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LA VIEILLESSE DU ROMANCIER

A cette époque, Restif de la Bretonne passait une partie de ses journées au Palais-Royal, où s’était établie une sorte de •bourse qui devenait le thermomètre de la valeur des assignats. Tous les jours, il voyait sa fortune fondre et espérait en vain un retour favorable : — les derniers volumes des Nuits de Paris sont pleins d’imprécations contre les agioteurs qui faisaient monter l’or à des prix fabuleux et anéantissaient les richesses en papier de la République ; — puis il allait passer ses soirées au Caveau, car ses ressources ne lui permettaient plus le café Manoury. Lorsque, par une réaction 'rare, l’assignat avait haussé dans la journée, il emmenait quelques femmes de moyenne vertu souper à la Grotte flamande , où l’on se permettait encore quelques orgies à bon marché. Ses chagrins affaiblissaient parfois son esprit, toujours enthousiaste, et, dans chaque jolie personne au pied fin et à la chaussure élégante, il croyait retrouver une de ses filles, produit des bonnes 'fortunes si nombreuses de sa jeunesse. Il est probable -qu’on abusait souvent de cette monomanie paternelle pour obtenir de lui des cadeaux ou des soupers.

Peu communicatif ou très-prudent sur les matières politiques, il ne courut pas de dangers pendant l’époque de la Terreur. Les hommes lui importaient peu, et l’ambition des partis lui répugnait. Ce qu’il voyait se passer à cette époque ne répondait nullement à ses rêves. Personne ne songeait au communisme ; parmi les jacobins tout au plus, on voulait le partage des biens, c’est-à-dire une autre forme de la propriété, — la propriété morcelée, populaire. — Quant au panthéisme , qui donc y pensait, sinon un petit nombre d’illuminés?... On était généralement athée. La fête donnée par Robespierre à l’Ètre

suprême lui parut une tendance bien faible vers une rénovation philosophique; toutefois, il eut quelque regret à voir Robespierre renversé par des gens qui ne le valaient pas. A partir de ce moment, son homme fut Bonaparte. Dans les écrits mystiques des derniers jours de sa vie, il le représente comme un esprit médiateur, issu de la planète de Syrius, et qui a mission de sauver la France. Pour comprendre cette supposition étrange, il faut se faire une idée du dernier livre de Restif, intitulé Lettres du Tombeau ou les Posthumes, qui parut sous le nom de Cazotte.

Les deux premiers volumes de cet ouvrage furent inspirés par une idée charmante de la comtesse de Beauharnais et faits en partie par Cazotte, ainsi que Restif le reconnaît dans ses Mémoires . — Un jeune homme nommé Fontlèthe est amoureux de la femme d’un magistrat ; ce personnage est fort âgé, et la femme, victime d’un mariage de convenance, promet à Fontlèthe qu’il sera éventuellement son second époux. Le jeune homme se fatigue d’attendre ; dans un moment de découragement, il renonce à la vie et prend de l’opium. En ce moment, on lui apporte un billet de faire part qui l’instruit de la mort du magistrat. Désespéré doublement, il court chez son médecin, qui lui donne un contre-poison. 11 se croit sauvé : il épouse bientôt celle qu’il aimait; mais, quelques jours après le mariage, une langueur inconnue le saisit : il consulte la Faculté. C’est le poison mal combattu qui cause son mal. On lui annonce, sur ses instances réitérées, qu’il n’a plus guère qu’un an à. vivre.

La mort l’épouvante moins que la pensée de quitter une femme jeune, honnête, il est vrai, mais qui ne peut manquer de se remarier après lui. Il conçoit alors un projet singulier : c’est de s’éloigner de sa femme et de faire en sorte qu’elle ignore le moment où il mourra. Il demande au ministre une mission pour l’Italie et part pour Florence, sous prétexte de services importants à rendre à l’Etat. U prolonge son séjour sous divers motifs, et, dans l’année qui lui reste, écrit une série de lettres qui devront être adressées à sa femme de différents points de la

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terre et à diverses époques, comme si l'État l’eût envoyé de pays en pays sans qu’il pût refuser ses services. Ces lettres, confiées à des amis sûrs, se succédèrent, en effet, pendant plu* sieurs années, apportant la consolation a cette veuve sans lé savoir. Le correspondant posthume n’a eu qu’une pensée, c’est de prouver à sa femme, un peu adonnée aux idées matérialistes du temps, que l’âme survit au corps et retrouve dans d’autres régions toutes les personnes aimées. Ce cadre est fort beau • sans douté ; seulement, Rèslif, qui, en réalité, est Une sorte dé spiritualiste païen, tire de la doctrine des Indous et des Égyptiens la plupart de ses arguments. Tantôt l’âme repasse dans mn autre corps après mille ans, comme chez les ahéiens ; tantôt elle s’élève dans les astres et y découvre des paradis innombrables, comme dans Swedenborg; tantôt elle s’ éthérisé et passe à l’état d’ange ailé, comme dans Dupont (de Nemours) ; mais, après toutes ces hypothèses, le véritable système se démasque, et on arrive à une cosmogonie complète, qui présente la plupart des suppositions du système de Fourier. Un personnage nommé Multipliandre a trouvé le secret d’isoler son âme de son corps et de visiter les astres sans perdre la possibilité de rentrer à volonté dans sa guenille humaine. Il s’établit, sur Un sommet des Alpes, dans une grotte couverte par les neiges, et, s’étant enduit de substances conservatrices et placé dans uh coffre bien défendu contre les ours, il arrive à cet état d’extase et d’insensibilité où certains santons indiens se réduisent, diton, pendant des mois entiers. Là commmence la description des planètes, des soleil^ et des cométo-planètes, avec une hardiesse d’hypothèses qu’on ne nous a pas épargnée depuis. Il est fort curieux de pénétrer dans cet univers formulé, après tout, d’après quelques bases scientifiques, où nous trouvons la lune sans atmosphère. Mars habité par des poissons à trompe et le soleil par des hommes d’une telle taille que le voyageur ne trouve à causer là qu’avec un ciron qui se promène sur l’habit d’un individu solaire : cet insecte n’a qu’une lieue de haut et son intelligence, quoique fort supérieure, se rapproche de celle

des hommes. Il explique que l’Ètre suprême n’est qu’un inûmense soleil central, cerveau du monde, duquel émanent tous les soleils; chacun d’eux vivant et raisonnant et donnant le jour à des cométo-planètes, c’est-à-dire les secouant dans l’espace, à peu près comme l ’ aster de nos jardins secoue ses graines. Quand les cométo-planètes sont ce qu’on appelle aujourd’hui des nébuleuses , elles nagent dans l’éther comme des poissons dans l’eau, s’accouplent et produisent des astroïdes plus petites. En mourant, elles se iixent et deviennent satellites ou planètes. Dans cet état, elles ne subsistent plus que quelques milliards d’années, et c’est de leur décomposition successive que naissent les végétaux, les animaux et les hommes. Les espèces dégénèrent à mesure que la corruption s’avance; la planète se pourrit tout à fait ou se dessèche, et finit par être la proie d’un soleil qui la consume pour en reproduire les éléments sous des formes nouvelles. Le ciron solaire n’en sait pas davantage, et l’auteur avoue qu’il peut s’ètre trompé sur bien des points; mais combien ces données sont déjà supérieures à l’intelligence des hommes! Multipliandre finit par trouver le secret de créer une race d’hommes ailés et d’en repeupler la terre. Du reste, la plupart des hypothèses de ce livre sont présentées sous la forme caustique de Micromégas et de Gulliver.: c’est ce qui en fait supporter la lecture.

Jamais écrivain ne posséda peut-être à un aussi haut degré que Restif les qualités précieuses de l’imagination. Cependant, sa vie ne fut qu’un long duel contre l’indifférence. Un cœur chaud, une plume pittoresque, une volonté de fer, tout cela fut insuffisant à former un bon écrivain. — Il a vécu avec la force de plusieurs hommes; il a écrit avec la patience et la résolution de plusieurs auteurs. Diderot lui- même plus correct, Beaumarchais plus habile, ont-ils chacun la moitié de cette verve emportée et frémissante, qui ne produit pas toujours des chefs-d’œuvre, mais sans laquelle les chefs-d’œuvre n’existent pas? — Son style, chacun le connaît par l’une on l’autre de ces œuvres qu’on n’avoue guère avoir lues, mais

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où l’on a parfois jeté les yeux. Une ligne qui serait digne des classiques apparaît tout à coup au milieu du fumier comme les joyaux d’Ennius. On connaît déjà celle-ci : « Les mœurs sont un collier de perles; ôtez le nœud, tout défile. » Veut- il peindre un homme d’un trait, le voici : - Mirabeau servait les patriotes comme Santeuil louait les. saints, avec un mauvais cœur. * Quand le mot lui manque, il le crée, heureusement quelquefois. C’est ainsi qu'il parlera d’un sourire cythéréique , de la mignonnesse d’une femme.... « Je cliimérais , dit-il, en attendant le bonheur. »

. Pour trouver dans le passé un pendant à Restif de la Bretone, il faudrait remonter jusqu’à Cyrano de Bergerac pour l’extravagance des hypothèses, jusqu’à Furetière pour ces facéties d’analyse morale et de langage où il se complaît, jusqu’à d’Àubigné pour cette audace d’immoralité gauloise qu’il ne sut point supporter, — car, très-capable souvent d’afféterie et de recherche prétentieuse, il appliquait d’autres fois le mot propre à des détails qu’il eût mieux valu cacher. — — Comme Voltaire, à l’école duquel il s’honorait d’appartenir, il haïssait les critiques, les feuillistes, et les attaquait souvent en termes peu mesurés. Il les appelle soit des malhonnêtes gens, soit des polissons cruels; Laharpe est pour lui un stupide animal qu’il faudrait traîner dans le ruisseau; Fréron, un faquin; Geoffroi, un pédant. De Marsy, éditeur de X Almanach des Muses, est une simple brute qui a lu le Paysan perverti sans en être touché. — Ceci n’approche pas encore des aménités littéraires du vieillard de Ferney, mais Restif n’avait pas le crédit qu’il fallait pour hausser le ton à ce point. Toutefois, sa susceptibilité vis-à-vis de critiques qui avaient été même bienveillants pour quelques-uns de ses écrits finit par amener à son égard la conspiration du. silence. Il demeura le seul à annoncer ses livres, comme depuis longtemps il était le seul à les imprimer, et comme il finit plus tard à être le seul à les vendre. Les libraires l’aimaient peu, parce qu’une fois introduit dans leurs maisons, il racontait l’histoire ga-

lante de leurs femmes, s’éprenait de leurs fiües, en faisait le portrait minutieux et parlait de leurs aventures. Ce n’était pas toujours un voile suffisant pour la curiosité que l’anagramme des noms qu’il employait volontiers. Mérigot devenait Torigém; Vente, Etnev; Costard, Dratsoc, ainsi de suite;... si bien qu’il ne faut pas s’étonner de trouver sur ses derniers livres cette simple désignation : « Imprimé à la maison, et se vend chez Marion Restif, rue de la Bûcherie, n° 27. » Ceci explique en partie le peu de succès de ses derniers ouvrages et la résolution qu’il prit de faire paraître le plus remarquable d’entre eux, les Lettres du Tombeau , sous le nom de Cazotte, qui, du reste, avait coopéré au plan de cette œuvre toute empreinte d'illuminisme.

On a dit à tort que Restif était mort dans la misère. La chute des assignats lui avait fait perdre ses économies, le peu qu’il tirait de ses livres pendant la Révolution le réduisait souvent à une gêne rendue plus pénible par ses charges de famille ; mais quelques amis, Mercier, Carnot et Mme de Beauharnais, le relevèrent dans ses moments les plus critiques, et, lorsque l’état devint plus tranquille, on lui procura une place de quatre mille francs, qu’il remplit jusqu’à sa mort, arrivée en 1806.

Cubières-Palmezeaux publia, en 1 81 1 , un ouvrage posthume de Restif intitulé Histoire des Compagnes de Maria. Le premier volume est consacré en entier à une appréciation littéraire qui, dans beaucoup de points, est spirituelle et bien sentie. Cubières cite un trait qui prouvera que Restif, bien que communiste, n’était pas un ennemi de la monarchie. Il avait à la Convention nationale un ami qu’il aimait et estimait depuis longtemps. Le jour de la condamnation de Louis XVI, Restif alla, avec un pistolet dans sa poche, attendre son ami sous les portiques, et lui dit, quand il le vit sortir de l’Assemblée :

— Avez-vous voté la mort du roi?

— Non, je ne l’ai pas votée.

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— Tant mieux pour vous, reprit l’écrivain ; car je vous aurais brûlé la cervelle.

L’œuvre complète de Restif de la Bretonne s’élève à plus de deux cents volumes. Nous n’avons pas compris dans notre énumération quelques romans-pamphlets tels que ta Femme infi dèle et Ingénue Sa.tancourt, dirigés l’un contre sa femme Agnès Lebègue, l’autre contre son gendre Auger. Cette rage de vouloir constamment prendre le public pour arbitre et pour juge de ses dissensions domestiques était devenue, dans les derniers temps de la vie du romancier, une véritable maladie, de celles que les médecins rangent parmi les variétés de l'hypOcondrie. On conçoit qü’uiie injustice aveugle a pu résùlter de cette disposition Du reste, sa femme elle-même le comprit ainsi, car, dans une lettre adressée à Palmezeaux, qui lui demandait des renseignements sur le caractère de son mari, on ne trouve que des éloges sur sa bienfaisance et sur cettè sympathie pour l’humanité en général, qui, ainsi que che< la plupart des réformateurs, ne se répandait pas toujours sur ses amis et sur ses proches.

Nous avons donné, avec trop de développement peut-être, le récit d’une existence dont l’intérêt ne réside sans doute que dans l’appréciation des causes morales qui ont amené nos révolutions. Les grands bouleversements de la natüfe font monter à la surface du sol des matières inconnues, des résidus obscurs, des combinaisons monstrueuses ou avortées. La raison s’en étonne, la curiosité s’en repaît avidement l’hypothèse audacieuse y trouve les germes d’un monde* Il serait insensé d’établir sur ce qui n’est que décomposition efflorescente et maladive, oü mélange stérile de substances hélérogèmes, une base trompeuse, où les générations croiraient pouvoir poser un pied ferme. L’intelligence serait alors pareille à ces lumières qui voltigent sur les marécages, et semblent éclairer la surface verte d’une immense prairie, qui ne recouvre cependant qu’une bourbe infecte et stagnante. Le génie Véritable

aime à s’appuyer sur un terrain plus solide, et ne contemple un instant les vagues images de la brume que pour les éclairer de sa lueur et les dissiper peu à peu des vifs rayons de son éclat.

Notre siècle n’a pas encore rencontré l’homme supérieur par l’esprit comme par le cœur, qui, saisissant les vrais rapports des choses, rendrait le calme aux forces en lutte et ramènerait l’harmonie dans les imaginations troublées. Nous sommes toujours en proie aux sophistes vulgaires, qui ne font que développer sous mille formes des idées dont il n’ont pas même, on le voit, inventé les données premières. Il eu est de même de cette école si nombreuse aujourd’hui d’observateurs et- d’analystes en sous-ordre qui n’étudient l’esprit humain que par ses côtés inümes pu souffrants, et se complaisent aux recherches d’une pathologie suspecte, où les anomalies hideuses de la décomposition et de !a maladie sont cultivées avec cet amour et cette admiration qu’un naturaliste consacre aux variétés les plus séduisantes des créations régulières.

L’exemple de la vie privée et de la carrière littéraire de Restif démontrerait au besoin que le génie n’existe pas plus sans le goût que le caractère sans la moralité. Les aveux qu’il fait des regrets et des malheurs constants qui ont suivi ses fautes nous ont paru compenser la légèreté de certains détails. Il y avait là une leçon qu’il fallait donner tout entière, et dont une réserve plus grande. aurait peut-être affaibli la portée.

CAZOTTE

L’auteur du Diable amoureux appartient à cette classe d’-écrivains qu’après l’Allemagne et l'Angleterre nous appelons humoristiques, et qui ne se sont guère produits dans notre littérature que sous un vernis d’imitation étrangère. L’esprit net et sensé du lecteur français se prête difficilement aux caprices d’une imagination rêveuse, à moins que cette dernière n’agisse dans les limites traditionnelles et comenues des contes de fées et des pantomimes d’opéra. L’allégorie nous plait, *■ la fable nous amuse ; nos bibliothèques sont pleines de ces jeux d’esprit destinés d’abord aux enfants, puis aux femmes, et que lès hommes ne dédaignent pas' quand ils ont du loisir. Ceux du xvm e siècle en avaient beaucoup, et jamais l^s fictions et les fables n’eurejnt plus de succès qu’alors. Les plus graves écrivains, Montesquieu, Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient, par des contes charmants, cette société que leurs principes allaient détruire de fond en comble. L’auteur de l 'Esprit des lois écrivait le Temple de Guide ; le fondateur \le Y Encyclopédie charmait les ruelles avec l'Oiseau blanc et les Bijoux indiscrets ; l’auteur du Dictionnaire philosophique brodait la Princesse de Babjlone et Zadig des merveilleuses fantaisies de l’Orient. Tout cela, c’était de l’invention, c’était de l’esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et du plus charmant.

CAZOTTE

Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui croit à sa légende, l’inventeur qui prend au sérieux le rêve éclos de sa pensée, voilà ce qu’on ne s’attendait guère à rencontrer en plein xvni' Siècle, à cette époque où les abbés poètes s’inspiraient de la mythologie , et où certains poètes laïques faisaient de la fable avec les mystères chrétiens.

On eût bien étonné le public de ce temps-là en lui apprenant qu’il y avait en France un conteur spirituel et naïf à la fois qui continuait les Mille et une Nuits, cette grande œuvre non terminée que M. Galland s’était fatigué de traduire, et cela, comme si les conteurs arabes eux-mêmes les lui avaient dictées; que ce n’était pas seulement un pastiche adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite par un homme tout pénétré lui -même de l’esprit et des croyances de l’Orient. La plupart de ces récits, il est vrai, Cazotte les avait rêvés au pied des palmiers, le long des grands mornes de Saint-Pierre ; loin de l’Asie sans doute , mais sous son éclatant soleil. Ainsi le plus grand nombre des ouvrages de cet écrivain singulier a réussi sans profit pour sa gloire, et c’est au Diable amoureux seul et à quelques poèmes et chansons qu’il a dû la renommée dont s’illustrèrent encore les malheurs de sa vieillesse. La fin de sa vie a donné surtout le secret des idées mystérieuses qui présidèrent à l’invention de presque tous ses ouvrages, et qui leur ajoutent une valeur singulière que nous essayerons d’apprécier.

Un certain vague règne sur les premières années de Jacques Cazotte. Né à Dijon en 1720, il avait fait ses études chez les jésuites, comme la plupart des beaux esprits de ce temps-là. Un de ses frères, grand vicaire de M. de Choiseul, évêque de Châlons, le fit venir à Paris et le plaça dans l’administration de la marine, où il obtint, vers 1747, le grade de commissaire. Dès cette époque, il s’occupait un peu de littérature, de poésie surtout! Le salon de Raucourt, son compatriote, réunissait des littérateurs et des artistes, et il s’en fit connaître en lisant quelques fables et quelques chansons, premières ébauches d’un ta-

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lent qui devait dans la suite faire plus d’honneur à la ptose qu’à la poésie.

De ce moment, une partie de sa vie dut se passer à la Martinique, où l’appelait un poste de contrôleur des Iles-sous-le- Vent. Il y vécut plusieurs années obscur, mais considéré et aimé de tous , et épousa Mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier juge de la Martinique. Un congé lui permit de revenir pour quelque temps à Paris, où il publia encore quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent bientôt célèbres, datent de celte époque, et paraissent résulter du goût qui s’était répandu de rajeunir l’ancienne romance ou ballade française , à l’imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des premiers essais de cette couleur romantique ou romanesque dont notre littérature devait user et abuser plus tard , et il est remarquable de voir s’y dessiner déjà, à travers mainte incorrection , le talent aventureux de Cazotte.

La première est intitulée la Veillée de la bonne femme , et commence ainsi :

Tout au beau milieu des Ardennes,

Est un château sur le haut d’un rocher,

Où fantômes sont par centaines.

Les voyageurs n’osent en approcher :

Dessus ses tours

Sont nichés les vautours,

Ces oiseaux de malheur.

Hélas ! ma bonne, hélas ! que j’ai grand’ peur 1

On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, telle que la conçoivent les poètes du Nord, et l’on voit surtout que c’est là du fantastique sérieux; nous voici bien loin de la poésie musquée de Bernis et de Dorât. La simplicité du style n’exclut pas un certain ton de poésie ferme et colorée qui se montre dans quelques vers.

Tout à l’entour de ses murailles On croit ouïr les loups-garous hurler,

CAZOTTE

On entend traîner des ferrailles, ,

On voit des feux, on voit du sang couler,

Tout à la fois,

De tri s-sinistres voix Qui vous glacent le coeur.

Hélas! ma bonne, hélas ! que j’ai grand’ peur!

Sire Enguerrand , brave chevalier qui revient d’Espagne, veut loger en passant dans ce terrible château. On lui fait de grands récits des esprits qui l’habitent ; mais il en rit , se fait débotter, servir à souper , et fait mettre des draps à un lit. A minuit commence le tapage annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris ; en même temps, un grand vent souffle et les battants des portes s’ouvrent avec rumeur .

Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de désespoir.

Sa bouche était toute écumeuse,

Le plomb fondu lui découlait des yeux...

Une ombre toute échevelée Va lui plongeant un poignard dans le cœur;

Avec une épaisse fumée Le sang en sort si noir qu’il fait horreur.

Hélas! ma bonne, hélas! que j’ai grand’ peur !

Enguerrand demande à ces tristes personnages le motif de leurs tourments.

— Seigneur, répond la femme armée d’un poignard , je suis née dans ce château; j’étais la fille-du cortite Anselme. Ce monstre que vous voyez, et que le ciel m’oblige à torturer, était aumônier de mon père et s’éprit de moi pour mon malheur. Il oublia les devoirs de son état, et, ne pouvant me séduire, il invoqua le diable et se dpnna à lui pour en obtenir une faveur. Tous les matins, j’allais au bois prendre le frais et me baigner dans l’eau pure d’un ruisseau.

Là, tout auprès de la fontaine,

Certaine rose aux yeux faisait plaisir ;

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Fraîche, brillante, éclose à peine,

Tout paraissait induire à la cueillir :

Il vous semblait.

Las ! qu’elle répandait La plus aimable odeur.

Hélas ! ma bonne, hélas ! que j’ai grand’ peur!

J’en veux orner ma chevelure Pour ajouter plus d’éclat à mon teint ;

Je ne sais quoi contre nature Me repoussait quand j’y portais la main.

Mon cœur battait Et en battant disait :

« Le diable est sous la fleur!... »

Hélas! ma bonne, hélas! que j’ai grand’ peur!

Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle aux mauvais desseins de l’aumônier. Mais bientôt, reprenant ses sens, elle le menace de le dénoncer à son père, et le malheureux la fait taire d’un coup de poignard.

Cependant, on entend de loin la voix du comte qui cherche sa fille. Le diable alors s’approche du coupable sous la forme d’un bouc et lui dit :

— Monte, mon cher ami; ne crains rien, mon fidèle serviteur.

Il monte, et, sans qu’il s’en étonne,

Il sent sous lui le diable détaler ;

Sur son chemin l’air s’empoisonne,

Et le terrain sous lui semble brûler.

En un instant H le plonge vivant Au séjour de douleur !

Hélas ! ma bonne, hélas ! que j’ai grand’ peur 1

Le dénoûment de l’aventure est que sire Enguerrand, témoin de cette scène infernale, fait par hasard un signe de croix, ce qui dissipe l’apparition. Quant à la moralité, elle se borne à engager les femmes à se défier de leur vanité, et les hommes à se défier du diable.

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Cette imitation des vieilles légendes catholiques, qui serait fort dédaignée aujourd’hui, était alors d’un effet assez neuf en littérature ;* nos écrivains avaient longtemps obéi à ce précepte de Boileau, qui dit que la foi des chrétiens ne doit pas emprunter d’ornements à la poésie ; et, en effet, toute religion qui tombe dans le domaine des poètes se dénature bientôt, et perd son pouvoir sur les âmes. Mais Cazotte, plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort peu d’orthodoxie. D’ailleurs, le petit poëme dont nous venons de parler n’avait nulle prétention, et ne peut nous servir qu'à signaler les premières tendances de l’auteur du Diable amoureux vers une sorte de poésie fantastique, devenue vulgaire après lui.

On prétend que cette romance fut composée par Cazotte pour Madame Poissonnier, son amie d’enfance, nourrice du duc de Bourgogne , et qui lui avait demandé des chansons qu’elle pût chanter pour endormir l’enfant royal. Sans doute, il aurait pu choisir quelque sujet moins triste et moins chargé de visions mortuaires ; mais on verra que cet écrivain avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs.

Une autre romance du même temps, intitulée les Prouesses inimitables et Ollivier, marquis ctÉdesse, obtint aussi une grande vogue. C’est une imitation des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore dans le style populaire-

La fille du comte de Tours,

Hélas! des maux d’enfanf l’ont pris ;

Le comte, qui sait ses amours,

Sa fureur ne peut retenir :

-Qu ’on cherche mon page Ollivier,

Qu’on le mette en quatre quartiers...

— Commère, il faut chauffer le lit ;

N’entends-tu pas sonner minuit ?

Plus de trente couplets sont consacrés ensuite aux exploits du page Ollivier , qui , poursuivi par le comte sur terre et sur mer , lui sauve la vie plusieurs fois, lui disant à chaque rencontre :

LES ILLt'MINÉS

— C’est moi qui suis votre page! et maintenant, me ferezvous mettre en quartiers ?

— Ote-tbi de devant mes yeux ! lui répond toujours l’obstiné vieillard, que rien ne peut fléchir.

Et Ollivier se décide enlin à s’exiler de la France pour faire la guerre en terre sainte.

% Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre fin à ses peines ; un ermite du Liban le recueille chez lui , le console , et lui fait voir dans un verre d’eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe dans le château de Tours ; comment sa maîtresse languit dans un cachot, « parmi la fange et les crapauds; * comment son enfant a été perdu dans les bois, où il est allaité par une biche, et comment encore Richard, le duc des Bretons, a déclaré la guerre au comte de Tours et l’assiège dans son château. Ollivier repasse généreusement en Europe pour aller secourir le père de sa maîtresse, et arrive à l’instant où la place va capituler.

Voyez quels coups ils vont donnant Par la fureur trop animés,

Les assiégés aux assiégeants,

Les assiégeants aux assiégés ;

Las ! la famine est au château,

Il le faudra rendre bientôt.

— Commère, il faut chauffer le lit ;

N’entends-tu pas sonner minuit?

Tout à coup, comme un tourbillon,

Voici venir mon Ollivier;

De sa lance il fait deux tronçons Pour pouvoir à deux mains frapper.

A ces coups-ci, mes chers Bretons,

Vous faut marcher à reculons!...

— Commère, il faut chauffer le lit ;

N’entends-tu pas sonner minuit ?

On voit que cette poésie simple ne manque pas d’un certain éclat ; mais ce qui frappa le plus alors les connaisseurs , ce fut

CAZOTTE

le fond romanesque du sujet, où Moncrif, le célèbre historiographe des chats, crut voir l’étoffe d’un poème.

Cazotte n’était encore que l’auteur modeste de quelques fables et chansons; le suffrage de l’académicien Moncrif fit travailler son imagination , et , à son retour à la Martinique , il traita le sujet à'Ollivier sous la forme du poème en prose, entremêlant ses récits chevaleresques de situations comiques et d’aventures de féerie à la manière des Italiens. Cet ouvrage n’a pas une grande valeur littéraire, mais la lecture en est amusante et le style fort soutenu.

On peut rapporter au même temps la composition du Lord impromptu, nouvelle anglaise écrite dans le genre intime, et qui présente des détails pleins d’intérêt.

Il ne faut pas croire, du reste, que l’auteur de ces fantaisies ne prît point au sérieux sa position administrative; nous avons sous les yeux un travail manuscrit qu’il adressa à M. de Choiseul pendant son ministère , et dans lequel il trace noblement les devoirs du commissaire de marine, et propose certaines améliorations dans le service avec une sollicitude qui fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu’à l’époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en 1749, Cazotte déploya une grande activité et même des connaissances stratégiques dans l’armement du fort Saint-Pierre. L’attaque fut repoussée, malgré la descente qu’opérèrent les Anglais.

Cependant, la mort du frère de Cazotte le rappela une seconde fois en France comme héritier de tous ses biens, et il ne tarda pas à solliciter sa retraite : elle lui fut accordée dans les ternies les plus honorables et avec le titre de commissaire général de la marine.

Il ramenait en France sa femme Élisabeth, et commença par s’établir dans la maison de son frère à Pierry, près d’Épernay. Décidés à ne point retourner à la Martinique, Cazotte et

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sa femme avaient vendu tous leurs biens au père Lavalette, supéiieur de la mission des jésuites, homme instruit avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour aux colonies, des relations agréables. Celui-ci s’était acquitté en lettres de change sur la compagnie des jésuites à Paris.

Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, la Compagnie les laisse protester. Les supérieurs prétendirent que le père Lavalette s’était livré à des spéculations dangereuses et qu’ils ne pouvaient reconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus clair de son avoir, se vit réduit à plaider contre ses anciens professeurs, et ce procès , dont souffrit son cœur religieux et monarchique, fut l’origine de tous ceux qui fondirent ensuite sur la société de Jésus et en amenèrent la ruine.

Ainsi commençaient les fatalités de cette existence, singulière. Il n’est pas douteux que , dès lors , ses convictions religieuses plièrent de certains côtés. Le succès du poème d ’Ollivier l’encourageait à continuer d’écrire, il fit paraître le Diable amoureux.

Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille entre ceux de Cazotte par le charme et la perfection des détails; mais il les surpasse tous par l’originalité de la conception. En France, à l’étranger surtout, ce livre a fait école et a inspiré bien des productions analogues.

Nous allons donner une idée de ce singulier roman, qui fonda presque seul la réputation de son auteur, et dont l’invention fut par lui plus sérieuse qu’on ne croirait.

Dans le Diable amoureux , nous rencontrons d’abord un jeune homme naïf et plein d’audace, qui, dînant avec des étourdis de son âge, fait le pari d’aller évoquer le diable dans un lieu qu’on ‘lui dit être propre à cette entreprise.

La scène se passe à Portici, près de Naples. Le lieu désigné est une de ces grandes ruines romaines que Piranèse a dessinées et que Winkelmann a décrites. Le jeune homme s’y rend seul, accomplit les formules d’évocation qu’on lui a indiquées.

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et tout à coup , par une des ouvertures de la vieille coupole ruinée, une énorme tète de chameau s’allonge et lui dit : Che vuoi ? Le jeune homme prie le diable de paraître sous une forme plus agréable. Alors, un page charmant et élégamment vêtu se présente à la place du chameau , et lui demande ce qu’il veut. Il veut un souper pour lui et pour ses amis, qui l’attendent près de là. Le souper sort de terre. Les amis prévenus arrivent, et la ruine antique se rebâtit en un instant.

Il manque des musiciens, des danseuses : chacun choisit les plus grands musiciens du monde. Ils arrivent. Le héros de la fête souhaite d’avoir près de lui la plus illustre danseuse de l’Italie : elle entre un instant après avec un doux bruit de castagnettes frissonnantes, s’assied à la table et demande, étonnée, pourquoi on l’a enlevée au milieu d’un pas qu’elle dansait sur le théâtre de la Fenice, au grand ébahissement des spectateurs.

Puis, le banquet terminé, des équipages magnifiques reconduisent les convives chez eux. Le page reste toujours à la suite de son maître ; ce dernier veut le renvoyer, mais le page se jette à ses pieds et lui avoue qu’il est une femme et non un homme. « Mais alors tu es une femme et le diable tout à la fois? » Cela n’a rien de fort surprenant. Pourtant le charmant lutin femelle ne convient pas de cette identité. Il tente de persuader au jeune homme que sa magie est toute céleste. Celui-ci consent alors à la laisser vivre près de lui; mais le souvenir de l’affreuse tête de chameau le poursuit toujours au milieu des plus charmantes illusions.

La danseuse du théâtre de la Fenice est devenue aussi amoureuse du héros. Jalouse du page qui l’accompagne partout, devinant enfin son sexe , elle le frappe d’un coup de poignard au moment où il va monter en gondole pour accompagner son maître. C’est alors que l’épreuve devient dangereuse pour ce dernier. Le page, blessé au sein, est vraiment une femme; bien plus, cette femme souffre comme un être mortel et va mourir. A force de soins, on la sauve au bout de quelques semaines, et son maître, persuadé enfin que c’est une pauvre sylphide

amoureuse, que son séjour sur la terre soumet à toutes les douleurs de l’humanité , se met en route avec elle pour aller demander le consentement de sa mcre à leur mariage.

Mais le voyage traîne en longueur pour toute sorte de raisons. La séduction continue sous plusieurs formes, car le jeune homme est craintif et pudique comme une jeune fdle; enfin, un certain soir, la voiture se brise près d’un village inconnu. On cherche un asile, une seule chambre est vacante dans une ferme où une noce se célèbre. Vous comprenez que cette nuit sera fatale à la vertu du héros. En effet, à peine s’est-il abandonné à l’amour de sa séductrice, qu’un vaste éclat de rire remplit la chambre, et l’énorme tète de chameau reparaît sur le corps d’un de ces démons terribles que rêva Salvator Rosa.

— Qu’es-tu donc, à la fin ?

— Mon pauvre ami, je suis le diable.

— Quoi ! pas même une diablesse ?

— Hélas! non, excepté en prenant telle forme qu’il me plaît de choisir...

Alors, le jeune homme fait un signe de croix, et se trouve sur la route inondée par l’orage, couché dans sa voiture brisée. Il est si honteux de son ‘aventure, qu’il finit, je crois, par se faire capucin.

Trente ans après cette publication, ayant passé toute sa vie entre ses travaux littéraires et ses rêveries d’illuminé, Cazotte eut à lutter avec l’esprit révolutionnaire, qu’il avait combattu déjà d’avance par ses prophéties et ses révélations mystiques. C’est en Picardie, au milieu de sa famille, près de sa fille et de sa femme, qu’il vécut retiré alors, confiant seulement à quelques lettres particulières le secret de ses sympathies et de son dévouement à la cause royale ; mais n'anticipons pas.

Le phénomène d’une œuvre littéraire telle que le Diable amoureux n’est pas indépendant du milieu social où il se produit; t Ane d'or, d’Apulée, livre également empreint de mysticisme et de poésie, nous donne dans l’antiquité le modèle de ces sortes de créations. Apulée, l’initié du culte d’Isis, l’ilia—

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miné païen, à moitié sceptique, à moitié crédule, cherchant sous les débris des mythologies qui s’écroulent les traces de superstitions antérieures ou persistantes, expliquant la fable par le symbole, et le prodige par une vague définition des forces occultes de la nature ; puis, un instant après, se raillant luimême de sa Crédulité, ou jetant çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le prendre au sérieux , c’est bien le chef de cette famille d’écrivains, qui, parmi nous, peut encore compter glorieusement l’auteur de Smarra, ce rêve de l’antiquité, cette poétique réalisation des phénomènes les plus frappants du cauchemar.

Beaucoup de personnes n’ont vu dans le Diable amoureux qu’une sorte de conte bleu, pareil à beaucoup d’autres du même temps et digne de prendre place dans le Cabinet des fées. Tout au plus l’eussent-elles rangé dans la classe des contes allégoriques de Voltaire ; c’est justement comme si l’on comparait l’œuvre mystique d’Apulée aux facéties mythologiques de Lucien. L'Ane d'or servit longtemps de thème aux théories symboliques des philosophes alexandrins ; les chrétiens euxmêmes respectaient ce livre, et saint Augustin le cite avec déférence comme l’expression poétisée d’un symbole religieux; le Diable amoureux aurait quelque droit aux mèmès éloges, et marque un progrès singulier dans le talent et la manière de l’auteur.

Ainsi cet homme, qui fut d’abord un poète gracieux de l’école de Marot et de la Fontaine, puis un conteur naïf épris tantôt de la couleur des vieux fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la fable orientale mise à la mode par le succès des Mille et une Nuits ; suivant, après tout, les goûts de son siècle plus que sa propre fantaisie, le voilà qui s’est laissé aller au plus terrible danger delà vie littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. Ce fut, il est vrai, le malheur et la gloire des plus grands auteurs de cette époque; ils écrivaient avec leur sang, avec leurs larmes; ils trahissaient sans pitié, au profit d’un public vulgaire, les mystères de leur esprit

LES ILL l' MINES

et de leur cœur ; ils jouaient leur rôle au sérieux, comme ces comédiens antiques qui tachaient la scène d’un sang véritable pour les plaisirs dn peuple-roi. Mais qui se serait attendu, dans ce siècle d’incrédulité où le clergé lui-même a si peu défendu ses croyances, à rencontrer un poète que l’amour du merveilleux purement allégorique entraîne peu à peu au mysticisme le plus sincère et le plus ardent ?

Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes inondaient alors les bibliothèques ; les plus bizarres spéculations du moyen âge ressuscitaient sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier à ces idées rajeunies la faveur d’un public frivole, à demi impie, à demi crédule, comme celui des derniers âges de la Grèce et de Rome. L’abbé de Villars , dom Pernetty, le marquis d’Argens, popularisaient les mystères de l 'OEtlipus Ægyptiacus et les savantes rêveries des néoplatoniciens de Florence. Pic de la Mirandole et Marsile Ficin renais- • saient tout empreints de l’esprit musqué du xvin' siècle, dans le Comte de Gabalis, les Lettres cabalistiques et autres productions de philosophie transcendante à la portée des salons.

A l’époque où parut le Diable amoureux , le surnaturel, ou, comme disent les Allemands, le supernaturalisme était à la mode; on ne parlait dans la société que d’esprits élémentaires, de sympathies occultes, de charmes, de migration des âmes, d’alchimie et de magnétisme surtout. Le nouveau roman répondait à toutes ces idées, que l’on a essayé de renouveler depuis quelque temps. L’héroïne de ce livre n’est autre qu’un de ces lutins bizarres que l’on peut voir décrits à l'article Incube ou Succube, dans le Monde enchanté, de Bekker.

Le rôle un peu noir que l’auteur y fait jouer en définitive à la charmante Biondeita, suffirait à indiquer qu’il n’était pas encore initié, à cette époque, aux mystères des cabalistes ou des illuminés, lesquels ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires, sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, des noirs suppôts de Belzébuth. Le Diable amoureux , un des meilleurs ouvrages de la langue française, illustré de dessins

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bizarres, est une œuvre qui restera toujours le modèle et l’idéal du roman fantastique écrit à une époque où ce genre n’avait pas encore été essayé. On lut partout avec avidité ces pages brillantes et colorées, fruit des loisirs d’un long séjour aux colonies, d’où l’auteur, comme Bernardin de Saint-Pierre revenu avec Paul et Virginie, avait rapporté aussi un véritable chef-d’œuvre d’imagination et de style; production originale et isolée parmi les autres de ce temps-là. Une aventure singulière vint troubler la légitime satisfaction que lui procurait son succès. On raconte que, peu de temps après la publication du Diable amoureux , Cazotte reçut la visite d’un mystérieux personnage au maintien grave, aux traits amaigris par l’étude, et dont un manteau brun drapait la stature imposante.

Il demanda à lui parler en particulier, et, quand on les eut laissés seuls, l’étranger aborda Cazotte avec quelques signes bizarres, tels que les initiés en emploient pour se reconnaître entre eux. '

Cazotte, étonné, lui demanda s’il était muet, et le pria d’expliquer mieux ee qu’il avait à dire. Mais l’autre changea seulement la direction de ses signes et se livra à des démonstrations plus énigmatiques encore.

Cazotte ne put cacher son impatience.

— Pardon, monsieur, lui dit l’étranger, mais je vous croyais des nôtres et dans les plus hauts grades.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Cazotte.

— Et, sans cela, où donc auriez-vous puisé les pensées qui dominent dans votre Diable amoureux ?

— Dans mon esprit, s’il vous plaît.

— Quoi ! ces évocations dans les ruines, ces mystères de la cabale, ce pouvoir occulte d’un homme sur les esprits de l’air, ces théories si frappantes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les fatalités de l’existence, vous auriez imaginé toutes ces choses?

— J’ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode particulière.

LES ILLUMINÉS

— Et vous n’ètes pas même franc-maçon ?

— Pas même cela.

— Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par hasard, vous avez pénétré des secrets qui ne sont accessibles qu’aux initiés de premier ordre, et peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir de pareilles révélations.

— Quoi! j’aurais fait cela! s’écria Calotte effrayé ; moi qui ne songeais qu’à divertir le public et à prouver seulement qu’il fallait prendre garde au diable !

— Et qui vous dit que notre science ait quelque rapport avec cet esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui trahissait nos secrets par un motif que j’étais curieux de connaître... Et, puisque vous n’êtes, en effet, qu’un profane ignorant de notre but suprême, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et qui, par l’intuition seule, s’est déjà révélé à vous.

Cette conversation se prolongea longtemps ; les biographes varient sur les termes, mais tous s’accordent à signaler la subite révolution qui se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d’une doctrine dont il ignorait qu’il existât encore des représentants. Il avoua qu’il s’était montré sévère, dans son Diable amoureux, pour les cabalistes, dont il ne concevait qu’une idée fort vague, et que leurs pratiques n’étaient peut-être pas aussi condamnables qu’il l’avait supposé. 11 s’accusa même d’avoir un peu calomnié ces innocents esprits qui peuplent et animent la région moyenne de l’air, en leur assimilant la personnalité douteuse d’un lutin femelle qui répond au nom de Belzébuth .

— Songez, lui dit l’initié, que le père Kircher, l’abbé de Villars et bien d’autres casuistes ont démontré depuis longtemps la parfaite innocence de ces esprits au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en faisaient mention comme d’êtres appartenant à la hiérarchie céleste ; Platon et

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Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Éusèbe et saint Augustin, ces flambeaux de l’Église, s’accordaient à distinguer le pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l’ablme...

Il n’en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra, devait, plus tard, appliquer ces idées, non plus à ses livres, mais à sa vie, et qui s’en montra convaincu jusqu’à ses derniers moments.

Cazotte dut être d’autant plus porté à réparer la faute qui lui était signalée, que ce n’était pas peu de chose alors que d’encourir la haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de sectes, sociétés et loges maçonniques, qui correspondaient entre elles d’un bout à l’autre du royaume. Cazotte, accusé d’avoir révélé aux profanes les mystères de l’initiation, s’exposait au même sort qu’avait subi l’abbé de Vil- r lars, qui, dans le Comte de Gabalis, s’était permis de livrer à la \ curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la doctrine des rose-croix sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique fut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l’on ne put accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte opposa, d’ailleurs, d’autant moins de résistance aux conseils de l’initié qu’il était naturellement très-porté à ces sortes d’idées. Le vague que des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète. Il fut curieux de connaître en détail tout ce qu’il n’avait que pressenti dans son livre, et, grâce aux instructions de son mystérieux visiteur, il ne tarda pas à être reçu membre de la loge des illuminés martinistes, qui, à cette époque, résidait à Lyon. Cette doctrine avait été introduite en France par Martinez Fasqualis, et renouvelait simplement l’institution des rites cabalistiques du xi* siècle, dernier écho de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juive sc mêle aux théories obs- | cures des philosophes alexandrins.

Cazotte était jeune encore à cette époque ; il pénétra dans ces mystères avec la foi la plus ardente; soumis à des épreuves

qui se rapprochaient de celles des initiations antiques, il les subit avec courage et en sortit pour ainsi dire transformé : ce n’était plus l’auteur spirituel et frivole de tant de charmants contes, de tant de jolis vers qui lui avaient valu l’applaudissement des salons ; c’était dès lors un penseur sombre et sérieux, un écrivain morose et inquiet, plein de pressentiments funèbres. Il savait désormais sa destinée et celle de la France, il avait lu dans l’avenir.

Ée présent, à cette époque, c’était la folle insouciance des dernières années de la monarchie; l’avenir, c’était la Révolution et le règne de la Terreur.

L’école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait d’après Martinez, que l’intelligence et la volonté sont les seules forces actives de la nature, d’où il suit que, pour en modifier les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir. Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et l’abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps, l’homme pouvait s’élever à la notion parfaite de l’essence universelle et à cette domination des. esprits dont le secret était contenu dans la Triple contrainte dq l'enfer , conjuration toute-puissante à l’usage des cabalistes du moyen âge.

Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon son rite, était allé mourir à Saint-Domingue ; la doctrine ne put se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de Swedenborg et de Jacob Boehm, qu’on eut de la peine à réunir dans le même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l’un des néophytes les plus ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes de ce dernier. A cette époque, l’école de Lyon s’était fondue déjà dans la société des philalèthes, où Saint-Martin refusa d’entrer, disant qu’ils s'occupaient plus de la science des âmes , d’après Swedenborg, que de celle des esprits , d’après Martinez. Cazotte s’en retira à son tour, parce que leurs opérations prenaient une tendance politique contraire à ses sympathies religieuses et monarchiques.

Plus tard, l’illustre théosophe Saint-Martin, parlant de son

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séjour parmi les illuminés de Lyon, disait: a Dans l’école où j’ai passé il y a vingt-cinq ans, les communications de tout genre étaient fréquentes ; j’en ai eu mq part comme beaucoup d’autres. Les manifestations du signe du Réparateur y étaient visibles : j’y avais été préparé par des initiations. Mais, ajoutet-il, le danger de ces initiations est de livrer l’homme à des esprits violents ; et je ne puis répondre que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes d’emprunt. *

Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie. Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu’il composa de nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une Nuits, dont ils formaient la suite, n’ont pas valu à leur auteur toute la gloire qu’il en devait retirer. Les principaux sont la Dame inconnue, le Chevalier, t Ingrat puni, le Pouvoir du Destin, Simoustapha, le Calife voleur, qui a fourni le sujet du Calife de Bagdad, l'Amant des étoiles et le Magicien ou Maugraby, ouvrage plein de charme descriptif et d’intérêt.

Ce qui domine dans ces compositions, c’est la grâce et l’esprit des détails ; quant à la richesse de l’invention, elle ne le cède pas aux contes orientaux eux-mêmes; ce qui s’explique en partie, d’ailleurs, par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à l’auteur par un moine arabe nommé dom Chavis.

La théorie des esprits élémentaires, si chère à toute imagination mystique, s’applique également, comme on sait, aux croyances de l’Orient, et les pâles fantômes, perçus dans les brumes du Nord au prix de l’hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas des feux et des couleurs d’une atmosphère splendide et d’une nature enchantée. Dans son conte du Chevalier, qui est un véritable poème, Cazotte réalise surtout le mélange de l’invention romanesque et d’une distinction des bons ou des mauvais esprits, savamment renouvelée des caba -

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listes de l’Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon, livrent force combats à ceux de la suite d 'Eblis; les talismans, les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout cet enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s’y noue et s’y dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l’initié égyptien du roman de Séthos , qui, alors, obtenait un succès prodigieux. Le passage où il franchit, à travers mille dangers, la montagne de Caf, palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique des épreuves d’Isis ; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît encore sous les formes les plus diverses.

Ce n’est pas à dire qu’un grand nombre des ouvrages de Cazotte n’appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation comme fabWste, et, dans la dédicace qu’il fit de son volume de fables à l’Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d’un de ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux progrès de la poésie française. A l’époque où Voltaire publiait son poème intitulé la Guerre de Genève , Cazotte eut l’idée plaisante d’ajouter aux premiers chants du poème inachevé un septième chant écrit dans le même style, et que l’on crut de Voltaire lui-même.

Nous n’avons pas parlé de ses chansons, qui portent l’empreinte d’un esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée O mai ! joli mois de mai :

Pour le premier jour de mai,

Soyez bien réveillée!

Je vous apporte un bouquet,

Tout de giroflée ;

Un bouquet cueilli tout frais,

Tout plein de rosée.

Tout continue sur ce ton. C’est une . délicieuse peinture d’éventail, qui se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la fois du bon vieux temps.

Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante ronde

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Toujours vous aimer; et surtout la villanelle si gaie dont voici quelques couplets .

Que de maux soufferts,

Vivant dans vos fers, Thérèse!

Que de maux soufferts.

Vivant dans vos fers!

■ Si vers les genoux.

Mes bas ont des trous, Thérèse,

A vos pieds, je les fis tous,

Ainsi qu’on se prenne à vous !

Si vers les genoux, etc.

Et mes cinq cents francs Que j’avais comptant, Thérèse?

11 n’en reste pas six blancs ;

Et qui me rendra mon temps?

Et mes cinq cents francs, etc.

Vous avez vingt ans,

Et mille agréments, Thérèse;

Mais aucun de vos amans • Ne vous dira dans vingt ans :

« Vous avez vingt ans, etc. s

Nous avons dit que l’Opéra-Comique devait à Cazotte le sujet du Calife de Bagdad ; son Diable amoureux fut représenté aussi sous cette forme, avec le titre de t Infante de Zamora. Ce fut à ce sujet sans doute qu’un de ses beaux-frères , qui était venu passer quelques jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le théâtre, et lui vantait les opéras bouffons comme des ouvrages d’une grande difficulté.

— Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et, demain, j’aurai fait une pièce de ce genre â laquelle il ne manquera rien.

Le beau-frère voit entrer un paysan avec des sabots :

— Eh bien, sabots, s’écria-t-il, faites une pièce sur ce motlà.

Cazotte demanda à rester seul ; mais un personnage sin-

gulier, qui justement faisait partie ce soir-là de la réunion , s’offrit à faire la musique à mesure que Cazotte écrirait l’opéra. C’était Rameau, le neveu du grand musicien dont piderot a raconté la vie fantastique dans ce dialogue qui est un chefd’œuvre, et la seule satire moderne qu’on puisse opposer à celles de Pétrone.

L’opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à la Comédie-Italienne, après avoir été retouché par Marsollier et Duni, qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n’obtint pour droits d’auteur que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris , demeura obscur comme par le passé. C’était bien, d’ailleurs, le musicien qu’il fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des idées étranges à ce bizarre compagnon.

Le portrait qu’il en fait dans sa préface de la seconde Raméide, poëme héroï-comique, composé en l’honneur de son ami, mérite d’être conservé , autant comme morceau de style que comme note utile à compléter la piquante analyse morale •et littéraire de Diderot :

« C’est l’homme le plus plaisant par nature que j’aie connu; il s’appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon camarade au collège , et avait pris pour moi une amitié qui ne s’est jamais démentie, ni de sa part, ni de la mienne. Ce personnage, l’homme le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un -talent naturel de plus d’un genre, que le défaut d’assiette de son esprit ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de plaisanterie qu’à celui que déploie le docteur Sterne dans son Foyage sentimental. Les saillies de Rameau étaient des saillies d’instinct d’un genre si particulier, qu’il est nécessaire de les peindre pour essayer de les rendre. Ce n’étaient point des bons mots, c’étaient des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque , ajoutait un piquant extraordinaire à ses saillies, d’autant moins attendues de sa part, que, d’habitude, il ne faisait que dérai-

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sonner. Ce personnage , né musicien , autant et plus peut-être que son oncle, ne put jamais s’enfoncer dans les profondeufs de l’art; mais il était né plein de chant et avait l’étrange facilité d’en trouver, impromptu, de l'agréable et de l’expressif , sur quelques paroles qu’on voulût lui donner ; seulement , il eût fallu qu’un véritable artiste eût arrangé et corrigé ses phrases et. composé ses partitions. Il était de figure aussi horriblement que plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce que son génie l’inspirait rarement ; mais, si sa verve le servait, il faisait rire jusqu’aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit. Il n’était pas absolument sans fortune, mais il eût fallu dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l’idée de réduire à la misère l’auteur de ses jours, qui s’était remarié et avait des enfants. Il a donné , dans plusieurs autres occasions, des preuves de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la gloire, qu’il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans une maison religieuse, où sa famille l’avait placé, après quatre ans de retraite qu’il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux qui d’abord n’avaient été que ses geôliers. »

Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses k la Lettre de J.-J. Rousseau sur l’Opéra, se rapportent à cette légère incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ses écrits sont anonymes, et ont été recueillis depuis comme pièces diplomatiques de la guerre de l’Opéra. Quelques-unes sont certaines, d’autres douteuses. Nous serions bien étonné s’il fallait ranger parmi ces dernières le Petit Prophète de Bœmischbroda, fantaisie attribuée à Grimm , qui compléterait au besoin l’analogie marquée de Cazotte et d’Hoff- *mann.

C’était encore la belle époque de la vie de Cazotte ; voici le portrait qu’a donné Charles Nodier de cet hoimr.e célèbre, qu’il avait vu dans sa jeunesse :

« A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle

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et heureuse physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés exprimaient de la manière la plus séduisante, M; Cazotte joignait le précieux talent de raconter mieux qu’homme du monde des histoires, tout à la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la plus commune par l’exactitude des circonstances et de la féerie par le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour voir les choses sous leur aspect fantastique, et l’on sait si j’étais organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d’illusion. Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux sur les dalles de l’autre chambre ; quand sa porte s’ouvrait avec une lenteur méthodique, et lassait percer la lumière d’un falot porté par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte appelait gaiement son paysf quand M Cazotte paraissait lui-même avec son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert brodé d’un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très-avant sur le pied par une forte agrafe d’argent, et sa haute canne à pomme d’or, je ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d’une joie folle, qui était encore augmentée par ses caresses. »

Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux qu’il se plaisait à faire dans le monde, et qu’on écoutait avidement. Il s’agit de la longévité de Marion Delorme, qu’il disait avoir vue quelques jours avant sa mort, âgée de près d’un siècle et demi, ainsi que semblent le constater, d’ailleurs, son acte de baptême et son acte mortuaire conservés à Besançon. En admettant celte question fort controversée de l’âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l’avoir Vue étant âgé de vingt et un ans. C’est ainsi qu’il disait pouvoir transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle .Marion Delorme avait pu assister.

Mais le monde était plein alors de ces causeurs amis du merveilleux; le comte de Saint-Germain et Cagliostro tournaient toutes les cervelles, et Cazotte n’avait peut-être de plus

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que spn génie littéraire et la réserve d’une honnête sincérité. Si pourtant nous devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapportée dans les mémoires de La Harpe, il aurait joué seulement le rôle fatal de Cassandre, et n’aurait pas eu tort, comme on le lui reprochait, cl être toujours sur le trépied.

« Il me semble, dit La Harpe, que c’était hier, et c’était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l’Académie, grand seigneur et homme d’esprit; la compagnie était nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de cour, gens de lettres, académiciens, etc. On avait fait grande chère comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n’en gardait pas toujours le ton : on en était venu alors dans le monde au point où tout est permis pour faire rire.

Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l’éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion, et d’applaudir. Un convive se lève, et, tenant son verre plein :

— Oui, messieurs, s’écrie-t-il, je suis aussi sûr qu'il n'j a pas de Dieu, que je suis sûr qu’Homère est un sot.

En effet, il était sûr de l’un comme de l’autre ; et l’on avait parlé d’Homère et de Dieu, et il y avait là des convives qui avaient dit du bien de l’un et de l’autre.

La conversation devient plus sérieuse ; on se répand en admiration sur la révolution qu'avait faite Voltaire , et l’on convient que c’est là le premier titre de sa gloire : « Il a donné le ton à son siècle, et s’est fait lire dans l’antichambre comme dans le salon. »

Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant :

LES ILLUMINES

— Voyez-vous, monsieur, quoique je ne sois qu’un misérablecarabin, je n’ai pas plus de religion qu’un autre.

On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer ; il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie, et l’on en est à calculer la probabilité de l’époque, et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison. Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir s’en flatter ; les jeunes se réjouissent d’en avoir une espérance très-vraisemblable ; et l’on félicitait surtout l’Académie d’avoir préparé le grand œuvre, et d’avoir été le chef-lieu, le centre, le mobile de la liberté de penser.

Un seul des convives n’avait point pris part à toute la joie de cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme c’éï tait Gazotte, homme aimable et original, mais malheureuse- J ment infatué des rêveries des illuminés. Son héroïsme l’a depuis rendu à jamais illustre.

Il prend la parole, et, du ton le plus sérieux :

— Messieurs, dit-il, soyez satisfaits; vous verrez tous cette grande et sublime révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète ; je vous répète, vous la verrez.

On lui répond par le refrain connu :

— Faut pas être grand sorcier pour ça !

— Soit; mais peut-être faut-il l’être un peu plus pour ce. qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour vous, tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l’effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue ?

— Ah ! voyons, dit Condorcet avec son air sournois et niais ; un philosophe n’est pas fâché de rencontrer un prophète.

— V ous , monsieur de Condorcet , vous expirerez étendu sur le pavé d'un cachot ; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau , du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous.

Grand étonnement d’abord; mais on se rappelle que le bon

CAZOTTE

Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et l’on rit de plus belle.

— Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n’est pas si plaisant que votre Diable amoureux ; mais quel diable vous a mis dans la tète ce cachot, ce poison et ces bourreaux ? Qu’estce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la raison ?

— C’est précisément ce que je vous dis : c’est au nom de la philosophie, de l’humanité, de la liberté, c’est sous le règne de la raison qu’il vous arrivera de finir ainsi ; et ce sera bien le règne de la raison, car alors elle aura des temples, et même il n’y aura plus dans toute la France, en ce temps-là, que des temples de la Raison.

— Par ma foi, dit Chamfort avec le rire du sarcasme, vous ne serez pas un des prêtres de ces temples-là..

— Je l’espère; mais vous, monsieur de Chamfort, qui en serez un, et très-digne de l’être, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n’en mourrez que quelques mois après.

On se regarde et on rit encore.

—Vous, monsieur Vicq-d’Azir, vous ne vous ouvrirez .pas les veines vous-même ; mais, après vous les avoir fait ouvrir six fois dans un jour, après un accès de goutte, pour être plus sûr de votre fait, vous mourrez dans la nuit. — Vous, monsieur de Nicolaï, vous mourrez sur l’échafaud. — Vous, monsieur Bailly, sur l’échafaud...

— Ah ! Dieu soit béni l dit Roucher, il paraît que monsieur n’en veut qu’à l’Académie; il vient d’en faire une terrible exécution ; et moi, grâce au ciel...

— Vous! vous mourrez aussi sur l’échafaud.

— Oh! c’est une gageure, s'écrie-t-on de toute part, il a juré de tout exterminer.

— Non, ce n’est pas moi qui l’ai juré.

— Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? et encore !...

— Point du tout, je vous l’ai dit : vous serez alors gouvernés par la seule philosophie , par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes , auront à tout moment dans la bouche toutes les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les vers de Diderot et de la Pucelle...

On se disait à l’oreille :

— Vous voyez bien qu’iV est fou (car il gardait le plus grand sérieux). Est-ce que vous ne voyez pas qu’il plaisante? et vous savez qu’il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries.

— Oui, reprit Chamfort ; mais son merveilleux n’est pas gai ; il est trop patibulaire. j — Et quand tout cela se passera-t-il ?

— Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli... .

— Voilà bien des miracles (et, cette fois, c’était moi-même qui parlais, dit La Harpe) ; et vous ne m’y mettez pour rien ?

— - Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire : vous serez alors chrétien.

Grandes exclamations.

— Ah ! reprit Chamfort, je suis rassuré ; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien, nous sommes immortels.

— Pour ça, dit alors madame la duchesse de Grammont, nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n’être ponr rien dans les révolutions. Quand je dis pour rien, ce n’est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu ; mais il est reçu qu’on ne s’en prend pas à nous, et notre sexe...

— Votre sexe, mesdames , ne vous en défendra pas, cette fois ; et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.

— Mais qu’est-ce que vous nous dites donc là, monsieur Cazotte ? C’est la fin du monde que vous nous prêchez.

— Je n’en sais rien; mais ce que je sais, c’est que vous,

CAZOTTE

madame la duchesse, vous serez conduite h l’échafaud, vous et beaucoup d’autres dames avec vous, dans la charrette du bourreau, et les mains derrière le dos.

— Ah ! j’espère que, dans ce cas-là, j’aurai du moins un carrosse drapé de noir.

— Won, madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette, et les mains liées comme vous.

—De plus grandes dames ! quoi ! les princesses du sang?

— De plus grandes dames encore...

Ici un mouvement très-sensible se fit dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit. On commençait à trouver que la plaisanterie était forte.

Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, n’insista pas sur cette dernière réponse, et se contenta de dire, du ton le plus léger :

— Vous verrez qu’il ne me laissera pas seulement un confesseur !

— Non, madame , vous n’en aurez pas , ni personne. Le dernier supplicié, qui en aura un par grâce, sera...

Il s’arrêta un moment.

— Eh bien, quel est donc l’heureux mortel qui aura cette prérogative ?

— C’est la seule qui lui restera : et ce sera le roi de France.

Le maître de la maison -se leva brusquement, et tout le monde avec lui. Il alla vers M. Cazotte, et lui dit, avec un ton pénétré :

— Mon cher monsieur Cazotte, c’est assez faire durer cette facétie lugubre ; vous la poussez trop loin, et jusqu’à compromettre la société où vous êtes, et vous-même,

Cazotte ne répondit rien, et se disposait à se retirer, quand madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et rcftnener la gaieté, s’avança vers lui.

— Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous ne dites rien de la vôtre.

LES ILLUMINES

Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés :

— Madame, avez-vous lu le siège de Jérusalem, dans Josèphe?

— Oh! sans doute ; qu’est-ce qui n’a pas lu ça? Mais faites comme si je ne l’avais pas lu.

— Eh bien, madame, pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant incessamment d’une voix sinistre et tonnante : Malheur à Jérusalem ! Malheur à moi-même ! Et dans le moment une pierre énorme, lancée par les machines ennemies, l’atteignit et le mit en pièces.

Après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit. »

L’authenticité de cette pièce a été tour à tour affirmée et démentie ; beaucoup n’y ont vu qu’une scène d’esprit de La Harpe, et pourtant le ton en est sérieux, et bien des écrits de Cazotte le signalent comme un mystique convaincu et sincère.

Tout en n’accordant à ce document qu’une confiance relative, et en nous rapportant à la sage opinion de Charles Nodier, qui dit qu’à l’époque où a eu lieu cette scène, il n’était peut-être pas difficile de prévoir que la révolution qui venait choisirait ses victimes dans la plus haute société d’alors, et dévorerait ensuite ceux-là mêmes qui l’auraient créée, nous allons rapporter un singulier passage qui se trouve dans le poème à'Ollivier, publié justement trente ans avant 93, et dans lequel on remarqua une préoccupation de têtes coupées qui peut bien passer, mais plus vaguement, pour une hallucination prophétique.

« Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés l’un et l’autre par des enchantements dans le palais de la fée Bagasse. Cette dangereuse sorcière, voyant avec chagrin le progrès des armes chrétiennes en Asie, voulut les arrêter en tendant des pièges aux chevaliers défenseurs de la foi. Elle construisit non loin d’ici un palais superbe. Nous mimes malheureusement le

CAZOTTE

pied sur les avenues : alors, entraînés par un charme, quand nous croyions ne l’être que par la beauté des lieux, nous parvînmes jusque dans un péristyle qui était à l’entrée du palais; mais nous y étions à peine, que le marbre sur lequel nous marchions, solide en apparence, s’écarte et fond sous nos pas: une chute imprévue nous précipite sous le mouvement d’une roue armée de fers tranchants qui séparent en un clin d'reil toutes les parties de notre corps les unes des autres, et ce qu’il y eut de plus étonnant , c’est que la mort ne suivit pas une aussi étrange dissolution.

» Entraînées par leur, propre poids, les parties de notre corps tombèrent dans une fosse profonde, et s’y confondirent dans une multitude de membres entassés. Nos tètes roulèrent comme des boules. Ce mouvement extraordinaire ayant achevé d’étourdir le peu de raisou qu’une aventure aussi surnaturelle m’avait laissée, je n’ouvris les yeux qu’au bout de quelque temps, et je vis que ma tête était rangée sur des gradins à côté et vis-à-vis de huit cents autres têtes des deux sexes, de tout âge et de tout coloris. Elles avaient conservé l’action des yeux et de la langue, et surtout un mouvement dans les mâchoires qui les faisait bâiller presque continuellement. Je n’entendais que ces mots, assez mal articulés :

» — Ah! quels ennuis! cela est désespérant.

» — Je ne pus résister à l’impression que faisait sur moi la condition générale, et me mis à bâiller comme les autres.

» — Encore une bâilleuse de plus, dit une grosse tête de femme, placée vis-à-vis de la mienne; on n’y saurait tenir, j’en mourrais.

» Et elle se mit à bâiller de plus belle.

» — Au moins cette bouche-ci a de la fraîcheur, dit une autre tète, et voilà des dents d’émail,

» Puis, m’adressant la parole :

» — - Madame, peut-on savoir le nom de l’aimable compagne d’infortune que nous a donnée la fée Bagasse?

» J’envisageai la tète qui m’adressait là parole : c’était celle

LES ILLUMINES

d’un homme. Elle n’avait point de traits, mais un air de vivacité et d’assurance, et quelque chose d’affecté dans la prononciation.

» Je voulus répondre : « Seigneur, j’ai un frère... » Je n’eus pas le temps d’en dire davantage.

» — Ah ! ciel ! s’écria la tête femelle qui m’avait apostrophée la première, voici encore une conteuse et une histoire ; nous n’avons pas été assez assommés de récits. Bâillez, madame, et laissez là votre frère. Qui est-ce qui n’a pas de frère? Sans ceux que j’ai, je régnerais paisiblement et ne serais pas où je me trouve.

v — Seigneur, dit la grosse tête apostrophée, vous vous faites connaître bien têt pour ce que vous êtes, pour la plus mauvaise tête...

» — Ah ! interrompit l’autre, si j’avais seulement mes membres!...

» — Et moi, dit l’adversaire, si j’avais seulement mes mains!... Et, d’ailleurs, me disait-il, vous pouvez vous apercevoir que ce qu’il dit ne saurait passer le nœud de la gorge,

» — Mais, disais-je, ces disjmtes-ci vont trop loin.

■t — Eh ! non, laissez-nous faire ; ne vaut-il pas mieux se quereller que de bâiller? A quoi peuvent s’occuper des gens qui n’ont que des oreilles et des yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un siècle, qui n’ont nulle relation ni n’en peuvent former d’agréables, à qui la médisance même est interdite, faute de savoir de qui parler pour se faire entendre, qui...

» Il en eût dit davantage; mais voilà que tout à coup il nous prend une violente envie d’éternuer tous ensemble; un instant après, une voix rauque, partant on ne sait d’où, nous ordonne de chercher nos membres épars ; en même temps, nos têtes roulent vers l’endroit où ils étaient entassés. »

N’est-il pas singulier de rencontrer dans un poëme héroïcomique de la jeunesse de l’auteur, cette sanglante rêverie de tètes coupées, de membres séparés du corps, étrange asso-

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ciation d’idées qui réunit cies courtisans, des guerriers, des femmes, des petits-maîtres, dissertant et plaisantant sur des détails de supplice comme le feront plus tard à la Conciergerie ces seigneurs, ces femmes, ces poètes, contemporains de Cazotle, dans le cercle desquels il viendra à son tour apporter sa tête, en tâchant de sourire et de plaisanter comme les autres des fantaisies de cette fée sanglante, qu’il n’avait pas prévu devoir s’appeler un jour la Révolution !

Nous venons d’anticiper sur les événements : parvenu aux deux tiers à peine de la vie de notre écrivain, nous avons laissé entrevoir une scène de ses derniers jours; à l’exemple de l’illuminé lui-même, nous avons uni d’un trait l’avenir et le passé.

Il entrait dans notre plan, du reste, d’apprécier tour à tour Cazotte comme littérateur et comme philosophe mystique; mais, si la plupart de ses livres portent l’empreinte de ses préoccupations relatives à la science des cabalistes, il faut dire que l’intention dogmatique y manque généralement; Cazotte ne paraît pas avoir pris part aux travaux collectifs des illu- • rainés martinistes, mais s’être fait seulement, d’après leurs idée?, une règle de conduite particulière et personnelle. On aurait tort, d’ailleurs, de confondre cette secte avec les institutions maçonniques de l’époque, bien qu’il y eût entre elles certains rapports de forme extérieure ; les martinistes admettaient la chute des anges, le péché originel, le Verbe réparateur, et ne s’éloignaient sur aucun point essentiel des dogmes de l’Eglise.

Saint-Martin, le plus illustre d’entre eux, est un spiritualiste chrétien à la manière de Malebrançhe. Nous avons dit plus haut qu’il avait déploré l’intervention <¥ esprits violents dans le sein de la secte lyonnaise. De quelque manière qu’il faille

LES I I.LUMIN ES

entendre cette expression, il est évident que la Société prit dès lors une tendance politique qui éloigna d’elle plusieurs de ses membres. Peut-être a-t-on exagéré l’influence des illuminés tant en Allemagne qu’en France, mais on ne peut nier qu’ils n’aient eu une grande action sur la révolution française et dans le sens de son mouvement. Les sympathies monarchiques de Cazotte l’écartèrent de cette direction et l’empêchèrent de soutenir de son talent une doctrine qui tournait autrement qu’il n’avait pensé.

Il est triste de voir cet homme, si bien doué comme écrivain et comme philosophe, se séparer du mouvement qui pouvait donner un but quelconque à son génie, passer les dernières années de sa vie dans le dégoût de la vie littéraire et dans le pressentiment d’orages politiques qu’il se sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de son imagination se sont flétries ; cet esprit d’un tour si clair et si français, qui donnait une forme heureuse à ses inventions les plus singulières, n’apparaît que rarement dans la correspondance politique qui fut la cause de son procès et de sa mort. S’il est vrai qu’il ait été donné à quelques âmes de prévoir les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt une faculté malheureuse qu’un don céleste, puisque, pareille à la Cassandre antique, elles ne peuvent ni persuader les autres ni se préserver elles-mêmes.

Les dernières années de Cazotte dans sa terre de Pierry en Champagne présentent cependant encore quelques tableaux de bonheur et de tranquillité dans la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu’il ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à Paris, échappé au tourbillon plus animé que jamais des sectes philosophiques et mystiques de toute sorte, père d’une fille charmante et de deux fils pleins d’enthousiasme et de cœur comme lui, le bon Cazotte semblait avoir réuni autour de lui toutes les conditions d’un avenir tranquille ; mais les récits des personnes qui l’ont connu à cette époque le montrent toujours assombri des nuages qu’il pressent au delà d’un horizon tranquille.

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Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé la main de sa fille Elisabeth ; ces deux jeunes gens s’aimaient depuis longtemps, mais Cazotte retardait sa réponse définitive et leur permettait seulement d’espérer. Un auteur gracieux et plein de charme, Anna-Marie, a raconté quelques détails d’une visite faite à Pierry par madame d’Argèle, amie de cette famille. Elle peint l’élégant salon au rez-de-chaussée, embaumé des parfums d’une plante des colonies rapportée par madame Cazotte, et qui recevait du séjour de cette excellente personne un caractère particulier d’élégance et d’étrangeté. Une femme de couleur travaillant près d’elle, des oiseaux d’Amérique, des curiosités rangées sur les meubles, témoignaient, ainsi que sa mise et sa coiffure, d’un tendre souvenir pour sa première patrie. « Elle avait été parfaitement jolie et l’était encore, quoiqu’elle eût alors de grands enfants. Il y avait en elle cette grâce négligée et un peu nonchalante des créoles, avec un léger accent donnant à son langage un ton tout à la fois d’enfance et de caresse qui la rendait très-attrayante. Un petit chien bichon était couché sur un carreau près d’elle; on l’appelait Biondetta, comme la petite épagneule du Diable amoureux. »

Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise de la Croix, veuve d’un grand seigneur espagnol, faisait partie de la famille et y exerçait une influence due au rapport de sçs idées et de ses convicfions avec celles de Cazotte. C’était depuis longues années l’une des adeptes de Saint-Martin, et l’illuminisme l’unissait aussi à Cazotte de ces liens tout intellectuels que la doctrine regardait comme une sorte d’anticipation de la vie future. Ce second mariage mystique, dont l’âge de ces deux personnes écartait toute idée d’inconvenance, était moins pour madame Cazotte un sujet de chagrin, que d’inquiétude conçue au point de vue d’une raison tout humaine, touchant l’agitation de ces nobles esprits. Les trois enfants, au contraire, partageaient sincèrement les idées de leur père et de sa vieille amie.

Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question ; mais,

LES ILLUMINÉS

pourtant, faudrait-il accepter toujours les leçons de ce bon > sens vulgaire qui marche dans la vie sans s’inquiéter des sombres mystères de l’avenir et de la mort? La destinée la plus heureuse tient-elle à cette imprévoyance qui reste surprise et désarmée devant l’événement funeste, et qui n’a plus que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs du malheur ? Madame Cazotte est, de toutes ces personnes, celle qui devait le plus souffrir; pour les autres, la vie ne pouvait plus être qu’un combat, dont les chances étaient douteuses, mais la récompense assurée.

Il n’est pas inutile, pour compléter l’analyse des théories que l’on retrouvera plus loin dans quelques fragments de la correspondance qui fut le sujet du procès de Cazotte, d’emprunter encore quelques opinions de ce dernier au récit d’Anna-Marie :

« Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de nos pères; le monde invisible nous presse de tous côtés...; il y a là sans cesse des amis de notre pensée qui s'approchent familièrement de nous. Ma ülle a ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune de nos idées, bonnes ou mauvaises, met en mouvement quelque esprit qui leur correspond, comme cha cun des mouvements de notre corps ébranle la colonne d’air que nous supportons. Tout est plein, tout est vivant dans ce monde, où, depuis le péché, des voiles obscurcissent la matière... Et moi, par une initiation que je n’ai point cherchée et que souvent je déplore, je les ai soulevées comme le vent soulève d’épais brouillards. Je vois le bien, le mal, les bons et les mauvais; quelquefois, la confusion des êtres est telle à mes regards, que je ne sais pas toujours distinguer au premier moment ceux qui vivent dans leur chair de ceux qui en ont dépouillé les apparences grossières...

» Oui, ajoutait-il, il y a des Ames qui sont restées si matérielles , leur forme leur a été si chère, si adhérente, qu’elles ont emporté dans l’autre monde une sorte d’opacité. Celles-là ressemblent longtemps à des vivants.

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