt... et il m’aimerait, si je le vmdais !

Sa voix s'émut, et elle reprit avec uu accent de fierté au fond duquel il semblait y avoir des larmes de rage :

— Je suis belle après tout,- et je joue assez bien la cométhe poiu- que, si je le tenais mie fois devant moi, je pusse lui faire croire qu’il m’a émue ; et la vanité d’un homme se plaît à cet hommage aussi bien que celle d’une femme; elle s’y laisse prendre, et souvent elle succombe. Ce serait peut-être une fantaisie d’un moment.... et qu’on voudrait oublier le lendemain.

Madame Del... serra les dents et continua d’une voix haletante :

— Mais il ne l'oublierait pas !

^ Elle jeta un fauve regard autour d’elle, et dit avec un sourire presque farouche :

— C’est ici l’antre de la lionne, comme vous m’appelez ; eh bien! je défie le plus dédaigneux, le plus froid de ces beaux, d’y mettre le pied et d’en sortir amssi froid, aussi dédaigneux, aussi entier qu’il y est entré; je le délie de s’en aller sans avoir tout à la fois peur et désir d’y revenir... Ob ! voyez-vous... j’ai besoin de me venger, et je ne sais comment je m’y prendrai... mais je réussirai. Il reviendrait 1 il serait à moi! il m’appartiendrait! Je l’entourerais de tels soins qu’il ne pourrait s’y arracher, qu’il ne pourrait s’en détacher luiméme tout en sentant sa folie et son esclavage. Je voudrais enlin...

A ce moment, et comme si dans l’animation de sa parole elle semblait chercher autour d’elle l’expression qui lui man(]uait, elle regarda Jules; deux ou trois sentiments bien dilTérents brillèrent sur cette physionomie pa.ssiounée, puis tout à coup elle recula avec elTroi : sa respiration parut suspendue... elle balisa ses piiupiéres sur ses yeux, comme si elle descendait un voile sur son cœur, et reprit d’une voix rieuse et tremblante :

— Vous ne pensez pas un mot de tout cela, j’espère?

— A sa j)lace, je voudrais y croire, dit M. de M,.. eu riant, et devenir la victime.

— Oh! lit madame Del..., parodiant la mine de M. de M..., ne faites jiius de la galanterie à ailes de pigeon, ou je vous répondrai du même tou, que je n’accepterais pas le combat contre un si redoutable ennemi, si même il daignait me le présenter; dirais-je en baissant les yeux ; à quoi monsieur pourrait répoudi-e, s’il était aussi berger (lue vous l’êtes ;

« Avec madame, ou est vaincu avant de coniballre. «

•Mais monsieur a loule autre ebose à faire que de dire ou d’écouter des choses (]ui ne sont bonnes que pour une folle comme moi et un... séducteur comme vous. Ainsi donc, messieurs, je chanterai, et je vous prie de croire, monsieur de Villiers, (pie je chanterai sans rancune ; je menace beaucoiq), mais je ne suis pas si méchante (pie je le dis.

Elle prit tout à coup un ton d’enfant et ajouta :

— .le ne suis pas très-brave, car tout à l’heure, quand je laissais parler mes folles kU'es, et (pie j’ai rencontré vos yeux sur les miens, vous m’avez fait peur.

— Moi! madame? dit Villiers...

— Et tenez, dit-elle en appuyant sa main sur son cœur, j’en ai été si saisie, que je crois que cela dure encore.... Mais vous ne me punirez pas de ma présomption.

— Et comment pourrais-je vous en punir ?

Madame Del... le regarda avec une assurance étrange. Ses yeux semblèrent plonger dans ceux de Jules, et elle lui dit avec le sourire le plus provoquant :

— Ah ! vous le savez fort bien, monsieur.

Jules répondit comme un véritable innocent :

— Je vous jure que je serai discret, madame.

A cette réponse, madame Del... se mordit le bout du doigt en riant intérieurement, et dit d’un ton équivoque :

— Il y a en ce monde des choses plus difficiles qu’on ne croit.

Elle salua le comte et Jules d’un air ravi.

Mais tandis que celui-ci sortait tout à fait de l’appartement, le comte et madame Del... échangèrent rapidement les mots suivants ;

— Oui, dit le comte, ce sera d’autant plus difficile qu’il est amoureux.

— De madame Biirac, je le sais.

— Ce serait admirable de triompher de cet amour.

— Vous croyez? lit madame Del... *

— Vous seule en êtes capable.

— Est-ce pour cela que vous me l’avez amené?

— .Ah! fit le comte en souriant de manière à ne pas nier.

Le visage de madame Del... prit une expression de hauteur,

et elle salua froidement le comte; et dès qu’elle fut seule, elle écrivit le billet suivant et l’envoya chez M. de Villiers ;

« Monsieur,

» Si le hasard ne m’avait donné l’occasion devons con- » naître, je n’aurais pas cru avoir le droit de vous confier un » secret qui vous intéresse personnellement.

» Ce matin, si M. de M... n’eùt été présent, je vous l’eusse » confié.

» Quoique, par une intrigue que je méprisé, je me trouve » mêlée à ce secret, c est vous surtout qu’il intéresse, et je K dois vous le dire.

» Venez ce soir, ù dix heures, chez moi, je vous en prie. »

LES QUAÏHE SOEURS. 249

Madame Del... hésita à écrire les derniers mots, pms enfin elle murmura :

« Sans cela il serait capable de ne pas venir ; » et elle écrivit en poslcriptum :

« Il s’agit de madame Burac. »

11 est bien difficile d’expliquer dans, quel état se trouvait Jules en sortant de chez madame Del.,. 11 n’y avait chez lui qu’un étourdissement confus de ce qu’il venait d’entendre.

A vrai dire, cette femme n’avait agi sur lui d’aucune façon; ni sa beauté, ni l’étrangeté de son langage ne l’avaient ému; mais elle l’avait bouleversé dans ce qu’il croyait savoir des choses du monde.

La liberté avec laquelle madame Del... jugeait les autres et elle-même, la franchise de ses récriminations contre M. de C..., récriminations où elle parlait de ses rapports avec cet hüiiuue comme de la chose la plus simple ; sa menace de se venger par une séduction, comme un homme se vengerait par un duel; explications et menaces dites ÙM. de M... et écoutées par lui avec une aisance qui attestait qu’il n’y avait rien que de très-usuel dans ces façons d’être et de vivre ; le soin avec lequel madame Del... avait, pour ainsi dire, séparé Jules de la conversation, comme s’il était connu qu’il ne pouvait comprendre rien de ces choses si facilement comprises ])ar un autre ; tout cela enfin semblait faire croire à Jules qu'il y avait une vie qu’il ignorait, et dans laquelle il cherchait à regarder.

Puis alors il se rappelait cette, espèce de terreur qui s’était si vivement montrée, et avec laquelle madame Del... avait essayé de jouer; et, quelque modeste que fût Jules, il se demandait si elle n’avait pas semblé reconnaître soudainement eu lui le type qu’elle promettait à sa vengeance.

Rien de cela ne lui plaisait, ne le tenait; mais il en était tourmenté, inquiet ; il eût voulu voir, savoir ; et, rentré chez lui, il regrettait que madame Del... ne l’eût pas autorisé à retourner chez elle, lorsqu'il reçut le petit billet que nous venons de dire. '

Cependant si ce n’cùt été le dernier mot de ce billet, il n’eût peut-être pas répondu à cette invitation ; mais ce nom de madame Burac lui apprit qu’il marchait en aveugle parmi

des intrigues qui s’occupaient de lui lorsqu’il croyait être tout à fait étranger à l’attention de tout le monde.

U voulut sortir de cette incertitude, et 1e soir même il se rendit chez madame Del...

Lorsque Jules arriva chez madame Del... il était partagé entre le désir d’apprendre ce qui pouvait avoir été dit de lui et de madame Burac, et l’obligation de se l’entendre raconter par madame Del...

Comme tous les hommes euÊmts qui commencent l’amour, il éprouvait une appréhension pudique à l’idée de voir soulever le voile qui couvrait sa mystérieuse iwssion, il lui semblait surtout qu’il allait la prostituer en iiennettanl à une femme comme madame Del... de soulever ce voile. Mais la curiosité fut plus vive que le respect île ses propres sentiments, et Jules entra, bien résolu à tout écouter et même à s’enquérir de tout. 11 retrouva madame Del... à peu prés comme il l’avait quittée, retirée dans le boudoir où il l’avait vue le matin.

Si Jules avait pu avoir quelques soupçons passagers que madame Del... vouliit réaüscr contre lui la menace qu’elle avait faite le matin, l’aspect de madame Del... l’eût rassuré, et elle le rassura, en effet. C’est qu’en toutes choses les hommes tout à fait sans expérience se font des idées fausses de ce qui peut les menacer.

Dans les livres, dans la peinture, dans la tradition, dans je ne sais quoi enûn, il y a pour chaque vice un masque de convention qui sert d’enseigne à la corruption qu'il dent cacher.

L’hypocrite est toujours maigre, louche, jaune, horrible ; le flatteur, souple, souriant, emmiellé; l’orgueilleux, superbe, cambré, bouffi, personnel. Les niais vont de l’avaut, avec ces renseignements, qu’ils croient très certains, et ils tombent dans la première embuscade qu’on leur tend. D’après cette façon de voir, la coquetterie (de celle que pouvait

LES QUATRE SŒURS. 251

avoir madame Del...) avait pour Jules une forme, un asi)ect qu'il devait reconuaitre du premier coup. C’était un soin de parure, une étude de pose, un arrangement d’accessoires dont Jules se faisait un fort élégant tableau, et contre lequel il était parfaitement armé.

Ce ne fut donc pas sans quelque étonnement qu’il trouva madame Del... écrivant devant une petite table, très-simplement assise, très-négligemment vêtue, et l’air franchement soucieux et inité. L’accueil qu’il reçut était celui qu’on eût presque fait àmi directeur quivient causer d’affaires,' et ni la voix ni le regard n’avaient cette langueur affectée qui passe pour une imitation habile delaixission. Madame Del... eût au besoin employé ces vulgaires procédés vis-à-vis d’un Varnier ; mais eu face de Jules, pour ce qu’elle voulait, il fallait des moyens d’mie bien autre supériorité. Je ue prétends pas les juger, je les raconte. A peine Jules fut-il assis en face de madame Del.., qu’elle plia le billet qu’elle écrivait, sonna, le remit à sa femme de chambre en lui disant tout haut ;

— i’our M. de M... Vous lui fereï dire que j’attends la réponse demain malin.

Elle congédia la camériste d’un geste brusque, et se touruant vers Jules, elle appuya son coude sur la table, la tête sur sa main, et considéra le marquis d’un air de moquerie colère et impatiente ; puis tout à coup elle lui dit d’un ton sardonique :

— Savez-vous, monsieur de Yilliers, pourquoi on vous a amené ici ce matin t

— Le but de la visite que j’ai eu rhonneur de vous faire, madame, vous a été expliqué par M. de .M...

— Ah! lit madame Del... d’un ton d’approbation railleuse; puis elle reprit ;

— Eh bien ! pas du tout, monsieur le marquis, on vous a amené ici ce matin pour être amoureux de moi.

Joseph, quand Putiphar lui prit le pan de son manteau, ne fut pas plus stui)éfait que Jules à cette déclaration ; le pauvre jeune homraé jeta un regard tout autour de lui, et répondit d’un air qu’il lit brutal pour cacher sa peur :

— Due voulez-vous dire, madame?

— Uh! mon Dieu, monsiem’, réprit madame Del..., vous u’étes pas dans une caverne de voleurs, et je crois en vérité

que vous y seriez plus à l’aise avec Ircnle poignards dirigés sur votre poitrine, que vous ne Fêtes ici. Mais rassurez-vous, monsieur; vous êtes jeune, brave, spirituel, vous avez un grand nom, une grande fortune, tout cela peut et doit séduire une femme de mon espèce Mais, comme je

suis fort capricieuse, cela ne m’a pas encore séduite, et vous êtes ici sous la sauvegarde de mon indifférence et surtout de votre bonne foi.

— J’avoue, madame, reprit Jules avec une froideur et une dignité réelle cette fuis, que je ne puis comprendre ni pourquoi ni dans quel but aous me parlez ainsi.

— Pourquoi? Je vais vous le dire... Dans quel but? Vous le saurez bientôt.

Madame Del... prit un temps, s’accouda sur scs genoux de manière à mettre Jules sous le feu de son regard, et lui dit eu tournant la tête d’une façon pleine de mutinerie :

— Vous ôtes amoureux de madame Burac.

— Madame, s’écria Jules en se recidant d’un air indigné, je respecte madame Burac, et, je vous en prie, que son nom ne soit pas prononcé entre nous !

— Vous faites l’enfaut, ou vous l’étes plus que je ne le pensais, monsieur de Yilliers.

— Madame! reprit Jules de la voix la plus solennelle.

— Si vous n’ôtes pas venu ici pour que je vous parle d’elle, dit madame Del... avec les mêmes mines moqueuses, pourquoi êtes-vous venu?

Jules se mordit les lèvres, et dans son dépit, il fit un mouvement pour se retirer; madame Del... ne lui en donna pas le temps, et reprit ;

— Y êtes-voiis venu pour réaliser les projets de M. de M... contre votre amour?

— Veuillez vous expliquer plus clairement, madame, dit sèchement Jules, car j’avoue que je suis trop enfant, en certaines intrigues, pour vous comprendre à demi-mot.

— Je le crois, fit madame Del... en lui riant franchement au nez; mais si vous voulez que je m’explique plus clairement, il ne faut pas bondir et vous sauver au premier mot comme un chamois dans la montagne.

— Je vous écoute, madame.

— Tenaz tout ce que je vais vous dire pour parfaitement

LKS QUATRE SŒURS.

cxacl, Cl au besoin consultez M. de M...; c’est un lionnne qui a la vanité d’élre vrai, et, ime fois découvert dans la petite marche ténébreuse de celte petite intrigue, il vous avouera Irés-naiveuienl ses projets.

Je reviens à mou point de départ.

Vous aimez madame burac, vous l’aimez d’un amour sérieu.v comme vous, d’uu amour très-vif comme elle le mérite, ür, monsieur, cet amour a fait peur à M. de M...

, Madame Del... prit encore son temps, et reprit de son air le plus humble, le plus grave :

— Je ne parle [ws de personnes plus intéressées que lui qu’il a du alaruier; je ne mêlerai pas à cet entretien mi nom (lue, malgré tout ce que vous pouvez croii'e de mal sur mon compte, je respecte trop, pour ne pas comprendre votre juste susceplüjilité s’il était prononcé entre nous. Je ne parlerai donc que de M. de .M...

Jules lit un signe d’assentiment très-réservé encore, mais déjà plus hieuveillant, et madame Del... continua d’un am décidéiuent grave :

— Vous êtes bien jeune, monsieur, et vous avez peut-être encore plus d’inexpérience de vous-même que du monde. Les crauites de M. de M... à votre sujet vous semblent ridicules, et elles sont justes.

Jules lit un mouvement. Madame Del... reprit vivement, mais avec un ton suppliant et amical :

— bermellez-moi de vous expliciuer ma pensée ou plutôt celle de M. de M..., et soyez assuré que j’y mettrai toute la réserve ([ue mérité un sujet si délicat. Tenez, en ce moment, je suis une vieille femme fort désintéressée dans la question, et ({ui vous raconte votre histoire, ou, si vous l’auuez mieux, qui vous dit votre bonne aventure.

En parlant ainsi, madame Del... montra son plus doux sourire, ses regards les plus caressants, et continua d’une voix coquettement accentuée :

— Uui, les craintes de M. de M... sont justes. Vous aimez pour la première fois de votre vie, et vous aimez une femme d'une beauté si cbarinanle, d’une grâce et d une distinction si parfaites, que cet amour ne s’en ira pas comme le frivole désir qu'on oublie dés (pi’il est satisfait, ou bien dès qu’il

reiiconlre un obstacle sérieux. Vous l’aimez, et elle le sait; oui, elle le sait, et elle eu est fière.

— .Madame !... lit Jules eu baissant les yeux avec embarras.

— C’est la vieille femme liui vous parle. Oui, monsieur de Villicrs, elle le sait. Les femmes les plus réservées, les plus iuuüceutes, ont une admirable clairvoyance pour deviner l’amour qu’elles iuspireut ; elle le sait et elle eu est tière. Je vous l’ai dit avec humeur tout à l’hcme, je vous le répète de lx»u aloi mainlcuaut; mais vous êtes jemie, beau, d’un caractère respecté, d’une naissance, d’un nom, d’mie fortune qui vous niellent dans le tri-s-petil nombre de ces hommes comme les feniuies les révent et comme elles ne les reucontreiil jamais. Jugez donc quand elles les rencontreiil!

— Je suis un homme d’houueur, madame, et madame Biiivc, à supiwser qu’elle ait gardé mou souvenir, respecte trop ses devoirs... •

— C'est là, dit madame Del..., qu’est le danger pour tous deux. Madame Uurac résisterait, je n’en doute pas, aux entreprises les plus adroites d’un homme en qui elle ne rcconnailrait pas ce caractère noble qui vous distingue. Vousmême, monsieur de Villiers, vous seriez peut-être plus fort qu’un autre contre les séductions d’uue coquette de profession ; mais iiuaiid deux personnes qui s’estiment ce qu’elles valent, se preiiueiit d’amour l’uue.pour l’autre, et entre vous et madame hurac vous eu êtes là, elles s’abandonnent eu toute coiiliance aux charmes de cette passion iimoceule et qui ne doit jamais devenir coupable ; elles la laissent pénétrer sans comliat dans leur àme, dont elle devient bientôt la pensée cousUinle, la vie, le bonheur, l’espérance; puis uu jom‘, par un de ces enchantements que vous ne pouvez prévoir, contre lequel aucime force ne défend, elle et vous, tous deux, parce que vous aurez l’un pour l’autre la foi la plus sainte dans votre houueur, vous oublierez toutes vos résolutions, tous vos devoirs; vous les oublierez, vous dis-je! Vous en êtes au début de votre amour, et cependant vous ne pourriez regarder madame Bmac sans être troublé, vous ne passeriez pas près d’elle sans que votre cœur ne tressaillit, vous ne loucheriez pas sa main sans frémir d’émotion. Ah! tenez, ne vous liez pas à votre force; l’amour est le maître absolu.

LES QUATRE SŒURS

terrible, impitoyable, qui égare toute raison, fait taire tout remords et perd toute vertu.

Pendant que madame Del... parlait ainsi, Jules la regardait d’un œil avide ; .elle mimait si admirablement par son geste, son regard, les émotions qu’elle rêvait pour un autre, qu’il y cdiercliait pour ainsi le simulacre de cel amour dont on lui parlait. Madame Del..., comme si son récit eût agité en elle des souvenirs dont elle ne voulait plus, posa sa main sur son cœur, poussa uu long soupir- et reprit modesteim iit;

— Voilà, monsieur, ce que M. de M... sait comme moi, et parce qu’il vous coiinait, il sait que ce sera une passion grave et sérieuse, et qui peut-être occupera toute votre vie. Vous savez, vous, monsieur, à quel point un tel engagement peut contrarier votre famille. Eh bien! monsieur, cofnprenezvous maintenant pourquoi on vous a amené ici ?

— Oli^! madame, pouvez-vous croire?...

— Qu’on m’ait crue capable de vous inspirer une autre passion, dit malicieusement .Mme Del...

— Ce n’est pas cela que je veux dire, reprit Jules, fort embarrassé d’expliquer sa pensée. U hésita et Unit par ajouter, en voulant essayer de. répondre par une galanterie à la bonne grâce de madame Del... ; M. de M... n’eût pas voulu me sauver d’un danger fort incertain eu m’exiwsant à uu péril plus grave.

— Vous répondez mal à ma franchise, monsieur, dit madame Del... tristement. Puis elle reprit amèrement :

— On aime sans danger des femmes comme nous : c’est l’opinion de M. de M..., cl eu vérité, ce n’est pas cette opinion qui me blesse. Il a raison pour vous, monsieur, mais il a eu tort pour moi.

Un soupir profond et mie larme furtive accompagnèrent cesderniei-s mots. Jules regardait madame Del... avec mie curiosité prononc-cHî. Elle ii’avait parlé que d’une autre, et cependant à ce moment c’était elle seule qui l'occupait ; il se demandait quel était le vrai cœur, la vraie pensée de cette femme qui se jugeait si humblement ; ce soupir et celle larme le touchèrent, mais il ne comprit pas le sens de ces mots, ou il lit semblant de ne pas le comprendre, et il répéta doucement d’un au- surpris :

— 11 a eu tort pour vous.

25G LES QUATRE SŒURS

Madame Del... leva sur Jules des yeux qui le couvrirent d’uii regard douloureux et tendre.

— Vous ne comprenez pas cela, monsieur ; eh bien ! c’est ■que vous ave^alors'pour moi plus de mépris que M. de M... lui- même.

— Moi, madame? Ut Jules.

— Oui, vous. M. de M... a été cruel en sachant ce qu’il faisait; vous l’étes plus que lui sans le vouloir,

— Veuillez vous expliquer, madame, dit Jules. Je vous avoue que tout ce que vous venez de me dire de moi, de vous, est si étrange, que je ne sais plus du tout où j’eii suis : mais ce que je ne voudrais pas, ce serait de vous avoir blessée.

Madame Del... se remit à regarder Jules; un sourire fin et bienveillant anima un peu sa pliysionoraie, et elle répondit avec une douce gaîté :

— Ah ! que vous ôtes eufant, monsieur de Villiers!

— ■ Vous croyez! lui dit-il en souriant à son tour.

— Vous me demandez de vous expli([uer pourquoi vous ôtes plus cruel pour moi que M. de M...; mais vous auriez peur si je vous le disais.

— C’est donc bien redoutable?

— Oh ! oui, reprit madame Del... avec un accent de passion profonde.

Puis tout à coup elle s’écria en se levant :

— Ah ! je ne sais ce que je dis. J’étais furieuse quand vous êtes entré, je devrais l’être encore ; car eiilin, reprit -elle en s’asseyant près de Jules, M. de M... s’est moqué de moi autant que de vous; il nous rend ridicules tous les deux ; car nous sommes fort ridicules.

— Vraiment?

— Comprenéz-vous la scène plaisante, que nous venons de jouer l’im et l’autre ? Moi ([ui vous raconte gravement comme quoi vous aimez une femme qui vaut mieux que moi, comment on veut vous distraire de cette passion à mes dt’*pens, et qui vous avoue ingénument que ce n’est pas cela qui m’a blessée, (pii m’a fait peur !

— Mais qu’est-ce donc? reprit Jules plus animé.

— Ce que c’est, enfant, lui dit madame Del... avec une indéfinissable sourire de coquetterie et de gaité, c’est que je

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LES QUATRE SŒURS

VOUS aimerais comme une folle si je vous aimais ; c’est que vous Êtes pour moi ce que vous iHes pour mi autre ; beau, noble, bon, naïf ; c’est que j’ai aussi ma vanité qui se couromierait lie votre amour, ne fùl-il qu'un caprice; c’est ([ue, dit-elle avec le même sourire, mais agaçant, j’ai aussi mon cœur qui s’en repentirait sans (Toute, mais qui ne résisterait pas au bonheur (le s’ôtre senti aimé par vous, ne fùt-ce qu’un moment, qu’une heure, au risque d’en pleurer longtemps, toujours peut-être; et voilà pourquoi M. doM... a été cruel envers moi qu’il en sait très-capable, voilà ponnpioi vous êtes plus cruel que lui, vous qui ne soupçonnez pas que cela puisse m’arriver.

— Kst-ce que si je vous aimais vous m’aimeriez? s’écria vivement Jules en essayant de faire aussi de celte coquetterie passionn(^e.

— Non... non, répondit vivement madame Del..., non, Jules, non !

Puis elle reprit avec les mines les plus agaçantes :

— Mais je suis heureuse, heureuse de vous voir près de moi, un peu tremblant, un peu étonné, tout confus ; vous me plaisez ainsi. Je suis Hère, c’est vrai, d’avoir ému votre froideur, et, maintenant tpie vous me ri'gardez comme si vous m’aimiez, il est temps d’en liiiir, car cela Unirait mal.

Cela ne pouvait pas Unir autrement ; en voici la preuve :

— Qu’écriviez-vous donc hier soir à M. de M... quand je suis arrivé? disait Jules à madame. Del....

— Je le priais d’aller rassurer madame de Villicrs sur votre absence.

— J’ai été une grande dupe.

— Vous n’étes pas galant.

Jules devint triste, et madame Del... lui dit ironiquement:

— Est-ce que. vous pensez à madame Burac?

— Ah ! je vous en supplie, que ce nom ne soit jamais prononcé entre nous.

— Vous avez raison, je ne dois pas plus vous parler d’elle qu’elle ne vous parlera de moi.

— Cela lui sera facile, car je ne la reverrai jamais.

— Vous n’oserez peut-être plus y retourner.

— Eh bien! non, je ne l’oserai plus.

— Eh bien! tant mieux, reprit lièrement madame Del...,

car elle vous aime, et de quelque façon que je vous aie arraché à cette femme que je hais , je suis contente de l’avoir fait.

— C’était donc une' vengeance?

Madame Del... reprit scs mines agaçantes, et repartit :

— Oui, d'abord... puis elfe s’arrêta, devint soucieuse et ajouta vivement ;

— Tenez, monsieur do Villiers, ne nous revoyons plus... îarrange toujours d’admirables pièges où je finis par me prendre. Je me crois plus habile que je ne le suis ; hier j'ai fait de la coquetterie, parce que je vous aimais, je veux faire maintenant de lïmpertincnce, parce que je voué aime; Jules, je vous en prie, ne retournez pas chez madame Burac , car elle vous aime, je le sais, on me l’a dit, elle vous aimel Jules, je ne vous demande qu’une chose ; le jour où vous serez retourné chez elle , dites-lc-moi , et nous ne nous reverrons jamais.

Jules sortit par la porte dérobée qui avait déjà ser\i à Yarnier.

ün moment après on introduisit M. de M... Il s’avança sur la pointe du pied, et d’un air très-sérieux :

— Est-ce vrai? dit-il à voix basse.

Madame Del... le mena par la main près d’uue fenêtre, et écartant le rideau du bout de son doigt, lui montra Jules qui traversait la cour de la maison.

— 11 est donc sauvé, s’écria-t-il joyeusement en se retomrnant vers madame Del... La haine et la rage étaient empreintes sur son visage, et elle lui répondit d’un ton bas et menaçant : ,

— 11 est perdu.

— Perdu ! s’écria M. de M...

— Ah ! reprit-elle en se relevant de toute sa hauteur, vous et votre monde vous m’avez insultée ; je me suis vengée!

— Mais, ma chère enfant... dit M. deM...

— Assez de votre amitié, fit madame Del... vous pouvez dire à vos dames que je chanterai au concert des’inondés.

Madame Del... lit un mouvement pour se retirer; mais M. de M... l’arrêta et lui dit d'un ton alarmé :

— ün moment, s’il vous plaît, qu’est-ce que tout cela veut dire?

Madame Del... le regarda en câlinant, et finit par lui rire au nez. M. de M... reprit ;

— C’est que vous jouez admirablement la tragc'die.

— C’est q\ie, dit madame Del..., vous êtes aussi.... aussi naïf que lui.

— Sérieusement, qu’en pensçz-vous?

Madame Del... réfléchit longtemps et répliqua :

— Sérieusement, je ne sais pas encore. '

Elle disait vrai, car dans cette nature fantasque et dépravée, la passion vraie et le cynisme du vice se heurtaient sans cesse. Elle s’y livrait avec une égale fureur. Cruelle,

' basse et patiente pour perdre quelqu’un, elle pouvait tout donner pour le sauver. Elle haïssait dans Lia et madame Burac les sœurs de Géorgina, et avait rêvé de les perdre, l’une par son mari, l’autre par son amour. Ce qu’elle avait dit à M. de M... avait été un de ces mouvements de féroce vanité du mal auquel elle ne résistait pas. Son retour subit était un acte de prudence, car elle ne tenait pas encore la victoire, sa dernière réponse un doute réel sur ce qu’elle déciderait. L’abandon de Victor Benoît était si magnifique' ‘ ment vengé par M. de Villiers, que c’était bien la peine de s’en parer à ses yeux, tandis qu’il se cachait honteusement avec la pauvre fille qu’il avait perdue sans le Aouloir, et madame Del... était à peu près résolue à lui donner le spectacle de ce nouA'eau triomphe, lorsque la présence de Varnier vint tourner tout cela du côté de la haine et de la vengeance. Il apprit à madame Del... la fuite de Victor Benoît pour l’Angleterre et le dévouement de Géorgina. L’esprit de vengeance était si altéré chez cette femme, qu’elle dit à Vamier, qui ne soupçonna pas un moment le péril qu’il venait de provoquer :

— Mais vous avez une autre belle-sœur que Géorgina et madame Burac?

— Oui, Sophie.

— Ouelle femme est-ce?

Vamier lui parla bêtement de la bêtise de Sophie.

— Mais son mari, que fait-il ?

Vamier lui fit le récit de ses rapports d’intérêts avec lui.

— Ah ! fit madame Del..., c^est un homme qui entend les affaires, à ce que je vois.

2W LES QUATRE SŒURS

Varnicr se récria, mais madame Del..-, lui dit du plus grand sang-froid ;

— Faites-moi l’amitié de me le présenter; j’ai quelques fonds que je veux employer, et je ne serai pas fâchée de charger M. nrugnon de ce soin.

— Vaut autant les jeter par la fenêtre.

— Ail! fil madame Del.... je prendrai mes jirécautions.

Ce mot renfermait la perte de la malheureuse Sophie.

Madame Del... fit causer Varnier sur Druguon, et détermina Varnier à faire cette démarche en lui faisant entrevoir la possibilité de rattraper une partie de ce que son beau-frère lui avait escroqué.

Drugnon se montra très-surpris de l'invitation que lui transmit Varnier de la part de madame Del..., et il fut sur le ])oint de n’y pas répondre, quoiipie Varnier parlât avec enthousia.sme d’une excellente afi'aire et d’un placement do fonds. Brugnon connaissait â fond cette vieille rouerie d’emprunteur qui réussit presque toujours vis-à-vis des avares et des gens gênés.

« Dans un mois ou deux, Icurdit-on, je reçois 00,000 fr. que je compte jilacer chez vous ; en attendant, prêtez-moi 2,000 éciis. »

Brugnon avait déjà été pris de cotte manière par -le journaliste (pi'admirait Sophie, et cependant, après liien des réflexions et des hésitations, il se rendit chez madame Del.., tout on soupçonnant qu’elle voulait le duper.

Ceci parait incroyaWe, mais ceci s’explique comme la rage du joueur, bien averti qu’il est on face d’un escroc , qui est maître des cartes qu’il manie, . et qui continue de jouer avec lui. Cela s’explique par l’aveuglement féroce de la passion ; c’est-à-dire que cela ne s’explique pas* cela est, voilà tout.

Armé do défiance, cuirassé d'avarice et de rapacité, Brugnon arriva chez madame Del...

LES QUATRE SŒURS

Le métier auquel il se livrait, et qui tenait dirpréteur sur frafçcs et du spéculateur, n’avait pas seideinent éteint en lui toute sensibilité d’iioinnie et toute probité, elle avait ellacé toute dignité et jusqu’à ce dernier respect qu’on a encore pour son habit, quand on ne l’a plus pour soi-méme.

11 y a des choses que certaines gens n’oseraient faire, parce qu’ils sont vêtus avec une élégance qui n’admet pas d’ignobles relations ; mais Brugnon n’en était même plus là.

Ainsi, en arrivant dans la maison de madame Del...., il pénétra chez le coucierge, qui lui répondit que cette dame était chez elle.

— Un mot, dit Brugnon; quel est le prix de l’appartement de madame Del...

— Trois mille francs, dit le concierge sans trop réfléchir.

— KrTapparteinent est sous son nom?

— Sans doute ; mais pourcpioi ' monsieur me demandet-il?...

Brugnon prit un air d’autorité mystérieuse :

— Si je le demande, c’est que j’en ai le droit. On n’a jamais exercé de poursuites contre elle?

— .lamais, fit le concierge en se demandant si cet homme lüuclie et noir était un huissier ou un agent de police.

— C’est bien, lit Brugnon, je monte chez elle.

Lorsqu’il fut introduit dans l’appartement, et pendant les

quelques minutes qu’il attendit, il se fit dans l’esprit de Brugnon un inventaire rapide et une estimation approximative de la valeur du mobilier qu’il avait sous les yeux, et il était fixé sur la somme qu’il pouvait prêter lorsqu’il fut introduit auprès de madame Del...

Il la salua d’un air glacé, et grâce à la disposition équivoque de ses yeux, il put avoir l’air de la regarder pendant ([u’elle lui parlait, tandis qu’il était occupé à continuer son inventaire.

Malheureusement il n’avait pas la capacité d’entendre et de calculer à la fois, de façon que lorsque madame Del... eut fini, il n’avait saisi que (pielques mots, et particubèrement le montant des sommes en (piestion.

— Vous m’avez comprise, n’est-ce pas, monsieur? lui dit madame Del... ., qui ne s’était pas aperçue du mauége et de la distraction de Brugnon.

— Oui, madamp, fit cclni-ci avec l’imperturbable assurance d’un usurier qui, ne recevant jamais que la même demande, a toujours à la bouche la même réponse ; mais l’affaire est impossible.

— Impossible! s’écria madame Del... en le considérant avec un véritable étonnement.

— Oui, madame, dit insolemment Brugnon. Sans doute ce mobilier est magnifique ; mais je ne sais pas s’il est payé,

et vous m’avez parlé, je crois, d’une somme de 20,000 fr

Vous n’y avez pas pensé... Si deux ou trois mille francs peuvent vous être agréables...

Madame Del... fronça les sourcils, et allait faire jeter maître Brugnon à la porte; mais sa haine la retint ; elle comprit Brugnon, et, sachant, par expérience peut-être, tout ce qu’il y a à la fois de basse serviüté et d’impudence dans celle race d’hommes, elle lui réplûpia :

— . Obligez-moi de m’écouler en me regardant en face, si vous pouvez.

— Madame! fit Brugnon.

— Je n’emprunte pas, monsieur Brugnon, je prête.

Brugnon loucha à plein œil.

Ces 20,000 francs dont je vous ai parlé, les voici... Les* voyez-vous? fit-elle en les lui montrant et en les lui faisant flairer.

— Sans doute, madame, fit Brugnon qui les suivait d’un regard effaré dans toutes les sinuosités aériennes par où les faisait passer la gesticulation impatiente de madame Del...

— Mais que voulez-vous que j’en fasse?

— Mais je vous l’ai expliqué pendant cinq minutes.

— Pardon ! mille pardons ! j’ai mal entendu ; j’ai mal compris...

— Je recommence donc : Je désire faire valoir cet argent à votre manière et par vos mains.

Brugnon, un moment étonné, avisa qu’il fallait prendre une autre position, et répliqua en se dandinant :

— J’ai plus de capitaux que je n’eu veux; on m’en offre tous les jours à deux pour cent.

— Par mois! dit madame Del...

Brugnon fit la grimace.

— Vous voulez plaisanter, madame!

LES QUATRE SŒURS. 2G3

— Mais comme vous pri'tez à cinq pour cenl par an, vous y gagnerez encore beaucoup.

— C’esl ime calomnie ! dit Brugnon.

— Je n’y vois point de mal, dit madame Del... naïvement.

Puis elle reprit :

— Comme je vous le dis, voici d’abord 20.000 francs, dans un mois vingt autres 'mille , dans deu.\ mois autant, jusqu’à cent mille francs que je puis mettre à votre disposition.

L’expression du visage, de Brugnon devint effrayante. Il devait ressemlder à l’ogre du Petit-Poucet lorsqu’il sent la chair fraîche.

Madame Del... vit que la bôte cervière était excitée à point, et elle vit qu’elle pourrait le mener à toute bride où elle voudrait, et par le chemin qu’elle voudrait.

— Je suis flatté de la confiance que vous avez en moi, madame, dit Brugnon, et quand je saurai "les conditions...

— Moitié dans les opérations que vous ferez.

— C’est beaucoup, s’écria Brugnon en pensant à ce qu’il serait obligé de partager. C’est juste cependant, reprit-il aussitôt, en réfléchissant qu’il pourrait ne rien donner du tout.

— Et lorsqup vous m’aurez fait ce premier versement... dit-il en allongeant les yeux vers les billets de banqiie.

— 11 sera fait, repartit madame Del..., aussitôt que vous nt’aurez donné une garantie.

Ce mot de ^rantie avait sans doute pour Brugnon un sens terrible, car il recula en l’entendant. 11 en jugeait sans doute la iwrtée à l’usage qu’il en faisait lui-méme.

— Une garantie, madame! s’écria-t-il; une garantie dans

des affaires d’association, de compte à demi... On voit bien, ajouta-t-il en ricanant, que vous n’entendez que bien peu de chose aux affaires. '

— C’est pour cela que je veux une garantie, dit madame Del... très-froidement. J’en trouverai ailleurs, j'en ai déjà trouvé.

— Mais, dit Brugnon qui vit les billets de banque prendre la direction d’un pupitre, quelle autre garantie un banquier peut-il avoir que sa signature?

— Vous voyez qu’en voilà déjà une, dif madame Del... en souriant.

— Mois cela va'sans dire, r^prit Rnifrnon ; mai.s si elle n’est pas suffisante, je n’cnfends pas en donner d’antres.

— Eh bien! fit madame De!..., ce n’est pasmdme celle-là ,7110 je veux. Tenez, monsieur Rruppion, je fais mes affaires à ma façon et je ne m’en suis pas encore mal trouvée. Vous autres hommes, vous dites toujours que nous n’y entendons rien, parce que nous y mfdons des sentiments que vous on excluez toujours. Voulez-vous , monsieur Brugnon , que je vous dise ce que je pense de vous?

— Volontiers, dit Brugnon.

— Eh bien ! je ne sais pas jusqu’où vous poussez le scrupule en certaines choses ; mais je connais votre délicatesse excessive sur ce qui regarde les sentiments respectables de la famille.

Brugnon crut qu’il rêvait.

— Vous êtes entreprenant, imprudent même en affaires, et . vous risquez les capitaux des autres comme vous faites des vôtres, et c’est tout simple ; mais dès qu’il s’agit de la fortune d’une personne que vous aimez, vous cbangez pour ainsi dire de caractère , et vous vous sacrifieriez plutôt que de la compromettre.

Brugnon écoutait sans comprendre. Madame Del... reprit d’un air flatteur ;

— C’est là une qualité que les hommes estiment peut-être fort peu, mais qui m’a décidée, moi femme, à m’adresser à vous. Ainsi, je ne vous demande pas même votre signàturè; donnez-moi celle de madame Brugnon, et je serai tranquille.

— TiU signature do ma femme! s’écria Brugnon.

— Oui, fit madame Del... sa siernature. Quand un homme engage sa femme , c’est qu’il est sôr de ne pas la compromettre. Je me fie à ce sentiment d’honneur; j’y crois plus qu’à une hypothèque, et je vous defnande cette seule garantie.

Brugnon calcula-t-il fout d’un coup l’étendue de l’infamie qu’il ferait, on bien céda-t-il au désir d’avoir cet argent qu’on lui montrait, avec la résolution d’en faire un honnête emploi, et ne voulut-il que satisfaire un caprice de femme? Le fait est qu’il pccepta les conditions de madame Del..., et que le lendemain il apporta ({uatre lettres de change de

LES QUATRE SŒURS. 205

.5,000 franc? ct^cunc, acceptées par madame Brugnon, léfra- Icment aiitoripce par son mari.

Madame Del... Ini remit les 20,000 francs en échange des obligations, et à ce moment madame Del... respira avec satisfaction comme un mécanicien qin vünit d’assurer la dernière pièce de la machine qui doit faire sa fortune.

Puisque j’ai parlé de machine, je continue la comparaison, et je dis que, lorsqu’on a vu monter en détail tous les roua-, ges d’une mécanique, scs balanciers, ses contre-poids, ses régulateurs, on s’imagine souvent que l’action qui va résulter sera aussi compliquée que les moyens, tandis que le plus souvent cela n’aboutit qu'à une roue qui tourne, à un l)élier qui frappe à quelque chose de fort simple en apparence.

Si même il s'agit d’une montre, l'œil attaché sur le cadran n(i l’aiguille semble immobile, apprécie à peine le résultat de tant de ressorts cachés, et ce n’est qu’aiu’ès les heures écoulées (pi'il s’en rend conipt(L

De même relui qui , sachant toiit ce ([ii’avait fait madame Del... en vingt-quatre heures, eût cru (pie dès le lendemain tout cela devait avoir des résultats sensibles et immt-diats, se serait grandement trompé. Mais à quinze jours, à un mois de distance, il aurait reconnu que l’aiguille avait marché de son mouvement imperceptible, mais continu.

Trois hommes marquaient les heures de ce cadran fantastique, oiT se montrait l’action secrète de madame Del... Kt si l’on veut savoir où le ressort auquel ils étaient attachés les avait conduits, on le saura aisément en écoutant les doléances des trois sanirs, un mois à peu près avant l’époque où Géorgina revint en France.

Lia, la tendre et sensible Lia, était chez elle, en face de M. de M... Des larmes coulaient de ses yeux ; son attitude était celle d’un profond désespoir, et de cruels soupirs s’échaytpaient de temps en temps de sa poitrine. M. de M... la considérait avec un air d’intérêt très-vif, qui, cependant, ne semblait pas être excité par la douleur de la jeune femme.

11 i)araissait cependant très-emharriissédc rompre le silence qui jvgnait entre eux, lorsque, Lia, qiie sa douleur sulïoqua. Se mit à dire avec un redoublement de larmes ;

— Non, cette a'solulion de mon mari ne s’accomplira pas;

2r,« LES QUATRE SOEURS.

un tel abandon est impossible ; ils ne sont pas«ncore partis, madame Del... chante encore ce soir.

— Sans doute ; mais elle part immc'diatement apres le spectacle, et retrouvera M. Yarnier au Havre, où il ne la prc'cMera que de quelques heures , puisqu’il n’est parti qu’aujourd’hui m^me.

Eli bien ! dit Lia, je veux partir à l’instant môme ; je serai avant elle au Havre.

— Ou à Boulogne , ou à Dieppe , ajouta froidement M. de M..., car je ne puis vous dire exactement le lieu du rendezvous.

— Maison peut le savoir à la police, dit Lia; le passeport qu’a pris M. Yarnier doit porter le lieu de sa destination.

— Sans doute pour l’Angleterre ; mais par quelle route est-il parti ?

— On peut le savoir en s’informant à toutes les voitures publiques.

M. de M... se mordit les lèvres, et fut forcé de répondre que c’était une chose faisable , quoique bien incertaine.

— Eh bien ! je le saurai dans une heure , dit Lia , et dans deux heures je serai en route.

— Seule? lui M. de M...

— Seiüe, monsieur ; mon malheur me protégera.

— Croyez-moi , madame , c’est une tentative inutile ; l’amour, amour inexplicable sans doute, l’amour de M. Yarnier pour madame Del..., sa vanité d’artiste qui attend d’immenses succès à Londres , l’ont déterminé à faire ce voyage , et rien ne l’arrêtera.

— Je le tenterai du moins, reprit Lia avec obstination. Je me suis laissé vaincre sans combattre ; j’avais cru que la résignation la plus humble, le silence et l’aspect de mes souffrances ramèneraient M. Yarnier à de meilleurs sentiments, il n’én a pas été ainsi: je tenterai un autre moyen. Oui, monsieur, j’en suis persuadée maintenant : si j'avais réclamé avec énergie, si j’avais fait valoir mes droits , si je l’avais menacé de révéler tout haut son indigne conduite à mon égard, mon mari n’eût pas osé arriver à ce qu’il fait aujourd’hui.

— Yous avez parfaitement raison , madame ; si vous aviez fait tout cela lorsqu’il avait encore quelque souci de sa diiruilé, quelque respect pour ses devoirs, quelque amour pour

VOUS , peut-être eussiez-vous réussi -, mais aujourd’hui vous ne ferez que vous exposer à des refus dont la brutalité sera une douleur de plus.

— Mais, monsieur, dit Lia véritablement exaspérée, cette femme n’est point encore partie : je puis la dénoncer à la police , dire qu’elle s’enfuit avec mon mari, qu’elle me l’enlève, qu’elle le perd.

— iNon, madame, répliqua doucereusement M. de M..., votre mari est parti seul avec un congé eu règle de l’admiiiistraliou de l’Opéra ; il est libre d’aller l’exploiter en Angleterre ; madame Del... est absolument dans la même position, et lorsque nous dirions que cela se fait d’un commun accord, on n’a le droit que d’y voir l’association de deux artistes qui se réunisscut pour s’aider mutuellement dans une affaire d’art et d’intérêt.

— Vous avez raison à votre tour, monsieur, dit Lia; et puisque rien ne peut me protéger que moi-même, je ne m’abandonnerai pas làcbement, et si, comme vous me l’avez dit tant de fois, vous êtes mon ami, vous m’aiderez à me sauver.

Il parait que M. de M... ne s’attendait pas à tant de résolution et d’énergie de la part de la plaintive Lia.

Probablement il avait calculé que la sensible et douce colombe exhalerait toute sa douleur en gémissements, et qii'aprés avoir vainement appelé son inlidéle ramier, elle se laisserait endormir dans le nid doré qu’il lui avait préparé.

Cependant, en homme habile, il voulut se prêter à cette fantaisie de désespoir, et se mit à sa disposition iwur tout ce qu’elle avait résolu. Ce parti une fois pris, il pensa le faire tourner à son prolit.

L’essentiel était d’empêcher que Lia ne partit à temps pour atteindre son mari avant qu’il edt quitté la France.

Par un sentiment singulier qui tient sans dojite îi cet instinct de force que chacun se sent lorsqu’il est dans sa maison ou sur le sol de son pays. Lia com]>renait que, si elle trouvait son mari au Havre, elle pourrait l’arrêter; mais il lui semblait irrévocablement perdu dés (pi’il aurait quitté la France, et elle n’eùt pas osé le poursuivre sur une terre étrangère.

"La tactique de M. de M... fut bien simple. Ce ne fut qu’au dernier des vingt bureaux de voilures publiques qu’ils visi-

LKS QUATRE SCEURS.

tèrent ensemble qu’on découvrit la trace ; il était parti pour Boulogne. M. deM.... joua la comédie jus(iu'au bout ; il fit amener une calèche chez Lia, il assista à quelques préparatifs de départ rapidement faits, ])uis on envoya chercher des chevaux de poste. Mais on ne délivre pas à Paris des chevaux de poste sans passeport.

— Le passeport, s’écria M. de M... au désespoir, nous avons oublié le passei>ort! et il est six heures, et les bureaux de la police sont fermés !

Lia voulut partir sans passeport, M. de M... lui démontra que c’était impossilile; mais elle trouvait un moyen de s’en passer, c’était de se faire conduire à Saint-Denis par les chevaux de M. de M..., et de continuer sa route.

La tentative pouvait réussir, et Lia semblait décidée à braver tous les dangers dont la menaçait M. de M.... même une arrestation par la gendarmerie, lorsqu’il proposa de se procurer le passeport nécessaire.

— Je connais, lui dit-il, la personne chargée de ce soin ; c’est un homme qui me comprendra mieux qu’iui autre, car ce n’est pas seulement un administrateur, c’est encore un homme que son talent a mêlé à la vie des artistes. Qui sait! il connaît peut-être mieux que moi tout le fd de cette intrigue : et quand je lui aurai dit dans quel but il faut qu’il facilite ce départ précipité, je ne doute pas qu’il ne trouve un moyen de vous procurer ce cruel passeport, si difficile que cela puisse être.

En disant cela, M. de M... n’avait d’autre but que de gagner du temps, assez de temps pour rendre le départ impossible ou inutile; mais la réponse de Lia lui montra que, malgré toute son habitude des femmes, il n’avait pas encore compris le sens réel de cctti* douleur éclatante et active. •

— Oui, lui dit Lia, racontez-lui mon désespoir, et dites-lui le dernier elTort que je veux tenter. Eh bien ! si je ne réussis pus, on saura au moins que je n’ai pas prêté les mains par ma faiblesse à findigne triomphe de cette femme.

.\ CCS paroles, M. de M... sortit, et tout en roulant dans sa voilure et en se faisant conduire à l’Opéra, il se disait ;

« Ah ! ah ! c’est pour cela que vous voulez, ma toute belle, une bonne petite esclandre, quelque chose qui se raconte dans Paris, et qui, au besoin, puisse se mettre dans losjour-

Digitiïed 1,1:

LES QUATRE SŒURS

naux. Mais vous avez raison, vraiment ; oela sera une aur(!>ole ravissante pour votre ligure d’ange n'-signé. 11 y a de iiuoi vous mettre à la mode comme l’eùt fait la plus complète rouerie. Se faire lionne par le mallieur, c’est de bon goût, c’est neuf et je vous y aiderai de tonte mon âme. »

Après ce monologue, M. de M... tomba dans une profonde rêverie ; ridée grandissait à mesure qu’il y attachait ses regards ; elle prenait tout à fait une allure de roman et d'aventnre excentrique. Prtjbablcment ce développement si rapide avait été heureux ; car, lorsqu’il arriva à l’Opéra, sou visage rayonnait.

Quelques instants avant d’arriver, il écrivit quelques mots au crayon, et les donnaii son domestique, en lui disaiit ;

— 11 faut que ce billet soit remis à l’instant même à madame Del...

Puis il monta tranquillement dans la salle. L’heure de la représentation était venue, les musiciens étaient à leur poste, lorsque M. de M..., qui s’était posté au coin de l’orchestre, vit un garçon de théâtre venir glisser un mot à l’oreille du chef, qui se leva d’nu air inquiet et quitta sa place.

Il paraît que M. de M... n’avait pas besoin d’en voir plus; car il chercha immédiatement la personne à qui il avait affaire, et obtint d’elle ce qu’il avait promis à Lia.

Cependant tout cela avait demandé un certain temps, et M. de M...., du foyer où il attendait le passeport promis et (lu’on devait lui rapporter, écoutait les trépignenieuts du public qui s’impatientait,, puis au moment même où on lui remettait le passeport, la toile se levait, et le régisseiir, avec cet habit noir qui est toujours un signe de deuil pour le public, vint avertir 'que madame Del... avait été saisie d’une si violente indisposition qu’on avait été forcé de la transporter chez elle.

Aussitôt M. de M... courut chez Lia avec le triomphant passeport; les chevaux de poste furent commandés, et, pour qu’il ii’y eût pas le moindre retard, il voulut y aller luimême.

Lorsqu’il entra, un commis se disputait avec un domestique et lui disait ;

— Mais c('la ne se peut pas, vous dis-je ; madame Del... a fait demander ses chevaux pour minuit; le service est com-

LES QUATRE SŒURS

mandé. Vous ne savez ce que vous dites; d’ailleurs, madame Del... chante ce soir à l'Opéra; c’est de l’Opéra que la voiture doit partir.

Et sans attendre la réponse du domestique, il s’adressa à M. de M... et lui dit :

— Que désire monsieur?

— Des chevaux immédiatement à ^cette adresse, dit le comte en remettant le passeport.

— On va les envoyer.

Et l’ordre fut aussitôt donné.

— Mais vous voyez bien, dit le domestique, que vous avez des chevaux tout prêts, puisque vous en donnez à monsieur. Pourquoi m’en refusez-vous? •

— Parce qu’il est impossible, dit le commis avec colère, que vous ne soyez pas un imbécile; parce cpie madame Del... ne peut en avoir besoin à cette heure, puisqu’il cette heure elle est en scène.

— Ce garçon peut cependant avoir raison, fit M. de M..., car la représentation de ce soir n’a pas lieu.

Le commis ouvrit de grands yeux, et le domestique s’écria d’un air triomphant ;

— Vous voyez bien, monsieur, que je ne suis pas un imbécile..

— Eh bien ! on vous donnera des chevaux, fit le commis avec humeur, comme tout homme qui a tort. Attendez.

— Un mot, fit M.deM... au commis; je suislecomtedeM...

— ■ J’ai l'honneur de connaître monsieur le comte.

— Dans une demi-heure des chevaux aussi à mon hôtel.

Ceci fut dit avec un de ces grands airs qui en imposent aux

sots ; et tandis que M. de M.\. se retirait, le commis se décida à envoyer des chevaux à madame Del...

Une fois ces précautions prises, M. de M... mit un empressement singulier au di^part de madame Yarnier. 11 tenait à ce qu’elle quittât Paris avant madame Del... et il y réussit. 11 aplanit toutes les difficultés, toutes; mais Lia était une pauvre petite femme fort inexpérimentée des choses matérielles de la vie. Elle ignorait l’art de faire voler les postillons sur les grandes routes, et au moment oii elle quittait la cinquième poste, elle entendit s’arrêter une Voiture d’où parlait une voix bien connue qui criait :

LES QUATRE SŒURS

— Est-ce ça?

Puis une voix d'homme qui avait couru en courrier et qui l’avait devancée lui répondit :

— Oui, madame, c’est une calèche qui appartient à M. de.M...

— Attelez ! attelez ! cria la voix ; et tandis que Lia, épouvantée, anéantie d’avoir reconnu la voix de madame Del...., . se demandait si elle n'était pas en droit de poignarder celte femme sur place , les chevaux préparés d’avance étaient déjà attelés, et la voiture passait devant elle au galop fougueux des coursiers et au bruit retentissant du fouet des postillons.

La colère donna à Lia l’énergie qu’elle n’avait pas eue » jusque là, et à son tour elle cria et promit de l’or pour atteindre cette voiture qui ne pouvait être loin. Sa voiture courut aussi vite que celle de madame Del... durant cette poste; mais à la seconde, où madame Del... avait passé , avant elle, les plus brillantes promesses ne purent tirer du postillon le galop le plus modéré ; et pour comble de disgrâce, à une lieue de la poste, une des soupentes de la voiture se détacha de son cric, et il fallut perdre une heure pour la remettre en état : encore gagna-t-on l’autre poste au pas.

Une fois là, il fallut faire venir le charron ; le charron décida qu’il fallait quati’c heures au moins pour réparer le dommage; et Lia, éperdue, désolée, ne doutant pas que ce ne fût un guet-apens de madame Del.... alla s’enfermer dans une chambre d’auberge pour y pleurer à son aise.

Elle n’y, était pas depuis une demi-heure que la femme de chambre qui l’accompagnait lui vint apprendre avec une grande surprise que M. de M.... arrivait à l’instant même. Il fit une entrée magnifique.

— Je m’en doutais! s’écria-t-il. A peine étiez-vous partie que je suis allé à l’Opéra; j’ai appris que la représentation n’avait pas eu lieu. Je suis monté au théâtre ; madame Del... était chez elle; j’y ai couru : elle partait à l’instant.

J’ai redouté les projets de cette femme qui sans doute avait été avertie je ne sais comment (il ne savait comment!) que vous deviez partir, et je suis venu pour vous protéger, pour vous secourir.

Lia changea de larmes, et pleura de reconnaissance.

17 Î LES QUATRE SŒURS

— Venez, lui clit le comte, venez ; je suis maintenant avec vous... Nous l’atteindrons, je vous le jure.

Lia prit son air le plus désolé, et répondit ;

— C’est inutile, monsieur, dit-elle; je ne veux pas m’a- Laisser à lutter plus longtemps contre une femme qui n’a pas. craint d’attenter à ma vie ; car cette voiture pouvait se briser et me tuer, .le retourne à Paris; mais le monde saura ce qu’elle est, ce qu’elle a fait.

— 11 le saura, dit M. de M..., je m’en charge.

11 fallut bien que Lia remontât dans la voitiu-e qui avait amené M. de M...; la femme de chambre fut laissée pour ramener la calèche.

One dit-il durant cette longue route pour calmer la douleur de Lia, je l’ignore; mais à son arrivée chez elle. Lia était encore agitée, incertaine, inquiète: elle hésitait, elle avait peur, mais elle ne pleurait plus.

Pour rappeler la coinparaison que j’ai employée pour caractériser la marche de la ténébreuse intrigue qu’avait ourdie madame Del... contre les trois sœurs, je dirai à mon lecteur:

« Tu sais quelle était l’heure de Lia. Maintenant je vais te

dire où en était Sophie. » ....

Le matin même de ce jour qui ramenait Lia à Parl^, on annonçait à Sophie la visite dun monsieur, qui, nialgié l’hem-e peu avancée de la matinée, s’obstinait à vouloir entrer. . .

Sophie ne faisait guère ni la grande dame, m la ]olie femme, quoiqu’elle eût pu avoir de justes prétentions a ce dernier emploi; elle trouva donc ce monsieur étonnant, mais pas trop impertinent : elle ne se désola pas surtout de ce qu’elle était surprise avant d’étre en tenue complète de réception.

D’ailleurs, depuis deux ou trois jours que Brugnon était parti pour une petite maison de campagne qu'il avait louée, et dans laquelle il avait fait porter la plus grande partie de

LES QUATRE SŒURS

son mobilier, Sojihic s'ennuyait à périr d’étre toute seule 1 et une visite, quelle qu’elle soit, fait passer un bout de journée.

Elle donna l'ordre au vieux débris de servante (en style usuel ; femme de ménage) que l’avarice de son mari lui avait permis, de faire entrer le visiteur, et tout aussitôt Sophie vit s’avancer un homme d’une trentaine d’aunées, blond, irais, un peu jouftlu de visage, et d’ailleurs bien tenu, ganté, chaussé avec un soin extrême, souriant de maiiièie à faire une charmante fossette dans chacune de ses joues.

— Désolé de vous déranger, madame, dit-il en montrant des dents charmantes; mais l’alïaire (pii m’amène est fort pressée, et je vois, dit-il en jetant mi regard miuaudier autour de lui, que nous sommes arrivés un peu tard.

Mais, reprit-il en minaudant de plus en plus et en se tournant vers Sophie, qu'importe que la cage soit dégarnie lorsque nous avons le bonheur de tenir la fauvette?

Sophie suivait d’un (cil surpris la pantomime curieuse de ce monsieur, et linit par dire :

— De quelle aü'airc venez-vous me parler ?

— Voici, madame, reprit le monsieur eu lui remettant une carte glacée qu’il tira d’mi gracieux portefeuille ambré, et qu’il présenta avec le même doux sourire et un demi-salut plein de grâce.

Sophie lut : « M. Chérubin Fedamour, huissier. »

— Huissier! reprit Sophie en fromjant le sourcil et en regardant ce monsieur avec un double étonnement, l’iiu de recevoir sa visite, l’autre de voir un huissier ainsi fabriiiué. Huissier! dit-elle une seconde fois.

— C’est commè ça qu’on nous appelle encore, fit le charmant jeune hoinine eu haussant les épaules d’un air dédaigneux.

Ah ! nous n’avons pas été compris jlans le progrès; la langue s’est trouvée pauvre à notre endroit ries apothicaires sont devenus pharmaciens, les procureurs, avoués ; nous soimncjs , restés huissiers. Qu’y puis-je faire ? Rien... si ce n’est mon devoir.

Et puisque vous voilà instruite da but de ma visite, je vais faire monter ces messieurs.

11 sortit et rentra.

LES QUATRE SŒURS

— Mais, s’écria vivement Sophie, je ne sais pas davantage ce que vous voulez !

— Mais nous venons d’abord pour saisir.

— Qu’est ce que cela veut cüre? s’écria Sophie. Saisir quoi ?

— Vos meubles, madame, ou plutôt ce que monsieur votre mari a jugé à propos de ne pas enlever.

— Mais mon mari est à la campagne, monsieur, je vais lui écrire, il reviendra sur-le-champ... Tout ce que vous dites est impossible ; d’ailleurs, cela ne peut me regarder.

—-Mais, madame, cela vous regarde si bien, que cela ne regarde que vous.

11 jeta la main par-dessus son épaule, et sans se retourner il dit à l’un des hommes qui le suivaient :

— Fantaisie! donnez-moi le dossier de madame. Voyez... les lettres de change signées par vous, assignation, jugement par défaut, commandement, tout Vous a été signifié.

— Je n’ai rien reçu de tout cela, monsieur.

— C’est possible, madame, reprit le don Cherubino de Fcdainour, toujours souriant, votre mari a eu sans doute la délicate attention de supprimer toutes ces pièces , mais elles ont été régulièrement signifiées... Je suis eu règle.

—‘Mais je vous demande un délai d’un jour, de quelques heures, pour faire prévenir mon mari.

— Pardon, madame, mais je ne puis vous accorder ce délai. Je n’en ai pas le pouvoir. Le jugement est exécutoire nonobstant opposition, et ce que je vois me prouve que la précaution était sage.

— Mais, monsieur, s’écria Sophie éperdue, j’ai signé ces billets sans les regarder !

— Lettres de change, madame, lettres de change qui cntrainent la contrainte par corps.

— Que voulcz-vous dire? s’écria Sophie en reculant, comme si elle se fût troTivée en face d’un voleur armé.

— Je veux dire que si vous ne payez pas, ce que vous ferez de la meilleure grâce du monde, mon client ou plutôt ma cliente est décidée à user des moyens que la loi lui donne.

— Elle moyen, monsieur?

— C’est la prison.

— La prison! i^’écria Sophie dont la tête se perdait. Mais où est donc mon mai'i ?

Appelez mon mari, le propriétaire, le portier, quelqu’un, un homme qui mette ce misérable à la porte !

La teinte rosée des joues de M. Ghéruhiii passa au violet funèbre de la rose appelée tombeau de Napoléon, et il reprit avec la même voix mielleuse :

— Oui, madame, la prison, les Madelounettcs ; c’est une lionte pour notre gouvernement do confondre ainsi le vice et le malheur ; mais je vous l’ai déjà ^^lit, notre partie n’est pas en progrès.

— Ah ! dit Sophie, prenez tout, mais sortez ; monsieur, sortez !

— Deux minutes de patience, madame ; ce qu’on nous a laissé à faire ici n’est pas bien long. D’ailleurs je ne prends rien, je saisis.

peine ces btaves gens furent-ils partis, que Sophie, qui ne pouvait se rendre compte de ce qui arrivait, se rendit à Arpajon pour trouver son mari’ dans la charmante petite maison qu’ils avaient été visiter ensemble, qu’il disait avoir louée, et pour laquelle il avait, deux jours avant, expédié son mobilier.

La charmante petite maison était à sa place; mais on, n’y avait plus entendu parler de M. Brugnon, on n’avait vu aucune sorte de mobilier.

En rentrant à Paris, comme elle passait devant la maison de Lia, elle s’y arrêta et apprit qu’elle venait de partir en {X)ste. Cet incident lui ipspira une frayeur plus grande ; elle s’imagina un moment que toute sa famille avait quitté Paris ; ([u’on l’avait lai.ssée seule, en butte aux persécutions de la justice. (Elle appelait ainsi les iwursuites des créanciers.)

Elle courut chez Coruéhe; Goriiélie était malade, et ne voulait recevoir personne; sa mère avait tenté vainement de pénétrer jusqu’à elle.

L’iuforlunée Sophie n’eut pas le courage d’aller l’affliger d'un nouveau malhem; car déjà madame Malabry en était à l’état où je la trouvai lorsque j'allai la voir.

Elle rentra alors daus sa maison, où ou lui remit une lettre de M. Chérubin Fedamour, ([uc je possède en origmal, et que je transcris textuellement pour l’édification de la société ;

LES QUATRE SŒURS

Madame ,

» Trop ilésencliauté des scnliments intimes par les cruels » devoirs d’un état mal vu dans le monde, mais qui a aussi » sa noblesse méconnue, j’ai cru ce matin (pic votre dou- » leur n’était qu’un vain simulacre; mais ce soir, mieux in- » formé, je sais ([ne vous êtes une victime, comme il y on a » tant, de l’astuce mêlée à la mauvaise foi, et je tiens à vous » prouver que la seconde partie de ma première phrase » n’est pas une vanité.*

<1 Oui, madame, je suis sensible, et quand il s’agit d’une » feniine, je puis dire comme Voltaire :

Je sais tout ce qu’on doit de respect et d’honneur A sou sexe, à son âge, et surtout au malheur.

» Ce n’était pas plus dans la position de lirutus ([ue dans la » mienne d’être galant; mais les ctetirs élevés ont des se- » frets profonds qui ne se révèlent ([uc dans l’occasion. Cette » occasion, vous nie l’olïrez, et je la saisis; oui, madame, je » la saisis pour vous dire ([ue votre mari n’est ([u’un vil » escroc (pli vient de prendre la fuite vers un pays qui est K le refuge ordinaire de ses pareils. 11 est en Belgi(pie ! je » n’ajoutp pas un mot de plus. Oui, madame, il est en Bel- » gi([ue, j(missaut des fruits des nombreuses dupes qu’il a » faites, düiil vous êtes assurément la plus innocente et la » [dus mallieureuse. C’est ce tableau de vos douleurs, iiia- » dame, (|tii m’a touché, et c’est dans ce sentiment que vous » m’insi)irez que je vous [névieiis que je viens de recevoir » l’ordi e de remettre les pièces de votre alfaire au garde ilu » comnierce. Je n'ai point encore exécuté cet ordre, et je (> suis disposé à le suspendre et à vous accorder un délai de » trois jours pour vous prouver ([ue je ne suis point étran- » ger aux sentiments que vous êtes faite pour ins[tirer à tout » cœur bien placé. Je me rendrai chez vous demain, char- » mante dame, pour nous entendre il ce sujet. A’e mam[uez » pas de vous y trouver, sans cela je serais contraint à agir » rigoureusement ; ce (pii serait contre l’espérance et les dé- » sirs de celui ([ui est votre serviteur, et ([ui voudiait avoir » un autre titre.

» CuÉiuau.N Fedamoub. »

LKS QUATRE SOEURS.

Sophie r(!'llcchit longlenips sur celle singulière épîlre, et quoique ia nouvelle qu’elle lui apportait lut foudroyaale, elle ne toinha point en convulsions de désespoir. Une satisfaction lion équivociue d’étre débarrassée de son époux combattit viclorieusenieut riniage des dangers auxciuels devait l’exposer cette fuite. D'ailleurs, elle avait trois joui'S ]>our y étdiapper, et pour un esprit de rétcniluc de celui de Sophie, trois jours étaient un avenir qui suflisait à pourvoir à tout. Biirac, Yarnicr, et au besoin Malabry, devaient la sauver.

C’était une affaire d’houneur et de famille; son cœur n’admettait pas ([u’il pût s’élever un doute à ce sujet; son esprit ne prévoyait pas un obstacle. Ce ([ui la faisait rélléchir, c’était^ le style de la lettre. Le titre seul de celurqui l’avait écrite rollus(piait ; mais la tournure de répilre lui paraissait de bon goût, et il est très-certain (pi’après l’avoir lue trois fois, elle se regarda dans son miroir. Je ne i)rétC!Kls rien inférer de cette circonstance; je raconte les faits, et, i)our ne pas sortir de ce rôle d’hislorieu fidèle, je dois dire maintenant pourquoi Cornèlie s’était enfermée chez elle et avait refusé de revoir sa mère et sa sanir.

Dans ce mèmè jour, vers quatre heures, un jeune homme dont je ne t’ai pas fait exactement le portrait, mais que, d’après ce que je t’en ai raconté, tu as dû li; représenter comme une ligure grave, simple, belle, d’une tournure ilistinguée et précise, d’une tenue réservée et froide, M. Jules de Villiers eutiii, sortait de chez madame llurac.

Ce jour-là, trois mois après ce que je t’eu ai dit, la tète penchée de côté, le nez au vent, l’allure déterminée, il marchait bruyamment en donnant vigoureusement du talon de ses bulles éperonnées sur l’asphalte du trottoir. 11 regardait tous ceux qui passaient près de lui en mordillant les bouts de sa moustache, et d’un air qui send)lail leur dire :

« Si quelqu’un trouve cela mauvais, je lui apprendrai à vivre. »

11 allait ainsi, le regard provoquant et le sourcil froncé, lorsqu’il fut arrêté par un autre individu ([ui avait avec lui un air de société, en prenant ce mot dans le sens qu’on donne à l'expression, — avoir un air de parenté.

Ces deux messieurs n’étaient point du même sang, mais ils étaient assurément du même monde.

IG

— Où allez- vous donc? dit le nouveau-venu en arrêtant Jules.

— Je vais là-bas, répondit Jules.

— U u’y a personne.

— A quatre heures?

— 11 u’y a que les boursiers qui font leiur ignoble bouillotte à cent sous la liclie.

— Eh bien ! voutez-vuus monter? je vous propose un wisth à deux, morts, à cinq cents francs la Uche et cent louis de pari.

— Non ;■ mais demain, si vous voulez.

— Pourquoi pas aujourd’hui?

— Parce que...

La manière dont ce parce que fut prononcé lui prêta im sens formel, à ce qu’il parait, car Jules affecta un air de curiosité dédaigneuse et reprit :

— Qui ça ? '

Un clignement d’yeux suffit à la réponse, et Jules continua :

— Au fait, elle est jolie; mais j’aurais cru que c’était...

Autre clignement d’yeux de la part de Jules, également

bien compris par son ami qui lui répondit :

— Ou ne va pas sur vos brisées.

— Moi ! s’écria Jules, pas plus elle que personne.

L’interlocuteur regarda Jules, qui semblait rnuge d’une

colère intérieure, plongea son regard dans la direction de la rue que celui-ci venait de parcourir, et dit à voix basse ;

— Là aussi des scènes.

— Ah! lit Jules, bien pis qu’ailleurs ! Les attaques de nerfs, les évanouissements; j’ai eulin entendu aujourd’hm le dernier cri romantique de la vertu : « Ah ! monsieur, vous m'avez perdue 1 »

Le jeune homme qui causait avec Jules piit tout à coup uii air sérieux, et lui dit :

— Jules, vous n’étes pas juste pour madame Rurac.

— Laissez-moi donc tranquille ! lit Jidcs en haussant les épaules.

— Croyez-moi, Villicrs, madame Del... vous fera faire quel- •lue mauvaise action contre cette pauvre femme. .

LES QUATRE SŒURS. 279

— Et à quel propos me dites-vous ça? dit Jules avec hauteur.

— A propos de votre scène d’iiier avec le petit G..., à qui vous avez défendu de remettre les pieds chez madame Burac.

— Si je le fais, c’est que j’en ai le droit.

— C’est un droit à la façon de madame Del...

-Plaît-il?

— Si les assiduités de G... vous déplaisaient, il y,avait mille moyens de lui faire une querelle sur rien, sur ses chevaux ou sa cravate ; mais ces manifestes publics de jalousie n’aboutissent qu’à perdre une femme.

— Bah ! fit Jules.

— Et madame Del... veut perdre madame Burac; car c’est

elle (jui vous a dit que G allait souvent chez elle, et que

vous n’oseriez pas le lui défendre.

— Eli bien ! je l’ai osé.

— Elle en était sûre, et elle a eu ce qu'elle voulait ; c’està-dire que devant vingt témoins vous avez défendu à un homme du monde d’aller chez une femme qui n'est pas la vôtre. Qu’en doit-on conclure et qu’en dira-l-on?

— Tout ce qu’on voudra, fit Jules avec humeur. Si madame Burac n’était pas si coquette, cela ne serait pas arrivé; et quant à madame Del..., ce qu’elle peut me dire m’est fort indilTérent.

— Ail! Yilliers, je m’étais arraché à l’empire de. cette femme longtemps avant que vous Payez connue; elle n’élait pas encore ce qu’elle est devenue , et déjà elle m’avait fait peur.

— Diable 1 fit Jules en ricanant.

— J’admets la galanterie, continua le jeune homme; je comprends même que certaines femmes la poussent jusqu’au cynisme; mais le vice méchant, le vice sans passion, le vice qui s’attache à tout et qui corrompt tout, c’est hideux !

— I..e II sans passion » est bien trouvé pour madame Del..., fit Jules en ricanant.

liC jeune homme prit un air de profond mépris et repartit :

— Sèche , froide , corrompue, c’est la démoralisation vi-

LES QUATUE SOEURS.

— Vous avez ttop ù me parrlonncr, lui dit Rurac, pour que je me croie le droit d'ôtre sévère, envers vous.

Cornéllc crut ne pas le comprendre, mais il continua comme s’il parlait à lui-mème, et il ajouta :

— Mais quant à ce misérable, il me paiera sa Mcheté de son sang.

La surprise et le doute qui parurent sur le visage de Cornélie avertirent Burac (pi’elle clicrcbait en vain le sens de ses paroles; il la fit asseoir, et restant debout, fantèt marchant vivement, tantôt s’arrêtant devant elle, il reprit :

— Ce n’est pas cela que vous attendiez, ce n’est pas ainsi qii’un mari agit d’ordinaire ; mais je vous le répète, Cornélie, je suis juste, je ne suis pas de ceux qui prennent d’autant plus avantage des torts des autres, qu’ils en ont beaucoup à faire oublier. Je sais, Gornélie, que si vous aviez trouvé dans notre union ce qu'une femme est eu droit d’attendre de son mari, la considération, surtout lorsque, comme vous, elle lui a apporté la fortune et une bonne réputation

de jeune fille, vous ne seriez pas où vous en êtes. Cependant, * croyez-moi, Cornélie, je ne vous ai pas trompée; j’ai cru pouvoir vous donner tout ce que je vous avais promis. Mais j’ai eu du malheur...

Cornélie baissa les yeux, elle éprouvait l’indulgence de soft mari d’une façon si inattendue, qu’il ne lui était pas permis de répondre que son premier malheur était son manque de bonne foi. Burac comprit ce silence et ajouta sans en être affecté :

— Ce rigorisme de probité ne me blesse pas, et quoiipi’il m’ait perdu à vos yeux, jamais je n’y aurais porté atteinte, s’il ne vous efit perdue aussi, en vous détouniant de moi et en vous rendant accessible, pai\ le malheur, aux poursuites d’un homme à qui j’avais cru du cœur : c’est ma faute, mais je vous le jure, Cornélie, et à l’heure où je vous parle, je n’ai ni envie ni besoin de me justifier, il n’y a pas à Paris dix fortunes (pii n’aient été commencées ou poussées par des spéculations plus mensongères que les miennes. Toute la fortune de mon père a été engloutie dans une société par actions, dont le chef a été récompensé par le titre de baron, des progrès qu’il a fait faire à l’industrie. Seulement, il jouait dans Tombre et sous la sauvegarde du silence des journaux.

Aujourd’hui, tout ce qui se fait sVcrit et sc lit. J’ai constaté la puissance de la duplicité comme moyeu de succès, mais j’ai oublie que ce (pii élève peut détruire. Grèce à cette force Tjiii tue quand elle ue sert pas, la plainte d’un seul est devenue la plainte de tous, et ce ([u’un seul n’edt pas osé faire, ou ce que j’eusse arrêté s'il l’avait osé, ils le font d’un commun accoixl, et je suis dénoncé et poursuivi devant les tribunaux.

Cornélie lit un sifinc d’effroi.

— Rassurez-vous, lui dit Ikirac froidement, les d?lais nécessaires à l'appel (le la cause me donneront le temps de tout Unir. Déjà votre dot est à l’abri de toutes poursuites.

— PrcMiez-la, monsieur, prenez-la si elle peut vous sauver.

Burac sourit avec dédain et répliqua :

— Elle pourrait me sauver, que je ne la prendrais pas.

Une expression amère et sinistre passa sur son visage, et

il ajouta avec un accent de sarcasme ;

— Non, je ne volerai pas une pauvre femme ; votre dot, plus que votre dot, une fortune est à l'abri de... tout ce qui peut m’arriver.

— Ab! maintenant, monsieur, que m’importe la fortune? fit Cornélie; bidas! la pauvreté et le malheur sont quelquefois une proU^ction contre le mépris.

— Erreur, ma jiauvre enfant, lit Burac (et on ne saurait dire ce qu’il y avait de singulièrement élevé dans cet homme mièvre et étiolé parlant à cette grande et belle femme qui le dépassait de la tètiî), erreur, reprit-il ; la pauvreté et le malheur ne probigent que la vieillesse et l’infirmité ; vous resterez trop belle pour ne pas être enviée ; vous serez riche, vous dis-je; et vous ne serez pas déshonorée.

Cornélie courba la tête, Burac reprit avec un accent de rage :

— Non, vous ne le serez pas. Je ne vous demande que huit jours de courage ; quant au mépris de M. de Villiers, il s’est chargé de vous l’inspirer. Je vous ai trop oubliée et il est temps (pie je me souvienne de vous. Ce soir, demain, tous les jours nous sortirons ensemble.

— Mais que prétendez- vous faire de moi?

— Vous donner la dernière chose que je puisse encore vous conquérir : le doute du monde.

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LES QUATRE SŒURS

— Commcnl cela?

— Vous le verrez, dit Burac ; mais souvenez-vous que c’est uné épreuve lerrilde, qu’il l'aut porter le Iront haut, le regard assuré, et ue pâlir ni ne rougir devant personne. Vous le ferez, et quand j’aurai fait ce que je dois, je suis sûr que vous, au moins, vous penserez que je n’étais pas l’ètre méprisable et odieux qu’on a voulu faire de moi. Demain, je vieillirai vous prendre pour sortir avec vous, .\dieu; jusque là soyez calme et prenez courage.

Burac sortit et laissa (loriiélie si confondue de ce (^l’elle venait d’entendre, qu’un moment elle crut avoir fait un rêve, et s’enferma avec le désesjioir que lui causait l’infamie de Jules et l’anxiété que lui donnait l’étrange conduite de Burac.

VU

Telle était la position des trois sœurs lors du départ de madame Del... ; et le retour de Géorgina en France huit jours après l’arrivée de cette femme on Angleterre, doit siiflisamraent dire (jue là, comme à Paris, sou influence avait brisé le faible lien ([iii attachait Victor Benoit à cette malheureuse lillc. Toi qui luibites Paris, as-tu jamais vu madame Del...; ou plutôt, toi qui as fait les Mémoires du Diable^ crois-tu aux démons, au génie du vice, à quelque cliose enfin d’une dépravation si profonde qu’on est tenté do lui attril)uer une origine surnaturelle? 0 grand faiseur de romans, investigateur, prétendu habile, du cœur féminin, veux-tu que je t’épouvante, que je te fasse honte, que je te surprenne, (lue je te renverse en te révélant le misérable secret de toutes ces intrigues, de toutes ces infamies!

Tu t’imagines peut-être (|ue c’est grâce à la jalousie que ces quatre femmes ont été perdues, et qu’elles ont payé de leur ruine ou de leur 'réputation l’amour de Victor Benoît pour Géorgina. Erreur, mon cher ami! un mot, un seul mot, amena cette haine féroce.

Un jour que, dans une discussion assez vive entre madame Del..., celle-ci le raillait sur son assiduité chez madame Ma-

28i I-ES QUATRE SOEURS.

labry, Victor défendit les qr.atre soeurs de son mieux ; mais il n’était pas de force à lutter contre cet esprit de sarcasmes effronté qui dépouillait ces quatre enfants de toutes leurs charmantes api)areuces de beauté et de bonne grâce, et les ridiculisait. Alors, dans un mouvement d’humeur de se sentir si rudement battu, Victor s’écria:

— Elles seront tout ce que vous voudrez, en fin de compte, ce sont d’honnétes femmes.

Madame Del... voulut railler encore sur ce point ; mais Victor, soit conviction, soit envie de prendre sa revanche contre matlame Del.... fut inabordable de ce côté.

Le terrible « ce sont d’honnétes femmes » revenait û tout propos, assaisonné d’allusions assez directes et d’une vérité sanglante.

Ce mot resta comme un trait empoisonné dans le cœur de madame Del..., et y fit naître une haine farouche et implacable. Celle espèce de haine, qu’ù son degré le plus faible on appelle envie, est surtout le partage des impuissants; alors il arrive que souvent elle n’est que ridicule dans sa méchanceté ; mais lorsque cette haine a pour auxiliaire un esprit ardent, un caractère opiniâtre, et que son impuissance n’est pas native, mais est le résultat d’égarements et de \ices personnels, elle arrive aux derniers degrés de férocité. Tu me comprendrais mieux, si, après cette disciission que Victor oublia trop aisément, tu avais p\i voir madame Del... frémissant de rage, répéter incessamment le mot fatal :

« Ce sont d’honnôtes femmes! »

En effet, elle pouvait être plus belle, plus célèbre, plus spirituelle ; elle avait, elle pouvait avoir tous les avantages possibles de la fortune et de la renommée sur ces quatre jeunes filles, mais elle ne pouvait plus être une honnête femme. C’est alors (lu’exaspérée de ne pouvoir arriviT à cette place où Victor les avait placées, madame Del... résolut de les eu faire descendre. Oui, mon cher ami, tous ces efforts, toutes ces combinaisons, toutes ces saletés, c’était une lutte contre l’honnêteté. Ce n’était pas de la passion, c’était cette immoralité qui croit s’absoudre en agrandissant antoiir de soi le cercle des coupables.

Mais je pense que c’est assez philosopher et je reviens à mon récit.

LES QUATRE SŒURS

Voilà tout ce que j’appris de la position des sœurs de Géorgiiia au moment du départ de madame Del..., soit par madame Malabry, soit par les amis auxquels je m’adressai. De > ce moment à celui de notre arrivée, il n’était survenu aucun clianpoment important. La pauvre Sopliic avait échappé aux déclarations plus explicites de M. Gliéruhin Fedamonr par le même moyen (ju’à ses poursuites timbrées, en se cachant dans nn i)ctil appariement que Rnrac lui avait loué hors de Taris. Lia se défendait de la protection de M. de M... en femme résolue. Peut-être le malheur do Cornélie Tavaitil sauvée plus que sa propre force. Cependant, pour Tune et pour l’autre, la misère arrivaifà qrands pas, et d’aucun côté . il ne se présentait d’espérances certaines. ,

Rnrac, violemment attatpié de tontes parts’ avait i)crdu tout crédit, et par une sinfrnlièrc contradiction avec le caractère qu’il avait montré jusque là, il demeurait immobile cl laissait le champ libre à scs ennemis.

Peut-être ce silence eût-il arrêté Tacharnement qui poursuivait Rnrac, si on avait pu le prendre pour une résipnation modeste; mais s’il laissait sans réponse tontes les assertions dont on l’accablait, jamais il n’avait paru les braver avec plus d’impudeur. .Autrefois Rnrac, sans cesse occupé d'alTaires, .vivait pour ainsi dire à côté du luxe, de sa rriaison , et n’en prenait pas sa part. On le voyait rarement dans son salon, pres(]\ie jamais dans les lofres de sa femme, et tandis qu’elle promenait ses riches voitures au bois, il courait Paws dans un méchant cabriolet de lonaire. Tout cela était cbanjré depuis (|uel<pie temps ; il alTectait de ne pas (piitter Cornélie, et semblait prendre à son tour possession d’nn luxe dont il lui avait jusipic là abandonné la jouissance e.xclnsive.

Du reste, il n’y avait pas en d'antre explication entre Rnrac et Cornélie, et celle-ci le suivait sans savoir quel dénoiiment aurait cette comédie.

Ce dénoùment arriva deux jours après mon arrivée à Paris ; et comme je fus témoin de la manière dont il se passa, tu me permettras de le le raconter avec toutes ses circonstances.

Le caractère de Rurac est resté pour moi un problème insoluble. Victime personnellement du manque de probité de cet homme, Tayaut bien des fois entendu prêcher des niaximes

LES QUATRE SCEURS.

de conduite qui me révoltaient, je ne puis me défendre pour lui de cette faiblesse qui cherche une excuse à des faütes qui la révoltent chez un autre.

C’est que vériüiblcment Ihirac était, je crois, une bonne nature, qui ne devait sa dépravation qu’à des accidents qui ne dépendaient pas de lui.

Maigre, chétif, faihle en apparence, il avait une activité et une vigueur .qu’il avait poussées jusqu’à des excès qui eussent épouvanté les hommes les plus robustes. Ainsi jadis, Burac jouait, travaillait, montait à cheval, ne refusait aucun appel à une folie, quelle qu’elle fût, et avec cela il se passait de sommeil, toujours prêt, toujours soutenu par un désir jaloux de réhabiliter, pour ainsi dire, l’exiguïté de sa personne. Plus tard, il porta cette disposition de son esprit dans ses espérances d’amour, dans ses .rêves d’ambition. Esprit froid, clairvoyant et habile, il avait mesuré toute la valeur de Géorgina, et, par une faiblesse inhérente à sa taille, il avait préféré la belle et grande Cornélie; capable de faire une honnête fortune par son intelligence et surtout par le peu de besoins personnels qu’il avait, il avait abordé en ayeugle les affaires colossales et les entreprises gigantesques, le vais peut-être te dire une bêtise, mais je suis convaincu que, si cet homme avait eu à vingt ans une taille de cinq pieds cinq pouces, il eût été un tout autre homme, moralement partant.

Quoi qu’il en soit, voici ce qui arriva, comme je te l’ai dit, deux jours après mon arrivée ; tu en porteras le jugement que tu voudras.

J’étais allé chez Burac que je n’avais pas trouvé ; je ne savais encore que la position apparente qu’il avait adoptée visà-vis de sa femme après l’infamie de M. de Villiers. L’on me dit qu’il était sorti, et comme je seml)lais fort désireux de le rencontrer, on m’apprit que je Je trouverais très-probablement à l’Opéra, dont il ne manquait pas une représentation.

J’y allai, et véritablement il était dans sa loge. Mon apparition, qid fut un véritable, embarras pour Cornélie, sembla faire le plus grand plaisir à Burac, et il me dit d’un ton dont je ne pensai pas à suspecter la sincérité :

— En vérité, monsieur Moriaud, vous êtes l’homme du monde que je désirais le plus rencontrer avant...

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LES QUATRE SUEURS

Il s’arrêta sur ce mot, et reprit en souriant :

— Quelle bonne nouvelle nous apportez-vous de ta Normandie ?

— Des nouvelles qui vou.s intéresseront, j’en suis sûr, lui ilis-je. Puis j’ajoutai tout bas : Mais que je ne voudrais communiquer qu’à vous seul, surtout eu un liareil endroit.

Burac me regarda d’un air mécontent , et répondit tout haut ;

— Ce sont des nouvelles du Calvados, n’est-ce pas? Ah ! ce n’est ni le temi)S ni le lieu pour en parler.

' — Vous vous trompez, lui dis- je; il ne s’agit pas d’alVaires commerciales, il s’agit d’affaires de lamille.

Je ne puis te dire l'éclair qui jaillit des yeux de Burac ; son regard sillonna la salle entière, et passa de sa femme à M. de Villiers, qu’on m’avait montré à moitié couché dans une avant-scène. 11 reporta son regard sur moi, et je lui montrai que je l’avais compris, en secouant la tête pour lui dire : — Ce n’est pas cela.

— Venez donc, me dit-il en se levant vivement et en quittant la loge.

Il paraissait violemment agité, et je ne me souciais pas des confidences qu’il pourrait me faire, je les voulus prévenir, et le premier mot (pie je lui dis fut :

— Géorgina est à Paris.

— Elle aussi! me répond-il avec un accent de tristesse.

Je lui demandai le sens de cette exclamation, et c'est lui

qui cummemja à m'initier aux mystères de la conduite de madame Del...; mais- il ne me dit pas un mot daCoruélie. Nous étions dans le foyer, et Burac me parlait avec vivacité, quoicpi’à voix basse, lorsque nous nous trouvâmes en face de Jules. Celui-ci se dandinait au milieu d’un gronpe de jeunes gens, et comme M. Burac s’était, pour aimsi dire, exalté par le récit qu’il m’avait fait des menées de madame Del..., il ne put retenir un mouvement manifeste de fureur à l’aspect de Jules. Celui-ci le toisa insolemment, et comme Burac le regardait avec mie fixité non moins insultante , Jules se détourna vers ceux avec qui il causait, et leur dit assez haut :

— Voyez donc comme ce petit monsieur fait le lier parce qu’il m’a repris sa femme.

2<î8 LES QUATRE SCEL’llS.

Je rcgariliii Üiirac : un éclair de joie sauvage brilla dans ’ ses yeux, mais il tilt remplacé à l’iuslaut même par un calme inexplicable; il s’approcha de Jules avec une alïeclation de politesse à laiiuelle l’autre ne se méprit pas, et lui dit d’une voix douce ;

— Que disiez-vous de ma femme, monsieur de Yilliers?

Ouelipies signes imperceptibles de ses amis avertirent

iules de se contenir; mais il prenait la bravade pour le courage et l’insolence pour la dignité, et il répéta littéralement sa phrase.

burac u’en parut pas ému,, et ce calme devint clTrayant pour Jules lui-méme, ([ui se recula comme pour prévenir toute injure personnelle. Ihuac dit simplement :

— .Mais pour que je vous l’aie reprise, il faut qu’elle vous ait appartenu.

Jules rougit; mais poussé par cette basse et lâche vanité de soutenir cetpi’on a avancé, vanité que l’on prend ppui’ du courage, il répondit avec 'la triste violence d’un homme qui a honte de ce qu’il dit, mais qui est poussé par un mauvais sentiment à le dire :

— C’est une chose dont tout le monde peut vous informer.

Burac garda sa terrible impassibilité, et tandis que tous

les regards s'attachaient sur lui avec elTroi, tant on comprenait qu’il devait y avoir de force et de parti pris dans celui qui entendait de pareilles choses sans éclater, il reprit ;

— C’est vrai, j'ai entendu dire que vous vous eu étiez vanté, mais je n'ai pu y croire. Cela no tient pas, je vous prie d’en être jæi-snadé, à rostime que j’ai do moi-môme, mais à celle que j’aime riinmanité. Je comprends qu’un homme se fasse un jeu lie l’houneur d’une femme, qu’il la recherche, qu’il l’obtienne, et qui; sa vanité l’emporte assez sur les sentiments les plus vulgaires en pareilles circonstances, et qui lui ordonnent la discrétion; mais j’avoue que je n’ai jamais pu croire qu’un homme qui a un nom qui n’est pas encore sali tout il fait, osât se vanter d’une chose qui n’est pas, et SC targuât des faveurs d’une femme ipii n’a pu se débarrasser de ses poursuites ([u’en le faisant jeter à la porte comme un laquais ivre.

'l’e ligures-tu la colère, la rage de Jules à cette apostrophe faite d’un ton sac, tiuid et aflirmé par un regard qui sem-

Dioilized b

LES QtlATRË SCEURS. * * 289

blait percer Villiers jusqu’au cœur. Jules perdit toute présence d'esprit et cria d'une voix tonnante ;

— Misérable fripon, je vous châtierai !...

— Des dédains de madame Burac ; ce serait trop injuste.

— Au fait, dit Jules qui se remit un peu, ce serait faire tort aux tribunaux, que de vous enlever à la justice.

— Vous voyez, monsieur, que je ne fuis pas plus devant leur colère. Je puis être un fripon, c’est ce qui se jugera bientôt; mais il manque un nom à ce que vous êtes. Vos propos sur une femme que vous avez crue sans défense, n’ont pas même la dignité d’une calomnie ; c’est, comme je vous le disais, le délit d’un laquais qu’on a chassé.

— Misérable! reprit Jules en menaçant Burac, qui le domina de son regard de fer. A ce moment Burac aperçut un homme à cheveux blancs, que je reconnus pour le "vieil abohtioniste dont il avait exploité la philanthropie ; il alla droit à lui et lui dit à haute voix :

— De tous ceux qui sont présents ici, monsieur, vous avez plus qu’un autre le droit d’étre mon ennemi. J’ai de grands torts envers vous, je les avoue tout haut et je vous en demande pardon; mais fussé-jele fripon qu’on dit que je suis, vous savez, vous, monaeur, qu'il n’est pas de mon humeur d’étre un mari complaisant.

Burac s’aitéta et se retournant vers ceux qui écoutaient cette triste scène, il ajouta :

— Mais aurais-je été aaiez misérable pour le devenir, que je n’aurais pas pu profiter de cette position; ce monsieur a tout simplement menti. J’ai écouté, épié, surveillé, passé les nuits et les jours, car je n’ai pas l’habitude de jouer le rôle de dupe, et j’ai vu, entendu cet homme menacer ma femme de la déshonorer si elle ne se déshonorait pas. II a tenu parole.

Jules, suffoqué de rage, ne put que balbutier ces mots ;

— A demain.

— A demain, répondit Burac avec une satisfaction évidente. ■*

Dès que nous fùmçs seuls dans un couloir, Burac me dit :

— M’accompagnerez- vous demain ?

— Oui, lui dis-je en lui prenant la main et en la lui serrant : de tout mon cœur.

290 ♦ LES QUATRE SŒURS

— «Maintenant, me dit-il, il s’agit de faire sortir ma femme ; ce misérable est capable de se poster sur son passage et de l’insulter.

— Il ne l’osera pas,.., et s’il l’ose, il en subira lu peine; failes-lu sortir, je me charge du reste.

11 se lit dans quelques loges un grand mouvement auqi^ je ne pris pas garde. Je cherchai M. de Villicrs, et je l’aperçus presque aussitôt planté au coin d’un couloir par lequel devait nécessairement passer madame Burac. 11 était pâle et ne répondait que par monosyllabes brusques aux représentations de quelques-uns de ses amis qui voulaient le détourner du projet insensé qu’il avait formé. J’allai droit à lui.

— Monsieur, lui dis-je, je m’appelle Félix Morland, et je suis marchand de bestiaux.

— Ah! bon; après?

— Je puis assommer un bœuf plus gros que vous d’un coup de poing : une femme va passer ; si vous dites un mot et si vous faites uu geste qui montre l’intention de l’insulter, je vous traite comme un bœuf.

Jules se recula, et s’il avait eu une arme, il m’eût tué, je n’en doute pas. U voulut faire le gentilhomme, et dit en ricanant et en regardant par-dessus l’épaule :

• — Est-ce qu’il n’y a pas ici des sergents de vme pour pré-

venir les drôleries de ce boucher?

— Si ces messieurs , dis-je aussffct , en voulaient requérir quelques-uns, ils pourraient prévenir les drôleries de ce lovelace.

Tout cela avait amassé quelque monde, et particuüèrement des jeunes gens ; je vis qu’on m’approuvait. On n’osait plus conseiller à Jules de quitter la place ; car c’était lu demander une lâcheté après la menace que je lui avais laite ; mais on s’était éloigné de lui. Jules se sentait seul, désapprouvé de tous.

LES QUATRE SŒURS

Cependant sa n'-solntion ne semblait ipie s’aocrdître, et il demeura seul à son poste, les bras eioisés, et bravant du repard tout ce qui se passait. A sa pAU'ur avait succi'di'' un roupe violet; ses yeux, injectés de sanp, avaient une expression féroce. La porte de la lope s’ouvrit, et je me plaçai prés (le Jules. Tout le monde attendit dans un silence effrayant. Une femme sortit de la lope ; c’était Cornélie; puis une seconde femme ; c’était madame deVillicrs. Jules, ('pouvanté, chancela et s’appuya sur moi. Madame de Villiers donna son bras à Cornélie, (jni paraissait ne pouvoir se soutenir et (pii marchait les yeux baissés.

l.a manpiise vint droit à son lils, Tteil haut, la physionomie impérative, et à deux pas de lui, tandis (pi’il la considérait d’un air égaré, elle lui dit d’une voix basse, sèclie et brève :

— Saluez, monsieur ! saluez !

Par une obéissance instinctive, iules ôta son chapeau ; je üs comme lui, et je ne sais par quel enchantement de l’autorité de cette mère, tous ceux qui étaient rangés dans le couloir saluèrent respectueusement.

Jules redevint si pùle qu’il me fit pitié.

Je suivis madame Burac, et je la rejoi^^is au moment où madame de Villiers la remit à son mari, qui avait gagné le péristyle avant la sortie de sa femme.

— Maintenant, dit-il à la marquise, je vous tiendrai ma parole, madame.

— J’y compte, monsieur, reprit madame de Villiers.

Burac emmena sa femme, et madame de Villiers quitta

aussi rOpéra. Sur un signe que me fit Burac, je compris qu’il m’attendait le lendemain seulement.

Je remontai; car l’exploit personnel auquel je m’étais livré ne me permettait pas une retraite ciui eût ressemblé à une fuite.

Jules avait dsiparu, et je n’appris que plus tard le secret de la merveilleuse intervention de la marquise.

C’était M. de M... qui, épouvanté de la scène, qui s’était passée entre Burac ei Jules, et plus épouvanté de celle que Jules menaçait de faire et qui l’eût 'déshonoré à ne plus s’en relever, avertit la marquise, exigea et obtint d’elle qu’elle donnât à son fils cette terrible leçon.

292 LES QUATRE SŒURS

Le lendemain, j’étais avec le jour chez Burac. Je crois qu’il comprit, à mon empressement, que j’avais deviné le sacrilice qu’il faisait à la réputation de Ûornélie ; aussi entrat-il avec moi dans des détails sur sa position et celle de sa femme, que la rareté de nos rapports n’eùt pas autorisés sans cela.

Cependant je remarquai que ces détails ressemblaient jmjtôt aux instructions qu’on donne à un mandataire qu’aux conlidences qu’on fait à un ami.

Je crus y voir un projet de fuite dans le cas où l’affaire de là veille n’aurait pas de suites, et je ne voulus pas avoir à m’expliquer sur une résolution que j’aurais conseillée, mais qui était prise. J’écoutai tout ce que me dit Burac, j’en pris note, et il me remit un portefeuille fermé en me disant ;

— Ce sont des papiers que je vous prie de garder, et dont vous pourrez disposer à votre gré d’ici à huit jours.

Cependant l’heure se passait, et nous n’entendions parler ni de Jules, ni de personne qui vint de sa part.

Burac , qui avait le pouvoir de dominer tous ses sentiments, laissa cependant échapper quelques signes d'impatience, et ne put retenir une fois ces mots, que je n’ai compris que plus tard :

— En serais-je réduit là?

— - M. de Villiers ne viendra pas, lui dis-je. ^

— 11 ne manquerait plus, dit Burac, que ce fût un lâche!

— 11 peut manquer à ce duel sang être accusé de lâcheté.

— Impossible, me dit-il, c’est sa première affaire.

Presque aussitôt, on annonça M. de M.... Il devait servir de

témoin à Jules, et ce choix semblait nous annoncer une tentative d’arrangement.

Cependant il ii’cn fut pas question ; on prit une caisse de pistolets, et nous partîmes pour le bois de Verrières.

J’étais avec Burac dans une voiture, le commis en chef qui menait la maison de Burac nous accompagnait. C’était un homme pour qui son patron était un dieu. Et ce que je ne saurais exphquer, c’est que c’était personnellement un homme d’une probité incontestable. Je n’avais pas aperçu Jules qui n’avait pas quitté sa voiture, et je l’examinai avec une vive curiosité lorsqu’il en descendit-, il me suffit d’un regard pour être assuré qup la terrible leçon de la veille

avait profité. 11 tenait les yeux baissés, et il ne montra ni par un geste, ni par une parole, l’insolente bravade de la veille.

Les conditions du duel avaient été réglées avant notre départ de Paris. Ces mesi^ieurs devaient se battre en marchant l’an sur l’autre, jusqu’à une distance de six pas.

Tous les préparatifs furent faits dans un silence profond. Du moment que M. de M... n’avait rien dit, il ne' pouvait y avoir aucune explication. On chargea les pistolets, on les remit aux combattants-, ils marchèrent tous deux d’un pas égal et mesuré, jusqu’à la distance voulue, et là ils s’arrêtèrent, chacun d’eux semblant attendre que l’autre profitât de l’avantage de tirer le premier.

Après un moment d’attente, ils se décidèrent à la fois; les coups partirent ensemble; mais je pus remarquer, à n’en pas douter, que tous doux avaient évité de s’atteindre.

Je compris la parole que Burac avait donnée à madame de' Villiers, et je vis ce que M. de M... avait sans doute obtenu de Jules.

Burac et Jules le regardèrent à la fois d’un œil irrité. Il s’avança pour déclarer qu’il lui semblait que l’affaire était vidée ; mais Burac l’interrompit , en lui disant avec un sourire forcé :

-^1 faut au moins que la comédie ait deux actes, mon- ' sieur le comte.

— J’y consens, dit Jules en regardant Burac dans les yeux, pourvu qu’elle tourne en drame.

— Je vous jure, dit Burac, que le dénoùment en sera sanglant.

A la bonne heure, fit Jules avec un soupir.

Xous rechargeâmes le§ armes ; mais celte fois ce fut avec plus d’inquiétude, surtout de la part de M. de M..., dont la tranquillité nons avait fort étonnés jusque-là, car nous connaissions son amitié pour Jules.

Cependant, à la manière dont les adversaires marchaient l’un sur l’autre, nous vîmes qu’ils étaient dans' les mêmes dispositions l'un vis-à-vis de l’autre. ^

Ils s’arrêtèrent comme ils avaient déjà fait, en se regardant fixement dans les yeux. *

L’anxiété Où nous étions de l’issue probable de cette

29i LES QUATRE SCEURS.

étrange rencontre avait cela de particulier qu'il y avait un courage inouï dans la manière dont ces deux hommes s’épargnaient. Enfin nous entendîmes Burac dire à Jules d’une voix basse-, mais calme :

— Une halle dans le cœur me sauverait d’un jugement déshonorant, je vous demande.ee service.

Jules lui répondit du même ton ;

— Si une balle absout de tout, je vous demande la mort.

— Ensemble donc, dit Burac, quand j’ôterai mon chapeau.

— Ensemble donc! fit Jules, ôtant le sien.

— Ils levèrent lentement leurs pistolets; Burac salua, les deux coups partirent en même temps, et tous deux tombèrent celte fois.

Jules respirait encore, mais il ne. put prononcer que les mots :

« Ma mère! »

Quant à Burac, on eût dit que l’énergie de son àme suspendit la mort pendant le temps nécessaire à ce qui lui restait à régler.

— Vous remettrez à monsieur, dit-il à son commis, la clef du portefeuille que je lui ai confié.

Puis il se tourna vers moi :

— Je vous recommande la pauvre femme... me dit-il.

Le s-ang commençait lï l’étouffer... et il murmura : ^

— CornéUe !... ma femme !...

11 fit un nouvel effort, et, me serrant convulsivement la main, il expira eu disant :

— Géorginal... Géorgina!.., les... autres...

Si’ ce que je t’écris était un roman, ce serait le cas de le finir sur la.tcrrible scène que je t’ai racontée ; il me suffirait d’ajouter en post-scriptum une demi-douzaine de ces lignes avec lesquelles les faiseurs de ton espèce se débarrassent des personnages qu’ils ont le plus caressés et le plus choyés durant leur récit.

Du reste, une chose qui m’a toujours indigné contre les romanciers de métier, c’est leur ingratitude pour leurs proprets héros. Lorsqu’ils en ont usé et abusé pendant le nomhrc de pages nécessaire à la confection d’un ou de deux volumes, ils les logent tranquillement dans le bonheur ou dans la misère pour le reste de leurs jours, comme si tout était fini pour un homme lorsqu’il a épousé son amoureuse, ou qu'il a perdu ime fortune mal acquise. Je ne ferai pas de même; je ne te dirai pas eu quatre lignes, comme tu serais capable de le faire, si on t’abandonnait le dénoùment de cette histoire :

« M. Malabry, ruiné, perdu de dettes et de débauches, fut trop heureux d’accepter une place de régisseur d’une suchîrie à la Guadeloupe, place que lui procura son ami M. Félix Morland , et où il n’eut pas le temps de perdre ses habitudes d’Europe, attendu qu’il mourut dans la traversée.

» Les débris de la fortune de Burac, sagement administrés par ledit Morland, procurèrent ime existence modeste à madame Malabry et à ses lilles Cornélie, Lia et Sophie, ([ui se retirèrent daiis une petite ville de Normandie , près de leur sœur Géorgina, après que... »

Tu comprends bien que si je finissais ainsi tout d’un coup, et en disant la dernière vérité de toutes les vérités, il y a des gens qui lèveraient les yeux au ciel , qui joindraient les mains et qui, en me rencontrant,. me regarderaient avec un étonnement mêlé de pitié, et je ne veux point du tout qu’il en soit ainsi.

Je continue donc mon récit; seulement je le renfermerai dans l’exposé d’un seul événement très-important, puisque je t’ai déjà instruit , sans y prendre garde, du sort des autres personnages.

Par mes soins, mais longtemps avant le résultat final que je fai dit, la famille entière, c’est-à-dire madame Malabry et ses quatre filles habitaient une petite maisonnette à Gagny, petit village à quelques lieues de Paris, qui a cependant l’avantage d’être à la campagne, c’est-à-dire qu’il n’est pas à la moile, et n’est pas peuplé de villas, succursales des salons parisiens et de leurs mœurs.

On a la chance d’y habiter trois mois sans que tout le

296 LES QUATRE SŒURS

pays sache qui vous êtes, ce que vous faites et ce que vous avez été.

Je m’occupais d’arranger autant que possible les affaires de cette colonie de veuves et de femmes abandonnées, et j’allais les instruire régulièrement trois fois la semaine du résultat de mes démarches.

L’attitude de ces cinq femmes dans une même infortune était tout à fait différente , et c’est en l’observant attenfivemeiit que j’ai appris tout à fait à les connaître, et que je tirai de mon examen une conclusion à laquelle j’aurais juré que je n’arriverais jamais, si on ne me l’eût révélé d’avance.

Madame Malabry était la même femme faible et crédule. Comme elle avait accepté l’autorité respectable et droite de M. de Mandres, comme elle avait subi le despotisme de M. Malabry, elle acceptait sans résistance les volontés de ses filles ; mais comme ces volontés n’étaient pas conformes, elle s’était fait une occupation de les accorder , et bien des fois elle faillit jeter la discorde entre les sœurs à force de leur répéter, à chacune en particulier, qu’elles devaient se passer leurs petits torts.

Du reste, elle ne souffrait pas réellement de la privation de son ancienne aisance; loin de là, le degré de misère où l’avait jetée Mr Malabry lui faisait de sa position une sorte de paradis où, au grand dédain de Lia, madame Malabry reprenait assez de fraiebeur et d’embonpoint pour se regarder avec ([uelque complaisance dans la glace de sa chambre; mais c’étaient de rares velléités, et déjà le véritable, oubli de la jeunesse se décelait par l’amour exclusif des petits chats et d’un horrible perroquet.

Cornélie portait son malheur en reine détrônée; mais, en y regardant de bien près, l’affreuse catastrophe (jui avait précédé sa retraite, avait eu un éclat et un certain grandiose dramatique qui la flattaient intérieurement.

Elle posait gravement devant elle-même, et se contemplait avec quelque fierté dans ses longs hnhits de deuil ^ couronnée du double cyprès de Burac et de Jules de Villiers.

Ne crois pas qu’il y eût dans tout cela aucun sentiment bas et cruel; non assurément.

. Digilized by

Cornélie eût peut-être donné sa vie , plus que sa \ie , sa beauté, pour prévenir le malheur qui avait tué ces deux hommes; mais enfin ce malheur était arrivé, elle n’y pouvait plus rien, et elle se drapait de son mieux du voile funè- * bre qu’il avait jeté sur elle.

Ce que je n’aurais pas cru d’abord, mais ce qui à l’examen s’explique pour moi, ce fut la conduite de Lia. '

m’imaginais qu’elle allait faire de l’élégie incarnée avec de jJrofonds soupirs et des regards' torturés et méditatifs. Point du tout. Lia devint sèche, pincée, aigre-douce, et visa à l’épigramme.

la longue je compris qu’elle enviait le malheur de Cor- • nélie, et que sa vanité était honteuse de sa propre part d’infortune.

Un ami butor, qui f avait trompée pour des fdles de théâtre, qui s’était fait comédien, et qui servait de cavalier chantant à une femme d'un talent supérieur, ce n’était pas là une destinée comme celle que le sort lui devait.

Cependant je m’étonnais de l’air de supériorité peu bienveillant avec lequel elle traitait ses smurs, .lorsque je finis par découvrir qu’elle faisait de la littérature et écrivait un roman. •

Dès ce moment tout me parut expliqué et excusé : c’est une maladie endémique dont on ne plut rendre responsables ceux qui en sont atleints, comme dans les temps d’orage on ne doit point en vouloir à uhe femme nerveuse d’être impatieutc et colère.

Quant à Sophie, Lia la trouvait récoltante. Jamais je n’ai vu femme si heureuse ! Sophie était la ménagère de la maison ; ses sœurs lui avaient abandonné ce soin avec plaisir, et (‘lie s’en était emparée avec enthousiasme. Elle allait, venait, rangeait et tripotait toute la journée avec une activité surprenante. Elle commérait en cachette, avec la servante, et savait toutes les histoires du pays. Quant à son époux, elle en faisait bon marché, et avait sur Brugnon des mots d’une beauté ravissante.

« M. Brugnon, c’est ainsi qu’elle l’appelait toujours,

M. Bi-ugnon viendrait me demander pardon à genoux, que je ne lui donnerais pas un morceau de pain Je l’ai tant aimé, et il m’a tant trompée ! »

LES QUATRE SŒURS

La parcimonie culinaire de Brugnon était le véritable giie f de Sophie; du reste, elle engraissait prodigieusement, et riait à fendre le cœur de Lia.

Si je réserve Géorgina pour la dernière, c’est que ce fut la dernière sur laquelle je me formai une opinion. 11 y a d’heureuses natures qui ont toutes les peines du monde à se persuader le mal; lorsqu’on le leur montre, elles ferment les yeux et détournent la tète, Je ne suis pas de celles-là, et il faut que je voie quatre fois 1e bien, et à la lumière lafüus éclatante, pour y croire un peu. Encore est-il que, lorsque je croyais voir, j'ai cent fois tùté mon nez pour m’assurer que je ne portais pas de lunettes, qui me teignaient les objets en beau. De toutes ces lunettes, celles dont j’avais le plus peur, c’étaient celles de l’amour ; car je me sentais vis-à-vis de Géorgina si différent de ce que j’étais vis-à-vis de ses sœurs, que je m’alarmais de cette différence même.

Gela tenait-il à ce que je la voyais avec une prévention favorable, ou à ce qu’elle valait m’ieux? C’était là la difficulté.

J’avais beau savoir que Géorgina avait été la victime d’une machination habilement ourdie, elle n’en était pas moins une femme compromise à mes yeux : que l’on ait jeté dans la boue ou qu’il y soit tombé de lui-même, l'homme qui passe près de vous, on s’en, garde toujours le plus qu’on peut. Ainsi, la faute de Géorgina, volontaire ou non, m’apparaissait toujours sur son front, comme la goutte de sang de la Gulnare du Corsaire. Pourquoi donc, me demandais-je, suis-je, avec cette juste défiance, si indulgent pour elle? Pourquoi trouvais-je (pi’clle seule était convenable \is-à-vis de sa mère , également alTectucuse pour ses sœurs? Comment, lorsque je trouvais à reprendre dans tout le monde, ne voyais-je rien qu’à admirer en elle? le calme et la sérénité de sa tenue, qui montrait qu’elle ne se laissait point abattre par son malheur, et d’elle ne s’en servait point cependant pour avoir le droit de se plaindre; le courage, la facilité, la prévoyance avec laquelle , comprenant que chacune devait participer à l’existence de toutes, elle avait demandé des ressources au talent qu’elle avait en peinture.

Ce qui, même dans cette résolution, me frappa, ce fut la modestie avec laquelle elle fut exécutée. Comme toutes les

femmes du monde, accablée d’éloges pour un talent toujours suffisant quand il ne doit servir qu’à satisfaire la vanité, elle eût pu l’apprécier à liaut prix du moment qu’elle devait l’appliquer à ses besoins. Et en cela il y a souvent plus d’ignorance que d’orgueil. Je n’en eusse pu vouloir à Géorgina de faire comme tant d’autres; mais du premier mot qu’elle me dit à ce sujet, elle se mit à une place plus inférieure que celle à la(]uellc elle eût pu prétendre; et comme je le lui faisais observer, je ne fus pas moins étonné de la franchise avec laquelle elle me dit jusqu’où elle espérait arriver. C’était une carrière mesurée depuis le point de départ jusqu’à son but, et dans laquelle je compris qu’elle marcherait sûrement par cela même qu’elle ne voulait pas y marcher trop vite. D’une autre part, je m’étonnais de sa patience et de sa constante sollicitude pour tout ce qui l’entourait. Dans une position où les airs dramatiques lui eussent très-bien convenu, elle était simple, parce qu’elle était malheureuse, elle ne se croyait pas le droit de mépriser tes occupations vulgaires des gens heureux ou indifférents.

Ainsi, lorsque je passais la soirée chez madame Malabry, et qu’elle trouvait moyen d’organiser entre elle, moi et Sophie, qui faisait tout ce qu’on voulait, une partie de whist, il ne fallait pas demander un quatrième à Cornélic, qui refusait avec un long et superbe regard sur ses habits de grand deuil; ni à Lia qui, en sa qualité de l)as-bleu improvisé, déclarait ne rien comprendre à ces jeux mécaniques. Mais il suffisait d’avertir Géorgina qu’on avait besoin d’elle, et tout aussitôt elle acceptait simplement, jouait simplement, sans distraction, sans bâillements. Sans supplice, comme eussent fait les deux âmes en peine qui languissaient à côté de nous.

Gcpendant tous ces mérites m’eussent peu touché si elle eût agi comme Sophie, saus effort et par l’heureux instinct d’un caractère qui n’avait ni prévoyance ni souvenir.

Géorgina, je le savais, Géorgina souffrait horriblement. Il y avait dans son âme, non pas, comme on eût pu le supposer, une accusation permanente contre celui qui l'avait aban?:»^ donnée; il y avait un grave repentir de l’imprudente folié qui l’avait égarée.

Cependant, comme tous Iss gens qui ne crient pas à tue-

LES QUATRE SŒURS

tête du moment qn’on les touche, elle était en butte à mille atteintes douloureuses ; personne ne pensait à la ménager, parce qu’elle ne se plaignait jamais.

Seul, attentif à l’observer, je voyais dans un tressaillement imperceptible, dans un soupir étouffé, la souffrance qu’elle venait d’éprouver. On eût dit qu’elle avait mis un cilice sur son cœur, et la brutale gaîté de Sophie, l’aigreur de la douce Lia, la superbe de la belle Cornélie, ne manquaient pas de s’appuyer cent fois par jour sur ses blessures.

Vis-à-vis de moi, elle était plus réservée encore que vis-àvis de ses sœurs. Seulement j’aurais pu croire qu’elle ne daignait pas montrer à ses sœurs ce qu’elles ne savaient pas deviner, et qu’envers moi elle était soigneuse de cacher ce que j’aurais voulu voir.

Faut-il te le dire? Ce (}ue Sophie faisait quelquefois souffrir à Géorgina, sans le vouloir, je le lui ai souvent infligé par une sorte de curiosité cruelle, qui voulait mesurer jusqu’au bout le courage de la pauvre ülle.

Mes premiers essais dans ce genre d’expérimentation me donnèrent l’espoir de réussir ; de réussir à quoi? je n’en sais rien, mais je vis l’impassible Géorgina prête à me demander grâce.

Toutefois, après quelques épreuves, ont eût dit qu’elle avait ajouté une nouvelle pièce à l’armure qui la recouvrait ; et mes attaques calculées me semblèrent sans effet comme les atteintes involontaires des autres. ^

J’aggravai la violence de mes cruautés, et à mon grand étonnement, l’insensibilité se changea en une sorte de triomphe imperceptible pour tout le monde, mais qui me sembla monstrueux. Puis tout à coup ce mouvement fit place à une réserve glacée, et bientôt après à une tristesse qui me fit un grand remords.

A mon tour je changeai, je devins bon, attentif, obséquieux pour elle; mais à mesure que je m’approchais d'elle, Géorgina s’éloignait de moi.

11 n’y avait pourtant dans celte retraite ni ressentiment, .iîTçi aversion ; c’était un embarras douloureux et timide.

Je puis te le dire, je n’avais plus de pensée que ]tour Géorgina, elle occupait tous mes rêves du présent, et je n’osais pas regarder dans mon avenir. .

Diniii^ed by GoogU

LES QUATRE SŒURS

Le voir sans elle, c’était me le faire solitaire et désolé ; l’y placer, je ne le pouvais pas.

A quel titre l’aurais-je fait? Géorgina n’était pas luie de ces femmes dont on fait une maîtresse, et elle n’étatt pas une femme dont on fait une épouse. Chaque jour me démontrait la nécessité de rompre une habitude qui n'avait pas d’issue possible.

D’ailleurs, mes soins étaient devenus inutiles' aux affaires de cette famille, je résolus de regagner ma Normandie.

Le jour où je pris cette belle résolution, je partis d’assez bonne heure, pour faire de longs adieux et prendre avec madame Malabry des arrangements pour les relations que je voulais établir par correspondance, et pour lui expliquer qu’elle, ni ses fillesÿnei|jevaient plus prendre! un parti quelconque sans me consulter.

L’homme est un drôle d’animal, et les Circonstances lui font prêter un sens à des choses bien indifférentes.

Comme je te l'ai dit, je voulais retourner à Caen, et je ne sais comment, en arrivant à un bouquet de bois qui précédé la maison de madame Malabry, poursuivi par l’idée de mon départ, il me vint sur les lèvres le refrain d’une chanson que j’avais cent fois fredonné en moquerie. Je me mis à chantonner ces deux vers :

Je vais revoir ma Normandie ;

C'est le pays où j'ai reçu le jour.

A la simple mélodie de ce refrain, au sens de ces paroles, qui expriment uue espérance, s’attachèrent malgré moi toutes les idées qui naissaient de mon départ.

J’irai raydir ma Normandie, ■ ^

c’est-à-dire que je 'quitterai Géorgina, cçtte femnje que j’au'

LES QUATRE SCEÜRS.

rais tant airnéo et que j’aimais tant; cette fem^e d’une âme forte, d’un caractère sérieux, d’une intelligence...

J’irai revoir ma Normandie ;

• C’est le pays où j’ai reçu le jour,

c’cst-à-tlirc c’est le pays où je mourrai solitaire, sans affections, sans famille, sans bonheur, sans espoir; et ce refrain se traduisait si bien pour moi de cette façon, que je chantais les larmes aux yeux et le cœur désolé, lorsque je me ,^ouvai en face de Géorgina,- qui m’avait vu, entendu, et qui me regarilait avec une curiosité triste.

Je fus honteux d’être surpris dans mon émotion; mais le regard de Géorgma était si bienveillant, que je n’en fus pas irrité.

— Qu’avez-vous? me dit-elle en me tendant la main, ce qu’elle ne faisait plus depuis longtemps.

— Vous voyez, lui dis-je, je chante.

Elle sourit tristement, et, après un moment de réflexion, elle me dit ; , .

— C’est donc votre dernière visit^ H

Je ne lui demandai pas d’où elle m’avait si bien compris, et je lui réiwndis^èchement :

— Oui, la dernière, puisque vous pensez que ce doit être la dernière.

Géorgina ne parut pas faire attention ù. mon humeur et reprit doucement :

— Vous reviendrez cependant à Paris, et vou^n’oublierez pas que vous avez rendu trop de services, pour que votre abandon ne fût pas un blâme cruel pour ma mère et mes sœurs.

— Elles n’ont pas besoin de moi, lui répondis-je, et d’ailleurs, une fois retiré dans ma province, je n’en sortirai plus, je n’en veux plus sortir.

— Vous avez peut-être raison, me dit Géorgina froidement.

Ce calme m’irrita, et je lui dis d’un ton d’ironie ;

— Vous trouvez?...

Elle me regarda encore avec un sourire doux et presque maternel qui lui allait si bien ; mais elle ne me répondit pas. Je m’irritai davantage.

DIgiiizHd by Googli

— N’est-ce pas que c’est ma place, et que je ne suis pas bon à autre chose?

Elle changea de visage, devint sérieuse, et me dit d’une voix émue :

— Si j’avais le droit de vous donner un avis, je ne vous le conseillerais pas.

— Et que me conseilleriez-vous donc?

— J’y ai souvent réfléchi, et je vous avoue que le conseil est diflicile à donner. Vous avez trop de scepticisme dans l’esprit pour vous faire une passion de tète, comme rumhition ou l’amour de 'la gloire, et vous avez trop de tendresse pour ne pas être malheureux.de vivre sans alVection.

— Mais, lui dis-je, je puis me marier ; une femme et des enfants qu’on aime suffisent au bonheur de la vie de gens qui valent beaucoup mieux que moi.

Géorgina baissa les yeux et me répondit gravement :

— Vous avez raison. •*

Ce mot me rendit furieux ; à mon sens, elle savait bien que

je ne me marierais pas, que je m’en allais sans csjiérance, sans avenir, et jo- la trouvais ingrate et barbare de ne pas mieux me consoler ; j’étais près d’éclater.

— Adieu donc, lui dis-je, je vais faire une visite à madame votre mère et je repars à l’instant.

Géorgina me prit la main, m’arrêta, et me regardant fixement, elle me dit ;

— Vous ne partirez pas ainsi ; je ne veux pas que vous partiez ainsi.

Je fus subjugué par son regàfd, sa voix, son attitude, et je lui dis timidement : '

Pourquoi donc?

— Nous ne devons pas mal nous quitter. Vis-à-vis l’un de l'autre nous sommes innocents du mal (pie nous nous faisons ; il ne faut pas ([ue nous nous en voulions.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous me comprenez, reprit-elle, et je vous montrerai l’exemple de la franchise. Vous m’aimez, mon ami.

A ce mot, prononcé avec une douce voix, avec un regard pur, avec une confiance sereine, je ne puis te dire quel sentiment de joie, de crainte, de surprise, me pénétra. Je demeurai interdit.

304 LES QUATRE S(»URS

— Vous m’aimez, reprit Géorgina, et vous avez honte de votre amour. . i

— Ail ! m’écriai-je, n’employez pas ce mot.

— Je ne m'en offenserais pas, quand môme ce serait vous qui raiiriez prononcé, car vous pouviez avoir de cet amour une opinion plus blessante pour moi que la honte qu’il vous cause. Vous pouviez lui donner une espérance, vous ne l’avez ]ias fait ; je vous en remercie.

— Et je vous remercie à mon tour d’avoir compris l’estime que j’ai pour vous. . *

— Eli bien ! mon ami, cette espérance que vous n’avea pas voulu lui donner, aucune autre ne peut là remplacer. C’est donc pour cela que vous laites bien de partir -, ce seront des combats que vous vous épargnerez ainsi qu’à moi.

— A vous aussi? lui dis-je. ^

— Je vous ai appelé mon ami dans toute la sincérité de mon cœur, et je vois avec chagrin le tourment que je vous . cause ; mon impuissance à le faire cesser est aussi une douleur pour moi, douleur cruelle, car elle devient un reproche incessant de ma faute et du passé. Pour moi comme pour vous, votre départ est donc une bonne résolution ; mais renfermer votre résistance dans l’inaction d’une province, vous avez mieux que cela à faire, à moins qu’ainsi que tous me l’avez dit vous ne vous décidiez à vous marier.

' — Vous savez bien que je ne le ferai pas. Je ne l’ai pas fait après vous avoir vue et perdue pour la première fois, et je ne le ferai pas davantage,

— Espérez mieux du temps et de la raison. Vous m’écrirez, je vous donnerai des conseils, et vous ne m’aimerez plus que comme un mort, car je suis morte pour vous comme femme.

Je me roulais de colère, de rage et de désespoir en moimême, elle me voyait squffrir, et prenait pitié de moi.

— Maintenant, me dit-elle, vous pouvez aller faire vos

adieux à ma mère et à mes sœurs. . *

— Eh bien ! j’y vais, lui dis-je en m’éloignant brusquement.

Elle me laissa partir et j’arrivai tout bouleversé chez madame Malabry. J’étais sombre, bourru, impatient; je disais à chaque instant que j’allais partir, et je ne m’en allais jamais.

LES QUATRE SŒURS

J’attendais Géorgina, comme à une autre époque je l’avais " attendue; mais cette fois je la trouvais injuste, cruelle, de ne pas venir. Tout ce qu’elle m’avait dit me semblait le froid, le sec jugement d’une femme sans cœur.

Enliii, je lis mes adieux et je partis désolé, furieux, plus malheureux qu’avant ma visite ; désespéré d’avoir si bien jugé, si bien compris et si froidement condamné. Jamais je ne m’étais senti si irrité contre Géorgina et jamais je ne m’étais dit plus haut qu’elle seule avait raison, qu’elle avait été même généreuse envers moi en ne me disant pas que j’étais un insigne poltron de me refuser à mon bonheur par respect pour le monde. .ÿ

Puis tout à coup il me vint une idée ; c’est que tout ce que . j’admirais en elle était une comédie, et que ces belles appréciations si sévères de sa position eussent peut-être singuüèreraent lléchi si je lui avais fait entrevoir la possibilité de ce mariage si impossible ; et à cette pensée, sur l’heure, sans autre réflexion, arrivé aux portes de Paris, je fais retourner ma voiture et j’arrive à dix heures du soir chez madame Malabry.

Tout le monde était retiré. J’hésite à sonner à la porte, et je reste une heure entière à errer autour de la maison comme un fou, tantôt décidé à faire sérieusement ma demande, tantôt décidé à partir.

Cependant, tandis que j’étais comme un voleur au pied de cette maison, j’eBtcnds ouvrir une persieune, c’était celle de Géorgina. Elle se' mit à sa croisée, et j'entendis qu’elle murmurait quelques paroles. J’écoutai, je ne pus rien entendre. Elle se retira, et je la vis qui marchait dans sa chambre avec activité, venant quelquefois à la croisée où elle restait immobile à contempler le ciel.

Le murmure de sa voix vint encore jusqu’à moi, triste, doux, mélancolique, et j’entendis sinon les paroles^ du moins la phrase musicuie de mou refrain du matin : « J’ïrai revoir ma Normandie. » Cette douce voix voilée dans le silence de la nuit m’arrivait comme le son lointain d’un harmonica. Ce refrain languit un moment, incertain dans sa voix, comme si des larmes l’eussent arrêtée, et je la vis qui les essuyait avec tristesse. Je m’élançai en m’écriant ;

— Géorgina !

LES QÜÀTRE SCEURS.

Elle poussa un cri, puis, lorsque je fus sous sa fenôtre et qu’elle me reconuul, élle me ilit :

• — One vous esl-il donc arrivé, et pourquoi ôlcs-vous revenu à celle heure ?

— Je suis venu vous demander si vous vouliez m’épouser.

—Ceci est fort grotesque, n’est-ce pas, mon cher ami? ton

gros ami Trucindor faisant une pareille proposition au pied d’une fenêtre, où vous autres romanciers vous mettez d’ordinaire des gens qui demandent tout autre chose. Je ne sais ce que tu en penseras ; mais Géorgina fut prise à l’improviste, elle laissa échapper un cri de bonheur, et je la vis tomber à genoux derrière son balcon et pleurer, et sangloter durant longtemps.

— Eh bien? lui dis-je.

— Elle me fit un signe et disparut; elle descendit.

— Eh bien! lui dis-je, le voulez-vous?

— Oui, me dit-elle, et je vous jure devant Dieu que je serai une honnête femme.

Cette scène se passait il y a deux mois ; voici maintenant la lin de mon liistoire. •.

Au manuscrit de mon ami Morland était jointe la lettre suivante :

« Monsieur Félix Morland a l’honneur de vous faire part » de son mariage avec mademoiselle Géorgina de Mandres. »

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