LETTRE HUITIÈME
Le jour des Morts. — Sentis. — Les jeunes filles. — Delphine. — Suite de l’histoire de la grand’tante de l’abbé de Bucquoy.
Ceux qui ne’sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d’automne. En ce montent, malgré la
ANGELIQUE
brume du matin , nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l’esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés , avec des champs dans le lointain ou sur le premier plan des scènes champêtres.
Le Voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ce pays. C’est une Cythère calquée sur un îlot dé ces étangs créés par les débordements de l’Oise et de l’Aisne, ces rivières si calmes et si paisibles en été.
Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner ; fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes ; je reprends des forces sur cette terre maternelle.
Quoi qu’on en puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n’emporte pas les cendresjdè ses pères à la semelle de ses souliers, et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l’ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l’homme ce culte éternel des souvenirs.
C’est le jour des Morts que je vous écris; — pardon de ces idées mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j’ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu’on puisse voir dans cette saison. La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des. bruyères et des broussailles, et surtout la majestueuse longueur de cette route de Flandre, qui s’élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, — tout cela m’avait porté à la rêverie. En arrivant à Senlis, j’ai vu la ville en fête. Les cloches, dont Rousseau aimait tant le son lointain, résonnaient de tous côtés ; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et caquetant. Je ne sais si je suis victime d’une illu-
siou : je n’ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis... celles-là peut-être ne se montrent pas !
Non ; le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l’air pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui entraîne les populations vers l’Allemagne. — Je n’ai jamais su pourquoi le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays, et faisait un coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches , Gonesse et autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet direct 11 est probable que les personnes qui ont institué ce chemin auront tenu à le faire passer par leurs propriétés. Il suffit de consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.
Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d’aller voir la cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l’écusson semé de fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu’on a eu soin de replacer sur la porte latérale. L’évêque officiait en personne, et la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se rencontrent encore dans cette localité.
En sortant, j’ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre.
En passant près du prieuré, j’ai remarqué un groupe de petites filles qui s’étaient assises sur les marches de la porte.
Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.
— Voyons, mesdemoiselles, recommençons ; les petites ne vont pas!... Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la seconde marche. — Allons, chante toute seule.
Et la petite se mit à chanter avec une voix faible, mais bjen timbrée :
Les canards dans la rivière,... etc.
ANGÉLIQUE
Encore un air avec lequel j’ai été bercé. Les souvenirs d’enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie. C’est # comme un manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques.
Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, — encore un souvenir :
Trois filles dedans un pré...
Mon cœur vole ! (Bis.)
• Mon cœur vole à votre gré !
— Scélérats d’enfants! dit un brave paysan qui s’était arrêté près de moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles !... Il faut danser à présent.
Les petites filles se levèrent de l’escalier et dansèrent une danse singulière qui m’a rappelé celle des filles grecques dans les îles.
Elles se mettent toutes — comme on dit chez nous — à la queue leuleu ; puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent l'es bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Cela, forme un serpent qui se meut d’abord en spirale, et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l’auditeur, obligé d’écouter le chant, et, quand la ronde se resserre, d’embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à l’étranger qui passe.
Je n’étais pas un étranger, mais j’étais ému jusqu’aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d’accent, autrefois entendues, et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes...
La musique, dans cette contrée, n’a pas été gâtée par l’imitation des opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du xvi* siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L’époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des con>
plaintes d’un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d’opéras, du xvi e siècle, peut-être, ou d’oralorios du xvu e . »
J’ai assisté autrefois à une représentation donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.
On jouait un mystère, comme aux temps passés. La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l’on attendait la descente du Christ dans les enfers.
Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi-globe, qui figurait un astre éteint.
Elle chantait :
Anges ! descendez promptement,
Au fond du purgatoire!...
Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux. Elle ajoutait :
Vous le verrez distinctement Avec une couronne....
, Assis dessus un trône !
Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d’une des plus grandes familles du pays et s’appelait Delphine. — Je n’oublierai jamais ce nom !
Suite de l'histoire de la grand tante de l'abbé de Bucquoy.
...» Le sire de Longueval dit à ses gens :
— • Fouillez ce traître, car il a des lettres de ma fille !
Et il ajoutait en lui parlant : v
— Dis, perfide, d’où venais-tu quand tu sortais de si bonne heure de la grand’ salle ?
ANGÉLIQUE
— Je venais, disait-il, de la chambre de M. de la Porte, et ne sais ce que vous voulez me dire de lettres.
Heureusement, La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, de sorte qu’on ne trouva rien. Cependant, le comte de Longueval dit à son fils, en tenant toujours le pistolet à la main :
— Coupe-lui la moustache et les cheveux !
Le comte s’imaginait qu’après cette opération, La Corbinière ne plairait plus à sa fille.
Voici ce qu’elle a écrit à ce sujet.:
« Ce garçon, se voyant de cette sorte, voulait mourir, car il croyait, en effet, que je ne l’aimerais plus ; mais, au contraire, lorsque je le vis en cet état pour l’amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte, que j’avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant lui; lequel usa de prudence, comme homme d’esprit qu’il était, car, sans éclater davantage, il l’envoya avec un bon cheval en Beauvoisis, avertir ces messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en garnison à Orbaix. »
Commentaire.
Encore les gendarmes !... c’est-à-dire déjà les gendarmes !... — Eh bien, il n’y en a plus à Senlis. Je les avais trouvés polis, mais un peu susceptibles... Aujourd’hui, ce sont des cuirassiers qui les ont remplacés. Ils brillent au bal de la ville, se répandent dans les lienx publics, et ôtent à un simple piéton toute chance d’attirer les regards des demoiselles de Senlis.
Je n’ai, cette fois, éprouvé aucun désagrément : — j’avais un passe-port criblé de cachets germaniques ; et, de plus, j’ai demandé une voiture à volonté pour me rendre à Ermenonville. Tout, dès lors, m’a souri, et je me suis rappelé cette phrase d’un hôtelier dans un ouvrage de Balzac :
* Ils seront traités comme des princes, — qui ont de l’argent. »
LES FAUX SAUL Pi 1ER S
La demoiselle ajoute :
i Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement qu’il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne purent empêcher qu’il ne passât toute cette nuit-là avec moi, par cette invention : mon père lui ayant commandé de s’en aller en Beauvoisis, il monta à cheval, et, au lieu de s’en aller vivement, il s'arrêta dans le bois de Guny jusqu’à ce qu’il fût nuit, et alors il s’en vint chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et, lorsqu’il eut soupé, il prit ses deux pistolets et s’en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, où je l’attendais avec assurance et sans peur, sachant qu’on croyait qu’il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors, il me dit :
» — Il ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser : c’est pourquoi il faut nous déshabiller... Il n’y a nul danger... »
La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère envers lui ; mais, pour l’éloigner de sa fille, il lui dit :
— Il vous en faut aller en garnison à Orbaix, car déjà les
autres gendarmes y sont? ,
Ce qu’il fit avec grand déplaisir.
A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de Longueval. Mais, craignant qu’elle ne fût vue, il lui recommanda de la mettre sous une pierre avant d’entrer au château, afin que, si on le fouillait, on ne trouvât rien.
Une fois admis, il devenait très-simple d’aller quérir la lettre sous la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien son message, et, s’approchant d’Angélique de Longueval, lui dit :
— J’ai quelque chose pour vous.
Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu’il avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir
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la voir, et qu’il lui était impossible de vivre sans qu’elle lui donnât commodité de la voir.
Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit à un laquais qui était à sa mère et qui s’appelait Court-Toujours :
— Oblige-moi d’aller trouver La Corbinière, lequel est revenu d’Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.