‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 38 sur 66 · LETTRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TROISIÈME

L’n conservateur de la bibliothèque Mazarine. — La souris d’Athènes. — La Sonnette enchantée. — Le canari.

J’avais bon espoir : M. Ravenel devait s’en occuper : ce n’était plus que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l’intervalle, trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.

Malheureusement, toutes étaient fermées, hors la bibliothèque Mazarine. J’allai donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il y a là un catalogue fort complet, que l’on peut consulter soi-même, et qui, en dix minutés, vous signale clairement le oui ou le non de toute question. Les garçons eux-mèmes sont si instruits, qu’il est presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le catalogue. Je m’adressai à l’un d’eux, qui fut étonné, chercha dans sa tête et me dit :

— Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j’en ai une vague idée.

Le conservateur est un homme plein d’esprit, que tout le monde connaît, et de science sérieuse. Il me reconnut.

— Qu’avez-vous donc à faire de l’abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d’opéra? J’en ai vu un charmant de vous il y a dix ans’, la musique était ravissante. Le second est plus grandiose. Vous aviez là une actrice admirable... Mais la censure, aujourd’hui, ne vous laissera pas mettre au théâtre un abbé.

— C’est pour un travail historique que j’ai besoin du livre, répondis- je.

Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des livres d’alchimie.

1. Piquillo , musique de Monpou, en collaboration avec Alexandre Dumas,

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— Je comprends, dit-il enfin ; c’est pour un roman historique, genre Dumas.

— Je n’en ai jamais fait ; je n’en veux pas faire : je ne veux pas grever les journaux où j’écris de quatre ou cinq cents francs par jour de timbre... Si je ne sais pas faire de l’histoire, j’imprimerai le livre tel qu’il est!

Il hocha la tête et me dit :

— Nous l’avons.

— Ah!

— Je sais où il est. Il fait partie du fonds de livres qui nous est venu de Saint-Germain des Prés. C’est pourquoi il n’est pas encore catalogué... Il est dans les caves.

— Ah ! si vous étiez assez bon...

— Je vous chercherai cela : donnez-moi seulement quelques jours.

— Je commence le travail après-demain.

— Ah ! c’est que tout cela est l’un sur l’autre : c’est une maison à remuer. Mais le livre y est : je l’ai vu.

— Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de Saint-Germain des Prés, à cause des rats!... On en a signale tant d’espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite des Cosaques ! Il est vrai qu’il a servi à détruire le rat anglais ; mais on parle à présent d’un nouveau rongeur arrivé depuis peu. C’est la souris <2 Athènes .' Il parait qu’elle peuple énormément, et que la race a été apportée dans des caisses envoyées ici par l’Université que la France entretient . à Athènes...

Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant tous ses soins.

U m’est venu encore une idée : la bibliothèque de l’Arsenal est en vacances ; mais j’y connais un conservateur. Il est à Paris : il a les clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa bibliothèque possède en grand nombre.

Je m’étais mis en route. Une pensée terrible m’arrêta. C’était le souvenir d’un récit fantastique qui m’avait été fait il y a longtemps.

Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre 1 , qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec grand regret ses chères éditions du xvii' siècle ; il mourut, cependant, et le nouveau conservateur prit possession de son appartement.

Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse, lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de violents coups de sonnette.

La bonne couchait à un autre étage. Le conservateur se lève et va ouvrir.

Personne. ,

Il s’informe dans la maison : tout le monde dormait ; le concierge n’avait rien vu.

Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière avec une longue série de carillons.

Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été professeur quelque temps auparavant, suppose que c’est quelque écolier rancuneux, affligé de trop de pensums , qui se sera caché dans la maison, ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud coulant qui se sera relâché par l’effet de la traction...

Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le palier, avec une lumière, jusqu’au delà de l’heure fatale, et lui promet une récompense si la sonnerie n’a pas lieu.

A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit devant lui que le concierge faisant des signes de croix.

— C’est l’âme de votre prédécesseur qui revient 1

t, M. (le Saint-Martin.

— L’avez-vous vu ?

— Non ; mais, des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.

— Eli bien , nous essayerons demain sans lumière.

— Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul...

Après mûre réflexion, le conservateur se décide à ne pas essayer de voir le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.

Et j’irais, moi, tirer cette même sonnette !... Qui sait si ce n’est pas Je fantôme qui m'ouvrira ?

Cette bibliothèque est, d’ailleurs, pleine pour moi de- tristes souvenirs; j’y ai connu trois conservateurs, dont le premier était l’original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si bon... qui fut un de mes tuteurs littéraires 1 ; le dernier, qui me révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui j’ai fait présent d’un Faust illustré de planches, allemandes !... Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l’Arsenal.

D’ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a France; il y a Merlin ; il y a Techener...

M. France m’a dit :

— Je connais bien le livre; je l’ai eu dans les mains dix fois... Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais : je l’y > ai trouvé pour dix sous.

Courir les quais plusieurs jours pour un livre noté comme rare... J’ai mieux aimé aller chez .Merlin.

— Le Bucquoy? médit son successeur. Nous ne connaissons que cela; j’en ai même un sur ce rayon...

Il est inutile d’exprimer ma joie. Le libraire m’apporta un livre in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages).

Je trouvai, en l’ouvrant, ce titre, en regard d’un portrait : a Eloge du comte de Bucquoy. • Autour du portrait, on retrouvait en latin : COMES. A. BVCQVOY.

i . Charles Nodier,

Mon illusion ne dura pas longtemps ; c’était une histoire de la rébellion de Bohème, avec le portrait d’un Bucquoy en cuirasse, ayant la barbe coupée à la mode de Louis XIII. C’est probablement l’aïeul du pauvre abbé. Mais il n’était pas sans intérêt de posséder ce livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent. Voilà un Bucquoy né dans l’Artoi^ qui fait la guerre de Bohème; sa figure révèle l’imagination et l’énergie avec un grain de tendance au fantasque. L’abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs succèdent aux hommes d’action.

En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je m’arrêtai à la porte d’un oiselier. Une femme d’un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi luxueux qui révèle qu’on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand de lui vendre un canari avec sa cage.

Le marchand répondit qu’il était bien embarrassé seulement de nourrir les siens. La vieille dame insistait d’une voix oppressée. L’oiselier lui dit que son oiseau n’avait pas de valeur. La dame s’éloigna en soupirant.

J’avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohème du comte de Bucquoy; sans cela, j’aurais dit au marchand ; « Rappelez cette dame, et dites-lui que vous vous décidez à acheter l’oiseau... »

La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m’a laissé le remords de n’avoir pu le faire.

M. Techener m’a dit ;

— Je n’ai plus d'exemplaires du livre que vous cherchez ÿ mais je sais qu’il s’en vendra un prochainement dans la bibliothèque d’un amateur.

— Quel amateur?.,. t

— X, si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.

— Mais , si je veux acheter l’exemplaire dès aujourd’hui...?

— On ne vend jamais d’avance les livres catalogués et classés dans les lots. La vente aura lieu le H novembre.

de

ANGÉLIQUE

Le 11 novembre !

Hier, j’ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur de la Bibliothèque, à qui j’avais été présenté. Il ne m’avait pas oublié, et m’instruisait du même détail. Seulement, il parait que la vente a été remise au 20 novembre.

Que faire d’ici là? — Et encore, à présent, le livre montera peut-être à un prix fabuleux...

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