LES HOMANS PHILOSOPHIQUES I5E RESTIF
La vie littéraire de Restif ne commence réellement qu’en 17C6. Nous avons vu que sa jeunesse s’était partagée entre l’amour et le travail peu lucratif d’ouvrier compositeur. En commençant à raconter dans ses Mémoires la phase nouvelle qui s’ouvrait dans son existence, il s’écrie : « Je termine ici l’époque honteuse de ma vie, celle de ma nullité, de ma misère et de mon avilissement. » Il attribue le peu de succès de la Famille vertueuse à l’audace de l’orthographe, entièrement conforme à la prononciation et réglée par un système qu'il modifia plusieurs fois depuis.
Lucile ou les Progrès de la vertu , qui parut peu de temps après, est le récit des escapades de Mlle Cadette Forterre, fille d’un commissionnaire en vins et l’une des plus charmantes Auxerroises dont Nicolas ail jamais rêvé. 11 signa ce livre un
mousquetaire, et voulut le délier à Mlle Ilus de la Comédie- Française, qui refusa cet honneur par une lettre fort polie, où elle marquait la crainte que la légèreté du livre ne nuisît à sa réputation. Peut-être Restif espéra-t-il alors, mais en vain, d’être admis à cette fameuse table du financier Bouret, ouverte à la littérature par le goût et la bonne grâce de Mlle Hus, et dont Diderot a donné une si piquante description dans le Neveu de Rameau .
Le Pied de Fanchette contient cette préface curieuse : « Si je n’avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage aurait été différent. Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec un hypocrite, suffisaient pour l’intrigue ; le premier amant de Fanchette se fût trouvé fils de cet oncle, la marche aurait été plus naturelle et le dénoûmcnt plus vif; mais il fallait dire la vérité. » Ce roman n’est autre chose qu’iine jolie femme aimée par un vieillard que la séduction d’un pied, le plus charmant du monde, entraîne aux plus vertes folies. On retrouve dans l’ouvrage et dans les notes qui l’accompagnent cette préoccupation constante du pied et de la chaussure des femmes qu’on remarque dans tous les écrits de l’auteur. Cette monomanie ne l’a pas abandonné un seul jour. Dès qu’il avait trouvé un joli pied dans ses promenades, il s’empressait d’aller chercher Binet, son dessinateur, afin qu’il en vint prendre le croquis. Selon lui, « les femmes qui Se chaussent à plat, comme les infâmes petits-maîtres pointus , se pataudent et s'honimassent d’une manière horripilante, tandis qu’au contraire les souliers à talons hauts affinent la jambe et sylphisent tout le corps. » Les mots bizarres, quoique expressifs, qui émaillent celte phrase, donnent une idée de la singulière phraséologie qui se joint aux hardiesses de l’orthographe pour rendre difficile la lecture des premiers ouvrages de Restif. Toutefois, le Pied de Fanchette commença sa réputation. Il y a de l’originalité et même du style dans ce roman, qui lui rapporta fort peu, à cause du grand nombre des contrefaçons, c’est-à-dire à cause même de son succès.
LUS ILLUMINES
Le Pornngraphe , qui succéda au Pied de Fanchette , se compose d'un roman par lettres destiné à prouver l’utilité d’une réforme de certains règlements de police , et d’un projet de règlement appuyé d’appendices et de notes justificatives. L’auteur admet comme nécessaire que, dans les grands centres de population, quelques femmes soient dévoués à garantir et à préserver la moralité des autres. Dans l’Inde , c’étaient les femmes des castes inférieures ; en Grèce, c’étaient les esclaves auxquelles était assigné ce but social. L’âge moderne trouverait des classifications analogues dans l’étude des tempéraments ou dans le malheur inné de certaines positions. — Quelque chose de la doctrine de Fourier se rencontre à l’avance dans cette hypothèse ; — la papillonne est, selon Restif, la loi dominante de certaines organisations. Il s’opère, toutefois, dans ces natures abaissées des transformations amenées par l’âge ou par les idées morales, ou encore par quelque sentiment imprévu qui épure l’esprit et le cœur. Dans ce cas, tout aide, tout encouragement doivent être donnés à qui veut rentrer dans l’ordre général, dans la société régulière. La tendance principale qui devait régner dans l’institution particulière des parthcnions — que Restif voudrait créer, à l’instar des Grecs — serait même d’amener les esprits à ce résulta^. Restif suppose que les natures les plus vicieuses ne se dégradent entièrement qu’en raison du mépris qui pèse sur leur passé, et d’après une situation résultant du malheur de la naissance, des conséquences d’une seule faute, ou d’une complication de misères qu’il est difficile d’apprécier. Le plus grand mérite des règle* ments qu’il avait conçus était de soustraire, disait-il, les jeunes aux tentations extérieures, d’éloigner des famillês le spectacle du Vice promenant insolemment son luxe d’un jour, de neutraliser enfin pour l’homme un instant égaré la possibilité de maux dont les races sont solidaires.
Cet ouvrage est un succès européen, et les idées qu’il reqterme frappèrent vivement l’esprit philosophique de Joseph IJ, qui apnliqua dans ses Etats les projets de règlements contenus
dans la seconde partie du livre 1 . Le Pornographe fut suivi de plusieurs ouvrages du même genre, que l’auteur range sous le titre d 'Idées singulières. Le second volume s’intitule le Mimographe ou le Théâtre réformé. Restif insiste dans ce livre sur la nécessité d’admettre la vérité absolue au théâtre, et de renoncer ap système conventionnel de la tragédie et de la comédie, dont les règles académiques ont opprimé même des génies tels que Corneille et Molière. On croirait lire les préfaces de Diderot et de Beaumarchais, — qui, plus heureux ou plus habiles, parvinrent à réaliser leurs théories, — tandis que le théâtre de Restif fut toujours repoussé de la scènç. On se convaincra de l’excès de réalité qu’il voulait introduire en sachant qu’il proposait, pour augmenter l’utilité, la moralité et la volupté du théâtre, de faire jouer les scènes d’amour par de véritables amants, la veille de leur mariage.
Jusqu’à son livre du Paysan perverti, Restif n’avait presque rien gagné en dehors de son travail d’imprimeur, qui représentait pour lui le gagne-pain, comme les copies de' musique pour Jean-Jacques Rousseau. Les libraires payaient rarement leurs billets, la contrefaçon réduisait de beaucoup les bénéfices possibles, et les censeurs arrêtaient souvent des ouvrages tout imprimés, ou les grevaient de frais énormes en faisant substituer des cartons aux passages dangereux. « Au 18 auguste 1790, dit l’auteur, j’étais encore plus pauvre que pendant ma proteriè. Je mangeais rapidement le profit de ma Famille vertueuses, mon École de la Jeunesse était refusée par le libraire, mon Pornographe par le censeur... Cependant, je ne me décourageai pas. Je fis Lucile en cinq jours. Je ne pus la vendre que trois louis à un libraire, qui en tira quinze cents exemplaires au lieu de mille, et qui communiqua les épreuves aux contrefacteurs. Cet homme, suppôt de police, a fait une for-
t . Quelques année» plus Uni, Restif, arrivé à une pins grande réputation, rerut de la part de Joseph II un brevet de baron enfermé dans une tabatière ornée d’un portrait de l'empereur. Il renvoya le brevet , et garda l’image du souverain philosophe.
LES ILLUMINES
tune; il est mort au moment d’en jouir.» On voit, par ce passage, à quel point en était alors la librairie française. Le Pornograp/ie et le Mirnographe avaient rapporté peu de chose à Restif, par suite d’un système d’association peu productif que l’écrivain tenta avec un ouvrier qui lui avançait quelques fonds. La Fille naturelle et les Lettres d'une fille à son père , publiées par Lejay, n’avaient guère eu de plus brillants résultats. Un roman imité de Quévédo, intitulé le Fin Matois , avait été payé en billets dépourvus de toute valeur. Ou voit dans ce roman Restif osciller entre les diverses tendances étrangères qui dominaient les écri vains de son temps, avant de prendre son aplomb déGnitif dans le Paysan perverti.
Restif, ayant reçu quelque argent de son héritage paternel, put faire les frais du Paysan perverti , que le libraire Delalain avait refusé d’acheter. La première édition fut enlevée en six semaines, et la deuxième en vingt jours. La troisième se vendit plus lentement à cause des contrefaçons; mais le succès hors de France fut tel, qu’il s’en publia jusqu’à quarante-deux éditions en Angleterre seulement. La peinture des mœurs françaises a, de tout temps, intéressé les étrangers plus que la France même. L’ouvrage fut d’abort attribué à Diderod, ce qui fit naître une foule de réclamations. On suspendit la vente; cependant, au moyen d’un présent au censeur Demaroles, Restif obtint mainlevée, sous la condition de faire imprimer quelques cartons aux endroits signalés comme dangereux.
La Paysanne pervertie parut trois ans après le Paysan , puis les deux ouvrages furent fondus ensemble sous je titre du Paysan-Paysanne. Ici se développent nettement les idées du réformateur mêlées aux combinaisons dramatiques du romancier. Il faut bien , à ce propos , parler du système général de philosophie et de morale qu’avait conçu l’auteur, et qu’il développa plus tard dans quelques livres spéciaux. Il en attribue la conception première aux entretiens qu’il eut, du temps de son apprentissage, avec le cordelier Gaudet d’Arras. La science de ce dernier suppléait à ce qui manquait de ce coté
aux pensées aventureuses du jeune homme, et le système se formait ainsi, comme l’antique Chimère, de deux natures bizarrement accouplées.
Il semble évident, d’après la vie de Restif de la Bretonne, qu’il suivait dans ses idées philosophiques une sorte de patron tracé, que brodait à plaisir son imagination fantasque. La logique de son système manque entièrement dans sa conduite personnelle, et il ne peut que s’écrier à chaque instant : « Ah! que je me suis trompé! ahl que j’ai été faible! ah b que j’ai été lâche! » Voilà le réformateur. — Pour Gaudet d’Arras, doBt il a longuement détaillé le type dans le. Paysan perverti, il n’y a ni vertu, ni vice, ni lâcheté, ni faiblesse. Tout ce que fait l’homme est bien, en tant qu’il agit selon son intérêt ou son plaisir, et ne s’expose ni à la vengeance des lois ni à celle des hommes. Si le mal se produit ensuite, c’est la faute delà société qui ne l’a pas prévu. Cependant, Gaudet d’Arras n’est pas cruel, il est même affectueux pour ceux qu’il aime, parce qu’il a besoin de compagnie; sensible aux maux d’autrui par suite d’une espèce de crispation nerveuse que lui fait éprouver le spectacle de la souffrance; mais il pourrait être dur, égoïste, insensible, qu’il ne s’en estimerait pas moins , et n’y verrait qu’un hasard de son organisation, ou plutôt qu’un but mystérieux de cette immortelle nature qui a fait, le vau- . tour et la colombe, le loup et la brebis, la mouche et l’araignée. Rien n’est bien, rien n’est mal, mais tout n’est pas indifférent. Le vautour débarrasse la terre des chairs putréfiées, le loup eriipêche la multiplication de races innombrables d’animaux rongeurs, l’araignée réduit le nombre des insectes nuisibles; tout est ainsi : le fumier infect est un engrais, les poisons sont des médicaments... L’homme, qui a le gouvernement de la terre, doit savoir régler les rapports des êtres et des choses relativement à son intérêt et à celui de sa race. Là, et non dans lqs religions ou les formes de gouvernement, Se trouve le principe des générations futures. Avec une bonne organisation sociale, on se passera fort bien de la vertu : — la
LES ILLUMINÉS
bienfaisance et la pitié seront l’affaire des magistrats; — avec une philosophie solide, on annulera de même les peines morales , lesquelles sont le résultat, soit de l’éducation religieuse, soit des lectures romanesques.
Rien n’est bien neuf aujourd’hui dans cette doctrine de 1730, qui remonte aux illustres épicuriens du siècle de Louis XIV directement, et que l’on retrouve tout entière dans le Système de la Nature . Nous n’avons voulu que marquer la base sur laquelle s’est fondé tout le système de l’auteur du Pornographe . Quant à lui-mëme, il n’u accepté que sous bénéfice d’inventaire les idées de Gaudet d’Arras. Ce matérialisme absolu lui répugnait,, et il s’applaudit d’avoir trouvé dans un autre ami, son camarade d’imprimerie, le bon Loiseau, un caractère tout spiritualiste à opposer aux sentiments épicuriens du cordelier. Toutefois, entre Gaudet et Loiseau, il y avait une moyenne à prendre. Loiseau, quoique philosophe, croyait au Dieu rémunérateur, et même à des anges ou esprits, acolytes divins , dont le célèbre Dupont (de Nemours) a voulu depuis prouver l’existence, en dehors de toute tradition religieuse. L’aridité du naturalisme primitif se trouvait ainsi corrigée par certaines tendances mystiques où tombèrent plus tard Pernetty, d’Argens, Delille de Salles, d’Espréménil et Saint-Martin. Si étranges que puissent sembler aujourd’hui ces variations de l’esprit philosophique, elles suivent exacte- . ment la même marche qug dans l’antiquité romaine, où le néoplatonisme d’Alexandrie succéda à l’école des épicuriens et des stoïciens du siècle d’Auguste.
Quelque faible que puisse être la valeur des idées philosophiques de M. Nicolas, il était impossible de ne pas les indiquer dans l’appréciation de ses œuvres littéraires; car Restif est de ces auteurs qui n’écrivent pas une ligne, vers ou prose, roman ou drame, sans la nouer par quelque fil à la synthèse universelle, La prétention à l’analyse des caractères et à la critique des mœurs s’était manifestée déjà dans les trois ou quatre romans obscurs qui précédèrent le Pnmographe ; à dater de
ce livre, les tendances réformai rires se multiplièrent chez l’auteur, grâce au succès qu’il avait obtenu ; après le Mimographe, voici encore F Anthropographe et le Gyrtographe, l’homme et la femme réformés, puis le Thesmographe et le Glos.tographe , concernant les lois et la langue. Les deux premiers s’éloignent peu des idées de Rousseau. A l’exemple du philosophe de Genève, Restif ne voit d’autre remède à la corruption que le séjour des champs et les travaux de l’agi’iculture; toutefois, il s’abstient de blâmer les spectacles et les arts. Mais où est le mérite de la philosophie, si elle ne trouve d’autre moyen de moralisation sociale que l’anéantissement des villes? Faut-il donc supprimer les merveilles de l’industrie, des arts et des sciences, et borner le rôle de l’homme à produire et à consommer les fruits de la terre? Il vaudrait mieux, sans doute, chercher à établir des principes de morale pour tous les états et pour toutes les situations/
LES OBUVBES CONFIDENTIELLES DE HESTlE
À côté des romans à prétention philosophique viennent sans cesse se placer dans la collection de Restif d’autres romans que nous avons déjà caractérisés, et qui ne sont que des chapitres d’une même confession : on pourrait appeler ces récits les œuvres confidentielles de Restif. C’est à ce groupe qu’appartient le livre appelé les Mémoires de M. Nicolas , où il raconte sa vie étrange sans détours et sans voiles} c’est à cè groupe aussi qu’il faut rattacher quelques parties d’un recueil volumineux do récits et d’esquisses de mœurs, les Contemporaines.
Les Mémoires de M. Nicolas , c’est-à-dire la vie même de l’auteur, offrent à peu près tous les éléments du sujet déjà traité dans le Paysan perverti. L’analyse du roman, fera
LES ILLUMINES
connaître les Mémoires. Dans le roman, il s’est représenté lui -même sous le nom d’Edmond, et ses aventures d’Auxerre en forment la première partie : on voit qu’il n’y a pas là de grands frais d’imagination; l’art se montre dans l’agencement des détails et dans la peinture des caractères. Celui de Gaudet d’Arras est surtout fort saisissant et peut compter comme le prototype de ces personnages sombres qui planent sur une action romanesque et en dirigent fatalement les fils.
On a beaucoup abusé depuis de ces héros sataniques et railleurs; mais Restif a l’avantage d’avoir peint un type véritable, compensé bien tristement par le malheur de l’avoir connu, A voir ainsi la réalité servir à la fable du drame, on pense à ces groupes que certains statuaires composent avec des figures qni ne sont pas le produit de l’étude ou de l'imagination, mais qui ont été moulées sur nature. D’après ce procédé, nous voyons aussi paraître le type adorable de Mme Parangon; puis, en opposition, celui de Zéfire. Il est inutile de répéter toute cette histoire ; mais on peut remarquer que’Mme Parangon et Gaudet d’Arras se rencontrent à Paris avec l’auteur, comme son bon et son mauvais génie. C’est cette portion qui constitue en réalité la force et le mérite de ce livre, qui autrement ne serait qu’une ébanche de mémoires personnels. Gaudet d’Arras devient le Mentor funeste d’Edmond; il l’entraîne à travers tous les désordres, toutes les corruptions, tous les crimes de la capitale, et cela, sans intérêt, sans haine, et même avec une sorte d’amitié compatissante pour un jeune homme dont la société lui plaît. D’après sa philosophie longuement développée, il faut, - pour être heureux, tout connaître, user de tout, et satisfaire ses passions sans trouble et sans enthousiasme, puis se tarir le cœur progressivement, pour arriver à cette insensibilité contemplative du sage, qui devient sa vraie couronne et le prépare aux douceurs futures de la mort, son ’ unique récompense. En suivant ce système, Edmond , après avoir mené vie joyeuse, déshonoré sa bienfaitrice, essayé jusqu’au plus honteux raffinement du vice, finit par épouser une
vieille de soixante ans, pour avoir sa fortune; elle meurt au bout de trois mois, et l’on accuse Gaudet d’Arras de l’avoir empoisonnée. Cette action ultra-philosophique lui réservait l'échafaud; mais Gaudet se tue. Edmond est condamné aux galères. Après de longues années de douleurs et de remords, il parvient à s’échapper et retourne dans son village; il est si changé^ si souffrant, que personne ne le reconnaît. Ses parents sont morts de douleur : il s’en va errer dans le cimetière cherchant leurs tombes; il y rencontre son frère Pierrot, qui n’a point quitté le village, et qui a mené doucement son utile existence en cultivant son champ ; il y a là une scène fort touchante et une belle opposition. L’auteur est un peu retombé dans le roman banal en faisant retrouver ensuite à Edmond sa bienfaitrice, Mme Parangon qui lui pardonne, le console, et consent même à l’épouser; mais, le jour même du mariage, il est renversé par une voiture qui lui passe sur le corps.
On voit que l’auteur ne s’est pas ménagé en se peignant sous le personnage d’Edmond. Il est certain qu’il a lui-mème exagéré les traits du personnage pour le rendre plus saisissant, et qu’il ne se jugeait pas digne de la punition qu’il suppose. Toutefois, on reconnaît bien dans Edmond le fond même du caractère qui se trahit dans M. Nicolas , c’est-à-dire une sorte de faiblesse présomptueuse qui infirme singulièrement les prétentions philosophiques du disciple de Gaudet d’Arras. Jamais Edmond ne peut rencontrer la force morale nécessaire pour résister au malheur ou à l’abjection ; contraint à chaque instant d’avouer sa faiblesse, il ne s’adresse qu’à la pitié ou a ce sentiment qui lui fait mille fois répéter : « J’ai voulu peindre les événements d’une vie naturelle et la laisser à la postérité comme une anatomie morale ; » il se fait un mérite de sa hardiesse » à tout nommer, à compromettre les autres, à les immoler avec lui, comme lui, à l’utilité publique. » Jean-Jacques Rousseau, selon lui, a dit la vérité, mais il a trop écrit en auteur. Il ne le loue que d’avoir tiré de l’oubli et fait vivre éternellement Mme de Warens; il fait remarquer, à ce propos,
Digilized by
Les illuminés
le rapport qui existe entre elle et Mme Parnngoh, s’applaudissant d’avoir célébré cette derniere et rapporté sous des noms supposés, ses aventures avec elle dans le Paysan pcn'erti, publié en *775, avant les Confessions de Rousseau. « Ne vous indignez pas contre moi, ajoute-t-il, de ce que je suis homme et faible ; c’est par là qu’il faut me louer, Car, si je n’avais eu que des vertus à vous exposer, où serait l’effort sur moi même? Mais j’ai eu le courage de me dévêtir devant vous, d’exposer toutes mes faiblesses, toutes mes imperfections, mes turpitudes, pour vous faire comparer vos semblables à vousmêmes... On croit, dit-il encore, s’instruire par les fables : eh bien , moi, je suis un grand fabuliste qui instruit les autres à ses dépens; je suis un ahimal multiple, quelquefois rusé comme le renard, quelquefois bouché , lent et stupide comme le baudet, souvent lier et courageux comme le lion, parfois fugace et avide comme le loup... * L’aigle, le bouc ou le lièvre lui fournissent encore des assimilations plus ou moins modestes; niais quelle est donc cette singulière philosophie qui, sous prétexte de vivre selon la nature, abaisse l’homme au niveau de la brute, ou plutôt ne l’élève qu’à la qualité Ranimai multiple?
Nous arrivons aux Contemporaines, un des ouvrages les plus connus de Restif. Beaucoup de ses premiers romans ont été reproduits dans cette immense collection qui comprend quarante-deux volumes de *781 à *788. Les Contemporaines , illustrées de cinq cents gravures fort soignées pour la plupart, resteront comme une reproduction curieuse, mais exagérée, des costumes et des mœurs de la fin du xvm P siècle. Elles eurent beaucoup de succès, surtout en province et à l’étranger. Ce fut cette compilation énorme, payée à quarante-huit livres la feuille, qui permit à l’auteur de faire graver les cent vingt figures du Paysan- Paysanne pervertis. Comme Dorât, il se ruinait à faire illustrer ses œuvres. Le succès de cette collection fit qu’il y ajouta un grand nombre de suites, telles que les Françaises, les Parisiennes, les Provinciales , et jusqu’à une
dernière série aux descriptions scabreuses, intitulée le Palais - Rayai.
A cette époque, Agnès Lebègue ne rivait plus avec lui. Retirée à la campagne , elle s’était consacrée à l’éducation de quelques jeunes personnes, Restif charma son isolément par des relations assez suivies avec la fille d’un boulanger, Virginie, qui lui coûta quelque argent et lui causa d’assez grands chagrins en dépensant avec des étudiants les produits de la vente de ses chefs-d’œuvre. De plus, elle le traitait d’avare et finit par l’ahandonner pour un caissier de banque. La seule vengeance de l’auteur fut d’écrire le Quadragénaire , afin de regagner du moins avec sa triste aventure l’argent qu'elle lui avait coûté. Ce titre indique l’âge où commençait la décadence du séducteur, mieux prononcée encore cinq ans plus tard, lorsqu’il eut le malheur de connaître Sara. La tristesse qu’il éprouva lui donna l’idée de commencer le Hibou ou le Spectateur nocturne , se désignant lui-même sous cet aspect d’oiseau de nuit que lui doqpaient de loin cet œil noir et ce nez aquilin qui, gracieux jadis, tournait déjà à la caricature. Ce livre est l’origine des Nuits de Paris.
Lorsque Restif composa le Nouvel Abeilard , il était épris d’une jolie charcutière appelée Mlle Londo, car il lui fallait toujours un modèle pour chacun *de ses ouvrages. On trouve dans ce livre le germe de sa Physique. La charcutière, ignorante par état, était curieuse d’astronomie non moins que la belle marquise à laquelle Fontenelle adressait ses savants entretiens. De là tout un système cosmogonique à la portée... des jolies charcutières! A force de creuser ses idées transmondaines, Restif se vit conduit à écrire f Homme volant , plaidoyer fort ingénieux en faveur de l’aérostation. La machine qui transporte Victorin dans les airs est décrite avec une scrupuleuse minutie. Il s’est inspiré là probablement du Voyage de Cyrano, qui prévoyait aussi longtemps à l’avance la découverte de Montgolfier.
Enfin parut l’ouvrage intitulé la Fie de mon père, qui, sans
LES ILLUMINÉS
obtenir le succès matériel du Paysan perverti , fit grand honneur à Restif de la Bretonne auprès du public sérieux. Il décrit là avec simplicité et avec charme l’existence paisible et les vertus modestes d’un honnête homme dont il avoue qu’il aurait dû suivre l’exemple. Deux portraits de son père Edme Restif et de - sa mère Barbe Bertrot illustrent cet ouvrage, où l’auteur manifeste pour la vertu et la pureté des mœurs les regrets que l’ange déchu put concevoir du paradis.
Un livre amer, douloureux, plein de rage et de désespoir succéda à cette idylle domestique; la Malédiction paternelle , livre où se révèle peut-être le triste souvenir de quelque drame tle famille, contient l’histoire de Zéfirc , premier échelon de la décadence morale de l’écrivain. La Découverte australe et V Andrographc , ouvrage philosophique où l’utopie tient une grande place, se rattachent à cette dernière période de la vie littéraire de Restif, pendant laquelle il lui arriva d’écrire quatre-vingt-cinq volumes en six ans. Restif eut le malheur à cette époque de perdre un ami précieux qui l’avait souvent aidé de sa bourse, et qui, comme censeur, le protégeait dans la publication de ses ouvrages. Cet homme, qui s’appelait Mairobert, s’ennuyait de la vie. Résolu à mourir, il eut la bonne idée de parafer d’avance plusieurs des ouvrages de Restif. Ce dernier vint les retirer et lui conta ses chagrins de mé-r nage et de fortune. En même temps, il enviait le sort de Mairobert, jeune, riche et en grand crédit.
1 — Que de gens, lui répondit ce dernier, que l’on croirait heureux et qui sont au désespoir !
Le surlendemain, Restif apprit que son protecteur s’était coupé les veines dans un bain et s’était achevé d’un coup de pistolet
— Me voilà seul ! s’écrie Restif dans le Drame de la Fie, après avoir rapporté cette fin douloureuse. O Dieu 1 comme le sort me poursuit ! Cet homme allait me donner une. existence... Retombons dans le néant !
Cependant, un autre ami riche, nommé Bultel-Dumont, rem-
plaça pour lui Mairobert. Restif fut introduit par ce dernier patron dans une sorte de société intermédiaire où se rencontraient la haute bourgeoisie, la robe, la littérature et quelque peu de la noblesse. Robe, Rivarol, Goldoni, Caraccioli, — des acteurs, des artistes, — le duc de Gèvres, Préval, Pelletier de Mortefontaine, tel était le côté brillant de cette société, avide de lectures, de philosophie, de paradoxes, de bons mots et d’anecdotes piquantes. Les salons de Dumont, de Préval et de Pelletier s’ouvraient tour à tour à ce public d’intimes. Une des personnes qui produisirent le plus d'impression sur Restif, encore ùn’peu nouveau dans le monde, fut Mme de Montalemberl, qui l’accueillit avec sympathie.
— Que n’ai-je trente ans de moins! s’écria-t-il.
Et il s’inspira du type de cette aimable femme pour en faire la marquise des Nuits de Paris , sorte de providence occulte qu’il chargeait du sort des malheureux et des souffrants rencontrés dans ses expéditions nocturnes.
Vers la même époque, Restif Ct la connaissance de Reaumarchais, qui, appréciant son double talent d’écrivain et d'imprimeur, voulut le mettre à la tête de l’imprimerie de Kehl, où se faisait la grande édition de Voltaire; il refusa et s’en repentit plus tard.
Une autre maison s’ouvrit encore pour l’écrivain que signalait alors une célébrité croissante, ce fut celle de Grimod de la Reynière fils, jeune homme spirituel, à l’âme ardente, à la tête un peu faible, qui donnait alors des réunions litté- . raires de gens choisis tels que Chénier, les Trudaine, Mercier, Fontanes, le comte de Narbonne* le chevalier de Castellane, puis Larive, Saint-Prix, etc. La bizarrerie de l’amphitryon . éclatait toujours dans l’ordonnance de ses fêtes. Tout Paris s’occupa de deux grandes fêtes philosophiques que donna la Reynière, dans lesquelles il avait établi la cérémonie selon le goût antique. L’élément . moderne était représenté par une abondance extraordinaire de café. Pour être admis, il fallait s’engager à boire vingt-deux demi-tasses au déjeuner. L’après-
midi était occupé par des séances d’électricité. On dînait ensuite it une vaste tablé ronde dans une salle éclairée par trois cent soixante-dix lampions. Un héraut, vêtu d’uu costume de Bayard, précédait, la lance à la main, les quatorze serviées, conduits par la Reynière lui-même en habit noir. On cortège de cuisiniers et de pages accompagnait les mets servis dans d’énormes plats d’argent, et de jolies servantes en costumes romains, placées près des convives, Jeur présentaient de longues chevelures pour y essuyer leurs doigts.
'il:
r /' RESTIF