‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 26 sur 66 · QU IN T U S AL'CLER · texte numérisé non relu

QU IN T U S AL'CLER

hésitation chez certains esprits plus disposés que d’autres à l'exaltation et à la rêverie.

Il y a, certes, quelque chose de plus effrayant dans l’histoire que la chute des empires, c’est la mort des religions. Volney, Iui-mème, éprouvait ce sentiment en visitant les ruines des édifices autrefois sacrés. Le croyant véritable peut échapper à cette impression; niais, avec le scepticisme de notre époque, on frémit parfois de rencontrer tant de portes sombres ouvertes sur le néant.

. La dernière qui semble encore conduire à quelque chose, cette porte ogivale, dont on restaure avec piété les nervures et les figurines frustes ou brisées, laisse entrevoir toujours sa nef gracieuse, éclairée par les rosaces magiques des vitraux. Les fidèles se pressent sur les dalles de marbres et le long des piliers blanchis où vient se peindre le reflet colorié des saints et des anges. L’encens fume, les voix résonnent, l’hymne latine s’élance aux voûtes au bruit ronflant des instruments ; seulement, prenons garde au souffle malsain qui sort des tombes féodales où tant de rois sont entassés 1 Un siècle mécréant . les a dérangés de l’éternel repos, que le nôtre leur a pieusement rendu.

. Qu’importent les tombes brisées et les ossements outragés de Saint-Denis! La haine leur rendait hommage; l’homme indifférent d’aujourd’hui les a replacées par l’amour de l’art et de la symétrie, comme il eût rangé les momies d’un musée égyptien.

Mais est-il un culte qui, triomphant des efforts de l’impiété, n’ait plutôt encore à redouter l’indifférence ?

Quel est le catholique qui ne supporterait la folle bacchanale de Newstead-Abbey, et les compagnons d’orgie de Noël Byron parodiant le plain-chant sur des vers de chansons à boire, — affubles de robes monastiques et buvant le clarci dans des crânes, — plus volontiers que de voir l’antique abbaye devenir fabrique ou théâtre ? Le ricanement de Byron appartient encore au sentiment religieux, cômme l’impiété matéria- *

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liste de Shelley. Mais qui donc aujourd’hui deignerait être impie? On n’y songe point !

Encore un regard dans cette basilique fraîchement restaurée, dont l’aspect a provoque ces réflexions. Sous les arceaux gothiques des bas côtés, l’on ne peut se lasser d’admirer les monuments des Médicis. Anges et saints 1 ne frémissiez-vous pas dans les plis roides de vos robes et de vos dalmatiques en voyant croître et fleurir, sous vos tutélaires ogives, ces pompes d’art païen qu’on décore du nom de renaissance ? Quoi ! le cintre roman, la colonne de marbre aux acanthesde bronze, ■ le bas-relief étalant ses nudités voluptueuses et son dessin correct, au pied de vos longues ligures hiératiques que l’ironie accueille désormais !, Rien n’est donc plus vrai que ce que disait un moine prophète de l'époque : « Je te vois entrer nue dans la demeure sainte et poser un pied triomphant sur l’autel, impudique Vénus 1 »

Ces trois Vertus sont assurément les trois Grâces, ces anges sont les deux amours Eros et Antéros; cette femme si belle, qui repose à demi nue sur un lit exhaussé dont elle a rejeté les voiles, n’est-ce pas Cythérée elle-même? et ce jeune homme, qui près d’elle semble dormir d’un sommeil plus profond, n est-il pas l’Adonis des mystères de Syrie?

Elle repose affaissée dans sa douleur; sa taille se cambre avec cette volupté dont elle ne peut oublier l’attitude, ses seins se dressent avec orgueil, sa figure sourit encore, et cependant près d’elle le chasseur meurtri dort d’un sommeil de marbre où ses membres se sont roidis.

Ecoutons la légende que répète à tous l’homme de l'Église : « Voici la tombe de Catherine de Médicis. Elle a voulu de son vivant se faire représenter endormie dans le même lit que son époux Henri deuxième, mort d’un coup de lance de Montgomery. »

Qu’elle est noble et séduisante cclîe reine aux cheveux épars, belle comme Vénus, et fidèle comme Arthémise, et qu elle eût bien fait de ne pas se réveiller de ce gracieux som-

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ineil! elle était encore si jeune, si aimante et si pure! Mais elle frappait déjà la religion sans le vouloir, comme plus tard, au jour de la Saint-Barthélemy.

Oui, l’art de la renaissance avait porté un coup mortel à l’ancien dogme et à la sainte austérité de l’Église avant que la révolution française eu balayât les débris. L’allégorie, succédant au mythe primitif, en a fait de même jadis des anciennes religions... Il finit toujours par se trouver un Lucien qui écrit les Dialogues des dieux , et, plus tard, un Voltaire, qui raille les dieux et Dieu lui-même.

S’il était vrai, selon l’expression d’un philosophe moderne, que la religion chrétienne n’eût guère plus d’un siècle à vivre encore, ne faudrait-il pas s’attacher avec larmes et avec prières aux pieds sanglants de ce Christ détaché de l’arbre mystique, à la robe immaculée de cette Vierge mère , — - expression suprême de l’alliance antique du ciel et de la terre, — dernier baiser de l’esprit divin qui pleure et qui s’envole !

Il y a plus d’un demi-siècle déjà que cette situation fut faite aux hommes de haute intelligence et se trouva diversement résolue. Ceux de nos pères qui s’étaient dévoués avec sincérité et courage à l’émancipation de la pensée humaine se virent contraints, peut-être, à confondre la religion elle-même avec les institutions dont elle parait les ruines. On mit la hache au tronc de l’arbre, et le cœur pourri comme l’écorce vivace, comme les branchages toulfùs, refuge des oiseaux et des abeilles, comme la lambruche obstinée qui le couvrait de ses lianes, furent tranchés en même temps, — et le tout fut jeté aux ténèbres comme le figuier inutile; mais, l’objet détruit, il reste la place, encore sacrée pour beaucoup d’hommes. C’est ce qu’avait compris jadis l’Eglise victorieuse, quand elle bâtissait ses basiliques et ses chapelles sur l’emplacement même des temples abolis.

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LA FÊTE DE l’ÊTRK SUPRÊME

Ces questions préoccupaient beaucoup, au moment le plus ardent de la révolution française, le citoyen Quintus Aucler. Ce n’était pas une Ame à se contenter du mysticisme allégorique inventé par Cliaumette, Hérault de Séchelles et la Réveil 1ère- Lepaux. La montagne élevée dans la nef de Notre- Dame, où était venue trôner la belle madame Momoro en déesse de la Raison, n’imposait pas plus à son imagination que ne le lit plus tard i’autel des théo-philanthropes, chargé de fruits et de verdure. Il n’eut certes aucun respect pour l’extatique Catherine Théot, ni pour dom Gerle, son compère, dont Robespierre favorisait les pratiques. — Et, quand ce dernier lui-même, soigneusement poudré, avec son profil en fer de hache," portant le frac bleu de Werther, sur le dos duquel ondulait sa catacoua fraîchement enrubanée; avec son gilet de piqué à pointes, sa culotte de basin et ses bas chinés, se mit en tète d’offrir un gros bouquèt à l’Être suprême, comme un entant timide qui célèbre la fête de son père, les vieux jacobins secouèrent la tête, la foule rit beaucoup de l’incendie manqué qui, en brûlant le voile de la statue de la déesse, l'avait rendue noire comme une Ethiopienne ; mais Quintus Aucler se sentit plein d’indignation; il maudissait ce tribun ignorant qui ne l’avait pas consulté; il lui aurait dit: «Quel égarement te porte à t’adresser au ciel sous ces habits et sans avoir préalablement accompli aucun des rites sacrés? Il serait simple encore de cacher ton costume risible sous la robe des flamines; mais as-tu seulement consulté les augures? les victimes sont-elles préparées? les poulets sacrés ont-ils mangé l’orge? a-t-on, du moins, orienté avec le lituus laj place où tu devais accomplir le sacrifice? C’est ainsi qu’on s’adresse aux dieux, qui ne dédaignent pas alors de répondre avec leur tonnerre ; tandis

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que, toi, tu menaces en invoquant, et tu semblés dire : « Être » suprême, la nation veut bien t’offrir quelques fleurs pour ta » fête. Nous avons tiré le canon : réponds par un coup de ton- » nerre, ou sinon prends garde ! »

Mais assurément l’Etre suprême, salué par Robespierre, et en faveur duquel Delille de Salle avait composé un mémoire, n'était encore qu’une vaine allégorie comme les autres aux yeux de Quintus Aucler. Il soupçonnait même Robespierre d'avoir gardé au fond du cœur un vieux levain de ce christianisme dans lequel il ne voyait, lui, qu’une mauvaise queue de la Bible. Dans sa pensée intime, les chrétiens n’étaient que les successeurs dégradés d’une secte juive expulsée, formée d’esclaves et de bandits.

Combien de fois il maudissait la tolérance de Julien, qui les avait trop méprisés pour les craindre.

— De là, disait-il, la chute de la grande civilisation grecque et romaine, qui avait couvert le monde de merveilles. De là, le triomphe des barbares et les ténèbres de l'ignorance répandues sur la terre peudant quinze cents ans 1

Pouvait-on douter, en effet, qu’une doctrine issue de la négation divine formulée par un petit peuple d’usuriers et de voleurs ne fût accueillie avec transport par ces hordes de barbares lointains dont elle favorisait les brigandages ? Longtemps maintenus par lu gloire romaine aux confins du monde civilisé, il fallut qu’un empereur,' coupable de crimes sans nom, rompit pour eux cefte digue morale qui maintenait au monde romain la faveur des dieux tout-puissants ! La réponse des hiérophantes à Constantin : Sacrum commissum quod ne que cxpiare poterit , impie commissum est! fut l’arrêt fatal du paganisme. La loi des dieux ne connaissait pas d’expiation pour les crimes de l’empereur, et il fut exclu de la célébration des mystères, crnnm* l’avait été Néron. — L’Eglise nouvelle fut moins sévère, et dès lors son triomphe fut assuré. Il devenait clair , d’après cela. , que tous les déprédateurs et tous les barbares embrasseraient à leur tour une religion qui tenait des

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pardons tout prêts à qui saurait les payer en richesses et en puissance.

Voici quelques-unes des pages de la Thréicie publiée par Aucler :

« ... Et ces religions dont les chefs étaient des hommes de mauvaises mœurs, ces religions atroces qui ont employé de si horribles moyens pour se maintenir, prétendent avoir apporté aux hommes de nouvelles vertus inconnues jusqu’à elles, la charité universelle et le pardon des injures. « Nous ne sommes » pas nés pour nous seuls, » disait Platon, « nous sommes nés » pour la patrie, pour nos parents, pour nos amis et pour tout » le reste des hommes. » — «La nature elle-même a prescrit », disait Cicéron, « qu’un homme s’intéresse à un autre homme, » quel qu’il soit, et par cela seul qu’il est homme. » — « Nous » sommes tous les membres d’un même corps , » disait Sénèque ; « la nature ne nous a-t-elle pas faits tous alliés? C’est » elle qui nous donne cet amour mutuel que nous avons les » uns pour les autres; et cette maxime était même sur les », théâtres : Je suis homme, disait ce vieillard dans Térence, et » rien de ce qui peut regarder un homme ne me doit être élrun- » ger. » Les Perses n’avaient-ils pas leur fameuse loi d'ingratitude, selon laquelle ils punissaient tous les manques d’amour envers les dieux, les parents, la patrie, les amis? Les Egyptiens ne s’étaient pas non plus bornés à de simples préceptes, ils en avaient aussi fait une loi.

» Mais ne sait-on point, ou ce serait qu’on ne le voudrait pas savoir, que cette charité universelle était le premier point de la morale des mystères? « Quel est l’homme bon, » demande Juvénal, « digne du flambeau mystérieux, et tel que l’hiéro- » phante de Cérès veut que l’on soit, qui pense que les maux * d’autrui lui sont étrangers?»

« C’est sur nous seuls, » dit un chœur §ans Aristophane, « que luit l’astre du jour, nous qui sommes initiés, et qui » exerçons envers le citoyen et envers l’étranger toute sorte » d’actes de justice et de piété. »

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» Ont-ils enseigné aux hommes le pardon des injures? Mais les livres mêmes des Juifs, malgré leur horrible zélotipie, en ont des préceptes : « Vous ne chercherez point la vengeance, » dit leLévitique; « vous ne verrez point le bœuf ou l’âne de » votre ennemi tomber dans un fossé sans le relever. * — a Quand bien même vous auriez souffert l’injure, * disait Platon, « il ne faut point se venger, parce que se venger, ce » serait faire injure, et qu’il n’en faut point faire. » — « Ce » mot de vengeance, » disait Sénèque, « n’est pas le mot d’un » homme, c’est celui d’une bête féroce. » — « C’est d’une bète » et non d’un homme, » disait Musonius, « de chercher coin - » menton rendra morsure pour morsure. » — « J’aime mieux » recevoir de vous injure que de vous en faire, » disait Phocion aux Athéniens. — « Tout ce que je demande aux dieux, » disait Aristide en sortant d’Athènes pour s’en aller en exil, « c’est que les Athéniens n’aient jamais besoin d’Aristide. »

» D’autres ont beaucoup estimé la morale de ces religions particulières, et n’ont pas su que tout ce qu’il y a de bon dans cette morale, le renoncement à soi-mème, à la corruption de la chair, la rentrée de l’homme en son essence, le mépris des choses terrestres, la victoire de ses passions, la charité universelle se trouvent dans toutes les nations; mais cette morale, surtout dans la religion chrétienne, portée au point où les disciples de Jésus l’ont mise, a produit toutes les horreurs, tous les crimes, les mensonges et les calomnies que je viens de décrire.

» Vous n’avez pas plus la morale que la doctrine de Jésus. Jésus, semblable à ceux qui l'avaient instruit, ne voulait avoir qu’un petit nombre de disciples : il savait bien que les choses sublimes et hors du sens commun des hommes ne peuvent être goûtées que d’un petit nombre; il en avait même donné le précepte à ses disciples : « Ne semez pas vos perles devant les » pourceaux, » leur disait-il, « de peur que, n’en connaissant » pas le prix, ils ne les foulent aux pieds, et que, se tournant » contre vous, ils ne vous déchirent . » Mais ses disciples, brû-

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lant d’être chefs de secte, voulaient avoir des disciples qui propageassent leur doctrine : ainsi ils les voulaient outrés et furieux, et ils les ont faits tels. Il y a tant de différence entre de certaines choses et d’autres portées dans les discours de Jésus, qu’il est impossible que la même personne les ait prononcées toutes. Par exemple, Jésus commence son premier discours suivi en disant: « Heureux les pauvres d’esprit! » il n’entend pas ici ceux qui en manquent, ni les imbéciles; mais ceux qui embrassent la pauvreté volontaire et le mépris des choses terrestres, « parce que, » dit-il, « le règne des » cieux est à eux, » et cela, dans la prédiction qu’il leur faisait du renouvellement du monde. « Heureux ceux qui sont doux, » parce qu’ils posséderont la terre (c’est-à-dire la terre qui » allait être renouvelée). Heureux ceux qui pleurent, parce » qu’ils seront consolés ( dans le renouvellement de toutes » choses). Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, » parce qu’ils seront rassasiés (dans le jugement qui allait » avoir lieu). »

» Ils y ont ajouté,: « Heureux ceux qui souffrent la persécu- » tion pour la justice, parce que le règne des cieux est à eux. » Remarquez que la conséquence, ici, est la même que celle de la première béatitude proposée, et, par conséquent, doit avoir été ajoutée; mais cette maxime est outrée L’homme de bien doit souffrir courageusement la persécution pour la justice, ne se relâcher en rien; mais pourquoi se réjouirait-il de cette persécution? quelque cause qu’elle ait, elle est toujours un mal. Il vaudrait bien mieux pouvoir pratiquer la vertu sans souffrir la persécution.

» Ils ont ajouté encore : « Vous serez heureux, lorsqu’on » vous persécutera, lorsqu’on vous maudira, lorsqu’on inven- » tera des calomnies contre vous. » Il n’y a qu’un fou qui puisse se réjouir et se trouver heureux qu’on le persécute, qu’on le maudisse, qu’on invente contre lui des calomnies; mais les chefs du christianisme avaient besoin de pareils hommes.

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