‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 45 sur 66 · LETTRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE NEUVIÈME

Légende française. — Suite de l’histoire d’Angélique de Longueval.

Avant de parler des grandes résolutions d’Angélique de Longueval, je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je n’interfomprai plus que rarement le récit. Puisqu’il nous est défendu de faire du roman historique , nous sommes forcé de servir la sauce sur un autre plat que le poisson ; — c’est-à-dire les descriptions locales, le sentiment de de l’époque, l’analyse des caractères, — en dehors du récit matériellement vrai.

Vous me pardonnerez ensuite de copier simplement certains passages du manuscrit que j’ai trouvé aux Archives, et que j’ai complétés par d’autres recherches. Brisé depuis quinze ans au style rapide des journaux, je mets plus de temps à copier intelligemment et à choisir qu’à imaginer.

Je me rends compte difficilement du voyage qu’a fait La Corbinière en Allemagne. La demoiselle de Longueval n’en dit qu’un mot. A cette époque, on appelait Allemagne les pays situés dans la haute Bourgogne , — où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de la dyssenterie. Probablement, La Corbinière était allé quelque temps près de lui.

LES FADX SAtJLNIERS

Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été éternellement le même si j’en crois les légendes que j’ai entendu chanter dans ma jeunesse. C’est un mélange de Çiidessc et de bonhomie tout patriarcal. Voici une des chansons que j’ai pu recueillir dans ce vieux pays de l’Ile-de- France, qui, du Parisis, s’étend jusqu’aux confins de la Picardie.

* Le duc Loys est sur son pont *

Tenant sa fille en son giron.

Elle lui demande un cavalier...

Qui n’a pat vaillant six deniers !

— Oh ! oui, mon père, je l'aurai • Malgré nia mère qui m’a porté.

Aussi malgré tous mes parents Et vous, mon père... que j'aime tant !

C’est le caractère des filles, dans cette contrée ; — le père, qui n’a pas moins de résolution, répond :

— Ma fille, il faut changer d’amour,

, Ou vous entrerez dans la tour...

Réplique de la demoiselle : «

— J’aime mieux rester dans la tour,

Mon père , que de changer d’amour !

Le père reprend :

— Vite!... où sont mes esta fiers,

Aussi bien que mes gens de piçd ?

Qu’on mène ma fille à la tour ;

Elle n’y verra jamais le jour !

L’auteur de la romance ajoute :

Elle y resta sept ans passés Sans que personne pût la trouver :

4. Je ne comprends pas ce vers, et je le renvoie aux paléographes.

ANGÉLIQUE ' 347

An bout de la septième année,

Son père vint la visiter.

— Bonjour, ma fille!... comme vous en va?

— Ma foi, mon père,... ça va bien mal ;

J’ai les pieds pourris dans la terre,

Et les côtés mangés des vers.

— Ma iille, il faut changer d’amour...

Ou vous resterez dans la tour.

— J’aime mieux rester dans la tour,

Mon père, que de changer d’amour. •

Nous venons de voir le père féroce : voici maintenant le père indulgent.

Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs, qui sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d’assonances, dans le goût espagnol, sont musicalement rhythmés :

Dessous le rosier blanc La belle se promène...

On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en prétendant qu’elle était du Bourbonnais. On l’a meme dédiée, avec de jolies illustrations, à l’ex-reine des Français... Je ne puis vous la donner entière ; voici encore les détails dont je me souviens :

Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc.

Le plus jeune des trois La prit par sa main blanche :

— Montez, montez, la belle,

Dessus mon cheval blanc...

On voit encore, par ces quatre vers, qu’il est possible de ne pas rimer en poésie ; c’est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière antique.

" Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le plus jeune, arrivent à Senlis. « Aussitôt arrivés, l’hôtesse la regarde » :

*— Entrez., entrez., la belle ;

Entrez sans plus de bruit,

Avec trois capitaines Vous passerez la nuit !

Quand la belle comprend qu’elle a fait une démarché un peu légère, — après avoir présidé au souper, elle fait la morte, et les trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte. Ils se disent :

* — Quoi ! notre mie est morte !

Et sè demandent où il faut la reporter :

— Au jardin de son père !

dit le plus jeune ; et c’est sous le rosier blanc qu’ils s’en vont déposer le corps.

Le narrateur continue :

Et, au bout des trois jours,

La belle ressuscite !

— Ouvrez, ouvrez, mon père,

Ouvrez, sans plus tarder ;

Trois jours j’ai fait la morte Pour mon honneur garder.

Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec joie la jeune fille, dont l’absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours, et il est probable qu’elle se maria plus tard fort honorablement.

Mais nous trouverons d’autres chansons encore en allant réveiller les souvenirs des vieilles paysannes, des bûcherons et des vanneurs.

Revenons à Angélique de Longueval.

« Mais, pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, elle fut en cette sorte : lorsque celui 1 qui était allé an Maine fut revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper :

l . Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont n’avons appris le. nom que par le récit du moine rélestin, cousin d’ Angélique.

ANGÉLIQUE

» — Avez-vous force d’argent ?

» À quoi il répondit :

» — J’ai tant.

» Mon père, non content, prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et, se jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà celui qui devait être cause de tant de peine s’était blessé lui-mcme au doigt en voulant ôter le couteau à mon père... Et encore qu’il eût reçu ce mauvais traitement, l’amour qu’il avait pour moi l’empêchait .de s’en aller, comme était son devoir.

» Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni mal, pendant lequel teftips il me sollicitait par lettres de prendre résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n’étais encore résolue ; mais, les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin :

» — Je m’étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison après ce qui s’est passé; allez-vous-en vitement, et ne venez jamais à pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.

» Il s’en vint donc vitement faire seller un cheval qu’il avait et monta à sa chambre pour y prendre ses hardes ; il m’avait fait signe de monter à la chambre d’Haraucourt, où, dans l’antichambre, il y avait une porte fermée, où l’on pouvait néanmoins parler. Je m’y en allai vitement et il me dit ces paroles :

» — C’est cette fois qu’il faut prendre résolution , ou bien vous ne me reverrez jamais.

» Je lui demandai trois jours pour y penser ; il s’en alla donc à Paris et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette affection ; mais il me fut impossible, encore que toutes les misères que j’ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. L’amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations ; me voilà donc résolue. »

Au bout de trois jours (on compte toujours par trois ou par sept dans ce pays légendaire), La Corbinière vint au château et entra par le petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin et entra par la chambre basse, où il lut ravi île joie en apprenant la résolution de la demoiselle.

Le départ fut lixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, sur l’observation qu’il fit, « qu’il fallait avoir de l’argent et un cheval », et qu’elle ferait ce qu’elle pourrait.

Angélique chercha dans son esprit le moyen d’avoir de la vaisselle d’argent, — car, pour de la monnaie, il n’y fallait pas songer, le père ayant tout son argent avec lui à Paris.

Le jour venu, elle dit à un palefrenier nommé Breton :

— Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève ; et ne t’étonne pas si je te le demande pour la nuit, car c’est alin qu’elle ne te crie.

Le palefrenier consentit à la volonté de sa demoiselle. Il s’agissait encore d’avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au portier qu’elle voulait faire sortir quelqu’un de nuit pour aller chercher quelque chose à la ville et qu’il • ne fallait pas que madame le sût...; qu’ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première porte, et quelle ne s’en apercevrait pas.

Le principal était d’avoir l’argenterie. La comtesse, qui, ainsi que le dit sa fille, semblait en ce moment « inspirée de Dieu, » dit au souper à celle qui V avait en garde :

— Iluberde, à cette heure que M. d’IIaraucourt n’est point ici, serrez presque toute la vaisselle d’argent dans ce coffre et m’apportez la clef.

La demoiselle changea de couleur, et il fallut remettre le jour du départ. Cependant, sa mèxe étant allée se promener dans la campagne le dimanche suivant, elle eut l'idée de faire

ANGÉLIQUE

venir un. maréchal du village pour lever la serrure du coffre, sous prétexte que la clef était perdue.

« Mais, dit- elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui était resté seul avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu’il vit que j’avais donné des commissions à tous, et que j’avais fermé moi-méme la première porte du château :

» — Ma sœur, si vous voiliez voler papa et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m’en vais trouver vilement maman.

» — Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le saura-t-elle de ma bouche ; et, si elle ne me fait raison, je me la ferai bien moi-méme.

» Mais c’était au plus loin de ma pensée que je disais ces • paroles. Cet enfant s’en courait pour aller dire ce que je voulais tenir caché ; mais, se retournant toujours pour voir si je ne le regardais pas, il s’imagina que je ne m’en souciais guère, ce qui le fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu’aux enfants tant plus on leur montre de crainte, et plus ils ont d’ardeur à dire ce qu’on les prie de taire. »

La nuit étant venue, et l’heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même, et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre :

— Jeanne, couchez-vous; j’ai quelque chose qui me travaille l’esprit; je ne puis me déshabiller encore...

Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit.

La Corbinière fut exact.

«Oh Dieu! quelle heure! écrit Angélique; je tressaillis toute lorsque j’entendis qu’il jetait une petite pierre à ma fenêtre... car il était entré dans le petit jardin. »

P. -S. — On m’écrit aujourd’hui d’une bibliothèque publique de Paris qu’il a existé deux abbés de Bucquoy, un vrai çt un faux.

LES FAUX SAtLNIEBS

Je m’en étais douté d’après le rapport de d’Argenson à Pontchartrain, qui contient cette phrase : « Le prétendu abbé de Bucquoy, etc. »

Nous tenterons plus tard de démasquer l’intrigant qui se serait subsistué au descendant du seigneur comte de Bucquoy, généralissime des armées d’Autriche dans la guerre de Bohême.

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