‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 37 sur 66 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

Un paléographe. — Rapports de police en 1709. — Affaire Le Pileur. — Un . drame domestique.

Il est certain que la plus grande complaisance règne à ld Bibliothèque nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindhi de l’organisation actuelle; mais, quand un feuilletoniste ou un romancier se présente, « tout le dedans des rayoris tremble. » Un bibliographe, un homme appartenant à la science régulière savent juste ce qu’ils ont à demander. Mais l’écrivain fantaisiste, exposé à perpétrer un romàn-feuilleton , fait tout déranger, et dérange tout le monde pour une idée biscornue qui lui passe par la tête.

C’est ici qu’il faut admirer la patience d’un conservateur; l’employé secondaire est souvent tjop jeune encore pour s’être fait à cette paternelle abnégation. Il vient souvent des gens grossiers qui se font une idée exagérée des droits que leur confère cet avantage de faire partie du public , et qui parlent à un bibliothécaire avec le ton qu’on emploie polir se faire servir dans un café. Eh bien, un savant illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignation bienveillante d’un moine. Il supportera tout de lui, de dix heures à deux heures et demie, inclusivement.

Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué jusqu’à la réserve , jusqu’à l’amas indigeste des romans, parmi lesquels avait pu se trouver classé par erreur l’abbé de Bucquoy.

Tout à coup, un employé s’écria :

— Nous l’avons en hollandais!

Il me lut ce titre : a Jacques de Bucquoy : Événements remarquables... *

— Pardon, fis-je observer, le livre que je cherche commence par Événements des plus rares...

— Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction : « ... d'un voyage de seize années fait aux Indes. — Harlem, 1744 . »

— Ce n’est pas cela... Et cependant, le livre se rapporte à une époque où vivait l’abbé de Bucquoy ; le prénom Jacques est bien le sien. Mais qu’est-ce que cet abbé fantastique a pu aller faire dans les Indes?

Un autre employé arrive :

— On s’est trompé dans l’orthographe du nom; ce n’est pas de Bucquoy, c’est du Bucquoy, et, comme il peut avoir été écrit Dubucquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre D.

Il y avait véritablement de quoi maudire les particules des noms de famille!

— Dubucquoy, disais-je, serait un roturier..., et le titre du livre le qualifie comte de Bucquoy.

Un paléographe qui travaillait à la table voisine leva la tète et me dit :

La particule n a jamais été une preuve de noblesse; au contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie proprietaire, qui a commencé par ceux que l’on appelait les gens de franc-alleu. On les désignait par le nom de leur terre, et 1 on distinguait même les branches diverses par la désinence variée des noms d’une famille. Les grandes familles historiques s’appellent Bouchard (Montmorency), Bozon (Périgord),

ANGÉLIQUE

Beaupoil (Saint-Aulaire), Capet (Bourbon). Les de et les du sont pleins d’irrégularités et d'usurpations. Il y a plus : dans toute la Flandre et la Belgique, de est le même article que le der allemand, et signifie le. Ainsi, de Muller veut dire : le meunier, etc. Voilà un quart de la France rempli de faux gentilshommes. Béranger s’est raillé lui-même très-gaiement sur le de qui précède son nom, et qui indique l’origine flamande. #

On ne discute pas avec un paléographe ; on le laisse parler.

Cependant, l’examen de la lettre D dans les diverses séries de catalogues n’avait pas produit de résultat.

— D’après quoi supposez- vous que c’est du Bucquoy? dis-je à l’obligeant bibliothécaire qui était venu en dernier lieu.

— C’est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le catalogue des archives de la police : 1709, est-ce l’époque?

— Sans doute; c’est l’époque de la troisième évasion du comte de Bucquoy.

— Du Bucquoy!.., c’est ainsi qu’il est porté au catalogue des manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre meme.

Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in-folio relié en maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police de l’année 1709. Le second du volume portait ces noms : « Le Pileur, François Bouchard, dame de Bou-, lanvilliers, Jeanne Massé, comte du Buquoy. »

Nous tenons le loup par les oreilles, car il s’agit bien là d’une évasion de la Bastille, et voici ce qu’écrit M. d’Argenson dans un rapport à M. de Pontchartrain :

« Je continue à faire chercher le prétendu comte du Buquoy dans tous les endroits qu’il vous a pleù de m’indiquer, mais > on n’a peu en rien apprendre, et je ne pense pas qu’il soit à Paris. » ✓

Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque chose de désolant pour moi. Le comte de Buquoy ou

LES FAUX SAULNIKKS

de Bucquoy, sur lequel je n’avais que des données vagues ou contestables, prend, grâce à cette pièce, une existence historique certaine.

Aucun tribunal n’a plus le droit de le classer parmi les héros du roman-feuilleton.

D’un autre côté, pourquoi M. .d’Argenson écrit-il : «Le ^ prétendu comte de Bucquoy? »

Serait-ce un faux Bucquoy, qui se serait fait passer pour l’autre... dans un but qu’il est bien difficile aujourd’hui d’apprécier?]

Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme?

Réduit à cette seule preuve, la vérité m’échappe, et H n’y a pas un légiste qui ne fût fondé à contester même l’existence matérielle de l’individu î

Que répondre à un procureur de la République qui s’écrierait devant le tribunal : « Le comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la romanesque imagination de l’auteur!... » et qui réclamerait l’application de la loi, c’est-à-dire peut-être un million d’amende! ce qui se multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on les laissait s’accumuler?

Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé parfois d'employer la méthode scientifique; je me mis donc à examiner curieusement l’écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé d’Argenson. A la hauteur de cette ligne : « Je continue de faire chercher le prétendu comte... » il y avait sur la marge ces trois mots écrits au crayon, et tracés d’une main rapide et ferme : « L’on ne peut trop. » Qu’estce que l'on ne peut trop? — Chercher l’abbé de Bucquoy, sans doute...

C’était aussi mon avis.

Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d’écritures, • il faut comparer. Cette note se reproduisait sur une autre page à propos des lignes suivantes du même rapport :

ANGELIQUE

« Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre intention, et je tiendrai la main à ce qu’elles soient allumées tous les soirs. »

La phrase était terminée ainsi dans l’écriture du secrétaire, qui avait copié le rapport, line autre main moins exercée avait ajouté à ces mots : « allumées tous les soirs, » ceux-ci : « fort exactement, »

A la marge se retrouvaient ces mots, de l’écriture évidemment du ministre Pontchartrain : « L’on ne peut trop. »

La même note que pour l’abbé de Bucqouy.

Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses formules.

Voici autre chose : .

« J’ai fait dire aux marchands de la foire Saint-Germain qu’ils aient à se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant les heures qui conviennent à l’observation du jeusne, suivant les règles de l’Eglise. »

Il y a seulement à la marge ce mot au crayon : « Bon. »

Plus loin, il est question d’un particulier , arrêté pour avoir assassiné une religieuse d’Evreux, On a trouvé sur lui une tasse, un cachet d’argent, des linges ensanglantés et un garni. Il se trouve que cet homme est un abbé (encore un abbé!); mais les charges se sont dissipées selon M. d’Argenson* qui dit que cet abbé est venu à Versailles pour y solliciter des alfaires qui ne lui réussissent pas, puisqu’il est toujours dans le besoin.

« Aincy, ajoute- 1 — il , je crois qu’on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renuoyer dans sa province qu’à tolérer à Paris, où il ne peut être qu’à charge au public. *

Le ministre écrit au crayon : « Qu’il luy parle auparavant. » Terribles mots, qui ont peut-être changé la face de l’airaire du pauvre abbé. *

Et si c’était l’abbé de Bucquoy lui-même! — Pas de nom; seulement ce mot : Un particulier . — Il est question plus loin

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de la nommée Lebeau, femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée... Le sieur Pasquier s’intéresse à elle...

Au crayon, en marge : « A la maison de Force. Bon pour six mois. »

Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à dérouler ces pages terribles intituées : Pièces diverses de police. Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la vie de l’abbé fugitif. F.t, moi qui le connais, ce pauvre abbé, — mieux peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs, — j’ai frémi en tournant les pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé sous la main de ces deux hommes, — d’Argenson et Pontchartrain 1 .

11 y a un endroit où le premier écrit après quelques protestations de dévouement :

« Je saurois même comme je le dois recevoir les reproches et les réprimandes qu’il vous plaira de me faire... »

L# ministre répond, à la troisième personne, et, cette fois, en se servant d’une plume : « Il ne les méritera pas quand il voudra; et je serois bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa capacité. »

Il restait une pièce dans ce dossier. « Affaire Le Pileur. » Tout un drame efTrayant se déroula sous mes yeux.

Ne craignez rien, — ce n’est pas un roman.

U ri drame domestique. — Affaire Le Pileur.

L’action représente une de ces terribles scènes de famille qui se passent au chevet des morts, ou quand ils viennent de rendre le souffle. Dans ce moment, si bien rendu jadis sur une scène des boulevards, où l’héritier, quittant son masque de

4. Voici à quoi- rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain :

C’est un pont de planches pourries.

Un char traîné par les furies Dont le diable emporte le train.

AN GELIQUE

componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la maison : « Les clefs? »

Ici, nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers : son frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le Pileur.

Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur, travaillaient à l’inventaire, assistés d’un notaire et d’un clerc. Le Pileur se plaignit de ce qu’on n’avait pas inventorié un certain nombre de papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d’importance. Ce dernier dit à Le Pileur qu’il he devait pas soulever de mauvais incidents et pouvait s’en rapporter à ce que dirait Châtelain, son procureur.

Mais Le Pileur répondit qu’il n’avait que faire de consulter son procureur; qu’il savait ce qui était à faire, et que, s’il formait de mauvais incidents, il était assez gros seigneur pour les soutenir.

Basse-Maison, irrité de ce discours, s’approcha de Le Pileur et lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son justaucorps, qu’il l’en empêcherait bien; Le Pileur mit l’épée à la main, Basse-Maison en fit autant...

lisse portèrent quelques coups d’épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre son mari et son frère; les assistants s’en mêlèrent et l’on parvint à les pousser chacun dans une chambre différente, que l’on ferma à clef.

Un moment après, l’on entendit s’ouvrir une fenêtre; c’était Le Pileur qui criait à ses gens restés dans la cour « d*’aller quérir ses deux neveux. »

Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main. C’étaient deux officiers de la maison du roi ; ils repoussèrent les valets, présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était Basse-Maison.

On refusait de le leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre :

— A moi, mes neveux !

Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche, et accablaient de coups de plat de sabre l’infortuné Binet de Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, « //asthmatique. » Le notaire, qui s’appelait Dionis, crut alors que la colère de Le Pileur serait satisfaite et qu’il arrêterait ses neveux; il ouvrit donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur s’écria :

— On va voir beau jeu !

Et, arrivant derrière ses neveux, qui battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d’épée dans le ventre.

La pièce qui relate ces faits est suivie d’une autre plus détaillée, avec les dépositions de treize témoins, dont les plus considérables étaient les deux procureurs et le notaire.

Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu’il soit absolument certain que Le Pileur ait donné le coup d’épée.

Le premier procureur dit qu’il n’est sûr que d’avoir entendu de loin les coups de plat de sabre.

Le second dépose comme son confrère.

Un laquais nommé Barry s’avance davantage. Il a vu le meurtre de loin par une fenêtre ; mais il ne sait si c’était Le Pileur ou un habillé de gris blanc qui a donné à Basse-Maison un coup d’épée dans le ventre. Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même.

Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, lb clerc du notaire, a veu la dame Le Pileui- faire mainbasse sur plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu’après la scène, Le Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle était, et « qu’il s’en alla dans son carrosse avec elle et les deux hommes qui avaient fait la violence. »

La moralité manquerait à ce récit instructif, touchant les mœurs du temps, si l’on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion remarquable :

« Il y a peu d’exemples d’une violence aussi odieuse et

ANGÉLIQUE

aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre avec beaucoup d’apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne produise d’autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus traitable sur des propositions d’accommoder qui lui seront faites de la part de ses cohéritiers par rapport à leurs intérêts communs. »

On a dit que, dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau détachement du rapport qui fait espérer que le meurtrier deviendra plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre, à l’enlèvement des papiers, aux coups même, distribués probablement aux hommes de loi, ils he peuvent être punis, parce que ni les parents ni d’autres n’en porteront plainte : M. Le Pileur étant trop gros seigneur pour ne pas soutenir même ses mauvais incidents...

Voilà un noble reste de mœurs féodales qui traîne comme une queue-dan's les dernières années du grand siècle, sous le règne de madame de Maintenon.

II n’est plus question ensuite de cette histoire, — qui m’a fait oublier un instant le pauvre abbé; — mais, à défaut d’enjolivements romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je vois d’Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le Pontchartrain de Saint- Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d’autres, se vengeait du ridicule par la terreur.

Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou deMonstrelet? On me dirait que c’est le procédé de Walter Scott, un romancier, et je crains bien qu’il ne-faille me borner à une analyse pure et simple de l’histoire de l’abbé de Bucquoyw., quand je l’aurai trouvée.

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