‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 27 sur 66 · QUI NT US AUCLER · texte numérisé non relu

QUI NT US AUCLER

* Jésus avait dit, que l’homme de bien essuierait des contradictions , niais que celui qui persévérerait jusqu’à la fin serait sauvé . cela est vrai; avec la persévérance, on vient à bout de tout, même de monter jusqu’au sommet du roc escarpé où est le temple de la vertu. Ils lui ont fait dire qu'il était venu mettre le feu sur la terre, diviser le père d’avec le fils, la fille d’avec la mère, la bru d’avec la belle-mère, les frères d’avec les frères; qu’il était venu apporter le glaive et la guerre sur la terre et non la paix; qu’où cinq personnes seraient dans une maison, trois seraient divisées contre deux, .deux contre trois; que les pères livreraient à la mort leurs enfants, que les enfants y livreraient leurs pères; mais il leur fallait de pareils hommes. O fourberie! ô imposture! ô fanatisme abominable qui a fait le malheur du monde!

» Quant au précepte de ne point résister au mal, de tendre la joue gauche pour recevoir un soufflet quand on en a reçu un sur la droite, c’est un précepte fou, furieux, insensé, injuste, qui met le faible à la merci du violent et de l’injuste, qui soumet les bons à une servitude basse et indigue devant un brigand audacieux. C’est pervertir toutes les idées de morale et de justice. »

Ici arrive la partie dogmatique succédant à cette démolition passionnée du catholicisme :

a Je vais maintenant vous parler de la religion qui ne peut être autre ; j’entreprends une grande tâche. Comment me ferai-je entendre? Cette religion est toute sublime, bien différente de la religion des Juifs; elle est toute aux deux, et vous n’avez que des idées terrestres. Elevez donc vos esprits et vos cœurs; prenez des idées spirituelles, et défaites-vous des préjugés de l’éducation et de l’enfance, dans lesquels, qui que vous soyez, vous êtes enveloppés, je dis même les plus grands philosophes de nos jours.

» La première leçon qui doit vous être donnée en ce genre est de vous demander qui vous êtes; et, quand vous voyez que tout a un but, si vous pensez que c’est sans but que vous êtes

LES ILLUMINES

venus sur la terre? Le soleil est fait pour la lune, il darde sur elle ses rayons, stimule par eux ce qu’il y a en elle de lumineux, et ainsi elle nous éclaire; la lune est faite pour le soleil, elle ouvre son sein pour recevoir ses rayons et ses influences qu’elle nous verse ; tous les astres sont faits les uns pour les autres, tous reçoivent les uns des autres, et, dans une contrariété de mouvements formant une harmonie universelle, ils entretiennent partout le mouvement et la vie. Quand tout a un but dans la nature, n’est-il pas insensé de penser que le séjour de l’homme sur la terre est sans but?

» Puisque le mal n’est pas l’ouvrage du principe, qu’ainsi il n’est inhérent à aucun être, et puisque nous sentons l’ardeur du bien, toute notre tâche sur la terre doit être notre régénération, et, si le mal nous a éloignés du principe qui ne peut l’admettre en lui, tout notre but doit être, par cette régénération, notre réunion à notre principe : telle est toute la tâche religieuse que nous avons à remplir sur la terre. J’ai dit plus haut comment les bêtes, n’ayant pas admis le mal, ressentent les effets du mal; mais, pour que je pusse vous en parler, il faudrait que je pusse parler la langue des dieux que je ne sais point parler, et que vous sauriez moins entendre.

» Cherchons donc les moyens de cette régénération; ils sont universels et les mêmes dans toutes les nations. Le consente-

ment unanime de toutes les nations a été pour les plus grands philosophes de l’antiquité une preuve certaine de vérité : en effet, une idée générale de tous les hommes ne peut être une erreur, ou leur principe les aurait faits pour l’erreur, ce qui ne peut se supposer; d’où il suit que les moyens de cette régénération étant universels et les mêmes dans toutes les nations, ou ont été enseignés à toutes les nations par la Divinité, ou sont une production naturelle de l’esprit humain, et dans l’un ou l’autre cas astreignent tous les hommes à les employer, et qu’un particulier qui décline de cette instruction universelle, ou de cette conception naturelle, se crée une solitude et se

creuse un précipice et un gouffre de perdition. , , \ C

QUINTUS ADCLEIt

» Ce n’est point par l’esprit que nous avons admis le mal ; l’esprit ne se trompe point sur la nature du mal, même dans ses plus grands écarts, et quand il lâche à se prouver que le mal n’est point mal, afin de pouvoir s’y livrer; mais c’est par le cœur : ainsi , le premier moyen de cette régénération doit être une vertu de cœur, qui est la piété. Mon opinion est que les dieux ont enseigné aux hommes ces moyens de régénération : mon malheureux siècle, qui ne peut choisir qu’entre cette opinion et celle que ces moyens de régénération sont une, conception naturelle, choisira cette dernière opinion : il ne m’importe pour ce que j’ai à lui prouver et à lui proposer. La piété est donc la première vertu qui puisse nous régénérer ; mais il faut savoir à qui l’adresser; il faut connaître les êtres à qui l’adresser.

» De quelle langue pourrai- je me servir maintenant; comment pourrai-je me faire entendre; quels arguments assez convaincants pourrai -je employer pour détruire l’effet des idées terrestres et des préjugés dans lesquels vous ont enveloppes vos religions particulières qui sont sorties de ces documents universels des dieux ou de cette conception naturelle? Et encore, de ces ineffables mystères, je ne dois vous produire qu’une partie de ce que je sais et de ce que je conçois. Ouvrez les yeux de vos cœurs; aplanissez votre entendement; qu’il soit comme une surface unie qui reçoive et qui conserve les formes de ce que je vais vous dire. Imposez silence un moment à la voix des préjugés de votre enfance et de vos religions, et songez qu’il n’y a rien de vrai que ce qui est général, et qu’il n’y a point de vérité dans le particulier : que la Divinité, qui a voulu, sans doute, que les hommes se régénérassent, se réunissent à elle, u’a pu donner à tous les hommes que les mêmes moyens de cette régénération.

» Puisque tous les êtres que nous connaissons ne font pas leur sort eux-mêmes, il faut bien qu’il y ait un Être unique, universel, qui tienne les sorts de tous les êtres en ses mains, et qui en soit le principe. Cet Être je ne dirai pas a produit d’abord, mais produit éternellement des êtres dans lesquels il

LES ILLUMINÉS

puisse verser toutes ses productions ou plutôt les idées de scs productions. Cet Être est la Prolhirce des hymnes d’Orphée : ô vénérable Mère et réceptacle de toutes les idées des choses, qui tiens sous ta protection tous les êtres qui enfantent, parce que tu as la première enfanté ! grande Déesse ! Mère ineffable ! épouse du grand Dieu, qui, par analogie, s’il peut y en avoir, soulages les travaux de toutes les femmes qui enfantent, entends-moi; sois favorable à mou ouvrage; conduis ma plume, que je dise des choses dignes de toi : mais comment? du moins des choses qui ne contrarient pas ta nature, c’est assez; que je demeure victorieux dans cet ouvrage, et que le flambeau que je porte aux hommes dissipe l’érreur dans laquelle ils sont plongés : flambeau que la grande Pallas m’a montré; et que le palladium dont elle a revêtu devant moi les couleurs et les accoutrements me défende contre l’envie et contre l’ignorance, et fasse produire à mon ouvrage des fruits qui te soient agréables ! Mais cet Etre n’a pu recevoir dans son sein les productions du principe qu’avec un certain ordre et un certain arrangement, et il fallu une force pour les produire : c'est le logos , le Verbe ineffable; c’est la déesse Pallas; c’est, sous un autre rapport, Iacchus démembré par les géants; c’est le voùç; c’est le mens le Primigène des hymnes d’Orphée; c’est la force de la nature et la production de tous les êtres; et cet ordre et cet arrangement sont la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde.

Qui credcram extersti cmcis caliginem ocellis.

» Voilà le premier anneau de la chaîne, tous les autres doivent lui être semblables, hors la position; plus un anneau est prochain de ce premier anneau, de cet anneau principe, plus il lui est semblable; et la nature de ce premier anneau se continue dans toute la série de la chaîne, et un anneau admet d’autant plus de la nature de ce premier anneau, qu’il lui est plus près ou qu’il lui est plus semblable. De là tous les dieux et les différents ordres de génies, d’intelligences que

QÜINTDS AUCLER

toutes les nations, le inonde universel a honorés avant qu’un particulier s’avisât de couper la chaîne et de n’en proposer que le premier anneau réduit dans son expansion ineffable. Eh! qui êtes-vous pour vous refuser à cette instruction universelle, vous qui avez été instruits par des hommes dans l'erreur, dont l’un vous a dit même que sa religion n’était point céleste, qu’elle était terrestre, qu’elle était à vos pieds, qu’elle avait sa cause dans la grossièreté de sou peuple?

» Peut-on joindre des êtres divers de nature sans un moyen? C est ainsi que la terre se joint à l’eau par sa frigidité, l’eau à l’air par son humidité, l’air au feu par sa chaleur, le feu à l’éther par sa subtilité et sa ténuité ; l’ordre surelémentaire ne doit pas être autre. Le second anneau est semblable au premier, le troisième au second; ainsi jusqu’à l’infini: partout la production ressemble au producteur. Tout ce que le producteur produit est déjà en lui en puissance et en idée. Oh ! la belle analogie qu’il y a entre nous, misérables mortels, et le producteur de tout, ce premier anneau de la chaîne, pour que nous puissions nous joindre à lui sans intermédiaire! Obi la belle physique, qui, quand tout est plein, quand tout est rempli d’habitants, fait un désert immense depuis ce premier anneau de la chaîne jusqu’à nous! Tout pourrait-il subsister avec une pareille lacune dans l’univers? O malheureux que vous êtes! resserrés et contraints dans vos idées! élargissez-voiis enlin, sortez des langes de vos religions qui ne sont point au ciel ; montez-y, voyez -y une troupe innombrable, infinie, ineffable d’êtres, de dieux, de génies intermédiaires entre vous et le premier anneau de la chaîne, qui ont tous leurs vies, leurs occupations, leurs emplois, leurs affections, leurs natures, leurs manières d’exister selon leurs genres, et qu’ils sont plus ou moins éloignés du centre universel de tous les êtres.

* Comme j’ai dit que nous trouvions, dans ce centre des êtres, trois hypostases, l’Être, le Verbe et la grande Déesse, la grande Prothirée, qui reçoit, par les idées que lui transmet

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