‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 18 sur 66 · RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION

On sait maintenant sur la vie étrange de Restif tout ce qu’il faut pour le classer assurément parmi ces écrivains que les Anglais appellent excentriques . Aux éclats caractéristiques indiqués çà.et là dans notre récit, il est bon d’ajouter quelques traits particuliers. Restif était d’une petite taille, mais robuste et quelque peu replet. Dans ses dernières années, on parlait de lui comme d’une sorte de bourru , vêtu négligemment et d’un abord difficile. Le chevalier de Cubières sortait un jour, de la Comédie-française ; en chemin, il s’arrêta chez la veuve Duchesne pour acheter la pièce à la mode. Un homme se tenait debout au milieu de la boutique avec un grand chapeau rabattu qui lui couvrait la moitié de la figure. Un manteau de très-gros drap noirâtre lui descendait jusqu’à mi-jambe; il était sanglé au milieu du corps, avec quelque prétention sans doute à diminuer son embonpoint. Le chevalier l’examinait curieusement. Cet homme tira de sa poche une petite bougie, l’alluma au comptoir, la mit dans une lantérne, et sortit sans regarder ni saluer personne. Il demeurait alors dans la maison.

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— Quel est cet original ? demanda Cubières.

— Eh quoi! vous ne le connaissez pas? lui répondit-on. C’est Restif de la ‘Bretonne.

Pénétré d’étonnement à ce nom célèbre, le chevalier revint le lendemain, curieux d’engager des relations amicales avec un écrivain qu’il aimait à lire. Ce dernier ne répondit rien aux compliments que lui fit l’écrivain musqué si chéri dans les salons du temps. ^Cubières se borna à rire de cette impolitesse. Ayant eu plus tard l’occasion ide rencontrer Restif chez dis amis communs* il vit en lui un tout autre homme plein de verve et de cordialité. 11 lui rappela leur première entrevue. .

— Que voulez-vous! dit Restif, je suis l’homme des impressions du moment ; j’écrivais alors le Hibou nocturne, et, voulant être un hibou véritable, j’avais fait vœu de ne parler à personne.

11 avait bien aussi quelque affectation dans ce rôle de bourru, renouvelé de Jean-Jacques. Cela excitait la curiosité des gens du monde, et les femmes du plus haut rang se piquaient d’apprivoiser l’ours. Alors, il redevenait aimable; mais ses galanteries à brûle-pourpoint, son audace, renouvelée de l’époque où il jouait le rôle d’un Faufilas de bas étage, effrayaient parfois les imprudentes forcées d’écouter tout à coup quelque boutade cynique.

Un jour, il reçut une invitation à dejeuner chez M. Senac de Meillan, intendant de Valenciennes, avec quelques bourgeois provinciaux qui désiraient voir l’auteur du Paysan perverti. Il y avait là, en outre, des académiciens d’Amiens et le rédacteur de la Feuille de Picardie. Restif se trouva placé entre une Mme Denys", marchande de mousseline rayée, et une autre dame modestement vêtue qu’il prit pour une femme de chambre de grande maison. En face de lui était un jeune provincial plaisant qu’on appelait Nicodéme, puis un sourd qui amusait la société en parlant çà et là de choses qui n'avaient aucun’rapport avec la conversation. Un petit homme propret, affublé d’un habit en camelot blanc, faisait l’important et trai-

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tait de fariboles les idées politiques et philosophiques qu’émettait le romancier. Une Mme Laval, marchande de dentelles de Malines, le défendait au contraire et lui trouvait du fonds. On était alors en 1 789, de sorte qu’il fut question pendant le repas de la nouvelle constitution du clergé, de l’extinction des privilèges nobiliaires et des réformes législatives. Restif, se voyant au milieu de bonnes gens bien ronds, et qui l’écoutaient en général avec faveur, développa une foule de systèmes excentriques. Le sourd les hachait de coq-à-l’àrfe d’une manière fort incommode, l’homme en camelot blanc les perçait d’un trait vif ou d’une apostrophe pleine de gravité. On finit, selon l’usage d’alors, par des lectures. Mercier lut un fragment de politique, Legrand d’Aussy une dissertation sur les montagnes d’Auvergne. Restif développa son système de physique, qu’il proclamait plus raisonnable que celui de Buffon, plus vraisemblable que celui de Newton. On se jeta à son cou, on proclama le tout sublime. Le surlendemain, l’abbé Fontenai, qui s’était trouvé aussi au déjeuner, lui apprit qu'il avait été victime d’un projet de mystification dont le résulta^, du reste, avait tourné à son honneur. La marchande de mousseline était la duchesse de Luynes, la marchande de dentelle était la comtesse de Laval , la femme de chambre était la duchesse de Mailly; le Nicodème, Matthieu de Montmorency; le sourd,, l'évêque d’Autun ; l’homme en camelot, l’abbé Sieyès, qui, pour réparer la sévérité de ses observations, envoya à Restif la collection de ses écrits. On avait voulu voir le Jean-Jacques des halles dans toute sa fougue et dans toute sa désinvolture cynique. On ne trouva en lui qu’un conteur amusant, un utopiste quelque peu téméraire, un convive assez peu fait aux usages du monde pour s’écrier que c’était la première fois qu’il mangeait des huîtres, mais prévenant avec les dames et s’occupant d’elles presque exclusivement. Si, en effet, quelque chose peut atténuer les torls nombreux de l’écrivain, son incroyable personnalité et l’inconséquence continuelle de sa conduite, c’est qu’il a toujours aimé les femmes pour elle-mêmes avec dé-

vouement, avec enthousiasme, avec folie. Ses livres seraient illisibles autrement.

Mais bientôt nous voici en pleine révolution. Le philosophe qui prétendait effacer N.ewton, le socialiste dont la hardiesse étonnait l’esprit compassé de Sieyès, n’était pas un républicain. Il lui arrivait, comme aux principaux créateurs d’utopies, depuis Fénelon et Saint-Pierre jusqu’à Saint-Simon et Fourier, d’être entièrement indifférent à la forme politique de l’Etat. Le communisme même, qui formait le fond de sa doctrine, lui paraissait possible sous l’autorité d’un monarque, de même que toutes les réformes du Pornographe et du Gynographe lui semblaient praticables sous l’aiitorité paternelle d’un bon lieutenant de police. Pour lui comme pour les musulmans, le prince personn fiait l’Etat propriétaire universel. En tonnant. contre l ’ infâme propriété (c’est le nom qu’il lui donne mille fois), il admettait la possession personnelle, transmissible, à certaines conditions, et jusqu’à la noblesse, récompense des belles actions, mais qui devait s’éteindre dans les enfants, s’ils n’en renouvelaient la source par des traits de courage ou de vertu.

Dans le second volume des Contemporaines , Restif donne le plan d’une association d’ouvriers et de commerçants qui réduit à rien le capital : — c’est la banque d’échange dans toute sa pureté. — Voici un exemple : Vingt commerçants, ouvriers eux-mêmes, habitent une rue du quartier Saint-Martin. Chacun d’eux est le représentant d’une industrie utile. L’argent manque par suite des inquiétudes politiques , et cette rue, autrefois si prospère, est attristée de l’oisiveté forcée de ses habitants. Un bijoutier orfèvre qui a voyagé en Allemagne, qui y a vu les hernutes , . conçoit l’idée d’une association analogue des habitants de la rue : on s’engagera à ne se servir d’aucune monnaie et à tout acheter ou vendre par échange, de sorte que le boulanger prenne sa viande chez le boucher, s’habille chez le tailleur et se chausse chez le cordonnier; tous les associés doivent agir de même. Chacun peut acquérir ou dé-

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penser plus ou moins, mais les successions retournent à la masse, et les enfants naissent avec une part égale dans les biens de la société; ils sont élevés à frais communs, dans ia profession de leur père, mais avec la- faculté d’en choisir une autre en cas d’aptitude différente; ils recevront, du reste, une éducation semblable?. Les associés se regarderont comme égaux, quoique quelques-uns puissent être de professions libérales, parce que l’éducation les mettra au même niveau. Les mariages auront lieu de préférence entre des personnes de l’association, à moins de cas extraordinaires. Les procès seront soutenus pour le compte de tous; les acquisitions profiteront à la masse*, et l’argent qui reviendra à *la société par suite de ventes faites en dehors d’elle sera consacré à acheter les ma* tières premières en raison de ce qui sera nécessaire pour chaque état. — Tel est ce plan, que l’auteur n’avait pas, du reste, l’idée d’appliquer à la société entière, car il donne à choisir entre différentes formes d’association , laissant à l’expérience les conditions de succès de la plus utile, qui absorberait naturellement les autres. Quant à la vieille société, elle ne serait point dépouillée ; seulement, elle subirait forcément les chances d’une lutte qu’il lui serait impossible de soutefiir longtemps.

Cependant, l’écrivain vieillissait, toujours morose de plus en plus, accable par les pertes d’argent, par les chagrins de son intérieur. Sa seule communication avec le monde était d’aller le soir au café Manoury, où il soutenait parfois à voix haute des discussions politiques et philosophiques. Quelques vieux habitués de ce café, situé sur le quai de l’École, ont encore présents à la mémoire sa vieille houppelande bleue et le manteau crotté dont il s’enveloppait en toute saison. Le plus souvent il s’asseyait dans un coin, et jouait aux échecs jusqu’à onze heures du soir. A ce moment, que la -partie fût achevée au non, il se levait silencieusement et sortait. Où allait-il ? Les Nuits de Paris nous l’apprennent : il allait errer, quelque temps qu’il fit, le long des quais, surtout autour de la Cité et de Tlle Saint-

Louis ; il s’enfoncait dans les rues fangeuses des quartiers populeux, et ne rentrait qu’ après avoir fait une bonne récolte d’observations sur les désordres et les scènes sanglantes dont il avait été le témoin. Souvent il intervenait dans ces drames obscurs, et devenait le don Quichotte de l’innocence persécutée ou (le la faiblesse vaincue. Quelquefois il* agissait par la persuasion; parfois aussi son autorité était due au soupçon qu’on avait qu’il était chargé d’une mission de police.

Il osait davantage encore en s’informant auprès des portiers ou des valets de ce qui se passait dans chaque maison, en s’introduisant sous tel ou tel déguisement dans l’intérieur des familles, en pénétrant le secret des alcôves, en surprenant les infidélités de la femme, le secrets naissants de la fille, qu’il divulguait dans ses écrits sous des fictions transparentes. De là des procès et des divorces. Un jour, il faillit être assassiné par un certain E..., dont il avait fait figurer la femme dans ses Con~ temporuines. C’était habituellement le matin qu’il rédigeait ses observations de la veille. Il ne faisait pas moins d’une nouvelle avant le déjeuner. Dans les derniers temps de sa vie, en hiver, il travaillait dans son lit faute de bois, sa culotte pardessus son bonnet, de peur des courants d’air. Il avait aussi des singularités qui variaient à chacun de ses ouvrages, et qui ne ressemblaient guère aux singularités en manchettes d’Haydn et de M. de Buffon. Tantôt il se condamnait au silence comme à l’époque de sa rencontre avec Cubières, tantôt il laissait croître sa barbe, et disait à quelqu’un qui le plaisantait :

— Elle ne tombera que lorsque j’aurai achevé mon prochain roman.

— Et s’il a plusieurs volumes?

— Il en aura quinze.

— Vous ne vous raserez donc que dans quinze ans?

— Rassurez-vous, jeune homme, j’écris un demi-volume par jour.

Quelle fortune immense il eût faite de notre temps en luttant de vitesse avec nos plus intrépides coureurs du feuilleton, et

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de fougue triviale avec les plus hardis explorateurs des misères de bas étage! Son écriture se ressent du désordre de son imagination ; elle est irrégulière, vagabonde, illisible ; les idées se présentent en foule, pressent la plume, et l’empêchent de former les caractères. C’est ce qui le rendait ennemi des doubles lettres et des longues syllabes, qu’il remplaçait par des abréviations. Le plus souvent, comme on sait, il se bornait à composer à la casse son manuscrit. Il avait fini par acquérir une petite imprimerie où il casait lui-même ses ouvrages, aidé seulement d’un apprenti.

La. Révolution ne pouvait lui être chère d’aucune façon, car elle mettait en lumière des hommes politiques fort peu sensibles à ses plans philanthropiques, plus préoccupés de formules grecques et romaines que de réformes fondamentales. Babeuf aurait pu seul réaliser son rêve ; mais, découragé de ses propres plans à cette époque, Restif ne marqua aucune sympathie pour le parti du tribun communiste. Les assignats avaient englouti toutes ses économies, qui ne se moulaient pas à moins de soixante-quatorze mille francs, et la nation n’avait guère songé à remplacer, pour ses ouvrages, les souscriptions de la cour et des grands seigneurs dont il avait usé abondamment. Toutefois, Mercier, qui n’avait pas cessé d’être son ami, fit obtenir à Restif une récompense de deux mille francs pour un ouvrage utile aux mœurs, et le proposa même comme candidat à l’Institut national. Le président répondit dédaigneusement :

— Restif de la Bretonne a du génie, mais il n’a point de goût.

— Eh! messieurs, répliqua Mercier, quel est celui de nous qui a du génie?

On rencontre dans les derniers livres de Restif plusieurs récits des événements de la Révolution. Il en rapporte quelques scènes dialoguées dans le cinquième volume du Drame de la Vie. Il est à regretter que ce procédé n’ait pas été suivi plus complètement. Rien n’est saisissant comme cette réalité prise

sur le fait. Voici , par exemple, une scène qui se passe le \ 2 juillet devant le café Manoury :

« Un homme, des femmes. — Lambesc! Lambescl... On tue aux Tuileries!

Une marchande de billets de loterie. — Où courez-vous donc ?

Un fuyard. — Nous remmenons nos femmes.

La marchande. — Laisse/.-Ies s’enfuir seules, et faites volteface. . ,

Son futur. — Allons! allons, rentrez. »

II n’y a rien de plus que ces cinq lignes ; on sent là vérité brutale : les dragons de Lambesc qui chargent au loin, les portes qui se ferment, une de ces scènes d’émeute si communes à Paris.

Plus loin, Restif met en scène Collot d’Herbois, et le félicite de son Paysan mçgistrat ; mais Collot n’est préoccupé que de politique.

< — Je me suis fait jacobin, dit-il ; pourquoi ne l’êtes- vous pas? .

» — A cause de trois infirmités très-gènantes...

» — C’est une raison. Je vais me livrer tout entier à la chose publique, et je ne perdrai ni mon temps ni mes peines. D’abord, je veux m’attacher à Robespierre; c’est un grand homme.

» — Oui, invariable. »

Collot continue :

« — J’ai l’nsage de la parole, j’ai le geste, la grâce dans la représentation... J’ai une motion à faire trembler les rois. Je viens de faire X Almanach du père Gérard, — excellent titre. Je tâcherai d’avoir le prix pour l'instruction des campagnes; mon nom se répandra dans les départements ; quelqu’un d’eux me nommera... *

La silhouette de Collot ù’Herbois n’est-elle pas là tout en- » tière? Mais l’auteur ne s’en est pas tenu toujours à ces portraits rapides, et, à côté de ces exquisses fugitives, on trouve des

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pages qui s’élèvent presqu’à l’intérêt de l’histoire, comine celles qu’il consacre à Mirabeau, et que cette grande figure semble avoir illuminée de son immense reflet. •

4JNE VISITE A MIRABEAU

Le dialogue de Restif et de Mirabeau est un des plus curieux chapitres des Mémoires de Nicolas. L’auteur, qui avait la rage des pseudonymes, se déguise ici sous le nom de Pierre, qu’il a employé déjà dans d’autres ouvrages. « En approchant de Mirabeau, dit-il, je vis un homme qui était dans un resserrement de cœur et qui avait besoin de s’épancher. » Restif lui manifesta des doutes sur la pureté de cette révolution qui avait commencé par des meurtres :

« — Réfléchi par caractère, ajouta-t-il, et courageux par réflexion, les têtes m’effrayèrent; lorsque je rencontrai le corps de Berthier traîné par vingt-quatre polissons, je frémis, — je me tâtai pour sentir si ce n'était pas moi,.. Cependant, à la vue de la Bastille prise et démolie, je sentis un mouvement de joie... Je l’avais redoutée, cette terrible Bastille!

» Mirabeau en ce moment me serra la main avec transport.

» — Regarde-moi, dit-il; toute l’énergie des Français réunis n’égalé pas celle qui était dans cette tête ; mais, hélas ! elle diminue !... C’est moi qui ai fait prendre la Bastille, tuer Delaunay, Flesselles... C’est moi qui ai voulu que le roi vînt à Paris le il juillet : ce fut moi qui le fis garder, recevoir, applaudir; c’est moi qui, voyant les esprits se rasseoir, fis arrêter Berthier à Compiègne par un des miens, qui le fis demander à Paris, qui, la veille de son arrivée, cherchai un vieux bouc émissaire dans Foulon, son beau-père, que je fis dévouer aux mânes du despotisme ministériel ; ce fut moi qui fis porter sa tète enfourchée au-devant de son gendre, non pas pour aug-

menter l’horreur des derniers moments de cet infortuné, mais pour mettre de l'énergie dans l’âme molle et vaudevillière des Parisiens par cette atrocité... Tu sais que je réussis, que je fis fuir d’Artois, Confié, tous les plats courtisans et les impuden*tes courtisanes, c’est moi qui ai tout fait, et, si la Révolution réussit jusqu’à un certain point, j’aurai un jour un temple et des autels. N’oublie pas ce que je te dis là... Continue tes questions; j’y répondrai, quand il le faudra.

» — Et Versailles, les 5 et 6 octobre ?

» — Versailles!.., s’écria Mirabeau. (Il se tut d’abord et marcha vite.) Versailles! c’est mon chef-d’œuvre... Mais, va, va!

» — Je t’écoute, et je te jure un inviolable silence !

» — Je ne sais ce que tu veux dire par ton silence inviolable , car tu as des termes à toi : on ne viole pas le silence, mais la grammaire!... Apprends que c’est moi qui ai fait venir ici ét l’Assemblée nationale, et le roi, et la cour. D’Orléans n’a seulement pas été consulté, quoiqu’il payât... Juge combien étaient ridicules les informations de ce vil Châtelet, que j’avais fait nommer juge des crimes de lèse-nation, et qui, s’il n’avait pas été comppsé de tètes à perruque, aurait pu devenir quelque chose!... Mais l’horrible et nécessaire spectacle de Foulon, de Berthier (c’est ceci qui a creusé l'effroi ; la Bastille, Delaùnay, Flesselles, n’avaient effrayé que la cour) avait bouleversé toute l’infâme oligarchie des prêtres, des robins, des sous-robins, et même de l’officiaille, à la tête de laquelle mon frère voulait se mettre ; malheureusement pour lui, quand nos parents le firent, mon père était auteur etuna mère ivre, de sorte qu’il n’a que la soif pour toute énergie... Je sentais depuis longtemps que, tant que nous serions à Versailles, nous ne ferions rien qui vaille, environnés que nous étions de gardes du corps et de gardes- suisses, qu’un souris, une caresse pouvait mettre dans le parti de la cour; j’arrangeai màlement tout cela. Je n’en voulais aux jours de personne } je voulais, après avoir soûlé le peuple d’anarchie,

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comme pendant les cinq jours d’interrègne des anciens Perses, rétablir le roi, et me faire... maire du palais... Mais, ayant pris toute la canaille, jusqu’aux dévergondées de la rue Jean- Saint-Denis, il arriva quelque désordre que je sus arrêter palmes émissaires. Quelques-unes de ces malheureuses menacèrent la reine; je l’appris, et je les fis fusiller adroitement. L’effervescence était telle, que tout Paris fut ébranlé, tout, honnêtes, déshonnêtes, malhonnêtes, catins, femmes mariées, jeunes filles, gens de courage et lèches ; on vit, dans la bagarre, jusqu’au petit Rochelois. Nougaret, qui talonnait le chasseur Josse, récemment libraire... J’en ai ri de bon cœur; je me croyais au spectacle de la Grand’Pinte, et qu’on y donnait la tragédie du Peccata; passe-moi cette idée bouffonne, la dernière peut-être que j’aurai; elle me fut suggérée en voyant dans la troupe une foule de bas auteurs, Camille Desmoulins à côté de Durosoy, Royou en garçon tailleur, Geoffroy en cordonnier, l’abbé Poncelin en ramoneur, Mallet du Pan en écrivain des Charniers, Dussieux et Sautereau en charcutiers, l’abbé Noël et Rivarol en perruquiers... »

Ici, l’énumération devient satiriqne et attaque la plupart des auteurs du temps ; on cite même une certaine auteuse, à cheval sur un canon, qui criait : « Ma rose au premier héros! — En avez-vous un million ? » lui répondit un enthousiaste. Mirabeau se compare lui-méme au frère Jean des Entomures, et, après le récit bouffon de cette expédition terrible, se plaint de ses ennemis, qui ont gagné par de l’or une petite juive, sa maîtresse, appelée Esther Nomit... « Mais je le sais, ajoutet-il, et je trompe Dalila et les Philistins. »

Puis la conversation se porte sur l’abolition de la noblesse, sur la nouvelle constitution du clergé, avec des interruptions et des apartés bizarres, qui rappellent le dialogue du Neveu de Rameau. Mirabeau se livre à de longues tirades, qu’il interrompt de temps en temps pour reprendre haleine, en disant à son interlocuteur : « Allons, parle, continue...; car, je le sais, tu aimes à pérorer... » Puis, à la première objection,

il lui crie: » O buse!... pauvre homme! je t'ai vu plus de verve autrefois. » Puis il entame une dissertation sur les biens du clergé, et se plaint du peu de talent que Maury a déployé à la tribune dans cette question. « Voilà ce que j’aurais dit à sa place, » s’écrie-t-il ; et, se promenant dans sa chambre comme un lion dans une cage, il prononce tout le discours qu’aurait dû tenir l’abbé Matiry. De temps en temps il s’interrompt, s’étonnant de ne pas entendre les applaudissements de l’Assemblée, tant il est à son rôle. Il s’applaudit des mains, il pleure aux arguments qu’il arrache à l’éloquence supposée de son adversaire ; puis, quand l’émotion qu’il s’est produite à lui-même s’est dissipée, il essuie la sueur de son front, relève sa noire chevelure, et dit : « Et, si Maury avait eu le nerf de parler ainsi, voilà ce que j’aurais répondu... » Nouveau discours qui dure une heure et amène une péroraison qu’il commence par « Je me résume, messieurs... » Enfin il éclate de rire en s'apercevant qu’il vient d’épuiser ses poumons pour un seul auditeur.

Il revient à la discussion simple, et fait le portrait de Necker

* ... Un grand homme, parce qu’il a eu par hasard une grande place... Du reste, plus pçtit en place que dehors, comme tous les hommes médiocres... Il était calqué pour être premier commis; il aurait pu ne pas se déshonorer dans cette position, où l’on n’est jamais vu qu’à demi-jour. C’est aujourd’hui un piètre sire, incapable d’une résolution solide, et qui • revient par pusillanimité à la noblesse, qui le hait et le méprise. Il est étonné de ce qu’il a fait, comme les sols et les * petits scélérats... Juge combien de pareils hommes doivent m’inspirer de mépris, à moi qui marcherais seul contre un million! Eh! combien dans notre assemblée sont des Mirabeau en apparence, qui eussent été dés Necker, s’ilst,n’avaient pas été soutenus par une assemblée!. . Non, mon ami, je n’en vois pas un, pas un, qui eût fait seul ce que j’ai fait seul... Quand j’ai tenu le despotisme ministériel dans mes mains nerveuses,

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je l’ai serré à la gorge ; je lui ai dit : Combat à mort ! je t’étouffe, ou tu m'étoufferas ! Je l’ai presque étouffé... Mais il me garde un croc-en-jambe....

* — En mérité, je crois, lui dis-je alors, mon cher Riquetti, que vous feriez un grand ministre!... Puissiez-vous réussir à mériter dans cette place la seule véritable gloire, celle de contribuer au bonheur des peuples!...

» — Te voilà donc aussi dans la triviale vertu de nos philosophistes ! Le peuple ! le peuple !... le peuple est fait pour les gens de mérite, qui sont le cerveau du genre humain : ce n’est que par et pour nous qu’il doit être heureux. Moïse a été le cerveau juif, Mahomet le cerveau arabe ; Louis XIV, tout petit qu’il était, a été le cerveau français pendant quarante ans... C’est moi qui le suis maintenant. »

Ici, Restif pose la question de savoir si la liberté est un bien pour les individus.

« — La liberté, dit Mirabeau, n’est pas un avantage réel pour les enfants, les imbéciles, les fous,. .. pour certains hommes qui ne sont pas fous, mais dont la judiciaire est fausse, — comme sont tous les scélérats, les timbrés, les méchants par caractère, — les trop passionnés, comme nous l’avons été quelquefois, ajoute-t-il, les joueurs, les -débauchés, les ivrognes, en un mot les trois quarts des hommes!...

» Le républicisme, ajoute-t-tl, comme le conçoivent Robespierre et quelques autres, est l’anarchisme, un gouvernement * inétablissable ; mais les chefs qui sont dans l’Assemblée nationale sont soutenus par des subalternes, auxquels on ne fait pas assez d’attention : Camille Desmoulins, qui crie, clabaude, a la plus mauvaise tête, parle mal, écrit bien ; un homme plus obscur, Danton, est un fourbe, fripon, égoïste, scélérat dans toute la force du terme, comme certaines gens disent que je le suis; un autre intrigant, qui se remue, s’agite, a une immense activité, l’ex-capucin Chabot; un honnête homme, mais trop exalté, c’est Grangeneuve... Oh ! que je plains la nation, si ces fous sont mis en place ! Que je plains la nation, si l’on y met

des nullités, comme nous en avons tant dans notre assemblée actuelle ! Une foule de procureurs, d’avocats, des Chapelier, des Sumac, des... des.,, empestent l’ Assamblée de l’esprit d’astuce et de chicane... Mon ami, si je cesse d’exister, que ces plumassiers feront de mal!... Si un homme méprisé, comme ce faquin de Robespierre, venait à acquérir quelque prépondérance, vous le verriez devenir grave, couvert, atroce. i. Moi seul, je pourrais l’arrêter... »

Peu de jours après cette conversation, Mirabeau mourut*

« Je ne pus entrer, dit l’écrivain, pendant sa dernière maladie, parce que je n’étais pas connu de ses alentours, surtout du sieur Cabanis... Ah! si Préval avait vécu, Mirabeau vivrait encore !»

Préval était un médecin qui avait sauvé Restif de plusieurs maladies dangereuses.

Restif attribue à la mort de Mirabeau la chute suprême de la monarchie. C’est en se voyant privés de ce dernier appui, appui intéressé sans doute, puisque Mirabeau comptait devenir une sorte de maire du palais, que Louis XVI et Marie-Antoinette se décidèrent au voyage de Varennes... « Cet homme était, dit-il ailleurs, le dernier espoir de la patrie, que ses vices mêmes eussent sauvée..., tandis que les vertus des sots, tels que Chamillard et d’Ormesson, l’ont perdue. » Et, revenant sur ses propres misères, causées par la dépréciation des assignats, qui lui faisait perdre ses soixante-quatorze mille francs d’économies, il se rappelle avec amertume que Mirabeau lui avait dit : « Il faudrait déchirer à coups de nerf de bœuf tout marchand d’argent, et faire brûler vif ou piler dans Un mortief tout dépréciateur des assignats. »

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