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LETTRE QUATRIÈME

Digression obligée. — Voyage à Versailles. - Le Phoque parlant. Visite

au parquet.

Je crains vraiment de fatiguer l’attention du public avec mes malheureuses pérégrinations à la recherche de l’abbé Bucquov. Toutefois, les lecteurs de feuilletons ne doivent plus s’attendre à 1 intérêt certain qui résultait naguère des aventures attachantes, dues à la liberté qui nous était laissée de peindre des scènes d’amour.

J’apprends qu’on menace en ce moment un journal pour avoir dépeint une passion — réelle pourtant — qui se développe dans les récits d’un voyage au Groenland.

Ceci m’empêcherait peut-être de vous entretenir d’un détail curieux que je viens d’observer à Versailles, où je m’étais rendu pour voir si la bibliothèque de cette ville contenait l’ouvrage que je cherche. 6

La bibliothèque est située dans les bâtiments du château Je me suis assuré de ce fait, qu’elle est encore, comme la plupart des nôtres, en vacances. r

En revenant du château par l’allée de Saint-Cloud je me suis trouvé au milieu d’une fête foraine, qui a lieu tous’les ans à cette même époque.

Mes yeux se sont trouvés invinciblement attirés par l’immense tableau qui indique les exercices du Phoque savant.

Je l’avais vu à Paris l’an dernier, et j’avais admiré la grâce avec laquelle il disait papa-maman et embrassait une jeune personne, dont il exécutait tous les commandements.

J’ai toujours eu de la sympathie pour les phoques, depuis que j’ai entendu raconter en Hollande l’anecdote suivante ; — ce n’est pas un roman.

Si l’on en croit les Hollandais, ces animaux servent de chiens aux pêcheurs; ils ont la tète du dogue, l’œil du veau et les fanons du chat. Dans la saison de la pêche, ils suivent tes barques, et rapportent le poisson, quand le pécheur le manque ou le laisse échapper.

En hiver, ils sont très-frileux, et chaque pêcheur en a un, qu’il laisse se traîner dans sa cabane, et qui, le plus souvent, garde le coin du feu, en attendant quelque chose de ce qui cuit dans la marmite.

Histoire tî un Phoque.

Un pêcheur et sa femme se trouvaient très-pauvres. L’année avait été mauvaise, et, les subsistances manquant pour la famille, le pécheur dit à sa femme :

— Ce jKjisson mange la nourriture de nos enfants. J’ai envie de l’aller jeter au loin dans la mer; il ira retrouver ses pareils, qui se retirent l’hiver dans des trous, sur des lits d’algues, et qui trouvent encore des poissons à manger dans des parages qu’ils connaissent.

La femme du pêcheur supplia en vain son mari en faveur du phoque. La pensée de ses enfants mourant de faim arrêta bientôt ses plaintes.

Au, point du jour, le pécheur plaça le phoque au fond de sa barque, et, arrivé à quelques lieues en mer, il le déposa dans une île. Le phoque se mit à folâtrer avec d’autres, sans s’apercevoir que la barque s’éloignait.

ANGÉLIQUE

En rentrant dans sa cabine le pêcheur soupirait de la perte de son compagnon. Le phoque, revenu plus vite, l’attendait en se séchant devant le feu!

On supporta encore la misère quelques jours ; puis, troublé par les cris de détresse de ses enfants, le pécheur prit une plus forte résolution.

Il alla fort loin, cette fois, et précipita le phoque dans la haute mer, loin des côtes.

Le phoque essaya, à plusieurs reprises, avec ses nageoires, qui ont la forme d’une main, de s’accrocher au bordage. Le pêcheur, exaspéré, lui appliqua un coup de rame qui lui cassa une nageoire. Le phoque poussa un cri plaintif presque humain, et disparut dans l’eau teinte de son sang.

Le pêcheur revint chez lui le cœur navré. — Le phoque n’était plus au coin de la cheminée, cette fois.

Seulement, la nuit même, le pêcheur entendit des cris dans la rue. Il crut qu’on assassinait quelqu’un et sortit pour porter secours.

Sur le pas de la porte, il trouva le phoque qui s’était traîné jusqu’à la maison, et qui criait lamentablement, en levant au ciel sa nageoire saignante.

On le recueillit, on le pansa, et l’on ne songea plus à l’exiler de la famille ; car, de ce moment, la pêche était devenue meilleure.

Cette légende ne vous paraîtra sans doute pas dangereuse : il ne s’y trouve pas un mot d’amour.

Mais je suis embarrassé pour vous raconter ce que j’ai entendu dans l’établissement où l’on montre le phoque, à Versailles. Vous jugerez du danger que ce récit peut présenter.

Je fus étonné, au premier abord, de ne pas retrouver celui que j'avais vu l’année passée. Celui que l’on montre aujourd’hui est d’une autre couleur, et plus gros.

Il y avait là deux militaires du camp de Satory, un sergent et un fusilier, qui exprimaient leur admiration dans ce langage

mélangé d’alsacien et de charabia, qui est commun à certains régiments.

Excité par un coup de baguette du maître, le phoque avait déjà fait plusieurs tours dans l’eau. Le sergent n’avait jeté dans la cuve que le coup d’œil dédaigneux d’un homme qui a vu beaucoup de poissons savants.

le sergent. — Ça n’est pas toi que, tu te tournerais comme cela dans l’eau de la merrr.

le rusiLiER. — Je m’y retournerais tout de même si l’eau n’était pas si froide ou si j’avais un paletot en poil comme le poisson.

le sergent. — Qu’est-ce que tu dis d’un paletot en poil qu’il a, le poisson ?

le fusilier. — Tâtez, sergent.

Le sergent s’apprête à tâter.

— N’y touchez pas ! dit le maître du phoque... Il est féroce quand il n’a pas mangé...

le sergent, avec dédain. — J’en ai vu en Algerrr des poissons, qu’ils étaient deux et trois fois plus longs; il est vrai de dire qu’ils n’avaient pas de poils, mais des écailles... Je ne crois pas même qu’il y en ait de ceux-là en Afrique !

le maître. — Faites excuse, sergent ; celui-ci a été pris au cap Vert.

le sergent. — Alors, s’il a été pris au cap Verrrt... c’est différent... Mais je crois que les hommes qui ont retiré ce poisson de la merrr... ont dû avoir du mal!..

le maître. — Oh ! sergent, je vous en réponds. C’était moi et mon frère... Il n’y faisait pas bon à le toucher.

le sergent, au fusilier. — Tu vois que c’était bien véritable, ce que je t’avais dit *.

LE FUSILIER, étourdi par le raisonnement, mais avec résignation : — C’est

vrai tout de même, sergent.

4 . Ici, le sergent parle en vertu du principe qui veut que le supérieur ait toujours le dernier mot.

ANGÉLIQUE

Le sergent, flatté, donna un sou pour voir le déjeuner du phoque, soumis aux chances de la libéralité des visiteurs.

Bientôt, grâce à la cotisation des autres spectateurs, on fut à la tête d’un assez grand nombre de harengs pour que lë phoque commençât ses exercices dans son baquet peint en vert.

— Il s’approche du bord, dit le maître. Il faut qu’il sente si les harengs sont bien frais... Autrement, si on le trompe, il refuse d’amuser la société.

Le phoque parut satisfait et dit : Papa et maman , avec un accent du Nord qui laissait cependant percevoir les syllabes annoncées.

— Il parle en hollandais , dit le sergent, et vous disiez que vous l’aviez pris au cap Vert !

— C’est vrai. Mais il ne peut perdre son accent même en s’approchant du Midi... Ce sont des voyages qu’ils font dans la belle saison, pour leur santé. Ensuite, ils retournent au Nord,

— à moins qu’on ne les pêche, comme on a fait de celui-ci, pour leur faire visiter Versailles.

Après les exercices phonétiques, récompensés chacun par l’ingurgitation d’un hareng, on commença la gymnastique ; le poisson se dressa debout sur sa queue, dont les phalanges régulières représentent presque des pieds humains} puis il fil encore diverses évplutions dans l’eau, guidé par l’aspect de la badine et moyennant d’autres harengs.

J’admirais combien l’esprit des pays du Nord agissait, même sur ces êtres mixtes. Le pouvoir ne peut rien obtenir d’eux sans de fortes garanties.

Les exercices terminés, le maître nous montra étendue sur , la muraille la peau du phoque qu’il avait fait voir à Paris l’année dernière. Le soldat triompha en ce moment de son supérieur, dont les regards avaient été peut-être éblouis précédemment par le champagne de Satory.

Ce que le soldat avait appelé le paletot de ces sortes de poissons était véritablement une bonne peau couverte de poils tache-

LES FAUX SAULNIEBS

tés de la longueur de ceux d’un jeune veau. Le sergent ne songea plus à maintenir les privilèges de l’autorité.

En sortant, j’écoutai le dialogue suivant entre la directrice et une dame de Versailles:

— Et cela mange beaucoup de harengs, ces animaux-là ?

— Ne m’en parlez pas, madame, celui-ci nous coûte vingtcinq francs par jour (comme un représentant). Chaque hareng vaut trois sous, n’est-ce pas?

— C’est vrai, dit la dame en soupirant..., le poisson est si cher à Versailles !

Je m’informai des causes de la mort du phoque précédent.

— J’ai marié ma fille, dit la directrice, et c’est ce qui en est cause, le phoque en a pris du chagrin, et il est mort. On l’avait cependant mis dans des couvertures et soigné comme une personne... mais il était trop attaché à ma tille. Alors, j’ai dit à mon fils: « Va-t’en en chercher un autre..., et que ce ne soit plus un mâle, parce que les femelles s’attachent moins. » Celleci a des caprices; mais, avec des harengs frais, on en fait tout ce que l’on veut !

Que cela est instructif, l’observation des animaux ! et combien cela sé. lie étroitement aux hypothèses soulevées par des milliers de livres du siècle dernier! En parcourant à Versailles les étalages des bouquinistes, j’ai rencontré un in-12 intitulé Différence entre f homme et la bête. Il y est dit que, pendant l’hiver, les Groenlandais enterrent sous la neige des phoques, « pour les manger ensuite crus et gelés, tels qu'ils les en retirent. *

Ici, le phoque me parait supérieur à l’homme, puisqu’il n’aime que le poisson frais.

A la page 93, j’ai trouvé cette pensée délicate ; « Dans l’amour, on se connaît parce qu’on s’aime; dans l’amitié, on s’aime parce qu’on se connaît. »

Et cette autre ensuite : « Deux amants se cachent mutuellement leurs défauts et se trahissent ; deux amis, au contraire, se les avouent et se les pardonnent. »

ANGÉLIQUE 307

J’ai laissé sur l’étalage ce moraliste qui aime les bêtes, et qui n’aime pas l’amour !

Nous venons de voir pourtant que le phoque est capable et d’amour et d’amitié.

Qu’arriverait-il cependant si l’on saisissait ce feuilleton pour avoir parlé un instant de l’amour d’un phoque pour sa maîtresse : heureusement, je n’ai fait qu’effleurer le sujet.

L’affaire du journal inculpé pour avoir parlé d’amour dans un voyage chez les Esquimaux est sérieuse, si l’on en croit cette réponse d’un substitut auquel on à demandé ce qui distinguait le feuilleton de critique, de voyages ou d’études historiques, du feuilleton-roman, et qui aurait dit :

— Ce qui constitue le feuilleton-roman, c’est la peinture de' l’amour. Le mot roman vient de romance. Tirez la conclusion.

La conclusion me parait fausse ; si elle devait prévaloir, le public répéterait ces vers des Rêveries renouvelées des Grecs:

Sans un petit brin d’amour Finit la tragédie...

Ah ! quant à moi, je suis pour Un petit brin d’amour.

Je suis honteux véritablement d’entretenir vos lecteurs de pareilles balivernes. Après- avoir terminé cette lettre, je demanderai une audience au procureur de la République. La justice chez nous est sévère, dure souvent comme la loi latine* (dura lex , sed lex), mais elle est française, c’est-à-dire capable de comprendre plus que toute autre ce qui est du ressort de l’esprit...

Admirez, s’il vous plaît, ma fermeté; — je viens de me rendre au Valais de Justice.

On a souvent peur, en pareil cas, de ne sortir du parquet du procureur de la République que pour être guillotiné. Je dois à la vérité de dire que je n’ai trouvé là que des façons gracieuses et des visages bienveillants.

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