‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 12 sur 66 · LA SURPRISE · texte numérisé non relu

LA SURPRISE

On va voir maintenant se presser les événements. Nicolas % n’est plus ce jeune homme naïf et simple, amant des solitudes et des muses latines, d’abord un petit paysan rude et sauvage, puis un studieux élève des jansénistes, puis encore un amoureux idéal et platonique, à qui une femme apparaît comme une fée, qu’il n’ose même toucher de peur de faire évanouir son rêve. L’air de la ville a été mortel pour cette âme indécise, énergique seulement dans son amour de la nature et du plaisir. Grâce aux conseils perfides qu’il s’est plu à entendre, grâce à ces livres d’une philosophie suspecte, où la morale a les attraits du vice et le masque de la sagesse 1 , le voilà maintenant

1. Il écrivait plus tard : « Sans mon amour du travail, je serais devenu un scélérat. » •

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dégagé de tout frein, portant dans un esprit éclairé trop tôt cette froide faculté d’analyse que l’âge mûr ne doit qu’à l’expérience, et se précipitant, ainsi armé, dans une atmosphère de divertissements grossiers, dont l’habitude 's’explique chez ceux qui s’y livrent d'ordinaire par l’ignorance d’une meilleure façon de vivre. L’indulgence de Mme Parangon, cette douce pitié, cette sympathie exquisç pour un amour honnête qui s’égare, il n’en a pas senti toute la délicatesse. Il a cru comprendre que la noble femme n’était pas aussi irritée qu’il l’avait craint de sa tentative nocturne. Cependant, toutes les fois qu’il se trouvait seul avec elle depuis, elle ne lui reparlait plus que de son projet de le marier à sa sœur, et lui-même, par instants, se prenait à penser qu’il trouverait un jour dans cette enfant une autre Colette; elle avait ses traits charmants en effet, elle promettait d’être son image; mais que de temps il fallait attendre ! Dans ces retours de vertu, il devenait rêveur, et Mme Parangon ne pouvait lui refuser nne main, un sourire qu’il demandait hypocritement coiyme un mirage du bonheur légitime réservé à son avenir. Elle comprit le danger de ces entretiens, de ces complaisances, et lui dit :

— Il faut vous distraire. Pourquoi n’allez-vous pas aux fêtes, aux promenades, comme les autres garçons? Tous les soirs et tous les dimanches, vous restez à lire et à écrire; vous vous rendrez malade.

— Eh bien, se dit-il, c’est cela, il faut vivre enfin!

‘ Et il se précipita dès lors, avec la rage des esprits mélancoliques, des esprits déçus, dans tous les plaisirs de cette petite ville d’Auxerre, qui n’était alors guère plus vertueuse que Paris. Le voilà devenu le héros des bals publics, le boute-en-train des réunions d’ouvriers; ses camarades étonnés l’associent à toutes leurs parties. Il leur enlève leurs maîtresses, il passe de la brune Marianne à la piquante Aglaé Ferrand. La douce Edmée Servigné, la coquette Delphine Baron , se disputent ses préférences. Il leur fait des vers à toutes deux, des vers du temps, dans le goût de Chaulieu et de Lafare. Il se plaît parfois à

LKS illüminés

donner à ces liaisons un scandale dont le bruit pénétre jnsqu'à Mme Parangon ; il répond aux reproches qu’elle lui fait l’œil mouillé de pleurs, en prenant des airs triomphants : « Il faut bien qu’un jeune homme s’amuse un peu, vous me l’avez dit... On en fait un meilleur mari plus tard... Voyez M. Parangon! »

Et la pauvre femme le quitte sans répondre, et s’en va fondre en pleurs chez elle. Hélas! il a parfois la voix avinée, le geste hardi, les attitudes de mauvais goût des beaux danseurs de guinguette. Mme Parangon fait ces remarques avec douleur.

Tout à coup sa conduite change. Il était devenu sédentaire de nouveau, mais triste; une de ses maltresses éphémères, Delphine Baron, venait de mourir, et, sans qu’il l’aimât profondément, cette catastrophe avait répandu un voile de tristesse sur sa vie. Mme Parangon le plaignait sincèrement et avait pris part à sa douleur, qu’elle croyait sans doute plus forte. Sa méfiance avait cessé. Un dimanche qu’ils se trouvaient seuls dans la maison, Tiennette étant allée faire une commission, Mme Parangon, qui rangoait des écheveaux de fil dans une haute armoire, appelle Nicolas pour lui en passer les paquets. Elle était montée sur une échelle double, et, pendant qu’elle se faisait servir ainsi, l’œil de Nicolas s’arrêtait sur une jambe fine, sur un soulier de droguet blanc, dont le talon mince, élevé, donnait encore plus de délicatesse à un pied des plus mignons qu’on pût voir. On sait que Nicolas n’avait jamais su résister à une telle vue. Le charme redoubla lorsque, Mme Parangon ayant de la peine à descendre avec ses pieds engour- < dis, il se vit aut.orisé à la prendre dans ses bras, et fut obligé de la déposer sur le tas de lin qui restait à terre. Comment dire ce qui se passa dans cet instant fugitif comme un rêve? L’amour longtemps contenu, la pudeur vaincue par la surprise, tout conspira contre la pauvre femme, si bonne, si généreuse, qui tomba presque aussitôt dans un évanouissement profond comme la mort. Nicolas, enfin effrayé, n’eut que la force de la porter dans sa chambre. Tiennette rentrait, il lui dit que sa maîtresse s’était trouvée mal et l’avait appelé. Il

LES CONP*ï)l!XCES nb NICOLAS 71

peignit son embarras et son désespoir, puis s'enfuit quand elle sembla revenir à la vie, n’osant supporter son premier re-

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Tout s’est donc accompli. La pauvre femme, qui peut-être avait aimé en silence, mais que le devoir retenait toujours, ne se lève pas le lendemain matin. Tiennette vient seulement dire à Nicolas qu’elle est malade et que le déjeuner est préparé pour lui seul. Tant de réserve, tant de bonté, c’est une torture nouvelle pour l’âme qui se sent coupable. Nicolas se jette aux pieds de Tiennette étonnée, il lui baigne les mains de ses larmes.

— Oh ! laisse-moi, laisse-moi la voir, lui demander pardon à genoux! que je puisse lui dire combien j’ai regret de mon crime...

Mais Tiennette ne comprenait*pas.

— De quel crime parlez-vous, monsieur Nicolas? Madame est indisposée; seriez-vous malade aussi?... Vous avez la fièvre certainement.

— Non, Tiennette! mais que je la voie!.,,

— Mon Dieu ! monsieur Nicolas, qui vous empêche d’aller voir madame ?

Nicolas était déjà dans la chambre de la malade. Prosterné près du lit, il pleurait sans dire une parole, et n’osait même pas lever les yeux sur sa maîtresse. Celle-ci rompit le silence.

— Qui l’aurait pensé , dit-elle, que le fils de tant d’honnêtes gens commettrait une action..., ou du moins la voudrait commettre !...

— Madame 1 écoutez-moi !

— - Ah! vous pouvez parler... Je n’aurai pas la force de vous interrompre.

Nicolas se précipita sur une main que Mme Parangon retira' aussitôt; sa figure enflammée s’imprimait sur la fraîche toile des draps, sans qu’il pût retrouver un mot, rendre le calme à son esprit. Son désordre effraya moine la fetnme qu’il avait si gravement offensée.

LES ILLUMINÉS

— Le ciel me punit, dit-elle. C’est une leçon terrible! Je m’étais fait un rêve avec cette union de famille qui nous aurait rapprochés et rendus tous heureux, sans crime ! Il n’y faut plus penser....

— Ah ! madame, que dites-vous !

— Tu n’as pas voulu être mon .frère ! s’écria Mme Parangon ; hélas ! tu auras été l’amant d’une morte : je ne survivrai pas à cette honte !

— Ah ! ce mot-là est trop dur, madame!

Et Nicolas se leva pour sortir avec une résolution sinistre.

— Il a donc encore une âme!... dit la malade. Où allezvous?

— Où je mérite d’être!... J’ai outragé la Divinité dans sa plus parfaite image... je n’ai plus le droit de vivre...

— Restez ! dit-elle ; votre* présence m’est devenue nécessaire... Notre vue mutuelle entretiendra nos remords... Mon existence, cruel jeune homme, dépend de la tienne : ose à présent en disposer!...

— Je suis indigne de votre sœur, dit Nicolas fondant en larmes; aussi bien, eussé-je été son uiari, c’est vous toujours que j’aurais aimée. C’est pour ne pas me séparer de vous que j’acceptais l’idée de cette union ! Moi vous être infidèle, même pour votre sœur, je ne le veux pas!...

Et il s’enfuit en prononçant ces paroles. Il se rendit aux allées qui côtoyaient alors les remparts de la ville, cherchant à calmer l’exaltation morale qui l’aurait tué après les douleurs d’une scène pareille.

C’était un lundi : la promenade était couverte d’ouvriers en fête qui jouaient à divers jeux, de jeunes filles qui se promenaient par groupes isolés de deux ou trois ensemble. Nicolas Teconnut là quelques habituées des salles de danse qu’il avait récemment fréquentées. Il essaya de se distraire en s’unissant à l’une de ces parties de plaisir qui, du moins, laissaient le cœur libre et calmaient l’esprit par une folle agitation. Après un repas qui eut lieu à la campagne, Nicolas quitta ses amis.

et ses pensées amères lui revenaient en foule, lorsqu’en passant dans la rue Saint-Simon, près de l’hôpital, il entendit de grands éclats de rire. C’étaient trois jeunes filles qui se moquaient d’une de leurs compagnes qu’elles avaient surprise se laissant embrasser par nn pressier de l’imprimerie Parangon, nommé Tourangeau, gros homme ford laid, fort grossier d’ordinaire et un peu ivre ce soir-là. La pauvre jeune fille insultée ainsi s’était évanouie. Le pressier, en fureur, s’élança vers les belles rieuses et frappa l’une d’elles fort brutalement. Des jeunes gens étaient accourus au bruit et voulaient assommer Tourangeau. Nicolas s’élança le premier vers son camarade d’imprimerie, et, le prenant par le bras, lui dit :

— Tu viens de commettre une vilaine action. Sans moi, l’on te mettrait en morceaux ; mais il faut une réparation . Battonsnous sur l’heure à l’épée. Tu as été dans les troupes, tu dois avoir du cœur.

— Je veux bien, dit Tourangeau.

•On essaya en vain de les séparer. Un des jeunes gens alla chercher deux épées, et, à la lueur d’un réverbère, le duel commença dans toutes les règles. Nicolas savait à peine tenir son épée, mais aussi Tourangeau n’était pas très-solide sur ses jambes ce soir-là. Le pressier reçut un coup d’épée porté au hasard sans règle ni mesure, et tomba le cou traversé d’une blessure qui rendait beaucoup de sang. L’atteinte n’était pas mortelle. Cependant, Nicolas fut obligé de se soustraire aux recherches de l’autorité. Il ne revit qu’un instant Mme Parangon, dont le mari était revenu, et qui comprit ce qu’il y avait eu de désespoir et de secrète amertume dans l’action du jeune homme. Du reste, ce duel lui avait fait le plus grand honneur dans Auxerre, où il était désormais regardé comme le défenseur des belles. Cette renommée le poursuivit jusque dans sa famille, où il retourna pour quelque temps.

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