‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 16 sur 66 · LES MARIAGES DK NICOLAS · texte numérisé non relu

LES MARIAGES DK NICOLAS

Les mariages de Nicolas sont les cotés tristes de sa vie ; c’est le revers obscur de cette médaille éclatante où rayonnaient tant de beautés au profil gracieux. L’hymen devait faire expier durement à Nicolas les faveurs si multipliées de l’amour, et, d'après son système d'une providence qui faisait succéder toujours l’expiation à la faute commise, il n’avait nulle raison de se plaindre des douleurs morales qui l’accablèrent jusqu’aux derniers jours de sa vie. 11 trouva, du reste, quelque adoucissement à ses maux dans celte pensée que l'enfer existait déjà pour lui sur la terre, et que la mort le renverrait pur et suffisamment éprouvé dans le sein de l'Ame universelle. Cette doctrine, longuement développée dans sa Morale , a l’inconvénient de n’empêcher personne de se livrer au mal, en bravant dans une heure d’enivrement les* conséquences fatales qui ne doivent se manifester que plus tard. N'est-ce pas là une singulière appli-

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cation de cet épicuréisme superstitieux que Cyrano, i’un des élèves de Gassendi, prêtait à Séjan, menacé du tonnerre :

11 ne tombe jamais en hiver sur la terre :

J’ai pour six mois encore à me rire des cieux,

Ensuite je ferai ma paix avec les dieux !

Le premier mariage de Nicolas eut lieu à l’époque de son premier séjour à Paris, dans des circonstances singulières. Il se promenait au Jardin des Plantes, relevant depuis peu d’une maladie que lui avait causée le triste dénoûment de son aventure avec Zéfire. Deux dames anglaises vinrent s’asseoir sur un banc où il se reposait. L’une d’elles s’appelait Machell, — c’était la tante de l’autre, nommée Uenriette Kircher, — une ravissante figure encadlée d’admirables grappes de cheveux dorés s’échappant de dessous un large chapeau à la Paméla. La conversation s’engage. La taille parle d’un procès qui intéresse toute la fortune de la jeune personne, et qu’elles vont perdre, attendu leur qualité d’étrangères. Un sepl moyen se présente pour éviter ce malheur : il faudrait qu’Henriette Kircher épousât un Français, et cela, dans les vingt-quatre heures, car le procès se juge le surlendemain; mais comment trouver en si peu de temps un parti convenable? Nicolas, l’homme des impressions et des résolutions subites, se déclare amoureux fou de la jeune miss; celle-ci le trouve «à son gré, et, le lendemain même, devant quatre témoins, domestique de l’ambassade anglaise, le mariage se célèbre tour à tour à la paroisse de Nicolas et à la chapelle anglicane. Le procès fut gagné. De ce moment, Nicolas vécut avec sa nouvelle famille, épris de plus en plus des charmes de l’Anglaise, qui paraissait l’adorer. Un lord nommé Taaf était l’unique visiteur reçu dans la maison. Il avait de longs entretiens avec la tante, et paraissait contrarié des marques d’affection que se donnaient les époux.

Un matin, Nicolas se réveille; il s’étonne de ne plus trouver sa femme auprès de lui, il l’appelle, il se lève; l’appartement est en désordre, les armoires sont ouvertes, tout est vide, ses

habits même ont disparu. Voici la lettre qu’il trouve sur une table

« Cher époux, on m’enlève à ta tendresse. On me livre à ce lord que tu as vu... Mais sois sûr que, si je puis m’échapper, je reviendrai dans tes bras.

» Ta tendre épouse, Henriette.»

Il serait difficile de peindre la honte et le désespoir de Nicolas. On lui avait enlevé une forte somme qu’il avait en dépôt. Sa seule consolation fut de voir déclarer plus tard la nullité de son mariage, attendu que, comme catholique, il n’avait pu épouser légalement une protestante. Sa vengeance fut d’écrire, avec les éléments de cette aventure, une comédie intitulée la Prévention nationale.

Nous avons vu qu’il ne fut pas moins dupe dans son mariage avec Agnès Lebègue: Malheureusement, il le fut plus longtemps. Bien qu’il n’eûl pas conservé d’illusions sur le caractère et la conduite de sa femme, il vécut quelque temps avec elle en assez bon accord, lui passant philosophiquement quelques faiblesses, — dont il se vengeait en courtisant les amies d’Agnès Lebègue ou les épouses de ses galants. Le cynisme de ces aveux indique une dépravation morale toute systématique. Un épisode extraordinaire des premières années de son mariage pourrait bien avoir inspiré à Gœthe l’idée de son roman des Affinités électives, dans lequel on trouve établi une sorte de chassé croisé d’affections entre deux ménages mal assortis, qui, s’isolant du monde, conviennent de réparer l’erreur de leur situation légale. 11 est curieux, dans tous les cas, de voir le poète du panthéisme se rencontrer, dans cet immense paradoxe, avec un écrivain auquel il ti’a manqué que le génie pour élucider des iuspirations où se trouvent tous les éléments de la doctrine hégélienne.

Pour clore tout ce qui se rapporte à la vie amoureuse de Nicolas, il est bon de parler de son dernier mariage, accompli

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à soixante ans. — C’est par là que se termine cette longue série Üe pièces en trois et en cinq actes qu’il a intitulée le Drame de la Fie. — Nicolas, fatigué des scènes révolutionnaires qui se sont déroulées à Paris sous ses yeux, — par un beau jour de Tautome de 1794, retourne à Courgis, — ce village où il a passé ses premières années, où il a appris le latin chez son frère le curé, où il a servi la messe, où il a aimé Jeannette Rousseau. L’église est vide et dévastée; mais ce n’est pas là ce qui le frappe : peu sympathique aux idées républicaines, il leur a pourtant emprunté la haine du principe chrétien, — ou plutôt il l’a toujours eue. Il se promène rêvant amèrement aux jours perdus de son printemps. Il pense à Jeannette Rousseau, la seule des femmes qu’il a aimées à laquelle il n’a jamais osé dire un mot. « C’était là le bonheur peut-être ! Épouser Jeannette, passer sa vie à Courgis, en brave laboureur, n'avoir point eu d’aventures, et n’avoir pas fait de romans, telle pouvait être ma vie, telle avait été celle de mon père... Mais qu’a pu devenir Jeannette Rousseau? qui a-t-elle épousé? est-elle vivante encore? »

Il s’informe, dans le village... Elle existe; elle est toujours restée fille. Sa vie s’est écoulée d’abord dans le travail des champs, puis à faire l’éducation des jeunes filles dans les châteaux voisins; heureuse ainsi, elle a refusé plusieurs mariages... Nicolas se dirige vers la maison du notaire; une vieille fille est à la porte: c’est Jeannette; c'est bien cette figure de Minerve, à l’œil noir, souriant à travers les rides; sa taille, quoique légèrement courbée, a conservé la finesse et l’élégance flexible qu’on admirait jadis. Quant à lui-même, il a toujours l’expression tendre du regard se jouant au-dessus des pommettes saillantes de ses joues, sa bouche gracieusement découpée, fraîche encore , empreinte de sensualisme, — comme l’avait indiqué Lavater d’après son portait de 1788, — et ce nez busqué des Restif, qui l’avait fait à Paris surnommer le hibou ; au delà de ces sourcils bruns, épais et arqués, se dessine un front osseux, vaste, mais rejeté en arrière, qu’agrandit la

perte des cheveux supérieurs. Ce n’est plus le charmant petit homme d’autrefois, comme disaient ses amoureuses ; mais le temps a respecté, en apparence au moins, dix ans de sa vie.

— Me reconnaissez-vous, dit-il, mademoiselle..., à soixante ans?

— Monsieur, dit Jeannette, je vous nommerais bien;... mais mes yeux ne vous auraient pas reconnu, car vous étiez enfant lorsque j’avais dix-neuf ans; j’en ai aujourd’hui soixantetrois.

— Je suis ce petit Nicolas Restif, l’enfant de chœur du curé de Courgis...

Et les deux vieilles gens s’embrassèrent en versant des larmes.

Ce fut une effusion pleine de charme et de tristesse. Nicolas racontait avec une mémoire soudainement ravivée son amour trop discret, ses pleurs d’enfant, et ce souvenir immortel qui le suivait au milieu de ses plus grands égarements, image virginale et pure, impuissante, hélas! à le préserver, fuyant toujours, comme Eurydice, que le deslin arrache au bras du poète parjure!... Il songeait avec amertume que le sort l’avait justement puni d’avoir oublié son premier amour pour une passion adultère, — pour cette vertueuse et charmante Mme Parangon, dont le mari s’était vengé en lui faisant épouser Agnès Lebègue, qui, pendant quarante ans, l’avait abreuvé de chagrins. — La réciprocité! la réciprocité, cette doctrine fatale sortie du cerveau du sophiste, lui avait été appliquée bien durement, et cet homme, qui n’avait cru qu’au vieux destin des Grecs, se voyait obligé de confesser la Providence 1 .

— Oh! n’importe! il est temps encore, reprit-il ; je suis libre aujourd’hui, je sais que vous l’ètes restée;... vous éliez l’épouse que la nature me destinait: quoique tard, voulez-vous la devenir?

Jeannette avait lu, dans un château où elle était gouvernante, plusieurs des écrits de Restif; elle savait qu’il avait toujours pensé à elle. Ces pages éperdues d’admiration et de

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regret, qui se retrouvent, en effet, dans tous les livres de l’écrivain, — elle les avait amèrement méditées.

— Je crois, dit-elle enfin, que vous étiez réellement le seul époux que le ciel m’eût destiné; aussi je n’en ai pas voulu d’autre. Puisque nous ne pouvons plus nous marier pour être heureux, épousons-nous pour mourir ensemble 1 .

Si l’on en croit l’auteur jui-méme, qui a répété dans trois ouvrages différents la scène que nous venons de décrire, le mariage se serait accompli devant un curé, et en secret, à cause de l’époque, — ce qui indiquerait, ou une exigence de sa dernière épouse, ou un retour tardif aux idées chrétiennes.

LE PREMIER ROMAN nE RESTIF

L’intérêt des mémoires, des confessions, des autobiographies, des voyages même, tient à ce que la vie de chaque homme devient ainsi un miroir où chacun peut s'étudier, dans une partie du moins de ses qualités ou de ses défauts. C’est pourquoi, dans ce cas, la personnalité n’a rien de choquant, pourvu que l’écrivain ne se drape pas plus qu’il ne convient dans le manteau de la gloire ou dans les haillons du vice. Chez saint Augustin, la confession est sincère. Elle ressemble à celle que les anciens chrétiens faisaient à la porte d une église devant leurs frères assemblés, pour obtenir l’absolution de certaines fautes qui leur fermaient l’entrée du saint lieu. Chez le bon Laurent Sterne, cela devient une sorte de confidence bienveillante et presque ironique, qui semble dire au lecteur : « Vaux-tu mieux que moi? » Rousseau mêle ces deux sentiments si distincts, il les a fondus avec la flamme de la passion

I . Le Drame delà Fie, 5 e volume, page 1251. (L'auteur suivait la pagination dans tous les volumes du même ouvrage.)

et da génie; mais, s’il s’est abaissé en public par des confidences qui n’appartenaient qu’à l’oreille de Dieu, s’il a répandu, d’un autre côté, des flots d’ironie destructive sur ceux qui se jugeaient meilleurs que lui-même, il voulait du moins servir la vérité, il croyait attaquer des vices, et ne s’apercevait pas que l’humaine nature s’appuierait de son exemple pour excuser de mauvaises inclinations, sans accepter, en revanche, le» remords, les privations, les tortures morales qu’il s’imposait pour les expier. On peut dire surtout que Rousseau, s’il a présenté dans ses Confessions des tableaux séduisants, n’a jamais eu l’intention d’outrager les mœurs. Il écrivait dans une époque dépravée et pour une société privilégiée à laquelle l’épisode des demoiselles Galley, celui de la courtisane de Venise et sa liaison avec Mme de Warens n’otfraient même qu’un ragoût bien fade et bien faiblement épicé. Il emmiellait parfois d’un peu de cynisme les bords du vase qu’il croyait avoir rempli d’une généreuse boisson. Quant à Restif, son concurrent rustique et vulgaire, comment chercherions-nous à l’excuser? Ce n’était pas aux belles dames, aüx grands seigneurs blasés, aux financiers, aux gens de robe, aux coquettes que s’adressaient ses livres; c’était à ces classes bourgeoises qui, bien qu’étant encore du peuple, en différaient de plus en plus par l’éduca ion et par l’oubli progressif de ce qu’on appelait alors les préjugés. Si Rousseau disait quelquefois : « Jeune homme, prends et lis! » d’autres fois, il s’écriait en tête d’un ouvrage qui aujourd’hui passe pour fort peu dangereux : a Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue! » La misère et l’orgueil ont empêché Restif d’en faire autant.

Ses livres s’adressaient sous toutes les formes à quiconque savait lire. Les titres excitaient l’attention de tous; les gravures nombreuses, attrayantes dans leur médiocrité même, séduisaient les regards de la foule. Le roman moderne, dans scs combinaisons les plus violentes, n’offre rien de supérieur à ces images «l’enlèvement, de viol, de suicide, de duel, d’orgie nocturne, de scènes contrastées, où la vie crapuleuse des

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halles mêle ses exhalaisons malsaines aux parfums enivrants des boudoirs. Par exemple, voici le vieux pont Neuf vu de nuit, et, .plus haut, la Samaritaine; des voleurs, cachés sous l’arche Marion, évitent la clarté de la lune; un fiacre s’est arrêté sur le pont ; une femme qui en sort est précipitée dans l’eau noire ; un gentilhomme se penche sur le parapet, un autre s’élance de la portière ouverte. — Qui n’a vu partout cette gravure? Qui ne s’est demandé : «Que signifie cela?» En fautil plus pour le succès? Les romans de Restif n’ont pas dû leur vogue à ces seuls moyens, dont ses contemporains, d’ailleurs, ne se faisaient point faute. 11 peignait souvent avec feu, quelquefois avec grâce et avec esprit, les mœurs des classes bourgeoises et populaires. Le peu qu’il savait du monde lui venait de ses fréquentations avec Beaumarchais, La Reynière et la comtesse de Beauharnais, puis encore de certains salons mixtes entre la robe et la noblesse, où il fut reçu quelquefois par curiosité ; mais ce sont les mœurs des classes bourgeoises et populaires que peignent principalement ses romans, ses nouvelles, et ses longues séries de contes connus sous le titre des Contemporaines , des Parisiennes , des Provinciales, qui firent les délices de la province et de l’étranger longtemps après que Paris les eut oubliés.

Nous avons jusqu’ici séparé, pour ainsi dire, dans Restif, l’écrivain de l’homme. Il nous reste à montrer cette étrange nature sous un dernier aspect, à raconter cette vie littéraire qui, dans ses écarts et ses bizarreries, reflète le cynisme du xviii 0 siècle et présage les excentricités du xix'. Ce qu’on connaît de l’homme nous aidera, d’ailleurs, à mieux apprécier le procédé du conteur. On s’assurera sans peine que tous les romans qu% Restif a écrits ne sont, avec quelques modifications et les noms changés, que des versions diverses des aventures de sa vie. À l’en croire, toutes ces héroïnes auraient été ses maîtresses; le nombre même en est tel, qu’il en a composé un calendrier, et que les trois cent soixante-cinq notices consacrées aux principales remplissent tout un volume. Quelle fa-

culte d’attraction avait donc cet homme, qui s’est représenté lui-même comme la nature la plus fortement électrisée de son siècle! Nous devons croire qu’il s’est mêlé, dans les dernières années de sa vie, beaucoup d’infatuation et quelque peu d’érétisme maniaque à ces énumérations : préoccupé du nombre des bonnes fortunes de sa jeunesse, il croyait rencontrer partout quelqu’un de ses rejptons. De postérité legale, il n’eut que les enfants d’Agnès Lebègue : deux filles, dont l’existence devint un long sujet de procès, avec sa femme d’abord, et ensuite avec son gendre , nommé Auger, qui paraît avoir été la cause des plus grands chagrins de sa vieillesse.

Ce sont tour à tour les Mémoires de M. Nicolas , le Drame de la Fie et tes Nuits de Paris qui révéleront, sous toutes ses faces, la vie littéraire de Restif. Lui-même nous apprend comment il fut conduit à écrire son premier roman.

Le mariage de Restif avec Agnès Lebègue n’avait pas été heureux, comme on sait. Après plusieurs infidélités réciproques, ils convinrent cependant de supporter de leur mieux la vie commune. Le travail assidu d’un simple ouvrier ne pouvait suffire aux habitudes de dissipation d'une femme coquette. Restif, découragé, travaillait peu à l’imprimerie royale, où il venait d’entrer, et se laissait souvent surprendre à lire en cachette les chefs-d’œuvre des beaux esprits du temps ; il arrivait alors que le directeur, Anisson Duperron, lui rabattait une demi-journée de vingt-cinq sous. Sa misère et son avilissement devinrent tels, que, sans la crainte de déshonorer son père, il aurait, il l’avoue, pris quelque parti vil et bas. Cette lutte intérieure, qui rappelait sans cesse à sa pensée les vertus d’Edme Restif, que, dans son pays, on avait surnommé l’honnête homme, lui fit dès lors concevoir l’idée d’écrire le livre intitulé la Fie de mon père , cjui parut quelques années plus tard, et qui est peut-être le seul irréprochable de ses écrits.

Cependant, pour écrire une œuvre de longue haleine, il fallait plus de force morale et plus de loisir que Restif n’en avait alors. Une veine plus favorable s’ouvrit pour lui en

1764; un de ses amis lui fit avoir la place de prote chez Guillau, rue du Fouarre. C’était une affaire de dix-huit liyres par semaine, outre une copie de tous les ouvrages, ce qui valait trois cents livres en plus. Cette bonne chance dura trois années. Le goût du travail revint avec une telle amélioration dans l’existence, et ce fut grâce aux loisirs de cette position que Restif écrivit son premier ouvrage, la Famille vertueuse. Avec une franchise que n’ont pas tous les écrivains, il avoue qu’il n’a jamais rien pu imaginer, que ses romans n’ont jamais été, selon lui, que la mise en œuvre d’événements qui 1 ui étaient arrivés personnellement , ou qu’il avait entendu raconter ; c’est' ce qu’il appelait la base de son récit. Lorsqu’il manquait de snjets, ou qu’il se trouvait embarrassé pour quelque épisode, il se créait à lui-mème une aventure romanesque, dont les diverses péripéties, amenées par les circonstances, lui fournissaient ensuite des ressorts plus ou moins henreux. On ne peut pousser plus loin le réalisme littéraire.

Ainsi, passant un dimanche par la rue Contrescarpe, Restif remarque une dame accompagnée de ses deux filles qui se rendait au Palais -Royal. La beauté de l’une de ces personnes le frappe d’admiration; il s’attache aux pas de cette famille, et se fait remarquer à la promenade en s’asseyant sur le même banc, et par divers moyens analogues. Il suit les dames à leur retour; elles demeurent rue Traversière, dans un magasin de soierie. A partir de ce jour, Restif vient tous les soirs admirer à travers le vitrage la belle Rose Bourgeois, comme il faisait autrefois pour Zéfire. Le souvenir chéri de cette pauvre fille lui donne l’idée d’écrire des lettres amoureuses qu’il glissera par un trou de boulon dans la boutique. Les jours suivants, il parvient à en introduire une tous les soirs, et, après avoir fait le coup, il repasse indifféremment; le père et la mère sont en possession de la lettre, que l’on lit à haute voix comme une plaisanterie, d’autant qu’on ne sait à laquelle des deux sœurs s’adresse la déclaration. Cela dure douze jours; une telle insistance parait plus sérieuse; on poursuit en vain le coupable.

Enfin, un soir, les voisins le signalent; on l’arrête, et les garçons de boutique se disposent à le conduire chez le c: mmissaire. La rue était pleine de inonde. Le père, craignant le scandale , fait entrer Restif dans l’arrière-boutique.

— 11 ne faut pas lui faire de mal ! disaient les deux sœurs.

On ferme la porte.

— Vous avez écrit ces lettres? dit le père. A laquelle de mes filles?...

— A l'aînée.

— Il fallait donc le dire... Et maintenant, de quel droit cherchez-vous à troubler le cœur d’une jeune personne et même de deux?

— Je l’ignore; un sentiment impérieux...

I! se défend avec chaleur, le père s'attendrit et dit enfin :

— Il y a de l’âme dans vos lettres... Faites- vous connaître; tirez parti de vos talents, et nous verrons.

Restif n’osa pas dire qu’il était marié, et garda cette scène à effet pour son roman, où il employa consciencieusement les lettres écrites à deux fins, la jalousie innocente des deux sœurs, l’arrestation, la scène du père, dont il fait un Anglais, parce qu'alors Richardson était en vogue; il y ajouta quelques épisodes de ses propres aventures, et renforça le tout d’un caractère de jésuite qui, devenu père d’une fille, la marie en Californie, « pays, dit l’auteur, où l’on est plus ou moins aussi stupide qu’au Paraguay. » Le manuscrit fini, Restif voulut consulter un aristarque. Il choisit un certain Progrès, romancier et critique dont le chef-d’œuvre était la Poétique de l'opérà bouffon. Progrès lui fit couper la moitié du livre. Il fallait encore demander un censeur; on pouvait le choisir. Restif obtint M. Albaret, qui lui donna une approbation flatteuse. « Cette approbation, dit Restif m’éleva l’âme. » Il se hâta de l’envoyer à M. Bourgeois, le marchand de soieries, en le priant de lui perinertre de dédier l’ouvrage à Mlle Rose; le marchand répondit en déclinant cet honneur dans une lettre fort polie. « Comment, dit l’auteur, pouvais-je alors imaginer qu’il me

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serait permis de dédier lin roman à une jeune personne aussi belle et d’une classe de citoyens qui doit rester dans une honorable obscurité!... » L’ouvrage fut vendu à la veuve Duchesne quinze livres la feuille, ce qui lit plus de sept cents francs. Jamais Restif n’avait eu dans les mains une si forte somme. Il quitta dès lors fort imprudemment sa place de prote : l’axe de sa vie était changé désormais.

Quanta Rose Bourgeois, il ne la revit plu-.; mais il aurait manqué quelque chose à l’aventure, si le hasard n’y avait ajouté un dernier élément romanesque pour couronner ceux que la volonté de Restif avait créés. Les deux sœurs étaient petites filles d’nue nommée Rose Pombelins dont le père de Restif avait été amoureux. Supposez ce père moins vertueux qu’il ne l'était en réalité, et voilà tout un drame de famille d’où peut sortir un dénoùment terrible... En fait de combinaisons étranges, on n’en demanderait pas plus, même aujourd’hui.

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