LETTRE SEPTIÈME
Interruption. — Réponse à la Presse. — Une fable. — Compïègne. —
\ Senlis.
Je lis dans la Presse une nouvelle attaque bienveillante à laquelle je suis heureux de pouvoir répondre en passant , pour me servir d’un mot de l’auteur.
On me reproche d’avoir, dans un article signalé comme spirituel (triste compensation : nous avons tous de l’esprit , en France); ou me reproche, dis-je, d’avoir écrit des fables , en parlant de la découverte de l’imprimerie 1 . L’ârticle est signé par un homme que je dois considérer comme maître, ayant été moi-même, quelque temps, apprenti compositeur. Mais ceci me fait courir un nouveau danger. Ainsi, je tenterais de faire de l’histoire sur des récits vagues; je me livrerais à des fables ; je serais capable d’écrire des romans ! — Allez plus loin ; dénoncez -moi à la commission chargée de qualifier nos feuilletons et d’y découvrir le vrai ou le faux , selon les termes de l’amendement Riancey ; cela ne serait pas bien de la part d’un typographe séparé de moi par l’épaisseur de deux degrés hiérarchiques, et, certes, vous ne vous êtes pas douté de l’embarras qui résulte pour moi d’une telle allégation.
Vous discutez sur Gutenberg, Faust, Schceffer en faisant de l’un un inventeur, de l’autre un simple capitaliste, et du troi-
!.*• L’article dont il s’agit n’est autre que le premier chapitre de la Thuringe, dans les Souvenirs d? Allemagne (voir tome II du Voyage en Orient ).
ANGELIQUE
sième le domestique du second, qui aurait seul découvert l’idée de la lettre mobile. Je tâcherai de vous dire, historiquement, ce que c’est que la lettre mobile.
Il existé à Upsal une Bible du iv' siècle en latin, entièrement imprimée avec des caractère^ mobiles. Voici comment :
On avait fabriqué des poinçons représentant toutes les lettres de l’alphabet. On les faisait rougir, et on les appliquait; tour à tour, avec beaucoup de perte de temps sans doute, sur des feuillets de parchemin où ils laissaient une empreinte noire. C’est un abbé du midi de la France, qui, avec l’aide de ses moines, a pu réaliser cette étrange entreprise. Seulement, l’idée n’était pas nouvelle.
Les Romains depuis longtemps connaissaient l’art d’imprimer de cette manière des noms et des légendes sur les fresques peintes des coupoles de temples. Le poinçon rougi marquait les lettres sur la peinture. On a conservé des fragments de ces essais.
En visitant dernièrement le musée de Naples, j’ai remarqué des poinçons en bronze, trouvés dans les ruines de Pompéi, et qui portaient en relief des inscriptions de plusieurs lignes destinées à marquer les étoffes. Parlez-moi maintenant de la découverte de l’impression xylographique!
Personne n’a jamais inventé rien; on a retrouvé. Si vous passiez à Harlem, le pays des tulipes, vous verriez sur la grande place la statue de Laurent Coster, devant laquelle je me suis arrêté respectueusement, et sur laquelle j’ai fait un sonnet, dont je ne veux pas affliger le public, mais où l’on trouve ce vers à propos des trois inventeurs dont les profils en médaillon ornent le titre de nos éditions stéréotypées :
Laurent Coster! leur maître... ou leur rival, salut !
Tous les Hollandais pensent que Laurent Coster, imagier, est le véritable inventeur, au moins de l’impression xylographique, attendu qu’il avait imaginé de graver sur bois les
LES FAUX SAULNIEES
noms d’ Alexander , de Cœsar , de Pallas ou A' Hector, sur les blocs qui lui servaient à imprimer des cartes.
Les Hollandais se trompent eux-mêmes, et je ne crains pas de le dire, dussent-ils venir le 20 novembre à la vente de Techener, dans le but de faire monter à des prix impossibles l’exemplaire, que l’on y doit mettre à l’enchère, de l 'Histoire des Evasions de l’abbé de Bucquoy!
Un simple tyran de Sparte, nommé Agis , avait ‘l’usage de consulter les entrailles des victimes avant de donner un combat. Il ne sentait en lui-même qu’une foi médiocre dans ces pratiques, mais il fallait s’accommoder à l’esprit de l’époque.
Plusieurs fois, les présages avaient été malheureux, ce qui tenait peut être à des combinaisons sacerdotales... Le tyran fut frappé d’une idée : ce fut d’écrire de sa main gauche le mot nikh (victoire) avec une substance grasse et noire. Il l’écrivit même à l’envers. Il me semble que Voici bien la conception typographique.
Comme prince, il était chargé de déchirer cette partie de la peau des victimes qui mettait à jour une membrane blanche recouvrant les entrailles. Il eut soin, en y posant sa main gauche, i{’y imprimer le mot NIKH. Les Spartiates, confiants alors dans cette réponse des dieux, livrèrent la bataille et la gagnèrent.
Ce tyran-là avait de l’esprit, et, sans relire son histoire, je juge qu’il a dû se maintenir longtemps au trône de Sparte, ville qui n’était alors républicaine que de nom ; — une république gouvernée par des princes!...
Vous voyez qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
J’ai négligé à dessein de parler des Chinois, parce qu’un peuple qui fait remonter l’antiquité de sa race à 72 000 ans, n’a pour nous qu’une bien faible valeur en histoire. J’ai pu voir quelques-uns de leurs essais typographiques qui ne remontent qu’à mille ans avant notre ère. Il est juste de dire qu’ils ne semblent pas avoir découvert la lettre mobile : ce sont des planches en bois qui s’impriment parle procédé de la gravure.
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Revenons par une transition facile à l’abbé de Bucquoy, dont le livre fugitif risque d’avoir été produit par une imprimerie fantastique. Cependant, Techener le vendra le 20 ; — tâchons de remplir jusque-la le feuilleton publié sous ses auspices.
Il y avait près de Sparte une autre ville dont le peuple a été qualifié par la Fontaine d animal au.r têtes frivoles. Un certain orateur y parlait sévèrement et fortement des dangers qui menaçaient la République. On ne l’écoutait pas :
Que fit le harangeur?... Il prit un autre ton :
« Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour Avec l’anguille et l’hirondelle... j
Il s’interrompit après avoir peint l’anguille nageant et l’hirondelle volant pour traverser une rivière.
L’assemblée s’écria tout d’une voix :
« Et Cérès que fit-elle ?
— Ce qu’elle fit : un prompt courroux
• L’anima d’abord contre vous
t Quoi ! de contes d’enfant mon peuple s’embarrasse, c Et du péril qui le menace « Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet...
« Que rte demandez-vous ce que Philippe a fait? »
Le bonhomme (un faux bonhomme !) ajoute :
Nous sommes tous d’Athènes en ce point...
Cette fable, À vraie , me rappelle une scène dont j’ai été témoin autrefois sur une place publique.
Un vendeur d’orviétan venait s’établir, tous les jours , sur la place Saint - Germain - l’Auxerrois ; je crains qu’aujourd’hui cela ne leur soit défendu; il élevait d’abord sa table sur des X, puis il tirait d’une boite trois oiseaux, avec la plus grande précaution, en les pressant dans ses mains l’un après l’autre, sous prétexte de les endormir.
Quand ils semblaient être arrivés J» une immobilité complète, il disait au public réuni, au moyen d’un gazouillement joyeux produit à l’aide d’une pratique cachée dans sa bouche :
— Maintenant, messieurs, vous le voyez tous, je viens d’endormir ces oiseaux, qui peuvent rester plusieurs heures dans un état complet d’immobilité, résultat de leur éducation. Afin que le public puisse apprécier leur tranquillité , je vais les laisser dans cet état , dont je ne les tirerai qu’après avoir vendu vingt bouteilles d’une eau... également bonne pour détruire les insectes et généralement toutes les maladies.
Ce boniment , bien connu, surprenait toujours néanmoins un certain nombre d’assistants.
La vente de vingt flacons à 50 centimes était le maximun de la recette possible. De sorte qu’après quelques flacons vendus, le public s’éclaircissait peu à peu, et finissait par se réduire aux simples habitués, gens curieux toujours, mais qui connaissaient trop le monde pour se laisser aller à ce versement d’un demi-franc. Le vendeur n’arrivant pas à placer le nombre voulu de ses fioles, reprenait avec humeur les trois oiseaux endormis , et les replaçait dans sa boîte en se plaignant du malheur des temps.
On disait dans le cercle :
— Ils ne sont pas endormis , ses oiseaux : ils sônt morts !
Ou bien :
— Ils sont empaillés !
Ou encore : i
— Il leur a fait boire quelque chose !...
Un jour, le cercle avait fini par se réduire à un enfant de cette race parisienne obstinée de sa nature et qui veut toujours savoir le fond des choses. Les oiseaux allaient rentrer dans la botte lorsqu’il passa par hasard un groupe de gens de la banlieue, qui achetèrent en masse plus de fioles qu’il n’en fallait pour compléter le nombre de vingt.
Comme ils n’avaient pas entendu la première annonce , iis
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s’éloignèrent sans réclamer le spectacle promis des oiseaux, qui devaient se réveiller devant le public.
L’enfant de Paris attentif, et ayant soigneusement compté les bouteilles vendues, s’avança vers la table et dit :
— Et les oiseaux ?
L’opérateur le regarda avec un dédain mêlé de compassion, referma sa boite et répondit à l’enfant par un mot d’argot usuel que je supprime par respect pour les dames, et qui voulait à peu près dire :
— Vous êtes jeune! *
Ne pie reprochez pas le peu de sérieux d’un tel récit : il peut rencontrer quelques analogies dans le travail des partis politiques. Que de foison a pipé les assistances crédules avec des oiseaux morts, — ou empaillés !
Ce n’est pas un pareil rôle que je voudrais jouer vis-àvis des lecteurs. Je n’imiterai pas même le procédé des con- i
teurs du Caire, qui, par un artifice vieux comme le monde , suspendent une narration à l’endroit le plus intéressant, alin que la foule revienne le lendemain au même café. L’histoire de l’abbé de Bucquoy existe; je üuirai par la trouver. Seulement, je m’étonne que, dans une ville comme Paris, centre des lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions de livres , on ne puisse rencontrer un livre français, que j’ai pu lire à Francfort, et que j’avais négligé d’acheter.
Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres, et aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques ne s’est pas renouvelée depuis la Révolution.
Tous les livres curieux volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande , en Allemagne et en Russie. Je crains un long voyage dans cette saison, et je me contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante kilomètres autour de Paris.
J’ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait
LES FAUX SAULTUERS
être rendue à Paris. Je pense (pie cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce pays où j’ai été élevé; mais voici un détail curieux.
Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches préparatoires sur les Bucquoy, dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un ami, un ami breton, trèsgrand et à la barbe noire. Arrivés de bonne heure par le chemin de fer, qui s’arrête à Saint-Maixent, et ensuite par un omnibus, qui traverse. les bois, -en suivant la vieille route de Flandre, nous eûmes l’imprudence d’entrer au café le plus apparent de la ville, pour nous y réconforter.
Ce café était plein de gendarmes, dans l’état gracieux qui, après le service, leur permet de prendre quelque divertissement. Les uns jouaient aux dominos, les autres au billard.
Ces militaires s’étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes parisiennes. Mais ils n’en manifestèrent rien ce soir-là.
Le lendemain, nous déjeunions à l’hôtel excellent delà Truie qui file (je vous prie de croire que je n’invente rien) lorsqu’un brigadier vint nous demander très-poliment nos passe-ports.
Pardon de ces minces détails, mais cela peut intéresser tout le monde...
Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la maréchaussée, — selon une chanson de' ce payslà même (j’ai été bercé avec cette chanson) :
On lui a demandé :
— Où est votre congé?
— Le congé que j’ai pris,
Il est sous mes souliers !
La réponse est jolie, mais le refrain est terrible :
Spiritus sanctus,
Quoniam bonus!
ANGÉLIQUE
Ce qui indique suffisamment que le soldat n’a pas bien fini... Notre affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avionsnous répondu très-honnêtement qu’on ne prenait pas d’ordinaire de passe-port pour visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans faire d’observation.
Nous avions parlé à l’hôtel d’un dessein vague d’aller à Ermenonville. Puis, le temps étant devenu mauvais, l’idée a changé, et nous sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous rapprochait de Paris.
Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux gendarmes qui nous dit :
— Vos papiers?
Nous répétons ce que nous avions déjà dit.
— Eh bien, messieurs , dit ce fonctionnaire , vous êtes en état d’arrestation.
Mon ami le Breton frdnçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.
Je lui ai dit :
— Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J’ai vu de près, à l’étranger, des rois, des pachas et même des padischas, et je sais comment on parle aux autorités. — Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu’il faut toujours donner leurs titres aux personnes), j’ai fait trois voyages en Angleterre, et l’on ne m’a jamais demandé de passe-port que pour obtenir le droit de sortir de France... Je reviens d’Allemagne, où j’ai traversé dix pays souverains, y compris la Hesse; on ne m’a pas même demandé mon passe-port en Prusse.
— Eh bien, je vous le demande en France.
— Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...
— Pas toujours. .
Je m’inclinai. 1
— J’ai vécu sept ans dans ce pays ; j’y ai même quelques restes de' propriétés...
— Mais vous n’avez pas de papiers?
— C’est juste.... Croyez- vous maintenant que des gens suspects iraient prendre un bol de punch dans une café où les gendarmes font leur partie le soir?
— Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.
Je vis que j’avais alfaire à un homme d’esprit.
— Eh bien, monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement un écrivain ; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines des châteaux qu’ils possédaient dans la province.
Le front du commissaire s’éclaircit tout à coup :
— Ah 1 vous vous occupez de littérature?... Et moi aussi, monsieur! J’ai fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie...
Un péril succédait à un autre; M. le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter des affaires à Paris pour être autorisés à monter dans la voiture de Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.
Je n’ai pas besoin de vous dire que je continue à ne vous donner que des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.
P.-S. — Est-ce que vous craindriez d’insérer la suite de l’histoire de la grand’tante de l’abbé Bucquoy? On m’a assuré, que dans les circonstances actuelles, cela pouvait présenter des dangers. — Cependant, c’est de l’histoire.