‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 11 sur 66 · L’ APPRENTISSAGE · texte numérisé non relu

L’ APPRENTISSAGE

L’imprimerie de M. Parangon, à Auxerre, se trouvait près du couvent des Cordeliers. Les presses étaient au rez-dechaussée, les casses dans une grande salle au-dessus. Les premières fonctions qui furent confiées à Nicolas n’avaient rien d’attrayant; il s’agissait principalement de ramasser dans les balayures les caractères tombés sous les pieds des compagnons, de les recomposer ensuite, puis de les récuser; il fallait aussi ^aire les commissions de trente-deux ouvriers, puiser de l’eau pour eux, et subir toutes leurs fantaisies grossières. L’amoureux dç la belle Jeannette Rousseau, l’élève des jansénistes acceptait ces humiliations avec peine; cependant, son intelligence, son goût pour le travail, et surtout la connaissance qu’il a v ait du latin, ne tardèrent pas à le faire respecter des compositeurs. Il y avait quelques livres dans le cabinet du

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patron; Nicolas, qui, les jours de fête, préférait la lecture aux parties de plaisir de ses camarades, se prit d’une grande admiration pour les romans de Mme de Villedieu. La facilité avec laquelle les amants s’écrivent dans ces sortes de compositions lui fit trouver tout naturel d’écrire une lettre d’amour à Jeannette en vers octosyllabiques ; seulement, par un oubli incroyable des précautions à prendre en pareille circonstance, il se borna à jeter la lettre à la poste, de sorte qu’elle tomba sous les yeux des parents, puis fut envoyée au presbytère, où le curé, l’abbé Thomas et la sœur Pilon jetèrent des cris d’indignation. Ota s’applaudit d’aùtant plus, dans la famille, d’avoir éloigné du pays un si dangereux séducteur, et l’impossibilité de retourner à Cou rgis après dette esclandre désola profondément le jeune amoureux.

Tout à coup, une apparition imprévue vint entièrement changer le cours de ses idées et prendre sur sa vie une influence qui en changea toute la destinée. Mme Parangon, la femme du patron, que Nicolas n’avait pas vue encore, revint d’un voyage de plusieurs semaines qu’elle avait fait à Paris. Voici le portrait que traçait d’elle plus tard l’écrivain, parvenu à l’apogée de sa vie littéraire : « Représentez-vous une belle femme, admirablement proportionnée, sur le visage de laquelle on voyait également fondus la beauté, la noblesse et ce joli si piquant des Françaises qui tempère la majesté ; ayant une blancheur animée plutôt que des couleurs ; des chevetix fins, cendrés et soyeux; les sourcils arqués, fournis et paraissant noirs; un bel œil bleu, qui, voilé par de longs cils, lui donnait cet air angélique et modeste, le plus grand charme de la beauté; un son de voix timide, pur, sonore, allant à l’âme; la démarche voluptueuse et décente ; la main douce sans être potelée, le bras parfait, et le pied le plus délicat qui jamais ait porté une jolie femme. Elle se mettait avec un goût exquis; il semblait qu’elle donnât à la parure la plus simple ce charme vainqueur de la ceinture de Vénus auquel on ne pouvait résister. Un ton affable, engageant, était le plus doux de ses

charmes; il la faisait chérir quand la différence de sexe ne forçait pas à l’adorer. »

Telle était Mme Parangon, mariée depuis peu de temps, et dont l’époux paraissait peu digne d’une si aimable compagne. Dans les premiers temps de son apprentissage, Nicolas, se trouvant seul un dimanche à garder l’atelier, avait entendu des cris de femme qui partaient du cabinet de M. Parangon. Il s’y précipita, et vit Tiennette, la servante, aux genoux du patron, qu’elle suppliait d’épargner son honneur.

— Vous êtes bien hardi, cria ce dernier, d’entrer où je suis! Retirez-vous.

L’attitude de Nicolas fut assez résolue pour faire fléchir le maître et pour donner à Tiennette le temps de s’enfuir. M. Parangon, un peu honteux au fond, chercha alors à donner le change aux soupçons trop fondés de son apprenti.

Nicolas était à son travail quand on vint annoncer : « Madame est revenue! » Il travaillait encore, le nez dans la poussière, à ramasser des lettres, des espaces et des cadratins. Il n’eut que le temps de faire sa toilette dans un seau et de descendre au rez-de-chaussée, où se pressait la foule des ouvriers. Mme Parangon, qui faisait attention à tout le monde et avait un regard, un mot obligeant pour chacun, ne tarda pas à distinguer Nicolas.

— C’est le nouvel élève ? dit-elle au prote.

— Oui, madame, répondit ce dernier... Il fera quelque chose.

— Mais on ne le voit pas, dit Mme Parangon, pendant que le jeune homme, après son salut, se perdait de nouveau dans la foule.

— Le mérite est modeste, observa jin des ouvriers avec quelque ironie.

L’apprenti reparut en rougissant.

— Monsieur Nicolas, reprit Mme Parangon, vous êtes le fils d’un ami de mon père; méritez aussi d’être notre ami...

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En ce moment, le sourire gracieux de la jeune femme vint rappeler à Nicolas un souvenir évanoui. Cette femme, il l’avait vue autrefois, mais non pas telle qu’elle lui apparaissait maintenant; son image se trouvait à demi noyée dans une de ces impressions vagues de l’enfance qui reviennent par instants comme le souvenir d’un rêve.

— Eh quoi ! dit Mme Parangon, vous ne reconnaissez pas la petite Colette de Vermanton?

— Colette? c’est toi?... C’est vous, madame? balbutia Nicolas.

Les ouvriers retournaient à leurs travaux; le jeune apprenti resta seul, rêvant à cette scène, résultat d’un hasard si simple. Cependant, la dame avait passé dans une arrière-salle, où sa servante l’aidait à se débarrasser de ses vêtements de voyage. Elle en sortit quelques minutes après.

— Tiennette m’a dit que vous étiez un garçon très-honnête... et très-discret, ajouta-t-elle en faisant allusion sans doute à ce qui s’était passé dans le cabinet de M. Parangon. Voici un objet qui vous sera utile dans vos travaux.

Et elle lui donna une montre d’argent.

De ce moment, Nicolas fut très-respecté dans l’atelier et dispensé des ouvrages les plus rebutants. Son goût pour l’étude, son éloignement des dissipations et de la débauche, où tombaient plusieurs de ses camarades, augmentèrent l’estime que faisait de lui Mme Parangon, qui aimait à s’entretenir avec le jeune apprenti, et l’interrogeait souvent sur ses lectures. Les romans de Mme Villedieu, et meme la Princesse de Clèves, ne lui paraissaient pas d’un enseignement bien solide.

— Mais je lis aussi Térence, dit Nicolas, et même j’en ai commencé une traduction.

— Ali! lisez-moi cela! dit Mme Parangon. •

Il alla chercher son cahier et lut une partie de l Andrienne. Le feu qu’il mettait dans son débit, surtout dans les passages où Pamphile exprime son amour pour la belle esclave, donna l’idée à Mme Parangon de lui faire lire Zaïre , qu’elle avait vu

représenter à Paris. Elle suivait des yeux le texte, et indiquait de temps en temps les intonations usitées par les acteurs de la Comédie-Française; mais bientôt elle se prit à préférer tout à fait le débit naturel et simple du jeune homme : elle avait appuyé son bras sur le dossier de la chaise où il était assis, et ce bras, dont il sentait la douce chaleur sur son épaule, communiquait à sa voix le timbre sonore et tremblotant de l’émotion. Une visite vint interrompre cette situation que Nicolas prolongeait avec délices. C’était. Mme Minon la procureuse, parente de- Mme Parangon.

— Je suis encore toute attendrie, dit cette dernière; M. Nicolas me lisait Zaïre.

— Il lit donc bien ?

— Avec âme.

— Oh ! tant mieux, s’ècrii Mme Minon en battant des mains... Il nous lira la Pucelle, qui est aussi de M. de Voltaire ? Ce sera bien amusant.

Nicolas dans son ignorance et Mme Parangon dans son ingénuité s’associèrent à ce projet, qui, du reste, ne se réalisa pas; il suffit à la dame d’ouvrir le livre pour en apprécier la trop grande légéreté.

Cependant, la moralité de Nicolas ne devait pas tarder à recevoir une atteinte plus grave. Il se trouvait seul un soir dans la salle du rez-de-chaussée, quand il vit entrer furtivement un homme aux habits en désordre, ou plutôt à moitié vêtu, qu’il . reconnut pour un des Cordeliers dont le couvent était voisin de l’imprimerie. Ce personnage, qui se nommait Gaudet d’Arras, lui dit qu’il était poursuivi, qu’on l’avait attiré dans un piège, et que, de plus, il ne pouvait rentrer *u couvent par la porte ordinaire, attendu qu’on lui demanderait ce qu’il avait fait de sa robe. Une porte de l’imprimerie communiquait avec la cour du couvent; c’était le moyen d’éviter tout scandale. Nicolas consentit à sauver ce pauvre moine, dont l’escapade demeura inconnue.

Quelques jours après, le cordelier repassa, vêtu de sa robe

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cette fois, et invita Nicolas à venir déjeuner dans sa cellule. 11 lui avoua, dans les moments d’épanchement qu’amenèrent les suites d’un excellent repas accompagné dè vin exquis, que la vie religieuse lui était à charge depuis longtemps, d’autant qu’elle n’était pas pour lui le résultat d’un choix, mais d’une exigence de sa famille. Il était, du reste, en mesure de faire casser ses vœux, ce qui pouvait servir d’excuse à la légèreté de sa conduite.

Il y avait naturellement, dans l’âme indépendante de Nicolas, une profonde antipathie pour ces institutions féodales, survivant encore dans la société tolérante du xvm' siècle, qui contraignaient une partie des enfants des grandes familles à prononcer sans vocation des vœux austères qu’on leur permettait aisément d’enfreindre, à condition d’éviter le scandale. Nicolas ne s’était pas senti au. premier abord beaucoup de sympathie pour ce moine qui avait oublié sa robç dans les blés ; mais l’idée que Gaudet d’Arras ne faisait qu’anticiper sur l’époque future de sa liberté le rendait relativement excusable. Il s’établit donc une liaison assez suivie entre Nicolas et le cordelier. Si l’on a jusqu’ici apprécié favorablement les actions du premier, on pourra reconnaître encore en lui un cœur honnête, emporté seulement par des rêveries exaltées; quant, à • l’autre, c’était déjà un esprit tout en proie au matérialisme de l’époque. Sa mère lui faisait une forte pension qui lui permettait d’inviter souvent à dîner les autres moines dans sa cellule, fort gaie et donnant sur le jardin. Nicolas fut quelquefois de ces parties, où l’on buvait largement, et où l’on émettait des doctrines plus philosophiques que religieuses. L’influence de ces idées détermina plus tard les tendances de l’écrivain; lui-même en fait souvent l’aveu.

Cette intimité dangereuse amena naturellement des confidences. Le cordelier daigna s’intéresser aux premiers amours du jeune homme, tout en souriant parfois de son ingénuité, fin principe, lui dit-il, il faut éviter tout attachement ron manesque. L’unique moyen de ne pas être subjugué par les

femmes, c’est de les rendre dépendantes de vous. Il est bon ensuite de les traiter durement, elles vous en aiment davantage. Je me suis aperçu de votre attachement pour Mme Parangon; prenez garde à l’adoration dont vous l’entourez. Vous êtes la souris avec laquelle elle joue, l'humble serviteur qu’elle veut conserver le plus' longtemps possible dans cette position. C’est à vous de prendre le beau rôle en ôtant à la belle dame la gloire qu’elle acquerrerait en vous résistant...

Nicolas ne comprenait pas une doctrine aussi hardie, il souffrait même de voir son ami profaner le sentiment pur qui l’attachait à sa patronne.

— Que voulez- vous dire? observa-t-il enfin.

— Je dis qu’il faut cesser de manger votre pain à la fumée. Osez vous déclarer, et menez vivement les choses, ou bien occupez-vous d’une autre femme : celle-ci viendra à vous d’elle-même, et vous aurez à la fois deux triomphes.

— Non, dit Nicolas, je n’agirai jamais ainsi!

— Je reconnais bien là, reprit Gaudet d’Arras, l’amant respectueux de Jeannette Rousseau I

Nicolas se promit de ne plus revoir le cordelier, mais -déjà le poison était dans son cœur; cette existence si douce, cette passion toute chrétienne qu’il n’aurait jamais avouée, et qui n’avait d’autre but que la pure union des âmes, cette image si chaste et si noble, qu’elle ne repoussait pas même dans son cœur celle de Jeannette Rousseau, et s’en faisait accompagner comme d’une sœur chérie, toutes ces charmantes sensations d’un esprit de poète auquel suffisait le rêve, il allait désormais les échanger contre les ardeurs d’une passion toute matérielle. Plein des idées nouvelles qu’il avait puisées dans ses lectures philosophiques, il ne lui servait plus à rien de fuir les conseils de Gaudet d’Arras; la solitude retentissait pour lui de ces voix railleuses et mélancoliques qui venaient des muses latines, et qui reproduisaient les sophismes qu’il venait d’entendre. « Une femme est comme une ombre : suivez-la , elle fuit , fuyez-la, elle suit. » Le cordelier n’avait pas dit autre chose.

LES ILLUMINES

Il voulut entrer dans l’église, où retentissaient les chants de vêpres. Les Cordeliers que Gaudet d’Arras avait traités le matin rendaient le plain-chant avec une vigueur inaccoutumée. Nicolas reconnaissait tes voix de ses compagnons de table, imprégnées des vins les plus généreux de la Bourgogne ; il entra dans le cimetière pour échapper à ce souvenir, et se prit machinalement à déchiffrer les plus vieilles inscriptions des tombes. L’une d’elles portait en lettres gothiques : Guil/ain, 1534. En réfléchissant aux deux siècles qui avaient séparé la mort d’un inconnu de l’époque de sa propi e naissance, Nicolas crut sentir le néant de la mort et de la vie, et céda à cette voluptueuse tristesse que les Romains se plaisaient à exciter dans leurs festins; il s’écria comme Trimalcion : « Puisque la vie est si courte, il faut se héler... »

En rentrant à l’imprimerie, il prit un livre pour changer le cours de ces idées; mais, peu de temps après, il vit revenir Mme Parangon, qui sortait de chez la procureuse, où elle avait dîné Elle était chaussée en mules à languettes , bordure et talons verts, attachées par une rosette en brillants. Ces mules étaient neuves et la gênaient probablement, et, èomme Tiennette n’élait pas rentrée, elle pria Nicolas de débarrasser un petit fauteuil cramoisi, afin qu’elle pût s’asseoir. Nicolas, la voyant assise, se précipita à ses pieds, et lui ôta ses mules sans les déboucler. La dame ne fit que sourire, et dit :

— Au moins donnez-m’en d’autres.

Nicolas se hâta d’en aller chercher; mais Mme Parangon avait, à son retour, caché ses pieds sous sa robe, et voulut alors se chausser elle-même.

— Que lisez-vous là? dit-elle.

— Le Ciel, madame, dit Nicolas.

Et il ajouta : •

— Ah! que Chimène fut malheureuse! * mais qu’elle était

aimable! ' >

— Oui, elle se trouvait dans une cruelle position.

— Oh ! bien cruelle !

— Je crois, en vérité, que ces positions-là... augmentent l’amour.

— Bien sûrement, madame, elles l’augmentent à un point...

— Eh ! comment le savez-vous k votre âge?

Nicolas fut embarrassé, il rougît. Un moment après, il osa dire :

— Je le sais aussi bien que Rodrigue.

— Mme Parangon se leva avec un éclat de rire, et elle reprit d’un ton plus sérieux :

— Je vous souhaite les vertus de Rodrigue, et surtout son bonheur !

Nicolas sentit, à travers l’ironie bienveillante qui termina cette conversation, qu’il avait été un peu loin. Mme Parangon s’était retirée, mais ses mules aux boucles étincelantes étaient restées près du fauteuil. Nicolas les saisit avec une sorte d’exaltation, en admira la forme et osa écrire en petits caractères, dans l’intérieur de l’un de ces charmants objets : « Je vous adore 1 » Puis, comme Tiennette rentrait, il lui dit de les reporter.

l’étoile DE VÉNUS

Cette action étrange, cette déclaration d’amour si singulièrement placée, cette audace surtout pour un apprenti de s’adresser à l’épouse du maître, était un premier pas sur une pente dangereuse où Nicolas ne devait plus s’arrêter. On l’a vu jusqu’ici céder facilement sans doute aux entraînements de son cœur; nous avons dû taire même bien des aventures dont les jeunes filles de Sacy et d’Auxerre étaient- les héroïnes, souvent adorées, souvent trahies... Désormais cette âme si jeune encore ne se sent plus innocente; c’était la minute indécise entre le bien et le mal, marquée dans la vie de chaque homme, qui décide de toute sa destinée. Ah! si l’on pouvait arrêter l’ai—

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guille et la reporter en arrière! mais on ne ferait que déranger l’horloge apparente, et l’heure éternelle marche toujours.

Ce jour-là même, M. Parangon et le proie assistaient à un banquet de francs-maçons ; Nicolas devait donc dîner seul avec la femme de l’imprimeur. 11 n’osait se mettre à table. Mme Parangon lui dit d’une voix légèrement altérée :

— Placez- vous.

Nicolas s’assit à sa place ordinaire.

— Mettez-vous en face de moi, dit Mme Parangon, puisque nous ne sommes que deux.

Elle le servit. Il gardait le silence et portait lentement les morceaux à sa bouche.

- — Mangez, puisque vous êtes à table, dit la dame. A quoi révez-vous ?

— A rien, madame.

— Étiez-vous à la grand’messe?

— Oui, madame.

— Avez-vous eu du pain bénit ?

' — Non, madame, je me trouvais derrière le chœur, où l’on n’en distribue pas.

— En voici un morceau .

Et elle le lui montra sur un plat d’argent, mais il fallut encore qu elle le lui donnât.

— Vous êtes dans vos réflexions? ajouta-t-elle.

— Oui, madame...

Et, sentant tout à coup l’inconvenance de sa réponse, il reprit un peu de courage ; il se souvint que ce jour était justement celui de la naissance de Mme Parangon.

— Je songeais, dit-il, que c’est aujourd’hui une fête... Aussi, je voudrais bien avoir un bouquet à vous présenter ; mais je n’ai que mon cœur, qui déjà est à vous.

Elle sourit et dit :

— Le désir me suffit.

Nicolas s’était levé, et, s’approchant de la fenêtre, il regardait vers le ciel.

— Madame, ajouta-t-il, si j’étais un dieu, je ne penserais pas à vous offrir des fleurs, je vous donnerais la plus belle étoile, celle que je vois là. On dit que c’est Vénus...

— Oh! monsieur Nicolas! quelle idée avez-vous!

— Ce qu’on ne peut atteindre, madame, le ciel nous permet du moins de l’admirer. Aussi, toutes les fois maintenant que je verrai cette étoile, je penserai : « Voilà le bel astre sous lequel est née Mlle Colette. »

Bile parut touchée et répondit :

— C’est bien, monsieur Nicolas, et très- joli!

Nicolas s’applaudit d’échapper aux reproches que sans doute il méritait; mais la dignité de sa maîtresse lui parut de la froideur ; Mme Parangon rentra chez elle ensuite. Le jeune homme se sentait si agité, qu’il ne pouvait rester en place. La soirée n’était pas encore avancée, il sortit de la maison, et se promena du côté du rempart des, bénédictins. Quand il revint, la maison était vide; M. Parangon avait reçu une lettre d’affaires qui l’avait obligé de partir pour Vermanton ; sa femme était allée le conduire à la voiture et s’était fait accompagner de sa servante Tiennette. Nicolas avait le cœur si plein, qu’il fut contrarié de ne savoir à qui parler. En jetant les yeux par hasard dans la cour des cordeliers, il aperçut Gaudet d’Arras, qui se promenait à grands pas, en regardant les astres.

C’était, nous l’avons dit, un singulier esprit que ce moine philosophe. Il y avait dans sa tête un mélange de spiritualisme et d’idées matérielles qui étonnait tout d’abord. Sa parole enthousiaste lui donnait aussi sur tous ceux qui l’approchaient un empire auquel il n’était pas possible de se soustraire. Nicolas fit quelques tours de promenade avec, lui, s’unissant comme il pouvait aux rêveries transcendantes de Gaudet d’Arras. Son amour platonique pour Jeannette, son amour sensuel pour Mme Parangon, lui exaltaient la tête au point qu’il ne put s’empêcher d’eu laisser paraître quelque chose. Le cordelier lui répondait avec une apparente distraction.

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— 0 jeune homme, lui disait-il, l’amour idéal, c’est la généreuse boisson qui perle au bord de la coupe; ne te contente pas d’en admirer la teinte vermeille; la nature ouvre en ce moment sa veine intarissable, mais tu n’as qu’un instant pour t’abreuver de ses saveurs divines, réservées à d’autres après toi!

Ces paroles jetaient Nicolas dans un désordre d’esprit plus . grand encore.

— Quoi! disait-il, n’exisle-t-il pas des raisons qui s’opposent à nos ardeurs délirantes ? n’est-il pas des positions qu’il faut respecter, des divinités qu’on adore à genoux, sans oser même leur demander une faveur, un sourire?

Gaudet d’Arras secouait la tète et continuait ses théories à la fois nuageuses et matérielles. Nicolas lui parla de l’éternelle justice, des punitions réservées au vice et au crime... Mais le cordelier ne croyait pas en Dieu.

— La nature, disait-il, obéit aux conditions préalables de l’harmonie et des nombres; c’est uue loi physique qui régit l’univers.

— Il m’en coûterait pourtant, disait Nicolas, de renoncer à l’espérance de l’immortalité.

— J’y crois fermement moi-mçme, dit Gaudet d’Arras. Lorsque notre corps a cessé de vivre, notre âme dégagée, se voyant libre, est transportée de joie et s’étonne d’avoir aimé la vie...

Et, s’abandonnant à une sorte d’inspiration, il continua, comme rempli d’un esprit prophétique :

— Notre existence libre me parait devoir être de deux cent cinquante ans... par des raisons fondées sur le calcul physique du mouvement des astres. Nous ne pouvons ranimer que la matière qui composait la génération dont nous faisions partie; probablement cette matière n’est entièrement dissoute, assez pour être revivifiable, qu’après l’époque dont je parle. Pendant les cent premières années de leur vie spirituelle, nos âmes sont heureuses et sans peines morales, comme nous le sommes

dans notre jeunesse corporelle. Elles sont ensuite cent ans dans l’âge de la force et du bonheur; mais les cinquante dernières années sont cruelles par l’effroi que leur cause leur retour à la vie terrestre. Ce que les âmes ignorent surtout, c’est l’état où elles naîtront; sera-t-on maître ou valet, riche ou pauvre, beau ou laid, spirituel ou sot, bon ou méchant? Voilà ce qui les épouvante. Nous ne savons pas en ce monde comment on est dans l’autre vie, parce que les nouveaux organes que l’âme a reçus sont neufs et sans mémoire; au contraire, l’âme dégagée se ressouvient de tout ce qui lui est arrivé non-seulement dans sa dernière vie, mais dans toutes ses existences spirituelles...

A travers ces bizarres prédications, Nicolas suivait toujours sa rêverie amoureuse ; Gaudet d’Arras s’en aperçut et garda pour un autre jour le développement de son sysrème ; seulement, il avait jeté dans le cœur du jeune homme un germe d idées dangereuses qui, par leur philosophie apparente, détruisaient les derniers scrupules dus à l’éducation chrétienne. La conversation se termina par quelques banalités sur ce qui se passait dans la maison. Nicolas apprit indifféremment à son ami que M. Parangon était parti pour Vermanton.

— Voilà une belle veuve!... s’écria le cordelier. *

Et ils se séparèrent sur ces mots.

En remontant dans la maison, Nicolas se sentit comme un homme ivre qui pénètre du dehors dans un lieu échauffé. Il était tard, tout le monde dormait, et il ouvrait les portes avec précaution pour regagner sans bruit sa chambre. Arrivé dans la salle à manger, il se prit à songer au repas qu’il avait fait seul avec sa maîtresse quelques heures auparavant ; la fenêtre était ouverte, et il chercha des yeux cette belle étoile de Mlle Colette , cette étoile de Vénus qui brillait alors au ciel d’une clarté si sereine : elle n’y était plus. Tout à coup, une pensée étrange lui monta au cerveau ; les dernières paroles qu’avait dites Gaudet d’Arras lui revinrent à l’esprit, et, comme un larron, comme un traître, il se précipita vers la

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chambre où reposait l’aimable femme. Grâce aux habitudes confiantes de la province, une simple porte vitrée fermée d’un loquet constituait toute la défense de cette pudique retraite, et même la porte n’était que poussée. La respiration égale de Mme Parangon marquait d’un doux bruit les instants fugitifs de cette nuit. Nicolas osa entr’ouvrir la porte ; puis, tombant à genoux, il s’avança jusqu’au lit, guidé par la lueur d’une veilleuse, et alors il se releva peu à peu, encouragé par le silence et l’immobilité de la dormeuse.

Le coup d’œil que jeta Nicolas sur le lit, rapide et craintif, ne porta pas à son âme tout le feu qu’il en attendait. C’était ' la seconde fois qu’il avait l’audace de pénétrer dans l’asile d’une femme endormie; mais Mme Parangon n’avait rien de l’abandon ni de la nonchalance imprudente de la pauvre Marguerite Pâris. Elle dormait, sévèrement drapée comme une statue de matrone romaine. Sans la douce respiration de sa poitrine et l’ondulation de sa gorge voilée, elle eût produit l’impression d’une figure austère sculptée sur un tombeau. Le mouvement qu’avait fait Nicolas l’avait sans doute à demi réveillée, car elle étendit la main, puis appela faiblement sa servante Tiennette. Nicolas se jeta à terre. La crainte qu’il eut d’ètiie touché par le bras étendu de sa maltresse, ce qui certainement l’eût réveillée tout à fait, lui causa une impression telle, qu’il resta quelqne temps immobile, retenantson haleine, tremblant aussi que Tiennette n’entrât. Il atteudit quelques minutes, et, le silence n’ayant plus été troublé, l’apprenti n’eut que la force de se glisser en rampant hors de la chambre. Il s’enfuit jusqu’à la salle à manger et se tint debout dans l’encoignure d’un bulfet ; peu de temps après, il entendit un coup de sonnette. Mme Parangon réveillait sa servante et la faisait coucher près d’elle.

Comment oser reparaître devant le cordelier après une si ridicule tentative ? Cette pensée préoccupait Nicolas le lendemain plus vivement même que le regret d’une occasion perdue. Ainsi la corruption faisait des progrès rapides dans cette

âme si jeune, et les douleurs-dc l’amour-propre dominaient celles de l’amour.

Le lendemain, après le dîner, Mme Parangon pria Nicolas de lui faire une lecture, et choisit les Lettres du marquis de Rosselle. Rien, du reste, dans son ton, dans ses regards* n’indiquait qu’elle connût la cause du bruit qui l’avait réveillée la nuit précédente. Aussi Nicolas ne tarda-t-il pas à se rassurer ; il lut avec charme, avec feu; la dame, un peu renversée dans un fauteuil devant la cheminée, fermait de temps en temps les yeux ; Nicolas, s’en apercevant, ne put s’empêcher de penser à l’image adorée et chaste qu’il avait entrevue la veille. Sa voix devint tremblante, sa prononciation sourde , puis il s’arrêta tout à fait.

— Mais je ne dors pas!... dit Mme Parangon avec un tim- "bre de voix délicieux ; d’ailleurs , même quand je dors, j’ai le sommeil très-léger.

Nicolas frémit ; il essaya de reprendre sa lecture, mais son émotion était trop grande.

— Vous êtes fatigué, reprit la dame, arrêtez-vous. Je m’intéressais vivement à cette Léonora...

— Et moi, dit Nicolas reprenant courage, j’aime mieux encore le caractère angélique de Mlle de Ferval. Ah! je le vois, toutes les femmes peuvent être aimées, mais il en est qui sont # des déesses.

— Il en est surtout qu’il faut toujours respecter, dit Mme Parangon.

Puis, après un silence que Nicolas n’osa pas rompre, elle reprit d’un ton attendri :

— Nicolas, ce sera bientôt le temps de vous établir... N’avez-vous jamais pensé à vous marier ?

— Non, madame, dit froidement le jeune homme.

Et il s’arrêta, songeant qu’il proférait un odieux mensonge: l’image irritée de son premier amour se représentait à sa pensée ; mais Mme Parangon, qui ne savait rien, continua :

— Votre famille est honnête et alliée de la mienne, songez

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bien à ce que je vais vous. dire. J’ai une sœur beaucoup plus jeune que moi..., qui me ressemble un peu.

Elle ajouta ces mots avec quelque embarras, mais avec un charmant sourire...

Eh bien, monsieur Nicolas, si vous travaillez avec courage, c’est ma sœur que je vous destine. Que cet avenir soit pour vous un encouragement à vous instruire, un attrait qui préserve vos mœurs. Nous en reparlerons, mon ami

La digne femme se leva, et lit un geste d’adieu. Nicolas se précipita. sur scs mains qu’il baigna de larmes.

— Ah! madame! s’écria-t-il d’une voix entrecoupée.

Mais Mme Parangon ne voulut pas en entendre davantage. Elle le laissa tout entier à ses réffexions et à son admiration pour tant de grâce et de bonté. Il était clair maintenant pour lui qu’elle savait tout, et qu’elle avait adorablement tout com- ' pris et tout réparé.

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